VERSAILLES
On n’a pas oublié le mot perfide de Louis XIV au surintendant Fouquet, lorsque ce ministre, dont il avait dès longtemps résolu la perte, lui fit à \ aux une si splendide réception : « Je n’oserai plus vous recevoir chez moi... » On se rappelle aussi qu’en visitant Chantilly, Louis XIV trouva cette résidence si fort de son goût, qu’il offrit aussitôt au grand Condé de la lui acheter à quelque prix que ce fût : ce que Condé refusa le plus poliment^ du monde. Louis XIV éprouva un échec semblable auprès de la duchesse d' Aiguillon. Cette dame tenait du cardinal de Richelieu , son oncle , le château de Rueil; elle affectionnait particulièrement ce domaine, qu’elle avait beaucoup embelli, et dont les jardins surtout étaient cités comme les plus élégants qu’il y eût dans toute l’Ile-de-France. Colbert fut charge par le roi d’en négocier l’achat. La réponse de la duchesse mérite d’être rapportée.
« Je ne puis jamais, écrivait- elle, témoigner mon obéissance dans une occasion qui marque mieux mon respect infini pour les \olonté& de Sa Ma^ jesté, qu’au sujet dont il s’agit, n’avant jamais pensé à \endre Rueil, ni jamais pensé aussi qu’il fust vendu. J’avoue qu il m est cher pour ^ en considérations ; les dépenses excessives que j y ai faictes font connoître tachement et l’affection que j’v ai toujours eus, mais le sacrifice que je era\ en sera plus grand; j’espère que, présenté par \0b main=, e
valoir le mérite. Le roy est le maître ; et celui qui m a donné uei a ,
bien appris à toute la France l’obéissance qu’elle lui doit, que Sa - ajeb e
ne doit pas douter de la mienne, d .
Le roi eut le bon goût de ne pas regarder comme un comenteme^ acte de soumission, et de n'accepter point un sacrifice dont on ui aisai bien sentir « le mérite ». Il laissa Rueil à M me d’ Aiguillon, comme 1 av laissé Chantilly à son cousin de Condé. Cependant il ne »e trouva P suffisamment logé dans les cinq ou six palais que lui a\ aient prédécesseurs. II n’aimait point Paris, et le Louvre lui était odieux. -
Vincennes, l'air était sain % mais c’était le même que respiraient les prisonniers d’État. Les appartements de Fontainebleau n étaient pas assez spacieux, et l’ony était trop loin de la capitale, que Louis XIV ne voulait point perdre de vue. De Saint- Germain il voyait se dresser à l’horizon le clocher de Saint-Denis, et cette vue produisait sur lui, assure-t-on, un effet semblable à celui du funèbre refrain des trappistes : « Il faut mourir. » Bref, aucune de ses résidences ne lui plaisait. Et aussi bien, ne fallait-il pas à Louis XIV un palais fait à sa taille et tout exprès pour lui, un palais dont la grandeur et la magnificence répondissent à l’éclat de sa gloire et rendissent aux générations futures l’imposant témoignage de sa toute-puissance? En vérité, c’était bien le moins. Et afin que le miracle fût plus complet, afin qu’il fût bien prouvé que la nature devait, ainsi que les hommes, obéir quand même à ses caprices, l’impérieux monarque choisit comme à dessein, aux environs de Paris, le lieu le plus rebelle et le plus ingrat, celui où l’érection du fastueux monument qu’il projetait devait rencontrer le plus de difficultés et coûter le plus cher. Nous le verrons, du reste, bientôt montrer, à propos de Marly, le même mépris systématique des obstacles et de la dépense. A Versailles, du moins, son choix pouvait se justifier jusqu’à un certain point par les sentiments de piété filiale qui semblent l’y avoir d’abord attiré. Là se trouvait, en effet, la seule habitation que Louis XIII eût fait bâtir pour son usage. Ce ne fut d’abord qu’un pavillon que ce prince, « ennuyé, et sa suite encore plus, dit Saint-Simon, d’avoir couché dans une méchante auberge à rouliers ou dans un moulin à vent, ensuite de ses longues chasses dans la forêt de Saint- Léger et plus loin encore, fit construire à Versailles pour servir de rendez-vous de chasse. » Puis, au lieu d’un simple abri, Louis XIII voulut un logis habitable, et l’architecte Leclerc lui fit, en 1627, un château entouré de fossés et accompagné d’un jardin à deux terrasses, avec plates-bandes brodées aux armes de France, deux petits bassins circulaires et même une orangerie; celle-ci était abritée sous la grande terrasse, et comprise entre les deux escaliers qui descendaient au parterre : disposition que Mansard et le Nôtre ont conservée, en donnant seulement à la nouvelle orangerie , à la terrasse et aux escaliers les proportions grandioses que j indiquerai tout à l’heure. Bassompierre trouvait fort chétif ce château, dont il disait qu un simple gentilhomme n’en pourrait prendre vanité. Mais le roi n était pas si difficile. G était beaucoup pour lui que de s’être donné une retraite où il lui était permis d’oublier un peu la politique. Aussi venaitil parfois, même dans la mauvaise saison, passer des semaines entières à \ ersailles ; ce qui ne laissait pas de contrarier quelques-uns des personnages attachés à sa personne, et obligés par leur position de lui tenir compagnie au mdieu de ce désert. Un jour d’hiver que Louis XIII se promenait sur la terrasse avec le maréchal duc de Grammont : « Vous rappelez-vous, duc, lui
1 Louis XIV avait une si haute idée de la salubrité de Vincennes, qu’il recommanda dans son tesgemenU J " JeUDe ’ d ° Dt la Santé rtélicale paraissait exiger de grands mena-