‹ Histoire des jardins anciens et modernesChapitre 51 sur 100 · BOSQUET DE L’ARC DE TRIOMPHE · texte numérisé non relu

BOSQUET DE L’ARC DE TRIOMPHE

dit-il. qu’il y avait ici naguère un moulin à vent? Oui, sire, répondit le maréchal : le moulin n’y est plus, mais le vent y est toujours. »

C’est qu’en effet le pavillon se trouvait en pleine campagne. Versailles n’était alors qu’un village. Louis XIV voulut que ce pavillon devînt un palais plus vaste que le Louvre et les Tuileries ensemble, la campagne environnante un parc immense, et le village une grande ville L Sa volonté fut faite, mais à quel prix!...

En 1661, l’architecte Levau commença les constructions, qui, à sa mort, furent continuées par J. -H. Mansard. Celui-ci proposa d’abattre le château de cartes (c’est ainsi qu’on appelait dédaigneusement la modeste demeure de Louis XIII); mais Louis XIV s’y opposa, et les bâtiments nouveaux durent se développer à droite et à gauche de ce corps de logis, qu’ils écrasent de leur grandeur. Le Nôtre eut toute licence pour la création des jardins, et put faire disparaître entièrement celui de Louis XIII, sans même respecter le bosquet du Dauphin, ainsi nommé en mémoire de ce qu’il fut formé l’année même où la reine Anne d’Autriche, après vingt-deux ans de stérilité, mit au jour l’enfant qui devait être Louis XIV. Ce bosquet et un autre qui lui faisait pendant terminaient le jardin primitif à l’endroit où commence maintenant la grande avenue du Tapis-Vert. Ils avaient été non pas plantés, mais percés dans un bois naturel qui garnissait le versant occidental de la butte de Versailles. Ils étaient précédés d’un parterre où l’on descendait d’une petite terrasse élevée devant le château. A droite et à gauche, le parterre était bordé d’autres bosquets en petites allées, obtenus par le même procédé que les deux premiers. Au dehors de l’étroite enceinte du jardin commençait le parc, qui s’étendait seulement jusqu’aux villages de Trianon et de Choisy-aux- Bœufs. Le Parc -aux -Cerfs, où l’on élevait des cerfs, des daims, des chevreuils et d’autre gibier pour les chasses du roi, était une portion du bois qui couvrait, sur le versant oriental du coteau, presque tout l’emplacement où s’est élevé depuis le nouveau Versailles. Louis XIII l’avait enclos de murs et y avait fait bâtir quelques maisons de gardes ; Louis XIV conserva d abord ce parc ; mais la population s’accroissant rapidement lorsqu’il fut établi à Versailles avec toute sa cour, il se décida à le sacrifier et donna les terrains en propriété à diverses personnes, et surtout à des officiers de sa maison. Un quartier qui a conservé le nom de quartier du Parc-aux- Cerfs commença dès lors à s’élever sur cet emplacement.

Le Nôtre eut bientôt tracé le plan du travail destiné à transformer en jardins merv eilleux les campagnes boisées ou marécageuses qui s’étendaient devant le château. Il pria alors le roi de venir sur les lieux pour juger de la distribution des principales parties; s’étant placé sur le perron : « Sire, lui dit- il, à la place des deux petites terrasses et du parterre, nou» mettrons, s il plaît à 4, otre Majesté, une seule et vaste terrasse ornée de deux bassins.

! Quelques faiseurs d’anagrammes ont trouvé dans le nom de Versailles cette prédiction: Ville seras. Il est bien entendu que cette découverte n’a été faite qu’apres l’événement.

— Le Nôtre, interrompit Louis XIV, je vous donne 20 000 francs.

— De cette terras&e, reprit I artiste avec un profond salut, on descendra par une double rampe, à une large avenue qui s’appellera l’allée royale, et...

— Le Nôtre, interrompit encore Louis XIV, je vous donne 20 000 francs. »

Le Nôtre salua de nouveau et continua :

« Entre ces deux rampes sera un beau parterre , et au milieu du parterre un bassin orné de figures de dieux ou de déesses, de nymphes ou de monstres marins, selon le goût du sculpteur, qui lanceront des jets d’eau entre-croisés.

— Le Nôtre, fit le roi pour la troisième fois, je vous donne 20 000 francs.»

Troisième salut plus profond de le Nôtre, qui répond :

« A l’extrémité de la grande avenue sera un autre bassin faisant pendant au premier, et décoré, dans le même goût. De chaque côté des deux pièces d’eau qui orneront la terrasse seront deux parterres : l’un se terminant à l’orangerie, l’autre au nord, à l’extrémité duquel sera une très grande pièce d’eau...»

Quatrième interruption du roi.

« Le Nôtre, je vous donne 20 000 francs.

— Sire, s’écria alors brusquement le Nôtre, Votre Majesté n’en saura pas davantage : je la ruinerais! »

Il avait fait, au demeurant une bonne journée.

Les ouvriers se mirent à l’œuvre aussitôt. Louis XIV venait presque chaque jour à Versailles. Il se piquait d’entendre l’architecture aussi bien, * sinon mieux que Mansard et le Nôtre. S’il ne dressait pas lui-même, comme le calife Yusuf-Abu-al-Hadjedj *, les plans de ses palais et de ses jardins, c’est que les soins de la politique , de la guerre , de la galanterie et les minutieuses formalités d’étiquette qui occupaient la plus grande partie de ses journées ne lui en laissaient pas le loisir. Mais rien ne se faisait sans qu’il l’eût examiné et approuvé. 11 surveillait et contrôlait en outre les travaux en cours d’exécution, et il n’était jamais plus content que lorsqu’il avait pu mettre ses architectes en défaut. Ceux-ci, qui le savaient, ne manquaient pas, en bons courtisans , de lui procurer de temps à autre cette satisfaction , en commettant à dessein des fautes bien visibles, dont ils feignaient de ne point se douter. Le roi les apercevait incontinent. Ils soutenaient que fca Majesté se trompait, que toutes les mesures avaient été prises avec le plus grand soin. Alors on mesurait de nouveau. Le roi s armait lui -même de la toise, de l’équerre et du niveau; l’erreur était démontrée péremptoirement; et tous alors de s’extasier sur la justesse de coup d’œil de Sa Majesté, de le proclamer maître en leur art et de lui demander humblement ses conseils.

Cette petite comédie réussissait toujours.

La distribution noble, élégante et simple du jardin ne tarda pas a se dessiner, mais il s’écoula une vingtaine d’années avant que tout fût termine .

1 Voyez le chapitre m du livre II.

d’abord parce que souvent les choses étaient à peine faites que le roi, qu i les avait approuvées d’abord, ne les trouvait plus à son goût, et qu’il fallait recommencer sur de nouveaux frais 1 ; ensuite parce que, comme on le verra bientôt, Versailles ne pouvait être complet qu’avec des eaux abondantes, et que cette partie du travail rencontra des difficultés inouïes. Encore ne peuton même dire que les jardins de Versailles (je ne parle que du petit parc , qui se termine à l’origine du canal), aient été achevés sous Louis XIV. Ils furent en grande partie replantés sous Louis XV, un demi -siècle environ après la mort de le Nôtre. Plusieurs pièces d’eau furent alors supprimées, quelques autres ajoutées; on compléta la décoration de quelques bassins, notamment celle du bassin de .Neptune, qui sous Louis XIV était laissé absolument nu, et dont les nombreux jets d’eau partaient de simples tuyaux de plomb.

La représentation exacte de Versailles, tel que le laissa Louis XIV, se trouve dans les cinquante planches dessinées et gravées par Lepautre, et publiées en 1714 et 1715 sous le titre de Plans , profils et élévations des ville et château de Versailles, avec les bosquets et fontaines tels qu’il sont à présent. Ce précieux ouvrage va nous servir de guide dans la description très rapide que nous allons donner des bosquets, bassins, groupes et autres ornements les plus dignes de remarque 2 ; mais afin de ne pas revenir plusieurs

1 Aussi Saint-Simon appelle-t-il Versailles « ce chef-d’œuvre si ruineux, où les changements des

bassins et des bosquets ont enterré tant d’or qui ne peut paraître. » ,

2 Nous pourrions également suivre l’itinéraire que Louis XIV prit soin de tracer de sa propre main, et auquel les officiers chargés de conduire les visiteurs dans les jardins de Versailles étaient tenus de se conformer. Je reproduis ici cet itinéraire, à titre de curiosité historique, en conservant avec un respect scrupuleux l’orthographe et même la ponctuation du document original.

« 1° En sortant du ohâteau par le vestibule qui est sous la chambre du roy on yra sur la terrasse, on s’arrestera sur le haut des degrés pour considérer la situation du jardin, des parterres, les pièces d’eau et les fontaines des cabinets. — 2» Après on tournera à gauche, et l’on descendra par le degré des Sfinoc. En arrivant sur le haut, on fera une pause pourvoir le parterre du midy, et après ou yra sur le haut de l’orangerie, d’où l’on verra le parterre des Orangers et le lac des Suisses. — 3° On tournera à droite pour monter sur la terrasse, et l’on yra au corps d’où l’on void les gerbes de Baccus et de Saturne. — On passera en suite sur la terrasse près de Cléopâtre , pour aller sur le haut degré de Latonne , on fera voir le bassin et les jets qui l’environnent, les Césars , les rampes, les statues, 1 allée royalle, 1 Apollon, le canal, et puis l’ôn retournera pour voir les parterres et le château.

5° On dessendra par la rampe du costé du nort, pour aller au point de veüe, on fera considérer les rampes, les vases, les statues, les Césars, la tour, le château; de l’autre costé, Vallée royalle, 1 Apollon , le canal, les gerbes, les bosquets, Flore, Saturne; à droite Serès, à gauche Baccus.

6° 0n y ra fa,re le tou r de la Girandole, et l’on retournera à la salle de bal. — 7“ On y entrera par le bas de la rampe de Latonne, et après avoir regardé la situation du lieu et avoir fait le tour de lislle, on sortira par l’allée de Baccus, que l’on remontera jusqu’à la porte de l’orangerie. — 8° On y entrera et on suivra jusqu’à celle de la grande aisle par laquelle on sortira pour aller à la fontaine. On pourra se promener à l’ombre des orangers, et sortir par la grille du costé du Labirinte. — 9 ° ° Q P assera dans ledi t labirinte, et l’on yra jusqu’à la fontaine des Cannes et du Chien; après on remontera pour en sortir par l’allée de Visite Royalle. - 10» On fera le tour de la grande pièce par U gauche; Ion s’arrestera au bas, dans le milieu, pour considérer les allées, les gerbes, les coquillages, les bassins, les statues et les portiques. - 11 “ Après on vra à la galerie et on fera le tour. — 12° L'on yra a la colonnade; en y entrant on verra le groupe du milieu, et l’on fera en suitte le tour pour considérer les collonnes, les cintres, les bas-reliefs, les vases et les bassins. En sortant on yra dans 1 Allee Royalle, on s’avancera jusques à Apollon, d où l’on verra le costé du canal et celui du chateau. — 13“ On remontera après à Lancelade, on en fera le tour. — 14° De là on vra aux Bains d’Apollon, on les considérera aussi bien que la fontaine et les balustres, et après en avoir fait le tour, en yra à Flore. — lo° On descend dans la salle du conseil. — 16° On yra à la Montagne, on verra la grosse gerbe et les cinq autres. — 17“ En suitte on entrera au théâtre. — 18° On yra à la montagne; on fera un demi-tour dans la petite allée qui tourne devant que d’entrer dans le centre de letoile, et quand on y sera on fera le tour de la montagne. — 19° On vra après pas=er à Sérès, pour aller au théâtre; on verra les changments et on considérera les jets des cascades. 20° On sortira

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