‹ Histoire des Jésuites composée sur documents authentiques en partie inéditsChapitre 10 sur 21 · DS · texte numérisé non relu

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DES JÉSUITES. 327 qui s'est toujours opposée aux entreprises faites contre la puissance du roi. Si les Jésuites venoient à bout de détruire la Sorbonne, ce boulevard de l'Église de France, ils ne craindroient plus la condamnation de leurs livres et de leur doctrine. Ils voudroient nous réduire à l’état où ils ont mis l'Allemagne, dont ils possèdent toutes les écoles. Déjà en France ils ont causé d’étranges ravages en plusieurs Universités. En Moldavie et en Valachie, : ils ont chassé tous les religieux et se sont enrichis de leurs dépouilles. Ils ne sont rétablis en France que depuis six ans, et déjà ils possèdent d'immenses richesses. Ils ont trouvé le secret de faire venir à leurs colléges des prieurés et des abbayes. Mais c'est surtout leur doctrine qui les a rendus odieux. Le célèbre décret rendu par la Sorbonne en 1554 contient une prophétie des maux dont nous sommes témoins. Ils n’ont jamais pu faire condamner ce décret par les papes, et ceux-ci n aurolent jamais approuvé une corporation aussi cContraire aux anciennes constitutions canoniques, sans le quatrième vœu, par lequel ils s'engagent à exécuter aveuglément leur volonté. Leur doctrine est pernicieuse et exécrable. Selon eux, le pape a un pouvoir absolu, non-seulement dans l'Église, mais sur les choses temporelles, et les rois qui ne veulent pas s'y soumettre sont des tyrans que Dieu ordonne de luer. Que de maux cette doctrine a enfantés! N'est-ce pas cette erreur de l'autorité absolue du pape qui retient éloignées de l'Église tant de nations qui n'auroient aucune répulsion

“pour l'Église catholique, s1ls n'y voyoient cette erreur

prosnée, par les Jésuites surtout, comme une vérité? C'est cet ultramontanisme qui a fait perdre à l'Église tant de contrées qui ne recognoissent plus son auctorité, et ce sont les Jésuites surtout qui l'ont prêché! Leur

» zèle sur ce point est tellement actif, qu'ils cherchent à » nuire aux meilleurs catholiques qui rejettent leur erreur » de prédilection, et qu'ils les traitent comme des ennemis » de l’Église. C’est ainsi qu'ils décrient et rabaissent tous » les Ordres ecclésiastiques qui ne partagent pas leurs pré- » jugés. Ils ne reculent même pas devant le mensonge » pour nuire. Qui ne cognoist ce fameux discours qu'ils » prétendent avoir été prononcé par Henri IV lors de leur » rétablissement? Ils l'ont publié en italien, en latin et en » allemand, pour tromper les nations étrangères , et le » Père Possevin l’a inséré dans sa Bibliothèque, afin que » l'imposture passast à la postérité. Leurs intrigues les ren- » dent aussi dangereux que leur doctrine. Tous les moyens » leur sont bons pour réussir, et ils se sont fait un système : » d’équivoques qui leur permet de faire toutes les décla- » rations qu’on leur demande, sans se croire obligés d'y » être fidèles.

» Qu'on réduise donc les Jésuites aux conditions de » leur établissement ; qu'on réprime leurs entreprises sur » les évêques et les curés; qu'on ne leur permette jamais » d’instruire la jeunesse ; qu'on les oblige à suivre la doc- » trine de l’Église de France, et non pas cette théologie » nouvelle qu’ils ont composée dans l'intérêt de leur do- » Mination. »

Telle était la conclusion du plaidoyer de La Martelière. Cet avocat fit preuve dans son discours d’une érudition peu commune, d’une science théologique fort solide; toutes ses assertions sont fortement appuyées sur des textes fidèlement extraits des écrivams jésuites. Son plaidoyer eut un succès prodigieux; on le plaçait au rang des Philippiques de Démosthènes et des Catilinares de Cicéron. Servin, avocat général, appuya La Martelière. « Pendant qu'ils parloient l’un et l’autre, dit un histo-

DES JÉSUITES. - 379 rien jésuite, le public qui remplissoit le palais battoit des » mains et crioit souvent à haute voix qu'il falloit encore » une fois chasser la Société. » Montholon plaida pour les Jésuites. Leurs amis dirent bien haut qu’il avait victorieusement réfuté les calomnies de l’avocat de l'Université; mais, un fait certain, c’est que son discours, imprimé comme celui de La Martelière, n’eut aucun succès, tandis que celui de ce dernier se soutint après l'impression. Montholon opposa des témoignages à ceux que La Martelière avait avancés ; mais il ne put vaincre son adversaire, et le tribunal rendit , le 22 décembre, un arrêt « par lequel les » parties furent appoinctées au conseil, et ce pendant dé- » fense aux Jésuites d'enseigner. » C’est pourquoi ils renvoyèrent leurs élèves du collége de Clermont.

L'avocat général Servin avait proposé, dans ses conelusions, que le Parlement, outre ce qui regardait la demande de l'Université, obligeât les Jésuites à signer les quatre articles suivants : 1° le concile ést au-dessus du pape ; 20 le pape n’a aucune puissance temporelle sur les rois, et il ne peut les priver de leurs royaumes après les avoir excommuniés ; 3° les confesseurs doivent révéler aux magistrats les conjurations contre les rois ou contre l'État; 4° les ecclésiastiques sont sujets au prince séculier ou aux magistrats politiques.

Le cardinal Du Perron incrimina le troisième article comme hérétique et destructif de toute la religion; il le dénonça en conséquence au roi. Servin fut mandé à la cour ; il exposa que, par cet article, on n'obligeait point à nommer les personnes ni, par conséquent, à violer le secret de la confession. Après bien des discussions, les Jésuites déclarèrent, le 22 février 1612, au greffe du Parlement, « qu'ils se conformeroient à la doctrine de » l'écolé de Sorbonne, même en ce qui concerne la con-

» servation de la personne des rois, le maintien de leur » auctorité royale, et les libertés de l'Église gallicane, ob- » servées de tout temps en ce royaume. » Parmi les signataires de ces articles, étaient les Pères Fronton-du-Duc et Jacques Sirmond.

Cet engagement, contracté sans l'avis du pape et de leur Général, n'obligeait pas les Jésuites, d’après leur manière de voir. Ils n'en continuèrent donc pas moins à combattre en faveur de l’ultramontanisme, tout en faisant profession extérieure de gallicanisme.

Richer avait communiqué à La Martelière les vieux registres de la Faculté de théologie , et avait aidé cet avocat dans la composition de son plaidoyer. Le premier président du Parlement l’engagea à composer, en latin et-en français, une exposition claire des principes des Jésuites. Ceux-ci, et leurs amis, qui en furent avertis, cherchèrent par tous les moÿens à parer ce coup, et se déchafnèrent contre Richer et contre son livre : De la Puissance ecclésiastique et politique. Par le moyen de Filesac et de Duval, et grâce à l'influence du nonce et du cardinal Du Perron, ils se firent un parti puissant au sein même de l'Université. Non-seulement ils entreprirent de faire déposer Richer du syndicat, mais encore de provoquer la condamnation de son livre par la Faculté de théologie. Du Perron réunit chez lui tous les évêques qui étaient à Paris et leur proposa de censurer le livre de Richer. René Potier, évêque de Beauvais, voulait qu'on entendit l'auteur avant de condamner l'ouvrage. Du Perron s'y opposa, et tous les évêques présents, excepté l'archevêque de Tours et l’évêque de Beauvais , adhérèrent à un projet de censure, qui fut envoyé au nonce et par lui à Rome. Le Parlement prit la défense de Richer contre toutes ces intrigues; mais Du Perron et les Jésuites ne s'en émurent

DES JÉSUITES. 381 pas, car ils avaient acheté le silence du conseil d’État en comptant, dit-on, deux mille écus d'or au chancelier Brulart de Silleri.

La censure fut bientôt revenue de Rome. Au mois de mars 1612, elle était à Paris, et la régente, d'après l'avis du chancelier, laissait aux évêques la liberté de faire ce qu'ils jugeraient à propos. Le cardinal Du Perron convoqua à Paris ses coprovinciaux pour promulguer avec plus de solennité la censure, visée à Rome. Le livre de Richer fut donc condamné comme contenant « plusieurs » propositions, expositions et allégations fausses, erronées, » scandaleuses, et comme elles sonnent, schismatiques et » hérétiques. » Le Concile déclara, en même temps, qu'il n’avaiteu l'intention, -par cette censure, de toucher ni aux droits du roi et de la couronne de France, ni aux libertés de l'Église gallicane. Bossuet remarque, avec raison, qu'on ne nola aucune proposition en particulier, etque ce genre de censure, en laissant toute liberté à la fraude, ne peut apporter aucune lumière pour la vérité. Du Perron fut plus explicite dans une lettre à Casaubon ; il y avoue que Richer fut censuré plutôt pour ses opinions politiques que pour ses opinions religieuses. Or, Du Perron était habile théologien et comprenait que, pour un système politique, un concile provincial n'est pas un juge compétent ; aussi se contenta-{-il de censurer Richer d’une manière générale, pour être agréable à la Cour de Rome et aux Jésuites.

Le 16 mars, l'évêque de Paris ordonna de lire cette censure au prône de la messe paroissiale. Le 24 mai, le concile provincial d'Aix condamna aussi l'ouvrage de Richer. L'archevèque Hurault de l'Hospital était à Paris, lorsque la censure y avait été adoptée. Le nonce, mécontent de la clause gallicane qu'on y avait ajoutée par ordre du chan-

celier, l’engagea à se rendre au plus tôt à Aix pour censurer l'ouvrage purement etsimplement. L’archevêque d'Aix obéit. |

Les Jésuites et les autres Mendiants, qui formaient l'armée de l’ultramontanisme, firent grand bruit partout de la censure de Richer. Bientôt les pamphlets les plus outrageants tombèrentsur le vertueux syndie, qui n’y répondit pas. Le Père Jacques Sirmond lui-même fut forcé, par ses supérieurs, de faire trève à ses graves études pour se rendre pamphlétaire. Sirmond, Petau, Frontondu-Duc étaient les hommes les plus savants qu’eût alors en France la Compagnie. Ils connaissaient l'antiquité ecclésiastique, et ne tombaient pas dans les exagérations de leurs confrères ; mais l'esprit de corps et l'obéissance aveugle à laquelle ils s’étaient soumis, les fit parfois descendre, malgré eux, du rang élevé où les plaçait leur érudition.

Duval, l'ennemi personnel de Richer, fit plus de bruit que tous les autres. Ce professeur de Sorbonne désirait, pour plaire au parti ultramontain, la ruine de la Société dont il était membre; il inventa, dans son intolérance, le nom de richéristes dont les ultramontains ont depuis tant abusé, pour faire des gallicans comme une secte hérétique ; car ils ont su donner ce titre à tous ceux qui admirent franchement les principes des conciles de Constance et de Bâle comme la vraie doctrine de l'Église primitive.

Richer, qui connaissait, par des amis secrets, toutes les intrigues qu'ourdissaient Duval, l’évêque de Paris, le nonce, Du Perron et les Jésuites, pour le faire déposer du syndicat, crut devoir en appeler au Parlement comme d'abus de tout ce qui avait été fait contre lui; mais le premier président, qui l'avait lancé dans l'arène, l'abandonna, effrayé de la puissance de ses ennemis. Richer fut done

DES JÉSUITES. Re exposé sans défense à toutes les intrigues. On lui fit même un crime de la sympathie que lui montra le roi d’Angleterre, Jacques I”, qui avait lu son livre et l'avait jugé propre à rallier les protestants à l’Église catholique ; lorsque ce prince apprit que Du Perron l'avait condamné, il interrompit la correspondance qu’il entretenait avec ce cardinal, et celui-ci s’abaissa jusqu'à la calomnie pour essayer de flétrir, aux yeux du roi d’Angleterre, un homme dont il pouvait combattre les opinions, mais dont la science, la vertu et la noble conduite, commandaient le respect de tous.

Nous n'entrerons pas dans les détails de tous les moyens qu'employèrent les ennemis de Richer pour se créer, dans la Faculté de théologie, une majorité factice afin de le déposer. La plupart des docteurs, et surtout le savant Launoy, se déclarèrent ouvertement pour lui. Il fallut des Lettres-patentes de la cour pour lui ôter une charge qui avait été à vie jusqu'alors ; Filesac, après bien des hésitations, fut assez ambitieux pour accepter une place qui lui était conférée illégalement. Ce docteur n’aimait pas les Jésuites; mais les ultramontains n’avaient osé proposer ni Duval ni aucun autre de leurs amis, car ils étaient si peu aimés des docteurs, que toutes les intrigues n’auraient pas réussi à leur faire obtenir la majorité. Le choix de Filesac, provoqué par les ultramontains, était pour

eux autant une défaite qu'un triomphe. Du reste, l'Université, en donnant un successeur à Richer pour obéir à la cour, témoigna à ce docteur toute sa reconnaissance pour le bien qu'il avait fait à l’Université pendant son syndicat jusqu’à la publication de son livre de la Puissance E cclésiastique et Politique; elle le maintint dans sa charge de grand maître du collége Lemoine, malgré ses ennemis, et le désigna pour un des canonicats de l'Eglise Notre-Dame,

pour lequel elle avait droit de présentation. L'arbitraire de Pierre de Gondi rendit inutile le témoignage de la gratitude de l'Université,

Un conseiller au grand conseil, Simon Vigor, fut assez courageux pour prendre en main la eause de Richer contre ses puissants adversaires. Duval voulut lui répondre; mais Vigor répliqua avec une science qui ferait le plus grand honneur au plus profond théologien. La Faculté de théologie donna, en même temps, à Richer une nouvelle preuve de sympathie en condamnant un livre composé par le Jésuite Suarez. Il était intitulé : De la Défense de la Foi contre les, Anglais; Yauteur y soutenait, touchant l'autorité du pape et du roi, des opinions ne 2 opposées à celles de Richer.

On était vivement préoccupé des entreprises des Jésuites contre la doctrine de l'Église gallicane et en faveur du tyrannicide. Dans l'assemblée des États de 1613, le Tiers- État entreprit de flétrir leurs opinions et de venger l'Église de France; mais les membres du clergé, conduits par le cardinal Du Perron qui suivait lui-même les inspirations de la cour, ne voulurent voir, dans la conduite du Tiers- État, qu'uné entreprise sur la juridiction spirituelle.

Tandis que ce conflit existait aux États, la Faculté de théologie examinait un livre du Jésuite Becan, intitulé : De la Controverse anglicane touchant la puissance du rot et du pape. |

Son but, dans cet ouvrage, était de défendre les principes du cardinal Bellarmin. Il l'avait fait imprimer à Mayence en 1612, et on l'avait déféré à la Faculté de théologie de Paris le 1° décembre de cette année et le 2 janvier 1613, comme contenant plusieurs propositions pernicieuses. Au moment où la Faculté allait s'occuper de ce livre, Filesac annonca à l'assemblée que le cardinal

DES JÉSUITES. 385 Bonzy lui avait communiqué un ordre de la régente, par lequel il était défendu à la Faculté de procéder à la censure du livre de Becan. Fayet, et trois autres docteurs, furent députés à la régente pour lui représenter combien il était dangereux de laisser cet ouvrage sans aucune censure. Le chancelier, qui reçut les quatre docteurs, loua le zèle de la Faculté, etlui permit de procéder au jugement du livre du théologien Jésuite; mais, quand l'affaire fut rapportée à la Faculté, Filesac lut un décret du pape Paul V, en date du 3 janvier 1613, par lequel le livre de Becan était défendu et mis à la seconde classe de l'Index, jusqu'à ce qu'il fût corrigé, comme contenant des propositions respectivement fausses, téméraires, scandaleuses et séditieuses. Après avoir donné connaissance de ce décret, Filesac déclara qu'il s’opposait à ce que la Faculté censurât le livre, assurant que le chancelier défendait à l'assemblée de délibérer sur cette affaire. Le chancelier, et la cour dont il était l'organe, n'avaient aucune règle de conduite dans ces discussions; ils changeaient d'avis selon les circonstances, soutenant par tradition la doctrine gallicane, et subissant en même temps l'influence de certains personnages, trop amis des Jésuites pour laisser censurer un théologien de cette Compagnie par la Sorbonne.

Les erreurs de Becan étaient évidentes ; il poussait au delà de toutes les bornes les principes de l’ultramontanisme; son livre était aussi détestable que celui de Mariana ; on ne comprendrait donc pas, si on ne connaissait le conseil secret qui dirigeait Marie de Médicis, les ménagements que l’on eut d'un côté pour ce théologien Jésuite, et, de l’autre, l'opposition que l’on manifesta pour l'opinion du Tiers-État, si conforme à la doctrine de l'Église de France.

La Chambre ecclésiastique des Etats donna encore aux 1. 23

Jésuites une plus grande marque de sympathie. Au moment de la tenue des États, une vive polémique existait à leur sujet. Les libelles se multipliaient dans les deux éamps. Le cardinal Du Perron prit ouvertement leur parti, fit leur apologie, et obtint de la Chambre ecclésiastique la déclaration suivante :

« Les grands faits et notables services que les Pères de » la Compagnie des Jésuites ont fait et font journellement » à l'Église catholique, et particulièrement à votre royau- » me, nous obligent de supplier très humblement Votre » Majesté qu'en considération des bonnes lettres et de la » piété dont ils font profession, il lui plaise leur permettre » d'enseigner dans leur collége de Clermont et faire leurs » fonctions ordinaires dans leurs autres maisons de Paris, » comme ils ont fait ci-devant; et pour terminer toutesles » oppositions et différends de l'Université et autres mus » pour ce regard et pendants en votre cour de Parlement, » les évoquer à vous et à votre conseil, et en interdire la » CONnOissance à tous autres juges : plaira aussi à Votré » Majesté, en les conservant ès lieux et endroits de votre * royaume où ils sont de présent, les accorder encore à s ceux qui les demanderont à l'avenir et les prendre tous » en sa protection et sauvegarde, comme il avoit plu au » feu roi de faire, afin qu'ils puissent toujours rendre à » Votre Majesté l'honneur, l’obéissance et la fidélité de » leurs devoirs, et à tous vos sujets le service pe leur pro- » fession. ».

La Chambre ecclésiastique avait pris les ordres de la cour, dirigée par les ere avant de lui adresser cette supplique.

Les États furent terminés en 1614. L'année suivante, les membres de la Chambre ecclésiastique, avec quelques autres députés, se formèrent en assemblée générale du

DES JÉSUITES. 387 clergé de France. Cette assemblée recommanda les Jésuites comme la Chambre des États.

Il y eut toujours parmi les Jésuites des hommes dignes d’éloges, zélés, pieux, qui étaient lancés en avant dans toutes les carrières utiles; mais ces hommes n'étaient pas profès des quatre vœux; on ne les avait pas initiés aux secrets du gouvernement de l'Ordre et à'ses vues ambitieuses. La Compagnie avait besoin de savants, d’apôtres, de martyrs, pour couvrir sa soif de l'or, son commerce, son ambition, son orgueil. Les Jésuites n’ont voulu mettre “en scène, dans leur histoire, que ceux de leurs membres qu'ils avaient destinés à couvrir leurs actes secrets; pour être impartial, il faut tracer un tableau complet. Nous rendrons hommage, à l’occasion, aux particuliers qui se sont distingués par leur sainteté, leur zèle, leur science ; mais ils ne formaient pas la Compagnie ; les historiens jésuites ont voulu faire croire le contraire; mais des faits innombrables leur donnent le plus éclatant démenti.

Tandis que certains membres du haut clergé, influencés par la cour, voulaient voir la Compagnie où elle n'était pas, afin de lui prodiguer les éloges, des libelles sanglants étaient publiés contre elle. Nous en citerons surtout un qui obtint beaucoup de célébrité et qui est intitulé : Anti-(oton. j

Cet ouvrage parut en 1610 pour la première fois. Il fut éomposé pour répondre à la Lettre déclaratoire du Père Coton dont nous avons parlé, et dans laquelle il faisait l'apologie de la doctrine de la Compagnie.

L'auteur de l'Anti-Coton établit, dans son premier chapitre, que les Jésuites sont patrons du tyrannicide, et que, pour eux, un tyran c’est un roi qui ne les favorise pas. Il cite à l'appui de cette thèse le livre des Vertus d'un Prince chrétien, par Ribadeneira ; l'Amphitheatrum ho-

noris de Scribanius ; plusieurs ouvrages de Bellarmin : da Chauve-Souris hérético-politique de Gretzer; le Livre du Roi, par Mariana. Il fait remarquer que cet ouvrage de Mariana a été approuvé par le Général Aquaviva, et par Etienne Hoyeda, visiteur de la province de Tolède, après examen d'hommes graves et doctes de la Compagnie de Jésus. On peut donc dire que la doctrine de Mariana était celle de la Compagnie. Emmanuel Sa, Jean L'heureux, qui se faisait appeler Eudémon-J'ean, et plusieurs autres écrivains jésuites ou amis de la Compagnie, sont cités par l’auteur de l’Anti-Coton. Dans le second chapitre, il prouve pa: des faits que les Jésuites savaient mettre leur théorie en pratique; dans le troisième, 1l s'attache à établir qu'ils étaient coupables de l'assassinat de Henri IV, et il constate que son opinion était généralement admise de son temps. Au chapitre quatrième, l'auteur examine en détail la Lettre déclaratoire du Père Coton, et fait voir qu'elle n'a aucun caractère de franchise ni de sincérité; enfin, dans le chapitre cinquième, il demande s'il est utile pour le bien de l'Église que le Père Coton reste à la cour, et si les Jésuites doivent être tolérés en France. Il répond négativement. Les mœurs du Père Coton sont attaquées dans cet ouvrage à l'aide de faits dont on cite des témoins encore vivants et dignes de foi.

Dès que l'Anti-Coton fut publié, on le traduisit dans toutes les langues, et les éditions se multiplièrent d'une manière prodigieuse. Les Jésuites et leurs affiliés l’attaquèrent dans une foule de pamphlets. Nous citerons seulement ceux des Pères Richeome, Gretzer, Eudémon- Jean, Bonald, Talot et Garasse, Le Père Coton se défendit par une Réponse apologitique à laquelle le cardinal Du Perron ne trouvait aucune valeur, et qui fut réfutée par Casaubon. Toutes ces prétendues réponses et réfutations

DES JÉSUITÉS. 389 obtinrent des répliques, et l’Anti-Coton fut pendant longtemps comme le point central d'une lutte ardente et passionnée.

On a attribué l'Anti-Coton à plusieurs auteurs, en particulier au fameux ministre calviniste Du Moulin, à Pierre du Coignet, ami de Pasquier, et à l'avocat César de Plais. La lettre dédicatoire à la régente était signée-des trois initiales P. D. C. Les Jésuites ont donné à ces trois lettres de nombreuses interprétations qui méritent d’être signalées pour faire apprécier le ton de leur polémique. Ils appellent donc l'auteur, en faisant allusion à ses trois initiales :

Partisan De Calvin, Pasteur De Charenton, Pasté De Chenilles, Peu De Chose, Pauvre De Cerveau, Pauvre De Conscience, Prince De Calomnie, Pépinière De Calomnies, Pernicieux Diable Calomniateur, Pere Des Calomniateurs, Perdu De Cerveau, Porictrine De Calomnie, Perdu De Conscience, Parangon Des Calomniateurs, Plume De Corbeau, Punaise De Calvin, et en latin, Proditorem Dignum Cruce, Principem Diabolici Consilii, Pejorem Diabolo Caluimniatorem, Putidum Discupulum Calvini, etc.

Les Jésuites affectèrent de mépriser l'Anti- Coton ; mais leurs nombreuses réponses et leurs injures prouvent assez qu ils reconnaissaient à cet ouvrage beaucoup d'importance.

Tandis que cette polémique avait lieu, Richelieu devenait ministre de Louis XIIT, dominait la cour et reprenait la politique anti-espagnole de Henri IV et de Sully. Marie de Médicis, d'Épernon ei les Jésuites voyaient leurs projets s'évanouir. Richelieu, après avoir fait aux protestants français une guerre cruelle, avait compris que pour soutenir sa politique extérieure il était nécessaire de leur

donner la paix. Ceux-ci avaient tenu, à Millau, une assemblée générale dans laquelle ils avaient décidé d'envoyer des - députés à la cour pour conclure cette paix. Ils ‘arrivèrent à Saint-Germain le 21 novembre. Mainald porta la parole au nom de tous les calvinistes de France, et lit un discours très respectueux. Le roi répondit qu'il étaitdisposé à donner la paix à ses sujets protestants du Languedoc, mais non à ceux de La Rochelle. Les députés de Millau présentèrent un Mémoire surla nécessité de comprendre dans le traité La Rochelle et l'amiral Soubise. Richelieu, pensant qu'il serait impossible de leur faire signer un traité sans admettre cette condition, et que la guerre recommencerait infailliblement, décida le roi à accorder la paix à tous les protestants sans exception ; mais, dans sa pensée, cette paix ne devait durer que jusqu au moment où le gouvernement serait en état de les anéantir. « Je veux abattre entièrement le parti calviniste, disait-1l au nonce Spada ; mais avant de mettre ce dessein à exécution, je ne puis me dispenser de scandaliser le monde encore une fois. » Certains catholiques qui n’approuvaient pas la conduite de Richelieu avaient, en effet, crié au seandale en voyant un cardinal s’unir aux protestants du dehors, et ils devaient se scandaliser de nouveau de la paix qu'il voulait faire, pour un temps, avec ceux du dedans. Lorsque, le 5 février 1620, le traité fut signé, les cardinaux Richelieu et Larochefoucault sortirent du conseil pour ne pas paraître donner un consentement positif à cette paix faite avec des hérétiques. Malgré cette précaution, le traité attira à Richelieu de sanglants reproches de la part des Jésuites, des émissaires d'Espagne, de tous ceux qui étaient jaloux de sa fortune. On publia contre lui des libelles injurieux, dans lesquels on l'appelait : /e cardinal de La Rochelle, le patriarche des athées, le pontife des calvinistes: Parmi

DES JÉSUITES. 391 ces libelles, deux’surtout attirèrent l'attention de Richelieu : le premier, intitulé : Adinonitio ad regem, était attribué au Jésuite Eudemon-Jean”; l'autre, qui avait pour titre : Mysteria politica, avait pour auteur un autre Jésuite nommé Keller. Ces libelles furent imprimés en Italie, « mais, dit Richelieu, pour déguiser le lieu d’où ils » venaient, on les fit premièrement distribuer en Flandres, » les attribuant sous main à Boucher, qui, par lettre qu'il » écrivit à ses amis, s'en exCusa. »

Richelieu dénonça ces deux libelles au Parlement, qui, le 30 octobre 1625, les condamna à être brûlés par la main du bourreau.

Le 26 novembre, George Froger, syndic de la Faculté de théologie, requit que l'on procédât à la censure de ces mêmes libelles. « La Faculté ayant nommé des députés » pour les examiner et oui leur rapport dans l'assemblée » du 1° décembre, les censura comme calomnieux, inju- » rieux, Séditieux, portant les sujets à la rébellion, con- » traires à l’obéissance et au respect dû aux rois, conte- » nant plusieurs choses contre la vraie et saine doctrine » et tout à fait exécrables et détestables. » | L'assemblée du clergé, qui se tenait alors à Paris, fut fort agitée à l’occasion de ces mêmes libelles.

L'évêque de Chartres avait été chargé par l'assemblée de lui faire un rapport sur cet objet.

Le 13 décembre, ilcommuniqua à l'assemblée une censure longuement motivée, dans laquelle il flétrit les libellistes, défend le roi, son ministre Richelieu et sa politique, et attaque les Jésuites regardés comme auteurs des libelles.

A peine l’assemblée avait-elle pris connaissance du tra-

4 On l’attribua aussi au Père Garasse.

vail de l’évêque de Chartres, qu'elle se sépara. Quelques prélats, qui avaient loué officiellement les Jésuites dans la précédente assemblée, résolurent de protester contre la censure faite par l'évêque de Chartres. Ils tinrent des réunions particulières et publièrent des manifestes qui furent combattus par des réponses contradictoires. Les uns disaient que la censure n'avait point été délibérée dans l'assemblée; les autres, qu’elle contenait beaucoup de choses qui ne pouvaient être approuvées. Le 12 janvier, le cardinal de la Valette, archevêque de Toulouse, proposa, du consentement de l’évêque de Chartres lui-même, de rédiger une censure plus-courte et dans laquelle on se contenterait de condamner les libelles avec toutes les qualifications requises, mais sans toucher à aucune question - particulière qui pût causer du trouble. Cette proposition fut généralement approuvée, et l’évêque de Chartres rédigea la censure abrégée. Le 21 janvier, le Parlement, instruit de ce qui avait été décidé dans la réunion du 12, donna un arrêt par lequel il défendait à toutes personnes de publier autre déclaration que celle de l'assemblée du clergé du 13 décembre, à peine contre les contrevenants d'être punis comme perturbateurs du repos public. Le 18 février, le Parlement donna un nouvel arrêt pour confirmer celui qu'il avait rendu le 21 janvier, défendit aux membres du clergé de s’assembler, et à tous imprimeurs, sous peine de la vie, d'imprimer d'autre censure que celle du 13 décembre.

Les cardinaux de Larochefoucault, de la Valette et tous les prélats qui se trouvaient à Paris se réunirent pour délibérer sur les moyens de s'opposer à ces arrêts. On décida qu'on prierait le chancelier d'évoquer l'affaire au conseil et de casser les deux arrêts du Parlement, et que l’on irait, s’il était besoin, faire au roi des remontrances.

Les 26 et 27 février, les cardinaux de Larochefoucault et de la Valette, huit archevêques, trente-deux évêques et cinq députés du second ordre se réunirent au palais abbatial du cardinal de Larochefoucault, à Sainte-Geneviève, et signèrent un acte portant désaveu de la censure rédigée par l'évêque de Chartres, comme n'ayant pas été délibérée par l'assemblée.

Le 2 mars, les prélats, réunis de nouveau à Sainte-Geneviève, signèrent une requête pour demander au roi la cassation des deux arrêts. Le lendemain, le Parlement en rendit un troisième par lequel il déclara les réunions tenues par les archevêques, évêques et autres ecclésiastiques, au préjudice des défenses faites par ses deux premiers arrêts, nulles et illicites; cassa et annula, comme attentats, les actes faits depuis ; fit de nouveau défense aux évêques susdits de s’assembler en quelque lieu que ce fût; ordonna à tous les archevêques et évêques de se retirer en leurs diocèses, dans le délai de quinze jours, sous peine de saisie de leur temporel.

Le 7 mars, le troisième arrêt du Parlement fut signifié par huissiers à l'archevêque d'Auch, qui avait réuni chez lui six archevêques, vingt évêques et d’autres ecclésiastiques. De l'avis de tous, l'archevêque d'Auch dicta aux huissiers la réponse suivante :

« Messieurs du Parlement de Paris n’ont aucune auto- » rité sur le clergé de France, que nous représentons, sou- » mis au roi seul ; les arrêts du Parlement sont un attentat » intolérable contre l'honneur de Dieu et l'autorité de Sa » Majesté, lequel va à la subversion de la religion et de » l'État. Les prélats ont pouvoir et obligation, de tout » droit divin et humain, de s'assembler pour les affaires » de la religion et de l'Église, quand les occasions le re- » quièrent ; à présent, ils sont assemblés tant pour résou-

» dre la cérémonie qu'ils doivent observer en la procession » qui doit se faire demain, à l’ouverture du Jubilé, que » pour aviser à ce qu'ils peuvent et doivent aussi faire » pour obtenir du roi la cassation des arrêts dont il s’agit, » comme préjudiciables à l'autorité de l'Église et de Sa » Majesté ; faire défense auxdits du Parlement d'en donner » de semblables à l'avenir, et à fin de détromper les peu- » ples de la créance qu'ils pourraient y avoir, au préju- » dice du salut de leurs âmes et du respect dû à la reli- » giON. » | |

Le Parlement se trouva fort divisé au sujet de cette réponse. Cependant, deux jours après l'avoir recue, dix-sept membres contre quinze furent d'avis de rendre un quatrième arrêt déclarant ladite réponse nulle, injurieuse, ca- - Jomnieuse, tendante à la destruction des lois fondamentales de l'État ; comme telle, on ordonna qu’elle serait lacérée et brûlée par la main du bourreau. De Trapes, archevêque d'Auch, et Miron, évêque d'Angers, furent cités à comparaître par devant le Parlement, au premier jour, pour rendre compte de leur conduite. Ordre fut donné, en outre, à tous les membres du clergé d’obéir au roi, en reconnaissant le Parlement comme puissance souveraine, pour rendre, sous son autorité, justice à tous les sujets sans distinction, sous peine d’être déclarés criminels de lèse-majesté et poursuivis comme tels selon la rigueur des ordonnances.

Le 10 mars, un écuyer de la reine-mère fut envoyé au Parlement pour l'avertir, de la part du roi, qu'il serait avant midi à Paris, et lui défendre d'exécuter son arrêt de la veille avant son arrivée. Le Parlement répondit qu'en tout ce qu'il avait fait, il n’avait agi que pour le Pre et le service de Sa Majesté.

Cependant le roi avait donné avis aux prélats de s’as-

DES JÉSUITES. 393 sembler en toute hâte dans la matinée du 10, afin de formuler les plaintes qu'ils voulaient lui adresser. À une heure après midi, ceux-ci se rendirent à la cour, et l'évêque d'Auxerre adressa ces plaintes au roi. Celui-ci blâma le dernier arrêt du Parlement, mais il reprocha aussi aux évêques de s'être réunis sans permission. I] leur promit une audience publique pour entendre leurs remontrances. La cour changea ensuite d'avis ; le 26 mars, elle évoqua l'affaire à la personne du roi. Malgré cette évocation, le Parlement, deux jours après, déclara que,

Le A

selon son arrêt du 9, l'archevêque d'Auch et l'évêque d'Angers étaient ajournés à comparaître, sous peine de saisie de leur temporel. Les prélats s'assemblèrent en toute hâte à Sainte-Geneviève et demandèrent au roi l'audience publique qu'il leur avait promise pour lui adresser leurs remontrances. On la leur promit pour le 30; mais, ce jour-là, le Parlement déféra à l'évocation qui lui fut officiellement notifiée, et l'audience promise aux prélats n'eut pas lieu. ï | Nous avons dit que la censure de l’évêque de Chartres avait été attaquée de deux mamières : les uns disaient qu'elle n'avait point été délibérée par l'assemblée, ce qui donna lieu aux agitations dont nous avons parlé; d’autres prétendaient qu'elle contenait plusieurs choses qui ne pouvaient être approuvées. L’évêque de Chartres attaqua, de son côté, la censure abrégée, rédigée par lui sous l'influence du cardinal de La Valette, et s'ellorça de jusüfier la première. Il prouva d’abord, par le procès-verbal de l’assemblée, que son travail avait été lu et approuvé unanimement. Miron, évêque d'Angers, un des plus ardents antagonistes de celui de Chartres, contesta l'extrait du procès-verbal délivré par le secrétaire de l'assemblée ; il accusa l'évêque de .Chartres d'avoir usé de ruse.pour obtenir l'attestation

qu'il contenait et d'avoir provoqué un faux. Les réunions particulières, réunies à Sainte-Geneviève, ratifièrent l'accusation de Miron et annulèrent l'extrait du procès-verbal délivré à l’évêque de Chartres. Celui-ci contesta aux réunions particulières le droit de déclarer nul un extrait du procès-verbal d'une assemblée générale.

Lorsque les prélats furent séparés, parut, sous le nom du cardinal de Larochefoucault, un écrit ayant pour titre : Raisons pour le désaveu fait par les évêques de ce royaume, ete. On y attaquait non-seulement la forme de la censure de l’évêque de Chartres, mais on y prétendait « qu’elle contenait tant d'impertinences et d'erreurs, que » la dignité de l'ordre ecclésiastique ne pouvait permettre » qu’elle parût en public sous l'autorité d’une assemblée » du clergé. » |

Comme les Jésuites étaient attaqués en plusieurs endroits de la censure, le cardinal consacra la section 19e de son écrit à leur justification.

En 1628, Richer rompit le silence où il s'était condamné depuis l'attaque dont il avait été l’objet, et fit imprimer une réfutation de l’opuseule de Larochefoucauld, sous ce titre : Considérations sur un livre intitulé: Raisons pour le d'saveu. T1 y suit son adversaire pas à pas et répond à toutes ses assertions. |

La raison de toute cette agitation, à propos d’une censure plus ou moins longue et explicative, est facile à pénétrer. Les Jésuites étaient en cause ; ils ne voyaient qu avec peine leur doctrine et deux de leurs Pères si explicitement censurés. Plusieurs prélats, el surtout le cardinal de La Valette, fils du duc d'Épernon, leur étaient dévoués. De là cette vive opposition dont le motif restait caché et dont les effets étaient si évidents.

Mais si les Jésuites avaient des amis puissants, leurs en-

nemis étaient nombreux. Une des principales causes qui les multipliaient était, selon le cardinal de Richelieu, {a lassitude que chacun avait de voir qu’ils se mêloient de trop d'affaires.

L'année même où les libelles Admonitio et Mysteria étaient si vivement poursuivis, on s’éleva à Paris contre un ouvrage d’un de leurs Pères nommé Santarelli, qui renouvelait tous les principes déjà condamnés dans les ouvrages de Becan et de Mariana. Pour Ssntarelli et ses confrères, le pape était tout dans le monde, il résumait à lui seul la suprême autorité ; les dépositaires de l'autorité civile n'étaient que ses lieutenants, révocables à sa volonté. Dans l'idée des Jésuites, l'armée de ce pouvoir, un, suprême et universel, était leur Compagnie, dont tous les membres, par un vœu solennel, immolent leur volonté à la sienne; de là la place exceptionnelle qu'ils s'attribuaient dans l'Eglise.

Le livre de Santarelli fut publié à Rome sous les yeux du pape et avec l'approbation du Général de la Compagnie. Dès qu'il fut connu à Paris, Filesac, l’antagonisie de Richer, et Servin, l'indomptable adversaire des Jésuites, l'examinèrent et y trouvèrent exposée dans toute sa rigueur la doctrine ultramontaine. Filesac, qui avait été pendant quelque temps dévoué aux Jésuites, était revenu à ses premiers sentiments. Il mit en demeure son successeur comme syndic, George Froger, de dénoncer à la Faculté le livre de Santarelli : celui-ci requit en conséquence le doyen Roguenan de la convoquer pour le 16 mars

Dès le 6 de ce mois, le Parlement avait été saisi par Servin de la cause du livre de Santarelli. Le roi tenait, ce jour-là, un lit de justice. Servin tomba frappé d'apoplexie au moment où il allait dénoncer l'œuvre du Jésuite ; mais

un magistrat moins violent que Servin, aussi religieux que lui, et dont la sagesse était connue dans toute la France, Omer Talon prit la place de Servin, et fit contre la Compagnie des Jésuites unréquisitoire qui eut un immense retentissement. Le Parlement flétrit l'ouvrage de Santarelli, qui fut brûlé en place de Grève par la main du bourreau. Dès qu'on eut prononcé contre ce livre, on délibéra si l’on n'interdirait pas aux Jésuites la chaire et le confessionnal et si l'on ne fermerait pas leur collége de Clermont. Plusieurs conseillers demandaient même contre eux un nouvel arrêt de bannissement. Le président Lamoignonalla secrètement à la maison professe avertir les Jésuites qu'il craignait que cet arrêt ne fût prononcé le lendémain. Les Jésuites coururent en toute hâte à la cour ; mais Richelieu, attaqué par leurs libelles, ne leur était pas alors favorable. On leur répondit que le roi était absent et qu'ils pourraient se présenter à son retour. Mathieu Molé, procureur général, ami des Jésuites, n'eut Le EE de succès à la cour.

Cependant, après en avoir délibéré, le Parlement ne jugea pas à propos de prononcer de sentence contre lés Jésuites, et se contenta de mander à sa barre le Père Coton, Provincial, et les autres supérieurs des maisons de Paris, nommés Filleau, Brossald et Armand. Les huissiers les conduisirent à la salle du conseil, où de Verdun, premier président, leur fit subir un interrogatoire, après lequel on les requit de ns quatre propositions qui contenaient en substance

« Le roi ne tient son Etat que de Dieu et de son épée ;

» Le pape n’a aucune puissance, ni coercitive ni (ie » tivé, sur les souverains ;

» Lé roi ne peut être excommunié personnellement ;

» Le pape ne peut, ni délivrer les sujets du serment de

DES JÉSUITES. 399 » fidélité, ni mettre le royaume en interdit pour quelque » cause que ce puisse être. »

Le Père Coton répondit : « Nous signerons volontiers » ces propositions si la Sorbonne et le clergé de France, » qui sont maintenant assemblés, veulent les signer; il ne » nous appartient de faire la loi ni aux supérieurs ecclé- » siastiques, ni aux corps respeclables qui sont avant » nous dans l'Eglise. » Le Parlement ne crut pas à ces sentiments d'humilité et délibéra si l’on n'’arréterait pas sur-le-champ les Pères Coton et Ignace Armand. « L'af- » faire allait passer à la pluralité des voix, dit un historien » jésuite, lorsque le premier président, qui en avait ouvert » l'avis, remit la décision au lundi suivant. » |

Les amis des Jésuites profitèrent si bien du temps qui leur était accordé que, le lundi, le roi manda le Père Coton au Louvre. Ce Jésuite, qui mourut trois jours après, ne put, à cause de sa maladie, obéir au roi. Le Père Ignace Armand se rendit à la cour à sa place; Richelieu lui annonça que la tempête soulevée contre eux s’apaiserait s'ils voulaient signer un formulaire dressé par Marillac et qui contenait une promesse formelle de souscrire à la censure que la Sorbonne et le clergé de France feraient de la doctrine de Santarelli, et de soutenir la doctrine de l'Eglise de France contraire à l’ultramontanisme. Les Jésuites signèrent sans difficulté et coururent chez le nonce pour lui faire entendre que, dans les circonstances, ils sauraient bien avoir recours à certaines explications pour échapper aux articles qu'ils avaient été obligés de signer. Eeur excuse fut assez mal reçue.

Le jour même où les Jésuites donnaient leur signature, le syndie George Froger disait dans l'assemblée de la Faeulté : « J'avais cru d'abord qu'il était expédient de cen- » surer le livre de Santarelli ; mais depuis j'y ai pensé

k&00 HISTOIRE

» plus mûrement; j'ai considéré les raisons de part et » d'autre avec des personnes intelligentes, et j'ai jugé qu'il » serait dangereux de l’examiner. On ne peut le faire sans » mettre les deux puissances aux prises l’une avec l’autre, » sans offenser le pape ou le roi ; j'estime donc qu’on ne » doit point parler de ce livre, qui, du reste, vient d'être » condamné par arrêt du Parlement. La Faculté n’a reçu » d'ordre ni du roi, ni du Parlement, ni d’autres personnes » qualifiées, de procéder à l'examen de ce livre ; or, la » Faculté n'a pas l'habitude de s'occuper de choses im- » portantes sans en avoir été requise par l'autorité. Si » toutefois la Faculté voulait que l'ouvrage en question » fût lu, examiné et même censuré, je prierai de le faire » d’une manière générale et sans noter aucune proposition » en particulier. C'est ainsi qu on à agi envers l'Admonitio » ad regem ; aussi la censure qu'a faite la Faculté de ce » libelle a-t-elle été bien reçue de tout le monde et même » du pape. »

Filesac combattit la motion du syndic. « Il faut, dit-il, » lire soigneusement et examiner müûrement le livre de » Santarelli ; pour cela, 1l serait nécessaire de nommer » des docteurs, qui en feraient leur rapport à la Faculté » le 1% avril. L'examen de cet ouvrage est facile, puisque » l’auteur a résumé toute sa doctrine dans les trentième » et trente-unième chapitres. On pourrait se contenter » d'examiner ces deux chapitres et d’y noter les proposi- » tions dignes de censure. »

Cependant on se préoccupait beaucoup à Rome de la censure que la Faculté de Paris voulait faire du livre de Santarelli. Le Général des Jésuites, Vitelleschi, en fut d'autant plus alarmé, qu'il avait hautement approuvé le livre poursuivi. Afin de détourner le coup qui le menaçait, il fit modifier deux exemplaires de cet ouvrage et les en-

DES JÉSUITES. 01 voya en cet état aux Jésuites de Paris pour les communiquer aux amis de la Compagnie et répandre le bruit que le procès intenté à leur confrère n’était appuyé que sur l'imposture et la calomnie. Il comptait d'autant plus sur le succès de cette supercherie, que les exemplaires du livre de Santarelli étaient fort rares en France et qu'il serait à peu près impossible à la plupart de ceux qui s’en occupaient d'en collationner plusieurs les uns avec les autres. Vitelleschi crut faire sa cour au pape en lui faisant part de sa ruse ; Urbain VIIT en fut indigné et lui fit les plus vifs reproches, d’abord pour avoir approuvé officiellement un livre qui compromettait le Saint-Siége avec les puissances, ensuite pour s'être permis une telle supercherie ; il lui déclara qu’il allait donner ordre à son nonce en France de saisir ses deux exemplaires et de les supprimer : ce qui fut exécuté.

Par les mêmes instructions, Urbain VIIT enjoignit à Spada de faire des reproches aux Jésuites qui avaient signé la déclaration présentée par Richelieu, et de faire tous ses efforts pour empêcher la censure dont on s'occupait en Sorbonne.

Mais les efforts du nonce furent inutiles. La proposition dé Filesac fut adoptée, et l’on nomma les docteurs Jean Dautrui, Étienne Dupuis, Louis Rumet et Pierre Chapelas pour examiner le livre de Santarelli. Rumet tomba alors malade, et Chapelas partit pour la Terre-Sainte. Dautrui et Dupuis furent donc seuls chargés de l'examen. Ils lurent leur rapport le 1% avril et conclurent à la censure de la doctrine ultramontaine contenue dans les chapitres désignés ci-dessus. Froger supplia de nouveau les docteurs de se contenter d’une censure générale sans spécifier aucune proposition, dans la crainte d’offenser le pape. Filesac réclama la parole pour les rapporteurs selon l'usage de la

402 HISTOIRE Faculté dans les affaires importantes. Jean Dautrui, qui parla le premier, dit sans détour : « La doctrine contenue » dans les chapitres trentième et trente-unième du livre » de Santarelli me paraît monstrueuse ; elle a été inconnue » à tous les anciens Pères et Docteurs de l'Église : elle ne » peut servir qu'à troubler les États et à confondre tout » ordre; elle n’a été inventée que depuis peu de temps, » au grand scandale de la religion, et elle doit être con- » damnée. Je souhaite que la Faculté écrive sur ce sujet » À Sa Sainteté pour la supplier humblement d'ôter de » l'Église cette pierre de scandale et d’user de l'autorité » qu’elle a sur les écrivains qui soutiennent cette doctrine, » pour leur interdire, même sous peine de censure, d'é- » crire sur ces matières.

Lorsque Jean pr sé eut fait sa motion, Étienne Dupuis, l’autre rapporteur, lut cette formule de censure :

« La doctrine contenue dans le livre de Santarelli est » nouvelle, fausse, erronée, contraire à la parole de Dieu ; » elle rend la dignité du souverain pontife odieuse; elle » ouvre le chemin au schisme, déroge à l'autorité souve- » raine que les rois tiennent de Dieu, et empêche la con- » version des princes infidèles et hérétiques ; elle trouble » la paix publique, renverse les royaumes, les États, les » républiques; elle détourne les sujets de l’obéissance » qu'ils doivent à leurs souverains, et les réduit à des fac- » tions, rébellions, séditions, à des attentats contre la vie » des princes. »

Cette censure de l’ultramontanisme est d’une grande justesse. Filesac l'appuya chaudement, et la majorité se déclara dans le même sens. La conclusion fut que la doctrine de Santarelli serait condamnée, selon le formulaire dressé par Dupuis, et que les docteurs Filesac, TIsambert, de Bosse, Gaultier, Froger, Dautrui et Dupuis rédigeraient

DES JÉSUITES. 403 la censure, qui serait signée dans l'assemblée du 4 avril. Les commissaires se réunirent le 2. Isambert et Froger, qui voulaient ménager les Jésuites, proposèrent de changer le dispositif des qualifications et de biffer celle d'erronée ; mais on leur répondit que ce serait s’écarter des intentions de la Faculté. En conséquence, la censure fut rédigée en ces termes :

« S'il y a quelqu un qui doute que nous ne soyons ar- » rivés à la fin des siècles, comme parle l'apôtre, qu'il » considère un peu ces derniers temps et qu'il les compare » avec les précédents ; et lors il reconnaîtra que l'ennemi » du genre humain n'a rien laissé en arrière de ce qui » pouvait servir non-sceulement à offenser, mais même à » ruiner tout à fait les polices, tant ecclésiastique que ci- » vile. Il s'est trouvé des impies qui, osant blasphémer » contre le ciel, ont employé leurs plumes et leurs épées contre l’Église de Jésus-Christ; mais quelques insensés, » voyant que ce n'est pas sans raison que les puissances » séculières sont armées de glaives, ont attaqué la police » civile par une autre voie ct ont essayé de l'extirper et » anéantir avec des livres exécrables, exécutant, par le » moyen de telles embüûches plus couvertement leur per- » nicieux dessein. La marque que saint Jude nous pro- » pose pour connaître tels gens, est qu'ils méprisent les » puissances souveraines et blasphèment contre la majesté. » Et plût à Dieu qu'ils s'arrêtassent au seul mépris et à la » seule médisänce ; mais tant s’en faut que cela soit, qu'au » contraire ées admirables écrivains, sous prétexte de » vouloir établir en l'Église une certaine puissance tem- » porelle, enseignent et affirment qu'il est au pouvoir de » ceux qui ont en main le gouvernement des choses ec-« » clésiastiques de déposer les rois de leurs trônes, même » pour des causes très légères et du tout ridieules, et de

40% HISTOIRE » substituer en leur place des souverains magistrats, ou » annuels, ou même journaliers, selon que bon leur sem- » ble. Partant, la Faculté de théologie de Paris, voyant » que l’on projette de ruiner par tels moyens toutes les » polices civiles, et spécialement celle de la monarchie » française, qui est gouvernée par notre roi très chrétien, » très clément et très juste ; afin de suivre les vestiges de » ses devanciers en témoignant l'affection qu'elle porte à » Sa Majesté et à tout son royaume, et, pour satisfaire aussi » au désir universel de tous les gens de bien, a choisi, en- » tre autres, un livre nouvellement mis en lumière, inti- » tulé : Aniont Santarelli Jésuitæ de Herese, schis- » Mate, apostasia, elc., et, en la congrégation générale » tenue extraordinairement le 16 du mois de mars der- » nier, a commis quelques docteurs qu'elle a particuliè- » rement nommés pour le lire et l'examiner; mais d'autant » qu'il s’y traite de plusieurs choses qui n'appartiennent » point à ce de quoi principalement il s'agit maintenant, » elle a été d'avis qu’on en examinât seulement deux » chapitres, à savoir : le trentième et le trente-unième du » traité de Heresi.

» Tellement, que le premier jour du mois d'avril 1626, » après la messe du Saint-Esprit, l'assemblée s'étant faite » à l’accoutumée en la salle du collége de Sorbonne, on a » oui le rapport des docteurs que la Faculté avait députés, » lesquelsontexposé qu'aux deux chapitres qui leur avaient » été marqués, étaient contenues les propositions sui- » vantes : que le pape peut punir les rois et les princes de peines temporelles, les déposer et priver de leurs royaumes et Etats pour crime d hérésie, et délier leurs sujets » de l’obéissance ; et que telle a toujours été la coutume » de l'Eglise. Et non-seulement pour hérésie, mais encore » pour d’autres causes, à savoir pour leurs péchés, s’il est

EU

DES JÉSUITÉS. 403 ainsi expédient : si les princes sont négligents; s'ils sont incapables et inutiles. De plus : que le pape a la puissance sur les choses spirituelles et sur toutes les temporelles ; sur les princes qui pèchent contre les lois divines et humaines, particulièrement si leur crime est une hérésie. Ils ont aussi dit que l'auteur de ce livre affirme que les apôtres étaient bien de fait sujets aux princes séculiers, mais non de droit; et même qu'aussitôt que la majesté du souverain pontife a été établie, tous les princes ont été sujets. Bref, ils ont rapporté que cet homme explique ces paroles de Jésus-Christ : « Tout ce que vous lirez sur la terre, etc., » non-seulement de la puissance spirituelle, mais aussi de la temporelle. Et qu'il corrompt le texte de saint Paul en retranchant une négative, et fait dire à plusieurs auteurs qu'il cite, des choses à quoi ils n’ont jamais pensé. Concluant que tant ces choses, que plusieurs autres qu'ils ont rapportées, méritaient très justement la correction et la censure de la Faculté. M. le doyen donc, ayant mis la chose en délibération, après que les opinions de tous les docteurs ont été ouïes et leurs voix recueillies, la Faculté a improuvé et condamné la doctrine contenue en ces propositions, et aux conclusions desdits chapitres, comme étant nouvelle, fausse, erronée et contraire à la parole de Dieu; qui rend la dignité du souverain pontife odieuse, et ouvre le chemin au schisme ; qui déroge à l'autorité souveraine des rois, laquelle ne dépend que de Dieu seul, et empêche la conversion des princes infidèles et hérétiques ; qui trouble la paix publique, renverse les royaumes, les États et les républiques. Bref, qui détourne les

sujets de l’obéissance qu'ils doivent à leurs souverains,

et les induit à des factions, rébellions, séditions, et à attenter à la vie de leurs princes.

» Fait en Sorbonne, les jour et an que dessus, et revu » le 4 d'avril 1626. »

Cette censure mit en émoi les ultramontains amis des Jésuites. À leur tête était Duval, le plus savant d’entre eux, ce qui leur fit donner le nom de duvallistes. Les docteurs de ce parti mirent tout en œuvre pour obtenir qu'on effacât les deux qualifications d'erronée et de contraire à la parole de Dieu, par lesquelles on avait flétri l’ultramontanisme en général. D'autres docteurs voulaient que l'on ajoutât à la censure le mot respectivement, afin que les qualifications ne portassent pas sur toute la doctrine en général, mais que les notes les plus fortes pussent être restreintes aux propositions les plus dangereuses. La majorité admit la censure purement et simplement. Me

« Tous les docteurs, dit Richelieu, étoient d'accord sur | » la censure, mais non des termes èsquels elle était con: » çue. » Malgré l'échec qu ils avaient éprouvé, les ultramontains ne désespérèrent pas de la faire réformer, comme nous le dirons plus bas.

En attendant, les Jésuites reçurent une nouvelle humiliation dans la censure de la Somme théologique du Père Garasse , l'écrivain ordinaire de la plupart des pamphlets que les Jésuites dirigeaient, sous des noms empruntés, contre leurs adversaires. Les docteurs chargés d'examiner la Somme théologique du Père Garasse ayant fait leur rap: port, la Faculté, d'un consentement unanime, décida qu'elle méritait d'être censurée.

Les ultramontains n'osèrent s'inscrirent en faux contre une résolution solidement motivée sur des extraits de l'ouvrage. Cependant, comme plusieurs l’avaient approu: vée, ils demandèrent deux mois pour se préparer à en présenter la défense à la Faculté. Ce terme échu, la Faculté se réunit pour porter sa censure ; mais les ultra-

| DES JÉSUITES. 407 montains avaient pris leurs mesures pour qu'un grand nombre de docteurs des Ordres mendiants se trouvassent à l'assemblée. Selon les lois, chaque couvent ne devait être représenté que par deux docteurs dans les réunions de la Faculté; mais, depuis quelques temps, tous les moines-docteurs prétendaient avoir le droit d'assister aux réunions de la Faculté et d'y donner léurs voix. Comme l'ultramontanisme comptait beaucoup d'adeptes parmi les religieux, qui étaient pour la plupart en lutte avec les évêques au sujet de leurs exemptions, les amis des Jésuites avaient soin de les avertir lorsqu'ils voulaient l'emporter dans les assemblées. C'est ainsi qu'ils les avaient convoqués pour le jour où la Faculté devait censurer la Sommé du Père Garasse. Ils n'osèrent pas présenter la défense de ce mauvais livre ; mais ils demandèrentencore deux mois, qu'ils emportèrent à la pluralité des voix. LH

Les docteurs séculiers prirent de là occasion de présenter requête au Parlement, afin qu à l'avenir chaque couvent ne füt représenté, selon l'usage, que par deux moinesdocteurs. Filesac écrivit au cardinal de Richelieu pour lui découvrir les desseins pernicieux du docteur Duval, qui s'éntendait avec le nonce Spada et les Jésuites pour détruire la Sorbonne. Mais tout fut inutile. Les religieux mendiants se pourvurent contre la requête de l'Université au conseil du roi, qui évoqua la cause. Le Parlement n'en | donna pas moins un arrêt conforme à la requête de la Faculté. Les religieux, sans avoir égard à cét arrêt, se trouvèrent à l'assemblée du mois d'août (1627) en plus grand nombre qu’il n'était permis. Le Parlement y envoya deux conseillers, qui dressèrent procès-verbal de la contravention. Dans la réunion de septembre, la Somme théologique du Père Garasse fut condamnée comme contenant plusieurs propositions « hérétiques, erronées, scandaleu-

ses, téméraires, et plusieurs passages de l'Écriture Sainte et des Saints Pères mal cités, corrompus et détournés de leur vrai sens, et des bouffonneries sans nombre qui sont indignes d'être écrites et lues par des chrétiens et des théologiens. »

Le Père Garasse fut très célèbre en son temps par ses bouffonneries. Si l’on en juge par ce qui reste de lui, sa place eût été beaucoup mieux sur les tréteaux d'un saltümbanque que dans un ordre religieux. Les Jésuites l’admiraient cependant et le regardaient comme leur meilleur écrivain.

Éatonta nation ed Sommes PRO ES vue et confirmée dans l'assemblée du 16 septembre.

Jean Du Verger de Hauranne, abbé de Saint-Cyran, entra en lutte contre les Jésuites, en publiant la réfutation du livre de Garasse. Il intitula son livre : la Somme des faussetés du J'ésuite Garasse.

Cet ouvrage, fort lumineux, sévèrement orthodoxe, signala l’auteur comme un ennemi redoutable des Jésuites. Ceux-ci en jugèrent comme le public et ne négligèrent rien pour lui nuire, comme nous le verrons dans la suite.

Cependant les religieux mendiants s'étaient pourvus au conseil du roi contre le procès-verbal du Parlement et un second arrêt qui l'avait suivi. Le roi évoqua l'affaire à sa personne, défendit au Parlement de s'en mêler et décida que les religieux iraient aux assemblées de la Faculté comme ils avaient accoutumé de tout temps. Cette décision ne mettait pas fin à la lutte, puisque les docteurs séculiers prétendaient que l’usage, confirmé par des arrêts, était contraire aux prétentions des religieux que le roi avait l’intention de satisfaire.

Comme tout le bruit venait en réalité du livre de die rell, ou plutôt de l’ultramontanisme, le roi crut mettre la

DES JÉSUITES. 409 paix en défendant à la Faculté de traiter ni disputer de l'affirmative ou négative des propositions concernant le pouvoir et l'autorité souveraine de Sa Majesté et des autres rois et souverains, sans expresse permission de Sa Majesté par ses lettres-patentes en conunandement, à peine d'être punis comme séditieux et perturbateurs du repos public.

« La Faculté reçut avec respect, dit Richelieu, cet ar- » rêt, mais elle différa de l'enregistrer, ordonnant que la » cour de Parlement en serait premièrement avertie. »

Les Jésuites, qui dominaient à la cour, voulaient, au moyen de l'autorité royale, entraver les lois et imposer silence à leurs adversaires, afin de poursuivre plus sûrement leurs projets. Ils prétendaient que, de par le roi, la Sorbonne ne devait pas s'occuper de l’ultramontanisme ; quant à eux, ils se croyaient permis de propager ce système. Ils revinrent done sur la censure de Santarelli et parvinrent à mettre quelques évêques dans leur cause. La cour de Rome avait donné des ordres en conséquence; le nonce Spada mettait tout en œuvre pour obtenir de la Faculté la rétractation desa censure. Les Jésuites réclamaient bien haut contre la note d'hérésie dont on avait flétri une opinion qu'ils prétendaient avoir été celle des Docteurs de l'Église. Ils auraient eu de la peine à en citer un seul en faveur des opinions ultramontaines ; ils faisaient bien euxmêmes le plus fréquent usage de la note d’hérésie pour qualifier les opinions de leurs adversaires ; mais ils voulaient en avoir le monopole. Des docteurs gagnés par le nonce prétendirent que la Faculté n'avait pas été libre dans la censure du livre de Santarelli et « demandaient liberté de se pouvoir assembler pour mûürement délibérer sur ce sujet, et censurer ce détestable livre en la manière qu'il méritait de l’être. »

Is adressèrent cette demande hypocrite à Richelieu. Ce. ministre était fort embarrassé. Le pape lui avait envoyé, ainsi qu’au roi, à la reine-mère, au garde des sceaux et à plusieurs prélats, des brefs qui témoignaient combien il désapprouvait la censure de la Sorbonne; d'un autre côté, c'était la doctrine de l’Église de France qui était déféndue par la Sorbonne et le Parlement. Richelieu ne répondit pas immédiatement aux duvallistes, sous prétexté qu'il voulait attendre le retour du roi, qui était alors absent. Il considérait la chose comme si importante que « de ces » étincelles, dit-il, il pouvait naître un grand embrâse- » ment.» Au retour du roi, il lui conseilla d’étouffer la . discussion, tout en donnant quelque satisfaction à la cour de Rome.

Le roi profita de la première occasion qui se ; fréséñita pour obtenir ce double résultat. Cette occasion fut une thèse que proposa, au commencement de l’année 1628, un jacobin nommé Testefort, et dans laquelle il soutenait que les décrétales des papes faisaient partie de l’Ecriture Sainte en tant qu'elles en étaient l'interprétation infaillible, le siége de Rome n'étant autre que l’Eglise. Ce gâchis ultramontain ne fut pas du goût de la Faculté, qui déclara que cette thèse ne pouvait être soutenue devant elle ; l'Université tout entière se prononcça dans le même sens et enjoignit à Testefort de la révoquer, sous peine d’être déchu et privé de tous les droits, honneurs, profits, libertés, franchises et rangs de l’Université, sans y pouvoir jamais rentrer. |

Quelques évêques, qui étaient alors à la cour, se plaignirent au roi de ce que l'Université s'occupait d’une question théologique qui n’était pas de sa compétence. En conséquence, le roi, par un arrêt du 13 décembre, cassa le décret de l'Université et défendit de nouveau de traiter

DES JÉSUITES. h11 là question de la nature du pouvoir et de l'autorité. Il envoya, en outre Cospéan, évêque de Nantes, à la Faculté de théologie, avec une lettre pour lui enjoindre de faire un règlement pour la publication des thèses; d’enregistrer la défense qu'il avait faite de ne plus s'occuper des questions qui avaient soulevé tant de querelles, et de s’en apporter à l’évêque de Nantes sur ce qu'il avait en outre à lui communiquer de sa part. |

Cospéan, ayant lu la lettre du roi, dit à l'assemblée | qu'il avait commission de savoir l'opinion de tous les docteurs « touchant les termes èsquels était conçue la censure du livre de Santarelli. » Plusieurs docteurs protestèrent, mais inutilement; la chose fut mise en délibération. Les - opinions furent très partagées. Les uns se prononcèrent ouvertement pour ou contre la censure : d'autres demandaient quelques modifications. L'évêque de Nantes rangea ces derniers parmi les adversaires de la censure et rédigea en ce sens un procès-verbal dans lequel, sur sôixante-huit membres, dix-huit seulement approuvaient cette censure. Les autres l'approuvaient en elle-même, mais en blämaient les termes. Ce procès-verbal fut remis au roi.

Le Parlement prit la défense de la censure de la Faculté et annula la délibération prise sous la présidence de l'évêque de Nantes. Mais le roi évoqua la cause et défendit à la Faculté et au Parlement de s’en mêler à ordonna, en outre, quil serait « décidé et jugé par les » cardinaux, prélats et autres qu'il députera à cet effet, » en quels termes sera conçue la censure de la détesta- » ble et pernicieuse doctrine contenue au livre de San- » tarelli, pour être He Sa Majesté Aie” ce qu'il ap- » parliendra par raison.

l'avenir. Ïl

Le roi ne nomma sat les membres du tribunal qu'il avait promis; et ainsi fut assoupie pour quelque temps

ko HISTOIRE

une discussion « en laquelle, dit Richelieu, on se portait » de part et d'autre avec une animosité si grande, qu'il y » avait à craindre qu'elle ne produisit quelque mauvais » effet. »

Cependant on jugea avec sévérité dans le public la conduite des docteurs qui s'étaient plus ou moins directement prononcés en faveur de Santarelli. [ls crurent devoir s’excuser auprès du roi ; Duval, leur chef, lui adressa en leur nom une lettre dans laquelle il disait :

« Sire, les docteurs en théologie de votre Université de » Paris, vos très fidèles sujets, au nombre de trente-cinq, » s'étant vus, depuis six mois, indignement calomniés » sur l’article de la fidélité qu ils vous doivent, ont résolu » de protester devant Votre Majesté de leur innocence et » de la mettre devant vous dans le degré le plus évident : » et parce qu’on nous accuse de vouloir ne vous arroger » qu'une autorité empruntée, de vous rendre en quelque » façon feudataire du pape, et de refuser de reconnaître » en vous le domaine direct sur tous vos sujets, nous dé: » clarons, en la jirésence de Dieu et de ses saints anges, » et sous les plus sacrés serments et les protestations les * plus fortes, que Votre Majesté ne tient son empire que » de Dieu seul ; qu’elle ne relève d'aucune autre puissance » qui soit sur la terre, pas même de celle du pape, et que + dans l'administration de toutes les affaires temporelles » de son royaume, nul homme n'a droit de lui dire : » Pourquoi faites-vous cela? ayant en pleine propriété le » droit et la gloire de nous commander, et nous seulement » la gloire de lui obéir. » |

Après ce préambule plus qu’obséquieux, Duval proteste qu'il ne s’est opposé, avec ses amis, qu’à certaines qualifications trop dures de la censure, et finit en professant,

DÉS JÉSUITES. 13 d’une maniere implicite, la doctrine de Bellarmin sur le pouvoir indirect du pape sur les rois. |

On pourra remarquer que , dans toutes les discussions théologiques, les Jésuites ne l'emportèrent jamais que par la force. La puissance des rois et l'influence de quelque grand personnage étaient leurs arguments de prédilection. Lorsqu'ils ne pouvaient faire décréter qu’ils avaient raison, ils sollicitaient des ordres pour imposer silence à leurs adversaires. Quant à eux, ils se croyaient au-dessus de toutes les lois et ne respectaient jamais qu'extérieure ment les règlements qui leur étaient imposés.

Onne peut s'étonner des résultats obtenus par les Jésuites lorsqu'on réfléchit à leur position à la cour. Louis XIIL n’avait pas de caractère et se laissait gouverner. Ses confes seurs avaient sur lui une influence sans rivale, et ces confesseurs étaient Jésuites. Lorsque le Père Coton eut quitté la cour, en 1617, le Père Arnoux fut choisi pour le remplacer. Au bout de dix ans, il dut céder ses fonctions au Père Séguiran, qui fut lui-même remplacé, en 1625, par le Père de Suffren. Le Père Coton, qui avait passé quelque temps à Rome, en revint alors avec le titre de Provincial de France. Nous n’entrerons point dans le détail de toutes les intrigues où se trouvèrent mêlés ces Jésuites. Mais nous ne pouvons passer sous silence un fait très significatif, c'est qu'au moment où Richelieu fit adopter à Louis XIII la politique de son père, on attenta à ses jours. L'assassin était un prêtre, nommé Martel, curé d'Estréan, près Dieppe. Il déclara qu'il avait été excité à ce crime par deux Jésuites. Voici les faits tels qu ils résultent de l'instruction du procès, faite au Parlement de Rouen.

« Lo prêtre Martel, atteint et convaincu de plusieurs crimes capitaux, étant venu à la foire de Rouen, se présenta devant M. le premier président, et lui dit qu'il était

dans le dessein d’aller parler au roi et de lui déclarer, dans le secret, qu’un scélérat espagnol, originaire de Flandre, s'était confessé à lui, et qu'il s'était proposé d’attenter à la vie de Sa Majesté, sur le Pont-Neuf, avec quelques autres scélérats. Ce fourbe se flatlait que, par le moyen de ec faux avis et de la déclaration secrète qu'il demandait à faire à la personne même du prince, il serait présenté au roi sans aucune difficulté, et qu'il aurait par là toutes les facilités possibles de lui donner la mort. Le premier président, touché des bonnes dispositions de ce prêtre, le fit partir sur-le-champ, dans son carrosse, pour Paris, et l’adressa au chancelier qui, ayant entendu sa déposition, le recommanda au capitaine des gardes. Cet officier, voulant traiter Martel avec bonté, le promena pendant quelques jours dans Paris, dans le dessein de faire des recherches et de se saisir des soldats régicides, si ces recherches réussissalent. Martel, pour donner plus de poids à sa déposition, supposa des lettres à lui écrites par le soldat qui lui avait confessé son dessein parricide, dans lesquelles il se plaignait de sa perlidie, et lui reprochait d’avoir violé le secret de sa confession, et de l'avoir exposé à un dan- ” ger capital. Ces lettres, apportées à Paris par le valet de Martel, appelé Galleran, étaient remises à un mercenaire, qui les portait au maître, quelque part qu’il fût. Le domestique Galleran, pour mieux tromper son commissionnaire, se disait soldat aux gardes, On l'arrêta avec ses lettres, et on lui demanda de qui il les tenait. Il répondit que c'était d'un jeune homme qui les lui avait remises sur le pont Notre-Dame, en lui donnant quinze sous pour sa peine. Îl ajouta qu'il le reconnaîtrait asémante sk le voyait : ce qui arriva peu de temps après. :

«Sur cet indice, Galleran et son maître furent conduits en prison, et interrogés par deux conseillers du roi. Mar-

tel soutint d’abord ses premières dépositions, assurant que le forfait lui avait été révélé en confession. Mais bientôt après il convint de la fausseté de ce fait, et de la supposition des lettres. Sur la variété de ces dépositions Martel, Galleran et le commissionnaire furént renvoyés au Parlement de Rouen, à qui l’on adressa une commission et des lettres patentes pour faire leur procès. Arrivé à Rouen, il se répandit aussitôt un bruit que le misérable Martel était atteint depuis longtemps de plusieurs crimes. Les commissaires firent, en conséquence, des informations sur sa vie passée, et confrontèrent à lui et à son domestique plusieurs témoins.

» Le premier président, deux officiers royaux et quatre conseillers du Parlement les interrogèrent avec soin. Il fut démontré au procès que Martel, et lui-même en fit l’aveu, avait commis les crimes de concussion, de sodomie, de tentative de meurtre, d'un assassinat envers Christophe Auvrai, son voisin, de l'incendie de sa maison; qu'après cette dernière action, lui, Martel, était parti pour Dieppe avec Ambroise Guyot, Jésuite, et que Galleran, son domestique, avait pris la fuite pendant la nuit et s'était réfugié à Rouen, où il fut le rejoindre quelque temps après. Enfin, qu'étant dans cette dernière ville, il imagina d’aller trouver le premier président, pour lui faire la déclaration dont nous avons parlé. He A …» Ces faits étant ainsi éclaireis par l'aveu de Martel, le premier président l'interrogea sur le but de l'intrigue qu’il avait mise en usage avec son domestique; il convint que son dessein avoit té de tuer le roi, et que deux Jésuites, nommés Ambroise Guyot et Pierre Chappuis, avotent été ses conseillers et ses instigateurs. C'est sur cette déposition que, l'ayant fouillé, on lui trouva sur la cuisse un couteau semblable à celui de Ravaillac.

» Quant au domestique Galleran, il déclara qu'il n'avait point eu connaissance du dessein régicide de son maître ; mais qu'il y en avait d’autres qui étaient complices, puisque Martel et Ambroise Guyot avaient eu souvent des conférences ensemble, et que depuis peu, avant le départ de Martel pour Paris, ce Jésuite avait amené en Frandre deux soldats espagnols, qui séjournèrent quelques jours avec Ambroise Guyot chez Martel. Sur quoi ledit Martel interrogé avoua le fait, et ajouta qu'il leur avait mal parlé du roi et de son gouvernement pour les sonder, et qu'il les avait menés au réfectoire des Jésuites de Dieppe.

» À ces charges déjà si concluantes contre Martel et les Jésuites, venait se joindre un indice très violent contre eux. On avait surpris, chez un parent de Martel, des lettres datées du mois de mai précédent, dans lesquelles ce Martel faisait des compliments à Ambroise Guyot, et ordonnait qu'on lui dise de prier Dieu et la Vierge Marie de hâter et de protéger le ‘succès du dessein qu'ils ont formé ensemble...

» Îl ajoutait que le roi était parti de Paris, mais qu'il ÿ reviendrait; que, pour lui, # n'en avoit pas bougé depuis quinze jours, mais qu'il étoit nécessaire qu'il y fût ainsi fixé.

» Ces lettres renferment encore plusieurs autres circonstances, d'où il résulte que Martel et le Jésuite Guyot avaient tramé l’affreux complot, et s’en étaient souvent entretenus ensemble. Il y est fait aussi mention de plusieurs conversations que Martel a eues avec un autre Jésuite qui disait que /e bonnet à trois cornes avait été apporté aux Jésuites de Paris par la sainte Vierge.

» Les commissaires s'empressèrent de faire arrêter les deux Jésuites Guyot et Chappuis, résidant à Dieppe. Ils furent interrogés les 30 et 31 janvier 1625, et l’on conti-

DES JÉSUITES. ALT nua l'instruction à leur égard. Cependant le procès ne fut point lié contre Martel et les deux Jésuites. »

Le curé et Galleran, son domestique, furent condamnés au dernier supplice avant d'être confrontés avec Guyot et Chappuis. Les Jésuites avaient mis tout en œuvre pour étoufler cette affaire et pour arracher leurs confrères des mains de la justice. Le Parlement de Rouen, qui n'aurait pas tardé à mettre la conspiration au grand jour, et à prononcer sur le sort des vrais coupables, s'ils n’eussent point été Jésuites, reçut tout à coup du conseil du roi, un ordre daté du 18 février 1625, de cesser les poursuites, et de luienvoyer, à cause de l'importance de l'affaire, toutes les procédures, charges et informations déjà faites contre les pères Ambroise Guyot et Chappuis; cependant le roi avait, le 8 février précédent, adressé une lettre de cachet au premier président pour juger promptement ces mêmes Jésuites.

Ainsi, d’après les manuserits de Dupuy, qui en rapporte des preuves incontestables, on fit violence aux lois du royaume pour tirer surtout Ambroise Guyot, évidemment coupable, d'entre les mains de la justice, et pour lui épargner la punition si juste qu'il avait méritée.

Le père Coton, à qui fut confié ce Jésuite, par arrêt du conseil d'État, aux charges de le représenter toutes les fois qu'il en serait requis; le père Coton paraissait lui-même tellement persuadé que son confrère était entré dans cette conspiration et méritait d'être pendu ou roué comme le père Guignard, qu ilordonna, par une lettre du 12 février, des prières et des sacrifices dans quelques maisons de la Société, pour une chose, y disait-il, de trés grande et dangereuse importance à la Compagnie, et qui presse!

Certains écrivains ont affirmé, sans preuves, que Martel, Ë. mi

sur l’échafaud, avait proclamé l'innocence d'Ambroise

Guyot. Ces affirmations audacieuses ne sont pas rares dans

les écrits des Jésuites ou de leurs amis.

Louis XIII ne voulut voir qu'un crime isolé dans la conjuration de Martel et de Guyot. Dominé par son confesseur, il posa , le 7 mars 1627, la première pierre de l’église de la maison professe des Jésuites, rue Saint- Antoine. Les magistrats de la ville de Paris, prenant exemple sur le roi et voulant lui faire leur cour, contribuèrent, dans le même temps, aux dépenses de la reconstruction du collége de Clermont. Les Jésuites, forts de ce double appui, se regardèrent comme incorporés légalement à l'Université et fondèrent par toute la France de nouveaux établissements. Maîtres de la Cour par le moyen des confesseurs, ils se firent un parti puissant dans les

courtisans , imitateurs fidèles de la conduite du maître;

dans les femmes puissantes et légères qui trouvaient auprès d’eux des directeurs faciles ; dans tous les intrigants, laïques ou ecclésiastiques, qui voulaient parvenir et qui savaient qu'on ne le pouvait que par l'entremise du Père confesseur. Nous verrons bientôt ce parti remuer la France et lui causer d’irréparables malheurs.

Le 31 janvier 1615, Claude Aquaviva était mort. Son généralat avait duré trente-quatre années. Il fut comme le second fondateur de son Ordre, et les Jésuites euxmêmes reconnaissent qu'ils lui doivent leur éducation. Il continua l’œuvre de Laynès. Si Ignace de Loyola doit être regardé comme le fondateur de la Compagnie, Laynès et Aquaviva ont eu le mérite, si c’en est un, de former ce qu'on a appelé depuis l'esprit jésuitique. La Compagnie avait pris beaucoup d'extension sous le gouvernement d’Aquaviva. Elle possédait, au moment de sa mort,

treize mille membres de divers degrés et cinq cent cinquante maisons réparties en trente-trois provinces. Ferdinand Alberus, assistant d'Allemagne, avait été désigné par Aquaviva pour vicaire-général. Il convoqua l'assemblée des profès pour le 5 novembre 1615.Soixantequinze membres se trouvèrent à l'assemblée. Ce nombre est peu en rapport avec le chiffre de treize mille qui était celui de toute la Compagnie; mais nous avons déjà remarqué que les profès, c’est-à-dire les vrais Jésuites initiés, ont toujours été fort peu nombreux dans la Compagnie. Les Espagnols, qui avaient la prétention de fournir le Général, intriguèrent pour empêcher l'élection de Mutio Vittelleschi qui semblait devoir réunir la majorité des suffrages. Ils ne purent cependant empêcher cette élection qui eut lieu le 15 novembre. Mutio était Romain. C’est le premier Général qui n’était pas sujet des rois d'Espagne. Il ne put réunir que trente-neuf suffrages ; ce qui prouve que la bonne harmonie ne régnait pas au sein de la Compagnie. La Congrégation ne se sépara que le 26 janvier 1616. Elle fit cent un décrets. Par le treizième, elle défendait à tout Jésuite de s'occuper des intérêts de sa famille; et par le quatre-vingt-quatrième, elle interdisait tous les genres de commerce. Elle avait senti le besoin de réprimer, du moins officiellement, ce désordre du commerce qui attirait dès lors tant de reproches à la Compagnie. Les Jésuites surent être commerçants malgré tous les règlements, cornme nous aurons occasion de le prouver. Pendant qu'Aquaviva était Général, les Jésuites furent autorisés à rendre à leur fondateur, Ignace de Loyola, un culte public. C'est un fait grave et qui mérite de fixer l'attention. Depuis la mort d'Ignace, ils faisaient dans leur maison de Rome, chaque année, le 31 juillet, une fête en son honneur. On y prononçait un panégy-

k20 * HISTOIRE

rique. En 1599, Bellarmin avait voulu y prononcer le discours, et le cardinal Baronius, quoique Dominicain, y avait assisté. Bellarmin s'étant efforcé de prouver que celui dont il faisait l'éloge méritait d'être mis au nombre des saints, Baronius , enchérissant sur le discours de Bellarmin, reprocha aux Jésuites de n’avoir pas encore placé le portrait d Ignace auprès de son tombeau; on le lui apporta aussitôt; 1l l'attacha lui: même et se prosterna pour lui rendre hommage. Aussitôt toute l'assemblée se jeta à genoux, pleurant de joie et de dévotion.

Jusqu'alors on n'avait pas essayé de faire élever Ignace au rang des saints. François de Borgia et Aquaviva avaient fait imprimer sa vie, composée par Ribadeneira, et dans laquelle on reconnaissait qu'il n'avait pas fait de miracles. Mais, comme nous l'avons déjà rapporté, Ribadeneira crut pouvoir donner une nouvelle édition dans laquelle les miracles furent abondants. De plus, les Jésuites rédigèrent un écrit sur les vertus , les communications avec Dieu et les principales maximes de leur fondateur.

Tout était ainsi disposé, lorsque Paul V prit fait et cause pour les Jésuites contre la république de Venise. Obligé de les abandonner pour faire cesser le différend, 1l les en dédommagea par un grand nombre de faveurs. Non content d'avoir supprimé la bulle qui condamnait le molinisme, il leur accorda la permission de donner à Ignace le titre de Bienheureux et de célébrer, chaque année, la messe en son honneur, le 31 juillet, jour de sa mort. Cette béatification eut lieu le 3 décembre 1609.

. À cette occasion, les Jésuites firent, dans toutes leurs maisons, une fête solennelle et prononcèrent des panégyriques en l'honneur de leur patron. En Espagne, deux Dominicains et un Augustin s’unirent aux enfants d'Ignace et furent chargés par eux de faire le panégyrique du nou-

DES JÉSUITES,. 421 veau Bienheureux. Ils s’en acquittèrent en hommes dévoués à la Compagnie. Un Jésuite limousin, François Solier, traduisit de l'espagnol en français les trois discours qu'ils prononcèrent et les publia en 1611. Solier trouvait ces discours érès excellents, mais tout le monde ne fut pas de son avis. Il en est qui les trouvèrent ridicules, pour les contes, les miracles apocryphes, les pointes frivoles, les allusions froides, les allégories forcées, les hyperboles risibles, les jeux de mots puérils, les fades comparaisons, dont ce pompeux galimatias était hérissé. Ils y trouvèrent même des propositions hétérodoxes, entre autres les quatre suivantes qu'ils dénoncèrent à la Sorbonne : | « Ignace, avec son nom écrit sur du papier, faisait plus de miracles que Moïse, et autant que les apôtres.

» La vie d'Ignace était 51 sainte et si relevée, même

en l’opinion du ciel, qu'il n’y avait que les papes comme

» saint Pierre, les impératrices comme la mère de Dieu,

La

quelques souverains monarques comme Dieu le père et » son saint fils, qui eussent le bonheur de le voir.

» À la vérité, les fondateurs des Ordres religieux avaient » été envoyés en faveur de l'Eglise ; mais, dans ces der- » niers temps, Dieu & parlé par son fils Ignace, qu'il a » fait l'héritier de toutes choses, et à qui il n’a manqué » que cette louange, et par qui #/ a fuit aussi les siècles.

» Le martyr Ignace portait une très particulière affec= » tion au Saint-Père et pape de Rome, comme au légitime » successeur de Jésus-Christ et à son vicaire en terre. »

Filesac, alors syndic de la Faculté de théologie, soumit ces propositions à l'assemblée qui se tint en Sorbonne le

1 Évéque d’Antioche, martyrisé à Rome le 206 décembre 107 de l'ère chrétienne.

1er octobre 1611. André Duval, dévoué aux Jésuites pour des raisons qu'on ne doit pas faire connaître publiquement, selon Bossuet, voulut s'opposer à la censure des propositions dénoncées, et plaida en faveur de l'interprétation bénigne et charitable. La Faculté, qui connaissait les motifs qui le faisaient agir, n'eut aucun égard à ses observations et condamna les trois premières propositions comme « scandaleuses, erronées, blasphématoires, im- » pies, exécrables, détestables , fausses et manifestement » hérétiques. »

Quant à la quatrième, on la trouva hérétique en ce sens qu'elle faisait du pape le successeur de Jésus-Christ ; et catholique, en ce qu'elle le nommait son vicaire.

Cette censure n’était que juste, car il suffit d'examiner le contexte des propositions pour être convaincu que les panégyristes d'Ignace faisaient réellement de leur héros un autre Jésus-Christ, et qu'ils l’élevaient au-dessus de tout ce que la religion avait jamais produit de plus grand,

Le Père Solier voulut se défendre, et publia une lettre justificative pour excuser les propositions condamnées. Il attribua à l’Ecriture sainte et aux offices de l'Eglise des manières de parler semblables à celles que les panégyristes d’Ignace avaient employées ; selon la méthode ordinaire des Jésuites, il accusa la Sorbonne d’être hérétique et de s'entendre avec les protestants contre la Compagnie. Les Jésuites, accusés d’hérésie, ont toujours crié beaucoup plus haut que leurs accusateurs. Ce procédé était dès lors passé en usage chez eux. |

La censure de la Sorbonne n'empêcha pas la canonisation d'Ignace. Cependant une difficulté, insurmontable pour tous autres que pour les Jésuites, se présentait tout d'abord : Ignace n'avait pas fait de miracles pendant sa

DES JÉSUITES. 423 vie, et le Père Ribadeneira avouait, dans la première édition de son ouvrage, publiée en 1572, que Dieu n'avait manifesté la gloire du fondateur de la Compagnie par auçun autre prodige que celui de la propagation de son ordre : ce qui n’est un miracle que pour les Jésuites. De 1572 à 1587, aucun miracle n'avait encore attesté la sainteté d'Ignace, puisque, dans la seconde édition de l’ouvrage de Ribadeneira, publiée cette année-là, 1l n’en est pas plus fait mention que dans la première. Ainsi, dans l’espace de plus de trente ans après sa mort, Ignace n'avait encore fait aucun miracle.

Mais en 1612, alors que l'on poursuivait activement la canonisation, Ribadeneira publia un abrégé de son premier ouvrage et y inséra un grand nombre de miracles qui lux furent fournis par ses confrères, plus clairvoyants que lui. Cet abrégé fut ainsi beaucoup plus complet, sous Le rapport des miracles, que le premier ouvrage. De tous les pays où les Jésuites avaient des établissements, arrivèrent en foule des récits plus miraculeux les uns que les autres ; les Indes, le Japon, la Chine, le Mexique, le Brésil et l'Abyssinie, aussi bien que l'Allemagne, la France, l'Espagne, l'Italie, la Pologne, la Hongrie, la Flandre apportèrent leur contingent, de sorte qu'en peu d'années les Jésuites eurent à leur disposition beaucoup plus de miracles qu'il n’était nécessaire pour faire canoniser plusieurs saints dans toutes lesrègles. À l'appui des miracles, les Jésuites firent intervenir l'empereur, le roi de France, le due de Bavière et les autres princes et princesses qui leur étaient dévoués. Grégoire XV termina l’œuvre commencée par Paul V et canonisa Ignace et François Xavier, le 12 mars 1622. Cependant la Bulle ne fut publiée que l’année suivante

- par Urbain VITE.

L'année précédente, était mort à Rome le fameux Bel-

larmin. Les Jésuites l'ont regardé comme une de leurs gloires, et l'ont exalté comme le plus grand théologien de l'Église. Bellarmin avait de la science et de l'habileté ; mais il faut avouer qu'il n'employa ses talents qu'à la défense d’un système qui a fait le malheur de l'Église. Ce fut lui qui réussit principalement à ériger l’ultramontanisme en système de doctrine et à l’appuyer des sophismes les plus habiles. Les idées ultramontaines mises en pratique par la cour de Rome depuis le Moyen Age, étaient connues avant Bellarmin, mais ce théologien Jésuite eut l’art de les grouper, de les coordonner et de les présenter comme la doctrine la plus orthodoxe. La cour de Rome applaudit à ses efforts, et Bellarmin, selon une remarque de Bossuet, remplaça pour elle toute la tradition catholique.

Les Jésuites essayèrent d'en faire un saint. Le procès de la canonisation fut commencé, mais le cadinal Cazamate le fit abandonner. On le reprit plusieurs fois et toujours sans succès, malgré tous les soins qu'y donnèrent les Jésuites italiens. Bellarmin avait eu soin Ge faire lui-même son panégyrique ; il y parlait de ses vertus avec cette feinte modestie qui n'exclut pas l’orgueil, et il y prétendait avoir conservé son innocence baptismale. Malgré ce témoignage, on ne crut pas qu'il eût porté la vertu à un degré héroïque. Les Jésuites comptaient si bien sur le succès de leur entreprise, qu'ils voyaient déjà l’école ultramontaine sous l'égide d’un saint auquel ils donnaient d'avance le titre de docteur immaculé. Les Jésuites français ne partageaient pas l’enthousiasme de leurs frères d'Italie pour le grand théologien ultramontain. Ils comprenaient que leur situation, déjà si difficile en France, deviendrait plus périlleuse encore si l’ultramontanisme était canonisé dans un de leurs confrères, condamné par le Parlement. Le cardinal

DES JÉSUITES. 125 de Tenein écrivit, à leur instigation, deux lettres très fortes à Benoît XIV, qui se prononça d'une manière absolue contre le projet de canonisation. Les Jésuites italiens durent abandonner alors leur projet de docteur immarulé qu'ils eussent si orgueilleusement opposé à saint Thomas, le docteur angélique, dont se glorifiaient les PDominicains, leurs antagonistes.

Le pape Urbain VILLE, qui publia la bulle de canonisation des deux premiers saints Jésuites, donna à la Compagnie d’autres preuves de son dévouement. Depuis la mort de Sixte V, les Jésuites avaient acquis une immense influence à Rome. Ils y étaient plus craints qu aimés ; mais ils avaient su s'attacher les familles les plus puissantes ; ils dominaient sur les autres par l'intermédiaire des familles princières des divers pays. Presque partout, ils s'étaient insinués auprès des rois et des plus célèbres personnages qui les avaient choisis pour confesseurs. Par ces illustres pénitents, ils faisaient accorder des bénéfices aux cardinaux, des faveurs à leurs parents ; les cardinaux reconnaissants ne pouvaient rien refuser à leurs bienfaifaïteurs, surtout lorsqu'ils intercédaient pour les Jésuites qui avaient été les intermédiaires des faveurs qu'ils avaient eux-mêmes obtenues. On voit les Jésuites mettre ces moyens en pratique dès l'origine de leur Compagnie; mais à dater du xvirf siècle, ils en firent un vrai système et une des bases de leur politique.

: Par ce procédé, ils devinrent alors les maîtres de l'Italie d’une manière si absolue que les petits souverains de cette contrée avaient souvent recours à leur influence dans les révolutions qui menaçaient leur existence princière. Cette influence, pour être moins directe dans les autres pays, n'en était pas moins puissante, Ils s’en servaient surtout pour augmenter le nombre de leurs établis-

sements, dans l'ancien et dans le nouveau monde. Ce fut au milieu de toutes ces prospérités qu'arriva l’année séculaire de la fondation de la Compagnie. Dès 1636, Vittelleschi adressa à tous les Provinciaux une circulaire pour prescrire des fêtes, à cette occasion, dans tous les établissements de la Compagnie. Rien ne fut épargné, et, pendant quatre ans, tous les génies littéraires de la Compagnie se donnèrent un libre essor pour célébrer sa gloire et ses vertus. Tous les Ordres religieux produisirent quelques membres, fanatiques de l'institut auquel ils appartenaient, et qui exhalèrent leur enthousiasme dans quelques livres . ridicules, aussitôt oubliés que produits; mais on ne wit Jamais dans aucune société littéraire ou religieuse, un appel direct et calculé à l’orgueil. L'année séculaire était 1640. Ainsi pendant quatre ans, on s’occupa de la composition de discours et de pièces de poésie pour célébrer la Compagnie. La plupart de ces productions sont oubliées aujourd'hui. Mais les Jésuites flamands ont trouvé moyen de les faire passer à la postérité, en les réunissant, sous le ütre d'/mago primi sæculi *, en un volume in-folio imprimé dans la célèbre typographie de Plantin et enrichi de nombreuses gravures qui sont données comme autant de types et de caractères des vertus, des espérances et des gloires de la Compagnie. Ce volume est composé de récits, de discours, de poésies en diverses langues. Toutes ces compositions se font moins remarquer par le talent que par le ton enthousiaste et boursouflé, le pédantisme et l'incroyable orgueil qui s’y étale à chaque ligne. Elles n'ont certainement aucune valeur historique, mais elles traduisent avec exactitude la pensée qui a toujours été

1Ou le Tableau du premier siècle. Nous l'avons déjà indiqué plusieurs fois parmi nos documents.

DES JÉSUITES. 42T celle de la Compagnie. A ce titre, l’histoire doit s'arrêter quelques instants à cette compilation fastidieuse. Nous en donnerons donc quelques extraits.

Portraits divers de Jésuites pendant leur premier siècle. — Portrait des Jésuites d’après l'?mago primi sæculi, — La Compagnie mérite la triple couronne de la virginité, de la science et du martyre.— Dans sa modestie, elle foule aux pieds les insignes des dignités ecclésiastiques. — Elle est née de Jésus. — Le soleil est son emblème le plus vrai. — Comme lui, elle brille dans tout l'univers. — Comme la lune, elle répand ses bienfaits dans la nuit qui l’environne.—Elle ne peut être éclipsée que par les pas-

- Sions terrestres. — Elle sort plus radieuse des persécutions. — Elle fleurit comme le palmier. — Elle est immortelle comme le phénix.—Elle est sans tache et pure de tout contact terrestre par sa pauvreté. — La Compagnie est l'épouse de Jésus-Christ, qui a forgé lui-même l’anneau qu'il lui a donné en signe de Jeur alliance. — La Compagnie et l'Eglise sont identiques.—Les prophéties relatives à l'Eglise se rapportent à la Compagnie. —$Son existence est calquée sur celle de Jésus-Christ lui-même. — Jésus- Christ est le premier fondateur de la Compagnie.—La sainte Vierge en est le second.— Saint Ignace le troisième.—L£Le nom de Jésuites venu du ciel, —Les Jésuites sont des anges. — Purs, éclairés et ardents comme ceux du ciel.—lls réunissent les qualités des saints Michel, Raphaël et Gabriel. — Tous les Jésuites sans exception sont éminentsen science et en sagesse; sont des lions, des héros, des apôtres, des Samson, des aigles, des foudres de guerre.—Iis sont la fleur de la chevalerie, les génies tutélaires de l’Église.—Un seul Jésuite vaut une armée.—Il n’y a pas d'autre miracle: dans la Compagnie que la Compagnie elle-même.— Elle est plus privilégiée que les autres Ordres religieux. — Il est plus glorieux d’être Jésuite que d’être évêque. — La Compagnie surpasse les empires, les couronnes, la pourpre des cardinaux. — Les Jésuites en mourant vont au ciel tout droit.—Jésus-Christ vient au-devant d'eux.—Pendant trois cents ans il a suffi d’être Jésuite pour être sauvé.—Ils seront même tous sauvés sans exceplion.— La Compagnie toujours jeune et sans décadence. — Les Jésuites peuvent se louer sans orgueil.—Par quel procédé.

Le revers de la médaille. — Les Jésuites jugés d’après une prophétie de sainte Hildegarde. — Les Jésuites émissaires du démon. — Flatieurs. — Envieux.—Hypocrites.—Médisants.—Ennemis des évêques.—Voleurs d’aumônes au moyen des femmes.—Usuriers, marchands, hérétiques, Chargés de tous les crimes.— Séducteurs. — Guides làches et hypocrites. — Pauvres gorgés de richesses.—Sycophantes pleins de morgue.— Dévots flatieurs.—Mendiants orgueilleux.—Suppliants effrontés.—Doucereux caa0Omniateurs.— Pacifiques persécuteurs. — Marchands d'indulgences. — Martyrs délicats.—Confesseurs à gages. — Constructeurs de maisons. — Docteurs de péchés et de désordres.

Les Jésuites peints par le Jésuite Mariana. — I y a dans la Compagnie des fautes honteuses qu'il ne faut pas découvrir.—Le gouvernement en est si mauvais, qu’on ne peut remédier aux abus.— Les meilleurs Jésuites gémissent de ces abus.—La justice méprisée.— Les bons persécutés. — Les. méchants favorisés.—La Compagnie remplie de mouchards et d’espions.

128 HISTOIRE —Millions dépensés dans l'affaire de Molina. — Délicatesse avec laquelle les jeunes novices sont traités.—Les Jésuites incapables de bien enseigner. — Les Jésuites s'adonnant aux spéculations industrielles et agricoles.—Les lois interprétées selon la fantaisie des Supérieurs.— Nullités mises à la tête de la Compagnie.— Aucun Jésuite n’est honnête homme d'après les archives du Général. — La vertu non récompensée.— Les mé- Chants épargnés dans la Compagnie.—Les bons persécutés et même mis à mort.—Abus dans toutes les branches du gouvernement.—Les Jésuites mélés aux affaires du monde.—La pauvreté non pratiquée par les profès. sommes énormes envoyées au trésor du Général.

Jugements graves et désintéressés sur les Jésuites pendant le premier siècle de la Compagnie. — Papes, évêques, théologiens, savants, personnages célèbres, Religieux, Jésuites, magistrats, corporations, qui ont eu de la Compagnie, au prem'er siècle, l'opinion exprimée dans la prophétie de sainte Hildegarde. — Cependant les Jansénistes n'étaient pas encore inventés à cetle époque.

Les Jésuites ont été diversement jugés dès la fondation de leur Compagnie. Notre devoir, comme historien impar- tial, est de recueillir ces jugements divers, qui ont été portés pendant le premier siècle dont nous venons d'écrire l'histoire.

Nous commencerons par enregistrer les éloges que les Jésuites eux-mêmes se sont donnés. Pour cela, nous copierons quelques extraits du fameux ouvrage intitulé : Imago primi sæculi. |

Voici d'abord la description du magnifique frontispice de ce livre :

La Compagnie y est représentée sous les traits d’une jeune fille qui reçoit de la main des anges les trois couronnes de la virginité, de la science et du martyre. À sa droite, un ange dit, au son de la trompette : Zgnace a accompli cent années ; à sa gauche, un autre ange sonne de la trompette pour dire : qu'il remplisse tout le monde!

La Vierge emblématique a le nom de Jésus sur sa poltrine, et elle dit : Ve nous donnez pas gloire, Seigneur, ne nous donnez pas gloire. Elle tient de la main droite une plume, et de la main gauche une croix dans les flammes; elle a, du côté droit, à ses pieds, le Temps ; et du

DES JÉSUITES. 429 côté gauche , aussi à ses pieds, une mitre et un chapeau de cardinal.

Sur les bords du frontispice sont six emblèmes, qui répondent aux six livres de l'ouvrage : les cinq premiers représentent la Compagnie en général et montrent sa ressemblance avec l’Église.

Le premier emblème est un nom de Jésus qui sert de soleil, et la lune en croissant, avec cette inscription audessus : La Société née de Jésus : Socieras à Jesu nata: et au-dessous cette autre : £lle a tout du soleil : Omnia solis habet. |

Le deuxième emblème est un globe de lumière, avec cette inscription au-dessus : La Société répandue par tout le monde : SociErAs toto orbe diffusa; et celle-ci audessous : £{le brille dans tout l'univers : Toro micat orbe. |

Le troisième emblème est une lune au milieu de la nuit, avec cette devise au-dessus : La Société fait du bien à tout le monde : Socieras mundo benefaciens ; et celle-ci au-dessous : Elle conserve toutes choses durant la nuit : Mepra fovet omnia nocle.

Le quatrième emblème est une’ lune éclipsée par l'interposition de la terre entre le soleil et elle, avec ces mots au-dessus : SOCIETAS à mundo mala patiens : LA SOCIÉTÉ souffrant les maux que lui fait le monde ; et ceux-ci audessous : La Socréré éclipsée par l'opposition de laterre : OnsecrA tellure tenetur.

Le cinquième emblème est un soleil, une lune et l'ombre de la terre, avec ces paroles au-dessus : La SOCIÉTÉ devient plus illustre par les persécutions : SocierAs à persecutiontibus illustrior ; et celles-ci au-dessous : L’ombre ne sert qu’à la rendre plus belle : Tpsa formosior umbra. |

Ces cinq emblèmes sont communs à l'Église et à la Société des Jésuites. :

Le sixième regarde la province de Flandre en particulier ; c’est un lion dans le zodiaque : Et hanc bu Bel- gicus ambit.

Au pied d’une des colonnes qui soutiennent le frontispice, il y a un palmier, pour signifier que la Compagnie fleurira comme le palmier. Et de l’autre côté un phénix, pour montrer qu'elle fleurira comme un phénix, selon l'interprétation de Tertullien, qui traduit Le: grec des Septante: Ut phœnix florebit.

C'est une erreur, qui vient de ce que le mot grec signifie phénix et palmier; le mot hébreu ne signifie que palmier, et tous les traducteurs l'ont ainsi reconnu ; mais les Jésuites ont vu là l’oiseau nommé phénix; ils s'appuient sur l'autorité d'Ulysse Aldroüandus, qui affirme, dans son traité des oiseaux, qu'il y a plusieurs espèces de phénix; ils citent cet auteur en marge et appliquent à la Compagnie cette devise: Avis jam non unica, pour faire comprendre que leur Compagnie était une Société de nombreux phénix.

Il y a deux petits anges au bas du frontispice : l’un tient un miroir avec ces mots : Sans tache : SINE labe; ce qui se peut dire aussi de l'Église, qui est appelée sans tache et sans ride; et l’autre, qui porte ces mots écrits : Sine ære. La première devise signifie chasteté, et la seconde pauvreté.

Après le frontispice vient un tableau abrégé de l'ouvrage, suivi d’une gravure qui représente un petit Jésus forgeant sur une enclume un anneau, qu'il donne, en signe de son mariage, à la Compagnie qu'il épouse; cet anneau est comme un gage de l’éternelle durée de la Com-

DES JÉSUITES. | L3L pagnie : Annulum œternitatis in perennis fœdera connubtii daturus.

Les Jésuites flamands représentent, dans leur premier livre, la Compagnie comme une nouvelle fondation de l'Église. Saint Pierre et saint Ignace ont été à Rome; saint Paul et saint Xavier parmi les nations.

Douze apôtres, dix Jésuites. Soixante-douze disciples, soixante-dix Jésuites à l'époque de la première bulle de Paul LE. (Lib. EF, cap. 2.)

« Comme la vertu du Saint-Esprit, disent-ils, fut répandue sur l'assemblée des apôtres, elle se répandit de même sur saint Ignace nouvellement réconcilié avec Dieu par sa conversion, avec un aussi grand tremblement de terre et un pareil bruit. » (Lib. V, cap. 5.)

« Il m'est donc permis, si je ne me trompe, il m'est permis d'attribuer sans arrogance à la Compagnie de Jésus cet oracle que le prophète-roi a publié de Sion, c'est-à-dire de l'Eglise de Jésus-Christ : Cité de Dieu, on a dit des choses glorieuses de toi, puisque le Très-Saint {a fondée et t’a rendue immobile contre les adversités. » (Ibid. |

« On ne peut pas non plus douter que la Compagnie ne soit toute semblable à l'Eglise, si on considère l'avantage qu'elle remporte de ses persécutions ; et qu'on ne puisse dire d'elle ce que saint Hilaire a dit de l'Eglise : qu'il lui est propre de vaincre quand elle a plus d'ennemis qui la combattent; de faire mieux entendre son innocence quand on l’accuse avec plus de malignité, et de demeurer la maîtresse quand tout le monde l’abandonne. » (Lib. Y, cap. 1.)

« Saint Jérôme dit de l'Eglise qu’elle s’est accrue par les persécutions et qu’elle a été couronnée par le martyre, Nous pouvons dire la même chose de la Compagnie, et

432 BISTOIRE

lui appliquer ce vers d'Horace : Quel lieu de la terre n'a point été arrosé de notre sang ? QUE caret or« cruore nostro?>» (Lib. V, cap. 4)

« En considérant les grands biens et faveurs que les rois et les papes ont faits à notre Compagnie, nous pouvons croire que cette prophétie d'Isaïe, que nous voyons avec joie avoir été accomplie en l'Eglise chrétienne, appartient en quelque sens à la Compagnie de Jésus : « Les rois » seront vos nourriciers, et les reines vos nourrices. Vous » sucerez le lait des nations et serez allaitée de la ma- » melle des rois. Le Seigneur vous sera une lumière éter- » nelle, et votre Dieu sera votre gloire. Les jours.de mon » peuple seront comme les jours de l'arbre, et les œuvres » de leurs mains subsisteront durant plusieurs siècles. » « Qu'il me soit ici permis de croire que, dans cette prophétie, Isaïe ne portait pas seulement sa pensée sur le peuple de Dieu et l'Eglise, mais qu'il a aussi jeté les yeux sur saint Ignace et la famille d'Ignace; sur les frères de la Compagnie, et leurs excellentes œuvres. » (Lib. V, orat. 1.) | | |

« Jésus est aux Jésuites comme il est à l'Eglise ; 1l combat pour eux comme pour les chrétiens. » (Lib. I, cap 4.) Pour preuve de cette vérité, les Jésuites citent ces paroles de saint Jérôme sur le psaume Lxx vi : « Rendons grâces à » Jésus, notre chef; car c’est lui qui est notre chef, et qui » combat pour nous, et qui fait que nous demeurons vic- » {orieux. »

« Je m'eflorcerai de faire voir, ajoute l'écrivain, que Jésus a montré à l'univers combien son nom est admirable, par la fondation et la propagation de la Compagnie, comme par un illustre monument qu'il aurait élevé pour sa gloire.

» Comme Jésus-Christ dit à ses disciples qu'ils seraient

haïs de tous les hommes à cause de son nom, qui est le nom des chrétiens, toute la terre étant païenne et idolâtre, les Jésuites prétendent aussi être haïs et persécutés seulement à cause du nom de Jésuites qu’ils portent, quoique toute l'Europe soit chrétienne et adore Jésus-Christ. Et comme Jésus-Christ est dans le vaisseau de l'Eglise, ils prétendent aussi qu'il est dans le vaisseau de leur Compagnie, qui serait un abrégé de toute l'Eglise dans l'Eglise même. (Lib. IV, cap. 1.)

« Nos pères, disent-ils, ont eu recours à Dieu dans les tempêtes, étant saisis de la même crainte que les apôtres, lorsqu'ils eurent recours à Jésus-Christ, qui dormait dans la nacelle ; mais Jésus était aussi dans la nacelle de la Compagnie. De sorte qu’ainsi que c'était la sûreté du nautonier de tenir dans son vaisseau César et sa fortune, de même le nom de Jésus que nous portons est notre assurance, quoiqu'il soit aussi la cause de nos périls. Il commandera aux vents et à la mer, et il se fera un grand calme. »

Les Jésuites flamands affectent, dans leur ouvrage, d'identifier, pour ainsi dire, leur Compagnie avec Jésus- Christ. Leur gros volume n'est fait que pour établir une comparaison entre eux et Jésus-Christ. Cette comparaison porte sur cinq points, qui forment le sujet des cinq livres de leur ouvrage. Ils en ont fait eux-mêmes cet abrégé :

« . Jésus-Christ s'est anéanti lui-même : Ignace, homme d’uneillustre race, s’est réduit à mendier son pain; de là est venue cette petite Compagnie.

» IE. Jésus-Christ s'avançait en sagesse, en âge et en grâce devant Dieu et devant les hommes : C'est l'image de la Compagnie, croissant aussi avec les siècles en science et en vertus.

» IT. Jésus commenca à agir et à enseigner : C'est

l'image de la Compagnie agissante. En quoi approchestu plus près de Jésus-Christ, Ô glorieuse Compagnie, qui produis de si grands ouvrages !

» IV. Jésus a souffert une mort honteuse : C'est l'1mage de la Compagnie persécutée!

» V. Jésus par sa passion est PTE dans sa gloire : C'est l’image de la Compagnie honorée. »

Quand les Jésuites comparent leurs tu aux Aves dre, aux Hercule, aux Pompée, aux César, quelque ridicule que soit ce style de collége, on le peut supporter. Ce nest pas une chose rare parmi les hommes, et mème parmi les écrivains, de manquer de jugement et de sens commun; mais, puisqu ils affectent partout de comparer leur Compagnie à l'Eglise, et eux-mêmes aux apôtres et à Jésus-Christ, qu'ils regardent comme un d’entre eux, il sæmble qu'il est bon de remarquer combien est grand l’orgueil qui les fait parler d’une si étrange manière.

Cet orgueil les a même portés à dire que Jésus-Christ était le fondateur de leur Société.

« Elle est, disent-ils, la Compagnie de Jésus même, la Société du Fils de Dieu, et l'Ordre dont il est le véritable auteur, et lequel aussi porte son nom : Jésus-Christ en est le premier fondateur; la Vierge le second, et saint Ignace seulement le troisième. (Lib. I, cap. 6.) |

« Saint Ignace était si humble qu'il ne se crut pas digne de donner le nom d'Zgnatiens à ses compagnons, comme ont fait les fondateurs des autres Ordres. En quoi il semble avoir voulu imiter les apôtres, dont saint Augustin loue l'humilité, de ce qu'ils n'avaient pas donné le nom de Pauliens ni de Pierriens aux premiers fidèles, mais de chrétiens. Toutefois, si nous voulons juger sainement des choses, nous pourrons dire que la Société a pris le nom de son auteur. Car Ignace attribuant tout à Dieu dans la

DES JÉSUITES. | 435 fondation de sa Compagnie, et rien à lui, et prononçant que Jésus-Christ en était le vrai et le premier auteur, il fit avec grande adresse que, selon qu'il est ordinaire parmi les philosophes, dans la religion chrétienne et dans les Ordres religieux, la Compagnie portât le nom de son auteur, sans qu on entendit parler de celui d’'Ignace, qu'il désirait être caché.

Saint Thomas, dans sa Somme, demande pourquoi les chrétiens ont pris leur nom de Christ, et non pas de Jésus, et qu'ils sont appelés chrétiens et non pas jésuites ? Il répond que c'est parce qu’ils ont part à l’onction sainte, désignée par le nom de Christ, onction qu'ils reçoivent dans les sacrements ; et qu'ainsi ils peuvent être appelés Christs et oints de Dieu : au lieu qu'ils n’ont point de part à la signification du saint nom de Jésus, lequel signifie SAUVEUR, eux étant sauvés, el lui seul étant Sauveur. Ce qui fait que ce nom n'est pas le surnom, mais le vrai nom de Jésus-Christ, lequel lui fut donné de Dieu par l’entremise de l'ange, parce qu'il devait sauver son peuple en le délivrant des péchés qui le retenaient captif : c’est ce qui fait que tout genou doit fléchir devant ce nom adorable dans le ciel, sur la terre et dans les enfers.

Nous avons vu la Sorbonne, Eustache Du Bellay et Sixte-Quint condamner, d’après saint Thomas, le nom de Jésuites. Mais ceux-ci n'en disent pas moins qu'il leur est venu du ciel. Ils oublient seulement de donner la preuve de cette révélation. (Lib. [, orat. 41.)

Les auteurs de l’{mnago primi sæculi n’ont pas moins d'admiration pour les membres de la Compagnie que pour Ja Compagnie elle-même considérée d'une manière générale. Voici quelques-unes des louanges qu'ils ont la modestie de se donner à eux et à leurs confrères :

« La Compagnie est le chariot de feu d'Israël qui fai-

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sait autrefois pleurer Elysée de ce qu'il avait été enlevé, et que maintenant le monde se réjouit de voir ramené du ciel dans les nécessités de l'Eglise : dans ce chariot, si vous cherchez des armées et des soldats qui multiplient tous les jours leurs triomphes par de nouvelles victoires, vous trouverez (ce que je supplie être reçu en bonne part) une troupe choisie d’anges, qui montrent sous les formes des animaux ce que le souverain chef désire dans cette milice. (Lib. IL, orat. 1.) F4

» Comme les anges, éclairés des splenideurs divines, iluminent et perfectionnent, ainsi les compagnons de Jésus, imitateurs de la pureté des anges et tout attachés à leur origine, c'est-à-dire à Dieu, y puisent des mouvements si ardents et si prompts de la vertu, et des rayons si clairs et si lumineux, qu'ils perdent l'impureté des voluptés dans cette fournaise du suprême et très chaste amour qui les consume; qu'ils sont éclairés et perfectionnés jusqu'à ce qu'ils le soient assez pour communiquer aux autres leur lumière mêlée d’ardeur, n'étant pas moins illustres par la splendeur de leur vertu, que divinement enflammés du feu de la charité.

» Ce sont des anges, semblables à saint Michel dans leurs combats contre les hérétiques ; semblables à saint Gabriel dans la conversion des infidèles; semblables à saint Raphaël dans la consolation des âmes et la conversion des pécheurs, par les sermons et par les confessions. Ils se portent rous avec autant de promptitude et d'ardeur à confesser et à caléchiser les pauvres et les enfants, qu’à gouverner les consciences des grands et des princes, et ne sont pas moins célèbres Tous par leur doctrine et par leur sagesse, que ceux qui gouvernent ces princes; de sorte qu'on peut dire de la Compagnie ce que dit Sénèque dans sa Lettre 33e : qu'il y a de l'inégalité où les choses énn-

DES JÉSUITES. k3T

nentes sont remarquables; mais qu'on n’admire point un arbre quand tous les autres de la forêt sont également hauts. Certes, de quel côté que vous jetiez les yeux, vous ne trouveriez rien quine püût être éminent par dessus les autres, s’il n’était parmi d’autres qui ont la même éminence. (Lib. III, orat. 1.)

» Admirerez-vous dans l'un de nos Pères le courage à entreprendre ? Ils sont rous des hommes mâles, ou plutôt des LIONS généreux, qui ne sont étonnés d’aucuns.périls et qui méprisent constamment toutes les mauvaises ayentures...... L'effroi et la crainte ne peuvent rien contre ces lions.….….. Vous verrez ces HÉROS recevoir avec une force d'esprit inébranlable, pour la cause de Dieu et de la religion, toutes les tempêtes et les orages du ciel, parmi les feux et les éclairs... À l'exemple des apôtres, dont ils s'efforcent d'imiter et de représenter la vie et les travaux, ils partagent entre eux toute la terre et distribuent ensemble les victoires et les dépouilles. L'esprit du Seigneur anime ces nouveaux Samsons... Ce sont des esprits d’aigles, fondant avec une merveilleuse vitesse, comme ces oiseaux, sur la proie la plus éloignée. (Lib. III.)

» Tous ceux de: notre Compagnie semblent naître le casque en tête, comme on le dit de certains enfants, parce qu'il faut qu'ils s'exposent à la pointe des épées, aux coups de la fortune et à toutes les injures de leurs enpemis. Quels hommes choisis, Ô Dieu immortel! Quels foudres de guerre! Quelle fleur de chevalerie | Quels appuis ! Quels génies tutélaires et protecteurs de l'Eglise | J'ose dire que chacun d'eux est capable des plus grandes choses, et vaut lui seul une armée; et je ne ments point; car, malgré la rage de l'ennemi, par la faveur du ciel et avec les applaudissements de tous les gens de bien, un seul de cette Compagnie est quelquefois victorieux de tant

438 HISTOIRE d’ennémis, que vous jureriez qu'une grande armée n’en pourrait pas aisément autant vaincre qu'il en surmonte lui seul. Jugez par là de ce que peut toute la Compagnie en joignant toutes ses forces ensemble ! Cette Compagnie, dirai-je d'hommes ou d’anges, quelles ruines, quels carnages d'erreurs et de vices ne procurera-t-elle point? Quel secours ne prêtera-t-elle point à l'Eglise attaquée et combattue? Mais, que dis-je, prétera ? Disons plutôt quelle a prêté, selon que l’on peut croire avoir été prédit par l'oracle du prophète-roi au Psaume £xvir ; en effet, les interprètes hébraïsants, Arias Montanus, Pagninus et Génebrard, au lieu de vos animaux, traduisent : Votre Com- -pagnie, votre congrégation, vos élus, votre troupeau, habiteront dans la terre: et traduisent ainsi l’oracle : Vous avez préparé l’armée de vos troupes d’anges, afin qu'elle fit du bien aux pauvres de Dieu. Je prends ce passage comme si le prophète inspiré de Dieu avait vu de près la Compagnie de Jésus dans ses visions.

» Le premier et le plus grand miracle de la Compagnie est la Compagnie même. Il n’y a point de plus grand miracle que le monde : on peut dire la même chose de la Compagnie de Jésus, qui est comme un petit monde. Ce grands corps de la Compagnie tourne et roule par la volonté d’un seul homme. Il est aisé à remuer, mais difficile à troubler. Tant d'hommes florissants en âge, excellents en esprit et éminents par la force de leur génie, sont conduits et gouvernés depuis tant de temps dans la carrière de la vertu et de la doctrine, pour le service et le bien des autres, sans que leur course soit jamais interrompue. Celui qui, voyant cela, et le considérant, ne juge pas que c'est le premier et le plus grand miracle, qu'il n'attende point d'autre miracle de laCompagnie. Pour moi, j'estime que, comme il n'y a point dans le monde de plus

DES JÉSUITES. 439 grand ni d'autre miracle que le monde même, ainsi, qu'il ne se trouve point de plus grand ni d’autre miracle dans la Compagnie, que la Compagnie même. (Lib. V, cap. 5.)

» La Société est le Rational du jugement que les Grecs ont nommé Aëytov, c'est-à-dire l'oracle. Quand je considère la forme carrée qu'il avait, j'y découvre la Société marquée comme en figure, parce qu’elle est répandue dans toutes les quatre parties du monde. Et quand je considère ses trois rangs de quatre pierres précieuses *, je me représente les divers ouvrages de plusieurs de cette Compagnie, qui, bien que surpassant la nature, sont néanmoins confirmés par la doctrine de la vérité. Et lorsque je remarque que cet ornement était porté sur la poitrine du grandprêtre des Juifs, il me semble voir cette petite Compagnie qui est attachée comme sur la poitrine d’un plus saint Pontife. L'Église sans doute ne trouvera pas mauvais que je parle ainsi, puisqu'elle aime la Compagnie non-seulement plus qu'elle ne doit, mais même plus que la Compagnie ne mérite. Les autres Ordres religieux n’en seront pas étonnés, puisqu'il est constant qu'ils ont toujours été, et sont encore aujourd'hui dans l'Eglise ce qu'étaient dans l'arche d'alliance les tables, la manne et la verge, ces trois oracles de l’ancienne religion, ces trois instruments de tant de prodiges. (Lib. V, cap. 5.)

» Un évêque, en 1602, témoigna publiquement qu'il se glorifiait plus du titre de confrère de nos congrégations, que de celui d’évêque ; et qu'il estimait plus cet ornement | que sa crosse et sa mitre sacrée. (Lib. LIL, cap. 7.)

» [n'y a pas longtemps qu’un évêque du royaume de Naples, qui pendant sa vie avait plus aimé sa mitre que

1 Les bons Pères se trompent, ils devaient dire, selon le texte de l'Écriture, les quatre rangs de trois pierres précieuses.

la Compagnie, dit en mourant : « O sainte Société, que je » n'ai pas assez COnnue jusqu à présent, et que je n'avais » pas mérité de connaître, tu surpasses les crosses pasto- » rales, les mitres, la pourpre des cardinaux, les sceptres, » les empires et les couronnes. » (Lib. V, cap. 10.)

C’est là une belle leçon pour les évêques, archevêqueset cardinaux, s'ils aiment plus leurs églises et leurs dignités que la Compagnie des Jésuites, c'est-à-dire s'ils sont plus évêques, archevêques et cardinaux que Jésuites. Quand ils iront devant Dieu, Jésus-Christ ne leur demandera pas s'ils ont aimé leurs brebis, s'ils les ont soigneusement nourries et conduites, et s’ils ont travaillé pour le bien de l'Eglise; mais s'ils ont aimé les Jésuites ses compagnons, s'ils ont soutenu les intérêts et favorisé les entreprises de cette petite Compagnie de ses petits et de ses chers Benjamins, comme disent les bons Pères.

Il faudrait copier en entier le livre des Jésuites flamands pour reproduire toutes les louanges qu'ils se donnent. Nous n'ajouterons que quelques courts extraits :

a C’est un des priviléges de ceux de la Compagnie de Jésus, que Jésus vient au devant de chacun d'eux pour le recevoir en paradis. Heureuse l’âme qui, sortant de la prison du corps mortel, est assurée de s’aller jeter dans le sein immortel et dans le bienheureux Esprit de Notre- Seigneur Jésus! Cette proposition, que je viens d'avancer si ibrement, comme si c'était un oracle, n’est pas de moi, mais tient de l’oracle. Nous avons appris, de la relation du Père Crisoël Jésuite, de l'année 1616, que dans une vision de sainte Thérèse, une âme bienheureuse, allant dans le ciel avec d'autres, dit à cette sainte : « Un frère de la » Compagnie de Jésus est notre conducteur; nous nous » réjouissons d'avoir un tel chef, à la vertu et aux prières » duquel nous sommes redevables de ce que nous som-

DES JÉSUITES. 114 » mes aujourd hui délivrées du Purgatoire. Ne vous éton- » nez point de ce que le Tout-Puissant vient au devant de » nous, il n’y a rien de nouveau en cela; les frères de la » Compagnie de Jésus ont ce privilége, que lorsqu'un » d'eux est mort, Jésus vient au devant de lui pour le » recevoir. » (Lib. V, cap. 8.) À

Ces faveurs sont précieuses, mais en voici de plus grandes. « François Borgia, ayant le visage tout baigné de larmes de joie, dit à son compagnon nommé Marc : « Sachez, mon frère Marc (ce sont les propres paroles de » Borgia transcrites fidèlement), que Dieu aime extrême- » ment la Compagnie, et qu'il lui a accordé le privilége » qu'il accorda autrefois à l'Ordre de saint Benoît, savoir » que pendant les trois cents premières années aucun de » Ceux qui persévèrera dans la Compagnie jusques à la fin » ne sera damné. »

« Un saint religieux d’un autre Ordre, étant près de mourir, envoya quérir le Père Matrès, Jésuite, confesseur du vice-roi de Barcelone, pour lui dire ce qui suit : « O mon Père, que vous êtes heureux d'être d'un Ordre » dans lequel quiconque meurt jouit de la félicité éter- » nelle! Dieu vient de me montrer cela, et m'a ordonné » de le déclarer publiquement devant tout le monde. » Et ce Jésuite, tout confus d’admiration et de modestie, lui ayant demandé si ceux de son Ordre ne seraient pas aussi tous sauvés, le mourant lui répondit avec gémissement, que plusieurs le seraient, mais non pas tous ; tandis que tous ceux de la Compagnie de Jésus, tant en général qu'en particulier, sans en excepter aucun, qui persévèreraient dans l'Ordre jusques à la mort, seraient tous sauvés. (Zbid.)

» Combien grande, combien divine a été la sagesse de saint Ignace, qui a tellement armé la Compagnie contre

les injures du temps, et l’a consolidée par de si forts appuis, qu'il a montré à la terre que toutes les choses du monde ne sont pas la dépouille du temps; mais que la

vertu ou la religion peut être tellement fortifiée, que

même le cours des siècles ne semble pas la devoir corrompre, et que ce que l’on dit causer à toutes choses, ou une vieillesse flétrie, ou la mort, promet à la Compagnie un âge toujours vert, florissant ; une jeunesse continuelle qui l’empêchera de ressentir les effets de la révolution des années, le dépérissement et la décadence | »

En se donnant à eux-mêmes tous les éloges et les dons imaginables, les Jésuites prétendent ne pàs pécher contre l'humilité, pour cette singulière raison, qu'en s'exaltant, c’est Jésus-Christ qu'ils exaltent. Ecoutons-les :

a Il ne faut point que l’on soupçonne, ni que l'on crai-

gne que nous ayons entrepris cet ouvrage par vanité, comme si nous avions eu pour but de nous y louer nous-

mêmes ; la Compagnie est l'ouvrage de Dieu seul, et non,

pas celui des hommes : nous célébrons l'ouvrage de Dieu. Ne commande:t-il pas souvent qu’on le loue en ses ouvrages, et qu'on le relève le plus hautement qu'il est possible d »

Ce procédé, au moyen duquel les Jésuites prétendent pouvoir se louer sans blesser l'humilité, ne serait-il pas une des plus étranges inspirations de l’orgueil?

Tout le monde n'avait pas une aussi haute idée des Jésuites. Pendant leur premier siècle, on commença à les reconnaître dans un portrait peu flatteur connu sous le nom de Prophétie de sainte Hildegarde. On trouve cette pièce dans les Annales ecclésiastiques de Bzovius. Qu'elle soit ou non de sainte Hildegarde, qu’elle soit ou non une prophétie, peu importe. Ce qui est surtout intéressant pour

DES JÉSUITES. ° 4k3 l'histoire, c'est qu'on l’appliquait aux Jésuites. Nos lecteurs nous sauront gré de la leur faire connaître.

« Il s'élèvera des gens qui s’engraisseront et se nourriront des péchés du peuple ; ils feront profession d'être du nombre des Mendiants ; ils se conduiront comme s'ils n’avaient ni honte ni pudeur; ils s'étudieront à inventer de nouveaux moyens de faire le mal : de sorte que cet Ordre pernicieux sera maudit des sages et de ceux qui seront fidèles à Jésus-Christ. Le diable enracinera dans leurs cœurs quatre vices principaux : la flatterie, dont ils se serviront pour attirer le monde à leur faire de grandes largesses ; l’envie, qui fera qu'ils ne pourront souffrir qu'on fasse du bien aux autres, et non à eux; l’hypocrisie, qui les portera à user de dissimulation pour plaire aux autres; et la médisance, à laquelle ils auront recours pour se rendre plus recommandables en blâmant tous les autres. Ils prêcheront sans cesse aux princes de l'Église sans dévotion, et sans qu'ils puissent produire aucun exemple d’un martyr véritable, afin de s’attirer les louanges des hommes et de séduire les simples. Ils raviront aux véritables pasteurs le droit qu'ils ont d'administrer aux peuples les sacrements. Ils enlèveront les aumônes aux pauvres, aux malheureux et aux infirmes; ils se mêleront pour cela parmi la populace; ils contracteront familiarité avec les femmes et leur apprendront à tromper leurs maris et à leur donner leur bien en cachette. Ils recevront librement toute sorte de biens mal acquis, en promettant de prier Dieu pour ceux qui les leur donneront ; voleurs de grands chemins, larrons, concussionnaires, usuriers, fornicateurs, adultères, hérétiques, schismatiques, apostats, soldats déréglés, marchands qui se parjurent, enfants de veuves, princes qui vivent contre la loi de Dieu, et généralement tous ceux que le démon engage dans une vie molle et li-

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