‹ Histoire des Jésuites composée sur documents authentiques en partie inéditsChapitre 9 sur 21 · livre de son confrère. « Il n’est pas possible de Le corri · texte numérisé non relu

livre de son confrère. « Il n’est pas possible de Le corri

ger, dit-il, car il est tout pétri d'opinions dangereuses et erronées qui sont exposées dans une infinité d’endroits. Ce livre prépare la voie à l'Antechrist par l’affec- {ation avec laquelle il relève les forces naturelles du libre-arbitre contre les mérites de Jésus-Christ, les secours de la grâce et la prédestination..,,,. $? une

» telle doctrine vient à être soutenue par des hommes » rusés et puissants, qui soient membres de quelque » Ordre religieux, elle mettra toute LÉ glise'en péril, » et causera la perte d’un grandnombre de catholiques. »

Un Ordre religieux, rusé et puissant, celui des Jésuites, s’appropria la doctrine de Molina. Nous verrons quels furent les résultats de leur enseignement, et si Henriquez fut bon prophète.

La seconde censure de ce théologien, publiée en 1597, avait été faite d’après les ordres de Clément VIII. Ce pape, ayant reçu du cardinal Quiroga, Grand -Inquisiteur d’Espagne, une grave dénonciation contre la doctrine de Molina, avait chargé ce prélat de consulter à ce sujet les Universités, les évêques et les plus savants théologiens d’Espagne. Le résultat de cette consultation fut une col- lection de seize censures, savantes et raisonnées, dans lesquelles on prouvait que la doctrine de Molina était scandaleuse et hérétique. |

Les Jésuites prirent fait et cause pour Molina; ils commencèrent dès lors des intrigues et des démarches qui, d’après le Jésuite Mariana, occasionnèrent d'énormes dépenses à la Compagnie. Ils adoptèrent aussi, dès cette époque, une tactique dont ils ont fait depuis un fréquent usage; c’est le Jésuite Ripalda qui nous l’apprend : « Ban- » nez et ses disciples, dit-il, ayant appelé pélagienne la » doctrine de Molina, les nôtres, pour éloigner d’eux cette » note de Pélagianisme, donnaient comme calviniste la » doctrine de leurs adversaires. » Molina, condamné de toutes parts, osa aller à Madrid dénoncer à l’Inquisition quelques propositions de ses censeurs comme détruisant le libre-arbitre. Quiroga comprit la diversion que l’on voulait faire, et ne tomba pas dans le piége. Il déclara qu'avant d'être reçu comme dénonciateur, Molina devait d’abord se

DES JÉSUITES, 309 justifier. Il mourut avant d’avoir prononcé de jugement. Manriquez, évêque d'Avita, qui fut son successeur, ne fut que quatre mois à la tête de l’Inquisition. Il était sur le point de condamner Molina lorsqu'il mourut. Portocarrero, SON successeur, reçut, en 1596, un bref du pape qui lui défendait de prendre connaissance de cette affaire et qui la réservait au saint-siége. Portocarrero obéit et envoya à Clément VIIT toutes les pièces du procès. Le pape, en se réservant la décision des questions agitées, avait prescrit aux deux partis le silence le plus absolu. Lanuza, provincial des dominicains d'Aragon, adressa une requête à Philippe IT contre le silence, qu'il considérait comme une concession faite à l'erreur. Lanuza était un théologien distingué. Il mourut évêque d'Albarazis, en 1625. Dans sa requête, 11 prouva que le silence imposé par le pape était illicite et impossible, et constata que les Jésuites ne l’observaient pas plus que leurs adversaires : « Il y a trois . » cents ans, dit-il, que nous enseignons la doctrine de » saint Thomas, spécialement sur les secours de la grâce, » sans que personne s’en soit plaint; l'Église, au contraire, » el toutes les Universités ont applaudi à notre enseigne- » ment. Aujourd'hui, voici de nouveaux venus qui se » vantent d'enseigner une doctrine nouvelle, et qui osent » entreprendre de nous fermer la bouche... De quel droit » veut-on nous empêcher d'enseigner comme par le » passé ? Pourquoi nous ordonne-t-on de garder le silence » lorsque notre doctrine, qui est celle des Pères de l'É- » glise, est attaquée? Et quel temps choisit-on pour don- » ner de pareils ordres ? Le temps où nos adversaires sont » le plus attentifs à tirer avantage de ce que l'on nous » trouble dans notre possession, le temps où ils conspi- » rent contre notre doctrine, le temps où ils font les » plus grands efforts pour la renverser... Ne pensez pas

». que la marche des Jésuites soit lente et tranquille ; quoi- » qu'ils fassent semblant de garder le silence, il n’est pas » vrai qu'ils le gardent. Au contraire, ils répandent leur » doctrine à l’aide de cahiers qu’ils distribuent de tous » côtés; ils exhortent les professeurs à l'enseigner, les » Fr à l’adopter. Ils croient avoir remporté une » grande victoire lorsqu'ils les ont persuadés que la » doctrine de saint Thomas n'est pas assez catholique. »

Lanuza remarque cependant que les Jésuites se donnaient comme disciples de saint Thomas; mais il les compare aux soldats qui frappaient Jésus-Christ au visage en lui donnant le titre de roi. Les Jésuites ont bien osé de même prétendre que leur doctrine était celle de saint Augustin, après que Molina lui-même avait insulté ce grand Docteur et avait prononcé qu'il n’entendait rien aux matières de la grâce. 4

La requête de Lanuza met à nu les intrigues des Jésuites, leur mauvaise doctrine; 1l prédit que si on ferme les yeux sur leurs entreprises, ils viendront à bout de bannir de l'Église toute saine doctrine. Cette. a était conforme à celle de Henriquez.

Philippe Il envoya la requête de Lanuza au pape, qui se crut obligé d'apporter des modifications à son règlement sur le silence, et qui établit en même temps les conférences dites congrégations de Auxiliis. Il nomma des examinateurs au mois de novembre 1597. Le 2 janvier de l’année suivante, les congrégations commencèrent leurs séances solennelles. Le cardinal Madrucci, évêque de Trente, les présida d'abord. L'efficacité de la grâce par elle-même, la gratuité de la prédestination, le péché originel et plusieurs questions secondaires occupèrent les premières conférences. Le premier examen du livre de Molina dura pendant onze séances, après lesquelles les consulteurs propo-

DES JÉSUITES. 311 sèrent de le censurer comme renouvelant la doctrine des Semi-Pélagiens. Les Jésuites mirent tout en œuvre pour empêcher cette censure. Clément VIIT ordonna aux consulteurs de revoir toutes les pièces du procès et de lui donner leur sentiment par écrit, Îls le firent, et persistèrent dans leur opinion. Les Jésuites proposèrent alors au pape de permettre aux deux partis de soutenir chacun son opinion, seulement comme probable. En même temps, plusieurs Jésuites accouraient d'Espagne avec de nombreux écrits en faveur de leur opinion. La censure n'en fut pas moins admise et confirmée dans la congrégation du 12 mars 1599. | Les Jésuites s’emparèrent de cette censure; en exagérèrent la doctrine, de manière à la rendre hérétique; y ajoutèrent l'exposé du molinisme qu'ils firent avec toute la finesse dont ils étaient capables, et donnèrent à ce travail le titre de : Réfutation d’une fausse sentence touchant l'efficacité de la grâce divine. Cette pièce fut adressée en France au collége de Pont-à-Mousson, en Allemagne aux colléges de Gratz, Dilingen, Mayence, Trèves, Wirsbourg, Ingolstad et Vienne. Elle en revint approuvée par cinq cents docteurs de ces huit Universités. Les Jésuites triomphaient et opposaient hardiment cette approbation à la censure des consulteurs des congrégations. Mais on découvrit que les prétendues Universités n'étaient que les colléges des Jésuites, et que les docteurs étaient des Jésuites qui avaient eu soin de ne pas mettre leur titre après leur signature, Quelques docteurs seulement n’appartenaient que par affiliation à la Compagnie. Les Jésuites s’attirèrent le mépris public par cette supercherie, et le cardinal Madrucci publia, par ordre de Clément VIII, la censure de leur prétendue réfutation, où ils avaient exposé la doctrine des Thomistes d’une manière inexacte.

Les Jésuites eurent alors recours à l’impératrice et à l’archiduc d'Autriche, leurs plus dévoués protecteurs, pour obtenir du pape une discussion avec les Dominicains, en présence des juges et des consulteurs. Clément y consentit. Les conférences durèrent du 22 février 1599 au 20 avril 1600. Les cardinaux Berneri, dominicain, et Bellarmin, jésuite, y assistèrent en qualité d'arbitres. Plusieurs écrits furent publiés de part et d'autre. Cette discussion est comptée pour le deuxième examen de la doctrine de Molina. Le troisième examen dura du 27 avril au 9 septembre de la même année. Le quatrième fut fait par des censeurs choisis par le pape, pendant toute l'année 1601. Le cinquième eut lieu en présence de Clément VIII lui-même et des cardinaux du Saint-Office. Il y eut soixante-huit congrégations depuis le 20 mars 1602 jusqu’au 22 janvier 1605.

Clément VIII étant mort, son successeur, Paul V, continua les conférences ‘. Depuis le 14 septembre jusqu’au 1eï mars 1606, ce pape fit le sixième examen du molinisme avec les cardinaux du Saint-Office. Dans une série de congrégations que l’on appelle le septième examen, on recueillit les suffrages et l’on dressa la bulle de condamnation. Tout était terminé à la fin du mois d'août 1606.

On pourrait s'étonner que l’on soit revenu aussi souvent sur une même affaire; mais l’'étonnement cesse dès que l’on jette un coup d’œil sur les intrigues et les manœuvres des Jésuites pour éviter la condamnation qui les menaçait. Après chaque examen, où ils avaient eu toute liberté des’expliquer, ils prétendaient qu'ils n'étaient pas compris; ils

1 Léon XI, qui fut élu après Clément VIII, mourut aussitôt après son élection.

DES JÉSUITES. 313 proposaient des moyens termes, des projets d’accommodement ; ils faisaient intervenir des princes, des person: nages puissants en leur faveur. Henri IV lui-même envoya le cardinal Du Perron pour prier le pape de ne rien décider sur la question agitée. Ce prince était alors réconcilié avec la cour de Rome, comme nous le raconterons bientôt. Les Jésuites affirmaient que la condamnation du molinisme amènerait un schisme en France, et Antoine Rose, évêque de Senlis, neveu de Guillaume Rose le Higueur, certifiait au pape que la doctrine des Jésuites était celle de la Sorbonne. Clément VIIT écrivit à cette illustre école, qui démentit l'évêque de Senlis. Ce pape prit de toutes parts des renseignements, qui lui firent découvrir tout ce que les manœuvres des Jésuites avaient d'odieux. Ils avaient mis en campagne leurs dévotes, qui eurent des révélations dans lesquelles elles faisaient de Jésus-Christ lui-même un professeur de molinisme. Les influences puissantes, le fanatisme; l'argent, la politique la plus raffinée, les dissimulations, les protestations hypocrites, rien ne fut négligé par les Jésuites pour faire triompher ou tolérer leur doctrine. Les Jésuites espagnols, en particulier, dépensèrent des sommes énormes dans ce but. Voyant que Clément VIII montrait beaucoup de zèle pour la doctrine de saint Augustin et de saint Thowas, ils déclamèrent contre ce pape et prétendirent qu'il n'était pas légitime. D'un autre côté, Bellarmin, qui avait fait un ouvrage pour prouver que le pape est infaillible et absolu, réclamait le concile général pour juger le différend élevé entre les Jésuites et les Dominicains. Il faisait cette demande dans une lettre au pape, qui a été publiée.

Après la mort de Clément VIIL, les Jésuites renouvelèrent toutes leurs intrigues auprès de Paul V et lui adressèrent un écrit dans lequel ils se plaignaient de la partia-

lité des anciens consulteurs. Dans cette pièce, ils avaient recours à la distinction du fait et du droit, dont ils firent depuis tant de bruit en France contre leurs adver- | saires, Ils prétendaient done que saint Augustin et saint Thomas pouvaient bien avoir soutenu la doctrine catholique, mais que l'on ne pouvait décider, comme de foi, que telle ou telle doctrine était bien celle qu'ils avaient soutenue; qu'une définition de foi ne pouvait porter que sur une question doctrinale en elle-même, et non pas sur son attribution à tel auteur. Ils en coneluaient qu'ils avaient la liberté d'expliquer saint Augustin et saint Thomas dans un sens contraire à celui des Dominicains, et que ni le pape, ni l'Église ne pouvaient leur ôter cette liberté. Les plus fameux Jésuites soutinrent depuis cette doctrine, entre autres les Pères Petau et Sirmond; mais lorsqu'ils eurent besoin de la faire condamner pour nuire à leurs adversaires, ils essayèrent d'en faire une hérésie monstrueuse. Nous les verrons même l’affirmer comme exacte en leur faveur, dans l'affaire des rits chinois et malabares, au moment même où ils voulaient faire passer pour hérétiques ceux qui la soutenaient en France, pour se soustraire aux effets de leurs intrigues. |

Que le lecteur ne perde pas de vue cette observation, qui a une grande importance pour l'histoire des Jésuites et même pour celle de l'Église.

Paul V était sur le point de publier la bulle par laquelle il condamnait le molinisme, lorsqu'il en fut empêché par ses différends avec la république de Venise , à propos de l'immunité ecclésiastique.

Un moine vénitien, de l'Ordre de Saint-Augustin, avait porté la brutalité jusqu'à violer une fille de onze ans; pour cacher son crime, il en avait commis un plus grand encore-en l'assassinant, Les supérieurs de son Ordre s’é-

DES JÉSUITES. 315 taient contentés de le condamner aux galères. Le sénat de Venise, indigné de cette indulgence, fit arracher le moine de son monastère, instruisit son procès, et le condamna à être coupé en quatre quartiers. Ce jugement fut suivi d’un autre contre un moine dominicain, nommé Antoine, qui avait suivi en habits de deuil son frère, condamné au bannissement. On le bannit lui-même à perpétuité. À peu près dans le même temps, le conseil des Dix faisait jeter au cachot deux prêtres coupables de crimes énormes.

Trois ans avant ces actes, le sénat avait ordonné, par un décret, aux gouverneurs des villes et places, de veiller à ce que les religieux, les prêtres, les colléges et commu nautés, les laïques même, ne construisissent ni églises ni hôpitaux dans toute l'étendue du territoire de la république. En 1605, le sénat ne se montra pas plus favorable aux ecclésiastiques, dans un procès élevé à propos de quelques arpents de terre entre un laïque acquéreur et des religieux qui faisaient opposition. Il étendit en même temps à toutes les terres de la république un décret, porté en 1536 pour le seul territoire de Venise , et dans lequel il était défendu aux laïques de donner, de léguer ou d’engager à perpétuité leurs biens au clergé.

Clément VIIT avait fermé les yeux sur ces actes du sénat; mais à peine Paul V fut-1l pape, qu'il en fit secrètement des plaintes à l'ambassadeur de la république. Peu de temps après, il éclata même en audience publique, et prétendit qu’on devait abroger le dernier décret, qui défendait aux ecclésiastiques d'acquérir des biens-fonds. Aux yeux de Paul V, le sénat attaquait l’immunité ecclésiastique. L'ambassadeur lui représenta qu’on ne touchait en rien ni aux personnes ni aux biens des ecclésiastiques, mais que l’on prenait seulement une mesure sans laquelle les laïques, seuls obligés de porter les impôts et autres

charges publiques, se trouveraient à la longue privés des propriélés qui leur donnaient la possibilité de subvenir aux besoins de l'État. Il ajouta à cette raison péremptoire les faits et Les lois, pour prouver que, de tout temps, les princes les plus religieux avaient rendu des décrets analogues à ceux du sénat de Venise, et qu'ils étaient fondés en droit. Le pape ne se rendit pas et fit des menaces. Le cardinal Delphino s’entremit inutilement. Philippe IT, par ses affidés, attisait le feu de la discorde et poussait même à la guerre, afin de se rendre nécessaire. Le sénat envoya au pape un ambassadeur extraordinaire pour lui donner toutes les explications nécessaires; mais Paul V n'écouta rien, et menaça le sénat des censures ecclésiastiques s'il n’abrogeait les décrets qu'il lui indiquait, et s’il ne lui remettait Saraceno et Valdemarin, ces deux prêtres qu il retenait prisonniers. Le sénat s’y refusa, et Paul V lança contre la république de Venise une sentence d’excommunication et d’interdit.

La sentence du pape fut considérée comme injuste et non avenue par la grande majorité du clergé vénitien et par les anciens Ordres religieux ; mais les Ordres nouveaux, et en particulier les Jésuites, respectèrent l’interdit.

La république se prépara à la guerre, leva des troupes et équipa des vaisseaux; en même temps, elle fit composer et publier une foule d'écrits dans lesquels les brefs et sentences de Paul V étaient attaqués de toute manière, afin de les couvrir de mépris aux yeux du peuple. Parmi les théologiens qui mirent leur talent au service de la république, on doit nommer frère Paul Sarpi, plus connu sous le nom de Fra Paolo, auteur d’une Æistoire du concile de Trente, qui le rendit odieux à la cour de Rome. Il fit plusieurs ouvrages contre les actes de Paul V et publia l’histoire du différend de ce pape avec sa patrie.

DES JÉSUITES. 317 Dans ses ouvrages théologiques, il s'appuya surtout du nom et de l'autorité de Gerson, et s’appliqua à prouver que, selon les paroles de théologiens célèbres, comme Dominique Soto et Navarre, une sentence nulle n’est point du tout à craindre.

La cour de Rome opposa Bellarmin à Fra Paolo, L'ouvrage du grand théologien jésuite fut réfuté avec vigueur par le cordelier Marsilio, qui lui reprocha de n'avoir écrit qu'après la publication d’un décret d'une Congrégation dont il était membre, et qui défendait, sous les peines les plus graves, de lire les livres composés en faveur des Vénitiens. Parlant ainsi seul dans Rome, il était certain d’y avoir raison. Fra Paolo entra aussi en lice contre Bellarmin, et réduisit en poudre tout ce que ce Jésuite avait écrit en faveur des prétentions ultramontaines. Un autre religieux , Fra Fulgensio, se distingua à côté de Paolo et de Marsilio.

Le débat n'avait pas lieu seulement à Venise et à Rome. Quelques écrits furent publiés à Paris en faveur des Vénitiens , et l’on songea à faire une édition nouvelle des œuvres de Gerson , dont l'autorité était invoquée et combattue dans ces discussions ; mais on arrêta l'édition de Gerson, et les écrits furent peu répandus, parce que Henri IV entreprit d’apaiser, par sa médiation , les différends du pape et de Venise. De Neuville d'Alincourt à Rome, etCanaye à Venise, commencèrent les négociations. Le cardinal de Joyeuse partit ensuite pour l'Italie, et se rendit à Venise avec l'agrément du pape. Philippe IT lui suscita des obstacles. Les Jésuites, toujours fidèles à ce roi, suivirent ses inspirations. Dès le commencement des querelles, ils avaient envoyé à Aquaviva le Père Antoine Possevin, pour lui demander des règles de conduite pendant l’interdit. Sur l’ordre que leur avait donné Aquaviva

d’obéir au pape, ils avaient averti le sénat qu'ils consentaient à rester dans leurs maisons, mais qu'ils devraient fermer leurs églises et leurs colléges. Cette première démarche les avait rendus suspects ; ils le devinrent bien davantage lorsqu'on eut connu les intrigues à l’aide desquelles ils cherchaient à persuader aux autres Ordres religieux de suivre leur exemple. On avait dû alors les chasser, et le peuple, irrité contre eux, les aurait mis en pièces, si le sénat ne leur eût donné des soldats pour les accompagner jusqu'aux gondoles qui devaient les emmener hors du territoire de la république. Le peuple les suivit en foule, et, en les voyant partir, leur jeta cet anathème : Ande in mal hora!.…. malheur à vous!

Après leur départ, le sénat fit procéder contre eux. Il fut constaté, par des témoins et par des lettres saisies dans leurs maisons, qu'ils profitaient de l'influence que leur donnaient le confessionnal et leurs nombreuses relations pour former à Venise un parti contre le sénat et pour découvrir les secrets de l'État et des familles. En présence de ces faits, que l'ambassadeur de France à Venise, Canaye de Fresne, regarde comme avérés, le conseil des Dix, dépositaire de l'autorité du sénat, arrêta que jamais il ne consentirait au rétablissement des Jésuites dans l'État de Venise, quelles que fussent les négociations qui se feraient pour l’accommodement. On dressa, en conséquence, le procès-verbal de toutes les accusations élevées contre eux, afin d’avoir entre les mains des pièces authentiques à opposer au pape et à tous ceux qui voudraient engager le gouvernement à recevoir dans la république des hommes regardés généralement comme les instigateurs de la guerre qui la menaçait.

A Venise, comme en Portugal, en France, en Angleterre et en Hollande, les Jésuites s'étaient montrés dé-

DES JÉSUITES. 319 voués aux intérêts de l'hypocrite Philippe IL. C'est un fait incontestable pour ceux qui ne recherchent que la vérité dans l’histoire. Avant de sortir de Venise, ils avaient brûlé une masse énorme de papiers compromettants. À Padoue et à Bresse, ils n'en eurent pas le temps. Aussi, selon Canaye, trouva-t-on chez eux « des mémoires plus appar- » tenant à la monarchie du monde qu’au royaume des » cieux. Je ne lis point, ajoutetil, qu'autre Compa- » gnie religieuse ait jamais donné cette opinion de 5oi. » C’est aux princes et aux bons patriotes à ouvrir les » YEUX. » di

Le sénat, après avoir dressé le procès-verbal des accusations, porta un décret de bannissement perpétuel contre tous les Jésuites, et décida qu'ils ne pourraient jamais être rétablis que du consentement unanime du sénat , et après lécture faite le toutes les pièces au conseil des Dix, en présence de deux cent trente sénateurs, et après exelusion faite de ceux qui étaient connus comme favorables aux prétentions de la cour de Rome. Toute relation avec les Jésuites, même par lettres, fut interdite, sous peine d'amende, d'exil ou de galères ; les enfants élevés dans leurs colléges durent être rappelés.

Le -cardinal de Joyeuse était mécontent de tous ces actes du sénat. il aimait les Jésuites et avait parmi eux des amis ; de plus, il prévoyait que le pape ne consentirait jamais à s’entendre avec le gouvernement vénitien, s’il ne pouvait obtenir le rappel des Jésuites qu'il considérait comme les religieux les plus dévoués au pape et au Saint-Siége. Canaye de Fresne, qui connaissait parfaitement les dispositions de ce gouvernement, dit franchement à Joyeuse que toute négociation serait impossible si l'on n'écartait d’abord la question des Jésuites. Joyeuse mit donc toute son industrie pour faire comprendre au pape

on: ” HISTOIRE que cette question devait être non pas abandonnée, mais

ajournée, à cause des graves difficultés qu'elle pourrait susciter. Les Jésuites mis ainsi à l'écart, les négociations commencèrent. | | je

Après s'être entendu avec les Vénitiens, Joyeuse partit pour Rome. Le cardinal Baronius, qui avait fortement contribué à envenimer le différend, se hâta d'aller trouver le pape et de lui dire qu'il agirait sagement en acceptant la médiation du roi de France. Joyeuse vit le pape et lui exposa ses négociations avec le sénat de Venise. Mais Paul V déclara positivement qu'il ne pouvait entrer en accommodement qu'après le rétablissement des Jésuites. Joyeuse fut déconcerté et eut recours au cardinal Duperron, qui était à Rome et qui y jouissait d’une grande influence. Ce prélat se rendit auprès de Paul V et essaya de lui persuader que l'intérêt d'une seule congrégation ne devait pas l'empêcher de traiter avec Venise. « Le réta- » blissement des Jésuites, ajouta-t-1l, est plutôt différé » que désespéré, Rétablissez d'abord votre autorité à Ve- » nise, et vous aurez bientôt gagné le reste. Le roi de » France a bien établi les Jésuites à Constantinople ; à » plus forte raison aura-t-1l le crédit de les faire rentrer à » Venise. » Duperron déplova toute son habileté diplomatique, chercha à faire comprendre à Paul V qu'en se montrant trop ferme, quand même il serait dans son droit, il pourrait causer de grands malheurs à la religion ; il lui cita Léon X, qui contribua trop à faire séparer l'Allemagne de la papauté, et Clément VIT, qui obtint en Angleterre un aussi fâcheux résultat. Paul V.se rendit enfin, mais à condition que, si on ne pouvait obtenir du sénat le rétablissement des Jésuites, on insèrerait au moins dans le traité d’accommodement une clause qui ferait connaître que le

pape n’avait point négligé leurs intérêts.

Les Jésuites ne s’endormaient pas. Ils cherchèrent à rompre les négociations ; l'ambassadeur d’Espagne à Ve. nise écrivit au pape que, s'il voulait tenir ferme, il obtiendrait le rappel de la Compagnie. Paul V se montra dès lors plus difficile; Duperron eut besoin de toute son habileté et de son éloquence pour l'empêcher de se rétracter. Le parti espagnol de Rome, qui était celui des Jésuites, chercha à susciter mille autres entraves à la paix. Voyant que tout était inutile, et que le différend allait se terminer, Philippe IT voulut paraître avoir concouru à ce résultat, et conseilla au pape de ne pas insister sur le rétablissement des Jésuites. Paul V ne fit plus dès lors de difficultés ; Joyeuse partit pour Venise, chargé de la bulle qui levait l’interdit, et avec tous les pouvoirs qui lui étaient nécessaires.

Les Jésuites, désespérés de n'être pas compris dans le traité d'accommodement, voulurent du moins se venger sur celui qu'ils considéraient comme leur principal adversaire. Deux assassins se jetèrent un soir sur Fra-Paolo, le blessèrent de trois coups au visage et à la gorge, et s’enfuirent en lui laissant un poignard dans le corps. Un esquif à dix rames attendait les assassins, qui purent s’échapper. On découvrit que trois amis des Jésuites avaient provoqué cet attentat et avaient quitté Venise. Un d'eux, nommé Poma, avait pris la précaution de faire sortir ses enfants du territoire de la République et de les confier au Jésuite Possevin. Le Conseil des Dix mit à prix la tête des assassins et de leurs complices. Il prit en outre toutes les précautions possibles pour veiller à la conservation de Fra-Paolo, qui guérit de ses blessures. Cet écrivain célèbre, si odieux aux Jésuites, mais d'une vertu si recommandable, fat entouré de toutes les sympathies de ses compatriotes ; les Jésuites, connus comme provocateurs

du lâche attentat commis contre sa personne, en devinrent encore plus odieux. -

Henri IV, qui se montrait favorable aux Jésuites, plutôt par crainte de leurs complots que par estime, écrivit à Joyeuse, le 4 mai 1607 : « Il est certain que, pour bonnes » considérations, vous avez bien faict de ne pas presser » plus avant ces seigneurs pour le rétablissement des Jé- » suites, vu les Fes oppositions que vous avez remar- > quées, »

IT

Possevin et Tolet travaillent à là réconciliation de Henri IV et de la cour de Rome. — Raison de cette conduite. — Question du rétablissement des Jésuites soulevée aussitôt après l'absolution de Henri IV, — Le pape se plaint des arrêts du Parlement.—D’Ossat en éerit à Villeroy.—Henri consulte Seguier, son ambassadeur à Venise, sur ce rétablissement. — Avis de cet homme d'Etat.—Synode des protestants à Gap. — Ils insultent le pape.— Clément s’en plaint, et le roi, pour le satisfaire, accorde le rétablissement des Jésuites.— La question débattue au conseil. — Entretien de Henri et de Sully. — Vraie et secrète raison du rétablissement des Jésuites.—Visite du Père Coton à Sully.—Conditions mises par le conseil au rétablissement des Jésuites.— Le Parlement de Paris s’oppose au rétablissement. — Remontrances d'Achille de Harlai. — Vraie réponse du roi.—Fausse réponse fabriquée par les Jésuites et publiée par l'historien Matthieu.—L'édit de rétablissement enregistré. — La Pyramide de Châtel démolie. — Polémique entre les Jésuites et leurs adversaires. — Le Grimoire du Père Coton.—Franc et véritable discours d'Antoine Arnauld. — —l est dirigé contre les apologies des Pères Fronton-du-Duc et Richeome. — Idée de ces apologies. — Le Catéchisme des Jésuites, par Estienne Pasquier. — Pamphlets du Père Garasse contre Pasquier, — Défense de ce magistrat par ses enfants.

Nous entrerons maintenant dans les détails de la réconciliation de Henri IV avec la cour de Rome’. Les Jésuites se trouvèrent mêlés à cette affaire. Comme ils

1 Preuves 1. ce D outre les documents authentiques insérés dans le récit :

Lettres du cardinal d'Ossat ;

Ambassades du cardinal Duperron ;-

Mémoires de Sully ; de Hurault de Cheverny;

Journal de Pierre de l’Estoile;

DES. JÉSUITES, 323 s'étaient compromis dans les désordres de la Ligue, Aquaviva crut que la politique voulait qu’il mît en avant les deux membres de sa Compagnie les plus connus dans la diplomatie, afin de faire oublier le passé, de se venger indirectement de Philippe IE, qui avait soutenu Sixte-Quint dans son projet de réformer la Compagnie; enfin, pour mériter le rétablissement des Jésuites en France,

- Possevin et Tolet se déclarèrent done en faveur de Henri IV contre le roi d'Espagne, qui avait intérêt à entretenir la discorde entre les cours de Rome et de France.

À peine d’Ossat et Duperron, ambassadeurs de France, avaient-ils commencé les négociations pour obtenir de Clément VHT l'absolution ponüficale de Henri IV, que la question du rétablissement des Jésuites fut posée. On l’écarta d’abord selon les recommandations de Henri. Mais Clément VIIT ayant accordé au roi l’absolution et annulé son mariage, contracté à la Saint-Barthélemy, avec Marguerite de Valois, sœur de Charles IX, il lui demanda, pour prix de ces faveurs, le rétablissement des Jésuites. Il envoya à cet effet en France Horatio del Monte, archevêque nommé d'Arles, et le Père Maggio; mais la requête qu'ils présentèrent alors n'eut aucun résultat. Assurés de la protection du Saint-Siége, les Jésuites ne bougérent, dit un-auteur du temps. [ls se contentèrent de répandre des apologies, parmi lesquelles on remarqua celles du Père Fronton-du-Due et celle que publia, à Bordeaux, le Père Richeome.: js À

Mais autant la cour de Rome leur était favorable, autant le clergé de France, le Parlement et l’Université les détestaient.

Chronologie septenaire, de Palma-Cayet ; |

Histoire universelle, de A. de Thou; Histoire de la Compagnie de Jésus, par Jouvency et par Bartol -

« Ceux du Parlement, dit le chancelier Hurault de Che- » verny, toujours animés contre les Jésuites, donnèrent un » arrest fort extraordinaire, sur la réquisition des gens du » roy, contre le sieur de Tournon, sénéchal d'Auvergne, » pour n'avoir voulu chasser lesdicts Jésuites de Tournon, » avec deffence de grandes comminations contre tous ceux » qui estudieroient ou envoyeroient leurs enfants tant au- » dict Tournon qu'à Mousson, en Lorraine, ou autres col- » léges desdicts Jésuites ; ledict arrest du 18 août, auquel » le roy fut obligé d’interposer son auctorité pour en em- » pescher l’effect contre ledict sieur de Tournon, gentil- » homme de considération et qualité ; tellement que les- » dicts Jésuites y sont toujours demeurés, aussi bien qu’en » force endroicts de ce royaume. »

Comme nous l'avons rapporté, le Parlement avait rendu contre les Jésuites plusieurs arrêts. Le pape s’en plaignit vivement à Luxembourg, qui était ambassadeur à Rome, et au cardinal d'Ossat. Ce dernier crut alors devoir écrire la lettre suivante à Villeroy, secrétaire d’État :

« Si dès son enfance le roy eust esté catholique, on ne » seroit pas si prompt à soupçonner et mal interpréter ses » aclions en manière de religion: mais pource qu'il est » venu tard, on prend dilemme de toutes choses qui puis- » sent faire souvenir du passé, encore qu'elles ne soient » faictes à mauvaise intention, et principalement d’enten- » dre qu'on veut chasser du royaume pour la seconde fois » indifféremment ceux qui sont tenus pour les plus ému- » nents qui soient aujourd'hui en doctrine et instruction » de la jeunesse, en confession et administration des sa- » crements, en la prédication et deffence de la religion ea- » tholique et l’auctorité du Saincet-Siége, et qu’on les veut » chasser de sang-froid, sans qu'ils en aient donné au- » cune nouvelle occasion.

DES JÉSUITES. 329 » Tant y a que quoi qu'ils (les Jésuites) aient faict et dict par le passé, ils l'ont faict parce que le roy n’estoit pas encore catholique ou n’avoit point eslé absous par le pape. Or, ces occasions sont cessées, longtemps y a, par la conversion et l’absolution de Sa Majesté. Cet Ordre faict profession particulière d'obéir au pape et dépendre de ses commandements ; ils n’ont garde de faire contre celui que le pape recognoist pour roy ; d’ailleurs, ils sont prudents et accorts, aimant leur seureté et proffict, et sçachant très bien cognoistre où il gist, et se garderont de faire une escapade ou extravagance, ou chose hasardeuse, beaucoup mieux que ne feroient d’autres qui ont moins de sens et de prudence et de politique qu'eux ; et de faict Jacques Clément n’estoit pas Jésuite. » Chasser donc aujourd'hui ce qui reste de ces gens en France, ne seroit pas oster les ennemis du roy, mais faire infinis ennemis du roy, et hors et dedans son royaume, comme il a esté monstré ci-dessus ; et non-seulement on ne feroit point de déplaisir ou dommage au roy d'Espaigne, mais au contraire on lui feroit choses agréables et proffictables en ce quele roy seroit parce moyen afloibli, demeurant privé de la bonne opinion et affection des plus grands catholiques et qui lui pourroient plus profficter et nuire. Et seroit bien plus utile au roy et plus convenable à sa clémence et généreuse procédure dont Sa Majesté a usé cy-devant envers tous autres, de laisser en paix ces gens-cy, qui sont échappés à la fortune et à l'orage de l’arrest du mois de décembre 1594, et les gagner et acquérir. Aussi ont-ils bien eux seuls plus d’industrie et dextérité et de moyen pour contenir les peuples en obéissance et dévotion que les sujets doivent à leur roy que n’ont possible tous les autres Ordres et religions ensemble; et si on sçavoit bien user par delà, ils

» le feroient tant par devoir que pour effacer la note du » passé; et pour l'espérance qu'ils auroient d'obtenir un » jour par ce moyen la restitution de ceux qui furent » Chassés du ressort du Parlement de Paris; outre que » Sa Majesté, en ne passant outre à l'exécution dudict » arrest, retiendra la bonne opinion et affection du pape: » de toute cette cour et de tous les catholiques hors ét » dedans la France : ce qui ne peut tourner, sinon à dé- » plaisir et dommage des Espaignols et de tous autres en- » nemis du roy et de la France. » | | - D'Ossat écrivit plusieurs fois à Villeroy en ce sens: mais il changea d'avis quelque temps après. L’édit de leur rétablissement n’était même pas encore donné, que déjà les Jésuites s’installaient à Dôle, où ils causaient du désordre. Le cardinal d’Ossat, qui ne les aimait pas, mais qui avait cru qu'il était d'une saine politique de les rétablir, se repentit alors du conseil qu'il avait donné. Consulté par Villeroy, le 17 décembre 1602, il lui répondit, € en date du 18 janvier suivant:

« Quant aux déclamations qu'on dit avoir té täictés au » collége des Jésuites de Dôle, je m'en esmerveille bien » fort et ne sçais qu’en croire. Lors même que je vous ai » éscript avec plus de diligence pour la restitution des Jé- » suites en France, je vous ai protesté que je ne fus ja- » mais enamouré d'eux, et que ce que j'en faisois estoit » pour l'opinion que j’avois qu’outre le bien qu'ils pour- » roient apporter à la religion catholique et aux lettres et » sciences, leur rappel donneroit contentement au pape, » et bon nom et réputation au roy. Maintenant, après avoir » considéré plusieurs choses que j'ai lues et ouïes d'eux, » je vous déclare que je ne veux plus me mesler de leur » faict et que je m’en mets une fois pour toutes à ce que » Sa Majesté et son conseil jugeront pour le mieux; et

» ainsi ai-je répondu à votre lettre du 17 décembre. »

Le roi, avant de prendre une détermination, écrivit à Seguier, son ambassadeur à Venise, pour lui demander des renseignements précis sur l’état des Jésuites dans cette république d’où 1ls n'étaient pas encore chassés alors, et son avis sur leur rétablissement en France. Seguier envoya au roi, le 29 décembre 1599, un avis dans lequel il disait : |

« Je penseroïis qu'en cas que, pour quelque considéra- » tion qui la puisse mouvoir, Votre Majesté voulust /atre » grâce aux Jésuites, qu'il seroit à propos que cela se » fist, non par forme de rétablissement pur, simple et

absolu, mais sous cette forme et usant de ces termes : » qu'elle est contente de suspendre les effects des arrests cy-devant donnés contre eux, et des lettres expédiées en » conséquence, pour tel temps qu'il lui plaira et sous telles » restrictions, se réservant d’en ordonner plus certaine- » ment selon que les Jésuites s'en rendront dignes par » leurs actions et se feront cognoistre pleins de la fidélité » qu'ils doivent. »

Seguier voit deux avantages à ce rétablissement conditionniel : d’abord le respect pour le jugement rendu contre eux, et ensuite l'intérêt que les Jésuites auraient à ménager le roi; car, quoique le roi fût toujours libre de les

renvoyer, il serait cependant moins gêné, en agissant ainsi,

qu'après les avoir rétablis par des lettres patentes. Seguier conseille ensuite à Henri de ne pas leur laisser la liberté d’administrer les sacrements :

« Semble, dit-il, que Votre Majesté se pourroit conten- » ter de leur accorder seulement un collége à Paris, non » celui des profès, pource que l’on a cru que cette grande » administration de sacrements leur donnoit moyen de

» pénétrer dans les affaires et d'y donner des conseils par

» le moyen ‘des confessions ; mais bien. celui des écoles, » le réduisant à la forme de l’Université, et particulière- » ment avec cette restriction de n'admimistrer les sacre- » ments qu'à ceux qui seront actuellement résidans ès » dicts colléges, ainsi qu'il se faict ès autres colléges de » Jadicte Université. »

Seguier s'était montré favorable aux Jésuites lors du premier procès que leur avait intenté l’Université. Ses avis au roi n’en sont que plus dignes d'attention. Ils firent sans doute sur Henri une forte impression, car, pendant deux ans, les Jésuites ne purent approcher de la cour. L'année 1603, Henri étant allé à Metz, La Varenne, protecteur des Jésuites, obtint pour eux la permission de présenter une nouvelle requête. « Ils firent, dit Sully, de » grandes instances pour infirmer les arrests de la cour de » Parlement donnés contre eux; mais, pour ceste fois, 1ls » ne purent rien obtenir. »

Sur ces entrefaites, les protestants tinrent à Gap un synode dans lequel ils déclarèrent comme article de foi que le pape, c'était l’Antechrist et l'Église romaine la grande prostituée assise sur les sept collines, dont parle l’Apocalypse. Le pape adressa à Henri des plaintes sur cette décision insultante des protestants ; mais celui-ci, malgré les instances qu'il put faire, n’obünt rien des ministres, qui maintinrent leur article de foi. Henri, pour les punir de leur opiniâtreté, se décida à se rendre enfin aux sollicita-, tions du pape et à rétablir les Jésuites, que les protestants regardaient comme leurs plus grands ennemis. Il est dit positivement, dans les Mémoires de Sully, que le rétablissement des Jésuites eut lieu pour contenter le pape Clément, qui s était plaint de l’article du synode de Gap.

Les Jésuites et leur protecteur La Varenne ne s'étaient pas découragés après l’entrevue qu'ils avaient eue à Metz

DES JÉSUITES. 329 avec le roi: Le provincial Ignace Armand, les Pères Maggio et Alexandre, et surtout le Père Coton, « commencèrent » de se couler et glisser dans la Cour, dit Sully, voire de » s'approcher familièrement de la personne du roy, tant » qu'enfin Sa Majesté se laissa gagner en quelque façon à » plusieurs raisons dont on lui rebattoit continuellement » les oreilles avec de merveilleux artifices. » Ces instances, jointes à la nécessité de satisfaire le pape et au désir de punir les ministres, décidèrent enfin Henri à proposer à son conseil la question du rétablissement des Jésuites. Le connétable, Bellièvre, Sully, Châteauneuf, de Pont-Carré, Villeroy, de Maisse, de Thou, Calignon, Jeannin, Sillery, de Vic et de Commartin se réunirent vers la fin de 1603; La Varenne leur présenta /es requêtes, offres et propositions de toute la Société des Jésuites touchant leur rétablissement en France, Cette requête était fort embarrassante pour le conseil. Bellièvre, Villeroy et Sillery auraient voulu que Suily, qui était protestant, opinât le premier, pour luë faire porter toute la haine ou toute l’envie de l'approbation ou refus qui se feroit en l'affaire qui se démenoit ; mais Sully vit fort bien le piége qui lui était tendu et ne voulut opiner qu à son tour. De Thou fut d'avis de renvoyer la requête au Parlement; Sully dit qu'avant tout il fallait connaitre la pensée du roi; le connétable se rangea à cet avis, et l'assemblée se sépara ainsi sans avoir rien conclu.

Le lendemain matin, Sully alla trouver le roi et le pria de le dispenser de donner son avis dans une affaire aussi délicate. « Oh ! bien, oh! bien ! dit Henri, puisque nous » avons le loisir d'en discourir ensemble et que vous estes » 1cy tout seul, dictes-moi librement ce que vous en appré- » hendez, et puis je vous dirai aussi ce que j'en espère, » affin de voir de quel costé penchera la balance. »

Après quelques difficultés fondées sur ce que le roi avait arrêté d'avance sa résolution, Sully lui exposa les raisons qu'il avait de s’opposer au rétablissement des Jésuites : :

« Il me semble bien difficile, dit-1l, que des esprits ac- » coutumés à procurer en toutes manières ét par tous » moyens la grandeur et prospérité de l'Espaigne et de la » maison d'Autriche, se puissent départir bien vite et d’une » manière absolue d'un dessein qui rencontre dans votre » personne et dans la monarchie françoise son obstacle le

» plus insurmontable. Les Jésuites sont habiles, pleins de :

» ruse et d'artifices. Une fois que vous leur aurez donné la » liberté, je crains bien qu’ils n’excitent dés aigreurs, haines » etanimosités entre vos subjects, qui sont de différentes re- » ligions, au moyen de leurs conversations familières, de » leurs prédications et de la confession. Je crains mesme

» qu'ils gagnent tellement votre oreille et peut-estre mesme-

» votre Cœur, qu ils obtiennent le pouvoir d’esloigner ou dé » rapprocher de vous tous ceux que bon leur semblera. En » Outre, l'obéissance aveugle qu'ils vouent au pape et à

» leur Général leur oste la disposition d’eux-mesmes et le

» libre exercice de leur volonté, de sorte qu’on ne peut se » fier à leurs promesses et serments. En effet, la première » de leurs promesses est d’obéir à leur Général, qui est

» toujours Espaignol, ou au pape, qui dépend absolument

» du roy d'Espaigne, lequel le tient serré dans ses posses- » sions de Naples, de Milan et de Florence. | » Les Jésuites pourront aussi finir par vous engager en » une guerre civile avec vos subjects protestants, et porter » ainsi à votre puissance un coup terrible, et au moyen

» de la grande familiarité qu'ils obtiendront auprès de » vous par leur astuce et leurs flatteries, ils feront appro-

» cher de votre personne des hommes capables de vous » donner la mort. J’ai receu d'Italie des mémoires dans

SON gu

» lesquels on me supplie d’advertir Votre Majesté de com. » plots tramés depuis longtemps contre elle entre les es- » trangers et les anciens tie de la Ligue. Je les lui » communiquerai, si elle le’ désire.

« Volontiers, répondit lé roi; mais quant aux raisons » que vous m'avez détaillées de vive voix, je puis y répon- » dre, Le Père Maggio m'a avoué la prédilection des Jésui- » tes pour l’Espaigne et la maison d’Aütriche, parce qu’ils » en ont toujours esté favorisés, et il me promet le mesme » dévouement si je les protége de mesme. Vous pourriez » sans doute répondre à cette première raison, mais je » h’estime pas que vous voulussiez seulement chercher une » réplique à cette seconde, qui est que, par nécessité, il me » faut à préserit faire de deux choses l’une, à sçavoir : de

.» les'admettre purement et simplement, les décharger des ‘» diffames et opprobres desquels ils ont esté flétris et les

» mettre à l'épreuve de leurs tant beaux serments et pro- » messes excellentes, ou bien de les rejeter plus absolument » que jamais, et leur user de toutes les rigueurs et duretés » que l'on se pourra adviser, afin qu'ils n’approchent ni » de moi ni de mes Estats; auquel cas il n'y a point de » doubte que cé ne soit les jeter au dernier désespoir et » par iceluy dans des desseins d’attenter à ma vie, ce qui

» me la rendroit si misérable et langoureuse, demeurant

» ainsi dans les défiances d’être empoisonné ou bien assas- » siné (car ces gens ont desintelligences et correspondances » partout etgrandedextérité à disposer les esprits selon » leur plaist), qu'il me vaudroit mieux estre déjà mort. On a prétendu que Sully, dans ce passage, avait attribué à Henri IV, touchant les Jésuites, une opinion que ce roi n'avait pas. Pour se convaincre que cette opinion était bien véritablement la sienne, il suffira de lire les deux

. Passages suivants de ses dépêches à Luxembourg, son

ambassadeur à Rome; il lui écrivait : « C'est le dessein

LA

des.si.s de nous y faire retomber {dans la guerre civile), qui sont plus Espaignols que chrestiens, et pour cetie occasion plus violens et ambitieux que charitables. Tels ennemys couverts, et qui aigrissent et exercent leurs passions et effects dedans les entrailles d'un Estat, sont aussi trop plus dangereux que ne sont ceux qui font la guerre à découvert. » ART Il écrivait au même :

« Sur la demande pour les..…….., j'ai répondu au Légat

ingénument que si j'avois deux vies, j'en donnerois vo-

lontiers une au contentement de Sa Saincteté en ce faict ; mais que n'en ayant qu'une, je la dois ménager et conserver pour mes subjects et pour faire service à Sa Saincteté et à la chrestienté, puisque ces gens se monstroient encore si passionnés el entreprenans, où ts estoient demeurés en monroyaume, qu'ils estoient insupportables, continuans à séduire mes subjects, à faire leurs menées, non tant pour vaincre et convertir ceux de contraire religion que pour reprendre pied et auctorité en mon Estat et s'enrichir et accroistre aux dépens d’un chacun. Pouvant dire mes affaires n'avoir prospéré, ni ma personne avoir eu seureté que depuis que... ont esté bannis d'ici. Z{ seroit impossible qu'en France ils fussent veus d'un bon œil et soufferts par ceux qui aiment ma vie et leur repos. »

Sully ayant entendu les raisons qu'avait Henri de réta-

blir les Jésuites, lui répondit : « Plus tôt, dit-il au roi,

que de vous laisser vivre dans les tourments de telles appréhensions et inquiétudes, je consentirois non-seulement le restablissement des Jésuites, mais aussi celui de quelque autre’secte que ce peutestre; par quoi, sans en discourir davantage, puisque je vois de telles opinions

DES JÉSUITES, 333 » rouler dans l'esprit de Votre Majesté, je me résous de » devenir mesme le solliciteur du restablissement des 36- » suites autant ou plus que le scauroit estre La Varenne,

nu

» comme j'espère que, dès le premier conseil qui se tien- » dra sur ce subject, Votre Majesté en aura des preuves. »

En revanche, Henri promit à Sully de ne jamais écouter ni Jésuite ni pape qui le solliciterait de faire la guerre aux protestants ; il erut même pouvoir s'engager à forcer les Jésuites à aimer Sully quoique protestant.

Henri parla sans doute des bonnes dispositions de son ministre au Père Coton. Aussi, dès le lendemain matin, La Varenne se rendit à l'habitation de Sully et lui démanda s'il aurait agréable « qu’un bon Père Jésuite, nommé Coton,

» qui estoit François de nom et d'affection, vinst lui baiser » les maïns. » Sully répondit que sa position l’obligeait de recevoir tout le monde et qu'il avait l'habitude de montrer beaucoup de déférence aux ecclésiastiques, à cause même de ses opinions religieuses, de crainte de lu calomnie. En conséquence, le jour suivant, après diner, La Varenne lui présenta le Père Coton, « lequel, après plusieurs inelina- » tions et humilités surpassans toute mesure, dit à Sully » qu'il lui estoit venu rendre les submissions et protesta- » tions des obéissances desquelles tout bon François lui » estoit redevable, en général, à cause de ses excellentes » vertus et des utiles et signalés services qu'il rendait » journellement au roy et à la France ; et lui encore en » particulier pour les faveurs qu'il avoit sçu de bon lieu » que Sully estoit disposé de rendre à ceux de leur Société » et qui la lui rendroient à jamais très dévotieuse. »

1 Les historiens s'accordent à dire que La Varenne avait obtenu les faveurs du roi pour lui avoir rendu de ces services que la pudeur défend de mentionner ouvertement. Il faut avouer que c'était là un singulier protecteur pour une Compagnie dite de Jésus.

Sully répondit à ces paroles tant courtoises per des compliments et civilités convenables. |

Le lendemain, le conseil s'étant assemblé, Sully, sans faire de longs discours, affirma que l’état des affaires et des esprits rendait nécessaire le rétablissement des Jésuites. La majorité du conseil suivit son avis et, au mois de septembre suivant, le roi publia à Rouen un édit par lequel il rétablissait légalement ces religieux dans le ressort des parlements qui n'avaient pas voulu adhérer à l'édit de bannissement prononcé par le Parlement de Paris en 1594. Les principales conditions mises à leur réiniégration étaient celles-ci :

« Leurs supérieurs en France seront tous François, et » il.ne pourra y avoir parmi eux aucun “estranger sans » la permission du roy. Ils auront toujours auprès du roy

» un des leurs, François de nation et en qualité de prédi- .

» cateur, pour répondre de la conduite de ses confrères. » {ls ne conserveront ni la possession de leurs biens ni le » droit d'héritage jusqu à leurs derniers vœux; mais ils » rentreront dans leurs biens si, avant ces vœux, ils sor- » tent de la Compagnie, La Société rentrera dans ses biens » et establissemenis, mais ne pourra en establir de nou- » veaux sans permission expresse. Les membres estran- » gers seront obligés de sortir du royaume dans un délai » de trois mois. Tous les Jésuites du royaume et ceux » qui entreront à l’avenir dans la Société, feront serment

Le

» devant les officiers royaux, sans restriction mentale, de » ne rien entreprendre ni contre le roy ni contre la tran-

» quillité de l'Estat. Ceux qui refuseront de faire ce ser-

» ment seront chassés. Ceux qui entreront dans la Société

» ne pourront lui léguer aucuns biens-fonds. Les Jésuites » seront soumis aux magistrats comme les autres ecclé- » siastiques et religieux ; ils ne feront rien qui puisse

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CU A RS CO US ONE T2 te NER

Ta er de à

DES JÉSUITES. 335 . » préjudicier aux droits des évesques, des associations, des » Universités, des autres Ordres religieux ; ils se confor- » meront en tout au droit commun. Ils ne pourront ni » prêcher ni administrer les sacrements, ni entendre les » confessions d’autres que de leurs confrères, si ce n’est » avec la permission de l'Ordinaire; cette permission ne » leur sera point accordée dans le ressort du Parlement de :» Paris, excepté à Lyon et à La Flèche. »

À la sollicitation de La Varenne, gouverneur d'Anjou, Henri accorda aux Jésuites sa maison de La Flèche pour y. établir un collége, et, en faveur de Sa Sainteté, il leur permit de fonder des colléges à Lyon et à Dijon, outre les villes et provinces désignées dans l'édit. Aquaviva, Général de la Compagnie, écrivit à Henri [V pour le remercier ‘et lui soumettre quelques observations. Le roi lui répondit par la lettre suivante :

:« Monsieur le Général, j'ai embrassé avec affection le » restablissement en mon royaume de vostre religion, meu » de considérations dignes d’un prince très chrestien qui » désire l’advancement de la gloire de Dieu et de la pros- » périté de son Estat. J'ai ensuite de cela pris en très » bonne part ce que vous avez représenté à mon cousin » le cardinal d'Ossat et à mon ambassadeur sur aulcuns » articles des conditions apposées à ladite restitution, en- » semble la lettre que vous m'avez escripte sur le sujet, le » 21 du mois passé; et d'autant que l’un et l’autre vous » feront entendre mon intention sur cela, je m'en remet- » trai à eux, vous priant leur adjouter foy comme à moi- » mesme, et croire que j ay là à cœur leur restablissement » que je ne seray content que je ne l’aye conduit à sa per- » fection. Partant, je désire que vous vous en reposiez » Sur MOY, qui ay, avec la bonne volonté, meilleure co- » gnoissance que personne de ce qui convient faire pour

» cet effect. Je prie Dieu, monsieur le Général, qu il vous »-ayt en sa samcte et digne garde. »

L'enregistrement de l’édit n’avait pas souffert de difficultés au Parlement de Rouen, mais on prévoyait que celui de Paris serait moins facile. Henri manda à Fontaine: bleau le premier président Achille de Harlai, magistrat

sévère et intègre, chrétien plein de foi, une de ces natures

exceptionnelles pour lesquelles la vertu et la justice sont l'unique loi. Harlai reçut respectueusement les avis du roi. Le Père Coton l'alla visiter, et Henri lui-même avait préparé les voies à ce Jésuite auprès du vertueux magistrat. Un des secrétaires d'État, Rusé de Beaulieu, écrivit au procureur général de poursuivre l'enregistrement comme d'office; et Henri, de retour à Paris, manda au

Louvre plusieurs des présidents et des conseillers les plus.

influents pour les exhorter à se conformer à sa volonté. Le 18 décembre, la Grand’ Chambre, la Tournelle et la Chambre de l'édit assemblées, ordonnèrent que « très » humbles remontrances seroient faictes au roy et mises par » escript. » Cette dernière clause était inusitée. Le roi en fut irrité et menaça le porteur de ces remontrances « d'un » affront dont la cour pourroit avoir regret. » On annula la dernière clause; mais, le 24, Achille de Harlai se présenta, à la tête des magistrats, pour prononcer les remontrances. « Dépêchez-vous, leur dit le roi, je tiens ces remontrances » pour faictes, et vous ne sçauriez rien me remontrer que » je n'aie déjà considéré. » Harlai, sans s'émouvoir, commença son discours. « Il parla avec tant de force et d’élo-

» quence, dit le Père Daniel’, que tous les amis des Jé-.

» suites appréhendèrent que le roy n’en fust esbranlé. »

1 Histoire de France, par le Père Daniel, de la Compagnie de Jésus, t. XIF.

DES JÉSUITES. 327 Cette remontrance est un monument qui doit être en-

registré par l'histoire.

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« Sire, vostre cour de Parlement ayant délibéré sur vos ettres-patentes du restablissement des préstres et escholiers du collége de Clermont en aucuns lieus de son ressort, prenant le nom de Jésuites, a ordonné que très humbles remonstrances seroient faictes à Vostre Majesté, et nous à chargés de vous représenter quelques poincts que nous avons jugé importer au bien de vos affaires et au salut public, qui despend de vostre conservation, lesquels nous ont retenus de procéder à la vérification.

» Et avant que les particulariser, vous rendre graces très humbles de l'honneur qu'il vous a pleu nous faire, d’avoir agréable que ces remonstrances vous soient faictes de vive voix, faisant paroistre vostre indulgence et bénignité envers nous; d'autant plus digne de louange qu'elle est esloignée de l’austérité des premiers empereurs romains, qui ne donnoient point d'accès à leurs subjects vers eus, mais vouloient que toutes demandes et supplications leur feussent présentées par escrit.

» L’establissement de ceus de cet ordre soy-disans Jésuites, en ce royaume, fut jugé si pernicieus à cest Estat, que tous les ordres ecclésiastiques s'opposèrent à leur réception, et le décret de la Sorbonne fust que cette Société estoit introduite pour destruction et non pour édification, et depuis, en l'assemblée du clergé, en septembre 1561, où estoient les archevesques et évesques, et y présidoit M. le cardinal de Tournon, elle fust approuvée, mais avec tant de clauses et restrictions, que s'ils eussent esté pressés de les observer, il est vraysemblable qu'ils eussent bientost changé de demeure.

» [ls n’ont esté reçeus que par provision, et, par arrest de l'an 1564, deffenses leur furent faictes de prendre le

» nom de Jésuites ni de Société de Jésus; nonobstant ce, » ils n’ont pas laissé de prendre cenomillicite, ets’exemp- » ter de toutes puissances tant séculières qu'ecclésiastiques; » les restablissant, vous les autorisez davantage et rendez » leur condition meilleure qu'elle ne fust oncques. Ce juge- » mentfustd’autant plus digne de vostré cour de Parlement, » que vos gens et tous les ordres estimèrent nécessaire les » retenir avec des cautions pour empescher la licence dès » lors trop grande en leurs actions, et dont ils prévoyoient » l'accroissement fort dommageable au public ; la prédic- » tion est fort expresse au plaidoyer de vos gens, qui ne » leur assistoient pas qu’il estoit besoing d'y pourveoir, » afin qu'iln’advinst pas pis que ce qu’ils voyoient dès lors.

» Et comme le nom et le vœu de leur Société est uni- » versel, aussi les propositions en leur doctrine sontunifor- » mes; qu'ils ne recognoissent pour supérieur que nostre » Sainct-Père le pape, auquel ils font serment de fidélité et » d’obéyssance en toutes choses, et tiennent pour maxime » indubitable qu'il a puissance d’excommunier les roys, et » qu'un roy excommunié n'est qu'un tyran, que son peuple » $e peut eslever contre luy, que tous demeurants en leur » royaume ayant quelque ordre, pour petit qu'il soit en » l'Église, quelque crime qu'il commette, ne peut estre » jugé crime de lèze-majesté, parce qu'ils ne sont leurs » subjects ni justiciables ; tellement que tous ecclésiasti- » ques sont exempts de la puissance séculière et peuvent » impunément jeter les mains sanglantes sur les personnes » sacrées : c’est ce qu'ils escrivent; et impugnent l’opi- » nion de ceus qui tiennent les propositions contraires.

» Deus docteurs en droit espaignols ayans escrit que les » clercs estoient subjects à la puissance des roys et des » princes, l'un des premiers de la Société a escrit contre » eus, disant, entre autres raisons, que, comme les lévites,

DES JÉSUITES. 339 » au Vieil Testament, estoient exempts de la mesme puis- » sance, et que les roys et le smonarques n'ont aucune ju- » risdiction sur eus, » Vostre Majesté n’approuvera pas ces maximes, elles » sont trop faulses et trop erronées. Il faut donc que ceus » qui les tiennent et veulent demourer en vostre royaume » les abjurent publicquement en leurs colléges ; s’ils ne le » font, permettrez-vous qu’ils y demourent? Ils veulent subvertir les fondements de vostre puissance et auctorité » royale; s'ils le font, croirez-vous qu'ils puissent avoir » une doctrine faisant part de leur religion, bonne pour » Romeet l’Espaigne, et toute aultre pour la France, qui » rejette ce que les aultres reçoibvent , et que, allants et » retournants d’un lieu à un aultre, ils la puissent déposer » et reprendre? S'ils disent le pouvoir faire par quelque » dispence secrette, quelle assurance prendrez-vous en des » ames nourries en une profession qui, par la diversité et » changement de lieu, se rend bonne et mauvaise? » Cette doctrine est commune à tous, en quelque lieu « qu'ils soient, et prend tels progrès en vostre royaume, » qu'elle se coulera enfin aux compagnies les plus re- » tenues.

» Lors dé leur establissement, ils n’avoient point de » plus grands adversaires que la Sorbonne : à présent elle » leur est favorable, parce qu'un monde de jeunes théolo- » giens ont fait leurs estudes en leurs colléges. Les aultres » escholiers feront le semblable, s’advanceront et pourront » estre admis aus premières charges dedans vos Parle- » ments, et, tenant la mesme doctrine, se soustrairont de » votre obéyssance, laissant perdre tous les droicts de » vostre couronne et libertés de l’Église de France, et ne » jugeront aucun crime de lèze-majesté punissable com- » mis par un ecclésiastique.

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» Nous n'avons esté si malheureus en nos jours d’avoir » veu les détestables effects de leurs instructions en vostre » personne sacrée. Barrière (je tremble, Sire, en pronon- » çant ce mot) avoit esté instruit par Varade, et confessa » avoir receu la communion sur le serment faict entre ses » mains de vous assassiner. Ayant failly son entreprise, » d’aultres eslevèrent le courage au petit serpent qui » acheva en partie ce qu'il avoit conjuré.

» Guignard avoit fait les livres escripts de sa main, sou- » tenant le parricide du feu roy justement commis, et con- » firmant la proposition condamnée au Concile de Con- » stance. | A

» Que n’avons-nous point à craindre, nous souvenants » de ces meschants et desloyaus actes, qui se peuvent » facilement renouveler!

» S'il nous faut passer nos jours sous une crainte per- » pétuelle de voir vostre vie en hazard, quel repos trouverons-nous aus vostres ?

» Seroit-ce pas impiété preuvoir le danger et le mal, et l’approcher si près de vous ? Seroit-ce pas se plonger en une profonde misère que désirer survivre la ruine de cest Estat, lequel, comme nous vous avons autrefois dict, n'en est esloigné que de la longueur de vostre vie ?

» Louange à Dieu, Sire, de la mutuelle bienveillance » entre vous et nostre Sainct-Père ! Dieu vous maintienne » longuement vostre couronne et luy au Sainct-Siége | » Mais si l’aage ou l'indisposition retranchoit ses jours, et » si son successeur, mal animé, desployoit son glaive spi- » rituel sur vous, comme ses prédécesseurs sur les autres » roys de France et de Navarre, quel regret à vos subjects » de veoir entre nous tant d’ennemis de cest Estat et de » conjurateurs contre Vostre Majesté, comme contre celle » du feu roy, d'heureuse mémoire, ayants esté, de son

ÿ Las Ÿ

» règne, les autheurs et principaux ministres de la rébel- » lion, et non innocents de son parricide | » Ils disent leurs faultes passées ne devoir plus estre » relevées, non plus que celles de tous les autres Ordres et » Compaignies qui n'ont moins failly qu'eus. Il peut estre » dict, à leur préjudice, qu'encore qu'il se trouve de la » faute en tous les Ordres et Compaignies, toutes fois elle » n’a pas esté universelle.

» Les Compagnies estoient diverses ; tous CEUX qui en » font part ne sont pas distraicts de l’obéyssance deue à » Vostre Majesté ; mais ceus de leur Société sont demeurés » fort unis et resserrés en leurs rébellions ; et non-seule- » ment aucun ne vous a suivi, mais eus seuls se sont » rendus les plus partiaux pour les anciens ennemys de . » vostre couronne qui fussent en ce royaume comme tels. » Odo , un de leur Société, fut choisi par les seize conju- » rés pour leur chief.

» Et, s'il nous est loisible entre-jester quelque chose » des affaires estrangères dans les nostres, nous vous en » dirons une pitoyable qui se voit en l’histoire du Portu- » gal. Quand le roy d'Espaigne entreprit l’usurpation de ce » royaume, tous les ordres de religieux feurent fermes en la » fidélité deue à leur roy, eux seuls en feurent déserteurs » pour advancer la domination d'Espaigne, et furent cause » de la mort de deux mil, tant de religieux qu'autres ec- » clésiastiques dont il y a eu bulle d’absolution. » Ils se plaignent par leurs escrits que toute la Compai- » gnié ne devoit pas porter la faute de trois ou quatre; » mais, quand ils eussent esté réduits à la condition des » Frères Humiliés, ils n'eussent point eu d'occasion de se » plaindre. L'assassinat du cardinal Borromée ayant esté » machiné par un seul religieux de cet Ordre des Frères » Humiliés, y a environ trente ans, tout l'Ordre fut aboly

342 | HISTOIRE » par le pape Pie V, suivant la résolution de l'assemblée » des cardinaux, quelque instance que le roy d'Espaigne » fist au contraire. Notre jugement n’est pas si sévère. S'ils » disent qu'il n’y a point de comparaison avecques leur » Ordre de l'Ordre des Humiliés, le leur estant beaucoup » plus grand, nous leur dirons qu’il y a moins de compa- » raison d’un cardinal avec le plus grand roy du monde, » plus hault eslevé au-dessus d’un cardinal que leur Or- » dre au-dessus du plus petit. ,

» Que les Humiliés avoient moins failly qu’eus, car un » seul estoit autheur de l'assassinat d'un cardinal : eus » tous sont coupables de vostre parricide par le moyen de » leur instruction.

» Nous vous supplions très humblement que, comme » vous avez eu agréable l’arrest justement donné, et lors » nécessaire pour destourner tant de traistres de conspirer » contre Vous, aussi 1l vous plaise conserver et vous re- » donner la souvenance du danger auquel nous fusmes lors » de voir perdre la vie à nostre père commun, la vie du- » quel nous est plus chère que la nostre, et penserious » encourir ce honteux reproche d'infidélité et ingratitude » de n’en avoir point un soin perpétuel, puisque vous » nous avez rendu la nostre, nostre repos et nos biens. La » mémoire du passé doit nous servir de précaution pour » donner ordre que ne demeurions, faute de prévoyance, » ensevelis dans l’abysme d’un second naufrage. Nous ne » devons obmettre quelque supplication particulière d’a- » voir compassion de l'Université. |

» Les roys vos prédécesseurs ont eu soin de laisser cet » ornement à vostre bonne ville de Paris, dont cette par- » tie dedans peu de jours déserte, il ne se pourra faire » que ne ressentiez la douleur de voir une quatriesme » partie de la ville inhabitée de tant de familles de li-

DES JÉSUITES, 343 » braires et d'autres qui vivent avec les éscholiers, réduic- » tes à l’'aumosne pour gratifier un petit nombre de nouveaux docteurs qui devroient estudier, lire, enseigner et servir au public avec les autres, sans faire un corps particulier composé d’un Ordre et religion nouvelle.

» Nous sçavons qu’elle a besoin d’estre réformée ; mais la réformation ne sera point sa ruine, qui sera inévitable non par l'absence de ceux de la Société, mais par la multitude des colléges que vous permettez en diverses provinces, lesquelles, ayant la commodité près d’eus, n'envoyront plus leurs enfans en ceste ville, ce que vous jugerez de conséquence, considérant que ceux qui ÿ sont nourris s’accoustument en leur jeunesse à voir recognoistre les roys et les marques desouverainété.

» Ceux qui sont eslèves ès petites villes ne recevront ceste instruction, et n'auront le ressentiment semblable, et, en ce faisant, l'Université, autres fois si florissante, sera du tout ruinée par l'establissement de dix ou douze colléges de ceus dont la Société sera toujours suspecte à l'instruction de la jeunesse et très dangereuse,

» Ce sont les très humbles remonstrances et raisons sormaires qui nous ont retenu de faire publier les lettres, craignant qu'il ne nous fust justement reproché d’avoir trop facilement procédé à la vérification.

» Nous prions Dieu de cœur et d'affection accroistre vos jours en tout heur et félicité, vous conserver, la Royne et M. le Dauphin, et pour vous et pour vos sub- » jects, et nous faire la grace de pouvoir, par la fidélité de nostre très humble service, vous faire paroistre que ne » désirons plus grand heur ne contentement plus honora- » ble que d’estre tenus de vous tels que nous sommes :

» Vos très humbles, et très obéissants, et très fidèles

» Subjects el serviteurs, » |

ÿ. « Me We M "Ur Ur

Ste HISTOIRE

LA

« Le roi, dit de Thou, répondit à ce discours avec beaucoup de douceur, et remercia en termes pleins d’affection son Parlement du zèle qu'il montroit pour sa personne et pour la seureté du royaume. Quant au danger qu'il y avoit à restablir les Jésuites, il témoigna s’en mettre fort peu en peine, et réfuta sans aigreur les raisons alléguées à ce subject. Il dit qu'il avoit meurement réfléchi sur cette affaire, et qu'il s’étoit enfin déterminé à rappeler la Société, bannie du royaume ; qu’il espéroit que, plus on l’avoit jugée criminelle dans le temps, plus elle s’efforceroit d'être fidèle après son rappel ; que, pour le péril qu'on se figuroit, il s’en rendoit garant; qu'il en avoit déjà bravé de plus grands par la grâce de Dieu, : et qu'il vouloit que tout le monde fût en repos par rapport à celui-ci ; qu'il veilloit au salut de tous ses subjects ; qu’il tenoit conseil pour eux tous; qu’une vie aussi traversée que la sienne lui avoit donné assez d'expérience

pour être en état d'en faire des leçous aux plus habiles

de son royaume : ainsi, qu'ils pouvoient se reposer sur lui du soin de sa personne et de l’État, et que ce n’étoit que poür le salut des autres qu’il vouloit se conserver lui-même. Il finit comme il avoit commencé, et il re-

.mercia encore une fois le Parlement de son zèle et de

son affection.

» J'ai été témoin, ajoute de Thou, de ces discours, avec beaucoup d’autres personnes, et je me suis étudié à en donner ici un extrait fidèle, pour faire voir la faulseté de la relation italienne! publiée, un an aprés, à

£ L'historien Matthieu met dans la bouche de Henri IV un dis-

cours dans lequel il s'attache à réfuter tous les points de la harangue du président de Harlai. Ce discours est calqué sur un autre qui fut connu d’abord en Italie et qui parut pour la première fois dans une localité où les Jésuites étaient les maîtres,

DES JÉSUITES. 345 » T'ournon, en Vivarais, relation où l’on a inséré bien » des traicts injurieux au Parlement, dont aucun ne sortit » alors de la bouche de ce bon prince, et où, sur des » bruits populaires, on lui fait dire des choses puériles et » des pointes misérables pour répondre à certaines choses » auxquèlles Harlai n’avoit pas pensé. »

Après les fêtes de Noël, le Parlement s’assembla de nouveau pour délibérer sur l’édit, et décida qu'avant de se conformer à la volonté du roi, on proposerait des modifications. On les rédigea et on les envoya à la cour. Le conseil en délibéra ; après son rapport, le roi envoya de Maisse au Parlement pour l’avertir que les modifications étaient rejetées et qu'il entendait être obé1. Le

à Tournon, en Vivarais, un an seulement après l’enregistrement de l’édit. Ni Pierre de l'Estoile, ni Palma-Cayet n’ont fait mention de ce discours. Dupleix, assez mauvais historien, est le seul qui l’ait admis comme authentique. C'est à tort que le Père Daniel et son commentateur ont prétendu qu’il faisait partie des Mémoires d'Etat de Villeroy. C’est Dumesuil-Bazire qui la mis à la suite de ces Mémoires avec Peaneonp d’autres pièces qui n'en font point partie. Le président de Thou, comme on le voit dans le Corps. de l’histoire, s'inscrit en faux contre cette pièce, et son témoignage est d’un grand poids, puisqu'il assista aux remontrances. Nous ne comprenons pas qu’un historien moderne de la sl de Jésus (Crétineau-Joly, Histoire de la Compagnie de Jésus, t. 3, p. 51, note) ait osé dire que de Thou a entendu prononcer ce faux discours, qu’il admet comme le Père Daniel, quand ce grave historien nie positivement son authenticité. Ce discours, - qu'on attribue à Henri IV, est tout à fait er contradiction avec le caractère qu, on lui CON nait. Il est facile d’y reconnaître un rhéteur qui s’est efforcé d’amplifier les quelques paroles prononcées par ce roi en faveur de la Compagnie. Le Jésuite annotateur du - Père Daniel (t. 12, p. 461,-édit. in-4° de 1756) avoue que, dans l'analyse que donne de Thou du discours du roi, on n'aperçoit aucun des traits qui se trouvent dans le discours en question. M. Crétineau-Joly , qui prétend que de Thou a entendu ce faux discours, prétend de plus que, loin d’en nier l'authenticité, il le confirme par l'analyse qu'il en donne. Le lecteur peut apprécier la bonne foi qui a inspiré ces deux assertions.

346 HISTOIRE Parlement se décida enfin, le 2 janvier 1604, à enregistrer l’édit.

Les Jésuites ne jouirent pas € en paix de jeu triomphe. Jusqu'à la fin du règne d'Henri IV, il y eut entre eux et leurs adversaires une polémique des plus vives. Henri IV choisit le Père Coton pour rester auprès de lui en qualité d'ôtage de toute sa Compagnie, et bientôt ce Jésuite, aussi habile que complaisant, devint le confesseur du roi, son prédicateur de prédilection. Coton était toujours à la sulte du roi. On fit courir alors le quatrain suivant :

Autant que le roy fait de pas, Le Père Coton l'accompagne ; Mais le bon roy ne songe pas Que fin Coton vient d'Espaigne.

Coton usa d’abord de son influence pour faire démolir la fameuse pyramide élevée sur l'emplacement de la maison de Jean Châtel, et sur laquelle on avait gravé l'arrêt rendu contre les Jésuites. Comme on désespéra d'obtenir du Parlement un arrêt pour cette démolition, on se servit de l'autorité du roi et on la fit disparaître sans autre forme de procès. Le Père Coton n’usa pas toujours de son crédit avec discrétion; il se fit des ennemis : un soir, il fut attaqué lorsqu'il sortait du palais, et l’on fit bientôt courir dans tout Paris le Grimoire du Père Coton, qui servit de devis et entretien ordinaire aux compaignies. On donnait ce nom de grimoire à une suite de soixante et onze questions extraordinaires que ce Jésuite avait écrites pour les adresser à une pauvre fille nommée Adrienne Dufresne, que l’on disait possédée du démon.

Coton se flatta de faire désemparer l'esprit immonde ; mais, auparavant, 1l voulut profiter de ses lumières pour s’éclairer sur plusieurs articles qu'il désespérait de pouvoir connaître autrement que par ce moyen. Il dressa à

DES JÉSUITÉS. 3471 cèt effet une liste, qu'il laissa par mégarde dans un livre d’exorcismes qu'il avait emprunté. Elle était écrite de sa * main. Entre autres choses, il demandait à Adrienne ou au malin esprit de lui dire ce que Dieu voulait bien qu’il sût sur le roi régnant, sur le séjour que lui Coton faisait à la cour, sur ses remontrances publiques et particulières, sur sa demeure chez les Jésuites, sur la confession générale du roi régnant, sur la guerre contre les Espagnols

et les hérétiques, sur les moyens à prendre pour RARUOREE efficacement. |

Il demandait encore bien d'autre choses curieuses , dans l'intérêt de la Compagnie de Jésus, de l'Église, de lui-même, de quelques particuliers, et sur une femmêe qu'il aimait.

Cette Liste fort peu édifiante étant divulguée, les uns lancèrent contre le Père Coton les sarcasmes les plus piquants ; d’autres le condamnaient sérieusement de ce qu'il s'était adressé au père du mensonge pour connaître la vérité, et se sentaient disposés à croire au reproche que l’on adressait aux Jésuites, de se livrer à la magie dans l’intérêt de leur Compagnie. Le roi fut mécontent du Père Coton et de l’indiscrétion de ceux qui répandirent des copies du fameux grimotre. Comme il espérait profiter de l'activité et de l’habileté de son confesseur, il n’eût pas voulu le voir discrédité aux yeux du public; c’est pourquoi il affecta toujours d’attacher fort peu d'importance à la liste qui faisait tant de bruit. Mais ce grimoire n’en fut pas moins reçu du public avec joie, à cause de la haine que l’on portait généralement aux Jésuites, et qu’ils augmentèrent eux-mêmes par la publication de plusieurs ouvrages. Tel: était l’Amphitheatrum honoris', qui, sous

1Le Père Alegambe, dans sa Bibliothèque de la Compagnie de

348 .HISTOIRÉ une apparence barbare et énigmatique, n'était propre qu'à rallumer les fureurs de la Ligue. |

Mais les Jésuites et leurs œuvres étaient l’objet de satires. sanglantes ; la démolition de la pyramide surtout inspira certains écrits qui renouvelaient contre eux les. plus atroces accusations. Un auteur personnifia la pyramide elle-même, et lui faisait dire qu’elle ne se plaignait pas de son sort, puisque, si la justice l'avait fait élever, elle n’était détruite que par la clémence et la miséricorde. Dans un autre écrit, on disait au roi que ce n'était pas assez d'avoir détruit ce monument pour abolir la mémoire du crime de Châtel; qu'il devait, en outre, rétablir la dent que le couteau de l'assassin lui avait cassée.

Le Père Coton ne fut pas épargné dans les nombreuses épis igrammes qui furent alors publiées.

* Sous le rapport des mœurs, il n'était pas irréprochable : * disait bien à un seigneur de la cour que depuis vingtdeux ans il n'avait pas commis de péché mortel, mais il n'en écrivait pas moins des lettres amoureuses à la demoiselle de Clarensac, de Nîmes. Dans une de ces lettres, dont l'original tomba entre des mains peu amies des désuites, on lisait : « J'espère vous voir bientost pour vous » payer le principal et les apports de mon absence : l’af- » fection que je vous porte est telle que je ne me promets » point d'avoir en paradis une joie accomplie, si je ne » VOUS y (rouve. »

. Le Père Coton avait adressé certaines questions 4 sa possédée Adrienne Dufresne à propos de cette demoiselle.

Parmi les écrits publiés contre les Jésuites, deux surtout méritent d'être cités : le Franc et véritable discours,

Jésus, attribue ce livre à Bernascius, Jésuite belge; d’autres l'ont attribué au Jésuite Scribanius.

DÉS JÉSUITES. 319 du cèlébre Antoine Arnauld, et le Cutéchisme des Jé- ‘suites, d'Étienne Pasquier. *

Antoine Arnauld, qui avait tant contribué à l'expulsion des Jésuites par son plaidoyer, essaya de détourner Henri EV de les rétablir. Ce fut dans ce but qu'il publia, en 1602, son Franc et véritable discours. Arnauld savait que Henri IV n’aimait pas les Jésuites; qu'il ne se faisait aucune 1Îlusion sur leurs antécédents à son égard; qu'il les voyait avec peine devancer l’édit de leur rétablissement en s’établissant en plusieurs villes sans autorisation, malgré la promesse qu'ils faisaient de respecter son autorité ‘; qu'il avait surpris, dans la conjuration du maréchal de Biron un jésuite nommé Alexandre qui avait conseillé à Philippe IT d'Espagne de s'unir aux Protestants contre Henri IV. Il put donc espérer de le détourner du dessein qu'il avait conçu à regret de rétablir les Jésuites, et il lui adressa dans ce but le Franc et FA EE discours.

Arnauld commence par rendre justice aux Jésuites sur leurs travaux théologiques pour la défense de l'Église, mais il nie qu on leur doive de grandes obligations pour l'instruction de la jeunesse. « Tout bien balancé, ditl, ils » ont plus nui que profité aux lettres; et en voici la rai- » son en un mot. Auparavant qu'ils fussent venus en » France, tous les beaux esprits, tous les enfants de bon » lieu étudioient en l’Université de Paris, où il y avoit tou- » jours vingt ou trente mille escholiers, tant françois » qu'étrangers. Cette grande multitude y attiroit tous les

1 Lettre de Henri IV au cardinal d'Ossat, en date du f* mai 4601 ; lettre du 24 mai 1691 à de Beaumont, ambassadeur d’Angleterre.

Pièces du procès du maréchal de Biron, déposition du baron de Lux.

350 HISTOIRE | » plus doctes et plus célèbres hommes de l’Europe, soit » pour paroistre, soit pour profiter. Les places de lecteurs » publics, instituées par le roy François [er, étoient recher- » chées et retenues dix ans auparavant par les lumières des » lettres. En la seule salle de Cambrai ‘ se faisoient lors de » plus belles et plus doctes leçons en un mois, que depuis » par toute l’Université en un an, compris les Jésuites qui » ont trouvé moyen de s'établir petit à petit en toutes les » meilleures villes de royaume, et en ce faisant, ont coupé » les sources d’où venoit cette grande multitude d’escho- » liers ; et par mesme moyen, ont fait cesser un autre grand » bien qui advenoit à la jeunesse étudiante à Paris, la- » quelle se civilisojt davantage en la langue françoise et » AUX MŒUrS, et en affection envers le général de l'État, » qu'elle n’a fait depuis, ne sortant point des provinces. » Arnauld remarque ensuite que les Jésuites, malgré le : grand nombre de leurs élèves, ne pouvaient citer un homme vraiment distingué sorti de leurs classes, au point qu'ils n'avaient pas pu trouver un avocat capable de les défendre, parmi ceux qu'ils avaient instruits. Dans leur Compagnie, on ne remarquait non plus aucun homme éminent, excepté pour la théologie, Encore, sous ce rapport, leur ultramontanisme rendait-il leur science dangereuse. On en avait vu la preuve sous la Ligue, lorsque leurs écoliers eurent obtenu la majorité en Sorbonne. Arnauld s'étend sur l’ultramontanisme des Jésuites. Il cite Bellarmin et l'ouvrage publié par les Jésuites contre son plaidoyer sous le titre de : La vérité défendue contre le plaidoyer d'Antoine Arnauld. I] fait voir que les attentats commis sur la personne de Henri IV ne sont que la conséquence de la doctrine ultramontaine, et que les Jésuites

1 Collége de la place Cambrai ou de France, à Paris.

les ont conseillés et inspirés. Le dévouement de leur Compagnie au rol d'Espagne les rendra toujours dangereux. Ils auront constamment la volonté de tuer le roi, et, à la fin ils réussiront. La mauvaise volonté ne manque jamais au J'ésuite, dit Arnauld, et le pouvoir de mal faire ne leur défaudra point. Laissez-vous enjôler, ajoute-t-il, comme autrefois Jules César par ses adversaires, ils ne vous épargneront non plus. C'est en vain que le roi se fierait en sa puissance ; les Jésuites rétablis recommenceraient aussitôt leurs intrigues; ils font de belles promesses, offrent des cautions, mais 1ls ne-tiendront rien, et poursuivront leur but, celui de nuire à la France au profit de l'Espagne.

Tel est en abrégé le fameux discours d’Arnauld. Il était trop vrai pour ne pas exciter les colères des Jésuites contre lui. La correspondance intime de Henri IV atieste qu’il pensait comme le célèbre écrivain sur tous les points; mais la politique et la crainte emportèrent sur la raison. Il crut gagner les Jésuites par la bonté et la reconnaissance, et voulut croire, du moins en apparence, aux Àpo-

logies que les Pères Fonton-du-Duc et Richeome publièrent en faveur de la Compagnie. Dans ces pièces, on niait avec une effronterie incroyable les faits les mieux prouvés; et l'hypocrisie la plus raffinée parvenait à à donner quel- que apparence vraisemblable aux explications de certains “actes qu'on ne pouvait nier absolument.

Le Franc et véritable discours était surtout dirigé contre ces apologies. |

Arnauld y répondit victorieusement à Richeome. Ce fut aussi sans doute l'audace et l'hypocrisie de cet apologiste intéressé qui inspirèrent à Étienne Pasquier son fameux Catéchisme. Pasquier était connu comme adversaire des Jésuites, depuis son plaidoyer contre eux. De simple avocat, il était devenu conseiller, puis avocat gé-

352 HISTOIRE néral à la Chambre des comptes. C'était un des plus savants hommes de son temps. Il plaida longtemps au Parlement avec un très grand succès. Les causes les plus importantes lui étaient confiées ; ses Recherches sur l'histoire de France attestent son savoir et l’élégante originalité de son style. Les Jésuites l'ont diffamé autant qu'ils ont pu. On comprend pourquoi. Les Pères Scribanius, Lafon, Richeome et Félix de la Grâce ne lui épargnèrent aucune insulte. Parmi les œuvres de Pasquier on trouve, comme parmi celles d'un trop grand nombre de littérateurs, des productions répréhensibles du côté des mœurs. Elles nous semblent aujourd’hui de la plus grande immoralité, mais elles n'étaient que légères dans un siècle où les plus saints personnages se servaient d'expressions que personne aujourd'hui n’oserait prononcer. Les Jésuites -exploitèrent non-seulement ces productions, au profit de leur haine, mais tout ce qu'écrivit Pasquier. L'auteur des Recherches est resté célèbre ; ses ennemis sont connus à peine de nom par les érudits. | Lorsque Pasquier eut publié, en 1602, son Catéchisme, la haine des Jésuites n’eut plus de bornes. On conçoit qu'il dût en être ainsi, lorsqu'on jette un coup d'œil sur cet ouvrage. Leur histoire y est retracée, leurs intrigues y sont dévoilées avec tant d'esprit et de véracité, que l’on pouvait considérer cet ouvrage comme un coup de massue pour la Compagnie. | | Pour donner une idée du style de Pasquier et de la manière dont 1l procède, nous citerons ce chapitre intitulé : « Que la libéralité capricieuse du Jésuite en l'ins- » titution de la jeunesse a ruiné l'Université de Paris : « Je veux être plus charitable envers eus qu'ils ne » sont en notre endroit. Ne leur envions point le bien » qu'ils gagnent sur leurs nouveaux hostes. Si tant est que,

par leurs lectures, ils nous aient produit plusieurs braves hommes, pour la conduite de notre royaulme. Je » vous supplie, dites-moi, Messieurs, si vos enfants » que leur avez baillés à instruire, ont rapporté quelque » avantage surleurs compaignons au faict des lectures, ou » bien des charges publicques ? Trouvez-vous aux cours » Souveraines quelques présidents ou conseillers marqués » à la Jésuite qui aient le devant des aultres ? Non seule- » mentje ne le vois, mais au contraire, ou du tout il n'y » en à nuls qui y entrent, ou s’il y en a, c’est en petit » nombre ; auxquels vous ne remarquerez encore que des

» humeurs sombres, mornes, et n'aucunement assorta- » bles avec le public. Aux autres collèges, en les nourris- » sant, non avec chimagrées fantasques, ains gaillardise » d'esprit, en notre religion ancienne, on les dispose à » toutes charges, tant politiques qu'ecclésiastiques. Aux » Jésuites ils n'ont d'autre but que d'accroître leur répu- » blique : c'est pourquoi {afin de ne mentir point) leur » école produit certains personnages de marque, d'autant » qu'ils trient l'élite de leurs écoliers. Ce sont ceux les- » quels, pendantleur jeunesse subornés par leurs anciens, » furent pris à la pipée, esquels ne se peut éteindre avec » l’âge le feu naturel qui étoit en eux. Au demeurant nuls : » pour la commodité du public.

» Et vraiment il falloit bien que Dieu nous eût ébloui » les yeux, quand premièrement nous permîmes aux Jésuites, non seulement de lire, ains de lire gratuitement; » et que ne nous avisämes que l’offrande qu'ils faisoient à l'Université de Paris étoit comme le cheval artificiel, » que les Grecs disoient avoir fait, pour l'offrir au Palla- » dium, simulacre de la déesse Pallas, qui étoit dans » Troye. Cheval toutefois qui dans soi portoit la ruyne et » la destruction de la ville. Ainsy nous en est-il pris de nos

KA

» Jésuites, lesquels feignants de présenter à la Pallas de » notre France dedans Paris, leur collège, ils ont ruiné » notre grande Université. Génération de vipères, qui sou- » dain qu'ils furent éclos, firent ainsi mourir leur mère. » Car plus grande qualité n’avoient Ignace et ses neuf com- » paignons, quand ils se présentèrent au pape Paul, que de » maîtres ès-arts en l'Université de Paris, comme naguère » je disois. Mais où avions-nous les yeux, d'estimer queceux » qui par leurs vœux faisoient profession de pauvreté, tant » en général que particulier, voulussent ou pussent exercer » une libéralité digne d'un monarque, qui étoit d'enseigner » les lettres sans rien prendre? Auparavant leur venue, l’U- » niversité florissante étoitau général aborddela plusgrande » partie des nations de l'Europe; ce que nous pouvons re- » marquer tant par les anciennes quatre grandes écoles, » quisont en la rue au Fouarre, que par les procureurs » des nations près du recteur , car il y à une école et un » procureur de la nation germanique, sous laquelle étoit s comprises l'anglaise, l'écossaise et autres. Parloit-on de » cette Université? on disoit que les bonnes lettres étoient » venues fondre de la ville d'Athènes à Rome, et de Rome » dans Paris. Les enfants des bonnes maisons de la France, » où dès leurs commencements y étoient amenés pour » apprendre, ou s'ils faisoient leurs premières études aux » autres villes, tant y a qu’enfin leur général rendez-vous » étoit dans Paris, pour y recevoir l’accomplissement de » leur doctrine. Les principaux logeoïent dedans leurs » collèges les écoliers qu’ils appeloient pensionnaires, » avec pensions modestes ; et des étrangérs prenoient pour » leur droit de porter un ou deux sols pour le plus. Les » régents recevoient quelques gratifications de leurs audi- » teurs, qu ils appeloient Lendits, de l’un plus, de l’autre » moins, à la volonté de leurs parents ; car nul n’y étoit

» obligé que par une honte, qu'il contractoit en soi, par » l’honnête libéralité de ses compagnons, et d'action pour » cet effet. Le régent n’en avoit aucune contre eux. Et en- » core le conduisoit cela avec telle modestie, que les ré- » gents ayant bien sué et travaillé après leurs enfants, ils » leur devoient un jour pour les festoyer en un jardin, où » ilsramenoient en usage l’ancienne liberté que les maîtres » exerçoient dans Rome envers leurs valets aux jours des » Saturnales. On ne peut dire qu’en toutes ces procédures » il y eût un seul brin d'avarice. Aussi ne vites-vous » jamais ni principaux ni régents s'être grandement en- » richis en biens. Et néanmoins, chacun étudioit à qui » mieux, non à autre intention que de s'enrichir d'une » belle renommée, pour être en ses leçons entouré d’une » grande fréquence d’écoliers ; comme aussi n’y a-t-1l plus » grand esperon de bien faire que l'honneur. Les princi- » paux combattoient, à l’envi l’un de l’autre, à qui auroit » les meilleurs régents, pour emporter le dessus, et ainsi » reluisoit l'Université de Paris par tout; mais soudain » qu'il fut, non permis ains toléré, aux Jésuites d'ouvrir » leurs boutiques, toute cette noble ambition s’évanouit » en fumée. Ils se disoient protecteurs de la religion ca- » tholique. Au moyen de quoi les pères, qui ne voyoient » que de la longueur de leur nez, y envoyoient leurs en- » fants pour y demeurer; les écoliers non confirmés » étoient bien aises de sauver leurs portes, leurs Lendits, . » leurs chandelles ; et ainsi leur collège s’enflant, ces libé-

» raux Jésuités commencèrent de prendre, pour la pen-

» sion de leurs écoliers, deux et trois fois plus qu'on ne

» prenoit aux autres collèges ; chose que les pères infa-

» tués ne leur denioient. Par ainsi se ralentit peu à peu

» aux autres régents et lecteurs de l'Université l'envie de

.»se mettre sur la montre comme auparavant. Ce fut

comme la ratelle en nous, laquelle ne se peut accroître » qu'à la diminution des autres parties de notre corps. Aussi l'accroissement du Jésuite par son artifice indu, » fut la ruine de | Université de Paris, laquelle, grâce à » Dieu, se remet aujourd'hui sus, depuis l'arrêt de la cour » de Parlement de l'an 1594. Mais qu'est-il advenu de » tout ceci? Les principaux et régents, au milieu de leur » noble avarice, sont demeurés pauvres; et les Jésuites, au » milieu de leur libéralité capricieuse, se sont faits très » riches. Et c’est ce que Monsieur du Mesnil, avocat gé- » néral du roi, dit sagement à Versoris ; et Pasquier, comd muniquant de la cause des Jésuites et de l'Université, * au parquet des gens du roi: T'imeo Danaos et dona fe- » rentes. Je vois que le Jésuite Mitis, en sa requête pré- » sentée au roi, dit que dans Rome, notre saint père le »* pape leur a commis l'instruction de toute la noblesse et » jeunesse romaine, revenant à deux mille écoliers et de » cinq séminaires de jeunes gens romains, grecs, anglais, allemands, hongrois ; nous n'envierons point ce grand heur ni à Rome ni à l'Italie, et moins encore aux Jé- » suites, l'y trouvant bien. Permis à eux d'être tout-à-fait » [taliens, moyennant qu’ils déguerpissent notre France, »-et nous laissent vivre en repos. »

La mort de Pasquier, arrivée en 1615, ne désarma pas les Jésuites. Cet honorable magistrat était mort dans les sentiments les plus chrétiens; les doctes Sainte-Marthe le jugèrent digne des plus grands éloges. Le Père Garasse n'en publia pas moins contre lui trois libelles diffamatoires. C'était une lâcheté, mais le Jésuite aimait mieux s’escrimer contre un mort que contre un écrivain spirituel et malin, qui eût pu le confondre et le couvrir de ridicule. Les Jésuites font le plus grand cas de l'esprit et de la science du Père Garasse. On lit dans la Bibliothèque de

DES JÉSUITES. 397 leurs écrivains qu'il était plus aimable qu'on ne peut dire, par son humilité, sa modestie, sa douceur et toutes les autres vertus. Nous aurons plus tard à examiner ses écrits théologiques et ses autres ouvrages. Quant à ses pamphlets contre Pasquier, ils donnent de lui une toute autre idée que la Bibliothèque des écrivains jésuites. Ils’attaqua au livre le plus sérieux du célèbre écrivain par ses Recherches des Recherches d'Estienne Pasquier. Toutes les grossièretés imaginables sont entassées dans ce libelle. IT le commence par une épître à feu M° Estienne Pasquier la part où il sera. « N'ayant jamais su recognoître, dit-il, l'air de » votre religion, je n'ai pas su la route et le chemin que » vous avez tenus au départ de cette vie, et pour ainsy » Suis-je contraint de vous écrire à l’aventure et adresser » ce paquet /a part où vous serez. » I] prétend être obligé de défendre contre Pasquier « l'honneur de nos rois, dit-il, » auxquels je dois mon honneur et ma vie. » Cette déclaration était édifiante dans la bouche d'un Jésuite. On comprend pourquoi il la fit.

L'ouvrage de Garasse est divisé en cinq livres, qu'il intitule : le Médisant; l'Impertinent; l'Ignorant; le Libertin (c'est-à-dire le Libre-penseur); le Glorieux. Sous ces divers titres, il groupe tout ce qu'il croyait avoir à reprocher à Estienne Pasquier. Nous ne le suivrons pas à travers toutes ses puérilités. Les Recherches de Pasquier sont restées un des livres les plus curieux sur l'histoire de France. Le style original de l’auteur n'a rien perdu de son attrait, et les critiques de Garasse n’ont pu lui nuire dans l'esprit de ceux qui aiment la science et le style. Du reste, Garasse n'a donné dans son livre que des preuves de son ignorance de l'histoire de France; l'injure est sa ressource habituelle contre son adversaire.

Les fils d'Estienne Pasquier répondirent à Garasse par un

livre intitulé : Defense pour Estienne Pasquier, vivant, conseiller du roy et son advocat général en la chambre des comptes de Paris, contre les impostures et calomnies de Francois Garasse. Ils firent précéder cet ouvrage d’une épiître 4 François Garasse en quelque lieu qu’il puisse être. Ils lui reprochent de consacrer chaque année à une nouvelle production contre leur père et citent en particulier : les Recherches des recherches; la Doctrine curieuse et l’Apologie. Ils ne lui auraient pas répondu s’il se fût contenté d'amonceler des chkarretées d'injures contre un homme dont la vertu et la probité étaient au dessus de ses atteintes ; mais comme, dans sa fureur de calomnie, il s'était attaqué aux sentiments religieux de Pasquier, qu'il avait jugé à propos de placer parmi les athéistes et même les damnés, ils lui déclarent qu'ils vont aborder ses œuvres et lui dire ce qu'ils en pensent. Ils divisent leur ouvrage en cinq hvres, qu'ils intitulent : le Bouffon; l'Imposteur; le Pédant; l'Injurieux; l'Impie. Sous ces divers titres, ils groupèrent des passages des livres du Père Garasse, et le payèrent ainsi, avec intérêts, de ses accusations contre leur père. Dans le livre intitulé l'Injurieux, les fils de Pasquier ont eu l’idée de mettre par ordre alphabétique les injures adressées à leur père par Garasse *.

1 Voici quelques articles de ce singulier catalogue :

Athée et libertin, —A l'esprit porté à la débauche, —A une démangeaison de libertinage, — Abandonné à raconter mensonges sales et puants, — Avocat licencieux, — Assassin, — Assiste à la messe à laquelle il ne croit point, — Asinus fortis, —Ane, —Aussi sage qu'un veau, — Avale les chameaux avec leur bosse et crache les moucherons, — L’Antechrist parle par sa bouche.

Bouche (sa) est la gueule de l’Averne, le brou de saint Patrice et la caverne du Mont-Gibel, — Boucher, — Barbare inhumain,— Bête, bavard et ignorant, — Battu plein de battologie, — Barbier ignorant, — Beau comme un singe.

On ne peut rien lire de plus dégoûtant. Les pamphlets

du Père Garasse contre Pasquier resteront comme le type de l’insolence brutale et de la plus honteuse colère.

Calomniateur,—Corbeau de médisance, — Catholique libertin, — Criard, — Chrétien sans religion, — Cheval.

Déréglé en ses humeurs, — Dévoyé de cervelle, — Docteur Bredouille. R

Extravagant, — Excellentissime marguillier de Saint-Nicolas, — Étourdi, — Esprit mécanique, indigne et roturier ; maupiteux, sanguinaire, en bave, gangreneux, démanché Esprit d’ escarbot.

Famélique de toutes les vilaines rapsodies et vieilles charognes de calomnies qu’il trouve dans les égouts des romans, — Faiseur de gros bouquins, — Fait du veau, de l’oison et du singe pour grossir ses bouquins, — Farceur.

Gourmand comme la bête de Matreas, — Grue, — Gausseur huguenot, — Grossier, — Grosse bête.

Hermaphrodite, — Hargneux.

Ignorant, —Indiscret, — Insolent, — Inepte.

Libertin, — Laide géniture.

Ministre de Genève, —Mägistrat en la république des mensonges puants, sales et insupportables, — Marguillier huguenot, — Marmiteux et maupiteux, — Méchant en intention.

Net comme un sal linge, — Niais.

Outre-cuidé et téméraire.

Pire que huguenot, —Pédant, pédantifique, pédantifiant et pédantifié, par tous les cas et modes, — Pédant, pédantissime, — Pensionnaire de Genève, — Payen furieux et dénaturé.

Quoniambec et roi de Calecut.

Rhabilleur de proverbes, — Racledenare, — Rebarbatif et renfrogné, — Rechercheur de niaiseries,— Réfractaire, — Ramasseur de coquilles, — Superstitieux, — Schismatique, — Scandaleux, — Sot insupportable.

Théologien suranné, — Tiercelet de ministre ,—Traître domestique, —Thersite en laideur.

Vieillard hargneux et radoteux, — Veau, — Vilain, — Vieillard amoureux, — Venimeux, — Vergogneux, — Vieux perroquet, — Vieux boucher.

Nous n'avons donné que la plus petite partie des injures dont les enfants de Pasquier firent le catalogue, et ils déclarent n’avoir donné eux-mêmes qu'à peu près une partie des injures et des calomnies de l'adversaire de leur père. Ne peut-on pas en conclure avec eux que la cervelle de ce Jésuite était une véritable écurie d'Augias ?

HI

Progrès des Jésuites en France.—Leur, audace va croissant.—Ils font cen surer à Rome les ouvrages et les actes qui leur sont contraires. — Ravaillac assassine Henri IV.—Les Jésuites ont-ils été ses complices ?—Faits certains qui les compromettent.—Leur influence pendant la régence de Marie de Médicis.—Leur politique intronisée.—Le bruit public les désigne comme assassins de Henri IV. — Accusations formulées contre eux. —. Vrais sentiments de Henri pour eux.—$Ses recommandations à Marie de Médicis. — Doctrine du tyrannicide enseignée par les Jésuites. — Elle est condamnée par la Faculté de théologie. —Ouvrage de Mariana condamné au feu par le Parlement. — Vive polémique au sujet des Jésuites. — Le Père Coton veut bien répondre aux attaques, mais il demande que la réplique soit.-interdite.— Lettre déclaratoire du Père Coton —Argument du comte de Soissons en faveur des Jésuites. — Procès des Jésuites et de l'Université.—On cherche à l’étouffer.—Ouvrage de Bellarmin condamné par le Parlement. — Procès repris à la requête de Richer, syndic de la

‘Faculté de théologie. — Plaidoyers de La Martellière et de Montholon. — Les quatre articles de Servin. — Les Jésuites gallicans. — Richer opposé aux Jésuites. — 11 est persécuté et déposé du syndicat de la Faculté. — Etats de 1613.—Lutte entre le Tiers-État et la chambre ecclésiastique à propos des Jésuites et du tyrannicide. — Livre du Jésuite Becan,—Marie de Médicis s’oppose à ce qu'il soit censuré par la Faculté de théologie.— La chambre ecclésiastique se déclare pour les Jésuites.—L’Assemblée du ciergé de 1614 l’imite.— Réaction contre les Jésuites.— Libelles.— L'anti- Coton.— Réponses des Jésuites.— Richelieu, ministre. — 11 abandonne la politique de la régente et des Jésuites.— Pamphlets des Jésuites contre lui.— [Is sont condamnés par le Parlement et la Faculté de théologie.— L'Assemblée du clergé censure ces libelles.—Une partie de l'Assemblée, dévouée aux Jésuites, attaque cette censure après la séparation de l'assemblée générale. — Lettres entre cette fraction dévouée aux Jésuites et le Parlement.—La cour interpose son autorité pour arrêter cette lutte.— Apologie des Jésuites par le cardinal de la Rochefoucault réfutée par Richer.—Amis et ennemis des Jésuites.— Ce qui leur faisait des ennemis d'après Richelieu. — Un livre du Père Santarelli condamné par le Parlement. — Encore les Jésuites gallicans. — Agitation au sein de la Faculté de théologie à propos du livre de Santarelli. — Intrigues des Jésuites.— Le Général des Jésuites faussaire. — Le livre censuré. — Opposition de quelques docteurs à la censure. — La cour intervient en faveur des Jésuites.—Injustice et violence. — Condamnation de la Somme théologique du Père Garasse.— Thèse de Testefort.— Nouvelles agitations. —Le roi intervient, pour être agréable au pape, et évoque à son conseil les discussions gallicanes et ultramontaines. — La force est le grand argument des Jésuites. — Attentat contre la vie de Louis XHII commis à l'instigation des Jésuites. — Louis XII ne veut voir là qu’un crime isolé. —Il protège les Jésuites, qui se font un parti puissant à la cour. — Mort d'Aquaviva. — Mutio-Vitelleschi élu général. — Etat de la Compagnie. — Décrets de la Congrégation générale.—Le népotisme et le commerce défendus aux Jésuites.— Histoire de la canonisation de saint Ignace de Loyola. — Sa béatification. — Discours prononcés à cette occasion. — Le Père Solier en publie trois qui sont censurés par la Scrhonne. — Nom-

. breux miracles d’Ignace inventés tout exprès pour la canonisation.— Ignace et François Xavier canonisés.—Mort de Bellarmin. — Les Jésuites essaient de lui faire décerner le titre de Saint et celui de Docteur immaculé, pour l'opposer à saint Thomas appelé Docteur angélique. — Is échouent.—Influence des Jésuites à Rome. — Sa véritable cause, — Leur

DES JÉSUITES. 301 politique.—Leur prospérité. — Circulaire de Mutio-Vitelleschi pour la célébration de l'année séculaire de la fondation de la Compagnie. — Productions littéraires des Jésuites à la gloire de leur Compagnie.—L'Imago primi sæculi, sa valeur historique et littéraire.

En France!, les Jésuites faisaient chaque jour de nouveaux progrès par la protection de Henri IV. Ce prince ne se faisait pas illusion sur les tendances de leur Compagnie, mais il se laissait persuader par le Père Coton qu'elle lui serait reconnaissante de ses bienfaits, et qu’elle aurait pour lui le même dévouement que pour le roi d'Espagne, s'il la protégeait. Trois noviciais, une maison professe,

de nombreux colléges s’établirent rapidement en diffé-

rentes villes de France. Henri envoya des J ésuites au Canada, que l’on venait de découvrir, et négocia leur entrée sur les terres du Sultan. En 1608, il les établit dans le

Béarn, malgré le Parlement, qui voyait dans cette mesure

une source de luttes, car cette province était toute peuplée de protestants.

‘ Preuves de ce chapitre, outre les documents authentiques insérés dans le récit : 4 “ De Thou,. Histoire universelle ;

Palma-Cayet, Chronologie septenaire ; :

Procès-verbaux des assemblées du clergé de France ;

D'Argentré, Collect. judic.;

Registre-Journal de Pierre de l’Estoile ;

Legrain, Décades de Henri le Grand ;

Mercure françois ;

Mémoires de Sully ; de Richelieu ; du maréchal d'Estrées;

Bossuet, Défense de la déclaration du clergé de France;

Vie et œuvres de Richer;

Histoire de la Compagnie de Jésus, par Jouvency : et continuation de cet ouvrage par le Père Cordara :

Mémoires chronologiques, par le J ésuite d'Avrigny ;

Ellies Du Pin, Histoire ecclésiastique du xvir° siècle;

Négociations du nonce Spada (manuscrit de la Bibliothèque impériale) ;

Journal de Saint-Amour.

Le succès enivra les Jésuites. Ils parvinrent à faire censurer à Rome le plaidoyer d'Antoine Arnauld contre eux, l'arrêt du Parlement contre Jean Châtel, et même le magnifique monument historique élevé par de Thou sous le titre d’Aistoire universelle. Les sentiments chrétiens de l’auteur, son talent supérieur, sa rigide impartialité, ne purent le garantir d’une censure, ear il n’aimait pas les Jésuites : 1l osait croire qu’il valait mieux employer contre les protestants la douceur évangélique que les bûchers de l'Inquisition ; il pensait que la puissance, même spirituelle du pape, devait être réglée par la loi, et que sa parole n'était pas toujours infailliblement, comme celle de Dieu, l'organe de la vérité et du droit. On lit dans les Mémoires du célèbre historien que Bellarmin ne trouva aucune proposition à censurer dans l'Histoire universelle. Il est vrai que ce cardinal Jésuite n’était pas toujours de l'avis de ses confrères, et qu’il fut lui-même censuré pour n'avoir pas élevé assez haut la puissance du pape sur les choses temporelles, et pour avoir mis des conditions rigoureuses à l'exercice de sa puissance spirituelle.

Les Jésuites de France étaient plus ultramontains que Bellarmin, ou plutôt ils feignaient de l'être, ce qui n’empêchait pas le Père Coton de faire le gallican à l’occasion. Au lieu d'attaquer les vices monstrueux dont la cour offrait l'exemple, Coton et ses confrères, qui occupaient presque toutes les chaires de Paris, se contentaient d’attaquer avec exagération le calvinisme, et de changer en lutte violente ce qui n'aurait dû être qu'une controverse chrétienne. Chaque jour, on publiait de part et d'autre des quohbets* ou des pamphlets où le mensonge et l’insolence

1 Parmi ces quolibets, nous remarquons le suivant : Longe a Jesu itis qui cum Jesuitis. Vous qui allez aux Jésuites, vous allez loin de Jésus. «

s’étalaient dans toute leur nudité; on ne parlait que de conférences suivies de comptes-rendus dans lesquels les divers champions s’adjugeaient la victoire. Les Jésuites, qui n'osaient soutenir l’ultramontanisme ouvertement, cherchaient à le répandre d’une manière détournée et par leurs amis. C’est ainsi que l’abbé de Saint-Victor, Harlai de Champvalon, auteur d’un faible plaidoyer en leur faveur, soutint en Sorbonne des thèses dans lesquelles il prétendait que le pape, sur cette terre, était au-dessus de Jésus-Christ. Henri, trompé par le Père Coton, laissait bre carrière aux exagérations ultramontaines, et arrêtait, autant qu'il lui était possible, la réaction qui se manifestait de toutes parts en France contre ce système que l’on avait vu mettre en pratique pendant la Ligue. Le Parlement voulut condamner la censure portée à Rome contre l'arrêt de Châtel, mais le roi ne le permit pas; Servin, avocat général, lui ayant fait à ce propos quelques remontrances :*« Monsieur Servin, lui dit-il, il y a des fous à » Rome ; il y a là des fous comme à Paris. » Les ménagements de Henri ne le préservèrent pas contre le poignard de Ravaillac, qui l'assassina le 14 mai 1610.

| Ravaillac ne déclara aucun complice. Les magistrats qui l'interrogèrent; les docteurs Filesac et Gamache, qui l'exhortèrent au repentir, ne purent obtenir de lui aucun aveu. Il mourut dans d’affreux supplices, s’applaudissant de son crime comme d'une action que Dieu devait récompenser.

Les Jésuites ont été accusés d'avoir poussé Ravaillac à son crime. Il est certain qu'Henri IV fut victime du parti ligueur et espagnol; que l’ami des Jésuites, le duc d'Epernon, fut complice de cet assassinat ; que le foyer du complot qui mit Ravaillac en œuvre fut à Naples, qui alors dépendait de l'Espagne, et que le Jésuite Alagona en fut

l'âme ; que ce complot fut révélé au Provincial des Jésuites de France par la demoiselle D'Escoman, qui en avait connu les détails par une conversation qu’elle avait entendue entre le duc d'Épernon et la marquise de Verneuil, maîtresse disgraciée du roi ; et que le Provincial des Jésuites affecta de ne tenir aucun compte de ces révélations. Cette dame, ayant publié une relation de ce que nous venons de rapporter, fut mise en prison et mourut depuis empoisonnée. Dujardin, connu sous le nom de capitaine Lagarde, fut initié, à Naples, au complot du Jésuite Alagona et y vit Ravaillac. Il en avertit plusieurs personnes qui approchaïient le roi; mais on ne tint aucun compte de ses déclarations. Il fit depuis la relation de ce qu'il savait. On attenta à ses jours, et le coup ayant manqué, il fut enfermé à la Bastille.

Dans son interrogatoire, Ravaillac nomma le Jésuite d’Aubigny, avec lequel on le confronta. D'Aubigny prétendit n'avoir jamais vu l'assassin; celui-ci insista, et, sans déclarer que les Jésuites avaient été ses complices, rappela à d'Aubigny plusieurs circonstances de leur entrevue. D'Aubigny persista à nier. Le premier président Harlay l'ayant interrogé sur la manière dont il entendait Île secret de la confession, le bon Père lui répondit : « Dieu a » donné aux uns le don des langues, aux autres le don de » prophétie ; pour moi, il m'a donné le don d’oubliance » des confessions. Au surplus, ajouta-t-il, nous sommes » religieux et ne savons que c'est que le monde; nous ne » nous mêlons et n’entendons rien aux affaires d'icelui. » — « Je trouve, au contraire, répondit Harlay, que vous en » savez assez et ne vous en mêlez que trop. »

Il n’est pas étonnant que les Jésuites se soient déclarés : contre Henri IV. Sa politique, suivie depuis par Richelieu, ne leur plaisait pas ; ils eussent voulu qu'il s'appuyât

DES JÉSUITES, 365 sur l'Espagne de préférence à l'Angleterre et aux princes protestants d'Allemagne. Au moment où 1l fut assassiné, Henri était sur le point d'entreprendre une guerre qui fut ouvertement désapprouvée, en présence du roi lui-même, par le Jésuite Gontier, et qui pouvait avoir des conséquences funestes pour le parti espagnol. |

Ces faits sont appuyés sur des documents certains. Il est vrai encore que, sous la régence de Marie de Médicis, les Jésuites et d'Épernon furent au pouvoir; que le procès de Ravaillac fut étoufté. |

Si les Jésuites ont été innocents des crimes de Jacques Clément, de Barrière, de Châtel et de Ravaillac ; s'ils ne furent pour rien dans les nombreuses conjurations ourdies contre la vie d'Élisabeth et de Jacques d'Angleterre, des princes de Nassau et de tant d’autres, il faut avouer qu'il est bien étrange de rencontrer toujours dans ces faits quelque Jésuite confident du coupable. On se demande naturellement comment ces confesseurs, si habiles à s'emparer de l'esprit de leurs pénitents, n'ont jamais pu réussir à empêcher ces attentats dont ils avaient connaissance.

Louis XIII n'avait que neuf ans lorsqu'il succéda à Henri IV. Marie de Médicis, sa mère, soutenue des ducs de Guise et d'Epernon, se fit reconnaître pour régente par le Parlement. Les princes du sang, qui auraient pu lui disputer ce ütre n'étaient pas à Paris. Lorsqu ils y arrivèrent, le gouvernement était constitué, et 1ls furent obligés de dissimuler leur mécontentement.

Afin de ménager toutes les susceptbilités, Marie de Médicis ouvrit à une multitude de princes et de seigneurs les portes du conseil de régence. Les anciens confidents de Henri IV y furent admis; mais, outre ce conseil officiel, il y en avait un autre secret, où toutes les affaires étaient décidées avant qu'on eût même demandé l'avis de

l'autre. Les membres les plus influents du conseil secret étaient un ‘Italien nommé Conchini, connu sous le nom de maréchal d’Ancre ; la Galigaï, femme de cet aventu-

rier; d'Épernon, Villeroy et le Père Coton. Ces personnages

avaient des idées politiques contraires à celles du feu roi et de Sully. Henri IV n'avait cherché qu'à abaisser la maison hispano-autrichienne dont les projets ambitieux bouleversaient depuis si longtemps le monde entier. Dans ce but, il s'était uni avec l'Angleterre et l'Allemagne, et, au moment où il fut assassiné, il négociait un traité avec le duc de Savoie, qu’il était parvenu à détacher des Espagnols.

Le conseil secret abandonna ces projets et affecta de se rapprocher de l'Espagne. Les Jésuites inspirèrent et secondèrent cette politique ; malgré les témoignages extérieurs de tristesse qu'ils donnèrent à la mort de Henri IV, ils s’applaudirent en réalité d'un événement qui remettait les affaires entre les mains de leurs amis. Le nom de Mé:dicis leur était doux; Conchini leur était dévoué; Villeroy les aimait ; d'Epernon disait tout haut que son épée était à leur service; Duret, leur avocat, était du conseil secret. Aussi, le lendemain de la mort de Henri [V, reprirent-ils les travaux d’une immense maison qu'ils avaient commencée au faubourg Saint-Germain et dont ils avaient interrompu la construction depuis assez longtemps.

L'activité qu'ils déployaient fut remarquée ; bientôt les bruits les plus sinistres circulèrent. On disait ouvertement qu'ils n'étaient pas innocents de la mort de Henri, et les efforts du Père Coton pour étouffer ces rumeurs ne servaient qu'à leur donner de la consistance,

Dès que le Père Coton avait appris l'assassinat de Henri, il était accouru au Louvre et s'était écrié en présence du cadavre : « Eh! qui est le méchant qui a tué ce bon » prince, ce saint roi, Ce grand roi ? A-ce pas esté un hu-

» guenot? — Non, lui répondit-on, c’est un catholique » romain.— Ah | quelle pitié, dit-il, s’il est ainsi!» Et à. l'instant, dit Pierre de l’Estoile, se signa de trois grands signes de la croix. Un des assistants, qui avait entendu les paroles du bon Père, dit assez haut pour être entendu : « Les huguenots ne font pas de ces coups-là. » Coton étant allé, comme beaucoup d’autres, visiter Ravaïllac dans sa prison, lui avait dit: Regardez bien à ne mettre pas en peine les gens de Lien. « Parole qui ne tomba pas » à terre, dit Pierredel'Estoile. » Avant de le quitter, il lui promit de faire tous les jours mention de lui au sacrifice de la messe. Les paroles imprudentes du Père Coton, jointes à l'opinion désavantageuse que l’on avait généralement des Jésuites, firent que de graves soupçons se répandirent contre eux dans le public. Plusieurs prédicateurs osèrent s’en faire les échos en pleine chaire. | -« Le dimanche 23 mai, dit Pierre de l’Estoile, le Père » Portuguais, cordelier, avec quelques curés de Paris, en- » tre autres celui de Saint-Barthelemy et Saint-Pol, prosnè- ; rent les Jésuites et en paroles couvertes (mais non tant » toutefois qu’elles ne fussent intelligibles), les taxèrent » comme fauteurs et complices de l'assassinat du feu roy, » les arguant et convaincant par leurs propres escrits et » livres, nommément de Mariana et Becanus ‘. Par la lec- » ture desquels il semble qu'on puisse justement colliger » qu’une des principales charités de ces gens sont d’en- » voyer de bonne heure en paradis les rois et les princes » qui. ne les favorisent pas assez à leur gré ou qui ne » soyent pas bons catholiques à la mariane. » | Un Jacobin, nommé Anselme Cochu ?, et l'abbé Dubois,

: Nous parlerons bientôt de ces ouvrages.

2 [] fut, l’année suivante, emprisonné à Rome par l'Inquisition, et péndu. (Voy. Mercure françois, année 1611.)

de l'ordre des Cîteaux, attaquèrent aussi en chaire leur doctrine, et les accusèrent d’avoir été cause de l'assassinat du roi. Les livres de Mariana et de Becan étaient surtout l’objet de leurs véhémentes invectives.

Les Jésuites, pour détourner l'attention publique des bruits que l'on cherchait à répandre, déployaient une grande pompe pour transporter le cœur de Henri, d’abord à leur église de la rue Saint-Antoine, puis à leur collége de La Flèche. À l’occasion de ces fêtes, ils firent prononcer, par un de leurs Pères, un discours qui peut être donné comme un chef-d'œuvre d'hypocrisie. Nos lecteurs nous sauront gré de léur donner l'extrait suivant de ce panégyrique, prononcé devant Louis XII :

« Hélas! s'écria l’orateur, hélas ! quand jamais aurons- » nous assez de plumes, de langues, d'esprit, pour publier, » pour écrire à toute la postérité, pour exprimer vivement » l'immensité de son amour et de ses bienfaits envers no- » tre Compaignie, sa très humble, très affectionnée et très » obéissante servante? Il nous a plantés où nous n'étions » pas ; il nous a replantés; il nous a affermis là où nous » avions toujours été. Dieu éternel ! eh! quel témoignage » de son amour de nous donner son cœur, le plus riche » diamant de l'univers, le trésor de la nature, le doux sé- » jour de toutes les faveurs du ciel, cœur plus capable » que tout ce grand monde, plus précieux que le firma- » ment, cœur enfin de tous nos cœurs, la vie denos vies, » Ja source de notre bonheur après Dieu, très cher gage » de l'amour de Dieu envers la France! Ciel! terre! quel » présent de nous laisser son cœur! Eh! que pouvoit:l » faire davantage? Sire, pour ce cœur, je “vous en offre » cent mille. Et, puisque je parle à Votre Majesté, je vous » conjure de voir, dans ce beau miroir de la face de Dieu, » s'il y & un Jésuite au monde qui ne porte gravé ce cœur

Es

DES JÉSUITES. 369 » au mitan de son cœur. Ah! barbare, ah! le plus déna- » turé, ah! le plus cruel de tous les Tartares, si jamais il » y a un Jésuite en France qui ne consacre son cœur et la » plus tendre partie de son cœur au service et à la douce souvenance de ce grand roi, qui, en nous donnant son cœur, nous à plus donné que tous les potentats du

LA

La

La

» monde. C’est maintenant qu'il nous faut souhaiter d’a-

» voir la poitrine de cristal, pour faire voir à travers la » glace cette précieuse relique au beau mitan de nos CŒurs. |

» On dit lorsqu'une amande, par cas fortuit entr’ouverte, laisse tomber son cœur, si l'on y grave quelque » beau mot ou quelque riche devise, puis, la refermant » dans sa coque, on la plante, on la couvre de graisse, de » papiers pourris et des outrages de la nature, elle germe bientôt, puis pousse sa tige, jette son bois, peuple ses branches , houtonne en fleurs, se déboutonne, s'épa- » nouit, et facilement forme son fruit. Si on entame sa » coque, on voit au beau mitan du cœur de toutes les » amandes, tout ce qui avoit été incisé dans le premier » cœur de l’amande. Ce très puissant monarque avoit » gravé dans son cœur un amour paternel envers cette » petite Compaignie ; il avoit ordonné qu'après sa mort, » ce cœur tombast entre nos mains ; nous l'avons planté » au mitan de nos cœurs. Hélas! que nous n'avons pas » eu faute de papiers pourris, de fumier, de graisse, tant » de libelles diffamatoires, tant de calomnies, tant de men- » songes qui ont tâché de faire pourrir notre innocence, et dont nous avons été tout couverts ces mois passés. Tout cela a échauffé davantage nos cœurs, les à fait germer et produire mille branches, feuilles, fleurs d'esprit, » de langue et d'affection. »

Henri avait légué son cœur aux Jésuites, d'après les 5) 1e si

LA

instances du Père Coton; il ne les aimait pas pour cela davantage. L'opinion publique ne se méprit pas sur les sentiments qu'il avait pour eux. Il avait cru devoir les ménager , les favoriser même, pour les empêcher de conspirer contre lui en France et à Rome, mais il se défiait d'eux. Peu de temps avant de mourir, s’entretenant avec Marie de Médicis des moyens qu’elle devrait employer pour gouverner sagement, dans le cas où il viendrait à mourir, 1l lui recommandait de bien traiter les Jésuites, mais d'empêcher leur accroissement, sans qu'ils s'en apercussent, et surtout leur établissement dans les places frontières. Richelieu reconnaît, dans ses Mémoires, que Henri avait conservé, de son ancienne éducation, une grande défiance contre les Jésuites ‘. Marie de Médicis et son conseil secret ne crurent pas devoir suivre les recommandations du feu roi; mais, dans le grand conseil, plusieurs seigneurs leur étaientmoins favorables. En pleine séance, le 25 mai, de Loménie osa dire au Père Coton que c'était lui qui avait tué le roi avec la société de ses Jésuites. Deux jours après, l'archevêque d’Aix, le Père Coeffetau, et autres graves personnes, déclaraient au Parlement que Ravaillac, interrogé par eux, leur avait répondu conformément aux maximes des Jésuites Mariana et Becan, qui ont écrit qu'il était permis de tuer les tyrans.

Sur cette déclaration, le Parlement ordonna « qu’à la diligence du doyen et du syndic de la Faculté de théologie, ladite Faculté serait assemblée au premier jour pour délibérer sur la confirmation de son décret du 13 décembre 1413, confirmé par le concile de Constance : qu’il n’est loisible à aucun, pour quelque cause et occasion

1 Cet aveu confirme tout ce que nous avons dit en racontant ce qui arriva à l’époque de leur rétablissement.

que ce puisse être, d'attenter aux personnes sacrées des rois et autres princes souverains; et que le décret qui interviendroit seroit soussigné par tous les docteurs de la Faculté. »

Non content de cette ordonnance, le Parlement s’assembla le 8 juin pour condamner dans toutes les formes le fameux livre de Mariana, intitulé : de Rege et regis Institutione. Cet ouvrage fut d’abord imprimé en petit in-folio. L'auteur y appelait Jacques Clément l'éternel honneur de la France (æternum Galliæ decus). Peu après on en fit une édition in-8° où ces trois mots furent supprimés. |

Bayle’ parle ainsi de ce livre, qui peut être regardé comme le résumé de l’ultramontanisme : « {{ n'y a rien de plus » séditieux ni de plus capable d'exposer les trônes à de » fréquentes révolutions, et la vie même des princes au » couteau des assassins, que ce livre de J. Mariana. 1] » exposa les Jésuites, et surtout en France, à mille san- » glants reproches et à des insultes très mortifiantes, que » l’on renouvelle tous les jours, qui ne finiront jamais, » que les historiens copieront passionnément les uns des » autres, et qui paraissent d'autant plus plausibles, qw'il » fut imprimé avec de bonnes approbations. » Il fut, en effet, approuvé par le Général Aquaviva et le visiteur de la province de Tolède, « sur le rapport d'hommes doctes et graves de la Compagnie. »

Le Parlement condamna cet ouvrage et « l'adjugea au » feu, dit Pierre de l’Estoile, comme impie, hérétique, mal » parlant de l'autorité des rois et pernicieux à l'Estat. » Un

1Le Jésuite Feller, dans son Dictionnaire historique, voulant faire connaître le sentiment de Bayle touchant le livre de Mariana, supprime le commencement et la fin du passage que nous avons cité. Nous soulignons les phrases oubliées par Feller.

312 ILISTOIRE

conseiller, ami des Jésuites, « se roidissoit fort contre » l'opinion de la majorité; dit que, si on brusloit le livre » des Jésuites, il falloit en faire autant de ceux de Luther et » de Calvin. » Un conseiller ecclésiastique lui répondit en riant : « Il y a bien longtemps que les livres de Luther et » de Calvin sont bruslés, on ne peut pas brusler les livres » deux fois. Bruslons ceux des Jésuites une bonne fois, et » qu'il n’en soit plus question. »

On proposa, dans la même séance, d'interdire la chaire aux Jésuites, et de ne leur accorder la permission de prêcher que dans leurs assemblées et congrégations partieulières. Mais les amis de la Compagnie firent tant de bruit, que l'on se contenta de la condamnation de Mariana. L'arrêt prononcé contre cet ouvrage fut exécuté le jour même devant la grande porte de Notre-Dame; les Jésuites obtinrent que, dans la sentence, l’on ne dirait pas que l'ouvrage avait été composé par un membre de leur Société. Henri de Gondi, évêque de Paris, fit opposition à l'arrêt du Parlement, sous prétexte que la cause était ecclésiastique ; dans une lettre testimoniale, il prit fait et cause pour les Jésuites. Le nonce du pape se plaignit également de l'arrêt du Parlement. Le duc d'Épernon parla en spadassin en leur faveur, et la régente se crut obligée de mander les chefs du Parlement pour leur faire des observations. Achille de Harlay retrouva sa vieille énergie pour flétrir les Jésuites, et faire entendre à leurs défenseurs de dures vérités. Le président de Thou et l'avocat général Servin lui vinrent en aide; les paroles graves de ces hommes, connus par leurs sentiments religieux et leur probité, firent une vive impression.

Une polémique ardente s’éleva au sujet des Jésuites. Duret, leur ancien avocat, osa appeler apostat le bénédictin Dubois, parce qu'il avait prêché contre ses clients.

DES JÉSUITES, 313 Le Père Commolet, dont le passé était assez compromettant pour qu’il gardât le silence, s’élança dans l'arène par une lettre qu'il écrivit à Dubois. Celui-ci répondit à ses attaques. Il adressa, en outre, une lettre latine au Père Bellarmin, et publia un ouvrage intitulé : Les Douze articles de foi politique des Jésuites de France. Le Père Gontier préchant, le 13 juin, dans l’église de la Société, située rue Saint-Antoine, prétendit que tous les Jésuites souscriraient à l'arrêt rendu contre le livre de Mariana : mais il ajouta qu'on n'aurait pas dû brûler un si bon ouvrage, digne d'Origène, pour un feuillet répréhensible, qu'il était aisé de faire disparaître. Il en vint ensuite à Dubois et aux autres qui avaient prêché contre la Compagnie. « Leur ignorance, dit-1l, est indigne de réponse. »

Le Père Coton trouva un excellent moyen de mettre fin à tous les bruits désavantageux qui circulaient de toutes parts. « Accompagné de deux des siens, il alla trouver » M. le procureur général pour Le supplier, au nom de » toute leur Société, leur vouloir permettre de faire impri- » mer une apologie pour la défense des calomnies toutes » apparentes dont on avoit chargé et chargeoït-on tous les » jours leur Compaignie; avec commandement et inhibi- » Lion expresse à toutes personnes de quelques qualités » qu'elles fussent de les contredire et impugner ou y » faire response de quelque facon que ce fust. — De la - » quelle requête, continue Pierre de l’Estorle, comme in- » civile et impertinente, ils furent tout à plat déboutés et » refusés sur-le-champ. »

Le Père Coton était à la cour lorsque les principaux seigneurs protestants des diverses provinces s’y rendirent pour prêter au nouveau roi serment de fidélité. Sa présence n’empêcha pas un ministre du Dauphiné d'imputer aux Jésuites l'assassinat de Henri, Coton voulut enfin ré-

pondre à toutes les insinuations dont sa Compagnie était l’objet, et, le 5 juillet, il publia un écrit intitulé : « Let- » tre déclaratoire de la doctrine des Jésuites conforme aux » décrets du concile de Constance, adressée à la royne mère » du roy régente en France. » « Ceste lettre, dit Pierre de » l'Estoile, est artificieuse, douce et sucrée par dessus, » mais platte et molle comme coton. » Elle donna occasion au livre intitulé : Anti-Coton, dont nous parlerons bientôt. | |

Le comte de Soissons eut recours à un moyen plus puissant pour arrêter les bruits qui déplaisaient aux Jésuites. Un jour qu'il avait chez lui un assez grand nombre de gentilshommes, il leur dit : « Je sais que le langage com- » mun, à Paris et à la cour, est que les Jésuites ont fait » mourir le roi; le premier qui sera assez hardi pour parler » ainsi, je lui donnerai de mon poignard dans le sein. »

Plusieurs Jésuites prenaient aussi des allures agressives. Le Père Gontier, un des principaux orateurs de la Compagnie, ne prêchait rien moins que la guerre contre les huguenots. Tous ceux qui n'étaient pas partisans des Jésuites étaient notés comme hérétiques ; leurs amis parlaient tout haut d’une nouvelle Saint-Barthélemy.

Ils voulurent profiter de leur influence sur la régente Marie de Médicis pour obtenir la permission de donner l’enseignement dans leur collége de Clermont. La régente leur en accorda les lettres-patentes le 20 août 1610 ; mais l’Université y forma aussitôt opposition devant le Parlement. Le fameux procès entre l'Université et les Jésuites fut ainsi repris. « L'avocat des Jésuites était Montholon, » qui ne les hatüoît pas, dit Pierre de l’Estoile, et celui » de l’Université La Martelière, qui ne les aimoit guéres. »

« Au commencement de novembre, ajoute cet histo- » rien, messieurs les Jésuites, quibus insitum et fatale

DES JÉSUITES. 915 » turbare, remuent. tout le monde et font de grandes bri- » gues pour l'établissement de leur collége et pour gagner, » s'ils peuvent, leur cause, laquelle ils voudroient bien » estre reculée à dix-huit ans de là. Au contraire, M. le » Recteur, au nom de l'Université, en presse fort le plai- » doyer comme avantageux pour eux et nuisible aux Jé- » suites. M. le premier président et tous les meilleurs et » plus gens de bien de la cour favorisent la cause de l'U- » niversité, mais la royne est pour les Jésuites. »

L'époque des plaidoyers arrivée , les Jésuites parvinrent à faire remettre leur cause à huitaine , et lorsque le Parlement se disposait à la juger, la reine régente, « de » sa pleine auctorité et puissance absolue, empescha que » la cause ne fust plaidée, mettant à néant, pour ce re- » gard, la délibération et résolution de la cour. »

Le Parlement remit, en conséquence, la cause au mois de novembre de l’année suivante, et condamna, séance tenante, l'ouvrage du Jésuite Bellarmin, intitulé : Traité du pouvoir du souverain pontife sur les choses temporelles. |

Les Jésuites avaient de nombreux ennemis dans l'Université et là magistrature; mais ils comptaient surtout sur la régente et leurs amis du conseil secret pour obtenir d'autorité leur incorporation au corps enseignant, Ils firent dans ce but de nombreuses intrigues; mais leurs adversaires étaient clairvoyants. Le chancelier, gagné à la cause des Jésuites, avait travaillé à leur faire délivrer des lettres patentes pour leur incorporation à l'Université. Richer, syndic de la Faculté de théologie, s’adressa au Parlement et engagea le premier président à donner suite au procès, qui, par suite des ordres de la régente, avait été ajourné. On le reprit au mois de décembre, et La Martelière fit contre eux un éloquent plaidoyer :

« Apres la mort d'Henri IV, dit-il, les Jésuites n'ont » songé qu'à profiter du malheur commun de la France » pour établir cette domination qui fait l'objet de leurs » désirs les plus ardents. C’est pour parvenir à cette do- » mination que les Jésuites veulent concentrer chez eux » l'éducation de la jeunesse, et malheureusement il y a » parmi nous des hommes assez imprudents pour les favoriser, malgré les moyens que nous avons de les bien » Cognoistre. Si nous voulions nous donner la peine de les » étudier, nous serions tous bientôt convaincus que nous » n’aurons jamais la paix tant que ces ennemis seront au » milieu de nous. Nos rois, nos enfants, nous-mêmes, » personne ne sera en seureté. Dès qu'ils parurent, on fit, » dans ce lieu même où je parle, les plus tristes prédie- -» tions sur le projet qu'ils avoient conçu de renverser » toutes les lois divines et humaines. Ces malheurs nous » étoient annoncés par des personnages éminents et dont » la mémoire nous sera à Jamais vénérable. Leurs prédic- * tions n’ont été que trop justifiées par les événements. » Pendant trente ans, les Jésuites n’ont cessé de prome- » ner par toute la France le flambeau de la discorde; ils » y ont allumé, par la Ligue, un feu qui sembloit ne de- » Voir jamais s’éteindre.

» Maintenant ils ne songent qu'à augmenter le nombre , de leurs citadelles. Ils élèvent à grands frais, au fau- » bourg Saint-Germain, le vaste édifice de leur noviciat » dans le temps même où l’Université ne songe qu'à » pleurer la perte de son roi et à prier pour lui. Ils osent » recevoir des écoliers dans leur collége de Clermont, quoi- » que les lettres qu'ils ont obtenues par artifice et par mille » intrigues n'aient point été vérifiées au Parlement. Leur » but est de renverser l'Université, qui a toujours mon- + {ré tant de zèle pour les libertés de l'Église gallicane et

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