LIVRE PREMIER
jgnace de Loyola, fondateur de la Compagnie des Jésuites.—Sa naissance. Ses premières années.—Sa conversion.—La Chevalerie spirituelle. — Le diable en fureur.—Une visite de la Sainte Vierge. — Pèlerinage à Mont- Serrat.—Ignace veut pourfendre un Maure.—La veille des armes.—Ignace, armé chevalier de la Sainte Vierge.—Manrèze.—Singulière physionomie du nouveau chevalier.—Ses hauts faits.—Victoire remportée sur le diable.—La grotte de Manrèze.—Dialogues avec le diable. — Une touchante prière. — Le petit chien. — Tentation et consolation. — Métamorphose d'Ignace.—I{ s'improvise prédicateur et auteur.—Le livre des Exercices spirituels. — Voyage en Terre-Sainte. — Retour en Espagne. — Ignace étudie la grammaire latine à Barcelone. — Le diable l'empêche de faire des progrès.—La méthode du diable pour arriver à ce résultat.—Ignace à Alcala.—Premier essai de l'Ordre de la Chevalerie’ spirituelle. — Un acte de bravoure contre le diable.—Ignace ne comprend rien aux cours de l'Université. — Il se donne le diplôme de docteur du peuple. — Ses démélés à ce propos avec l’Inquisition. — Chevalières errantes spirituelles. — Ignace à Salamanque. — Nouvelles difficultés avec l’autorité ecclésiastique. —Le livre des Exercices spirituels jugé repréhensible.— Ignace abandonné de ses disciples. — Il part seul pour la France. — Il étudie de nouveau la grammaire latine.—Nouveaux compagnons.—Il va en Angleterre chercher des aumûnes.— Ses études. — Ses compagnons l’'abandonnent.—Il en trouve de nouveaux. — Le vœu de Montmartre.— Voyages d'Ignace à Venise et à Rome.—Révélations, extases.— Un géant de l’autre monde.— Ce que fait Ignace à Rome. — La réforme. — Mort du jésuite Hosez, qui devint beau après sa mort. — Ignace le voit dans le Ciel.— Assemblée générale des chevaliers spirituels à Rome. — Discours remarquable d’Ignace.—Ignace s'associe à Jésus-Christ.—La Compagnie de Jésus.—On demande au pape Paul II l'approbation de la Compagnie. —Difficultés.—Un vœu d'Ignace les aplanit. — Bulle d'approbation. — Ses motifs. — Cérémonie de la profession des chevaliers spirituels.—Missions confidentielles qui leur sont confiées. — Ils s’enrichissent en peu de. temps, malgré leur vœu de pauvreté.
La Société des Jésuites a eu pour fondateur Dom Inigo de Loyola, connu sous le nom de saint Ignace.
Fe HISTOIRE | C'était un gentilhommé espagnol. ïl naquit en 1491 sous le règne de Ferdinand et d'Isabelle, dans la province de Guipuscoa. Son père était seigneur d'Ognez et de Loyolaï. Ce fut dans cette dernière terre qu’il vit le jour ; d'où lui vint le surnom qu'on lui donne ordinairement. Les historiens jésuites rapportent que sa mère, pour honorer l’accouchement de la Vierge, le mit au monde dans une étable. Comme on ne s’accordait point sur le nom qu’on devait lui donner, il s’écria tout d'un coup : « [nigo est mon nom. » On ne crut pas devoir aller contre une volonté exprimée d’une manière aussi miraculeuse.
Ignace passa ses premières années à Arévalo, petite ville de la vieille Castille, chez Dom Juan Velasco, trésorier du Roi. Ce seigneur l'avait adopté pour fils. Il en fit un page de Ferdinand V ; mais la vie oisive de la cour ne put convenir longtemps au caractère d’Ignace. Il Dress la vie militaire. |
À cette époque, les Français avaient entrepris d'enlever la Navarre aux Espagnols. En 1521, ils assiégèrent Pampelune où commandait le duc de Najara. Ignace qui avait été formé au métier de la guerre par ce seigneur, se trouva avec lui enfermé dans la place. Il s’y battit avec courage. Lorsque les habitants en eurent ouvert les portes, il se retira dans la citadelle. Les Français ayant donné l'assaut, Ignace parut sur la brèche, l’épée à la main ; un
1 Preuves de ce chapitre : outre les pièces authentiques insérées dans le récit :
Les Vies de saint Ignace, écrites par les Jésuites kibañendie Mafféi et Bouhours. Le récit de Ribadeneiïra a surtout contribué à rendre saint Ignace ridicule au moment de sa conversion. Cet historien a vécu dans l'intimité de son héros et les Jésuites l’estiment.
V. aussi l'Histoire de la Compagnie de Jésus, par le jésuite Orlandini, livre [, IE et IIT.
Imago primi sœculi, elc., où tableau de la Compagnie de Jésus pendant son premier siècle: publié par les jésuites belges.
DES JÉSUITES. 5 éclat de pierre le blessa à la jambe gauche et un boulet de canon lui cassa la droite. Les Français, après avoir pansé ses blessures, le transporterent au château de Loyola, où il reçut les soins que réclamait son état. Sa jambe droite avait été rejointe à la hâte. Il ressentait d’atroces douleurs. Les chirurgiens déclarèrent que plusieurs 6s étaient hors de leur place et qu’il fallait casser de nouveau la jambe. Ignace supporta cette opération avec courage ; mais une fièvre violente se déclara. Un délire effrayant s’empara du malade et les médecins déclarèrent qu’il ne passerait pas la nuit. C'était la veille de la fête des apôtres Pierreet Paul. Ignace avait fait en l'honneur de saint Pierre un poëme en langue castillane. Il s’imagina, dans son déliré, que cet apôtre, pour le récompenser de ses éloges, descendait du ciel pour le guérir. La crise passée, le malade alla mieux, et se crut guéri miraculeusement. Il était hors de danger et sa jambe était à peu près guérie, lorsqu'il s'aperçut qu'un os avançait au-dessus du genou etqu’il ne pourrait plus porter la botte bien lirée. Il voulut absolument qu’on lui sciât cet os; il supporta cette nouvelle opération sans jeter un cri, sans même changer de visage. Il guérit encore, mais il se soumit à de nouvelles douleurs afin de n'être pas boiïteux. Dans l’espérance d’allonger sa jambe droite, 1l la fit tirer violemment avec une machine de fer. Il n’en resta pas moins boiteux toute sa vie. | |
Ce fut pendant qu’il subissait ce traitement que, pour tromper son ennui, il demanda des livres de chevalerie. C'était alors la lecture favorite des Espagnols. Ignace surtout avait nourri son imagination ardente des hauts faits d'armes des chevaliers errants, qui s’en allaient chevauchant de par le monde, pour obéir à la Dame de leurs pensées, redressant les torts, frappant de grands coups
d'épées, pour défendre la patrie contre les Maures et pour protéger la veuve et l’orphelin. Ces romans fantastiques sont tombés depuis devant la parodie si spirituelle qu'en a faite Cervantès dans l’Admirable Dom Quichotte de la Manche ; mais au temps où vivait Ignace, ils faisaient les délices de la noblesse. Quoique le château de Loyola en füt ordinairement bien pourvu, on n’en trouva pas, lorsqu'Ignacé en demanda; on lui apporta à la place des Légendes, romans pieux, où les saints, transformés en chevaliers spirituels, se livraient pour l'amour de Dieu et de la Sainte Vierge à mille dévotes extravagances. Ignace prit goût à cette lecture; elle lui inspira la pensée de fonder une compagnie de chevaliers errants spirituels, qui marcheraient sur les traces des saints par leurs vertus, et sur celle des chevaliers par leur audace et leur courage.
Cependant le souvenir d’une Dame qu'il avait connue à la cour de Castille fit évanouir pour un temps ses pieuses résolutions. Il l'avait choisie pour reine de ses pensées, et al était resté fidèle à son souvenir, au milieu de ses amours et de ses exploits. Fatigué de la lecture des vies de saints, il laissait aller son imagination vagabonde, et repassait dans sa mémoire tout ce qu’avaient fait les plus grands héros de la chevalerie errante pour gagner l'estime de leurs Dames. Il ne pensait plus alors qu’à entreprendre quelque chose d’extraordinaire pour gagner les bonnes grâces de la belle Castillane; puis il se remettait à ses pieuses lectures et reprenait ses projets. Ses idées se fixèrent enfin. Il renonça à ses amours et à ses plaisirs ; choi. sit la Sainte Vierge pour la Dame de ses pensées et résolut de commencer sans délai sa vie nouvelle de chevalier errant de la religion. Son plan de vie fut aussitôt arrêté : aller nu-pieds à la Terre-Sainte, se vêtir d'un sac, porter sur la chair une haire à pointes sigües en guise de cui-
DES JÉSUITES. d É
rasse ; jeûner au pain et à l’eau, coucher sur la terre, se donner la discipline, habiter les cavernes ténébreuses : telles furent les résolutions du nouveau chevalier. En attendant que sa jambe fût complétement guérie, il passait toutes les nuits à prier et à pleurer ses péchés ; s'étant levé une de ces nuits, il se jeta devant une image de la Sainte Vierge , lui jura fidélité et se consacra à son ser: vice. Les historiens jésuites racontent qu'il entendit à l'instant même un bruit horrible ; la maison fut ébranlée, les vitres de la chambre où il était furent brisées. C'était le diable qui faisait tout ce fracas et qui avait résolu d’ensevelir sous les ruines du château de Loyola le -preux guerrier qui devait remporter sur lui tant de victoires. Ignace, armé d'un signe de croix, le força de quitter le logis. Satan effrayé se fit un passage à travers la muraille et y laissa une large brèche que l’on n'a jamais pu réparer, Si nous en croyons les mêmes historiens.
Ignace employait le temps qu'il ne consacrait pas à la prière et à la pénitence, à écrire avec des crayons de diverses couleurs, ce qu'il y avait de plus admirable dans les hauts faits des saints. Il les imprima ainsi profondément dans sa mémoire, et n'en fut que plus porté à les imiter. Une vision qu’il eut le confirma dans ses pieuses . pensées. C'était pendant une nuit très obscure : Ignace, occupé à ses exercices ordinaires, vit tout à coup la Vierge tenant dans ses bras l'Enfant Jésus. Elle était environnée d'une lumière resplendissante. Elle ne dit rien, mais son doux regard pénétra Ignace d'un bonheur tout céleste. Il lui semblait que, pendant cette visite de sa Dame, quelqu'un lui purifiait le cœur, effaçait de sa mémoire les images obcènes qu'y avait tracées sa vie d'autrefois, et qu'on le gratifiait du don de continence, Il ne songea plus dès Jors qu'à partir. Sa.jambe était guérie. En vain son frère
Es à HISTOIRE
à | äné abaÿa” 4il d'entrâver ses projets. [gnace sortit du Aa: château sous prétexte d’aller voir le duc de Najara. Il fit à cé seigneur une visite de civilité, rénvoya les deux valets qui l'avaient accompagné et prit seul la route de Mont- Sérrat. | C'était un monastère fameux, situé sur le haut d’une montagne. Ses légendes merveilleuses en avaient fait un pèlerinage très fréquenté. On y trouvait une image de la Vierge à laquelle on attribuait des prodiges sans nombre. Ignace avait choisi ce monastère comme le lieu le plus convenable pour y faire la veille des armes et s’armer chevalier de la Vierge.
Chemin faisant, il fut joint par un Maure qui éntama conversation avec lui. Ignace lui dit qu’il se rendait à Mont-Serratet se mit à exalter les prérogatives de la Vierge- Mère. Le disciple de Mahomet ayant voulu contester là perpétuelle virginité de Marie, Ignace mit la main à l'épée pour le convaincre. Le Maure n'était pas brave ; il s’enfuit à toutes jambes. Ignace le poursuivit, etil était sur le point de l’atteindre, lorsqu'il se sentit agité d’un scrupule. Il était arrivé à un endroit où le chemin se divisait en deux : l’un conduisait à Mont-Serrat et l’autre au village où se rendait le Maure. Devait-il poursuivre le mécréant et le pourfendre pour venger sa Dame, ou bien continuer ‘sa route à Mont-Serrat? Ne sachant se déterminer lui-méme, ils’en rapporta à la mule sur laquelle il était monté et lui mit les guides sur le cou. L’excellente bête prit le chemin du pèlerinage. Ignace vit là une inspiration divine, si nous en croyons les historiens jésuites.
Arrivé au pied de la montagne, il fit l'acquisition de son armure de paladin spirituel : une robe de grosse toile, une corde pour la serrer autour de la taille, des sandales, ‘un bourdon et une calebasse. Il attacha cés objets à l’ar-
montagne. En arrivant au monastère, il commença 1 une confession générale de tous ses péchés. Elle dura trois jours. Le bon père, chargé de confesser les pèlerins, lui donna l’absolution et le confirma dans ses pieux projets, Il commença aussitôt à les mettre à exécution ; il donna ses habits à un pauvre, endossa son armure spirituelle et ne garda que ses armes dont il voulait, la nuit suivante, faire hommage à la Dame de ses pensées. Il avait lu dans les histoires des grands paladins qu'ils avaient fait /a veille de nuit, avant d'être armés chevaliers, et que tous avaient fait pour leur Dame de dures pénitences. Il voulut les imiter et passa, dans l’église du monastère, la nuit du 24 au 25 mars de l’année 1522. Pendant toute la nuit, il se tint debout ou à genoux, les yeux fixés sur l’image de la Vierge ; il se dévoua à son service en qualité de son chevalier ; il suspendit son épée à un pilier de son autel, puis partit pour Manrèze, afin d’y faire la pénitence d’un brave paladin.
Manrèze était une petite ville située à trois lieues de Mont-Serrat. Ignace se logea à l'hôpital et mendia son pain de porte en porte. Afin de n'être pas reconnu et par humilité, il laissa croître ses ongles, ses cheveux et sa barbe, affecta des manières communes et se garda bien de tous les soins que demande la propreté. Les femmes en avaient peur lorsqu'il passait dans les rues , les enfants lui jetaient des pierres et la populace en faisait son jouet. Les hommes sensés étaient d'avis d’enfermer ce pauvre fou qui avait plutôt l'air d’un ours que d’un homme. Ignace était insensible à ces humiliations. Il jeûnait chaque jour au pain et à l’eau ; le dimanche il mangeait un peu d'herbes cuites auxquelles il mêlait de la cendre. Il avait les reins ceints d'une chaîne de fer, et, sous sa robe de
toile, il portait un rude eilice. Trois fois par jour il se donnait la discipline. Les nuits, il les passait presque tout entières en veilles et en prières, et 1l couchait sur la terre nue. Ïl allait souvent visiter une chapelle de la Vierge dans les environs; et, pour se rendre plus agréable aux yeux de sa Dame, il ajoutait alors à sa chaîne de fer et à son cilice une ceinture d'herbes très piquantes. |
Depuis quatre mois, il menait cette vie lorsque le diable le tenta en lui suggérant ces pensées : « Que fais-tu à » l’hôpital? quelle infamie pour un homme de ta qualité » de mener la vie d’un gueux! L'ordure et la crasse sont- » elles l'essence de la sainteté? et ne peut-on y parvenir » qu’en se laissant manger tout vivant par la vermine? » N’as-tu pas honte de dégénérer ainsi de ta noblesse, et » de déshonorer ton illustre famille? Le ciel t'a donné » un cœur généreux; il veut que tu sois un pieux cheva- » lier et non pas un misérable vagabond. Quitte donc ce » lieu; va montrer tes vertus à la cour ou à l’armée. Ton » exemple produira là plus de fruits que dans cet hô- » pital. »
Ignace découvrit bientôt le piége que lui cachait le malin esprit sous des paroles si conformes à la raison; il se livra avec plus d'ardeur à ses saintes folies, si terribles à l'ennemi du bien. Satan, confus de sa défaite, essaya d'une autre ruse; il répandit dans Manrèze que l'homme à la physionomie d'ours était un noble guerrier déguisé en gueux pour faire pénitence. Bientôt on accourut à l'hôpital par curiosité ; ses visiteurs, à force de l'examiner, finirent par lui trouver quelque chose de distingué qui révélait sa noblesse. Ignace, effrayé, s'enfuit de l'hôpital et trouva, à un quart de lieue de Manrèze, une caverne horrible qu'il choisit pour demeure. Elle était située au milieu de rochers sauvages ; l'entrée en était obstruée par des
DES JÉSUITES. “5 broussailles épaisses ; elle n'avait probablement jamais été visitée que par des serpents. Ignace s'y glissa et s'y é livra à des pénitences effrayantes ; il se déchirait les épaules à coups de chaînes de fer et le sein avec une grosse pierre. Il passait plusieurs jours sans prendre de nourriture ; et lorsqu'il se sentait tomber en défaillance, il mangeait quelque peu de pain moisi qu'il avait emporté de l'hôpital. On fut quelque temps sans découvrir sa retraite. Des passants, qui le trouvèrent évanoui à l'entrée de sa grotte et à demi-mort d'inanition, lui donnèrent un peu de nourriture et le ramenèrent malgré lui à l'hôpital de Manrèze. Il y retrouva le diable, qui essaya de le décourager et de le faire tomber dans le péché d’orgueil. Les historiens jésuites ont rapporté, exactement sans doute, d'assez longs dialogues que leur fondateur eut avec Satan. Ignace s’en tira toujours honorablement. Le P. Ribadeneira nous apprend que ce fut surtout par la prière qu'il remporta la victoire sur l'esprit malin, et il nous a conservé celle qu'il adressa à Dieu dans la plus forte tentation. « Secourez-moi, Seigneur, secourez-moi, s’écriait Ignace ; » c’est de vous seul que j'attends la paix de mon âme. » Cependant je ne refuserais pas un directeur qui me » viendrait de votre main; et quand vous ne me donne- + riez qu'un petit chien pour me diriger et pour calmer » l'agitation de mon esprit troublé, je lui obéirais comme » à mon maître et je le suivrais comme mon guide. » Malgré cette touchante prière, Digu ne lui envoya pas même un petit chien pour le guider, et il tomba dans un tel désespoir qu'il fut sur le point de se jeter par la fenêtre. Les Dominicains de Manrèze essayèrent par pitié de lui rendre un peu de calme, mais inutilement. Il finit enfin par vaincre le démon et retrouver sa tranquillité d'esprit. Pour le récompenser des épreuves qu'il avait souflertes.
Dieu lui prodigua les apparitions, les révélations et les extases. Un jour, il lui faisait comprendre le mystère de la Sainte-Trinité ; une autre fois l'ordre qui a présidé à la création du monde ou bien le mystère de l'Eucharistie. Il vivait familièrement avec Jésus-Christ et sa mère ; les mystères n'avaient plus rien d’obscur pour lui; il assurait qu'après ses révélations, la Sainte-Ecriture pouvait disparaitre sans qu'il en soufirît le plus petit dommage. Par intervalle cependant, le diable prenait sa revanche. Un jour entre autres, il accabla de coups le brave chevalier saisi à l'improviste ; une autre fois il faillit l’étrangler, Le fait le plus remarquable, parmi tant d'autres si dignes d’admiration, fut une extase de huit jours pendant lesquels Dieu lui révéla le plan de l'Ordre de la Chevalerie spirituelle qu'il devait instituer. A fut malade par suite des extases et illuminations d'en haut, et des combats soutenus contre Satan. Dès qu'il fut guéri, il comprit qu'il était temps de remplacer la vie de pénitence par celle de l’enseignement. Ce ne pouvait être pour lui seul que Dieu lui avait donné tant de lumières ; il quitta donc sa robe de toile et sa chaîne ; il coupa ses cheveux, sa barbe et ses ongles ; se décrassa, mit une robe de bure et commença à prêcher. Il est d'usage dans l'Église que personne ne prêche sans en avoir reçu mission de l'autorité épiscopale; mais un homme en rapport direct avec le. ciel est sans doute dispensé des règles ordinaires. Nonseulement Ignace prêcha, mais il composa alors son livre des Exercices spirituels pour former les chevaliers qui un jour devraient faire partie de son Ordre. Si nous en croyons le P. Louis du Pont', Dieu lui-même révéla ces
1 Vie du P. Balthazar Alvarez, par le P. L. du Pont, ch. 43;
V. It., Alegambe, Bibliothèque des écrivains de la Compagnie de Jésus, p. 1.
DES JÉSUITES. 13 Exercices à Ignace, et la Sainte Vierge l’aida à les composer. Il est à regretter que le P. du Pont n'ait point dit comment il avait appris un fait aussi surprenant. Quoi qu'il en soit, Ignace, tout pénétré d'idées guerrières et chevaleresques, ne rêvait qu'exercices de milice spirituelle, que guerres et luttes ardentes, que chevaliers revêtus de fortes armures et s'avançant en FAR serrée contre Satan, sous l’étendard de la croix.
Le livre des Exercices contient des sujets d’oraison et quelques règles assez sèches, particulièrement sur l’examen particulier. Il en est qui regardent ce livre comme un chef-d'œuvre, d'autres n'y trouvent rien que de fort ordinaire , plusieurs y ont même découvert des erreurs, particulièrement sur l° Incarnation. #
Après avoir composé son livre d'Exercices, Ignace quitta Manrèze et partit pour la Terre-Sainte. Il avait l'intention d'y faire rude guerre au Mahométisme et d'en convertir tous les adeptes. Ses espérances furent trompées. Il ne fut que peu de temps en Palestine et ne s'y distingua par aucune aventure vraiment digne d'un si illustre chevalier. De retour en Europe, il se dirigea vers l'Espagne dans le but de s’y livrer à l'étude, de la grammaire d'abord, puis de la théologie. On aurait pu croire qu'un homme qui avait eu Dieu et la Sainte Vierge pour collaborateurs dans la composition de son livre d'Exer- cices, et qui comprenait les mystères, n'avait besoin ni de la grammaire ni de la théologie ; mais comme les écrivains jésuites nous affirment en même temps qu'Ignace eut la science infuse et que cependant il eut besoin d'étudier, même les premiers éléments du langage, nous devons nous en rapporter à ce qu'ils ont bien voulu nous apprendre de leur saint fondateur, et croire qu'ils disent la vérité, même lorsqu ils se contredisent eux-mêmes.
14 HISTOIRE | Ignace avait trente-trois ans lorsqu'il commença à étudier la grammaire latine à Barcelone. Il apprit sans trop de difficulté les déclinaisons, mais le diable l'attendait aux verbes; il lui tendit un piége d'autant plus difficile à découvrir, qu’il était caché sous les apparences de l'amour de Dieu. Au lieu donc de conjuguer le verbe Amo, Ignace faisait des actes d'amour : « Je vous aime, Ô mon Dieu, » disait-il, vous m'aimez, aimer, être aimé ; el rien da- » vantage. » Ces aspirations ne le faisaient pas entrer dans le mécanisme des conjugaisons ; il s’aperçut de son peu de progrès et s’en prit à Satan. Afin de déjouer les ruses de son ennemi, il mena Artebale son maître à l'église de Sainte-Marie-de-la-Mer, se mit à genoux devant lui et fit vœu de continuer ses études, malgré les obstacles que le diable pourrait lui susciter. Il pria son maître de le regarder comme un petit écolier et de le traiter comme tel, en lui fixant chaque jour sa leçon et en lui donnant le fouet s’il ne l'apprenait pas. Lorsqu'il commença à expliquer un peu de latin, on lui donna à traduire le Soldat chrétien d'Érasme. Mais voici que ses visions cessèrent dès qu'il eut le livre entre les mains. Il en conclut qu’Érasme était un auteur proscrit par Dieu. Aussi l'interdit-il plus tard àses chevaliers spirituels, qui n’ont cessé depuis d’en dire le plus de mal qu ils ont pu. Les littérateurs chrétiens ne furent pas aussi sévères ; ils ont toujours admiré, dans cet auteur célèbre, le prêtre éclairé, qui ne se faisait pas illusion sur le besoin de réforme qu'avait l'Église au ” xvif siècle, et l'écrivain distingué qui a fait le plus grand honneur à la littérature. Ignace, étudiant la grammaire, fut plus avisé. Aussi ses disciples soutiennent-ils que, sur ce point comme sur bien d’autres, 1l fut inspiré. - Après avoir étudié deux ans la grammaire à Barcelone, . Ignace se crut en état de passer à la philosophie et à la
DES JÉSUITES. 15 théologie. Pour étudier ces sciences, il se rendit à l’Université d’Alcala de Henarès, nouvellement fondée par le cardinal Ximenès. Tout en étudiant la grammaire, il avait fait plusieurs disciples à Barcelone. Ils voulurent le suivre à Alcala, mais Ignace n'osa.les mener avec lui de peur que : l'Inquisition de Tolède n'en prît ombrage. Il ne fut done accompagné que de Calliste, Artiaga et Cazères. Il trouva un quatrième compagnon à l'hôpital d’Aleala. C'était un jeune Français nommé Jean, page du vice-roi de Navarre, qui se trouvait à l'hôpital pour se guérir d’une blessure. Ignace lui inspira un grand dégoût pour la cour et une vive ardeur pour la Chevalerie spmituelle. | |
Le maître et les disciples étaient vêtus d’une longue jaquette ou saie grise, leur chapeau était de même couleur. Ils étaient logés par charité et ils mendiaient leur pain. Ignace gagna son logement et sa nourriture par un acte de bravoure qui mérite d’être rapporté. Il y avait à l'hôpital une chambre où personne ne pouvait demeurer parce qu’elle était remplie de diables qui y faisaient chaque nuit un sabbat épouvantable. Le directeur de l'hôpital l'offrit à Ignace, mais en l’avertissant de ce qui s'y passait. Ignace s'était assez souvent mesuré avec le diable pour ne le pas craindre. Il accepta courageusement la chambre. Le cœur lui faillit cependant lorsqu'il entendit l’infernal sabbat ; mais, surmontant ce premier moment de frayeur, ilse lève et adjure ainsi Satan et ses anges : « Si vous avez » reçu de Dieu le pouvoir de me nuire, me voilà prêt ; » frappez. Mais si vous n’avez reçu de Dieu aucun pou- » voir, fuyez, maudites créatures, et laissez-moi en re- » pos. » À ces mots, les diables s’enfuirent à la hâte et ne revinrent jamais faire leur sabbat dans la chambre exorcisée par le saint homme. En récompense du signalé service qu'il avait rendu, le directeur de l’hôpital lui as-
sura, non-seulement son logement dans cette chambre, mais sa nourriture. Ignace n’en mendia pas moins, non plus pour lui, mais pour les pauvres honteux et pour les infirmes qui ne pouvaient sorlir.
I suivait en même temps les cours de l’Université d'Alcala. On y expliquait la logique de Dominique Soto, la physique d'Albert le Grand et les sentences de Pierre Lombard. Malgré son application, il ne comprenait rien ni aux auteurs ni aux explications. Il y a tout lieu de croire que, comme Érasme, ces auteurs étaient frappés d’une malédiction divine, qui les rendait indignes d'être compris par un homme aussi saint. Quoi qu'il en soit, Ignace et ses compagnons abandonnèrent les cours de l'Université pour se faire docteurs du peuple et des petits : enfants. Ils joignaient au catéchisme des exhortations aux écoliers débauchés. Quelques dévotes se mirent en outre sous la direction d'Ignace. Tant de bruit excita l'attention de l’Inquisition de Tolède. Plusieurs membres du redoutable tribunal se rendirent à Alcala, croyant mettre la main sur quelques adeptes de la secte des Z/{luminés. Ils trouvèrent tout autre chose. Après avoir constaté l'ignorance des nouveaux docteurs, ils remirent toute la cause à Jean Rodrigue Figueroa, grand vicaire d’Alcala, et s’en retournèrent. Le seigneur vicaire ouvrit une enquête sur la vie et les mœurs des inculpés et les renvoya absous, en leur défendant seulement de s'habiller de la même manière.
À peine sorti de ces difficuliés, Ignace retomba dans une affaire non moins désagréable, El avait à Alcala, parmi ses prosélytes, deux dames qui se sentirent éprises d'une noble ardeur pour la Chevalerie spirituelle ; illeur sembla qu’elles pouvaient bien imiter celui qu'elles avaient choisi
pour guide, Ce fut en vain qu'ignace chercha à les en
DES JÉSUITES. 17 dissuader; elles refusèrent absolument d'admettre le principe, qu’on pouvait admirer dans les autres de belles et grandes actions, sans être obligé de les imiter. Elles trouvèrent donc qu'Ignace n’était pas conséquent en voulant les empêcher de faire ce que lui-même avait cru bon; elles quittèrent leurs maisons et commencèrent la vie de chevalières errantes, en faisant à pied, et vêtues en mendiantes, les deux pèlerinages célèbres de Notre-Dame de Guadaloupe et du Saint-Suaire de Jaen. Il ne fut bientôt bruit dans Alcala que du départ des deux dames ; et, comme on savait qu’elles étaient au nombre des prosélytes d’Ignace, on en fit retomber sur lui la responsabilité. Le bruit parvint jusqu'aux oreilles du Vicaire de l’inquisition, qui fit mettre Ignace en prison. Les deux dames, après une absence de quarante jours, étant rentrées à Alcala, furent interrogées ; elles attestèrent qu Ignace avait cherché à les détourner de leur projet, au lieu de les y exciter. Le Vicaire le mit alors en liberté ; mais, dans le jugement qu'il rendit, il l'obligea , ainsi que ses compagnons, à se vêtir comme les autres écoliers, et leur défendit d’enseigner avant d'avoir étudié la théologie pendant quatre ans.
Une telle sentence ne pouvait convenir à un homme qui avait reçu de Dieu l'intelligence des plus profonds mystèrés : il se hâta de quitter Alcala et se dirigea vers Salamanque, qui avait une école de théologie fort célèbre. Quatre de ses disciples le suivirent. Chemin faisant, Calliste échangea ses habits contre ceux d’un pèlerin en guenilles. Il arriva à Salamanque avec une jaquette trop courte pour lui et un chapeau erasseux dont les larges bords donnaient à sa figure quelque chose de burlesque. Ignace et ses compagnons commencèrent à prêcher comme à Alcala. Le peuple accourut en foule à leurs conférences, et quelques dames se mirent sous leur direction. Les Domini-
18 RISTOTRE cains du couvent de Saint-Étienne eurent la curiosité de connaître à fond les personnages qui faisaient tant de bruit. Ignace avait choisi parmi eux son confesseur ; on l'invita un jour à dîner ; il s'y rendit avec Calliste. Après le repas, le sous-prieur, accompagné du confesseur et d'un autre religieux, conduisit les deux chevaliers spirituels dans un lieu retiré et les interrogea d’une manière très pressante sur leur instruction et sur la mission qu'ils S’attribuaient. Ignace refusa de répondre. « Je vous forcerai bien de parler, » dit lé sous-prieur; sur-le-champ il le fit enfermer avec son compagnon et en donna avis à Dom Frias, grand-vicaire de l’évêque de Salamanque. Celui-ci, sans forme de procès, fit mettre les deux prisonniers au cachot, attachés ensemble par les pieds avec une grosse chaîne de fer. [ls passèrent la nuit à chanter des hymnes. Le lendemain, Frias les interrogea. Ignace lui remit le livre des Éxercices spirituels et indiqua la demeure de ses trois autres compagnons, qui furent arrêtés et enfermés, sans pouvoir obtenir de communiquer ni avec Ignace, n1 avec Calliste.
Frias lut le livre des Exercices spirituels et le fit examiner par trois docteurs en théologie. Après vingt-deux jours de prison, on fit comparaître le maître et les disciples, ét on leur notifia uni jugement d’après lequel il leur était défendu de parler de la distinction du péché mortel et du péché véniel avant d’avoir étudié quatre ans en théo: logie. On avait trouvé que, sur ce point, la doctrine des Exercices spiritiels n'était pas parfaitement exacte. Cependant, on déclara que les inculpés n'étaient point hérétiques et que leurs mœurs étaient bonnes. On leur accorda, en outre, la permission de faire le catéchisme:
Ignace ne pouvait consentir à être ainsi gêné dans son apostolat. Il résolut de quitter l'Espagne, où 1] était si peu
DES JÉSUITES. 19 apprécié; il crut que Dieu lui inspirait d'aller en France pour y recommencer ses études dans l'Université de Paris. Il fit part de son projet à ses disciples, qui refusèrent de le suivre. I partit donc seul, chassant devant lut un âne Chargé de ses livres et de son mobilier d'étudiant. Arrivé à Paris sans encombres, il recommencça, à trente-sept ans, ses études sur la grammaire latine. Un de ses compatriotes lui ayant volé l'argent qu'il avait apporté d'Espagne, il prit son logement à Saint-Jacques-de-l'Hôpital et mendia son pain. Il fit trois nouveaux prosélytes qui vendirent tout ce qu'ils avaient, même leurs livres, et se mirent éomme lui à mendier. Cette conversion fit grand bruit à Paris. Matthieu Ori, dominicain et Grand-Inquisiteur, intérrogea Ignace, le trouva innocent et le renvoya ab- SOUS. |
Cependant les aumônes à Paris étaient peu abondantes, ét les chevaliers spirituels se trouvaient en danger de mourir de faim. Ignace passa en Flandre et de là en Angleterre pour leur procurer des ressources ; 1l réussit si bien qu'il récolta ce qui était nécessaire pendant plusieurs ännées, tant pour lui que pour ses compagnons. Ils se remirent à l'étude, qui avait été fort négligée pendant ces excursions. Sur dix-huit mois qu’il avait été au nombre des élèves du collége de Montaigu, Fgnace n’en avait guère étudié que six. l crut pouvoir cependant commencer alors sa philosophie au collége de Sainte-Barbe. I s'appliqua moins à étudier qu à exercer auprès de ses condisciples une espèce d’apostolat. Ceux-ci, par curiosité ou pour tout autre motif, le suivirent à l'Église où il faisait les Exercices. Le professeur voyant 5on cours presque abandonné, en porta plainte au directeur du collége ; Ignace fut sur le point de subir la peine infamanté du fouet, en présence des maîtres et des élèves; mais comme
il n’était réellement coupable que d’avoir inspiré à ses condisciples une grande ardeur pour les Exercices spirituels, le directeur n'osa l'en punir et le proclama même saint, en présence de tous ceux qui faisaient partie de son établissement. Ignace fut cependant alors abandonné de ses disciples et put se livrer avec plus de soin à ses études. Lorsqu'il eut achevé son cours de philosophie, il fut reçu maître ès arts; il commença ensuite sa théologie dans l’école des dominicains de la rue Saint-Jacques.
Les études ne l’'empêchaient pas de poursuivre son projet de former un Ordre de chevalerie spirituelle. Abandonné deux fois par ses disciples, il ne se découragea point et se remit à l'œuvre. Ses efforts furent couronnés de succès et les compagnons qu'il sut alors s'attacher furent les colonnes de la fameuse Compagnie dont nous avons entrepris d'écrire l’histoire. Le premier fut Pierre Lefèvre, originaire d’un village de la Savoie; 1l était doux et sans défense. Ignace le gagna facilement. Il n'en fut pas de même de François Xavier, jeune professeur de philosôphie au collége de Beauvais, ardent à l'étude et ambitieux. Ignace ayant entrepris de le gagner n’en reçut d’abord que mépris et railleries; mais il s’en empara en flattant son amour-propre et en changeant en zèle pour le salut des âmes l'ambition dont il était dévoré. Xavier fut donc le second de ses disciples. Il était Espagnol. Jacques Laynès, Alphonse Salméron, Nicolas Alphonse, surnommé Bobadilla, Simon Rodriguez, se joignirent bientôt après à Ignace, qui se trouva ainsi à la tête de six chevaliers. Il les assembla un jour et leur fit un discours pathétique dans lequel il leur proposa la conquête spirituelle de la Palestine. Ce projet leur sourit; il fut décidé qu'après avoir terminé leur cours de théologie, ils se rendraient à Venise pour s'embarquer. On arrêta, en outre, que, dans le cas
où ils ne pourraient partir, ils iraient à Rome se jeter aux pieds du pape et lui offrir leurs services.
Ignace, qui avait déjà été abandonné deux fois par ses prosélytes, crut devoir prendre ses sûretés ; il proposa donc à ses nouveaux compagnons de s’engager par vœu à exé— cuter leurs résolutions. Ils y consentirent et prirent jour pour faire ce vœu d'une manière solennelle.
Le 15 août 1534, jour de l’Assomption de la Sainte-
Vierge, Ignace et ses six compagnons se dirigèrent vers Montmartre. Ce n'était pas sans raison profonde que ce jour avait été préféré. Le chevalier de la Sainte-Vierge voulait que tout son Ordre la reconnüt pour sa Dame et se dévouât à son eulte d’une manière toute spéciale. Il se rendit avec ses chevaliers dans une chapelle souterraine où, selon une tradition locale, saint Denis avait été décapité avec ses compagnons. Lefèvre, ordonné prêtre depuis peu, leur dit la messe et les communia. Ils prononcèrent leurs vœux et formèrent une petite communauté ayant la même demeure et la même table. |
Quelque temps après, Xavier, Laynès et Salméron résolurent d'aller en Espagne, afin de mettre ordre à leurs affaires de famille avant de se vouer à la vie nouvelle qu'ils voulaient embrasser. Ignace craignit qu'on ne les détournât de leur vocation et, sous prétexte de ne pas les distraire de leurs études, il se chargea d'aller lui-même réigler leurs affaires. Avant son départ, il leur donna rendezvous à Venise pour le 25 janvier de l’année 1537.
Arrivé en Espagne, Ignace refusa de loger au château de Loyola, malgré les instances de son frère, et élut domicile à l'hôpital d'Azpétia. Si nous en croyons les historiens jésuites, il fut prophète dans son pays et y détruisit tous les vices ; ses prédications étaient tellement suivies que les églises étaient trop petites pour contenir ses audi:
22 HISTOIRE teurs ; 1l était obligé de prècher en pleine campagne, et, chose étonnante! quoiqu'il eût la voix très-faible, on l’entendait facilement à une distance de trois cents pas. Ces mêmes historiens remarquent comme une chose des plus surprenantes le succès qu'il obtint contre les prêtres concubinaires. Ces prêtres réformèrent leurs mœurs à la voix d’Ignace qui, pour leur ôter la pensée de retomber dans leurs vices, obtint des magistrats des règlements trèssévères contre ceux qui s'abandonneraient au libertinage.
Tandis qu'Ignace opérait ces prodiges en Espagne, Lefèvre, qui l'avait remplacé à Paris comme chef de la Com: pagnie, gagna trois nouveaux étudiants par le moyen des Exercices spirituels : Claude Le Jay, d'Annecy ; Jean Codure, du diocèse d'Embrun, et Pasquier-Brouët, du diocèse d'Amiens. Ils firent leurs vœux à Montmartre, le jour où les six autres les renouvelèrent pour là première fois. |
La Compagnie des chevaliers spirituels était donc composée de dix membres, y compris le Général, lorsque arriva l’époque fixée pour le rendez-vous de Venise. Ignace s'y rendit à la fin de l’année 1535, après un voyage rempli d'aventures, surprenantes sans doute, mais peu dignes de figurer dans l’histoire. Il trouva à Venise plusieurs Espagnols qu'il enrôla sous sa bannière ; Jacques Hozez fit dès lors ses vœux ; d’autresles firent plus tard, lorsque la Compagnie fut approuvée par le pape. Les succès d'Ignace à Venise parvinrent jusqu'aux oreilles de Pierre Caraffa, évêque de Théate, et qui devint pape sous le nom de Paul IV. Cet évêque, affligé des désordres du clergé, venait de fonder un ordre de clercs réguliers, que l’on appela Théatins, et dont le but principal était de travailler à la réforme des mœurs ecclésiastiques. Il espéra qu'Ignace entrerait dans son ordre avec ses compagnons, et il lui fut
DES JÉSUITES. 23 alors tres utile dans une fâcheuse affaire qui lui survint. Le bruit s'était répandu à Venise qu Ignace avait été condamné à Alcala, à Salamanque et à Paris comme hérétique et qu'il n'avait évité le feu qu'en prenant la fuite. Le nonce Veralli fut saisi de l'affaire. Caraffa rendit si bon témoignage de l’orthodoxie d'Ignace, que le nonce prononça une sentence juridique en sa faveur.
Les compagnons d'Ignace qui étaient restés à Paris arrivèrent à Venise avant l'époque fixée. Comme le bruit courait que la guerre allait éclater entre François If, roi de France et l’empereur Charles-Quint, ils craignirent que le voyage ne devint impossible, et ils jugèrent prudent de se mettre en route sans délai. [is sortirent de France le 15 novembre 1536, et prirent leur chemin par l’Allemagne ; leur vêtement était celui des pauvres pèlerins : un bourdon, un havresac de cuir contenant quelques papiers ; c'était tout leur mobilier. Ils marchaient en chantant des hymnes et des litanies, le chapelet à la main, comme défi porté au protestantisme. Pendant le chemin, ils brisèrent plus d’une lance spirituelle avec les Ministres des lieux qu'ils traversaient, Laynès, très fort en dialectique, se distingua dans ces luttes ; Xavier s'exerçait particulièrement aux actes de charité. C'était une âme ardente, une imagination exaltée, mais un cœur droit. Ils arrivèrent à Venise le 8 janvier 1537; ils y restèrent une partie de l'année, servant les pauvres dans les hôpitaux. La ligue formée par la république de Venise, Charles- Quint et le pape contre les Turcs, rendit impossible leur départ pour la Terre-Sainte, Ils résolurent, après plus d’un an d'attente, de se diriger vers Rome. Ignace y envoya d’abord Lefèvre et Xavier pour préparer les voies. Il n osait y aller d’abord lui-même, parce que l’évêque de Théate, Carafla, y avait été appelé en qualité de cardinal. Ce pré-
2% + HISTOIRE lat lui gardait rancune de ce qu'il n'avait pas voulu entrer dans son ordre. Xavier et Lefèvre furent bien reçus de Paul IIT; ils recucillirent à Rome des aumônes assez abondantes et obtinrent du pape le privilége de recevoir les ordres de tout évêque, dans le temps et le lieu qu'ils voudraient. Ils profitèrent de ces priviléges pour se faire ordonner prêtres à Venise, et commencèrent à prêcher dans les villes des environs. Ils employaient les mêmes moyens que les saltimbanques pour attrouper le peuple autour d'eux; mais ceux qui venaient pour rire s'en retournaient en pleurant leurs péchés. Ignace, certain d'être bien recu de Paul IIT, partit peu de temps après pour Rome, avec Lefèvre et Laynès. Les jésuites racontent qu'à deux lieues de cette ville, il tomba en extase; qu'il vit le . Père Éternel l’associant à Jésus-Christ, son fils, et qu'il reçut de nouvelles lumières sur sa Compagnie et sur le nom qu'il lui devait donner. Les révélations, les extases, les illuminations se multiplient à l'infini sous la plume des fervents disciples, lorsqu'ils parlent de leur patriarche. Toutes les puissances du ciel et de l'enfer étaient à ses ordres. C’est ainsi que Rodriguez, qui avait eu la pensée de quitter la Chevalerie spirituelle pour la vie solitaire, en fut empêché par un géant de l’autre monde qui lui barra le chemin et le menaça de son épée. Ignace le sut par inspiration et raffermit le courage de son faible compagnon. Nous n’entreprendrons pas de retracer mille faits aussi sur prenants que nous trouvons dans la vie d'Ignace. Il ne faut pas offrir aux yeux des profanes tant d'actions merveilleuses quine peuvent être appréciées que par des hommes de bonne volonté.
Ignace arriva à Rome sur la fin de l’année 1537. Paul II l'accueillit favorablement, chargea Lefèvre du cours d'Écriture-Sainte et Laynès de la scholastique, an collége
de la Sapience. Pour Ignace, il se consacra à la réforme des mœurs dans la ville de Rome. ,
Paul III ne se faisait pas illusion sur la nécessité de cette réforme; dans ce but, 1l avait publié une bulle qui n'avait pas eu de résultat. Il avait ensuite (1537) chargé une commission de cardinaux et de prélats de lui indiquer les principaux points sur lesquels son zèle devait particulièrement s'exercer. La commission lui remit un mémoire qui mettait à nu les plaies de l'Église. Vingthuit abus y étaient indiqués. A la tête de la commission étaient les quatre cardinaux Contarini, Caraffa, Sadolet et Polus. Ces noms donnent au mémoire sur la réforme une haute importance. L'analyse de ce document fera connaitre l’état de la cour de Rome au moment où Ignace y arriva avec ses COMpPagnons.
« Le choix des prélats et des prêtres n’est pas fait avec » assez de soin et de précaution ; on admet à ces emplois » sacrés des hommes qui n'ont ni mœurs ni capacité et » qui sont souvent trop jeunes. De là naissent des scandales nombreux,.le mépris pour l'ordre ecclésiastique, » la diminution et la presque extinction du respect dû au culte de Dieu. Les plus graves abus règnent dans la col- » lation des bénéfices et dignités ecclésiastiques comme » les évêchés et les cures. On ne considère que l'avan- » tage qui en revient à ceux qui les obtiennent et non le » bien du troupeau de Jésus-Christ. De là vient que l’on » donne à certains des bénéfices dans des lieux dont ils n’entendent pas la langue et où ils ne résident jamais, se contentant de toucher les revenus sans se préoccuper des devoirs. On a oublié le grand principe : que celui » qui jouit des biens ou pensions ecclésiastiques n’a droit » qu'au nécessaire, et que le reste appartient aux pauvres » et à l’Église. On trafique des bénéfices ecclésiastiques
LA
26 HISTOIRE gone d'une marchandise, afin de se réserver des pensions et de s'enrichir. Des évêques ne se réservent que » letitre de cette dignité etles biens qui ysont attachés, et » laissent les charges à des coadjuteurs qui remplissent » les devoirs, sans avoir de titre, et jouissent d’une minime » portion des biens. Au grand scandale des fidèles, on » n'observe pas la loi par laquelle il était défendu aux en- » fants des prêtres de succéder aux bénéfices de leurs pères. » Un autre abus consiste dans les grâces expectatives et » les réserves. Il arrive de là que ceux qui sont désignés » d'avance pour des bénéfices désirent la mort de ceux » qui les possèdent, afin d’en jouir plus tôt. / » Que dirons-nous, ajoutent les commissaires du pape, » de ces bénéfices qu'on appelle communément incompa- » tibles, c'est-à-dire dont la même personne ne peut pas » jouir simultanément? Cette ancienne discipline n'est » plus guère en vigueur, et l’on voit aujourd’hui, à la » honte de la religion, un seul homme posséder plusieurs » évêchés. Les cardinaux eux-mêmes, qui doivent résider » à Rome, vendent leur voix aux princes dont ils obtien- » nent des évêchés dans lesquels ils ne peuvent résider, » malgré la loi qui les y oblige. Est-il cependant un spec- » tacle plus digne de pitié que de voir les églises aban- » données presque partout par des évêques qui ne sont » que des mercenaires? D’après les canons, les évêques ne doivent pas être absents de leurs diocèses plus de » trois mois, et l’on en voit qui les abandonwent des années entières.
» Les crimes restent impunis ; ceux qui s’en rendent coupables savent bien, à prix d'argent, se soustraire aux peines qu'ils ont méritées.
» Les désordres ne sont pas moins grands dans les mai- » sons religieuses; ces désordres sont publics et causent
LA
DES. JÉSUITES. 27 » dans le peuple les plus grands scandales, Notre avis xd » done que l'on abolisse les monastères qu'on nomm » conventuels, non pas d’une manière violente et préci- » pitée, mais en leur défendant de prendre des novices. » On laissera ainsi mourir les anciens, que l’on rempla- » cera par de nouveaux religieux. Nous pensons même » que dès à présent on devrait congédier des monastères » tous ceux qui ne sont pas profès. Les abus sont énormes » dans les monastères de religieuses. On ne peut y remé- » dier qu’en ôtant la direction de ces maisons aux moi- » nes, pour la donner à des hommes non suspects et avee » lesquels les religieuses ne courent aucun danger. »
La mauvaise doctrine de plusieurs universités ; les dispenses de vœux ou de mariage; les quêtes des moines et les superstitions qui les accompagnaient ; la simonie, c'est-à-dire la vente ou l'achat des choses saintes; l'abus des indulgences, les chapelains à gage, furent indiqués par Ja commission comme autant d'objets dignes d’une réforme prompte et sévère. Après avoir signalé ces abus généraux, la commission attira l'attention de Paul LIT sur ceux qui étaient particuliers à la cour de Rome. Les prêétres peu soigneux dans leurs ministères, les désordres de mœurs, les haines, la négligence dans le soin des malades et des pauvres, sont les principaux points qu’elle crut devoir indiquer. |
La réforme de tous ces abus fut remise à un autre temps. Pendant le moyen âge, le gouvernement pontifical ne prit pas l'initiative des réformes; il aima mieux fermer les yeux jusqu'au moment où les peuples, las des abus, se levèrent pour les détruire. Alors on passa les bornes; au lieu de réformes on eut des révolutions, dont les effets immédiats furent déplorables. Ceux qui profitaient des abus regardèrent ces révolutions comme des attentats ; d'autres
les considérèrent comme une défense légitime des opprimés contre les oppresseurs, et des moyens par lesquels la Providence châtiait les coupables. Si la papauté eût été alors un gouvernement vraiment sage, elle eût, au moyen de réformes progressives, satisfait aux besoins des peuples. Tel ne fut pas le gouvernement de Paul IL.
Le mémoire de la commission de réforme fut respec-
tueusement déposé aux archives. Paul IIT eût voulu réformer, mais sans rien entreprendre de difficile. Il crut avoir rempli sa tâche de souverain et de pape en engageant quelques particuliers à travailler à la réforme du clergé et du peuple ; 1l avait encouragé à ce titre l’ordre des clercs réguliers du cardinal Caraffa. Lorsque Ignace arriva à Rome, il se hâta de l’engager à travailler à la réforme des mœurs.
- Tandis que Lefèvre et Laynès faisaient leurs cours au collége de la Sapience, Ignace entreprenait bravement la réforme de Rome. On doit lui rendre cette justice, qu'il aimait et pratiquait la vertu depuis sa conversion, et que son Zele était sincère. Son imagination ardente, remplie des images exagérées de la chevalerie errante, donnait à ses actes un caractère souvent excentrique ; ses disciples lui ont peut-être aussi prêté beaucoup d'actions qu'ils croyaient utiles à sa gloire. Quoi qu'il en soit, Ignace était un homme vertueux qui entreprit de bonne foi la réforme des vices, et qui n'institua sa Compagnie de chevaliers spirituels que pour aller de par le monde pourfendre les mécréants avec le glaive de la prédication; redresser les torts ; défaire les enchantements diaboliques et rendre à l’Église toute sa splendeur. Nous verrons si les disciples furent fidèles à la pensée du maitre.
Ignace, chargé par Paul [IT de travailler à la réforme des mœurs dans la ville de Rome, appela à son aide ses
autres compagnons. Il en avait perdu un, Hozez, qui mourut à Padoue, où il prêchait avec Codure. Hozez était, de son vivant, brun et très-laid ;, la mort le rendit si blanc et si beau que Codure ne pouvait se lasser de l’admurer et de le baiser. Ignace, qui était au Mont-Cassin lorsqu'il mourut, vit son âme entrer dans le ciel, couronnée de rayons lumineux. Bien plus, étant allé à la messe, au moment où le prêtre prononçait ces mots du Confiteor : À tous les saints, il vit le ciel ouvert et Hozez qui semblait plus brillant que tous les autres saints. Cette vision le rendit si heureux qu'il en pleura pendant deux jours. Depuis ce miracle, il fut admis dans la Compagnie que Dieu avait une prédilection pour les chevaliers spirituels dont il faisait les plus grands saints du paradis. Ignace gagna dans le même temps plusieurs autres compagnons, entre autres François Strada, qui obtint en Espagne une grande réputation d’éloquence.
La troupe était devenue assez considérable pour que l'on songeât à en former une Compagnie régulière, approuvée par le pape. Tous les membres étaient réunis à Rome vers la fin du carême de l’année 1538. Ils logeaient tous dans la maison d'un gentilhomme nommé Quirino Garzonio. C’est là qu'ils tinrent leur première assemblée générale. Ignace prononça un discours digne d’un général d'armée : « Les chevaliers étant appelés de Dieu pour faire la » conquête spirituelle de l'univers, il fallait de toute néces- » sité qu'ils fussent enrôlés dans une milice qui pourrait se » perpétuer jusqu'à la fin des siècles. On ne pouvait dou- » ter que l'éternité ne füt promise à la nouvelle Compa- » gnie, puisque Jésus-Christ et le Père Éternel lui en » avaient positivement donné leur parole. » Ce discours produisit le meilleur effet sur la troupe, qui décida qu'il fallait préparer l'esprit du pape et travailler à en obtenir
une approbation. La chôse semblait d'autant plus nécessaire que Paul HIT, désolé des maux que faisaient les reli-gieux à l'Église, était bien décidé à n'en pas approuver de nouveaux. On espérait cependant le faire revenir sur cette résolution, et l'ons’occupa, séance tenante, du nom qu'aurait le nouvel ordre. « Si vous m'en croyez, dit Ignace, » nous l'appellerons la Compagnie de Jésus. Ce not, qui » est au-dessus de tous les noms, m'a été divinement ins- » piré dès ma retraite de Manrèze, et dernièrement encore 5 lorsque le Père Éternel m’apparut près de Rome et qu'il » in associa avec son fils'. Ainsi, mes très chers frères, » n'en cherchons point d'autres. »
Nous voulons croire qu’Ignace , danis son eéxaltation , ne mesurait pas ses termes autant qu'il l’eût fait de sangfroid , et qu’il regardait réellement ses visions comme certaines : autrement, on serait obligé de le regarder comme un fourbe et un impie. Il faut admettre que son ardeur fébrile l'emportait involontairement au delà des bornes : à moins qu’on n'aime mieux penser que ses historiens, jaloux de faire de lui le personnage le plus favorisé de visions et d’extases, nous aient donné comme des faits ce qui ne serait que le produit de leur imagination. Ignäce n'était pas théologien et n'avait pu suivre avec succès lés cours des Facultés, malgré les lumières surnaturelles qu'il avait, dit-on, réçues ; mais il en savait sans doute assez pour être convaincu qu'ii ne pouvait sans impièté dire qu'il avait été associé par le Père Éternél à son Fils. En prenant ces mots à la rigueur et en lés rapprochant de quelques passages des Exercices spirituels, on pourrait en conclure qu’'Ignace n'avait sur la divinité de Jésus- Christ que les idées vagues et hétérodoxes qui ont de- puis fait condamner ses disciples Hardoïin et Berruyer. Le
1 Quando el Padre Eterno me puse con su Higo.
DES JÉSUITES. | 31 Nestorianisme des Jésuites serait ainsi d'assez haute date”. . Les disciples d'Ignace croyaient sans doute à ses révélations. Ils a pplaudirent au nom de Compagnie de d'ésus qu’il avait reçu du ciel?, et ne songèrent plus qu'aux moyens d'obtenir l'approbation du pape. Paul LEFT était à Nice, où il devait traiter de la paix avec François Ier et Charles-Quint. En l’attendant, ils préchèrent et prirent surtout pour thème de leurs discours la fréquente communion. Les pécheurs les plus scandaleux trouvèrent qu'il était si facile d’être digne de communier souvent, d’après la doctrine des nouveaux âpôtres, que la sainte table, presque déserte auparavant, fut bientôt assiégée. Après avoir prêché pendant le jour, Ignace ét ses compagnons passaient une partie des nuits à organiser la Compagnie future et à jeter les premières assises de ses Constitutions. Ils décidèrent qu'outre les vœux de pauvreté et de chasteté qu'ils avaient faits, ils feraient celui d'obéissance ; qu'à la tête de la Compagnie, il y aurait un Géhéral élu à vie et revêtu d'une autorité absolue ; que pour décider Paul IF à donner son approbation, on ajouterait aux trois vœux, communs à toutesles communautésreligieuses, celui d'obéir au pape et d'aller partout où il le jugerait à propos, sans même se préoccuper de ce qui serait nécessaire pour le voyage.
- 4 Ignace met souvent Jésus-Christ sur le même rang que la Vierge, et fait de son humanité une véritable personne qui intercède pour les pécheurs. Le Directoire pour les Exercices a soin de faire remarquer que lorsque Ignace parle de Jésus-Christ, ce n’est pas en tant que Dieu, mais en tant qu'homme avocat et médiateur. (Direct. in Exercit., cap. 15.) |
En prenant ces mots à la rigueur, et en interprétant le livre d'Ignace comme le veut le Directoire, il faudrait lui attribuer une erreur grave sur l'Incarnation.
? Tous les Jésuites affirment que ce nom a été révélé.
Le projet de Constitutions ébauché, Ignace en dressa un mémoire qu'il fit présenter au pape par le cardinal Contarini. Paul IIT le lut ; il fut flatté surtout du quatrième vœu, qui semblait promettre au Saint-Siége une armée dévouée, toujours prête à voler où le péril serait plus grand ; il s'écria : Le doigt de Dieu est ici. Ignace pria le pape de confirmer par écrit ce qu'il avait ainsi approuvé de vive voix; mais Paul III ne voulut rien décider sans l'avis de trois cardinaux. Le premier qui fut chargé de l'examen des nouvelles Constitutions fut Barthélemi Guidiccioni, théologien et canoniste fort savant. Fidèle aux décisions des conciles de Latran et de Lyon‘, qui avaient interdit les nouveaux ordres religieux, il ne voulut même pas jeter un coup d'œil sur le mémoire qui lui fut présenté : « De quelque nature que soit le nouvel ordre, » dit-il, l'Église n’en a pas plus besoin que de tant d’au- » tres dont elle serait bien heureuse d’être délivrée. » Les deux autres cardinaux consultés par le pape furent du même avis. Ignace ne se découragea pas. Il avait su gagner Paul IIT, qui employa ses compagnons à divers ministères, avant d'avoir approuvé la Compagnie. Sur la demande de Jean IT, roi de Portugal, Rodriguez et François Xavier se rendirent en ce royaume, d’où ce dernier partit pour les Indes orientales. |
Ignace resta à Rome et continua ses instances pour l'approbation de sa Compagnie. Le Jésuite Ribadeneira rapporte qu'il renonça à tous moyens humains pour l’obtenir, et qu'il s'adonna à la prière, aux Jeùnes et à la pénitence. Tout cela était aussi inutile que le reste, lorsqu'il |
1 Le 4° concile de Latran eut lieu en 1215, sous Innocent IIT, et le deuxième de Lyon en 1274, sous Grégoire X. Ils défendirent lun et l’autre d'approuver de nouveaux ordres religieux : ee qui n’a pas empêché ces ordres de se multiplier, du consentement des papes.
s'avisa de promettre à Dieu trois mille messes, s'il lui accordait ce qu’il demandait. À peine eut-il fait ce vœu, que, selon le même historien, le cardinal Guidiccioni se sentit tout à coup changé sans savoir ni pourquoi ni comment. Il lut l'écrit qu’il n'avait même pas voulu regarder ; ses scrupules se dissipèrent, et le nouvel ordre lui sembla absolument nécessaire pour faire la guerre aux hérétiques. Les autres cardinaux se rangèrent à son nouvel avis; Paul IIT, qui avait vu là tout d’abord le doigt de Dieu, donna sans plus de délai la bulle d'approbation. Elle fut expédiée le 27 septembre 1540, sur un simple exposé des Constitutions qui n'étaient pas encore faites. Cet exposé est inséré tout entier dans la bulle. On peut le résumer ainsi : « La Compagnie de Jésus est composée de ceux quiveulent » porter les armes pour Dieu sous l’étendard de la croix et » Servir le seul Seigneur et le Pontife Romain, son vicaire » sur la terre ; les enrôlés doivent faire vœu de chasteté, de » pauvreté, d'obéissance au Général et de soumission au » pape. Le Général est absolu ; il fera des Constitutions de » concert avec la majorité des associés. Son pouvoir pour » le gouvernement de la Compagnie est illimité. » Voici le passage qui se rapporte au vœu de pauvreté : « Nous vou- » lons que tous les membres, et chacun d'eux, fassent vœu » de pauvreté perpétuelle, leur déclarant qu'ils ne peuvent » acquérir ni en particulier, nè même en commun, pour » l'entretien ou usage de la Compagnie, aucun droit ci- » vil à des biens immeubles ou à des rentes et revenus » quelconques, mais qu’ils doivent se contenter de l’usage » de ce qu’on leur donnera pour se procurer e nécessaire. » Néanmoins, ils pourront avoir dans les Universités des » colléges possédant des revenus, cens et fonds, appli- » cables à l'usage et aux besoins des étudiants, /e Général » de la Compagnie conservant toute administration et
tu” 3
» surintendance sur lesdits biens et sur lesdits étudiants à » l'égard des choix, refus, réception et exclusion des su- » périeurs et des étudiants... et tout autre objet d'admi- » nistration et de direction, de manière pourtant que ni » les étudiants ne puissent abuser desdits biens, ni (a » Compagnie elle-même les convertir à son usage, mais » seulement subvenir aux besoins des étudiants. »
Sous ce nom d'étudiants, on entendait des jeunes gens destinés à entrer dans la Compagnie, si on leur reconnaissait les qualités requises. La suite de l'histoire apprendra comment les Jésuites interprétèrent ces règlements tou= chant leur pauvreté, et comment cet Ordre, dont la mendicité est la base fondamentale, est parvenu. à être le plus riche qui ait jamais été dans l'Église.
Paul IT ne trouva, dans l'exposé qui lui fut présenté, rien que de pieux et de saint ; il le confirma de son autorité ; accorda aux associés le pouvoir de dresser de plein gré les constitutions qu'ils jugeront conformes à la fin de leur Compagnie ; 1 fixa à soixante le nombre des membres qui seraient admis dans le nouvel Ordre ou qui y seralent agrégés.
On doit remarquer- que Le Constütutions des jésuites n étaient pas encore faites lorsque Paul [IT approuva leur Compagnie, et qu’il n'en jugea que d’après un exposé général qui ne la distinguait des autres Ordres religieux qu'en un seul point : le vœu d’'obéissance au pape. Paul IF, en approuvant la nouvelle Compagnie, n'eut done pour but que de donner au Saint-Siége une milice dévouée et disciplinée pour la lutte, dont le secours pouvait être nécessaire dans les circonstances exceptionnelles où l'Église se trouvait alors.
Les protestants faisaient à l’Église une guerre d’ autant plus redoutable qu'ils avaient pour eux l'opinion publique
DES JÉSUITES. 39 et les savants. Pour ces derniers comme pour le peuple, la réforme était une nécessité sociale, et c'était au nom de la réforme que les protestants faisaient, à la société catholique et à la cour de Rome en particulier, une guerre redoutable et incessante. Paul IE comprenait qu'il y avait - quelque chose de vrai et de juste au fond de leurs attaques, puisqu'il avait nommé une commission pour lui indiquer les abus et les moyens d'y remédier ; mais, par une fatalité étrange qui pèse sur la plupart des gouvernements, les dépositaires du pouvoir pontifical n'ont presque jamais pris l'initiative des réformes. Les papes les plus intelligents et qui en comprirent la nécessité furent entravés dans leur bonne volonté par mille considérations partieu- lières et par des. intérêts qu'ils crurent devoir ménager ; ils ajournèrent indéfiniment les réformes jusqu'au moment où le peuple, las de souffrir, se leva avec toute son énergie, brisa les obstacles, arracha de force ce qu'on lui refusait et dépassa des bornes que, plus calme, il eût respectées. C'est ce qui arriva au xvi° siècle. Depuis longtemps, des hommes respectables et clairvoyants demandaient la réforme de l'Église dans son chef et dans ses membres. L'autorité ecclésiastique en avait admis en principe la nécessité, dès le coneile de Vienne. Dans les conciles de Pise, de Constance, de Bâle, on y avait travaillé. Vincent Ferrier, le cardinal Julien, Gerson, Pierre d’Ailly, Clémengis et bien d’autres faisaient entendre des plaintes énergiques et éloquentes sur les vices qui défiguraient l'Eglise. Le pape, les évêques, les moines, tout le clergé, étaient à leurs yeux couverts de crimes comme d'une lèpre épaisse. L’impudicité, l'avarice, la simonie, l'ignorance étaient le partage de ceux qui devaient briller dans - l'Eglise par la pratique de toutes les vertus. Quant à la doctrine, les dogmes avaient presque disparu sous une
foule de questions oiseuses, obscures, souvent ridicules, dont les avaient entourés les théologiens et les philosophes scholastiques. Ces questions formaient plutôt la base de l'enseignement que les dogmes eux-mêmes; et, quoique, au fond, la doctrine vraiment catholique fût restée pure, elle n'apparaissait au commun des hommes que par les discussions qui seules faisaient bruit dans les écoles, et que l’on confondait avec elle. Le peuple, négligé dans son instruction, satisfaisait ses instincts religieux en s’abandonnant à des superstitions dignes du paganisme. Il faut le dire, le clergé lui-même encourageait ces superstitions, au moyen desquelles il prélevait sur le peuple d’énormes subsides. Lorsque Luther prononça le mot de réforme, sa voix eut de l'écho dans tous les cœurs. On se préoccupa fort peu des idées théologiques qu'il voulait substituer à celles qui étaient généralement reçues. La réforme seule lui rallia les peuples et opéra dans l'Eglise cette grande révolution que l'on prévoyait depuis longtemps et que l'autorité ecclésiastique ne voulut pas re venir en corrigeant les abus.
L'Allemagne, révolutionnée par Luther, était en feu : Calvin avait en France de nombreux adeptes ; à la suite de Zwingle, la Suisse presque entière s’éloignait du catholicisme ; les professeurs les plus célèbres des Universités avaient levé contre l'Eglise l’étendard de la science ; les uns s'étaient ralliés ouvertement à Luther et à Calvin; d’autres, sans rompre avec l'Eglise, applaudissaient aux réformateurs et sympathisaient avec eux; des relations scientifiques et littéraires qui existaient entre eux naissait une certaine identité d'idées et de vues qui secondait puissamment le mouvement de réforme. Il n’était plus temps de l'arrêter; on ne pouvait plus que le diriger. Cependant l’idée qui domina dans le clergé, à l'apparition
Lie
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du protestantisme, fut celle d'une guerre d’extermination; celle de la réforme orthodoxe ne fut que secondaire et ne put se développer au milieu des obstacles qu'elle rencontra de toutes parts. On songea principalement à exciter les souverains contre le protestantisme, à développer le
système de l’Inquisition. |
Ce fut au moment où ces pensées dirigeaient les princes de l'Église, qu'ignace parut avec sa Compagnie de chevaliers spirituels, s’engageant par vœu à aller partout où les enverrait le pape, guerroyer contre les ennemis de l'Église. Il n’est point étonnant que Paul III l'ait regardée comme un renfort que lui envoyait la Providence.
Les commencements de la Compagnie furent assez obscurs; on ne fut même pas fixé, pendant quelque temps, sur le nom qu'on devait donner aux nouveaux chevaliers. En Italie, on les confondait assez généralement avec les Théatins ; à Nole, on les appelait Jesuins; à Ferrare, Scofiotti; à Bologne, Prêtres de Sainte-Lucie; en Espagne, /nighisies, du nom d'Inigo, qui en espagnol signifie Ignace. En France, on leur donna, dès l’origine, le nom de Jésuites!.
Dès que la Compagnie fut approuvée par le pape, Ignace appela à Rome Laynès, Salmeron, Codure, Le Jay et Brouët, qui seuls pouvaient s’y rendre, afin de procéder à l'élection du Général. Xavier et Rodriguez avaient laissé leur suffrage écrit, avant de partir pour le Portugal. Lefèvre envoya le sien ; Bobadilla ratifia l'élection. Ignace fut choisi, comme on devait s'y attendre. Il parut surpris et voulut résister ; mais il se soumit enfin et accepta le commandement de la nouvelle milice.
IL était digne de cette haute position, sinon par sa
Le
1 Duboulay, Histoire de l'Université de Paris, tome 4: Baptiste Le Grain, Décade de Henri le Grand,
science, du moins par mille autres qualités qui faisaient de lui un chevalier spirituel accompli, Sa taille était moyenne, mais ses disciples nous apprennent qu'il « sa- » vait si bien composer et ménager sa démarche, qu'il ne » paraissait boîteux que le moins possible, » Il avait la tête chauve, le teint olivâtre, la figure maigre, le front large, les yeux brillants et profondément enchâssés dans leur orbite. Sa physionomie avait quelque chose d'étrangé. Ses admirateurs y remarquaient des traits qui annonçaient le grand homme et le saint. Les indifférents étaient plus portés à le regarder comme un visionnaire, un homme exalté, qui suivait, dans ses actes, les inspirations d’une imagination excentrique plutôt que celles d'un esprit réfléchi. #4
Il accepta le commandement de la Compagnie, le jour
de Pâques, 17 avril 1541. Le 29, la petite armée se mit en campagne pour visiter les basiliques de Rome. Celle de Saint-Paul-hors-des-Murs avait été choisie pour la profession solennelle. Les chevaliers y étant arrivés, le Général y célébra la messe à l'autel de la Vierge qu'ils choisissaient pour leur Dame. Avant la communion, Ignace se tourna vers le peuple, tenant d'une main l'hostie, et de l’autre la formule de sa profession écrite de sa main. Il la lut à haute voix ; elle était ainsi conçue : « Moi, » Inigo de Loyola, promets à Dieu et à notre Saint-Père » le pape, son vicaire en terre, devant la glorieuse Vierge- » Mère, et toute la Cour céleste, et en votre présence, mes » frères, de garder une pauvreté, une chasteté et une » obéissance perpétuelle, selon la forme de vivre, conte- » nue dans la bulle de l'institution de la Compagnie de » Jésus, et déclarée et à déclarer dans les Constitutions de » cette même Compagnie. De plus, je promets une obéis- » sance spéciale au souverain Pontife par rapport aux mis-
Nez
| DES JÉSUITES. 39 » sions marquées dans la même bulle; et d'avoir soin que » les premières instructions de la foi catholique soient » données aux petits enfants. » Après avoir prononcé cette formule, il communia. Ensuite, se retournant de nouveau vers ses compagnons qui étaient à genoux, il reçut leurs vœux et les communia les uns après les autres. La seule différence qu'il y eut entre leur formule et celle d’'Ignace, c'est que leur vœu d’obéissance s'adressa directement au Général -et non au pape, auquel ils ne vouèrent qu'une soumission subordonnée à celle qu'ils promirent à leur chef. Après la messe, ils allèrent à l'autel principal, dédié à saint Pierre et à saint Paul. Ignace y reçut foi et hommage de ses chevaliers, qui lui baisèrent la main en signe de parfaite soumission et obéissance. : PU - Le vœu de pauvreté qu'avaient fait les Jésuites ne les empêcha pas d'accepter, peu de temps après leur approbation, les grands biens de Pierre Codace, qui s’enrôla sous leur bannière. Codace était officier de la cour pontificale. Par son influence, il procura à la Compagnie de grandes aumônes, et tout d’un coup les nouveaüx mendiants purent travailler au salut des âmes sans avoir besoin de se préoccuper du lendemain. Du reste, Paul ILE, qui les aimait, sut les mettre à l'abri du besoin par les missions dont il les chargea. Rodriguez dominait à la cour de Portugal ; Xavier était parti pour les Indes avec un bref de légat apostolique. Lefèvre partit pour l'Espagne; Bobadilla et Le Jay pour l'Allemagne ; Salmeron et Brouet pour l'Irlande ; Laynès pour Venise. Tous avaient à remplir des missions confidentielles *. On voit ces premiers Jésuites mêlés à toutes les affaires du temps. Paul II les dirigeait d'Allemagne en Espagne, d'Italie en Irlande, et ils exécutaient ses ordres avec un empressement et un zèle 1 Orlandini, Hist, Societ, Jesu, lib. 3.
qui leur gagnaïent de plus en plus sa confiance et leur faisalent acquérir en même temps une influence dont ils se servaient pour la consolidation et l'accroissement de leur Compagnie. Tandis qu'ils accomplissaient leurs missions, Ignace travaillait à Rome à rédiger les Constitutions de l'Ordre. Il fut secondé dans ce travail par Laynès, qui lui succéda comme Général et qui était dès lors l'homme important de la Compagnie. Nous devons faire connaître ces fameuses Gonstitutions qui ont été si diversement appréclées.
Constitutions des Jésuites révélées.—Procédé employé, dit-on, par Ignace pour être assuré de cette révélation. — Distinction essentielle dans les Constitutions.— Monarchie absolue. — Le Général, ses Assistants et son Admoniteur.—Pouvoir du Général.—Le Provincial, ses pouvoirs.—Ses As-
- sistants et son Admoniteur.—Les Supérieurs.—LesRecteurs.— Espionnage, délations. — Visiteurs. — Procureurs.— Fonctionnaires subalternes.— La Compagnie divisée en six classes : les novices.—Les écoliers approuvés.— Les coadjuteurs temporels formés.—Les coadjuteurs spirituels formés.— Les profès des trois vœux.—Les profès des quatre vœux.—Comment les profès sont riches sans rien posséder. — Double but de la Compagnie.— De l’ohéissance des Jésuites.—Moyens que possède le Général de donner l'impulsion à toute la Compagnie. — Action extérieure de la Compagnie. —Ses priviléges.—Les moyens publics d'action sur la Société. —Les con: grégations.—Les émissaires.— Les colléges. —Moyens secrets.— Analyse des secreta monila, ou Avis secrets de la Compagnie de Jésus.
Les Jésuites prétendent que leurs Constitutions leur sont venues du ciel par l'intermédiaire de leur saint fondateur. Voici, d’après les historiens d Ignace’, la méthode qu'il employait pour s'assurer que Dieu leur donnait son assentiment : après avoir écrit un article, il le discutait par le moyen ordinaire du raisonnement. IL s’adressait
! Preuves de ce chapitre :
Vie de saint Ignace, par le Jésuite Ribadeneira ;
Imago primi sæculi, ete., par les Jésuites belges ;
Constitutions de la Compagnie de Jésus, édition de Prague, faite
par les Jésuites ; Secreta monita, ou Avis secrets de la Compagnie de Jésus.
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ensuite à la Vierge, sa Dame, et la priait de demander pour lui à Dieu ce qu'il pensait dudit article. Sûr, après cela, de connaître cette volonté, il mettait l'article sur l'autel lorsqu'il disait la messe. Si Dieu ne lui disait rien, c’est qu'il donnait son assentiment à l’article en question, qui devenait une révélation divine. Il interrogea Dieu de cette manière pendant quarante jours de suite, quand il s'agissait de certains points difficiles, par exemple : de savoir si les maisons professes de l'Ordre posséderaient des revenus fixes, ou si elles ne vivraient que d’aumônes. Un autre point préoccupa aussi beaucoup Ignace : ce fut celui de l'extérieur de ses chevaliers. Il finit par en indiquer ainsi les règles : « La tête un peu baissée sur le de- » vant, sans la pencher ni d’un côté ni de l’autre ; ne » point lever les yeux, mais les tenir au contraire toujours » au-dessous de ceux des personnes à qui l’on parle, de » manière à ne les voir qu'indirectement ; ne faire rider » ni le front ni le nez et avoir l'air plutôt aimable et sa- » tisfait que triste; tenir ses lèvres ni trop ouvertes ni » pincées ; marcher gravement. » Avant de tracer ce portrait du Jésuite, Ignace pleura sept fois très abondamment et fit de très ardentes prières; c’est de lui que: ses disciples ont appris ces circonstances ; du moins, ils l'assurent.
D'après un principe incontesté chez les Jésuites, on ne doit pas distinguer les lois qui viennent directement d'Ignace de celles qui ont été ajoutées par Laynès et les autres Généraux. Nous donnerons donc l'analyse des Constitutions, sans nous.préoccuper de l'époque où fut établi tel ou tel règlement. Nous ferons remarquer seulement qu'on y rencontre tout d’abord une étrange contradiction qu'il faut expliquer. Dans les Constitutions primitives, Ignace avait organisé sa Compagnie de manière à ce que les mem-
bres eussent des garanties contre l'arbitraire du Général. Laynès détruisit ces garanties dès la première congrégation générale dans laquelle il fut élu pour succéder à Ignace. Cependant les Constitutions primitives ont été respectées quant à la lettre. On trouve donc dans ces Constitutions la monarchie tempérée et la monarchie absolue. Seulement, les modifications de Laynès et des autres généraux étant postérieures aux règlements primitifs, les ont annulés, de sorte que le régime de la CORDARRS fut l’absolulisme, depuis la mort d'Ignace. |
La Compagnie des Jésuites est donc une monarchie absolue. Le roi, sous le nom de Général, exerce un pouvoir illimité. Il est élu à vie. Les membres doivent lui obéir aveuglément, sans examiner ce qu'il ordonne. Il-peut faire des lois nouvelles ; abolir les anciennes ou en dis- - penser, quand il le juge convenable. Il reçoit dans l'Ordre et en chasse qui bon lui semble. Il convoque les congrégations générales , il y préside et y jouit de deux voix. Rien ne peut être fait sans son approbation. Il nomme à tous les emplois et à toutes les charges. Seuls, ses Assis tants et son Admoniteur sont nommés par la congrégation générale, après son élection.
Les Assistants composent le conseil secret du Général et forment son ministère. Ils représentent les grandes provinces de l'Ordre et en portent le nom. Ainsi, il y a l’Assistant de France, celui d'Espagne, etc. Ils sont établis, non-seulement pour aider le Général dans le gouvernement, mais pour surveiller ses actes. Ils peuvent convoquer malgré lui la congrégation générale, en cas de nécessité, et même le déposer, après avoir obtenu par lettre les suffrages des provinces.
Outre ces Assistants, le Général a auprès de lui un Admoniteur nommé par la congrégation générale, et dont la
DES JÉSUITES. 3 43 charge est de lui donner des avis secrets sur ce qu'il remarquerait d'irrégulier dans ses actions.
Ce système d'espionnage, appliqué au Général lui-même,
il l’exerce à son tour sur tous les fonctionnaires de l'Ordre, sur tous les membres, et même, par ces membres et : par les affiliés, sur ceux qui n’appartiennent pas à la Compagnie. Appliqué au Général, l’espionnage est peu dangereux, Car ce personnage sait toujours se prémunir contre le danger qu'il pourrait courir, au moyen de son autorité absolue qui met sous sa main les Assistants et l’Admoniteur, aussi bien que les autres membres de la Compagnie, et avec lesquels il s'entend toujours pour gouverner despotiquement, sans que rien de sa politique et de ses actes ne transpire au dehors. De plus, le Général ayant pouvoir d'abolir tous les règlements et de les remplacer par d’autres sans en donner avis à qui que ce soit, rien ne l’empêche d'annuler ceux qui le gênent et de faire des Assistants et de l'Admoniteur les exécuteurs serviles de ses volontés. C'est ce qui arrive et qui doit arriver nécessairement.
Si le Général s'absente de Rome pour de graves affaires ; ou si, par suite d'infirmités ou de l’âge, il ne peut plus gouverner, il est remplacé par un vicaire général qu'il nomme lui-même. Tout Général doit en désigner un avant sa mort, afin que l'Ordre ne reste pas un seul instant sans gouverneur. S'il ne l'avait pas fait, les profès des quatre vœux qui se trouveraient à Rome, au moment de sa mort, devraient en élire un dans le plus bref délai.
La Compagnie est divisée en provinces.
Chaque province à un gouverneur qui porte le titre de Provincial. Sa charge est de veiller au progrès de l'Ordre ; de faire exécuter les lois et ordonnances qui lui sont adressées par le Général. Il nomme les maîtres des
novices, les procureurs, les ministres, les préfets spirituels, les préfets des études et de santé, les prédicateurs, les confesseurs, les consulteurs, les admoniteurs des supérieurs, les régents des colléges, les professeurs et les premiers officiers des Universités, excepté les recteurs et les chanceliers qui sont à la nomination du Général, ainsi que les vice-provinciaux, les supérieurs des maisons professes et des noviciats, et les recteurs des colléges. Le Provincial peut nommer à ces dernières charges, au lieu et place du Général, en certaines circonstances ; mais toutes les nominations sans exception doivent être ratifiées par le Général lui-même. Le Provincial a pouvoir absolu sur les novices, excepté sur ceux qui auraient été approuvés par le Général, ou qui apporteraient de grands avantages à la Compagnie. Chaque Provincial a quatre Assistants. Un de ces quatre ministres fait l'office d'Admoniteur. Ils sont nommés par le Général, auquel ils rendent compte secrètement de toutes les actions du Provincial.
À la tête de chaque maison professe est un Supérieur qui la gouverne sous l'autorité immédiate du Provincial. Les Supérieurs doivent exercer une surveillance active sur tous ceux qui composent la maison, avoir soin que la discipline y soit exactement observée et faire punir ceux qui se rendraient coupables de quelque infraction. Les Recteurs ont sur les colléges la même autorité que les Supérieurs sur les maisons professes. Ils ont sous leurs ordres un préfet général des élèves et des préfets inférieurs. |
Outre l’espionnage organisé dont il dispose, le Généra envoie des Commissaires et des Visiteurs dans toutes les provinces de la Compagnie pour visiter les maisons et corriger les abus locaux ; ils reçoivent les délations des supérieurs contre les inférieurs et celles des inférieurs con-
tre les supérieurs. Ils font connaître le tout au Général, qui décide ensuite comme il le juge à propos.
Chaque province, chaque maison professe, chaque collége, chaque noviciat a son Procureur particulier pour gérer les biens et les aumônes. Il y a en outre un Procureur général qui réside auprès du Général et qui, sous ses ordres, est chargé de toutes les affaires temporelles de la Compagnie. Le Procureur général a inspection sur tous les procureurs de province, lesquels, à leur tour, surveillent la gestion des procureurs des maisons particulières. C'est le Procureur qui est chargé d'aller chercher les aumônes dans les maisons. Il doit employer toute son industrie pour n'oublier aucun des bienfaiteurs et pour en augmenter le nombre; il doit agir avec tant de dextérité qu'il. ne les fatigue pas de ses visites ; qu’il gagne au contraire leur bienveillance, afin d'en tirer davantage.
Les hauts fonctionnaires de la Compagnie ont sous leurs ordres une foule de subalternes : les Examinateurs, auxquels doivent s'adresser ceux qui veulent entrer dans l'Ordre; les Maîtres des novices, chargés du soin de les éprouver et de les guider; les Ministres, qui secondent les Supérieurs dans leur administration ; les Sous-Ministres qui ont la surveillance de la cuisine , de la cave, du réfectoire et des chambres ; les Consulteurs qui aident les Supérieurs de leurs conseils ; les Admoniteurs qui les avertissent des fautes qu’ils font ; les Préfets spirituels qui enseignent les méthodes pour les actes de piété et les Exercices spirituels; les Préfets de l'Église qui ont la surveillance de la chapelle et la mission d’avertir des jeûnes et des fêtes ; les Préfets des lecteurs de table, qui dirigent ces lecteurs, surtout pour la prononciation; enfin les Préfets de la santé, de la bibliothèque et du réfectoire, les sa cristains, les infirmiers , les portiers, les maîtres de la