‹ Histoire des Jésuites composée sur documents authentiques en partie inéditsChapitre 3 sur 21 · AG HISTOIRE · texte numérisé non relu

AG HISTOIRE

garderobe, les acheteurs, les dépenseurs, les cuisiniers, les éveilleurs, les visiteurs de chambre, Les fonctions de tous ces employés répondent à leur titre.

Les membres de la Compagnie sont partagés en six classes : les novices, les écoliers ou scholastiqnes approuvés :; les coadjuteurs temporels formés; les coadjuteurs spirituels formés; les profès des trois vœux et les profès des quatre vœux ; ces derniers forment la Compagnie proprement dite; ils connaissent tous les secrets de l'Ordre et peuvent être .élevés aux premières charges. Le nombre en est très restreint. Les profès des trois vœux sont eux-mês mes en assez petit nombre. La masse de la Compagnie est formée de jeunes gens ou d’ecclésiastiques qui ont fait leurs vœux de chasteté, de pauvreté et d’obéissance sans solennité et qui peuvent en être déliés par les supérieurs. - Ils sont liés à la Compagnie, mais celle-ci ne contracte à leur égard aucune obligation. [ls sont Jésuites pour l'ex- : térieur ; mais, en réalité, ils ne le sont pas. Ce sont des auxiliaires dont les chefs de la Compagnie se servent, qui sont soumis à l'obéissance aveugle, et qui ne savent rien des motifs qui font agir ceux qui les dirigent. ; Il y a trois classes de novices : ceux qui sont destinés ‘au sacerdoce; ceux qui doivent être employés aux emplois temporels, et les {ndifférents, dont les supérieurs peuvent faire à leur gré des prêtres ou des frères. | Les frères ou coadjuteurs temporels sont admis aux vœux solennels après dix ans d'épreuves et lorsqu ils ont trente ans accomplis. | Les scholastiques ou écoliers approuvés sont ceux qui ont été admis aux vœux simples et qui attendent l’époque fixée par les supérieurs pour les vœux solennels, en s'appliquant, soit à l’enseignement, soit à des études particulières, selon la volonté des supérieurs.

Les coadjuteurs spirituels formés n’ont fait aussi que

des vœux simples ; cependant le degré où ils sont arrivés

permet de leur confier les charges de prédicateurs, de

Recteurs de colléges ou résidences; de Missionnaires ; ou d’autres emplois de second ordre.

Les profès des trois vœux sont ceux que l’on ne juge pas encore assez solides pour pénétrer jusqu'au sanctuaire de l'Ordre, mais qui sont jugés capables cependant de rendre à la Compagnie de bons services. Ils ne sont pas assez éprouvés pour les mettre sous la dépendance du pape par le quatrième vœu. Le Général doit encore avoir sur eux une autorité sans limite. On n'admet au titre de profès des quatre vœux que ceux qui sont tellement dé= voués à la Compagnie que le Général n’a plus rien à craindre de leur quatrième vœu. Du reste, par excès de précaution, les Constitutions décident que si le profès de quatre vœux a quelque scrupule, il doit s'adresser au Général plutôt qu'au pape pour s’en éclaircir; il ne peut même s'adresser au pape qu'après en avoir reçu la permission du Général lui-même. On doit observer de plus que le vœu d'obéissance au pape est restreint aux raissions.

Les profès des quatre vœux et leurs maisons ne doivent rien posséder. Mais comme ils demeurent avec les autres membres et que ceux-c1 peuvent posséder, tout en laissant l'usage de leurs biens aux supérieurs, il s'ensuit que toutes les maisons possèdent par le moyen de ceux qui n'ont pas fait les grands vœux, et que les profès, à titre de supérieurs, ont l'administration des aumônes des profès et des biens de tous les autres membres.

. Les profès ont trois fonctions principales à remplir ils enseignent, prêchent ou dirigent. Pour ces fonctions, ils ne peuvent recevoir de rémunération, mais seulement des aumônes. Les autres Jésuites sont employés à ces trois

48 HISTOIRE | fonctions, aussi bien que les profès, mais à titre d’auxiliaires. Ceux-ci les remplissent de droit. Ils renoncent à toutes les dignités ecclésiastiques et ne peuvent les accepter que si le pape le leur ordonne, sous peine de péché mortel. Cette règle a été établie afin que les profès se considèrent comme exclusivement Jésuites jusqu’à la mort, et que la Compagnie ne perde pas les membres dont le mérite se ferait remarquer. |

Ignace donna à la Compagnie un double but : là sanctification des particuliers qui la composent et le salut du prochain.

= Les moyens qu’il établit pour parvenir à la première de ces fins sont : l’oraison mentale, l'examen particulier, la lecture des livres de piété, la fréquente communion, les retraites spirituelles. Le livre des Exercices spirituels est la base de ces divers actes de dévotion.

Les moyens indiqués par Ignace pour obtenir le salut du prochain sont : les catéchismes, les prédications, les conférences, la visite des prisons et des hôpitaux, la direction des consciences, les controverses avec les ennemis de l'Église, les missions chez les catholiques et les infidèles, l'enseignement de la jeunesse.

La Compagnie, dans l'esprit d’Ignace, n'était pas un Ordre religieux proprement dit, mais un bataillon de chevaliers errants qui devaient courir de par le monde pour guerroyer contre Les mécréants. Aussi semble-t-il uniquement préoccupé d'idées militaires, dans le cours de ses Constitutions. C’est une milice qu’il organise; il ne voit que des ennemis à combattre; il développe son étendard, appelle ses soldats aux armes, et leur apprend à exécuter toutes les manœuvres avec précision. Ses chevaliers spirituels ne pouvaient être astreints aux offices du chœur, aux abstinences, aux jeûnes, aux pénitences, comme les

DES JÉSUITES. 49 Religieux. Ignace ne leur fixa même pas d’habit particu- - lier et les laissa libres de se vêtir comme ils le jugeraient à propos, pour remplir les missions qui leur seraient confiées. Partant de ses idées militaires, Ignace prescrit à tous ses soldats l’obéissance aveugle. L’inférieur doit regarder son supérieur comme le vicaire de Jésus-Christ, et lui obéir sans réflexion ; quand bien même ce supérieur n’aurait ni sagesse ni qualités, sa volonté et son jugement doivent être la règle de la volonté et du jugement du subordonné, lequel doit être entre les mains de son supérieur comme une cire molle qui prend la forme qu'on veut; comme un cadavre qui n’a de lui-même aucun mouvement; comme une statuette quon place où l'on veut ; comme un bâton qu'un vieillard prend ou quitte, selon sa volonté. L'inférieur doit obéir avec une telle promptitude qu'il doit laisser une lettre inachevée pour courir où on l'appelle ; il ne doit pas avoir égard au degré de supériorité de celui qui commande ; tous les supérieurs, quels qu'ils soient, sont les interprètes de Dieu. Cette obéissance doit être la même dans les supérieurs à l'égard de ceux qui ont un grade plus élevé; de sorte que tous, sans exception, doivent considérer le Général comme Dieu même, et lui obéir sans se permettre la plus simple observation. Tous les Jésuites doivent faire abnégation de leur volonté, de leur entendement, de leur intelligence ; être purement passifs, et se tenir dans l’état de machines prêtes à fonctionner sous l'impression du moteur qui seul peut leur imprimer le mouvement; ou, comme une boule placées sur une surface plane et qui roule selon l'impulsion qui lui est donnée ; ou comme l'écho qui ne répète que le son qui lui a été confié .

1 Les Jésuites belges ont représenté ainsi l’obéissance des Jésuites dans les gravures de l’Imago primi sæculi. le 4

Ce principe posé, comme base du gouvernement, voici les moyens indiqués par les Gens RUUÈTS pour faire mouvoir la vaste machine :

Le Général résidera à Rome, au centre du monde catholique. Les Assistants seront toujours autour de lui. Ils entretiendront une correspondance active avec les Provinciaux, afin d'être au courant des affaires des royaumes qui seront dans leur département. Les supérieurs des maisons professes et des noviciats et les recteurs des colléges écriront chaque semaine à leur Provincial et l’informeront de tout ce qui pourra intéresser la Compagnie. Les Provin-. ciaux écriront tous les mois au Général pour lui faire connaître ce qu'ils auront appris des supérieurs et recteurs. Chaque année, au mois de janvier, chaque Provincial enverra au Général unerécapitulation de ses douze lettres de

l’année écoulée, et tous les trois ans, Le catalogue exact des établissements, avec le nombre des membres, depuis les novices jusqu'aux profès des quatre vœux ; le nom, l’âge, le tempérament, les talents, les vertus ou les vices, les perfections ou les défauts de chacun. Tous les trois ans setiendra la congrégation provinciale composée des recteurs et des plus anciens profès : on y dressera un mémoire dans lequel on traitera de la situation de la Compagnie dans la province; des progrès qu'elle y a faits; des legs et aumônes qu elle y a reçus; on indiquera les noms de ceux qui la protégent et de ceux qui lui sont hostiles. Ce mémoire sera porté à Rome par un député élu par la congrégation provinciale, lequel sera en outre chargé de faire connaître de vive voix au (rénéral certaines particularités que la prudence ne permettrait pas de confier au papier.

Outre cette correspondance officielle, chaque membre de l'Ordre peut écrire au Général directement pour lui exposer ses besoins ou lui faire des plaintes.

Le Général, par cette correspondance, est au courant de toutes les affaires de la Compagnie et a sous la main tous les documents qui peuvent l'initier aux plus petits détails. C’est ainsi que, grâce à l'obéissance absolue et aveugle de tous les rouages, il peut d’un seul mot imprimer le mouvement à son immense machine qui ne fonctionne que par sa volonté. Il le peut d'autant plus facilement que, s’il trouve quelque obstacle dans une loi, il a le pouvoir de l’annuler et de la remplacer par une autre contraire, et que le contre-poids qui se rencontre dans ses Assistants et son Admoniteur ne peut avoir aucune efficacité, puisque ces membres, comme tous les autres, lui doivent obéissance aveugle ; qu'ils sont sous sa main, et qu'il peut les suspendre.

Telle est l’organisation intérieure de la Compagnie de Jésus. Quant à son action extérieure, on doit constater d’abord qu’elle a obtenu de quelques papes tous les priviléges qu’il leur a été possible de lui accorder, afin que cette action fût absolument libre et sans entraves. Voici les principaux :

Les Jésuites ont la faculté de bâtir et d'acquérir dans toutes les parties du monde, malgré toutes les puissances ecclésiastiques et séculières. Leurs biens sont inviolables ; ils sont la propriété de saint Pierre, appartiennent au Saint-Siége apostolique, qui ne peut en disposer que par la Compagnie, et sont exempts, ainsi que les membres de l'Ordre, de toutes dimes, impositions, gabelles, tailles, dons, collectes, subsides, même pour les causes les plus graves, comme la défense de la patrie. Aucuns rois, princes, ducs, marquis, barons, gens de guerre, nobles, laïques, communautés, magistrats, officiers des villes et châteaux, etc., ne doivent être assez présomptueux pour charger d'impositions les susdits biens ou les personnes de la Compagnie.

Les Jésuites ont le droit de se choisir des juges conservateurs de leurs priviléges. Tout dignitaire ou chanoine peut être choisi par eux pour conservateur. Il devient dès lors leur juge ordinaire ; il peut juger sans formalités judiclaires ; ses sentences sont sans appel; et tout ce que ferait une puissance quelconque à l’encontre serait nul et de nul effet. Le conservateur choisi a toute autorité sur les séculiers et sur leurs biens. Il peut les punir par des peines pécuniaires et même lancer l’interdit sur les lieux où les ennemis de la Compagnie se retireraient. Il peut réprimer toutes puissances ecclésiastiques et séculières qui molesteraient la Compagnie et l'inquiéteraient dans ses possessions, ses priviléges ou dans sa réputation, soit publiquement, soit en secret, directement ou indirectement, sous quelque prétexte que ce puisse être. Les Jésuites peuvent traduire devant leurs juges-conservateurs toutes personnes ecclésiastiques ou séculières qui leur ont fait injure notoire à l'égard de leurs personnes, de leurs biens ou de leurs priviléges. S'ils cessent d’avoir confiance dans le juge qu'ils ont choisi, ils peuvent en choisir un autre et poursuivre devant lui une cause même commencée. [ls sont toujours certains ainsi d’avoir raison.

La Compagnie peut créer non seulement ses juges, mais des notaires. Le Général a le droit d’ériger les membres de la Compagnie en officiers publics pour intimer à qui de droit ses priviléges. Ces actes doivent être reçus même en justice.

Les Jésuites ne sont pas obligés de restituer intégralement, lorsque cette restitution pourrait leur être onéreuse.

à Général ayant seul le droit d'engager la Compagnie par actes et contrats, il s’ensuit qu'il peut regarder comme nuls tous ceux qu’auraient faits ses subordonnés. Ainsi, les contractants se trouvent liés envers la Compagnie,

DES JÉSUITES. 93 sans que la Compagnie soit liée à leur égard, si le Général n’est pas intervenu directement dans le contrat. Quand bien même les supérieurs auraient agi par ses ordres, il peut désapprouver et casser ce qu'ils auraient fait. Il peut changer la destination des legs faits aux colléges ou aux maisons, et les appliquer à d’autres usages, s’il le juge nécessaire. Il doit seulement avoir soin d’agir de manière à ne pas scandaliser ceux que ces legs regardent. |

La Compagnie est déclarée au-dessus des droits des curés, des Universités et des autres Ordres religieux ; exempte et libre de toute supériorité, juridiction et correction des évêques ; nul évêque ne peut suspendre, ni excommunier, ni interdire un Jésuite, ni tous ceux qui tiennent, même extérieurement, à la Compagnie. Tout Jésuite, avec l’agrément du Général, a le droit de prêcher partout, de confesser tous les fidèles, de les absoudre de tous les péchés, des cas réservés au Saint-Siége et de toutes censures. Les évêques, au lieu d’entraver les Jésuites, doivent les favoriser dans l'exercice de leurs fonctions. Ils ne peuvent les empêcher d'administrer le sacrement de pénitence dans le temps pascal, malgré la loi formelle qui ne donne ce droit qu'aux curés et à leurs délégués. Tout évêque est obligé d'admettre les Jésuites aux fonctions du ministère dans son diocèse, sans limitation de temps, de lieux ni de personnes.

Les évêques ne peuvent, sans l'avis du Saint-Siége, interdire une maison de Jésuites, ni même un simple Jésuite qui aurait d’abord obtenu des pouvoirs. Ils ne peuvent ni les soumettre à un nouvel examen, ni les empêcher de prècher dans les églises de la Compagnie. Tout fidèle qui assiste à la messe dans ces églises accomplit le devoir paroissial, Aucun évêque ne peut s’in-

94 HISTOIRE gérer dans l'administration des Jésuites, ni même Li ter leurs maisons. |

Nous ne pouvons énumérer une foule d’autres priviléges obtenus par les Jésuites; qu'il nous suffise de dire que, par une seule bulle, Pie V leur accorda tous les priviléges passés, présents ou futurs qu'ont obtenus et obtiendront à perpétuité les Ordres Mendiants de tout habit et de tout sexe: tout ce qui peut leur avoir été donné de prérogatives, en quelque nombre qu’elles soient, même celles qui méritent une mention spéciale; toutes les im- munités, exemptions, facultés, concessions, grâces spirituelles et temporelles qu’on pourra donner à l'avenir à tous couvents, congrégations, chapitres; à leurs membres, hommes et femmes, à leurs monastères, maisons, hôpitaux et autres lieux. Tous ces priviléges sont accordés aux Jésuites 2pso facto, c'est-à-dire par le fait même qu’ils sont accordés à d’autres, et sans autre concession particulière.

Outre ces priviléges écrits, ils ont encore ce qu’ils appellent oracles de vive voix (vivæ vocis oracula). Qu'un pape, dans une conversation ou autrement, dise un mot à une personne grave; qu'il ait accordé ainsi une grâce, où fait une défense, c’est un oracle de vive voix ; et cet oracle a la même force que s’il était prononcé dans un bref ou dans une bulle. L'autorité de la personne grave qui a entendu l'oracle suffit pour qu'on ne puisse douter qu'il existe, et pour que les Jésuites soient autorisés à le transcrire parmi leurs priviléges. Enfin tous les priviléges des Jésuites sont irrévocables et le Général a le droitde ne tenir aucun compte de tous actes que les papes se permettraient à l'encontre.

Après ce que nous venons de dire, on ne s’étonnera pas que le simple exposé des priviléges de la Compagñie rem-

plisse cent quarante-quatre colonnes in-folio, dans l'édition des Constitutions faite par les'Jésuites eux-mêmes à Prague. |

Les papes se sont donc appliqués à faire des Jésuites un ordre indépendant de tout pouvoir religieux et civil, etne relevant que du Saint-Siége. On doit par conséquent considérer cette Compagnie comme un véritable État, s’insinuant dans les autres États pour les travailler de toutes manières, s’en emparer, se les assimiler.

Elle jouit, pour arriver à ce résultat, des moyens les plus puissants.

Plaçons en premier lieu les congrégations ou ‘affiliations, au moyen desquelles elle s’attache directement et par des liens réels un nombre considérable de personnes qui vivent au milieu du monde, et qui lui servent d’espions ou d’intermédiaires pour pénétrer les secrets des familles.

Le Général a droit d’ériger dans toutes les maisons de sa Compagnie des congrégations de tout genre et de toute espèce ; d'y distribuer des indulgences ; de faire pour ces congrégations les statuts qui lui conviendront, de les changer à volonté; tous ses statuts doivent être regardés

-comme apprôuvés par le Saint-Siége. Par ces congrégations, établies dans leurs colléges, les Jésuites se sont affilié une foule d'hommes que l’on a appelés de nos jours Jésuites de robe courte. Ces affiliés appartiennent à l’Ordre, participent à ses grâces et priviléges, et forment ce que les Dominicains et Franciscains ont appelé leur T'iers- Ordre. Le pape Paul IT, dans la bulle de 4549, parle de ces Jésuites de l'extérieur, qui vivent, dit-il, sous l’obéissance du Général ; qui jouissent d’exemptions, de pouvoirs et de facultés qui paraîtraient les soustraire à l'autorité de l'Ordinaire, et sur lesquels le Général possède une juridiction pleine et entière. Ces Jésuites laïques se lient à la

Compagnie ;: mais celle-ci ne s'engage en rien vis-à-vis d'eux. Elle peut les désavouer s'ils la compromettent ou Si son intérêt l’exige. Elle en agit du reste de la même manière à l'égard de tous ses membres, excepté les profès des quatre vœux qui sont en fort petit nombre.

Les Jésuites ont toujours tiré le meilleur parti de leurs affiliés ou congréganisies. [ls ont fait en sorte d'en posséder dans le clergé et dans la magistrature, dans les charges les plus élevées des gouvernements, dans le peuple lui-même et parmi les ouvriers. Par eux ils se sont créé de fortes et nombreuses influences au sein du corps social et ont acquis une action puissante et d'énormes ressources. Non contents de ces émissaires, ils lancent dans le monde, dans le clergé ou les Universités, quelquesuns de leurs membres les plus puissants par leur posi- -tion ou les plus habiles, qu'ils chargent d'ouvrir la marche à la Compagnie pour certains actes importants. Ces Jésuites ne peuvent compromettre la Compagnie à laquelle ils ne sont plus censés appartenir, s'ils commettent quelque imprudence dans les affaires difficiles qui leur sont confiées, ou s'ils ne réussissent pas ; tandis que la Compagnie recueille tout le fruit de leurs travaux dans le cas où 1ls ont du succès. Avant de quitter la Compagnie, en apparence, on fait engager par vœu ces émissaires à lui être dévoués. : ;

Outre leurs affiliations , les Jésuites ont un puissant moyen d'action sur la société par leurs colléges. Les papes ont accordé à ces établissements toute sorte de priviléges.

Chaque collége des Jésuites est érigé en Université ; le recteur ou préfet est autorisé à donner à ceux qui en suivent les cours les grades et tous les priviléges des gradués dans les Universités. Toute Université et toute personne qui voudrait s’y opposer perdrait ses priviléges, ses droits,

DES JÉSUITES. 07 et serait citée devant le juge-conservateur pour être excommuniée. Les étudiants des J . ne devaient pas se faire graduer dans les Universités, à cause des serments qu'on y prête. Les magistrats doivent exécuter les volontés du recteur et protéger ceux qu'il leur recommande.

Par ces priviléges accordés à leurs colléges, les Jésuites peuvent se former un peuple à eux, que l'intérêt leur attache, aussi bien que l’éducation et la congrégation à laquelle la plupart de leurs étudiants appartiennent. R

Les Jésuites ne reculent devant aucun moyen pour utiliser leurs affiliés dans l'intérêt de leur Ordre. Ils ont pour cela des méthodes secrètes. On voit dans l’édition de leurs Constitutions déjà citée, que chaque Provincial, outre les pièces imprimées, doit avoir plusieurs manuscrits importants qui n'ont jamais vu le jour. On a prétendu que le livre inütulé Secreta Monita où Avis secrets, est un de ces manuscrits qu'on aurait détourné, malgré leur surveillance. Les Jésuites ont nié l'authenticité de cet écrit; mais leur témoignage est trop suspect dans une pareille cause. Quoi qu’il en coit de la question d’authenticité, il n'en est pas moins vrai que les Secreta Monita sont le tableau le plus exact des moyens qu'on leur voit employer, pendant tout le cours de leur histoire, pour arriver à leurs fins. À ce titre, nous devons en 1 donner quelques extraits :

« Lorsque l'o on commence une fondation, il faut se rendre agréable aux habitants du lieu, en faisant les plus humbles fonctions dans les hôpitaux, auprès des pauvres, des prisonniers et des affligés; en entendant les confessions, sans acception de personnes et avec empressement. Par là on fera admirer la charité des nôtres. On doit se souvenir de demander modestement et religieusement l’autorisation d'exercer le ministère, et de gagner la bien-

veillance des ecclésiastiques et des laïques dont on pourra avoir besoin. On donnera aux pauvres les premières aumônes que l’on recevra, afin que les riches deviennent plus libéraux envers nous. IL est nécessaire que tous les membres paraissent animés du même esprit, et qu ils s’étudient à avoir les mêmes manières, afin d'édifier par cette uniformité. Au commencement, que les nôtres se gardent bien d'acheter des biens, à moins que ce ne soit sous le nom d’un ami discret. Afin de paraître plus pauvres, les biens qui sont dans le voisinage d’un collége doivent être assignés à des colléges éloignés; de cette manière on ne connaîtra jamais nos revenus avec certitude. Les villes riches doivent être préférées pour les établissements. On aura soin de tirer le plus d’argent possible des veuves, sous prétexte de nécessités extrêmes. Le Provincial seul con- - naîtra les revenus de chaque province. Le trésor de Rome sera enveloppé d’un mystère profond. Les nôtres doivent dire bien haut qu'ils ne sont pas à charge aux particuliers comme les autres Ordres religieux ; qu'ils exercent le ministèregratuitement et sans acception de personnes ; qu'ils se dévouent surtout à l'éducation des enfants et au bien du peuple.

» [l faut faire tous ses efforts pour gagner l'oreille et l'esprit des princes et des personnes les plus considérables. Pour arriver à ce but, on dissimulera ce que leurs actions pourraient avoir d’odieux, et on leur fera espérer, par l'intermédiaire des nôtres, toutes les dispenses dont ils pourraient avoir besoin. En soutenant un prince, il faudra bien se garder de dire quelque chose de précis; si ce qu'on à en vue ne réussissait pas, on mettrait en avant quelques-uns des nôtres qui ont tout ignoré et qui diraient que l'on calomnie la Compagnie en la mêlant à une affaire.dont elle n'avait nulle connaissance. Pour se

rendre maître de l'esprit des princes, on s’entendra avec ceux des nôtres qui pourront faire quelque chose qui lui soit agréable auprès des autres princes, et en particulier auprès du pape. On s'insinuera auprès de leurs favoris et de leurs domestiques au moyen de petits présents d'objets de piété. Leur but sera de connaître par eux les goûts des princes, afin de régler notre conduite en conséquence. On s’entendra pour les mariages des princes, afin de faire proposer des personnes dévouées à notre Compagnie. On s'emparera des princesses au moyen de leurs femmes de chambre, et l’on pénétrera ainsi jusque dans les secrets de leurs familles. Dans la direction de la conscience des grands, les nôtres suivront le sentiment des auteurs les plus accommodants ; ils s’attacheront à faire comprendre à leurs pénitents combien il est avantageux de se confesser aux Pères de la Compagnie, qui peuvent absoudre de tous cas réservés et accorder toutes dispenses. Il faut inviter les grands aux sermons, confréries, harangues, etc., leur dédier des vers et des thèses; leur faire toutes sortes de civilités. Que chacun ait soin de gagner les faveurs des princes, des magistrats, de toutes personnes notables, afin qu’ils nous soutiennent au besoin.

» On fera en sorte d'obtenir tout ce que l’on pourra des évêques et autres prélats ; on leur portera grand respect, afin qu'ils nous confient les établissements qui dépendent d'eux ; on les louera publiquement et même par écrit, s'ils se montrent zélés pour la Compagnie. Onles aidera s'ils veulent obtenir quelque faveur de la cour de Rome; il faudra les ménager surtout lorsqu'il s'agira de la canonisation d’un des nôtres, afin d'obtenir d'eux des lettres qui. avancent l'affaire auprès du Siége apostolique.

» Les nôtres auront soin de se procurer la direction des princes. Lorsqu'ils seront choisis comme confesseurs, ils

parleront souvent de la justice, protesteront qu'ils ne veulent en rien sé mêler des affaires de l'État. On arrivera ensuite aux vertus que doivent avoir ceux auxquels ils confieront les charges et dignités ; enfin on leur indiquera les amis de la Compagnie. Pour cela, les nôtres auront soin de faire connaître nos amis au confesseur, ceux surtout qui donnent beaucoup à la Compagnie. Les confesseurs et les prédicateurs traiteront les princes avec douceur, ne les choqueront ni dans les sermons, ni dans les entretiens particuliers. Si ces princes veulent leur faire de petits présents, ils refuseront et recommanderont seulement la province ou le collége à leur charité. Ils se contenteront d'une chambre très simple dans la maison commune, et se montreront très empressés auprès des dernières personnes du palais, de peur que l’on ne croie qu'ils ne sont dévoués qu'aux grands seigneurs. |

» Quant aux autres religieux, 1l faut supporter avec courage cette espèce de gens; sans les attaquer ouvertement, on insinuera que la Compagnie est l’ordre par excellence ; on se tiendra au courant des défauts des religieux ; on en parlera à nos amis avec discrétion et en gémissant. On montrera qu'ils ne s'acquittent pas aussi bien que nous de leurs fonctions. On doit surtout s'opposer à ceux qui voudraient, par des écoles, faire concurrence à la Compagnie ; il faudra user de tous les moyens possibles pour les empêcher de prospérer.

» Pour s'emparer d’une veuve riche, on choisira un Père d'un âge assez avancé, mais d’un caractère jovial et d’une conversation agréable. Quand il aura affectionné cette personne à la Compagnie, il lui offrira de participer à ses bonnes œuvres et à ses mérites. Après cette affiliation, on lui donnera un confesseur qui s’étudiera surtout à lui faire affectionner son état de viduité et qui lui persuadera

DES JÉSUITES. Gi

qu'elle évitera par là même les flammes du Purgatoire. Il lui persuadera en outre d’avoir chez elle une chapelle afin de l'éloigner le plus possible du monde. On s’empa.: rera du chapelain, et les Pères iront de temps à autre dire la messe et faire un petit entretien dans la chapelle. On remplacera peu à peu les anciens domestiques par de nouveaux qui soient dévoués à la Compagnie. On apprendra par eux tout ce qui se passera dans la maison. On occupera la veuve à des exercices de piété ; on la fera confesser et communier souvent. Afin qu’elle ne se doute pas qu'on veut la circonvenir, on lui proposera des partis que l'on sait bien qu'elle n’acceptera pas. On éloignera d'elle les ecclésiastiques qui ne sont pas dévoués à la Compagnie. On la portera peu à peu à faire de bonnes œuvres, et le confesseur lui fera comprendre qu'elle ne doit faire ses aumônes que d’après ses conseils. Pour les attirer à la Compagnie, on lui fera part des indulgences du Provincial et même du Général, et on lui persuadera qu’elle peut gagner dans les églises de la Compagnie toutes celles que l’on gagne ailleurs. On la traitera avec douceur en confession ; on sera indulgent sur le chapitre de la coquetterie et même sur celui de la sensualité. Si elle se dit indisposée, on aura grand soin de lui interdire les pénitences, et même on lui défendra d'aller à l’église. On lui ménagera de petites entrevues secrètes dans la maison et le jardin avec.les Pères qui lui plairont le plus. On arrivera à lui faire donner chaque année une contribution fixe à la Compagnie; on l’entretiendra ensuite des avantages de la pauvreté volontaire ; on lui fera entrevoir que la Compagnie a des maisons et des colléges à fonder pour le bien des âmes, et l’on pourra ainsi l’amener à abandonner ses biens à la Compagnie, si elle n'a pas d'en. fants.

» Quant aux veuves qui ont des filles, on fera en sorte que ces filles se fassent religieuses, et on y arrivera surtout en les faisant tracasser continuellement par leurs mères. Si elles ont des garcons, on s’en emparera dès leur bas âge et on fera en sorte qu'ils entrent dans la Compagnie en y apportant leurs biens. On s’appliquera surtout à enrichir la Compagnie en y attirant les fils uniques; on leur dira qu'ils feront un sacrifice agréable à Dieu en fuyant la maison paternelle pour entrer au noviciat. Si quelqu'un d'eux y consent, on l’enverra dans un noviciat éloigné. Pour convaincre le monde que la Compagnie est pauvre, les supérieurs feront des emprunts et auront soin de différer le payement de leurs billets. Si le créancier tombe malade dans l’intervalle, on l’engagera à rendre le billet, et la Compagnie héritera ainsi sans s’attirer la haine des héritiers. Il sera aussi à propos d'emprunter, à de petits . intérêts, des sommes que l’on placera ailleurs à un intérêt plus élevé. Outre le profit qu’on en retirera, les personnes qui ont prêté se décideront peut-être à nous laisser leur argent en toute propriété. La Compagnie pourra aussi faire le commerce sous le nom de négociants riches qui lui seront affiliés. On aura soin de se rendre auprès des riches en danger de mort et on leur dira que, de même que l’eau éteint le feu, l’aumône éteint le péché. On apprendra aussi aux femmes qui se plaindront des vices de leurs maris, qu'elles peuvent détourner quelques sornmes du ménage pour expier les vices de ces maris et leur obtenir grâce.

» Ceux des nôtres qui ne noue pas à enrichir la Compagnie en seront congédiés. On dira que le motif du renvoi est le défaut de vocation. On donnera le mot dans tous les établissements pour qu’on dise du mal de celui qui aura été renvoyé, et l’on répandra dans le monde le

bruit que la Compagnie ne renvoie jamais personne que pour de graves raisons ; on le suivra dans tous ses actes, et l’on fera connaître tout ce qui pourrait être blâmable ou mal interprété. Si l’on ne surprend rien de cette sorte, on jettera du louche sur lui par des paroles ambiguës. On fera prier pour lui afin qu’on ne croie pas que les nôtres agissent par passion. »

Si les Secreta Monita ne forment pas un livre secret des Jésuites, on doit avouer que celui qui l’a composé a parfaitement réussi à faire connaître les moyens à l’aide

S ssul uis leurs ri s et leur indesquels les Jésuites ont acquis leurs richesses et le fluence.

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pe”

Les Jésuites établis en Portugal.—En Italie.—En Espagne et dans les Pays- Bas espagnols. —Cauges de leurs rapides progrès dans ces pays.— Adversaires qu ‘ils y rencontrent. — Melchior.Cano; son appréciation des Jésuites, ses prévisions. —Efforts des Jésuites pour s'établir en Allemagne.—Les Jésuites en France.—Guillaume Duprat les enrichit et Charles de Lorraine les protége. — Lettres patentes de Henri II en leur faveur. —Opposition du Parlement,’ de l'évêque de Paris, de la Faculté de théologie.—Rapport de l'évêque de Paris et Conclusion de la Faculté.—Vraies raisons de l’opposition que fit l’Université de Paris à l'établissement des Jésuites.—Échec des Jésuites.—Ils s’établissent aux Indes, au Japon, en Ethiopie, en Amérique.—Mort d'Ignace.

Tandis qu’Ignace et Laynès composaient les Constitutions, la Compagnie prenait des accroissements rapides !.

1 Preuves de ce chapitre, outre les pièces authentiques insérées dans le récit : Histoire de l'Université de Paris, par Duboulai ; D'Argentré, Recueil de jugements sur les nouvelles erreurs ; Registres du Parlement de Paris ; ‘ Histoire universelle, par A. de Thou;

Jean IT, roi de Portugal, fut le premier qui en favorisa l’établissement dans ses États. Nous avons vu qu’Ignace lui avait envoyé François Xavier et Simon Rodriguez pour évangéliser les Indes que ce roi avait en partie subjuguées. Xavier remplit cette mission. Quant à Rodriguez, il resta en Portugal, où iltravailla avec activité au progrès de la Compagnie. Selon l'opinion commune, Rodriguez était fils d’un cordonnier du bourg de Bouzella, dans la province de Beira. Il avait peu d'instruction, mais beaucoup de souplesse dans le caractère. Il sembla insensible aux honneurs qui lui furent rendus à son arrivée à Lisbonne, et, conformément à une règle qui fut toujours invariablement suivie par les Jésuites chargés de fonder de nouveaux établissements, il mendia son pain, logea à l’hôpital, visita les prisonniers, catéchisa le peuple et exerça toutes les œuvres de miséricorde. Un an après son arrivée en Portugal, Rodriguez fonda à Coimbre le premier collége qu'ait eu la Compagnie. Ignace, informé de ce succès, fit partir immédiatement pour le Portugal plusieurs de ses disciples qu'il avait auprès de lui à Rome, ou qu'il faisait étudier en l'Université de Paris. Les uns et les autres partirent à pied, mendiant leur pain le long de la route, et arrivèrent à Lisbonne dans le courant de l’année 1541. Peu de temps après, Rodriguez fonda un collége à Porto. En moins de six ans, les Jésuites furent répandus dans presque tout le royaume, et ils gagnèrent

Recueil chronologique et analytique sur les Jésuites de Portugal, par da Sylva ;

Histoire manuscrite de l'abbaye de Sainte-Géneviève :

Chronique de la Compagnie de Jésus, par le Jésuite Telles : *

Histoire de la Compagnie de Jésus, par le Jésuite Orlandini, liv. Il et suiv.;

Vies de saint Ignace et de Laynès, par le Jésuite Ribadeneira ;

Imago primi sæculi,ete., ouvrage publié par les Jésuites belges.

DES JÉSUITES. ü5 une foule d'aftiliés par des moyens assez extraordinaires. Ainsi, Emmanuel Godinho se déguisa en étudiant, par ordre de Rodriguez, afin de gagner plus facilement les jeunes gens qui faisaient leurs études dans l’Université. Alphonse Barreto se travestit en porte-faix, « vêtu comme les gens de cette sorte, dit le jésuite Telles, et vivant parmi eux, afin que, ne le connaissant point pour étranger, ils reçussent ses conseils comme des conseils d'ami. » Rodriguez, pour plaire au roi Jean, lui conduisit des novices travestis. Ce prince « fut édifié de les voir en pourpoints ‘et en manteaux courts, portant un roseau pour bourdon et une besace sur l'épaule ; mais frère Dom Rodrigo de Ménezes ayant paru dans cet équipage devant le roi et la reine, fit fondre en larmes sa sœur, qui était une des dames de la cour. » A ces travestissements, les Jésuites joignaient des pénitences et des processions publiques pour flaiter les goûts superstitieux du peuple et s'attirer son estime. Le Jésuite Orlandini fait connaître quelquesunes de ces pénitences. Ainsi, Rodriguez faisait promener dans les rues des novices avec de vieilles lanternes et des tôtes de mort; ils avaient l'ordre de jeter des cris lugubres comme ceux-ci : « L'enfer, l'enfer, pour ceux qui sont en péché mortel : Terre, Terre, viens entendre la parole du salut. » Le peuple s’attroupait pour jouir de ce spectacle ; les enfants poursuivaient les novices et les insultaient; les gens raisonnables les prenaient pour des fous; mais eux s estimaient très sages et, par ces moyens, croyaient préparer les esprits à entendre avec fruit les prédications de Stada, le grand orateur de l'Ordre. Ce prédicateur eut des succès à la cour de Portugal, et la Compagnie fut bientôt influente dans ce pays. De nombreux novices y entrerent; Rodriguez eut soin d'y attirer des jeunes gens appartenant aux familles nobles, comme Melchior Nunez

Baretto, Gonçalo di Silveira, Rodrigo de Ménezes, Jean Tello de Ménezes, Louis Gonzalves de Camara, Léon Henriquez, et même un prince de Bragance.

Cependant un grand nombre d'hommes éclairés et vertueux ne partagèrent pas l'enthousiasme de la cour. Les bourgeois de Lisbonne, des nobles et les membres de l’Université de Coïmbre adressèrent au roi de fortes remontrances sur les entreprises des Jésuites. Il se forma contre ces religieux un parti puissant qui, par mépris, les appelait /ranchinotes. La ville de Porto adopta une délibération en vertu de laquelle ceux qui enverraient leurs enfants au collége des Jésuites perdraient leurs droits de citoyens. La ville d'Évora adressa ses plaintes au roi par l'organe de son archevêque , le cardinal Infant. Cet archevêque était frère du roi et Grand-Inquisiteur. Malgré les démarches d’un tel personnage, Simon Rodriguez conserva son influence à la cour, où il obtint le titre de précepteur du prince Jean, fils du roi.

Ignace avait eu soin, dès l’année 1543, de faire modifier par Paul III la première bulle, d'après laquelle la Compagnie ne pouvait avoir que soixante membres. Rodriguez ne fut donc plus arrêté dans son zèle pour l’extension de son Ordre, qui fit en Portugal les plus étonnants progrès. Jean II le combla de biens, et laissa prendre à Rodriguez un tel ascendant sur son esprit, qu’il bannit à perpétuité ceux que ce Jésuite dénonça comme les adversaires de la Compagnie, et qu'il donna des Jésuites pour confesseurs à la reine et à tous les princes de sa famille. Les seigneurs de la cour, pour plaire au roi, affectèrent le plus profond respect pour les Pères ; le cardinal Infant lui-même leur bâtit un collége dans sa ville archiépiscopale d'Évora, et choisit parmi eux son confesseur.

Vers le même témps, Laynès établissait la Compagnie

à Venise. Il s’y était rendu en simple missionnaire, logeant à l'hôpital, vivant d’aumônes, prêchant et confessant avec un grand zèle. Il gagna pendant ce temps-là un noble vénitien nommé André Lippomani, qui lui céda un riche prieuré qu'il avait à Padoue, afin d'y établir un collége. Padoue avait une célèbre Université. Comme Rodriguez en Portugal avait fondé son premier collége à Coïmbre, qui possédait la plus célèbre Université du pays, Laynès entreprit d’opposer son Ordre à celle de Padoue, qui faisait la gloire de l'Italie. Paul IIT applaudit à la résignation qu'avait faite Lippomani de son prieuré en faveur des Jésuites, mais le Sénat de Venise y fit opposition. Laynès rencontra tant d'obstacles qu'il écrivit à Ignace qu'il fallait désespérer de la fondation, s'il n'avait recours aux moyens surnaturels qui étaient à sa disposition. Si nous en croyons le Jésuite Ribadeneira, Ignace ayant dit la messe pour le succès de l'œuvre, toutes les difficultés s’aplanirent d’elles-mêmes, et la fondation fut adoptée par le Sénat, sans même que les amis de la Compagnie aient eu à s’en occuper.

Le collége de Padoue étant ainsi fondé et doté, Jean Polanque et André Frusis y furent envoyés de Rome par Ignace. Les cours s’ouvrirent avec fracas; on les annonça au son de la cloche, comme ceux de l’Université; on les mit aux mêmes heures.

André Lippomani donna encore aux Jésuites une maison et une église à Venise. D'autres bienfaiteurs les établirent en diverses villes d'Italie. Louis Mendoze leur donna à Tivoli une maison magnifique, des jardins et une chapelle. À Modène et à Pérouse, on leur bâtit des colléges : Paul Doria, gagné à là Compagnie par Laynès, en fonda un à Gênes et le cardinal Carpi un autre à Lorette. Messine, Palerme, Naples, Turin, Mantoue, Florence,

GE HISTOIRE Ferrare, Bologne, Parme, Sienne, Avignon qui alors dépendait des États du pape, toutes ces villes eurent en peu de temps des maisons de Jésuites.

Leur établissement en Espagne n'offrit pas plus de difficultés. En 1543, Jean IIT, ce roi de Portugal qui leur était si dévoué, fit accompagner Marie de Portugal, sa fille, par les Pères Lefèvre et Araoz, lorsqu'elle alla en Espagne épouser Philippe d'Autriche, fils de Charles-Quint. Les deux Jésuites n’eurent pas de peine à faire de la jeune princesse une protectrice de la Compagnie. Le nom de Loyola n’était point suspect aux Espagnols ; Araoz était aussi très connu d'eux et jouissait d’un certain crédit. Il était en outre doué d’un zèle qui lui faisait affronter sans crainte toutes les difficultés. Alors François de Borgia, qui fut depuis Général des Jésuites, était vice-roi de Catalogne. Araoz le gagna à l'Ordre, qu'il protégea depuis de tout son pouvoir. Avec de tels protecteurs, les Jésuites eurent bientôt couvert l'Espagne de leurs établissements. Le premier fut un collége à Alcala pour faire concurrence. à la célèbre Université de cette ville. Gandie, dont François de Borgia était duc, Malaga, Placenua, Compostelle, Oviédo, Léon, Grenade, Medina-del-Campo, Cordoue, Séville, Burgos, Avéla, Cuença, Simancas, Barcelone, Murcie, Monte-Regio, Origuelle, Monteil, Ognate, eurent, dans l'espace de quelques années, des colléges de Jésuites fort bien dotés et jouissant de biens-fonds considérables.

Araoz fonda même un collége magnifique à Salamanque, comme pour porter un défi à } Université de cette ville, qui passait pour la plus savante et la plus florissante d'Espagne. Le cardinal Francisque Mendoze fournit l'argent pour bâtir le nouveau collége; un Jésuite architecte, Michel de Torrer, en fit le plan et fut envoyé de Rome pour eu diriger la construction. Le collége bâti, il en devint

DES JÉSUITES. 69 recteur. Fiers d'un si beau succès, les Jésuites se mirent à prêcher et à confesser sans la permission des évêques, particulièrement à Alcala, dans le diocèse de Tolède. Afin de s’attirer des pénitents, ils se montrèrent d'une douceur qui pouvait passer pour du relâchement. Le premier cri d'alarme contre les nouveaux directeurs partit de Salamanque. L'archevêque de Tolède fut averti en même temps que les Jésuites confessaient et prêchaient sans son autorisation. Il ne crut pas devoir tenir compte des priviléges que le pape leur avait accordés; il lança contre eux une sentence d’interdit, menaca d’excommunication ceux qui se confesseraient à eux, et défendit à tous ecclésiastiques de son diocèse de leur laisser exercer le ministère ou dire la messe. Ignace, instruit de ces faits, s'en montra plutôt joyeux qu'ému, selon son historien Ribadeneïra ; il vit dans les contradictions un germe de succès, ce qui ne l'empêcha pas d'écrire à tous les protecteurs de la Compagnie qui pouvaient, par leur crédit, apaiser la tempête. Il arriva à son but. L’archevêque de Tolède étant mort sur ces entrefaites, les protecteurs des Jésuites leur firent obtenir à Tolède même une maison que ce prélat avait fait bâtir pour son clergé. « O événement digne d’admiration! » S'écrie le même biographe jésuite ; un primat des Espa- » gnes fait tous ses efforts pour nous bannir de sa juridic- » tion ; et sans y penser, il nous bâtit un superbe palais » dans la métropole de son diocèse! »

À Saragosse, ils rencontrèrent plus d'opposition que dans le diocèse de Tolède, et ils en triomphèrent d’une manière plus éclatante encore. Ils y avaient été appelés par don Juan Gonzalès, protecteur du royaume d’Arra- . gon et par l’évêque d'Huesca. Grâce à l'intervention de si puissants personnages, et forts de leurs priviléges pontificaux, ils crurent pouvoir ne tenir compte ni de l'autorité

locale, ni des priviléges des autres religieux. [ls jetèrent en conséquence les fondements d’une chapelle sans en donner avis à qui que ce füt, et dans un rayon qui était sous la juridiction des Augustins. Ces religieux leur firent signifier l’ordre de cesser les travaux; ce fut une raison pour les Jésuites de les activer. Bientôt la chapelle fut terminée et tout fut préparé pour l'inauguration. Le jour de la cérémonie arrivé, le grand-vicaire de l'archevêque défendit de passer outre. Ses ordres furent méconnus et la messe fut dite avec pompe dans le nouvel édifice. Le grandvicaire, irrité, défendit, sous peine d'excommunication, d'aller à la messe chez les Jésuites ; fit afficher son ordonnance à leur porte et l'envoya aux curés pour être publiée au prône dans toutes les églises. Cette mesure ne lui parut. pas encore assez rigoureuse. Îl excommunia les Jésuites, - au son lugubre des eloches et avec les cérémonies qui se pratiquaient en de telles occasions. :

Le peuple en fut profondément ému. Chacun fuyait les Jésuites comme des damnés. On publia des gravures dans lesquelles, eux et l’évêque d'Huesca étaient représentés entre les griffes du diable, qui les jetait dans les flammes de l'enfer. Ils ne pouvaient plus faire un pas sans être chargés d’injures. On les tourmentait même dans leur maison; on frappait à leurs portes et l’on brisait leurs fenêtres à coups de pierres. Le peuple les eût massacrés s'ils n’eussent pas pris la fuite. Ils se réfugièrent dans la petite ville de Pédroles, voisine de Saragosse, et donnèrent avis à leurs protecteurs de ce qui leur était arrivé. Ceux-ci menacèrent l'archevêque de l’indignation du Roi s’il ne cassait l'ordonnance de son grand-vicaire, et s’il ne levait l'excommunication qu’il avait lancée. L'archevéque, effrayé, fit tout ce qu’on voulut, et ménagea aux Jésuites une entrée triomphale pour les dédommager des

DES JÉSUITES. 71 mauvais traitements qu'on leur avait fait éprouver. Le grand-vicaire, les sénateurs, les magistrats, les officiers royaux, la noblesse, accompagnés d'une grande foule de peuple, allèrent à leur rencontre. On les fit monter sur des mules superbement harnachées. Chacun d'eux était accompagné de deux gentilshommes. On les conduisit ainsi jusqu’à leur maison, où le vice-roi les attendait avec les Inquisiteurs. L'évêque d’'Huesca y célébra pontificalement la messe en actions de grâces de leur retour.

Les Jésuites s’établissaient à la même époque dans les Pays-Bas espagnols. Ils obtinrent d’abord une maison d'un riche habitant de Louvain ; mais ils quittèrent cette ville pour aller en Portugal seconder Rodriguez, et Lefèvre ne conserva en Belgique qu'un très petit nombre d’affiliés en attendant des circonstances plus favorables.

Le roi Philippe II, les dues d’Albe et de Parme, le marquis de Spinola, Gomez de Figueroa, confident du roi Philippe, se déclarèrent bientôt après en leur faveur et leur procurèrent des colléges et des maisons à Tournai, à Anvers, à Bruges, à Liége, à Gand, à Bruxelles, à Mons,

Lille, à Douai, à Maëstrich et dans plusieurs autres villes. Ces maisons ne prospérèrent pas tout d’abord, parce qu'elles ne pouvaient, d’après les lois, posséder de biens-fonds. Nous verrons plus tard comment cette difficulté fut levée.

On ne peut être étonné de ces succès rapides des Jésuites en Europe, lorsqu'on réfléchit sur la cause qui les a produits. | |

Au moment où cet Ordre parut, on ne pouvait se faire illusion sur la nécessité de la réforme dans l'Église. L'Allemagne, l'Angleterre, la France, la Hollande, la Suisse, tous les pays enfin qui n'étaient pas soumis aux tribunaux d'Inquisition, avaient applaudi avec plus ou moins d'enthousiasme aux hommes hardis qui avaient

levé le drapeau de l'opposition. Le pape, les souverains, étaient aux abois devant ce mouvement qui prenait les dimensions d'une révolution radicale et universelle. Dans leurs conseils, 1ls cherchaient les moyens de conjurer l'orage qui les menacait. [ls étaient bien décidés à avoir recours à l'épée; mais ils semblaient comprendre que la force seule ne peut rien contre l'idée, et que la persécution, en faisant des martyrs, donnerait plus de force à la doctrine qu on voulait anéantir.

De plus, le pape et les souverains catholiques ne savaient comment mettre la main à l'œuvre pour la réforme. Eux-mêmes et leurs amis, des aggrégations monastiques puissantes, le clergé bénéficier, la noblesse qui y était mféodée par les cadets, vivaient des abus. Cependant il fallait réformer, sous peine de s’exposer à perdre tous ses avantages. On le comprenait, mais on aurait voulu réformer sans donner satisfaction aux révoltés. On cherchait donc des moyens-termes et des demi-mesures.

Ce fut dans ces circonstances que parut Ignace avec son Ordre de chevalerie spirituelle, dont le but était de courir le monde pour détruire l'ignorance dans le peuple, remplacer la doctrine des Universités par un enseignement plus chrétien, attaquer les vices du clergé séculier et des Ordres religieux, donner partout l'exemple d’une vie pauvre et évangélique. Paul IIT crut que c'était la Providence qui lui envoyait cette armée qui se mettait par un vœu sous ses ordres. Il communiqua sa pensée aux princes qui, comme lui, voulaient et craignaient la réforme. Il s'appliqua à donner aux premiers Jésuites des emplois importants et qui les mettaient en communication avec les réformateurs et les souverains. C’est ainsi que Salmeron et Pasquier-Brouët furent envoyés en Angleterre, avec le titre de légats ; que Le Jay, Lefèvre et Bobadilla par-

DES JÉSUITES, 15 coururent l'Allemagne avec des missions diplomatiques ; que Laynès et Salmeron assistèrent au concile de Trente avec la qualité de théologiens du pape.

Dans les pays où, grâce à l’Inquisition, les réformateurs n'avaient que peu ou point d’adeptes, les princes accueillirent avec enthousiasme les Jésuites, comme une Compagnie providentielle, qui allait détruire les abus sans secousse, avec orthodoxie, et rendre ainsi la révolution impossible. Voilà pourquoi en Portugal, en Italie, en Espagne, en Sicile et dans les Pays-Bas espagnols, les Jésuites eurent de si rapides succès. [ls n'avaient pour ainsi dire qu'à se présenter; des princes, de grands personnages leur donnaient des maisons et les dotaient. Comme ils attaquaient surtout les vices du clergé séculier et des autres Ordres re- Hgieux, 1ls répondaient à une antipathie secrète de la noblesse, qui ne voyait qu'avec envie les priviléges et les biens des Moines et qui couvrait ce sentiment, dont l'égoïsme était le principe, sous les apparences du zèle pour Ja religion.

Les Jésuites eux-mêmes reconnaissent que ce fut par le moyen des princes et de la noblesse qu'ils obtinrent leurs premiers succès. Dans le Tableau du premier siècle de leur Compagnie, ils s’écrient avec enthousiasme : « Les » Empereurs et les Rois, poussés d'une très louable ému- » lation de nous honorer, se disputent à l’envi les uns aux » autres l'avantage de contribuer le plus à notre gloire. » En considérant les grands biens et faveurs que les Rois » etles Papes ont faits à notre Compagnie, nous pouvons » croire que cette prophétie d'Isaïe appartient en quelque » sorte à la Compagnie de Jésus : Les Rois seront vos » nourrictiers et les Reines vos nourrices ; vous sucerez » le lait des nations et vous serez allaités à la mamelle » des Rois. »

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