TA HISTOIRE
Le Jésuite Orlandini' loue Ignace d'avoir procuré le bien de sa Compagnie, au moyen du pape, des cardinaux et des princes, dont il savait gagner les faveurs. :
C'est dans cette protection sans doute que consiste le miracle tant exalté par les Jésuites de la propagation de leur Ordre. Cette protection seule leur fit surmonter les nombreux obstacles qu'ils eurent à surmonter, même dans les contrées d’Inquisition, pour s'établir. [ls conviennent eux-mêmes, dans leurs ouvrages, qu'ils rencontrèrent partout de l'opposition de la part des Universités, du clergé séculier et des Ordres religieux. Mais ils prétendent en même temps que les Universités ne s’opposaient à leur établissement que pour couvrir leur ignorance, le clergé séculier pour justifier ses désordres et les Ordres religieux pour perpétuer leur relâchement. Ils le disent sans déguisement dans leur Tableau du pre- müer siècle de la Compagnie. Les Universités étaient-elles assez déchues pour craindre la science de quelques nouveaux venus qui y avaient puisé ce qu'ils savaient, et qui n'y avaient jamais brillé? Le clergé et les Ordres religieux devaient-ils attacher une grande importance à des prêtres qui ne se distinguaient pas plus que bien d’autres par leurs vertus? Les assertions des Jésuites pourraient donc être trop absolues. Elles ne peuvent surtout atteindre quelques-uns de leurs adversaires qui, plus qu'eux, se faisaient remarquer par leur science et leurs vertus. Ils en rencontrèrent de cette sorte, dès leur début, et même dans les pays où ils obtinrent le plus de succès. Ainsi, en Espagne, le vertueux et savant dominicain Melchior Cano s’éleva contre eux avec une énergie ‘que personne depuis n'a surpassée.
Melchior Cano est surtout connu par des ouvrages qui
? Orlandini, Hist. Societ., lib. 7.
lui ont donné une des premières places parmi les théolosiens catholiques. Il professait la théologie à l'Université de Salamanque, et avait principalement contribué à donner à cette école la réputation dont elle jouissait. Lorsqu'il vit paraître les Jésuites, il dit hautement que la fin du monde devait approcher, puisque les émissaires et les précurseurs de l'Antéchrist paraissaient au sein de l'Eglise. Non-seulement dans ses conversations, mais dans ses sermons et ses leçons publiques, il signalait les Jésuites comme les ennemis hypocrites de la religion, et il leur appliquait cette prophétie de l’apôtre saint Paul : « Sachez » que dans les derniers jours, il y aura des circonstances » pleines de péril. Il y aura des hommes s’aimant eux- » mêmes, avares, glorieux, superbes, blasphémateurs, » désobéissants à leurs parents, ingrats, impies ; sans af- » fection, toujours inquiets, accusateurs, incontinents, » cruels, sans bienveillance, traîtres, insolents, gonflés » d'orgueil, plus amis des voluptés que de Dieu; ayant » l'apparence de la piété, mais qui en ruineront l'esprit. » Fuis-les. Il en est parmi eux qui s’introduisent dans les » Maisons, et qui traînent après eux des femmelettes » chargées de péchés, dominées par diverses passions , » qui apprennent toujours et ne parviennent jamais à » la science de la vérité. De même que Jannès et Mam- » brès résistèrent à Moïse, de même ces hommes d’intel- » ligence corrompue, et pervertis dans la foi, résistent à » Ja vérité. Mais leurs progrès auront leurs bornes. Leur » folie sera connue de tout le monde, comme le fut celle » des magiciens de Pharaon... Ces hommes, mauvais » et séducteurs, iront cependant jusqu'à ce qu'il y a de » pis, suivant l'erreur et y jetant les autres !. »
Les interprétations de Melchior Cano nuisaient d'autant “411 ad Thimoth., c. II. ;
plus aux Jésuites, que les vertus du savant dominicain étaient fort connues. Non-seulement le peuple, mais des hommes distingués, en furentimpressionnés. On redoutait les Jésuites à Salamanque ; on les montrait au doigt, et l’on commençait à se demander si l’on ne devait pas chasser de la ville des hommes aussi dangereux. |
Ignace fut averti de ce qui se passait. Il chargea Turrien, qui avait été ami de Cano et qui s'était fait Jésuite, de montrer au célèbre professeur les bulles qui déposaient en faveur de la Compagnie. Le Général des Dominicains accorda même à Ignace et au Pape une lettre de recommandation pour les Jésuites. Turrien s’acquitta de la mission qui lui avait été confiée; mais ses démarches n’eurent aucun succès. Cano lui répondit qu'il se croyait obligé, en conscience, d'avertir les peuples que l'Église cachait -dans son sein ses plus cruels ennemis.
Melchior Cano fut nommé évêque des îles Canaries. On prétend que ce fut à la sollicitation des Jésuites qu’on lui assigna cet honorable exil. On voulait l’éloigner de Salamanque où, comme docteur, il était plus redoutable qu'aux Canaries, avec son caractère épiscopal. En changeant de position, Cano ne fit pas comme tant d’autres, il conserva ses opinions touchant les Jésuites, et il écrivait au père Regla, confesseur de Charles-Quint : « Plaise à » Dieu qu'il ne m'arrive pas ce que la fable dit être arrivé » à Cassandre, aux prédictions de laquelle on n’ajouta foi » qu'après la prise et l'incendie de Troyes. Si les religieux de la Compagnie de Jésus continuent comme ils ont » commencé, Dieu veuille qu'il ne vienne pas un temps » Où les rois voudront leur résister et ne trouveront aucun moyen de le faire. »
Melchior Cano ne fut pas le seul qui eût, touchant les Jésuites, ces tristes prévisions. Ils excitèrent partout une
DES JÉSUITES. 77 répulsion étonnante, et s'ils n'avaient pas été soutenus par les princes et les papes, pour les raisons que nous avons indiquées, jamais ils n'auraient pu s'établir dans l'Église.
En Irlande, en Écosse et en Angleterre, Salmeron et Brouët n'eurent aucun succès, malgré le titre de légats que le pape leur avait donné. Sous le règne de Marie, la Compagnie fit de nouveaux efforts qui furent aussi inutiles. Lefèvre, Le Jay et Bobadilla, qui parcoururent l’Allemagne avec l'appui de Charles-Quint, des légats du pape et de plusieurs évêques, ne furent pas plus heureux que leurs confrères, envoyés en Angleterre. Ils prêchèrent contre les vices du clergé, et argumentèrent contre les protestants ; mais le clergé n'en fut pas moins déréglé ; le protestantisme continua ses progrès, et la Compagnie de Jésus ne put fonder d’abord qu'un seul établissement, à Cologne, où se distingua Canisius, un des membres les plus savants de la Compagnie.
Ignace désirait cependant, avec beaucoup d’ardeur, de voir sa Compagnie établie en Allemagne. Il parvint, enfin, à décider Ferdinand, successeur de Charles-Quint, à la protéger. Ce prince leur accorda un collége à Vienne, puis deux autres à Inspruck et à Prague. Albert de Bavière leur en fit bâtir deux à Munich et à Ingolstad. Ignace envoya dans celte dernière ville Salmeron, Le Jay et Canisius pour y professer l'Écriture-Sainte et la théologie. Les leçons des nouveaux docteurs ne purent contrebalancer celles des réformateurs dans l'esprit du peuple,
Une fois établis en Allemagne, les Jésuites s’y répanrent et fondèrent successivement des colléges dans les principales villes, comme à Mayence, Trèves, Gratz, Halle, Dellinghen ; et dans les provinces du nord de l’Allemagne, en Pologne, en Hongrie. Ce fut pour soutenir ces établissements que Tenace conçut la pensée de fonder, à
Rome, un collége germanique. Les papes applaudirent à ce projet. Le collége fut fondé; mais les résultats n'en furent pas aussi grands qu’on l’espérait.
Les Jésuites essayèrent de s’introduire en Hollande, sous l’habit de marchands. On les découvrit, et ils furentobligés de disparaître devant les ordonnances rigoureuses qui furent faites contre eux et leurs fauteurs.
Ils ne furent guère plus heureux en France. Ignace, aussitôt après avoir obtenu la bulle d'approbation de sa Compagnie, avait envoyé quelques-uns de ses disciples à Paris, sous prétexte d'y faire leurs études dans l'Université. [ls étaient Espagnols. Les principaux étaient Oviédo, Eguia et Domenech. François I‘ ayant alors ordonné à tous les sujets de Charles-Quint de quitter la France, la plupart des Jésuites se retirèrent en Flandre, et contribuèrent au progrès de leur Compagnie dans les Pays-Bas espagnols. La guerre apaisée entre François [° et Charles-Quint, ils reparurent en France. Paul-Achille était à leur tête. Pasquier Brouët fut envoyé à Paris pour les affermir. Ils furent congédiés de nouveeau en 1544, comme Espagnols. On affilia alors à la Compagnie deux Français, Viole et Pelletier, qui s'établirent avec onze confrères au collége des Lombards. Sur ces entrefaites eurent lieu les premières séances du Concile de Trente, dont nous parlerons bientôt. Laynès et Salmeron y assistèrent comme théologiens du Saint-Siége. Ils s’insinuèrent dans l'esprit dé Guillaume Duprat, évêque de Clermont, fils naturel du fameux Duprat qui, après avoir été chancelier de France, cardinal et légat, voulut acheter la papauté. L’évêque Duprat se déclara protecteur de la Compagnie et lui fonda deux colléges dans son diocèse, à Billom et à Mauriac. Ces premiers établissements n'offraient pas d'avenir aux Jésuites. Aussi parvinrent-ils à obtenir de leur protecteur
DES JÉSUITES. 19 une maison située à Paris, rue Saint-Jacques. [ls s’y installèrent à petit bruit. [ls cbtinrent depuis de leur protecteur un legs considérable par testament et achetèrent des maisons pour agrandir leur établissement‘. Ignace, heureux de ces commencements, se hâta d'écrire à Viole de faire ses vœux entre les mains de Guillaume Duprat. Celui-ci commit à sa place l'abbé de Sainte-Geneviève. On lit dans l’histoire manuscrite de cette abbaye que Viole reçut cet ordre d Ignace parce que, étant seul Français parmi les Jésuites de Paris, il n’y avait que lui qui püt accepter légalement la donation faite à la Compagnie par l’évêque de Clermont. Viole prononça publiquement ses vœux dans l’église abbatiale de Sainte-Geneviève, entre les mains de l'abbé, qui officia pontificalement à la messe.
Duprat était riche. À ce ütre, 1l était un excellent pro- tecteur de la Compagnie; mais son influence n'était pas assez grande à la cour de France pour obtenir à ses protégés l'existence politique qu'ils avaient en Portugal, en Espagne et en Italie. [Ignace jeta les yeux sur la famille de Lorraine pour arriver à ce but, et il parvint à établir entre cette famille puissante et la Compagnie cette alliance dont nous verrons les fruits. La famille de Lorraine jouait alors en France le rôle le plus brillant. Le duc de Guise était un guerrier hardi et habile ; le cardinal Charles de Lorraine un diplomate rusé. Tous deux étaient remplis d'ambition. [ls se regardaient comme les légitimes héritiers du trône de Charlemagne dont Hugues Capet aurait injustement frustré leur famille, qu'ils faisaient remonter jusqu à la branche äustrasienne des princes de la seconde race. En attendant des circonstances favorables pour faire valoir leurs prétentions avec succès, les princes de la
1 Cest aujourd’hui le lycée Louis-le-Grand,.
inaison de Lorraine s'étaient rapprochés du trône. Ils exerçaient à la cour une influence et y nouèrent des intrigues dont les rois capétiens eussent été victimes si ces Lorrains n'avaient pas été arrêtés dans leurs coraplols par le génie astucieux des Médicis.
Ignace vit à Rome le cardinal Charles de Lorraine et gagna sa protection pour la Compagnie. De retour en France, le cardinal obtint de Henri If, en janvier 1550, des lettres patentes datées de Blois, dans lesquelles il agréait et approuvait les bulles que les Jésuites avaient obtenues, « et permettait auxdits frères qu'ils pussent cons- » truire, édifier et faire bâtir, des biens qui leur seraient » aumônés, maison et collége en la ville de Paris seule- » ment et non ès autres villes, pour y vivre selon leur rè- » gle et statuts. » Henri I[ mandait en outre à ses cours de parlement de vérifier ses lettres patentes et « de faire et souffrir jouir lesdits frères de leurs dits priviléges. »
Les Jésuites s'empressèrent de porter ces lettres patentes au Parlement. Le procureur et les avocats généraux présentèrent des conclusions contraires ; le procureur général était Bruslart, que le savant Duboulay appelle le Caton de son siècle; les avocats généraux étaient Marillae et Séguier, connus dans la magistrature par leurs lumières. Ils donnèrent par écrit leurs conclusions raisonnées « pour empêcher l’entérinement et vérification ; au moins , en » tout événement supplier la cour faire remontrance au » roi à ce que l'autorisation desdites lettres ne passät. » Dans ces conclusions, ils « trouvaient l'érection de cette congrégation non-seulement non nécessaire, mais su- » perflue. » Ils remarquaient que dans les bulles il leur était permis (aux Jésuites) de tenir toutes les possessions sans aucun impôt. Puis ils ajoutaient : « [ls disent par leurs » lettres qu'ils veulent aller prêcher la foi de Jésus-Christ
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» en Morée. Cela est très bon ; mais s'ils avaient la dévo- » tion de ce faire, ils ne devaient demander l'autorisation » de ce qu'ils faisaient. » |
Avant que le Parlement eût statué sur ces conclusions, les Jésuites, par l'entremise sans doute du cardinal de Lorraine, s’en étaient procuré une copie, et ils obtinrent, par le même moyen, des lettres de jussion pour faire enregistrer les lettres-patentes.Cet enregistrement pouvait seul donner à ces lettres force de loi. Le Parlement, gardien des lois et chargé de les appliquer, ne reconnaissait dans ses jugements que celles qui étaient inscrites sur ses registres avec les formalités légales. Bruslart, Marillac et Séguier présentèrent au Parlement de nouvelles conclusions le 26 janvier 1552. Avant de les déposer par écrit, Séguier fit un discours qui impressionna vivement les magistrats. Les secondes conclusions rappellent d’abord les premières ; puis on s’y plaint que, contre tout droit, on ait communiqué aux parties un acte qui n’était destiné qu’au Parlement et sur lequelilavaitseul à délibérer. Seguier persistait en outre dans son avis : que des remontrances devaient être faites au roi. Le Parlement ne prit aucune résolution ce jour-là. Le 8 février suivant, 1l rendit un arrêté en vertu duquel les lettres-patentes du Roi et les bulles du pape seraient communiquées à l'évêque de Paris et à la Faculté de théologie de la même ville, pour, « parties ouïes, être « ordonné ce que de raison. »
Les intrigues des Jésuites et le crédit dont ils jouissaient à la cour par l'entremise du cardinal de Lorraine, avaient tellement alarmé l'Université de Paris que, le 25 février, elle présenta requête au Roi pour que les bulles de Paul IIT ne fussent pas insérées dans les registres du Parlement et ne devinssent pas loi de l’État. Ces bulles attaquaient toutes les Universités, en accordant aux Jésuites
le droit de donner aussi bien qu'elles des grades dans leurs colléges. Les grades universitaires avaient alors une très haute importance. Ceux qui les avaient obtenus pouvaient seuls concourir pour certains bénéfices avec les nobles, que leurs quartiers de noblesse dispensaïent de la science et de la vertu. Tous ceux qui ne jouissaient pas d’un titre nobiliaire suffisant étaient obligés de subir toutes les épreuves scientifiques ou littéraires instituées dans les Universités, pour être reconnus aptes à occuper dans l'Église les charges de quelque importance. Les Jésuites pouvant conférer les grades dans leurs colléges, la porte de tous les bénéfices était ouverte à leurs créatures: et comme leur enseignement ni leurs diplômes ne devaient être contrôlés, rien ne les eût empêché d'étendre la facilité jusqu'aux dernières limites, et de considérer le dévouement à leur Compagnie plutôt que la science comme une raison déterminante de conférer les grades à leurs élèves.
Telle est la vraie raison qui porta toutes les Universités, et en particulier celle de Paris, à s'opposer à la réception des bulles accordées aux Jésuites. Si nous en croyons les écrivains de la Compagnie, leurs Pères étaient tellement éminents en science, qu à leur approche toutes les sociétés savantes se prenaient à trembler, et la jalousie seule les aurait guidées dans leur opposition. Mais si nous exa. minons les œuvres de ces premiers Jésuites s1 emphatiquement loués’, nous n’y voyons rien qui ait pu vraiment faire ombrage aux savants. Des écrivains, qui ont examiné les registres de l’ancienne Université, affirment que plusieurs des premiers compagnons d'Ignace n'’a-
1 On peut. lire ces louanges exagérées dans la plupart des écrits des Jésuites, mais surtout dans l'Imago primi sœculi, A nous donnerons plus tard l'analyse.
DES JÉSUITES. 83 vaient pu subir leurs examens avec succès, ni obtenir leurs grades’. Ce n’était donc point leur science qui pouvait faire craindre leur concurrence aux COfps savants, mais leurs priviléges dont ils pouvaient si facilement abuser.
L'évêque de Paris et la Faculté de théologie ne se pressèrent pas d'envoyer leur avis au Parlement. L'évêque de Paris était messire Eustache Du Bellay. Il avait succédé à “son oncle Jeän, qui s'était retiré à Rome pour fuir les persécutions des princes de la maison de Lorraine, et qui y mourut cardinal-évêque d'Ostie. Les Du Bellay étaient, au xvi° siècle, une des familles les plus distinguées dans la diplomatie et dans les lettres. On a d’eux des mémoires, des histoires, des poésies. Eustache n’était point inférieur à ses oncles ; le concile de Trente admira son éloquence. Le cardinal de Lorraine n'avait pas d'influence sur ce prélat , et les Jésuites furent obligés d'attendre respectueusement sa décision. Ils attendaient depuis bientôt deux ans lorsque le Parlement, pour obéir à de nouveaux ordres de la cour, s'occupa d’eux pour la troisième fois. Le 3 août 1554, il rendit un nouvel arrêt portant que les lettres-patentes et les bulles des Jésuites seraient communiquées « à l’évêque de Paris et aux doyen et Faculté de » théologie de cette ville et Université de Paris, pour sur » icelles, être ouis et dire ce qu'il appartiendra. »
Eustache Du Bellay songea alors à donner l’avis qui lui était demandé. Nous devons en donner les principaux motifs :
« L’évêque de Paris, auquel par ordonnance de la cour,
1 Les Jésuites ont prétendu à tort que leurs premiers Pères étaient tous gradués dans l'Université de Paris. Trois au moins ne létaient pas, comme on le leur a prouvé d’après les registres de cette corporation. Aussi Duboulay se contente-t-il de dire,
» ont été communiquées quelques bulles des papes ; en- » semble les lettres-patentes du roi Henri à présent ré- » gnant;
» Après les protestations en cet endroit pertinentes, de » l'obéissance et révérence qu'il doit et veut porter tant » au Saint-Siége qu'au Roi :
» Dit que lesdites bulles contiennent plusieurs choses » qui semblent, sous correction, étranges et aliénées de » raison, et qui ne doivent être tolérées ni reçues en la » religion chrétienne.
» 1° En ce que lesdits impétrants veulent être appelés » la Compagnie sous le nom de J'ésus, qui est, sous cor- » rection, nom arrogant pour eux, voulant attribuer à eux » seuls quod ecclesiæ catholicæ et œcumenicæ competit » (ce qui convient à l'Église catholique et universelle) et »* qui est proprement dite la congrégation ou société des » fidèles, desquels Jésus-Christ est le chef, et conséquem- » ment sous Jésus-Christ; et semble qu'ils se veulent dire » seuls faire et constituer l'Église. »
Le second motif de l’évêque de Paris est qu'il y a contradiction entre les lettres-patentes, qui n’accordent aux Jésuites qu'une maison à Paris, et les bulles, qui leur donnent le droit d'établir partout où bon leur semblera des maisons ou colléges. Les lettres-patentes ne déterminent point si la maison de Paris sera collége ou autre. Si cet établissement n’est pas un collége, les Jésuites, d’après leurs Constitutions et les bulles, ne peuvent rien posséder ; si c'est un collége qu'ils veulent fonder, leurs écoliers, n’appartenant pas à la Compagnie, puisqu'ils n'ont pas fait de vœux, ils ne peuvent s'appuyer sur les lettres dans son Histoire de l'Université, que les premiers Jésuites pré-
tendaient être gradués. Ce savant était trop consciencieux pour parler de cette manière si réellement ils l’eussent été.
DES JÉSUITES. 59 patentes, qui ne leur donnent que le droit de posséder uné maison pour eux.
S'ils prétendent que leur maison de Paris ne sera pas un collége, c’est qu'ils veulent y vivre d'aumônes, ce qui paraît à l'évêque de Paris un motif pour les exclure : « Considéré, dit-il, la malice du temps, auquel la charité » est bien fort refroidie : d'autant qu'il y a beaucoup de » monastères et maisons jà reçues et approuvées, qui vi- » vent et s’entretiennent desdites aumônes, auxquels cette » Compagnie ferait grand tort, car ce serait autant dis- » traire de leurs aumônes ; partant, les faudrait ouir avant » ladite publication, comme y ayant intérêt, c’est à sa- » voir : les Quatre-Mendiants, les Quinze-Vingts et les » Repenties. »
» Mêmement ferait tort aux hôpitaux et Maisons-Dieu, » et aux pauvres qui sont en iceux nourris d'aumônes. »
Par le quatrième motif de l’évêque de Paris, on voit que les Jésuites prétendaient, dans leur requête, pouvoir être élevés aux dignités de l'Église, même aux archevéchés, avec le consentement de leur Général. En cela ils ne s'étaient pas conformés à la règle, déjà établie dans leur Compagnie, de n'accepter aucune dignité ecclésiastique.
L'évêque de Paris voit, dans les priviléges obtenus par la nouvelle Compagnie, une atteinte aux droits des évéques et des curés, en ce qu'on accorde à ses membres le privilége de n'être repris et corrigés que par la Compagnie elle-même, et celui de confesser en tout temps, même aux fêtes de Pâques, sans la permission du curé, ce qui était contraire aux canons du concile de Latran religieusement observés en France. Les Jésuites prétendaient même avoir le droit de lancer des excommunications, de donner des dispenses et même de consacrer des églises ; ils entrepre-
naient ainsi, comme le remarque Eustache Du Bellay, non-seulement sur la juridiction, mais sur l'Ordre même des évêques, et même sur les droits du souverain Pontife, en prétendant pouvoir dispenser de l’irrégularité, surtout en ce qui touche au D du pouvoir ecclésiastique, ce qui n’appartenait qu'au pape. |
« Combien que leur Ordre, continue Du Bellay, soit par » le pape accordé, spécialement pour être envoyés aux » Turcs, infidèles, hérétiques et schismatiques : toute- ». fois, ils veulent qu'il soit permis à leur supérieur pou- » Voir révoquer ceux ainsi envoyés par le pape : qui est » directement contre leur vœu ….
» Et parce que le fait que l’on prétend dudit Ordre ou » Compagnie est qu'ils iront prêcher les Tures et infidèles, » et les amener à la connaissance de Dieu; faudrait, » sous correction, établir lesdites maisons et Sociétés ès » lieux prochains desdits infidèles, ainsi qu'ancienne- » ment a été fait des chevaliers de Rhodes, qui ont été » mis sur les frontières de la chrétienté, non au milieu » d'icelle. Aussi y aurait-il beaucoup de temps perdu et » consommé d'aller de Paris jusques à ÉOnsaRANaEe et » autres lieux de Turquie. »
Le malin et spirituel évêque termine sa consultation par ce trait lancé aux chevaliers errants spirituels qui devaient, selon leur règle, guerroyer de par le monde pour l'Église et vivre d’aumônes, et qui ne cherchaient qu’à établir de toutes païts des maisons riches et bien dotées.
La Faculté de théologie s’assembla le 1 septembre pour donner son avis sur le même objet que l’évêque de Paris. Elle ne décida rien dans cette première séance. Seulement tous les membres furent avertis de réfléchir sérieusement, afin de pouvoir, en temps opportun, donner un avis sage et exact. Elle se réunit deux autres fois
sans rien conclure, et sa décision ne fut rendue que dans la séance du 1° décembre (1554). Voici les passages les plus remarquables de cette Conclusion :
« Comme tous les fidèles, et principalement les théologiens, doivent être prêts à rendre raison à tous ceux qui la leur demandent, sur ce qui concerne la foi, les mœurs et l'édification de l’Église, la Faculté a cru qu’elle devait satisfaire au désir, à la demande et à lintention de la cour. C'est pourquoi, ayant lu et plusieurs fois relu et bien compris tous les articles des deux bulles (de Paul II et de Jules IT), et après les avoir discutés et examinés pendant plusieurs mois, en différents temps et heures, selon la coutume, eu égard à l'importance du sujet, la Faculté a, d’un consentement unanime, porté ce jugement qu’elle a soumis avec
toute sorte de respect au Saint-Siége :
» Cette nouvelle Compagnie, qui s’attribue tiers
rement le titre inusité de nom de Jésus, qui reçoit avec
tant de liberté, et sans aucun choix, {outes sortes de personnes, quelque criminelles, illégitimes et infâmes qu'elles soient... semble blesser l'honneur de l'état monastique; elle affaiblit entièrement l'exercice péni-
» ble, pieux et très nécessaire des vertus, des abstinences, . des cérémonies et de l’austérité ; elle donne même oc-
casion d'abandonner trop librement les Ordres religieux ; elle soustrait de l'obéissance et de la soumission due aux Ordinaires ; elle prive injustement les seigneurs, tant temporels qu'ecclésiastiques, de leurs droits ; apporte du trouble dans l'une et l’autre police ; eause des plaintes dans le peuple, des procès, des débats, des contentions, des jalousies et différentes divisions. C'est pourquoi, après avoir examiné toutes ces choses et plusieurs autres avec beaucoup de soin et d'attention, cette
Compagnie nous paraît dangereuse pour ce qui touche » à la foi, capable de troubler la paix de l'Église, de ren- » verser l'Ordre monastique, et plus propre à détruire qu’à » édifier. »
On ne peut rapprocher les faits de l’histoire des Jésuites de cette Conclusion remarquable, sans être frappé de la justesse des aperçus de la Faculté. La Compagnie des Jésuites ne faisait que de naître ; les docteurs n’avaient sous les yeux que des hommes inconnus, peu remarquables, qui n'avaient réussi à la cour que par l'intermédiaire d’un personnage qui dominait le roi; et déjà ils entrevoient l'avenir de cette Compagnie, et ils en parlent avec une netteté qui fait de leur Conclusion presque une prophétie. Ce qu'ils disent de la manière dont les Jésuites se recrutaient ne doit pas passer inaperçu. Il fallait que des . hommes aussi graves que les docteurs de Sorbonne eussent sous la main des faits bien authentiques, pour affirmer d'une manière aussi explicite, dans une pièce qui devait avoir tant de retentissement et qui s’adressait à la première magistrature du monde, que les Jésuites, pour accroître leur nombre, enrégimentaient des hommes criminels, illégitimes et infämes. On ne doit plus s'étonner après cela des abus qui défigurèrent si promptement cette Compagnie, et qui excitèrent, même dans son sein, de si énergiques réclamations. 14e
Le Jésuite Orlandini rapporte qu'Ignace, après avoir reçu à Rome copie de la Conclusion de la Faculté, assembla ses disciples qui étaient auprès de lui pour en délibérer. Tous furent d'avis qu’il fallait défendre la Compagnie, et la justifier des attaques dont elle était l’objet. Ignace seul fut d'avis de garder le silence. Il avait pris tous les moyens pour arriver à un bon résultat. Pasquier- Brouët s'était rendu à Paris, afin de conduire les choses
DES JÉSUITES. . 89 avec sa dextérité habituelle. Ignace ne pouvait, après ces précautions prises, et le mauvais succès obtenu, espérer quelque résultat d’une lutte contre la Faculté de théologie. Le silence le plus profond était conseillé par la politique et l'intérêt de la Compagnie. Cependant l'an 1555, le cardinal de Lorraine étant allé à Rome avec quatre docteurs de la Faculté : Claude Despence, Jérôme de Sauchière, Crespin de Brichanteau et René Benoît, Ignace leur proposa une conférence avec les Pères Olave, Laynès, Polanque et Frusis. Orlandini prétend que les quatre docteurs furent obligés de convenir que la Conclusion de la Faculté avait été rendue sans connaissance de cause.
Pour admettre ce fait comme certain, il faudrait un témoignage plus désintéressé que celui d'un Jésuite.
Quoi qu'il en soit de son récit, la Conclusion de la Faculté fit grand bruit à Paris. Les prédicateurs attaquèrent les Jésuites du haut de la chaire; les curés firent de même ; les professeurs les imitèrent dans leurs cours. Leur doctrine et leur conduite furent également incriminées. Eustache Du Bellay et d'autres évêques qui se trouvaient à Paris lancèrent contre eux des sentences d'interdit. En revanche, l'Inquisition d'Espagne censura la Conclusion de la Faculté, qui était signée cependant du docteur Ory, Grand-Inquisiteur de la foi en France.
Les Jésuites comprirent qu'ils devaient céder devant la répulsion qu'ils provoquaient,et se dissimuler en attendant des circonstances plus favorables. Pendant six ans, ils se contentèrent d'épier le moment où ils pourraient renouveler leurs instances avec plus de succès, et, pendant ce temps, 1ls exercèrent leurs fonctions sur le territoire de l’abbaye de Sainte-Geneviève, exempt de la juridiction de l'évêque de Paris.
Pendant la vie d'Tgnace, la Compagnie des Jésuites ne
fit pas seulement des progrès en Europe; elle pénétra aussi en Asie, en Afrique et en Amérique. Nous devons présenter le tableau de ses entreprises dans ces contrées.
Au xvi° siècle, le nom des Portugais était un des plus éclatants du monde. Depuis que Vasco de Gama avait doublé le cap de Bonne-Espérance, ils avaient fondé des, établissements sur les côtes de l’Inde et de l'Éthiopie, jusqu'aux frontières de la Chine. Leurs conquêtes furent souillées par des eruautés inouïes et le pillage. Els usèrent du droit du plus fort contre des populations sans défense. Des richesses immenses arrivèrent des Indes en Portugal, et l’avidité précipita dans ces contrées lointaines une foule d'ambitieux et d'aventuriers. Des prêtres les y suivirent, sous le prétexte apparent d’y planter la croix, mais en réalité pour s'enrichir comme les autres.
Le roi Jean IIL, ayant entendu parler des Jésuites par Mascaregnas, son ambassadeur à Rome, crut que ces nouveaux religieux, qui faisaient profession de pauvreté absolue, seraient de véritables apôtres, guidés uniquement par l'esprit de Dieu et le désir de gagner des âmes à Jésus-Christ. Nous avons dit qu'Ignace lui avait envoyé Xavier et Simon Rodriguez. Ce dernier resta en Portugal, comme nous l'avons rapporté.
François Xavier partit pour les Indes en 1541 avec AÏphonse de Souza, qui y allait, en qualité de vice-roi, pour gouverner toutes les possessions portugaises de ces con= trées. Xavier fut muni du titre de légat du Saint-Siège et de pouvoirs spirituels fort étendus. Il passa le premier h1-
1 Histoire de la Compagnie de Jésus, par Orlandini, Liv. A4 et s.;
Histoire de la Compagnie de Jésus, par Bartoli:
Vies de saint François-Xavier, par les Jésuites Turcelin et Bouhours ;
Tableau du premier siècle de la Compagnie de Jésus, publié par les Jésuites belges
DES JÉSUITES. 91 ver à Mozambique, l'une des premières conquêtes des Portugais. L'été suivant, 1! arriva à Goa. Cette ville était le plus riche établissement des Portugais, et on l'avait choisie pour en faire le centre du gouvernement civil et religieux. De là il parcourut toutes les côtes soumises à l'autorité du vice-roi et quelques autres contrées, surtout les côtes de la Pêcherie, le cap Comorin, le royaume de Travancar, les îles du More, de Manar, de Ceylan, les Moluques. Lorsqu'il arrivait en quelque ville, il en pareourait les rues une clochette à la main. Les enfants accouraient autour de lui ; il leur enseignait à faire le signe de la croix et leur apprenait de mémoire le Pater, V Ave Maria, le Credo, le Conjiteor et le Salve regina. I avait traduit lui-même tant bien que mal ces prières dans la langue des Paravas, qu'il entendait un peu. Lorsque les enfants savaient ces prières, il les engageait à les apprendre à leurs parents et à leurs voisins. Les idolâtres n'y montraient pas de répugnance. Lorsqu'ils savaient ces prières, on les baptisait. De telles conversions étaient fort peu solides. On peut croire même que la crainte des Portugais était, plus que la foi, le motif qui guidait les nouveaux chrétiens, car Xavier était souvent accompagné dans ses missions par des soldats qui détruisaient les temples et les autels des idoles. Il construisait ensuite des chapelles, et passait dans un autre pays qu'il évangélisait de la même manière, le plus souvent à l’aide d’interprètes. Lorsqu'il visitait les contrées où il avait laissé des chrétiens et des chapelles, il n'y retrouvait plus guère que des temples et des idolâtres.
Un jour, dans un accès de zèle, il engagea des enfants à mettre le feu à la demeure d'un converti qui était retourné à ses idoles. Celui-ci, pour éviter ce désastre, ne trouva pas de meilleur moyen que de livrer ses dieux, qui
92 HISTOIRE furent réduits en cendre. Mais Xavier comprenait qu'il lui serait impossible d'ordonner souvent de pareilles exécutions, et il songea à faire établir à Goa le tribunal de l'Inquisition, afin d'inspirer aux convertis une crainte assez grande pour les empêcher de retourner à leur culte idolâtrique. |
Nous devons reconnaître que, dans toutes ses missions, Xavier montra un zèle et un désintéressement vraiment dignes d’éloges. Ses vertus étaient apostoliques. Il était rempli de foi,et il ne fut réellement guidé, dans ses travaux, que par le désir d’arracher à l'erreur et à la barbarie les peuplades des Indes. Mais était-il aussi facile qu’il le pensait d'amener à l'Évangile de pauvres sauvages qui avaient reçu de leurs pères tous leurs préjugés, qui regardaient leur culte comme un héritage sacré de leurs ancêtres, et qui ne voyaient dans le christianisme que la religion de ceux qui les dépouillaient de leurs richesses et de leur liberté? Xavier ne pouvait même pas se mettre en communication directe avec eux; il ne savait que quelques mots de leur langue, et il ne faisait dans chaque peuplade que de courtes apparitions. Cependant ces néophytes ne pouvaient qu'avec le temps devenir des chrétiens; la vérité ne s'était pas encore fait jour dans ces pauvres intelligences, et le baptême n'avait été souvent, de leur part, qu'une complaisance pour les vainqueurs. On est done pémiblement affecté lorsqu'on voit Xavier écrire au roi de Portugal pour le prier de soutenir ses prédications par la violence, et lui demander des ordres pour qu'il lui fût permis d'ôter les biens et la vie à ceux qui montreraient quelque velléité de retourner à leurs idoles après avoir reçu le baptême. Il provoquait ces mesures sanguinaires en exerçant des actes de charité et de douceur. Ce n'était donc en lui qu'excès de zèle et non
cruauté; on regrette cependant d'être obligé de le regarder comme le premier promoteur de l'Inquisition de Goa, quoique ce tribunal n'ait été réellement établi qu’en 1560.
Xavier trouva que le vice-roi, Alphonse de Souza, ne lui prêtait pas assez d'appui; ilécrivit au roi de Portugal : « Je supplie Votre Majesté par le zèle qu'elle a pour la » gloire de Dieu et par le soin qu'elle a toujours eu de son » salut éternel, d'envoyer ici un ministre vigilant et cou- » rageux qui n'ait rien plus à cœur que la conversion des » âmes. » Jean de Castro remplaça Souza; il reçut ordre de ne plus tolérer aucune superstition, de briser toutes les pagodes, d’exiler les brachmanes, de protéger les missionnaires et leurs néophytes.
Dans une mission qu’il donnait à Malaca en 1545, Xavier apprit l'arrivée de trois Jésuites qui lui étaient envoyés par Ignace. Il choisit Lancilotti pour enseigner la langue latine au collége de Sainte-Foi à Goa, et envoya Criminal et Beira sur les côtes de la Pêcherie. Bientôt d’autres Jésuites arrivèrent : PauldeCamerino, Henriquez, Alphonse Cyprien, Côme de Torrez et plusieurs autres. I fixa à chaeun sa destination. Pour lui, il continua ses courses à travers les îles Moluques. Les historiens jésuites racontent que partout il faisait des miracles éclatants, qu'il convertissait une foule d'idolâtres, ou ramenait à la pratique de la vertu des chrétiens dégénérés qui avaient oublié les obligations du baptême qu'ils avaient déjà reçu.
Depuis des siècles, les Indes étaient visitées par des missionnaires européens, surtout par des Franciscains et des Dominicains, qui y avaient construit çà et là des églises et établi de petites chrétientés. Xavier les visitait et en quelques jours rétablissait la ferveur partout où 1l passait, si nous en croyons ses historiens. Un fait qui peut faire douter de l'exactitude de leurs récits, c’est qu'après
la mort de Xavier, les Indes n'étaient guère e chrétiennes qu'auparavant.
Quoi qu’il en soit, après avoir parcouru pendant sept ans un nombre immense de côtes et d'îles, Xavier s'em— barqua pour le Japon en 1549.
Nous n'avons pour guides, dans les détails des missions de Xavier, que les écrivains jésuites. Leurs récits sont loin d'être satisfaisants. Ils conduisent leur héros à travers mille aventures romanesques, disent parfois que ni lui nises compagnons ne savaient le japonais, et leur font ensuite soutenir de véritables thèses scolastiques contre les Bonzes. Ils donnent à Xavier un meurtrier pour introducteur dans un pays où 1l allait prêcher une religion nouvelle, et attaquer un culte profondément enraciné dans les mœurs, les usages et les lois du Japon. Ils lui accordent tour à tour des succès tellement prodigieux que, jour ét nuit, il ne cessait de baptiser et succombait à la fatigue; et en même temps ils le représentent Fi. aux injures et au mépris du peuple.
En 1552, Xavier partit pour la Chine. Il mourut à la fin dé cette même année, en vue de ce vaste Empire qu’il ambitionnait d'évangéliser. Ses vertus sont incontestables. Ün grand nombre de ses miracles le sont moins. Nous n'avons aucune raison de croire que Dieu ne lui aît pas accordé le don d’en faire, pour éclairer des peuples sur lesquels le raisonnement avait peu d'accès; mais, tels qu'ils sont rapportés par les Jésuites, ils offrent, pour un grand nombre du moins, des circonstances qui leur donnent un caractère peu véridique, et nous serions porté à croire que ces historiens ont cru utile d'embellir de faits romanesques une vié qui était assez belle par elle-même, . pour être écrite avec plus de simplicité. Xavier aurait parcouru, d’après eux, en dix ans, cinquante-deux royau-
DES JÉSUITES. 95 mes formant trois mille lieues: il aurait baptisé de sa main près d'un million de Sarrazins ou d'idolâtres.
Une chose qui frappe dans la vie de Xavier telle qu'elle a été écrite par ses confrères, c'est l'instabilité, on pourrait dire la légèreté du héros, qu'ils font à tout propos changer de projets. À peine est-il arrivé dans une contrée, qu’il songe à aller ailleurs sans prendre le temps d’instruire suffisamment les peuples qu’il évangélisait, Après quelques prédications qu'ils comprenaient à peine, les néophytes étaient-ils préparés à recevoir le baptême? Xavier ne pouvait vouloir seulement tracer le chemin à d'autres missionnaires chrétiens, puisque les Franciscains et les Dominicains avaient déjà visité avant lui ces mêmes contrées. Les chrétiens qu'il y trouvait avaient oublié leurs obligations et les principes de la foi, disent les mêmes auteurs ; mais Xavier pouvait-il espérer faire en quelques jours des chrétiens plus solides ? S'il s'en était flatté, les résultats prouvèrent qu'il était tombé dans l'illusion. . On se tromperait sur nos intentions si l’on pensait que nous voulons contester le zèle et les vertus de François Xavier. Nous voulons dire seulement que de nombreux détails racontés par les écrivains jésuites et leurs copistes ne nous paraissent pas jouir de toutes les garanties d’authenticité qu'un véritable historien doit désirér. Si, comme nous le prouverons, les Jésuites ont pu attribuer à Ignace des miracles, après avoir nié qu'il en eût fait, et cela en Europe ét pour ainsi dire sous les yeux des témoins, combien à plus forte raison ont-ils pu dénaturer les actes d’un missionnaire qui évangélisa des plages lointaines et dont les témoins peu nombreux ne pouvaient être interrogés ?
A la mort de Xavier, un grand nombre de Jésuites étaient disséminés dans les îles et sur les côtes des Indes.
Ils firent, si nous en croyons leurs confrères, de prodigieuses conversions. Cependant, à cette époque les Indes restèrent idolâtres et elles le sont encore en grande partie, malgré les courses et les prédications des nombreux missionnaires qui les ont encore visitées depuis. Ce fait incontestable ne peut s’accorder avec d'aussi étonnants succès. En outre, les conversions qui eurent lieu, et que les . Jésuites s'attribuent exclusivement, leur furent disputées par les missionnaires des autres Ordres religieux, et en particulier par les Capucins, qui ont dénoncé comme autant de mensonges romanesques les récits contenus dans les Lettres édifiantes et curieuses publiées par les Jésuites. D’après les Capucins, les Jésuites seraient venus jeter le désordre dans leurs missions, détruire le bien qu'ils y faisaient et faire une guerre incessante, non-seulement aux simples missionnaires, mais aux évêques qui ne voulaient pas subir leur joug. |
. Nous aurons occasion plus tard d’exposer les accusations portées au Saint-Siége contre les Jésuites par les évêques et les missionnaires des autres congrégations ecclésiastiques ou religieuses. I! suffira pour le moment de les avoir mentionnées.
Xavier n'avait pas eu de grands succès au Japon; as après sa mort, la Compagnie des Jésuites y prit des accroissements, grâce aux relations commerciales qui s'établirent entre ce pays et les Portugais. Les rois japonais, cherchant à l'envi à attirer les Européens dans leurs États, leur accordaient de très grands priviléges pour leur commerce, leurs personnes et l'exercice de leur religion. Les Jésuites et d’autres congrégations religieuses profitèrent de ces bonnes dispositions. Un grand nombre d’indigènes embrassèrent le christianisme, surtout dans les royaumes de Bungo, d'Arima et d'Omura, dont les rois mêmes se
firent baptiser. Ces princes envoyèrent, en 1585, une ambassade au pape. L'année suivante, on comptait au Japon deux cent mille catholiques, ce qui détermina l'Empereur, chef suprême de toute la contrée, à défendre sous peine de mort, à tous ses sujets, d'embrasser la religion de l'Europe. |
Nous verrons plus tard les suites de cet édit.
Dès 1549, les Jésuites suivirent les Portugais et les Espagnols dans leur conquête d'Amérique. On les rencontre préchant et bâtissant des églises, au milieu des horreurs de cette guerre injuste où les Européens se montrèrent plus cruels que les sauvages. Il était bien de porter les lumières de l'Évangile et de la civilisation aux peuplades de l’Amérique, mais les Jésuites n’auraient-ils pas dù d’abord inspirer des sentiments chrétiens à ceux qui portaient le caractère du Christ par le baptême? En 1553, ils étaient si nombreux au Brésil, qu'Ignace en avait fait une province de sa Compagnie. Un grand nombre de peuplädes, plutôt par crainte de leurs vainqueurs que par conviction, se firent baptiser et dominer complétement par les Jésuites, qui profitèrent de cette disposition pour fonder de petits États auxquels ils donnèrent des lois.
Nous en raconterons l'histoire.
Vers le même temps, ces religieux pénétraient en Éthiopie. Le roi de l'Abyssinie avait lié des relations avec Jean TIT, de Portugal. Voulant attirer les Européens dans son royaume, il refusa de. recevoir les évéques qui lui avaient été envoyés par le patriarche d’Alexandrie, et il demanda des prêtres catholiques au roi de Portugal. Ce puissant protecteur des Jésuites pria le pape de lui envoyer des membres de la Compagnie. Ignace choisit Baretto, qui fut revêtu du titre de patriarche d’Éthiopie; André Oviédo et Cornero lui furent donnés pour
coadjuleurs avec les titres d'évèques d'Hiérapolis et de Nissa. Ils partirent de Rome en 1555, avec dix autres Jésuites. [ls jugèrent prudent de séjourner à Goa et d'envoyer seulement Gonzalès Rodriguez pour étudier le pays et en apprendre la langue. Celui-ci se rendit à la cour du roi d’Abyssinie, dont les dispositions étaient changées. Le bruit des conquêtes et des cruautés des Européens dans les Indes était venu jusqu'à lui. On lui avait fait craindre que les prêtres qu'il avait demandés ne fussent les avantcoureurs de conquérants qui s'empareraient de son royaume, et qui se feraient confirmer par le pape dans leur usurpation. Après avoir écouté Gonzalès Rodriguez dans son conseil, il le congédia par une lettre adressée au roi de Portugal. Le Jésuite revint à Goa. En 1557, Oviédo réso- - lut de tenter de nouveau la fortune. Il obtint du roi la permission de discuter avec les chrétiens schismatiques, les juifs et les musulmans qui formaient la population du pays. Pendant deux ans, il prêcha en liberté et fit quelques chrétiens. Mais alors un nouveau roi monta
sur le trône. Oviédo fut jeté dans un désert avec ses pro-
sélytes. Le pape lui écrivit et lui donna le titre de patriarche d’Éthiopie après la mort de Baretto, en 1561. Il continua à évangéliser quelques nègres qui habitaient le désert où il était relégué.
En 1547, les Jésuites allèrent au Congo, où les Dominicains avaient prêché la foi dès 1485. A peine arrivés, la division se mit entre eux. Diaz et Ribera s’adonnèrent au commerce; Soveral les dénonça à Ignace, et le roi de Congo les chassa tous aussi bien que les Portugais en 1555. Plusieurs Jésuites firent des courses, avec des succès variés, chez plusieurs peuplades de l'Afrique et en
Égypte.
En 1556, Melchior Nunez pénétra en Chine. C'était le
DES JÉSUITES. RS 99 premier Jésuite qui mettait le pied sur ce territoire que Xavier désirait ardemment évangéliser. Sept ans plus tard, trois Jésuites accompagnèrent une ambassade envoyée par le roi de Portugal au chef de cet empire, où ils parvinrent à s'établir assez solidement, comme nous le verrons dans la suite de cette histoire. |
Ainsi, partout où les Portugais et les Espagnols s’avançaient pour agrandir leur commerce et leurs conquêtes, les Jésuites les suivaient. D’autres Ordres religieux envoyaient aussi leurs missionnaires, Un grand nombre d'Églises furent organisées et pourvues d’évêques.
Nous raconterons ailleurs les faits les plus importants -de leur histoire où les Jésuites se trouvèrent mêlés.
Ignace mourut, le 31 juillet 1556, à l’âge de soixantecinq ans. Il ne quitta guère la ville de Rome, depuis l'approbation de sa Compagnie par Paul IIT. I} obtint de Jules IIT une bulle qui confirmait celles de Paul III et qui étendait les priviléges de la Compagnie. Après le court pontificat de Marcel IT, Pierre Caraffa, instituteur des Théatins, monta sur le Saint-Siége sous le nom de Paul IV. Les Jésuites craignirent d'abord que ce pape ne leur fût hostile. Ignace s'empressa de se rendre . à sa première audience. Paul IV se montra pour lui plutôt bienveillant qu'hostile, quoiqu'il n'aimât pas les Jésuites. | ,
Ribadeneira, après avoir raconté les actions du premier Général de sa Compagnie, avait affirmé qu’il n'avait pas eu le don des miracles, mais qu’il n’en était pas moins un grand saint. Le dernier chapitre de sa Vie d'Ignace était consacré à établir que les hommes les plus saints n'avaient pas fait de miracles ; 1l le terminait en disant, à ceux qui désiraient être persuadés que Dieu était interyenu dans l’établissement des Jésuites, que le rapide ac-
croissement de la Compagnie était le plus éclatant miracle que l’on pût voir. Ce miracle était d'autant plus contestable, que les Jésuites eux-mêmes s'enorgueillissaient de ce que les princes et les grands du monde avaient été les soutiens et les nourriciers de leur Ordre, ce qui rendait un peu moins miraculeux son établissement et ses progrès. Quoi qu'ilen soit, Ribaleneira raisonnait ainsi dans la Vie d'Ignace, éditée en 1572 par ordre de Francois de Borgia, troisième (Général de la Compagnie, et en 1587 par ordre du Général Aquaviva. Son témoignage avait d'autant plus de poids qu'il était entré dans la Compagnie dès l'an 1540, avant la bulle d'approbation; qu'il avait été un des confidents les plus intimes d'Ignace, le témoin oculaire de presque toutes ses actions, et qu'il avait recherché avec un soin minutieux tout ce qui le concernait. Lorsque les Jésuites éntreprirent de faire canoniser leur fondateur, le témoignage de Ribadeneira était un obstacle, car on sait quil faut des miracles de premier ordre pour que la canonisation soit obtenue. Ils ne trouvèrent rien de mieux que d'imposer à Ribadeneira, qui était alors très vieux, un témoignage contraire à celui qu'il avait donné précédemment. En conséquence, le biographe d’Ignace publia, en 1612, un abrégé de son premier ouvrage et l'enrichit des faits les plus miraculeux. Il s’excusa de n'en avoir point parlé antérieurement, parce qu'ils ne lui paraissaient ni assez certains ni assez authentiquement altestés. Il n'est pas inutile de faire observer qu'il ne s'était pas contenté de les passer sous silence, et qu'il avait affirmé au contraire qu'ils n’existaient pas: mais il espéra que ses pieux lecteurs auraient assez de bonté d'âme pour ne pas approfondir la chose. Les miracles furent donc produits en grand nombre, et Ignace se trouva tout à coup, plus de cinquante ans après sa mort,
DES JÉSUITES. 101 avoir été un thaumaturge si étonnant qu'il n'avait besoin que de prononcer un vers de Virgile pour apérer un prodige. Nous n'avons nullement l'intention de contester à Ignace l’auréole qui lui a été décernée officiellement ; mais nous n’eussions pas été historien impartial, si nous eussions dissimulé, touchant ses miracles, un épisode qui a bien son intérêt. PLUIE
Depuis sa conversion, Ignace fut un homme vertueux. Nous croyons qu'il n'eut que de bonnes intentions en fondant sa Compagnie; certains faits ridicules de son histoire peuvent être même imputés à ses historiens, trop désireux de faire du fondateur de leur Compagnie un homme extraordinaire. Toutefois, 1l nous paraît qu Ignace conserva toujours, même après sa Conversion, quelque . chose d'exagéré, d’excentrique, qui tenait à une imagination ardente et nourrie des romans ridicules de la chevalerie errante. La vertu perfectionne la nature, mais ne la détruit pas.
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