LIVRE QUATRIÈME
Les Jésuites en Angleterre. —Espions d'Élisabeth. — Persons et Campian. —Leur mission en Angleterre.—Ouvrage publié par Campian.—Ce Jésuite est arrêté et mis à mort.—Expédition de Philippe II en Angleterre. — Sa flotte ou Armada détruite.— Les Jésuites compromis. — Plusieurs sont pendus. — Les Jésuites se joignent aux Irlandais révoltés. — Philippe IH leur envoie des secours.— Ils compromettent les catholiques d'Angleterre.— Ceux-ci adressent un mémoire au pape contre les Jésuites.— Accusations graves qu'il contient. — Les Jésuites sous Jacques Ier.—Conspiration des poudres.— Leur participation à ce complot. — Les Jésuites en Hollande. — Aveux de Pierre Pann contre eux. — Les Jésuites en Pologne et en Russie. — Reproches qui leur sont adressés sur leurs intrigues. — Les Jésuites en Belgique. — Leurs querelles théologiques avec l'Université de Louvain. — Baïus. — Exposé des divers systèmes sur la grâce et le libre-arbitre. — Le molinisme. — Sentiment de Vasquez, de Bellarmin et de Tolet, jésuites, touchant la doctrine de Baius. — Le Jésuite Lessius censuré par les Facultés de Louvain et de Douai.—La cause portée à Rome.—Intrigues des Jésuites. — Le nonce impose silence aux deux partis.—Vues générales sur l'enseignement des Jécuites et sur le Ratio studiorum, publié par le général Aquaviva.—Pour- quoi la Compagnie des Jésuites n'a jamais produit d'homme de génie.— Les Jésuites en Espagne.— Un Jésuite dénoncé à l'Inquisition par un Jésuite.—Le procès prend de vastes proportions. — Les Jésuites dénonciateurs de leur Compagnie. — L’inquisition examine les Constitutions, règles et priviléges de la Compagnie, — Sixte-Quint évoque l'affaire à son tribunal. — L'Inquisition persiste. — Les menaces du pape l'arrêtent. — Sixte-Quint veut réformer la Compagnie des Jésuites. — Obstacles qw’il rencontre de la part des Jésuites.—I1 est insuité. publiquement par eux. --Il persiste à vouloir les réformer.—Il commence son œuvre.—La mort l’arrête.—On attribue sa mort aux Jésuites.—Diversité d'opinions dans le conseil du Général touchant la réforme.— Aquaviva s'oppose à toute réforme.—Grégoire XIV, à sa prière, défend à qui que ce soit d’y songer.— Clément VIII pape.—Histoire des congrégations de auxiliis.—Jugement du Dominicain Bannez et du Jésuite Henriquez sur le livre de Molina.— Prévision de ce dernier écrivain.— Molina condamné en Espagne.— Tactique des Jésuites contre leurs adversaires. — La cause de Molina réservée au Saint-Siége.—Requête de Lanuza contre le silence imposé par le pape sur les discussions relatives à la grâce.—Prévisions de Lanuza sur les Jésuites et leur mauvaise doctrine. — La doctrine de Molina condamnée à Rome.—Intrigues et supercheries des Jésuites pour éviter une condamnation. — Ils ont recours aux princes dans le même but.—Déclamations contre le pape.—Appel äu futur Concile général présenté par Bellarmin.—Distinction du fait et du äroit, dans l'interprétation dè saint Augustin et de saint Thomas. — Mort de Clément VII.— Paul V-fait ré-
diger la bulle de condamnation de Molina.—Ses différends avec Venise ‘Jempêchent de la publier. — Conduite des Jésuites dans ces différends. — ]ls sont chassés de Venise. — Malédiction lancée contre eux par le peuple.—Leurs intrigues avec Philippe I contre Venise.—Paul V prend fait et cause pour les Jésuites, — Henri IV travaille à la pacification. — Question des Jésuites ajournée pour arriver à la pacification. — Les Jésuites font assassiner Fra-Paolo, leur principal adversaire à Venise.
Tandis qu’en France ‘ les Jésuites se mêlaient à toutes les conspiralions, au profit du farouche et hypocrite Philippe IT, on les accusait en ‘Angleterre des mêmes intrigues, Élisabeth, qui y régnait, avait été déclarée par la cour de Rome inhabile à régner, à cause de l'illégitimité de sa naissance. Elle était fille de Henri VIT et d’Anne de Boleyn. Pie V, en l'excommuniant et en la déclarant déchue de ses droits au trône, lui avait fourni l'occasion de consommer la rupture de l’Angleterre avec Rome et de perséculer les catholiques. Grégoire XIIT continua l'œuvre de Pie V et fournit des troupes à quelques aventuriers, pour mettre à exécution la bulle de son prédécesseur et
{ Preuves de ce chapitre, outre les documents authentiques insérés dans le récit :
Cook, Actio proditoria ;
Abbot, Autologia ; -
A. Arnauld, Apologie des SAN {4e partie ;
Histoire de la Compagnie de Jésus, par le Jésuite Jouvencey :
Histoire de la Compagnie de Jésus, par le Jésuite Bartoli;
De Thou, Histoire universelle ;
Allen, Apologie pour les prétres de la Compagnie de Jésus el le séminaire anglais;
Tableau du premier siècle de la Compagnie de Jésus, par les Jésuites belges ;
Baiana, parmi les œuvres de Baïus ;
Les Fastes de l'Université de Louvain ;
Censures de Louvain et de Douai;
Histoire des Congrégations de Auxiliis, par le Père Serry :
La mêmehistoire, par Leblanc;
Ambassades de Philippe de Canaye, seigneur de Fresne; ne Histoire du différend entre le souverain pontife el
enise. |
celle qu'il avait donnée lui-même dans le même sens. Le souverain légitime d'Angleterre était, aux yeux de la cour de Rome, Marie Stuart, reine d'Écosse. Le pape lui envoya le nonce Vincent Laureo avec deux Jésuites : Edmond Haï, que nous avons vu impliqué dans l'assassinat de Jean Châtel, et Thomas Darbishir. Haï se rendit à Édimbourg, et revint, deux mois après, à Paris retrouver Laureo, qui l'avait envoyé en éclaireur. Il s'était arrêté à Londres, malgré la défense faite à tout Jésuite, sous peine de mort, de mettre le pied sur le sol d'Angleterre.
Pour soutenir les catholiques et s'opposer aux entreprises d'Élisabetb, on fonda deux colléges anglais, l'un à Douai et l’autre à Rome. Le premier fut transporté à Reims peu de temps après sa fondation. Les Jésuites eurent la direction de ces établissements. Élisabeth, effrayée du bruit des conspirations tramées contre la vie des rois, envoya secrètement des espions, qui furent reçus dans les colléges anglais de Reims et de Rome comme écoliers, et qui l'instruisaient de toutes les conjurations tramées contre son trône par la cour de Rome et par Philippe I, dont les Jésuites étaient les agents. Elle connaissait d'avance le départ de ceux qui étaient envoyés en espions dans son royaume, et elle pouvait les saisir à leur arrivée. Les précautions d'Élisabeth ne purent cependant empêcher les Jésuites de fonder, en 1579, une Mission en Angleterre. Persons et Campian en furent les chefs. Ils trompè:. rent, à l'aide de déguisements, la vigilance de la police, et abordèrent en Angleterre avec leurs compagnons.
Elisabeth publia un édit très rigoureux contre ceux qui leur donneraient asile, On a attribué aux Jésuites de nombreuses conjurations contre la reine d'Angleterre ; depuis 1579 jusqu'en 1603, année de sa mort, on en compte six principales. Les Jésuites et leurs amis les ont niées ;
ils prétendent que les pièces des procès intentés à plusieurs membres de la Compagnie sont mensongères, et ils font autant de martyrs de ceux qui furent punis de mort. Nous laissons au lecteur à juger s’il doit s’en rapporter aux dénégations des Jésuites ou aux pièces des divers procès. Ce qu'on ne peut nier, c'est qu'ils étaient dévoués à la politique de Philippe IT, et que la reine d'Angleterre, condamnée par le pape, était à leurs yeux un tyran dont on devait se débarrasser par tous moyens, même par l'assassinat. Parmi les partisans de Marie Stuart, il y en avait qui se plaignaient hautement des Jésuites ; ils les regardaient comme compromettants pour leur cause par le zèle ardent qu’ils montraient pour leur reine dans les diverses cours de l'Europe.
Persons, Campian et leurs compagnons parcouraient l'Angleterre. Ils visitaient les catholiques, leur persuadant qu'ils ne devaient plus faire aucune concession, même apparente, à l’anglicanisme, et leur inspirant dessentiments défavorables à la reine d'Angleterre. Celle-ci en prit pré— texte pour exercer contre tous les catholiques une affreuse persécution. Les Jésuites, regardés comme auteurs de l'opposition nouvelle que le gouvernement rencontrait chez certains catholiques, furent poursuivis et traqués de toutes parts. Au mois d'avril 1581, Campian publia un opuscule intitulé : Les dix raisons, pour défendre les catholiques. Cette publication redoubla les colères d'Élisabeth. L'auteur fut arrêté, avec plusieurs de ses compaenons. Il fut mis à mort le 1% décembre avec deux autres Jésuites, Sherwin et Briant. Interrogés avant leur supplice sur la bulle du pape, dont ils étaient accusés d’être les agents, ils firent des déclarations contraires aux véritables opinions de leur Compagnie; mais ils ne parvinrent pas à éviter le %ernier supplice. L'ambassadeur d’Espagne les
Le)
déclara martyrs dans une pièce destinée à toutes les maisons de la Compagnie. Ce témoignage pourrait être apporté en preuve de la conspiration reprochée aux Jésuites et à laquelle l'Espagne aurait eu part.
Après la mort de Campian, Persons se hâta de quitter l'Angleterre. Plusieurs Jésuites y restèrent, entre autres Thomas Cottam, qui.fut puni, avec deux autres, du dernier supplice, en 1582.
En 1585, le Père Garnet fut envoyé en Angleterre en qualité de Provincial. Deux ans après, Persons y retourna. On prétendit qu'ils avaient tous deux pour mission de préparer les catholiques anglais à seconder une expédition que Philippe IE et le pape Sixte-Quint méditaient depuis longtemps contre Élisabeth. Le but apparent de cette expédition était la délivrance de Marie Stuart, qu'Élisabeth avait fait jeter en prison. On avait flatté cette malheureuse princesse de l'espoir chimérique de monter un jour sur le trône d'Angleterre. Élisabeth s'était emparée d'elle pour déjouer les intrigues; elle lui fit trancher la tête. Philippe IT mit en mer la fameuse Armada, composée, dit-on, de cent cinquante gros vaisseaux. Sixte- Quint avait nommé cardinal le célèbre Allen, qui devait suivre la flotte en qualité de Légat, porter en Angleterre la bulle qui déposait Élisabeth, donner l'investiture du ‘royaume au vainqueur et régler toutes les affaires spirituelles. Un grand nombre de prètres et surtout de Jésuites étaient sur la flotte. La tempête se joignit au courage des marins anglais pour détruire l’Armada (1588).
Tandis que cette flotte naviguait vers l'Angleterre, Garnet, Persons et leurs confrères organisaient une conspiration, dont Elisabeth déclarait avoir les preuves entre les mains. Plusieurs Jésuites furent pendus.
En 1592, un nommé Patrice Cullen fut convaincu d’a-
voir voulu attenter à la vie d'Élisabeth. Ses déclarations compromirent plusieurs Jésuites.
En 1594 eten 1595, des fanatiques furent encore convaincus d’avoir voulu tuer la reine à l’instigation des Jésuites. Ceux-ci prétendent n’y avoir été pour rien, et attribuent le tout à la politique d’Élisabeth et de ses conseillers,
En 1595, les Jésuites étaient au milieu des Irlandais révoltés contre la tyrannie d'Elisabeth : ils se multiplièrent en peu de temps dans ce pays ; Philippe IT avait envoyé des troupes au secours de l'Irlande. On retrouve toujours les Jésuites avec ce roi, qui ne reculait devant aucun crime pour arriver à la monarchie universelle. |
En 1601, une conspiration fut tramée sur une plus large échelle, et l'on reprit le projet d'une invasion espagnole en Angleterre. Plusieurs Jésuites parcouraient le pays pour engager les catholiques à se tenir prêts. Élisabeth dénonça publiquement ces intrigues dans un édit où elle prescrivait les mesures les plus rigoureuses, non-seulement contre les Jésuites, mais contre tous les catholiques.
C'était à tort qu'Élisabeth enveloppait tous les catholiques dans une même proscription. Les Jésuites s'étaient formé un parti ; mais le clergé séculier et un grand nombre de fidèles partageaient si peu leur fanatisme, qu'ils adressèrent au pape un mémoire dans lequel ils disaient : « Que les Jésuites étaient l'unique cause des lois sévères » qui avaient été rendues contre eux, parce qu'ils avaient » trempé dans toutes les conspirations, et qu'ils avaient >» même suborhé des assassins pour tuer la reine ; qu'ils » étaient les seuls auteurs des troubles qui agitaient l’É- » glise en Angleterre ; qu'avant leur arrivée dans ce pays, » aucun‘catholique n'avait été accusé du crime de lèse- » majesté, mais que tout avait changé de face depuis 5 qu'ils s'y étaient rendus : que leur ambition avait aussi-
DES JÉSUITES. 279 » tôt éclaté et qu'ils avaient mis les royaumes et les cou- » ronnes à l'encan. »
Ces accusations des catholiques anglais sont graves ; elles prouvent que si les procédures, incriminées par les Jésuites, n'offrent pas une démonstration évidente de leur culpabilité, l'opinion publique ne se faisait point illusion sur leurs intrigues et leurs complots.
Élisabeth mourut le 4 avril 1603. Jacques [* fut son successeur, Les Jésuites continuèrent sous ce prince leurs conspirations. La plus fameuse est celle des poutres, dirigée surtout par Catesby, quieut pour principaux complices Thomas Percy, Jean Wright et Gui Fawkes, connus par leurs relations avec les Jésuites et surtout avec le Père Garnet. Fawkes avait été envoyé au roi d'Espagne, Philippe Il, au commencement du règne de Jacques Ier, pour le presser de suivre les exemples de son prédécesseur et de préparer des secours en faveur des catholiques anglais. Les catholiques du parti des Jésuites étaient seuls dans le complot.
Catesby exposa à ses complices Le projet qu'il avaitconçu -de se défaire d’un seul coup du roi etde sa famille, du Parlement tout entier, en plaçant, sous la grande salle de l’assemblée, des tonneaux de poudre. Afin de leur persuader que le bien de la religion demandait qu’on eût recours à ce moyen, il consulta le Père Greenway, nommé aussi Tesmond ou Texmund. Celui-ci n’osa prendre sur lui la décision, et proposa à Garnet, son provincial, un cas de conscience que l’on peut résumer ainsi : Pour défendre la cause des catholiques contre les hérétiques, comme la nécessité l'exige, est-il permis, en faisant mourir plusieurs coupables, d’envelopper dans la même catastrophe, quelques innocents ? Garnet répondit que si la cause des catholiques y avait avantage, et que si le nombre des cou
280 HISTOIRE pables était plus grand que celui des innocents, on devait les faire périr tous ensemble.
Encouragés par cette décision, Catesby et ses complices Percy, Wright, Winter et Fawkes, s'engagèrent, les mains sur l'Évangile, à garder le plus profond secret sur la conjuration. Le Jésuite Gérard, nommé aussi Brœch, reçut leur serment, les confessa et les communia. Ce Jésuite protesta n'avoir rien connu de la conjuration. Après la cérémonie du serment, les conjurés prirent leurs mesures. Percy loua, auprès du château de Westminster, une maison dont la situation était favorable pour creuser une mine audessous de la grande salle dans laquelle l'ouverture dü Parlement devait avoir lieu, en novembre 1605. Plusieurs nouveaux adeptes furent associés à la conjuration. Les circonstances les favorisèrent ; ils purent louer une cave, contiguë à la maison qu'ils avaient louée et qui se trouvait située sous la grande salle du palais et directement au-dessous du trône du roi. Catesby y fit conduire vingt barils de poudre, que l’on couvrit de büches et de fagots.
L'époque de l'ouverture du Parlement étant proche, les conjurés, qui s'étaient dispersés, rentrèrent à leurs domiciles respectifs et mirent quatorze barils de poudre dans la cave où les vingt autres avaient déjà été déposés.
Tout était prêt, dit le grave historien de Thou, et on allait voir enfin le dernier acte de cet horrible drame, lorsque, par un jugement impénétrable de Dieu, un des conjurés, voulant sauver un de ses amis, se perdit lui-même avec tous ses complices. Dix jours avant l'ouverture du Parlement, le baron de Monteagle reçut une lettre dans
laquelle on l’avertissait de ne pas assister à cetie séance, s’il voulait ne pas périr avec le roi et le Parlement. Quelques expressions mystérieuses de cette lettre firent soupçonner le complot. On visita le palais et les environs, et
DES JÉSUITES. 281 Fawkes fut surpris dans la cave où étaient les barils de poudre. Il avoua tout et découvrit ses complices, qui furent arrêtés pour la plupart et condamnés au dernier supplice. Un des conjurés, Henry Tresham, nomma Garnet dans un de ses interrogatoires. Les autres conjurés ne dénoncèrent aucun Jésuite. Tresham se rétracta depuis et prétendit, dans une lettre, n'avoir pas vu Garnet depuis seize ans. Ce Jésuite ayant été arrêté, fut interrogé sur ses relations avec Tresham, et avoua que, depuis six mois, il lui avait parlé souvent et fort longtemps. Cette contradiction était accablante et faisait comprendre que les conjurés n'avaient pas voulu trahir les Jésuites, qu'ils auraient eus cependant pour complices. Le Père Oldecorne fut arrêté en même temps que Garnet. Un gardien, qu'ils crurent avoir gagné, les trahit ; deux témoins cachés entendirent un eniretien que le gardien leur avait ménagé, et des lettres compromettanies furent nterceptées. Garnet et Oldecorne furent obligés d’avouer qu'ils avaient connu la conspiration. Garnet eut recours aux équivoques pour se défendre, et prétendit qu'il le pouvait licitement. E’historien catholique John Lingard atteste qu'il a vu l'écrit dans lequel Garnet fit l'apologie de l’équivoque. Ce Jésuite fut condamné à mort. Les écrivains de sa Compagnie ont prétendu qu'il avait déclaré n'avoir connu la conspiration qu'en confession ; qu’il n’avait pas dû découvrir ce qu’il ne coupaissait que par ce moyen, et qu'il n'était coupable qu'aux yeux de l’anglicanisme, qui ne respecte pas le secret du tribunal de la pénitence. Le Père Oldecorne périt comme lui. Les Pères Gérard et Tesmond trouvèrent leur salut dans la fuite.
Le pape se crut obligé de protester qu’il n'avait été pour rien dans la conjuration des poudres. Le Père Coton, au . nom de Henri IV, courut chez l'ambassadeur d'Angleterre
l’assurer que la Compagnie des Jésuites était mnocente, et qu'un petit nombre de particuliers seulement étaient coupables. Il n'en est pas moins vrai que les Jésuites ont donné Garnet et Oldecorne comme des martyrs. On en parle ainsi dans l'ouvrage publié par les Jésuites belges sous le titre d' Znago primi sæculi, ou Tableau du premier siècle de la Société, ainsi que dans la liste des martyrs de la Compagnie publiée à la fin de la Bibliothèque de ses écrivains.
Ces témoignages, qui peuvent être regardés comme ceux de la Société entière, démentent l’assertion du Père Coton. Le Père Jouvency, dans son Âistoire de la Compagnie, attribue des miracles à Garnet ; il n'a été en cela que l'écho de sa Compagnie.
Les catholiques anglais ne peuvent être regardés comme les auteurs de la conspiration des poudres. Ce fut en vain que les conjurés, qui s’étaient enfuis de Londres lorsque le complot fut découvert, les appelèrent aux armes. Ils désapprouvaient les conspirations, ourdies presque toujours par quelques catholiques exaltés qui avaient les Jésuites pour directeurs. C'était surtout au moyen de la confession que ces mauvais prêtres entretenaient l'exaltation de leurs dévots; mais, suivant les règles prescrites dans la Compagnie, 1ls ne se compromettaient pas eux-mêmes ;: c'est ce qui explique pourquoi on trouva rarement des preuves juridiques contre eux, tout en les rencontrant dans la plupart des conjurations. Mais on n’en était pas moins convaincu de leur culpabilité.
Lorsque, sous le règne de Charles [°", les catholiques furent accusés d’une nouvelle conjuration contre le trône d'Angleterre, le principal accusé, vicomte de Staflord, parla ainsi, dans sa défense, de la conspiration des poudres : « Je fis une recherche exacte de cette affaire, et plus
DES JÉSUITES. 283 »-particulière qu'aucune autre personne. Je m'en enquis » à mon père, à mon oncle et à plusieurs autres. Je suis » convaincu et crois fortement, par les preuves que j'en » ai reçues, que cette trahison était x horrible et détes- » table dessein de quelques Jésuites, avee quelques au- » tres gens; et je la considère comme une action si exé- » crable, que je ne crois pas que la malice des Jésuites, » ni l'esprit de l'homme, veuille ou puisse l’excuser. »
En Hollande, les Jésuites étaient en butte aux mémes accusations qu'en Angleterre. Pierre Pann, arrêté dans ce pays, avoua qu'il y était venu pour attenter aux jours de Maurice de Nassau, prince d'Orange. Philippe Il détestait cette maison qui lui avait enlevé une partie des Pays-Bas. fl fut soupconné d'avoir faitassassiner, en 1584, Guillaume de Nassau, et les Jésuites furent encore compromis dans ce crime. Maurice de Nassau fut plus heureux que son père ; il échappa à son meurtrier, qui fit une déposition dont nous donnerons quelques extraits :
« Il déclara que depuis quelques années, faisant l'approvisionnement de beurre pour le collége des Jésuites de la ville de Douai, vint un serviteur desdits Jésuites, sien cousin, nommé Melchior Van-de-Walle, l'avertir de faire la provision de beurre ; que ne l'ayant point trouvé, l'attendit deux ou trois jours, et cependant eut quelques propos familiers avec la sienne épouse, fort dévotieuse auxdits désuites, lesquels tendaient à faire mourir mon seigneur le prince Maurice. Qu'étant de retour, il entendit le même propos tant de sa femme que de Melchior Van-de-Walle, lequel prit occasion de l’exhorter à entreprendre ce fait; sur ce que ledit déclarant se plaignait à lui d'etre venu à telle décadence de biens qu'il lui était impossible de payer ses dettes, et lui disant qu’il trouverait moyen de redresser ses affaires s'il voulait aller en Hollande, et se mettre en
devoir de faire mourir ledit seigneur prince, te propos ayant mis ledit déclarant en perplexité touchant une résolution, il y fut encouragé par sa femme, qui lui dit qu'il ne devait faire aucune difficulté de mettre à mort un tel dévoyeur d’'äâmes ! Et comme ledit déclarant demeurait en suspens de ce qu'il devait faire, ledit Van-de-Walle le pria d'aller à Douai, pour en parler avec les Pères. Peu apres, étant ledit Van-de-Walle retourné à Douai, ledit déclarant l'ysuivit; mais, dans son voyage, il fut pour la deuxième fois arrêté prisonnier pour ses dettes. Étant délivré, il arriva finalement audit Douai, auquel lieu il fut toute la semaine des Rogations, pendant lequel temps il alla trois ou quatre fois au collége desdits Jésuites parler aux Provincial et Recteur ; but et mangea avec eux, et compta la provision de beurre par lui faite.
» Et étant en propos avec lesdits Provincial et Recteur, iceux se mirent à parler audit déposant de l'assassinat, à lui proposé par ledit Melchior Van-de-Walle, sur ledit seigneur prince; ajoutant que ledit déposant étant tonnelier de son métier, il pourroit facilement aller en Hollande et travailler là cinq ou six mois, soit en la ville de Leyde ou de La Haye, et que pendant ce temps il pourroit aviser aux moyens les plus propres pour exécuter l'entreprise, soit avec un couteau bien affilé, ou autre outil qu'il pourroit acheter ou cacher en sa pochette, en attendant l'occasion la plus propre, fût-ce à la cour dudit prince, ou èsrues, ou autre endroit qu’il jugeroit plus convenable pour effectuer ledit assassinat, et, afin de rendre ledit déposant plus assuré et lui donner courage d'entreprendre cela, ledit Provincial lui fit une exhortation et sermon d'une demi-heure, avec ample déclaration que ce seroit une œuvre pieuse el méritoire, voire un grand sasrifice devant Dieu et méritant paradis, de mettre à mort un tel
DES JÉSUITES. 285 homine, dévoyeur de tant demilliers d'âmes. Ce qu'ayant effectué, atiseroit au moyen de se sauver le mieux qu'il pourroit, et où iladviendroit qu'il fût pris et y perdit la vie, qu'il Ss'assurât d'aller incontinent à la vie éternelle, et qu'aussitôt il seroit enlevé corps et âme là-haut, au mel:
» Avec {elles et semblables paroles et raisons, ils induirent ledit déposant, en partie aussi le désespoir de se voir tant endetté, sans aucun moyen d'en sortir. Finalement, se résolut d'entreprendre ledit assassinat, suivant la proposition à lui faite par lesdits Provincial et Recteur, avec promesse qu ayant achevé son entreprise, il toucheroit la somme de deux cents livres de gros ; que, pour seconde récompense, lui seroit donné l'office de messager de la ville d'Ypres, estimé à la somme de cent livres de gros par an; et, pour la troisième récompense, que son petit-fils, Jean Pann, seroit pourvu d’une chanoinerie de la ville de Tournai : lesquelles promesses le déposant ayant acceptées, le jour en suivant au matin se seroit confessé audit Provincial, et ayant recu l’ubsolution et sacrement, icelui disant la messe et étant reconfirmé par ledit Provincial, lui auroit promis de faire de son mieux pour venir à fin de son entreprise, sur laquelle promesse ledit Provincial lui dit : « Allez en paix, car vous allez, comme un ange, à la garde de Dieu; » et qué ledit déposant, pour pourvoir à son voyage aux fins que dessus, auroit reçu desdits Jésuites une lettre de change de douze livres de gros sur. François Thibaud, marchand à Anvers, et que ledit déposant se seroit puis après acheminé de Douai à Busserode, et enfin, par bateau, à Anvers; là où, ayant reçu lesdits douze livres de gros, il en auroit envoyé onze à sa femme, et ce pour pouvoir entretenir sadite femme et ses enfants; auroit
aussi écrit une lettre à sadite femme, par laquelle, entre autres choses, il lui mandoit qu'il s’en alloit en Hollande pour l'affaire à elle connue ; que ledit déposant, avec telle intention, se séroit mis dans un navire, et avec icelui arrivé en Zélande, et de là en cette ville de Leyde, le samedi 23 mai dernier, auquel lieu se seroient rencontrés deux Jésuites habillés en lansquenets, lesquels sans cesse l'exhortoient à faire son coup et lui donnoient courage ; mais, comme il alloit par la ville et se trouvoit avec les uns et les autres, et s'enquéroit quel homme c'étoit que lé prince Maurice, de quelle corporence, quelle barbe portoit, lui fut demandé pourquoi il s’informoit de ces choses. À quoi fit réponse que c’étoit afin de le connoître, et qu'il avoit tant oui parler de ses faits héroïques, néanmoins il n'avoit jamais eu le heur de le voir. |
» Enfin, voyant sa façon de faire, on eut telle défiance de lui, qu'on conjectura qu'il y avoit quelque chose err son fait, et de quoi l'escoutette (prévôt) étant averti, l’'appréhenda aussitôt, et, le trouvant saisi de papiers concernant ledit assassinat, le constitua prisonnier, et, sans grande contrainte, fui fit confesser tout le fait et quelle étoit son intention; mais les deux Jésuites ne se trouvèrent point. El confessa aussi, quand il s’aperçut qu'il étoit découvert, avoir acheté un couteau à quatre tranchants dont il vouloit faire son coup. Sur laquelle confession ledit déposant ayant été interrogé par diverses fois, l'espace de douze jours , et ayant persisté, sans aucunement varier en ladite déclaration, et dit qu'elle étoit véritable , ayant même, toujours avec grand regret, fort humblement à genoux et à mains jointes, en pleurant, demandé pardon et grâce, et prié qu'on lui fit miséricorde , d'autant qu'il avoit été réduit à cette entreprise par sa sim plesse, etc, » |
Il n’en fallut pas davantage, avec les indices qu’avaient recueillis les juges, pour entraîner leur décision. Voici un de leurs considérants :
« Comme telles menées sont de grandes et dangereuses conséquences par lesquelles on a tâché de meurtrir le très illustre et très haut prince et seigneur Maurice, comte de Nassau, et qu'on ne doit souffrir tels attentats tendant à trouble et ruine avec péril du pays et de l'État, sans être punis par justice si rigoureuse , qu’elle serve d'exemple aux autres, afin que dorénavant personne ne se laisse induire par cette sanguinaire et meurtrière secte des Jésuites, laquelle, comme il est notoire à tout le monde, ne pratique autre chose par trahison et autres diaboliques inventions que pour accabler les rois, princes et seigneurs, etc., elc. : »
Les échevins de Leyde condamnètent Pierre Pann à mort. Il fut exécuté Le 22 juin 1598.
Les Jésuites ne s’occupaient pas moins des affaires po itiques de Russie et de Pologne que de celles d'Angleterre et de Hollande. | |
Le roi de Pologne et Le czar de Russie étaient en guerre. A la prière de ce dernier, le pape intervint et chargea Possevin de travailler à la paix. Celui-ci dirigea toutes les négociations, qui se terminèrent par un traité de paix. Il alla ensuite en Russie pour travailler à la réunion de l'Église russe avec l'Eglise romaine. Ses efforts furent inuiles. À peine était-il de retour à Rome, qu'il fut renvoyé en Pologne et en Allemagne avec des missions diplomatiques. Il se fit des ennemis nombreux parmi les Polonais et les Allemands, et Aquaviva jugea qu'il était temps de le rappeler. En 1587, le fameux diplomate était simple professeur à Padoue; mais il avait ouvert les royaumes du Nord aux Jésuites, qui y bâtirent des colléges. [ls étaient
surtout nombreux en Transylvanie ; ils en furent chassés en 1588. On les trouve à cette époque mêlés à toutes les luttes dont l'Allemagne était le théâtre. Ils y avaient de chauds partisans, mais de plus nombreux ennemis. Ils ont prétendu que leurs ennemis étaient les protestants, auxquels ils faisaient la guerre en faveur de l'Église. Cette assertion n'est pas exacte ; ils étaient détestés d’un grand nombre de catholiques, aussi bien que des protestants. Les uns et les autres leur reprochaient d’avoir plutôt de l'ambition pour leur Compagnie que du zèle pour les ‘intérêts de la foi; au-dessus de tous les reproches, plane celui de s'être insinués dans toutes les affaires politiques et religieuses pour les envenimer. C’est ce qui ressort surtout de la lettre adressée ‘au Jésuite Possevin par Stanislas Pnousky. |
Ce gentilhomme polonais, élève des Jésuites, accusait ses anciens maîtres d’avoir été cause des malheurs qui accablaient les royaumes du Nord, et surtout la Pologne.
Après les légations de Possevin, les Jésuites avaient obtenu une grande influence en Pologne. Ils s’en servirent pour détrôner Boritz, grand-duc de Moscovie, et mettre à sa place un imposteur nommé Demetrius, qu'ils voulaient faire passer pour fils du ezar Basilowitz. Après avoir fait promettre à leur prétendant de rétablir l'Église romaine en Russie, les Jésuites le proclamèrent de toutes parts légitime héritier du trône de Basilowitz, et engagèrent le pape à se déclarer en sa faveur. Demetrius, aidé du roi de Palogne et du waivode de Sandomir, leva une armée et commença en Mostovie une guerre horrible et désastreuse. 1] fit tuer le czar Fœdor et toute sa famille et se fit couronner. À celte cérémonie, le Jésuite Kuerm-Kowski fit un discours si flatteur pour le nouveau monarque, que cet imposteur donna à la Compagnie une immense maison
dans la ville de Moscou, lui fit bâtir une église et la eombla de richesses. Les Russes ouvrirent enfin les yeux. Une conjuration futorganisée, on pénétra dans le palais pendant les fêtes du mariage du nouveau czar, qui fut tué d’un coup de pistolet; son corps, traîné ignominieusement sur la place du château, fut exposé pendant trois jours aux outrages du peuple. Une révolution sanglante éclata. Les Polonais qui avaient suivi Demetrius furent massacrés. Les Jésuites s’enfuirent en toute hâte. Ils cherchèrent à se dédommager de ces pertes, en 1606, en s'emparant, à Dantzick, d’un célèbre monastère de religieuses de sainte Brigitte. Ils s'y étaient introduits peu à peu, sous prétexte d'y confesser, d'y célébrer la messe. Lorsqu'ils jugèrent le moment opportun, ils s'y installèrent à la place des religieuses. Mais celles-ci portèrent plainte, et les Jésuites furent obligés de sortir de leur propriété usurpée, dans le délai de trois jours.
La même année, à Thorn, ils s'emparèrent, sans plus de droits, d’une église paroissiale, et firent les fonctions du curé. L'évêque soutenait les Jésuites ; mais le Sénat l’emporta sur lui et chassa honteusement les usurpateurs.
Dans la diète polonaise de 1607, les nobles se prononcèrent énergiquement contre eux. Ils publièrent un Mémoire dans lequel ils prouvaient, par des faits de notoriété publique, « que les Jésuites étaient, dans le. » royaume, les chefs des séditions et des conspirations ; » qu'ils se rendaient les arbitres de l'élection des rois, » afin de disposer ensuite de l'autorité royale pour satis- » faire leurs passions. Ce sont eux, ajoute-t-on dans le » Mémoire, qui ont excité des troubles en Livonie, à Riga, » dans la Lithuanie, dans la Volhynie, à Cracovie; d'un: » côté, ils se sont emparés des églises en chassant les pré- » tres, sans avoir égard ni à leur âge ni à leurs infirmités ;
» d’un autre côté, c’est à leur instigation que le feu a été » mis au temple que le roi et les États avaient accordé aux > Juthériens, et l'incendie a été sur le point de consumer » toute la ville. À Polock, en Lithuanie, ils ont enlevé >» aux curés leurs presbytères ; dans plusieurs contrées de » la petite Russie, ils se sont emparés des terres les plus » fertiles, et ils ont dépouillé de leur fortune les plus ri- » ches citoyens. Ils emportent des maisons des plus no- » bles chevaliers ce qu'il y a de meilleur et de plus pré- » cieux. Leurs colléges, en Pologne, sont des palais et des » Citadelles fortifiées, d’où ils dominent sur les villes et » semblent les menacer continuellement de la guerre. Ils » en ont de tels à Posman et à Lublin. Est-il done éton- » nant que, dans les chaires de Lublin et de Cracovie, » des ecclésiastiques catholiques se croient obligés de » faire connaître des hommes.si monstrueux? » :
Les Jésuites ont prétendu que ce Mémoire et toutes les pièces dirigées contre eux étaient l’œuvre des protestants. Cette affirmation inexacte ne suffit pas pour enlever aux | accusations l'autorité qui résulte plutôt des faits que des auteurs de l'écrit. Ces mémoires s'accordent avec les réclamations publiées par l'Université de Cracovie, sur laquelle les Jésuites voulaient dominer comme sur toutes les autres. Les membres de cette Université n'étaient assurément pas des protestants. 115 ne s’en plaignaient pas moins des injustices, de l'ambition et des entreprises des Jésuites.
En présence de ces faits notoires et de bien d’autres mentionnés dans le Mémoire de la noblesse polonaise,-on comprend comment Stanislas Pnouski a pu, dans sa lettre à Possevin, reprocher aux Jésuites les désastres dont les royaumes du Nord furent le théâtre à la fin du xvi° siècle et au commencement du xvr°. Il Les accusa d'avoir causé
ces maux en se mêlant à la politique et en brouillant toutes les affaires par leurs intrigues. Le Jésuite Carillo, qui dominait Sigismond, lui avait inspiré, selon Pnouski, les mesures les plus désastreuses et les violences les plus eriminelles, même contre les menibres de sa propre famille, que n'aimaient pas les Jésuites.
Les faits abondent dans la terrible censure de Pnouski, comme dans le Mémoire de la noblesse polonaise. La conclusion à tirer de ces documents, c’est que l'influence des Jésuites fut aussi désastreuse en Pologne, sous Sigis-. mond, qu'elle le fut en Portugal, sous le malheureux Sébastien, et que les suites en furent aussi funestes.
En Belgique, les Jésuites étaient fort puissants. Philippe EE, qui trouvait en eux des auxiliaires dévoués, les comblait de faveurs. Dès 1584, il leur avait accordé le droit de posséder en Belgique. I n'avait pas osé d'abord, comme nous l'avons vu, et pour des raisons politiques, les favoriser {trop ouvertement dans celte partie de ses Élats; mais ils purent enfin s’y enrichir à leur aise et jouir de tous leurs priviléges. Aussi, eurent-ils bientôt, dans toutes les villes, des colléges richement dotés.
Depuis plusieurs années, des querelles théologiques existaient, en Belgique, entre les Jésuites et les docteurs des Universités. A la tête de ces derniers, était Michel de Bay, plus connu sous son nom latinisé de Baïus. Ce théologien était chancelier de l'Université de Louvain et conservateur de ses priviléges. Son enseignement avait été contredit par quelques docteurs, et le pape Paul V avait condamné la doctrine qui lui était attribuée. Baïus ayant nié qu’elle fût de lui, Grégoire XITT avait donné une nouvelle bulle dont le Jésuite Tolet fut porteur. Ce n'était pas la première fois que Baïus rencontrait les Jésuites sur son chemin, Au concile de Trente, où il avait été envoyé par
292 HISTOIRE l'Université de Louvain, il s'était trouvé en opposition avec Laynès et Salmeron sur les questions du libre-arbitre et de la grâce.
Ces questions faisaient grand bruit, à cette époque, dans les écoles théologiques. Luther les avait soulevées. Il avait nié la liberté ou le libre-arbitre, qu'il avait transformé en serf-arbitre. L'homme, suivant lui, était tellement esclave du mal qu'il ne pouvait plus rien faire de bien ; que ses bonnes œuvres n'avaient aucun mérite et ne pouvaient le justifier devant Dieu ; que toute son action personnelle était radicalement viciée. Jésus-Christ seul, selon Luther, agissait dans les élus, et l’action personnelle des élus était tellement annulée par cette action divine, qu'ils étaient sauvés nécessairement. Celui, au contraire, qui n’était pas élu ou choisi de Dieu pour le ciel, devait être nécessairement damné, parce que le Christ médiateur ne méritait pas en lui.
Ce système était exagéré et désespérant. Les Jésuites, qui se croyaient appelés, par une vocation spéciale, à combattre Luther et ses partisans, leur opposèrent un autre système qui n'était pas moins erroné, mais en sens contraire. Ils relevèrent tellement le libre-arbitre de l'homme, qu'ils lui reconnurent la capacité de faire le bien et de mériter, en vertu de son action propre et personnelle. La conséquence de ce système était la négation de la dégénération de l'humanité, quiest cependant la raison de tout le christianisme. |
Si l'humanité n’est pas dégénérée, si elle n’a pas en elle ce vice radical que la théologie appelle péché originel, elle n'a pas eu besoin de Rédempteur; le Christ Dieuhomme est inutile; sa doctrine d'abnégation est extravagante ; il faut mettre à sa place la doctrine de l'intérêt et glorifier l'homme dans ses penchants, qui ne peuvent
DES JÉSUITES. 298 être mauvais, et contre lesquels 1l n'a pas besoin de lutter.
Dès les premiers siècles de l'Église, des théologiens, ayant à leur tête Pélage, avaient soutenu ce système. Saint Augustin, évêque d'Hippone, un des plus profonds et des plus subtiles génies qui aient existé, les avait foudroyés par sa logique, et l’exposition exacte du dogme chrétien. Selon saint Augustin, d'accord avec les écrits apostoliques, l'homme est dégénéré et son libre-arbitre est devenu esclave du péché, à tel point que toute son action personnelle est entachée d’un vice radical qui l'empêche d’avoir, aux yeux de Dieu, aucune valeur. Mais l'homme, par son union avec le médiateur qui est Jésus- Christ, reçoit de Dieu le secours qui délivre son libre-arbitre de l'esclavage du péché, lui rend la liberté des enfants de Dieu, le pouvoir de faire le bien. Le secours de Dieu ou la grâce est ainsi pour l’homme un principe de liberté, au lieu d'être une entrave. L'action humaine, divinisée en quelque sorte par l'influence de l'action divine, devient non-seulement libre pour le bien, mais méritoire. Le christianisme affirme ainsi en même temps l’action de l’homme et l’action de Dieu ou la grâce, de manière cependant que la grâce soit l'élément premier de la liberté et du mérite.
La doctrine évangélique s’éloigne donc également du système de Luther et de celui de Pélage, renouvelé par les Jésuites. f
Laynès et Salmeron, qui avaient discuté en Allemagne avec les Luthériens, en avaient rapporté le système pélagien déguisé plutôt que modifié; les autres Jésuites l'adoptèrent ; Molina, Jésuite espagnol, l'exposa comme la vraie doctrine de la Compagnie dans son livre intitulé : De l'accord de la grâce et du libre-arbitre. I] mérita
294 HISTOIRE d’être proclamé auteur du système auquel on donne le nom de #0linisme.
Les vrais chrétiens ne se firent aucune illusion sur les tendances des Jésuites. Le cardinal Baronius, auteur des Annales ecclésiastiques, signala leur système comme destructif de la foi.
Mais les Jésuites eurent le taliot de donner une si belle apparence à leurs erreurs, et de calomnier si habilement la doctrine de leurs adversaires ; ils déployèrent une si grande activité dans ces discussions, qu'ils parvinrent à obtenir de la cour de Rome des actes, non pas directement contraires à la saine doctrine, mais qui étaient cependant dirigés contre les adversaires des Jésuites, et tellement vagues qu'on pouvait leur donner les interprétations les plus favorables à l'erreur. Tel est le caractère général de toutes les bulles des papes, depuis celle de Pie V contre Baïus, jusqu à la bulle Unigenitus contre le Père Quesnel. Nous aurons occasion d'en faire souvent la remarque.
Les questions de la prédestination, de l'influence de Dieu ou de la grâce sur les actes de l’homme et de la justification, qui en sont la conséquence, sont tellement transcendantes qu'il est d’une extrême facilité, surtout au moyen de la terminologie scholastique, de les embrouiller, et d'attribuer à des adversaires des opinions qu'ils n’ont pas. Nous avons exposé les diverses doctrines, sañs prétentions scientifiques, afin que le lecteur puisse nous suivre avec facilité à travers les faitssi nombreux de l'histoire des Jésuites, dont la question doctrinale fut le mobile ou le prétexte.
Le Jésuite Tolet, qui fut porteur de la bulle de Grégoire XIII contre Baïus (1580), l'avait lui-même sollicitée au nom du roi d'Espagne. Les Jésuites avaient rencontré,
dans l'Université de Louvain, une trop forte opposition pour ne pas essayer de s’en venger; ils eussent voulu faire passer cette corporation pour hérétique, et lui susciter avec Rome des difficultés dont ils auraient tiré avantage. Lorsque Baïus avait reçu la bulle de Pie V, quelques années auparavant, il avait cherché à se défendre; mais, comme on le lui avait interdit, il s'était simplement rétracté. Il était fort pieux et craignait jusqu’à l'apparence d'une censure; il n’osa donc faire la plus légère opposition aux actes de l'autorité. Il se soumit à la bulle de Grégoire XIIT comme à celle de Pie V, quoique, dans sa conviction, il n'eût point enseigné les hérésies qu'on lui .attribuait, et que les bulles fussent obscures.
Ce point a été reconnu par le Jésuite Vasquez, un des plus grands théologiens de la Compagnie des Jésuites, [ne craignit pas d'enseigner des propositions formellement condamnées par les bulles publiées contre Baïus; 1l reconnaît dans ses ouvrages que les doctrines condamnées n’éfaient pas mauvaises en elles-mêmes, mais qu'elles furent censurées uniquement parce que Baïus, en les soutenant, traitait trop durement les opinions contraires. Cette distinetion de Vasquez fut approuvée par Bellarmin et par Tolet, qui en donna à Vasquez un certificat par écrit, comme il le raconte lui-même. |
Baïus ne fut pas aussi hardi. Tolet, son adversaire, rendit témoignage à son humilité aussi bien qu’à sa science. Il se soumit et se contenta, quelques années après, de se joindre aux autres docteurs de Louvain, qui censurèrent plusieurs propositions des Jésuites Lessius et Hamel. Ces
théologiens, sous prétexte de défendre la bulle de Pie V, qui ne rencontrait pas d'opposition, firent soutenir des thèses publiques dans lesquelles ils enseignaient ce qu'on a appelé depuis molinisme, On tira de ces thèses trente: qua-
296 RISTOIRÉ tre propositions. La Faculté de Louvain les communiqua aux Jésuites pour s'assurer qu'elles étaient bien d'eux. Lessius reconnut qu’elles étaient en partie exactement tirées de ses écrits et qu’elles contenaient sa doctrine; que plusieurs cependant étaient tronquées et ne donnaient pas une idée exacte de ses sentiments. Il présenta à la Faculté un écrit à ce sujet. Il demandait en outre une discussion et un arbitrage. La Faculté ne jugea pas à propos de lui accorder ce qu'il demandait. L’écrit de Lessius fut exa: miné, et l’on maintint les trente-quatre propositions comme fidèlement extraites de ses livres. Elles furent censurées. La Faculté de Douai, où enseignait le savant Estius, censura aussi les propositions des Jésuites à la demande de l'archevêque de Malines. Estius rédigea cette censure. Les évêques de Flandre se disposaient à condamner la doctrine de Lessius, lorsque les Jésuites parvinrent à les effrayer en portant leur cause à Rome. Leur Général et tous les amis qu'ils avaient auprès du pape se mirent en campagne. Ils jetèrent en avant le nom de Baïus, dont ils avaient fait un épouvantail, Le neveu de ce docteur, Jacques Baïus, prit la défense de son oncle, et prouva que les Jésuites abusaient de la crédulité publique en se servant de ce nom pour se faire passer comme les défenseurs de la doctrine romaine contre l’'hérésie. Les écrits se multi= plièrent; on ne parla bientôt plus, en Flandre et à Rome, que du fameux différend entre les Jésuites et les docteurs des Facultés de Louvain et de Douai. Le pape Sixte-Quint, qui régnait alors, approuvait personnellement la doctrine de Lessius. Il chargea Frangipani, son nonce à Cologne, de terminer la querelle. Celui-ci se rendit à Louvain. Les docteurs et les Jésuites discutèrent en sa présence et lui présentèrent des écrits contradictoires. Pendant ce temps, les prédicateurs et les professeurs prenaient si chaude-
ment parti pour les uns ou les autres, que le nonce fut obligé de faire une ordonnance pour imposer le silence. Dans une dernière audience qu'il donna aux athlètes des deux partis, il fut convenu qu'on n’agiterait plus les questions qui avaient donné lieu au débat. Ces premières discussions révélaient, chez les Jésuites, une tendance à attaquer les opinions théologiques généralement reçues et enseignées avant eux. Laynès avait modifié les Constitutions primitives sur l’enseignement. On devait, d’après ces Constitutions, prendre saint Thomas pour guide dans les matières théologiques. Laynès avait mis une restriction à cet article, et avait prévu le cas où saint Thomas devrait céder la place à un théologien supérieur et mieux accommodé au temps. Molina fut ce grand théologien. Aquaviva, ayant entrepris de fixer d'une manière définitive l’enseignement chez les Jésuites, consacra le nouveau règlement de Laynès et publia le fameux livre intitulé : Ratio et institutio studiorum. Selon un usage constamment suivi dans la Compagnie, le Ratio studiorum, étant une œuvre de Jésuite, fut proclamé un chef-d'œuvre; tous les membres reçurent le mot d'ordre pour en exalter la profonde sagesse et la perfection. Ceux qui n’appartiennent pas à la Compagnie n’ont pas les mêmes raisons d'estimer l'œuvre à laquelle Aquaviva a attaché son nom. Ce livre a porté un coup mortel à l'intelligence chez les Jésuites ; c’est à lui qu'il faut remonter pour comprendre pourquoi la Compagnie, dont les membres se sont appliqués pour la plupart à de longues études, n'a jamais eu d'homme de génie. Les écrivains médiocres y ont été nombreux. Un certain nombre de théologiens et d'érudits obtinrent une réputation méritée; mais, endehors des travaux où la patience est plus nécessaire que le génie, les Jésuites ne peuvent citer que des hommes médio-
cres. Leurs historiens ne sont guère que des collectionneurs de faits, dent la narration froide et sans caractère peut à peine être supportée : ils n’ont ni poètes véritables, ni philosophes. Des mathématiciens, des professeurs et des orateurs de second ordre, voilà ce que les Jésuites peuvent signaler comme ce qu'il y a eu de plus distingué parmi eux. Bourdaloue, qui ne fut Jésuite que de nom, fut le seul prédicateur vraiment éminent qu'ils aient possédé, | On peut s'étonner que, dans une Compagnie aussi nombreuse, qui avait la prétention de remplacer toutes Îles Universités, et où les sciences étaient si universellement cultivées, il y ait eu si peu d'hommes d'un mérite supérieur. Pour en trouver la cause, il faut remonter à un vice radical et auquel participe toute la Compagnie; ce vice est dans la méthode d'étude imposée aux Jésuites par Aquaviva. Ce Général eut la prétention de parquer l'intelligence et de déterminer, pour ainsi dire, mathématiquement la sphère où elle pourrait s'éxercer.Le Jésuite, qui pose en tout l’obéissance comme règle fondamentale, se croit obligé en conscience de ne pas dépasser la borne posée. par Aquaviva. Intimement persuadé que c’est le génie luimême qui a posé la borne, il ne croit pas possible de la dépasser sans s’exposer aux chutes, aux inconvénients les plus graves : il tourne donc dans la sphère, en dedans du cercle qui lui a été tracé. Son intelligence est ainsi circonscrite dans un horizon restreint au-delà duquel il n’y a pour lui que déception et folie. De là, la médiocrité du Jésuite, jointe à une suffisance désordonnée, qui lui fait prendre en pitié ce qui sort des limites de l'ordinaire; cet orgueil de corps, qui ne lui permet d'apercevoir d'écrits supérieurs et d'hommes vraiment remarquables que dans la Compagnie ou dans ses affiliés:
Le fatio studiorum fut composé d'après les avis de six Jésuites choisis par Aquaviva. Ce règlement, en paraissant confirmer ce qui élait ordonné dans les Constitutions touchant la fidélité avec laquelle on devait suivre saint Thomas pour l’enseignement théologique, permit néanmoins de l'abandonner sur un point important, celui de l'action divine sur la volonté de l'homme. Nous avons remarqué que Laynès, au concile de Trente, et Lessius, en Belgique, avaient soutenu sur ce point une doctrine opposée à celle de l’Ange de l'École; le Jésuite Monte-Major enseignait le même système à Salamanque. La Compagnie semblait donc déjà l'avoir adopté, lorsque Molina publia, en 1588, son fameux livre de l'Accord du libre arbitre et de la grâce, qui donna naissance à tant de discussions.
Nous reviendrons sur ces questions de doctrine après avoir raconté les faits importants qui, à celte époque, se passaient en Espagne eten Italie, relativement à la Compagnie des Jésuites.
Grâce à la puissante protection de Philippe IF, les Jésuites espagnols et portugais avaient amassé d'immenses richesses ; ils possédaient de vastes propriétés et avaient acquis une puissance extraordinaire. Plusieurs d’entre eux, qui avaient à se plaindre du gouvernement d’Aquaviva, songèrent à former une société séparée, seulement pour le gouvernement, du reste de la Compagnie, mais suivant les mêmes Constitutions et conservant le
même nom. Jacques Hernandez était à la tête des mécontents. En 1586, il manifesta l'intention de sortir de la Compagnie. Aquaviva ne trouva pas valables les raisons Qu'il lui donna et refusa d’acquiescer à sa demande. Hernandez sadressa à Philippe If et à l’Inquisition d’Espa- ‘gne. Il exposa à ce Tribunal la résolution où il était, et dit qu’on refusait, à Rome, d’acquiescer à sa demande,
parce que l’on craignait qu'après être sorti de la Compa- .gnie, il ne révélât un secret dont il avait connaissance. C'était un crime du ressort de l’Inquisition, et que le Père Marcenius connaissait aussi bien que lui, ainsi que plusieurs autres Jésuites. L’Inquisition exigea l'aveu. Hernandez nomma un Jésuite qui avait commis un attentat à la pudeur sur une de ses pénitentes. Il fit connaître les Jésuites qui avaient connaissance du fait, et affirma que le provincial Marcenius avait fait disparaître le coupable pour le soustraire au jugement de l’Inquisition.
Ce tribunal fit arrêter Marcenius et les Jésuites-désignés par Hernandez. D'après les révélations de ce dernier, on ne crut pas devoir s'occuper seulement d’un crime isolé, mais examiner même les Constitutions de la Compagnie ; c'est pourquoi l'Inquisition se fit remettre un exemplaire des Constitutions et des priviléges, ainsi que le Réglement des études que venait de publier Aquaviva. Plu-
sieurs Jésuites se joignirent alors à Hernandez, et firent parvenir à l’Inquisition et au roi une foule de renseignements et de plaintes.
Aquaviva fut effrayé des proportions qu’allait prendre le procès. Il courut chez le pape, qui était alors Sixte- Quint, et lui fit voir, dans les poursuites de l’Inquisition, une atteinte à son autorité suprême. C'était prendre ce pape par son faible. Il crut, en effet, son autorité violée, et donna ordre à.son internonce à Madrid de prendre parti pour les Jésuites. L'Inquisition n’en poursuivit pas moins le procès. Ordre avait été donné aux Jésuites de livrer tous les documents concernant la Compagnie; le Père Ripalda, ayant fait opposition, fut décrété de prise de corps, et ses papiers furent saisis.
Sixte-Quint ordonna à l'Inquisition de cesser toutes poursuites, et évoqua l'affaire à son tribunal suprême, Un
Jésuite célèbre, Vasquez, voulut profiter des troubles pour créer à la Compagnie d'Espagne une existence indépendante du Général. Il publia à cet effet un projet qu'Aquaviva rendit inutile. Ce Général, pour ôter des forces à l'insurrection, voulut tirer d'Espagne plusieurs Jésuites et les envoyer en d’autres contrées ; l'Inquisition déjoua ses vues en défendant à tout Jésuite de sortir du territoire espagnol.
Sixte-Quint, en apprenant ces nouvelles, fut très irrité, et fit écrire au cardinal Quiroga, grand-inquisiteur, de rendre sans délai tous les livres qui appartenaient à la Compagnie de Jésus et de lui faire passer toute la procédure. Il écrivit lui-même au bas de cette lettre : « Si vous » n'obéissez pas à l'instant même, moi le pape, je vous » déposerai de votre charge de grand-inquisiteur et je vous » arracherai votre chapeau de cardinal! »
Quiroga obéit. Aquaviva envoya en Espagne François Porri pour entrer en arrangements avec Phihppe IL et l'Inquisition, par ordre, déclara innocents les Jésuites qu'elle n'avait pas encore jugés.
En apparence, la paix était faite ; mais les Jésuites d’'Espagne et de Portugal ne supportèrent qu'avec peine le joug d’Aquaviva.
Sixte-Quint n'avait pris le parti des Jésuites que pour sauvegarder sa propre autorité; mais il comprenait que leur Compagnie avait besoin de réforme. Philippe IT, qui les connaissait bien, avait la même pensée. Les projets de ce prince échouèrent ; ceux du pape eurent le même sort. Aquaviva avait reçu ordre de Sixte de tenir compte des réclamations légitimes faites contre les règlements de la Compagnie et de les modifier. En habile diplomate, le Général jésuite se mit à l'œuvre avec la pensée bien arrêtée de ne rien faire. En 1588, Sixte publia deux brefs con-
302 | HISTOIRE cernant la Compagnie; par le premier, il prohibait l'admission des enfants illégitimes. On se souvient que l'évêque de Paris et la Sorbonne avaient reproché aux Jésuites d'admettre parmi eux des membres illégitimes et mal famés. Sixte-Quint, par son bref, prouva que ce reproche était fondé, quoique les Jésuites aient toujours crié à la calomnie. Par son second bref, le pape réservait à la Congrégation générale ou provinciale le droit de recevoir des novices. Les Jésuites n'osèrent réclamer contre la première disposition ; mais ils opposèrent à la seconde une s1 vive résistance, que le pape crut devoir la modifier. Un Jésuite, Julien Vincent, dénoncça alors une lettre d'Ignace de Loyola sur l'Obéissance ; 1l l'avait déjà déférée à l'Inquisition d'Espagne, qui l'avait condamnée. Sixte- Quint la soumit à une commission de théologiens, qui se montrèrent très peu disposés à approuver la théorie jésuitique de l'obéissance. Le Général, pour détourner le coup qui ménaçait sa Compagnie, lança en avant Bellarmin. Celui-ci accumula tout ce qu'il put trouver dans les écrits des Pères de l'Église sur l'obéissance , et affirma que les Jésuites n'avaient pas sur cette vertu d’autres idées que ces écrivains respectables ct les autres Ordres religieux. On mit sans doute en œuvre d'autres moyens que l'érudition de Bellarrnin, etla letire d'Ignace échappa à la censure romaine ; mais il n’en est pas moins certain que le travail de Bellarmin portait à faux. Non-seulement les Pères de l'Église et les Ordres religieux ont proclamé la. nécessité de l’obéissance et de la subordination pour le maintien de l'ordre dans une société quelconque ; mais tout homme simplement raisonnable adhère sans peine à cette doctrine. La question est de savoir si les Jésuites entendent. l’obéissance comme les autres; s'ils laissent à la conscience et à l'intelligence une liberté d'action suffisante
DES JÉSUITES. 303 pour la moralité de l'acte humain; s'ils ne font pas de l'homme soumis une simple bifle roulant sur une sur face plane sous l'impulsion du supérieur; s'ils n’en font pas un écho.de la voix du supérieur, écho inintelligent, qui répète sans réflexion le mot prononcé. Ce sont les Jésuites eux-mêmes qui ont donné ces images de l'obéissance, telle qu'ils l'entendent, dans leur Tableau du premier siècle de la Compagnie. Cesfigures, et bien d’autres aussi absolues, rapprochées de celles dont se sert Ignace, démontrent que, dans la théorie des Jésuites, l’inférieur est tellement subordonné au supérieur, qu'il fait abnégation complète de son intelligence et de sa volonté.
Soutenir que telle fut la théorie enseignée dans l'Église et même dans les autres Ordres religieux, c'est se jouer de la crédulité publique, et les-Jésuites ont dit assez souvent eux-mêmes que leur Compagnie seule avait bien compris l'obéissance, pour que lon soit en droit de penser qu'elle l’a entendue autrement que l'Église, malgré ses protestations publiques, en certaines circonstances difficiles.
Sixte-Quint ne se faisait pas illusion sur les défauts intrinsèques de la Compagnie des Jésuites, Il avait reçu nonseulement d'Espagne, mais des autres provinces de la Compagnie, les réclamations les plus vives contre l'absolutisme, qui était bien en germe dans les Constitutions d'Ignace, mais que Laynès avait surtout développé et qu'Aquaviva portait à la perfection. Afin de peindre la volonté arrêtée de Sixte-Quint pour réformer la Compagnie des Jésuites, nous emprunterons ces paroles de leur dernier panégyriste” : « Sixte-Quint poursuivaii avec une ac- » tivité dévorante son projet de réforme contre la Eompa-
1 V. la prétendue Histoire publiée; en 484%, par M. Crétineau- Joly,.t. 11, p. 334.
304 © MISTOIRE .
» gnie de Jésus. Le feu avait longtemps couvé sous la cen- » dre ; il éclatait enfin. Le pontife venait d’examiner par » lui-même l'Institut, et il allait le soumettre à tant de » changements, que ces changements, aux yeux d’Aqua- » viva, équivalaient à une destruction; il ne s'agissait pas » moins que de bouleverser tous les statuts. Les modifica- » tions exigées par le pape roulaient sur Les degrés, sur le » nom, sur l'époque de la profession, sur la correction fra- » ternelle, sur l’obéissance, et sur la distribution des biens » entre les pauvres. »
C'est-à-dire que Sixte-Quint avait adopté toutes les idées que l'évêque de Paris et la Sorbonne avaient conçues de la Compagnie dès son apparition en France.
Aquaviva entra en lutte avec le pape. Z/ lutta avec lui d'énergie et de persévérance, selon le panégyriste cité plus haut. Le pape ne cédait pas. Les princes dévoués aux Jésuites, l’empereur, le roi de Pologne, le duc de Bavière, d'autres princes ecclésiastiques et séculiers furent mis en avant par Aquaviva. Ils écrivirent au pape pour le supplier de ne rien changer aux règles de la Compagnie. Sixte-Quint résista avec fermeté à ces intrigues. Il écrivit même à l’archiduc Charles d'Autriche un bref si peu favorable à la Compagnie, que le Jésuite allemand Forsters le dénonça à son Général comme un véritable manifeste contre eux.
Les autres Jésuites attaquaient le pape avec aussi peu de ménagement. Ils l'insultaient du haut de leurs chaires. Ils remuaient tout Rome pour entraver la volonté du pontife réformateur. Sixte était vieux et malade. Les cardinaux ne voulaient pas se compromettre en le secondant. Il pénétra leur motif : « Je le vois bien, leur dit-il en plein » consistoire, vous attendez ma mort; mais vous vous » trompez. Bientôt et selon notre volonté, nous tranche- » rons l'affaire. »
Pour donner aux Jésuites une preuve de ses sentiments défavorables , il fit mettre à l'index le fameux ouvrage de leur Père Bellarmin intitulé : Du pouvoir du Souverain Pontife. Quelques jours après, il supprima le titre de Compagnie de J'ésus, et voulut qu’Aquaviva rédigeat le décret de cette suppression. Le Jésuite le fit; mais Sixte-Quint avait à peine signé la pièce qu'il se trouva plus malade.:Il expira le 27 août 1590, et l’on attribua sa mort aux Jésuites. Aquaviva cependant avait ordonné aux novices de la maison de faire une neuvaine pour sa conservation. Le neuvième jour, au moment où la cloche appelait les novices aux litanies, Sixte-Quint expirait. Depuis ce temps, lorsqu'un pape est à l'extrémité, et que l'on entend la cloche des Jésuites sonner les prières des agonisants, le peuple de Rome dit : « Le Saint-Père va mourir ; voilà la cloche des Jésuites qui sonne les litanies. »
Dans le conseil suprême des Jésuites, composé du Général et des Assistants, on était partagé sur la nécessité de la réforme. Deux des Assistants voulaient que l'on convoquât une assemblée générale pour y aviser. Aquaviva s'y opposa.
Après le pontificat de quelques jours d'Urbain VII, Grégoire XIV fut élu. Il se prononça ouvertement pour les Jésuites et abolit les actes de Sixte-Quint contre eux. Ces faveurs firent oublier la réforme et rendirent à la Compagnie son extérieur prospère. Mais au dedans elle était minée par l'esprit de discorde et d'erreur.
Comme les demandes de réforme s'étaient multipliées, Aquaviva obtint de Grégoire XIV une bulle dans laquelle ce pape défendait, sous les peines les plus graves, à toutes puissances ecclésiastiques et séculières, y compris les rois, les évêques et les cardinaux ; à tous sans exception, si ce n'est au souverain pontife, au Général et à la congrégation
306 HISTOIRE générale, d’oser attaquer, altérer, changer ou interpréter | les Constitutions de l'institut. Aussi la cinquième congrégation générale traita-t-elle de brouillons et de rebelles, dignes d’être chassés de la Compagnie, ceux de ses membres qui avaient demandé la réforme. |
Grégoire XIV et son successeur Innocent IX ne furent que très peu de temps sur la chaire de saint Pierre, où s’assit ensuite Clément VIIT, qui commença les fameuses congrégations de Auxiliis, dans lesquelles les Jésuites et les Dominicains discutèrent longuement les questions du libre-arbitre et de la grâce. : ;
Ces congrégations commencèrent en 1598, durèrent environ neuf ans, et se terminèrent sous le pontificat de Paul V. Nous avons dit qu'avant même l'apparition du livre de Molina sur l'Accord de la grâce et du libre-arbitre, les Jésuites Laynès, Lessius et Monte-Major avaient soutenu la doctrine à laquelle Molina a donné son nom. Les docteurs dominicains de Salamanque, fidèles à la doctrine de saint Augustin et de saint Thomas, attaquèrent les thèses de Monte-Major. Bientôt toutes les écoles théolo- giques d'Espagne reténtirent de ces discussions. ‘Elles étaient d’une vivacité extrême, lorsque le Jésuite Molina vint donner par son livre un nouvel aliment aux discussions. Bannez, savant Dominicain, fut le premier qui attaqua le livre de Molina comme renouvelant les propositions condamnées par l'Inquisition dans les thèses de Monte-Major, en 1581. ,
Molina avait obtenu, pour l'impression de son livre, la permission du grand inquisiteur de Portugal ; cette contrée, soumise à Philippe IE, avait pour vice-roi et Grand Inquisiteur l’archidue Albert, de la famille des Borgia et dévoué aux Jésuites ; Molina, protégé par lui, ne s’effraya point des attaques de Bannez. Un Jésuite portugais, Hen-
riquez, se déclara, peu de temps après, l'adversaire de son
système, et l’attaqua, en 1593, dans un écrit public intitulé De la Fin de l'homme, En 1594 et en 1597, Henri-
quez publia deux nouvelles censures du livre de Molina,
dont il parle ainsi :
« L'auteur parle sans retenue contre la saine doctrine,
reçue et affermie depuis longtemps, et dont les théolo-
giens les plus respectables d’Espagne, ou, pour mieux dire, de presque toute la terre sont en possession. Il parle ainsi sans être arrêté par la censure du Saint-Office qu'il n'ignore pas. Il s'élève, comme les hérétiques, avec impudence contre les Pères de l'Église qui ont été remplis de l'esprit de sagesse, et il prononce contre eux des blasphèmes. Il traite de dangereux les senti-
ments des saints Pères, regardés comme certains et in-
dubitables par les théologiens; 1l prétend que ces sentiments sont l’occasion de diverses erreurs et qu'ils détruisent le libre arbitre. Il prétend que, avant la publication de son livre, on n'avait pas exposé la vraie doctrine touchant la grâce, la prédestination et la liberté de l'homme: que les Pères de l'Église et les conciles n’ont pas compris ces questions. »
Henriquez, après avoir parlé de ces prétentions de Mo-
lina, établit que sa doctrine n’est que le semi-pélagianisme, et qu'elle ouvre la voie à toutes les erreurs de Pélage. Il en conclut qu'il faut absolument supprimer le