Histoire des journaux et des journalistes de la evolution française (1789-1796) Précédée d'une introd. générale
Deuthand Babèue de Vieuzac, né à Tarbcs, le 10 septembre 1755; avocat au parlement de Toulouse; membre de l'académie des Jeux floraux; puis conseiller à la sénéchaussée de Bigorre; député aux états généraux de 1789 (Assemblée constituante) ; membre de la Convention nationale et du comité de salut public; condamné à la déportation lors de la réaction thermidorienne ; membre de la chambre des représentants des cent jours, et auteur d'une foule d'ouvrages littéraires et politiques ; Barère est mort dans son pays natal, en 1841; il était âgé de près de quatre-vingt-sept ans.
Nous voici arrivé a l'un des écrivains les plus marquants de la Révolution, a l'un des personnages les plus fameux de cette grande époque, a Bertrand Barère de Vieuzac. Doué d'une heureuse mémoire, de beaucoup d'instruction, et ayant acquis, par le travail, un style correct, élégant, riche en images, un style qui rappelle l'école voltairienne, Barère, dont la prodigieuse facilité est devenue proverbiale, ne pouvait rester étranger a la noble impulsion qu'im-
1 Lp portrait de BariTc (iiu; nous doiinniis ici a été gravé d'après le dessin de r.uérin. T. II. 1
2 liAUKRE.
prima à toutes los intelligences supérieures le sublime spectacle oflert au monde [)ar la Révolution française : aussi le voyons-nous, l'un des premiers, se multiplier pour servir la cause que son âme ardente avait embrassée.
A peine les états généraux se sont-ils transformés en Assemblée natmiale, que Barère s'impose des fonctions plus actives encore (jue celles qu'il tient de son mandat de dépulé ; il crée le journal intitulé : LE PoiM DU Jour, ou Recueil de ce qui s'est passé la veille à r Assemblée nationale. C'est le 19 juin 1789 que le premier numéro de cette excellente publication parai! , et, ainsi que nous l'avons déjà dit, deux mois après, le Ti août de la même année , nous voyons encore Barère s'associer avec Louvet du (iouvray pour lancer une autre feuille quotidienne, qu'ils intitulent : Journal des Débats et Décrets.
Comme ce journal des débats et décrets n'ofire pendant le cours de la Révolution, et jusqu'en l'an VIII de la République, qu'une analyse assez sècbe des séances des assemblées nationales, et qu'il n'est, a proprement parler, qu'un recueil des décrets, lois et actes du pouvoir législatif et du gouvernement, nous ne nous y arrêterons pas, et nous n'apprécierons ici le journaliste Barère que par nos études sur sa feuille de prédilection, le Point du Jour.
Ce volumineux recueil ' n'est point une gazette, dans l'acception que nous donnons aujourd'hui à ce mot générique : car on n'y trouve ni nouvelles, ni détails sur les événements et sur les hommes de l'époque , autres que ceux qui résultent des séances de l'assemblée, ni des articles de variétés, ni rien enfin de ce qui constitue le nouvelliste. Le Point du Jour n'est que l'accomplissement du programme annoncé par son second titre : Résultat de ce qui s'est passé la veille à l'Assemblée nationale. C'est un copipte rendu de toutes les séances de l'Assemblée constituante, depuis celle du 18 juin 1789 jusqu'à celle du 1" octobre 1791 -.
Pour que l'histoire de l'Assemblée nationale d'après elle-même fût encore plus complète, les éditeurs du Point du Jour ont fait pré-
1 Le Point m Jour se coi^ipose, i\ lui seul, de 25 volumes in-8°, chacun d'environ 480 pages bien pleines, non compris 1 volume d'introduction contenant 35 pages de DiscDurs prcUminuire, et 415 pages (le numéros supplémentaires antérieurs; en tout. 2; volumes, formant enseralile plus de 12,200 pages!
2 Dans les 835 jours que dura ce premier acte de la Hévolution, le Point du. Jour a donné 815 numéros. Ce nombre, ajouté à 20 jours de fête, pendant lesquels rassemblée n'a point siégé, forme exactement le total des numéros qui auraient dû paraître.
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céder leur belle collection d'un volume suppléineulaire, iulitulé : Résultat de ce qui s'est passé aux états (jénéraux, depuis le ''11 avril 1789, jour annoncé pour leur ouverture, jusqu'au 17 juin de la, niêjne année, époque oh les communes se sont constituées en Assemblée nationale. Ce volume, publié en 1790, chez Cussac, imprimeurlibraire, au Palais-Royal, ii"' 7 et 8, qui fut aussi l'imprimeur de tous les vingt-cinq autres volumes, a paru sous le nom de M. D..., député extraordinaiie. Cependant, à la manière dont les événements qui ont précédé l'ouverture des états généraux sont racontés, et les séances antérieures au 18 juin analysées, on croit reconnaître souvent la même plume qui a reproduit la suite.
Quoi qu'il en soit du plus ou moins de participation de Barère à ce complément au Point du Jour, nous pouvons aftirmer que nulle autre part on ne trouverait les détails curieux que nous fait connaître le rédacteur de ce volume sur les intentions de la corn* pour humilier le tiers état, sur les vues secrètes du conseil royal, sur les distinctions établies par l'étiquette, et sur toutes les puérilités dont on s'occupait au château de Versailles en présence de la Révolution politique et sociale qui allait éclater, et dont la France entière se réjouissait hautement par instinct.
Nous allons mettre sous les yeux du lecteur quelques fragments de celte sorte (V introduction aux états généraux de 1789; mais il ne faut pas qu'il oublie qu'elle a été écrite postérieurement, c'est-àdire en 1790, alors que la Révolution avait déjà fait tant de chemin.
Les journaux de cette époque qui remontent le plus haut ne vont guère au delà du 5 mai 1789, ainsi qu'on a pu le remarquer dans le Coup d'œil qui précède l'Histoire des Journalistes ; à l'exception du Journal de Paris, qui parut, avec sa nouvelle rédaction, le 1" mai, et des Lettres de Mirabeau à ses commettants, dont la première est du i2 de ce même mois, les autres feuilles n'ont commencé à rendre compte de ce qui se passait à Versailfes que lorsqu'il y avait déjà bien des événements accomphs. Le Point du Jour, au moyen de son volume rétrospectif, de même que le Moniteur, par son Introduction et ses numéros complémentaires, commence son récit à partir du 11 avril, jour solennellement indiqué d'abord pour l'ouverture des états généraux.
ce Ce jour-là, dit le rédacteur, le roi d'armes, précédé de trompettes et suivi de hérauts, annonça publiquement que le jour de la procession était renvoyé au 4 mai. Le l" mai, la même cérémonie
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eut lieu, pour apprendre encore au.v députés de toutes les provinces qu'ils seraient présentés au roi...
« Enfin cette présentation a eu lieu samedi 12 mai. On a scié eu trois chaque province et chaque bailliage. Le clergé est entré chez le roi à onze heures ; la noblesse a une heure après midi, et les communes a quatre heures, par ordre de bailliage : celles-ci, rassemblées d'abord dans le salon d'Hercule, et représentées par environ cinq cent soixante députés, ont offert une confusion qui n'a pas été débrouillée par les maîtres des cérémonies, malgré toute leur sagacité. En appelant les divers bailliages pour les ranger suivant leur ordre, ces hommes, qui se sont donné tant de mal pour préparer ces évolutions, ont oublié plusieurs feuilles de leurs cahiers d'indication : il a fallu les aller chercher, et faire perdre aux députés un temps considérable ; puis intercaler ceux omis dans le rang qui leur était attribué. Les uns ont été déplacés pour placer les autres. Enfin, après trois heures d'attente ; après leur avoir fait traverser tous les appartements et une grande partie de la galerie, ils ont été reçus dans la chambre du roi, oîi ils n'ont fait que passer avec rapidité : on n'a annoncé à haute voix ni les provinces, ni les bailliages. C'est ce qu'on a prétendu, à Versailles, faire connaître au roi les représentants de la nation. Un troupeau de moutons détile ainsi, forcé de précipiter sa course par les aboiements des chiens qui le pressent et l'épouvantent... »
Se récriant ensuite contre cette foule de distinctions de toutes les sortes que la cour avait imaginées pour séparer les trois ordres, le rédacteur nous apprend que le premier mouvement manifesté avec véhémence parmi les membres des communes avait eu pour objet de porter une réclamation au pied du trône, comme on disait encore alors ; mais la modération ayant prévalu, on s'était borné à prendre la décision suivante :
«... Le code de l'étiquette a été jusqu'ici le feu sacré des gens de cour et des ordres privilégiés. La nation ne doit pas y attacher la moindre importance. C'est lorsqu'elle demandera que les distinctions humiliantes soient toutes abolies ; que les témoignages de respect décernés au monarque, et qui ne sauraient être trop grands, puisqu'un peuple s'honore lui-même en honorant son prince, soient uniformes et universels, parce que les variétés en ce g^re ne sont plus un tribut d'honneurs, mais un symbole d'esclavage : c'est alors qu'on pourra citer cet exemple récent des rites serviles. Aujour-
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d'imi nous ne sonnnes que des individus à qui le législateur provisoire n'a pas encore ouvert les lèvres. Eh! quand nous pourrons parler, ne nous occuperons-nous pas d'objets ])lus sérieux, que de la nomenclature des escaliers, des portes et des salons par où le maître des cérémonies nous a fait passer ? »
Nous copions volontiers cette protestation, parce que nous ne nous rappelons pas de l'avoir lue dans aucune autre relation : elle sert d'ailleurs a prouver que les députés du tiers état ne se soumirent pas h ces ridicules formes d'étiquette sans les avoir sur-lechamp flétries comme elles le méritaient, et qu'ils surent faire d'amples réserves. C'est ainsi qu'en compulsant les divers journaux de la Révolution, il ne saurait échapper, a l'historien futur de cette grande époque, rien de ce qui peut servir à la manifestation de la vérité.
C'est encore dans le volume supplémentaire de cette feuille recommandable que nous puisons l'anecdote suivante, si digne de figurer dans l'histoire des états généraux de 1789.
« Un incident d'un autre genre, raconte i)lus loin le rédacteur, est venu se mêler à cette cérémonie. Une députation irrégulière, nommée, en Provence, par cette partie de la noblesse qui ne veut point contribuer aux charges publiques, ni consentir a la réforme des états du pays, s'était fait inscrire chez le grand maître des cérémonies, pour avoir l'honneur d'être présentée au roi, comme formant la députation de la noblesse provençale. Le roi a refusé de la recevoir : et la seule députation légale, nommée dans les sénéchaussées, a été admise. »
Nous avons déjà dit, et nous ne saurions assez le répéter, que le volume complémentaire du Point du Jour nous paraît le seul écrit sur l'époque dans lequel soient consignés tous les préliminaires de l'ouverture des états généraux, et cela dans les plus grands détails. Le rédacteur n'a rien voulu négliger : aussi trouve-t-on dans ce volume la description la plus minutieuse des costumes des différents ordres dans lesquels les députés ont été obligés de paraître. Ces détails sont accompagnés de réflexions aussi sensées que piquantes. a II est probable, disait a ce sujet le rédacteur, qu'établie pour faire des lois, l'assemblée ne voudra pas en recevoir elle-même du maîti'e des cérémonies. »
— « Nous nous sommes étendu sur ces détails et sur ceux de la présentation, ajoutait-il plus loin, parce qu'ils donnent à l'obser-
(î ItAHKUK.
valeur politique le speclacle singulier d'un î^ouveriieuienl (jui ne s'occupe que d'objets futiles, au moment où il va être question (le prescrire des bornes a son autorité. Vain orgueil, misérable ressource des deux ordres, qui cherchent k se maintenir par l'étiquette, ne le pouvant pas par les forces de la raison et de la saine politique ! Mais la grandeur d'àme des communes qui dédaignent ces petits riens imaginés pour les humilier, et ne s'occupent que de l'importance de leur mandat, forceront bientôt les deux ordres a venir se confondre dans leur sein. »
On trouve encore dans celte introduction une liste des sénéchaussées simples ou réunies, des bailliages, villes impériales, villes, provinces, évèchés, pays hauts et bas, pays et jugerics, vicomtes, royaumes, principaulés, colonies, îles, etc.', qui envoyèrent des députés 'a ces célèbres états généraux. Cette liste nous i)arait d'une exactitude incontestable ; tandis que dans celle donnée par le Moniteur, il s'y trouve des erreurs et des omissions, par cela seulement qu'on a voulu présenter le tableau des députés par ordre alphabétique.
Enlin, le rédacteur n'a pas négligé de donner le programme de la grande procession du 5 mai, qui a précédé l'ouverture de la session, et de l'assaisonner de ses spirituelles observations.
A partir de la séance d'ouverture, le Point du Jour ne contient plus autre chose que l'analyse quotidienne des autres séances de l'Assemblée nationale; mais il les donne toutes sans exception, et sur une large échelle. N'ayant eu a s'occuper que de ce seul objet, le rédacteur y a concentré toute son attention : aussi ces procèsverbaux sont-ils le miroir fidèle des débats de cette célèbre assemblée. Ils y sont présentés avec toute la vérité possible, quoiqu'au point de vue patriotique : presque tous les discours importants et les opinions les plus remarquables s'y trouvent k peu près textuels. On reconnaît dans le rédacteur de ces séances un écrivain consciencieux, qui a su s'attacher plutôt à l'esprit qu'a la lettre, sans rien négliger de ce qui méritait de passer à la postérité. Sa plume habile nous a transmis les discussions les plus orageuses avec tout l'intérêt dramatique qu'elles pouvaient offrir. En un mot, le Point du Jour nous paraît le meilleur journal que puissent consulter les historiens.
• C'est aillai (|ue Va Franco se Irouvaii divisée avant la Révolution.
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On comprendra facilement les avantages que, sous ce rapport, le journal de Barère offre sur toutes les autres feuilles de l'époque, sans en excepter le Moniteur et le Tachygraphe, si Ton réfléchit que chacun des numéros du Point du Jour contient une feuille entière d'impression, c'est-h-dire seize pages grand in-8", bien pleines et imprimées avec des caractères assez fins ; que toutes ces seize pages sont quolidiennement et exclusivement employées au seul compte rendu des débats de l'Assemblée nationale et a ses décrets ; que chacune des séances que reproduit ce journaliste est incomparablement plus détaillée dans cette feuille que dans aucune des autres publications journalières ou hebdomadaires avec lesquelles Barère se trouvait en concurrence*; que le Moniteur lui-même, quoique d'un format beaucoup plus grand, ne contient, dans ses quatre pages in-folio, qu'a peu près la même quantité de matière renfermée dans les seize pages in-H" du Point du Jour, et que c'est tout au plus si, dans un terme moyen, le Moniteur, qui parlait universellement de tout ce qui se passait, a pu consacrer la moitié de ses quatre pages aux séances et aux décrets rendus par la première Assemblée nationale de la Bévolution,
Le mérite du rédacteur du Point du Jour, comme historien de cette assemblée, nous paraît donc devoir placer cette feuille au premier rang, non^seulement parce qu'il reproduit les séances de cette mémorable session avec tous les détails possibles, mais encore parce qu'il y fait preuve d'une grande sagacité et de beaucoup d'esprit.
C'est ainsi que le journal de Barère, dont la rédaction se maintint toujours au ton élevé et digne que l'on trouve dans celui de Brissot, fournit en outre une foule de réflexions qui rappellent, avec une meilleure tenue, les plus piquantes causeries de Camille Desmoulins.
Le lecteur comprend déjà combien il nous serait impossible de lui offrir l'analyse, même la plus insignifiante, du Point du Jour. Nous pourrions tout au plus chercher a placer sous ses yeux les opinions émises par son rédacteur dans les grandes occasions, telles que la séance du Jeu de Paume, la constitution de l'assemblée, les
1 Camille Desniouliiis s'est quelquefois étendu outre mesure sur une sénncc; mais son journal est loin d'offrir le même intérêt parlementaire deux jours de suite. Le Courrier de Provence de Mirabeau s'étend souvent sur les débals de rassemblée, mais c'ej-t toujours lorsque Mirabeau lui même a parlé. I.e Putriolf. français a dû restreindre journellement h; plare accordée aux séances, parce qu'i devait (larler d'autres choses. I,e l'niti/ du ,hnir est la seule feuille spéciale qui laisse peu à désirer.
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événements du 14 juillet, la fuite dn roi, etc. ; mais toujours ce rédacteur s'efface, alin de remplir son but avec plus d'impartialité.
Cependant, s'il en est ainsi dans presque tous les 815 numéros du Point du Jour, publiés quotidiennement, nous avons remarqué que le volume supplémentaire, qui sert en quelque sorte de complément et d'introduction a cette feuille, contient souvent l'expression des sentiments patriotiques de son auteur. Nous en donnerons pour preuve l'analyse des séances où fut débattue la qualilication que le tiers-état allait prendre en l'absence des autres ordres.
On sait que ce fut le logicien Sieyès qui démontra la nécessité de procéder sur-le-champ a la constitution de l'assemblée des députés en assemblée active, et qu'après avoir passé en revue les diflérents titres sous lesquels cette constilution pouvait se faire, il proposa celui de : Assemblée des représentants connus, vérifiés de In nation française.
L'introduclion au Point du Jour reproduit, dans tous leurs détails, les mémorables séances consacrées a cette constitution; on y lit, en entier, les trois admirables discours que Mirabeau prononça pour faire adopter, par l'assemblée, la dénomination de : Représentants du peuple français.
Après avoir déclaré, dans des passages sublimes, que la division des ordres, que le veto des ordres, que l'opinion et la délibération par ordres seraient une invention propre à fixer, constitutionnellement l'égoïsme dans le saceidoce, l'orgueil dans le patriciat, la bassesse dans le peuple, la division entre tous les intérêts, la corruption dans toutes les classes dont se compose la grande famille, la cupidité dans toutes les âmes, l'insignifiance de la nation, la tutelle du prince et le despotisme des ministres, Mirabeau, tout en rendant justice aux intentions de Sieyès, repoussait avec la force de sa raison la dénomination proposée par ce métaphysicien,
c( Si nous prenons le titre de représentants du peuple, qui peut nous l'ôtcr? disait, suivant le Point du Jour, Mirabeau, après avoir démontré les vices de toutes les autres dénominations jnoposées ; qui peut nous le disputer? qui peut crier à l'innovation, à ces prétentions exorbitantes, U la dangereuse ambition de notre assemblée? qui peut nous empêcher d'être ce que nous sommes? Et, cependant, cette dénomination si peu alarmante, si peu prétentieuse, si indispensable; cette dénomination contient tout, renferme tout, répond à tout...; cette dénomination simple, paisible, incontestable, de-
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viendra tout avec le temps : elle est propre à notre naissance, elle le sera a notre maturité ; elle prendra les mêmes degrés de force que nous-mêmes. Et si elle est aujourd'hui peu fastueuse, parce que les classes privilégiées ont avili le corps de la nation, qu'elle sera grande, imposante, majestueuse! elle sera tout lorsque le peuple, relevé par nos efforts, aura pris le rang que l'éternelle nature des choses lui destine... »
Et lorsqu'après de longs efforts pour faire adopter son opinion, Mirabeau s'aperçut que la dénomination d'assemblée nationale, proposée par Legrand, allait l'emporter, il faut entendre comment, malgré les murmures, il répond aux objections qui lui avaient été faites par des membres patriotes, mais timides.
«Vous constituer en assemblée nationale, leur crie-t-il, c'est vous constituer purement et simplement en états ijénéraux, sous une dénomination équivalente. L'on m'apprend que ce mot peuple a une acception basse, qu'on pourrait nous adapter exclusivement. Je suis peu inquiet de la signilication des mots dans la langue absurde du préjugé ; je parle ici la langue de la liberté, et je m'appuie sur l'usage des Anglais, sur celui des Américains, qui ont toujours honoré le nom de peuple, qui l'ont toujours consacré dans leurs déclarations, dans leurs lois, dans leur politique. Quand Chatam renferme dans un seul mot la charte des nations, et dit : la majesté du peuple; quand les Américains opposèrent les droits naturels du peuple à tout le fatras des publicistes sur les conventions qu'on leur exhibait, ils reconnurent toute la signilication, toute l'énergie de cette expression, à qui la liberté donne tant de valeur...
« Représentants du peuple, ajoutait l'orateur, daignez me répondre. Irez-vous dire à vos commettants que vous avez repoussé ce nom de peuple? que, si vous n'avez pas rougi d'eux, vous avez pourtant cherché a éluder cette dénomination, qui ne vous paraît pas assez brillante? qu'il vous faut un autre titre, plus fastueux que celui qu'ils vous ont conféré? Eh ! ne voyez-vous pas que le nom de représentants du peuple vous est nécessaire, parce qu'il vous attache le peuple, cette masse imposante, sans laquelle vous ne seriez que des individus, de faibles roseaux que Ton briserait un à un? Ne voyez-vous pas qu'il faut le nom de peuple, parce qu'il donne a connaître au peuple que nous avons lié notre sort au sien ; ce qui lui apprendra à reposer sur nous toutes ses pensées, toutes ses espérances?
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c( Plus habiles quo nous, les héros balaves qui fondèrent la iiberlé dans leur pays prirent le nom de (jneux : ils ne voulurent que ce titre, parce que le mépris de leurs tyrans avait prétendu les en tïétrir, et ce titre, en leur attachant celte classe immense que l'aristocratie et le despotisme avilissaient en lui donnant la qualification de canaille, lut à la fois leur force, leur gloire et le j,^age de leurs succès. Les amis de la liberté choisissent le nom qui leur convient le mieux '... »
— « Au moment où h discussion allait être fermée, reprenait le rédacteur du Point du Jour en poursuivant sa narration, et aj)rès avoir fait connaître tout ce qui s'était dit de remarquable dans ces grandes séances, environ quatre-vingts membres s'y sont opposés avec un acharnement vraiment scandaleux. Ceux (jui admettaient la constitution en assemblée nationale et ceux qui la rejetaient se trouvaient divisés en deux sections, séparées par le bureau du président ^ Toutes les fois que M. I^ailly mettait la question aux voix, des cris violents parlaient du côt('' de la minorité ; il n'était plus possible de s'entendre. Nous ne nommerons j)as ici les chefs de cette nouvelle conjuration contre la liberté publique, ni les coupables auteurs de cet indécent tumulte ; mais nous pouvons avancer avec vérité que l'on a craint un moment que la salle des états ne fût ensanglantée. Des milliers de spectateurs qui remplissaient les galeries, ne contenant plus leur indignation, voulaient se précipiter sur les insurgents. Deux étrangers ont osé, au milieu d'eux, prendre au collet un député, et se sont évadés au moment où M. Malouet, que l'on appelait hautement mauvais citoyen, allait les faire arrêter \ Cet oubli du respect pour les représentants de la nation ; ces violences, très-coupables sans doute, ont été arrêtées par une résolution prudente et sage de la majorité. Chaque membre a pris le parti
1 Mirabeau n'était pas loin de prévoir rimmense parti que les chefs populaires tireraient, dans notre propre Révolution, d'une dénomination équivalente à celle choisie par les patriotes bataves.
2 II résulte des détails donnés par le Point du Jour sur cette séance, cpie la qualification adoptée par la majorité ne fut qu'une sorte de mezzo-lermine timide, comparativement à celle proposée par Mirabeau; et que c'est à dater de ce jour-là que se formèrent le côté gauche et le côté droit parmi les députés du tiers; car ni le clergé ni la noblesse ne s'étaient encore réunis dans la salle commune.
3 Dans un discours fort applaudi par le côté droit, Malouit, tout en reconnaissant que le tiers représentait la majeure partie de la nation, et que ses députés étaient réellement les représentants du peuple, s'était opposé de toutes ses forces à la constitution en assemblée nationale. « Pendant son discours, rapporte le Point du Jour en parlant de ce député, des marques d'iniprobation très-caractérisées se sont fait entendre. M. Malouet, qui prend souvent la parole, ne peut ouvrir la bouche sans faire naître la défiance : il est triste de s'être déjà rendu suspect dans une carrière oit l'on est si nou. vellenient jeté. ><
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de se remettre a sa place et d'y garder le j)lus profond silence . jusqu'à ce que le tumulte fût parfaitement apaisé. Nous plongions d'une tribune sur ce champ de gloire et de honte ; nous pouvons dire avec vérité que la contenance ferme et silencieuse de la partie saine de l'assemblée formait le speclacle le plus imposant et le plus terrible, pendant que l'autre, au milieu de ses agitations et de ses fureurs, n'inspirait que l'indignation et le mépris...
«Il était minuit : l'orage paraissait calmé, mais il grondait encore sourdement dans quelques pelotons de dissidents. On allait enfin juger cette grande question, sur laquelle plus de trente orateurs * avaient été entendus, lorsque M. Biauzat, député d'Auvergne, et du côté de la majorité, s'est écrié : « Nous allons nous constituer, messieurs : une si grande action doit être faite en plein jour, en présence de la nation. Ne soyons pas généreux a demi; ne délibérons que demain. Aucun reproche, et surtout celui de la précipitation, ne doit être fait a une aussi auguste assemblée. » L'avis de M. Biauzat a emporté tous les sutîrages, et la séance a été levée. »
C'est une chose digne de remarque que l'armement spontané de toute la population virile de Paris ; que cette insurrection formidable, qui vit s'ouvrir devant elle les portes de l'hôtel des Invalides et tomber celles de la Bastille, fut loin d'être considérée, a Versailles, même par les députés les plus patriotes, sous son véritable aspect, c'est-à-dire comme une grande révolution! Tandis qu'à Paris on chassait les soldats royaux, et que l'on s'emparait du plus redoutable boulevard du despotisme, les journaux qui s'imprimaient à Versailles ne parlaient que des malheurs, que des désordres de la capitale.
C'est dans ces termes que s'exprime le Point du Jour, en rendant compte de la séance du 14 juillet au soir et de celle du lendemain :
« Vers les cinq he^ures, raconte son rédacteur, l'assemblée s'est formée de nouveau, toujours pénétrée d'une tristesse pro'onde... M. le vicomte de Noailles, qui venait d'être le témoin des malheurs de Paris, se présenta à l'assemblée, et lui rapporta la prise de l'hôtel des Invalides et l'assaut de la Bastille...
« Tandis que le roi répondait ainsi aux députés, ajoutc-t-il ensuite, l'Assemblée nationale (jémissait des malheurs et des désordres dont
1 Parmi ces orateurs s'étaient fait remaniuer Siejès, Mirabeau, Mouiiier, Rabaut-Saiiit-Klieiine, Tronclict, Target, Camus, Lcprand, Pison du Gaiand, Pétioii, Cliaiielier, Barnave, Tiiourel, Barère, Robespierre, Buzot; et, du côté oiiposé, Maluuet, Berj^asse et autres.
12 BAIŒHE.
le tableau lui était encore présenté par les électeurs de Paris. » Il n'est plus question ensuite que de la joie qu'ont éprouvée les députés en voyant le roi se présenter au milieu d'eux ; il n'est plus question que des vertus et de la boulé de Louis XVI. si dép'orahlement trompé par les ennemis de la liberté. On le remercie d'avoir ordonné le renvoi des troupes, lorsque les Parisiens les avaient déjà mises en fuite, et on parle de hii décerner le surnom de père du peuple! En lisant les journaux de Versailles, pendant la période du 1^ au 20 juillet, on se sent le besoin de bien examiner leur date, dans la crainte qu'il n'y ait quelque erreur; tant on est stupéfait du peu d'importance qu'ils donnent à la journée du 14 juillet. C'est qu'en 1789, comme en 1850, un grand nombre des députés ne se doutaient pas qu'une grande, qu'une immense révolution venait de se consommer !
Lors de la fuite du roi, le Point du Jour se borne à placer en tête de son numéro ces mots d'oubli :
Kxcltlat illa (lies !
et il ne sort plus des séances tenues à ce sujet par l'Assemblée nationale, qu'il reproduit, du reste, avec sa fidélité accoutumée.
Les massacres du Cbamp de Mars ne lui arracbent pas la moindre exclamation. Le Point du Jour n'enregistre et n'apprend au public que ce qui se dit et se fait au sein de l'assemblée. Il serait bien inutile d'y chercher d'autres détails.
Mais, si cette feuille est d'une stérilité désolante pour ceux qui voudraient y trouver autre chose cpi'un compte rendu des débats parlementaires, personne ne peut lui contester le mérite de les avoir reproduits avec un esprit de suite, une méthode, une impartialité et une étendue propres à faire rechercher cette collection pour sa spécialité.
Un ancien libraire, entre les mains de qui sont passés la plupart des écrits enfantés depuis 1789 jusqu'au consulat, et qui a la réputation de bien apprécier les livres, brochures et journaux de la Révolution*, nous disait naguère, en parlant du Point du Jour,
1 Cet ancien libraire était étalagiste à la porte de la salle législative, du côté du jardin des Tuileries. C'est lui qui vendait aux promeneurs cette loule d'écrits politiques dont Paris fut inonde dès le commencement de la Révolution, et priiicii)alenient depuis l'installation de l'assentlilée dans la capitale.
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qu'il le considérait comme le meilleur procès-verbal des séances de la Constituante. Sous ce rapport, il plaçait la feuille de Barère au-dessus du Moniteur lui-même. «Et pourtant, ajoutait-il, cette feuille est peu recherchée de nos jours, et les bibliophiles n'attachent de prix qu'au seul volume complémentaire, qui est devenu fort rare. »
C'est qu'en effet ce volume contient, outre les détails et les réflexions dont nous avons essayé de donner une idée, un Discours préliminaire qui est considéré comme un chef-d'œuvre de logique : on le dirait écrit par Montesquieu.
L'auteur y passe en revue les anciennes institutions des Grecs et des Romains, pour arriver ensuite a celles des peuples modernes qui avaient vécu ou qui vivaient encore sous des constitutions libérales a l'époque où la Révolution française s'annonça. l\ trouve les causes de notre régénération dans les exemples de l'antiquité, dans celui donné naguère par la Suède, dans le modèle qu'offrait l'Angleterre, et surtout dans les idées rapportées d'Amérique par les jeunes Français qui avaient été y défendre la cause de la liberté. Il les trouve, en outre, dans les écrits qui ont paru en France depuis et même avant Louis XIV; dans les maximes professées par Francklin, par Loke, par Yoltaire, par Mably, Hobbes, Rousseau, et finalement dans la propagation des lumières par les écrivains philosophes.
c( C'est une vérité qu'il importe de bien connaître, dit-il, que désormais il n'existera parmi les hommes et dans les empires qu'une seule cause de changement et de révolution, la pensée. C'est elle qui, comme cet Être suprême qu'on dit exister partout, sans se montrer nulle part, pénètre à travers toutes les barrières, tous les remparts; c'est elle qui agit immédiatement sur la première cause de tout ce que l'espèce humaine opère sur la terre, la volonté. Rien ne pourrait donc lui résister. »
Ce Discours préliminaire renferme en outre une foule de maximes qui, pour n'être pas absolument neuves, n'en ont pas moins le mérite d'être vraies dans tous les temps. Nous en extrayons les suivantes :
« Dans les corps politiques, comme dans les individus, il n'est qu'un moment pour guérir les maladies ; c'est celui des crises : quand elles n'amènent pas la guérison, il faut toujours languir ou mourir. >>
U HAHEIŒ.
— « Sans les révolutions, le champ des observations et des expériences se trouve singulièrement resserré. 11 faut essayer de Ijeaucoup de situations pour trouver la bonne. Terrible, mais inévitable condition des gouvernements I ils ne peuvent accjuérirdes lumières (jue par des malheurs. »
— c( C'est encore un problème de savoir s'il eût été i)lus heureux que la Révolution se fût opérée plus tranquillement. Les crimes et les meurtres doivent faire horreur, sans doute; mais il est une énergie d'âme indispensable aux peu|)les libres, et qu'ils ne peuvent ac(piérir qu'en arrosant de leur sang la tige de la liberté naissante. »
— « Lorsqu'il se prépare (juelque grande mutation a la surface et dans l'intérieur du globe, patrimoine de l'espèce humaine, la terre, travaillée jusque dans ses entrailles, reçoit des commotions qui secouent la surface, les villes et les montagnes, qui renversent les unes, qui ouvrent sur la cime des autres des volcans embrasés : de même, lorsqu'il doit arriver de grandes révolutions dans les empires, la société, remuée jusque dans ses plus grandes profondeurs, s'ébranle sur ses vieilles bases, qu'elle doit abandonner, et ne peut être transportée sur des bases nouvelles (|u'au milieu des grandes vacillations qui font frémir les imaginations tremblantes des esprits faibles ; et l'on prend pour la ruine de Tempire ce qui est sa résurrection. »
— « On a attaché tant de fausses idées a ce mot roi^ que tant qu'il ne sera pas proscrit de toutes les langues, l'esprit humain n'aura jamais qu'une théorie imparfaite de l'art social. La raison est si faible chez nous, et les impressions faites sur les sens, si puissantes, qu'on ne croira jamais réellement a l'égalité des hommes, tant qu'on verra un homme sur le trône et la nation sur les marches du trône. Ce que je dis ici peut elTrayer les esprits timides ; mais si, comme je le crois, je viens d'énoncer une vérité sur la «ature de l'esprit humain, tous les siècles parleront pour me justilier. »
El cela s'imprimait en 1790 ! Qiiotre-vïnyt-ilouze n'était pas loinl Pour que les débats et les actes de l'Assemblée constituante fussent bien complets dans le Point du Jour, on a terminé ce journal par un exemplaire de la constitution de 1791, sorti des presses de Beaudoin et portant sa signature autographiée. Ainsi rien ne manque à cette volumineuse et précieuse collection des faits et gestes de la première Assemblée nationale.
RAlïElŒ. i:;
A partir du mois d'octobre de cette même année, Barère s'etlac»^ complètement comme journaliste; mais on ne tarde |)as à retrouver récrivain politique et le législateur dans ce même Barère devenu membre de la Convention nationale.
Ne pouvant le suivre au milieu de cette nouvelle arène sans sortir du cadre dans lequel doit être renfermée Y Histoire des Journaux et des Journalistes de la Révolution française, nous nous bornerons à dire ici que, par la logique serrée de ses discours sur le procès de Louis XYI, nul ne contribua plus que Barère a décider la mise en jugement du roi, sa condamnation, et le rejet de l'appel au peuple proposé par les girondins.
Elu membre du célèbre comité de salut public, Barère fut spécialement chargé de faire à cette terrible Convention et a la France entière ces grands rapports sur les oj)érations des diverses armées de la Bépublique ; rapports admirables de style, et si propres à exalter le courage des soldats, le patriotisme du peuple et l'orgueil de la nation française. Un jour, peut-être, les rapports faits par Barère, au nom du comité de salut public, seront réinqnimés connne des modèles, dont les Bulletins de la grande armée n'ont été que de pâles imitations.
Lorsque les thermidoriens s'avisèrent de faire le procès à ceux qui les avaient si puissamment aidés a renverser Bobespierre et Saint-Just, Barère fut chargé par ses deux collègues, Billaud-Varennes et Collol-d'Herbois, de faire un mémoire, non pas justificatif, mais apologétique des actes du célèbre comité de salut public, dont ils avaient été les principaux membres. B publia, sur ce sujet, deux écrits forts remarquables, dans lesquels se trouve un beau résumé de l'histoire de ce comité et de sa redoutable administration. Nous possédons le second de ces mémoires, que Barère a bien voulu nous adresser lui-même peu avant sa mort. C'est une pièce de la plus haute im|)orlancc i)Our l'histoire : tous les actes du comité de salut public, depuis sa réélection jusqu'au 1) thermidor, y sont exposés au grand jour, et Barèie les présentait hardiment à la reconnaissance de la postérité.
Bertrand Barère, qui, jusqu'à l'âge de (jualre-vhigt-six ans, a conservé toutes les facultés dont il était doué; qui, a cet âge si avancé, traçait encore de longues lettres avec les mêmes caractères courants de sa jeunesse, ne fut pas seulement un homme politicpie, un législateur, il a aussi laissé une foule d'ouvrages littéraires, dont
16 BAHÊHE.
les principaux sont : Éloge de Louis XII, ouvrage couronné par l'académie des Jeux lloiaux ; Étrennes au Peuple, ou Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen, précédée d'une épitre aux nations : Esprit des Séances des États (jénéraux; Pensée du Gouvernement : Beautés poétiques d'Edouard Voumj ; les Veillées du Tasse; les Atiglais au dix-neuvième siècle : les Chants de Tyrtée : Cinq Nouvelles athéniennes ; Voyage de Platon en Italie; Esprit de madame Necker ; Géochronvlogie de l'Europe ; Histo'ire des Révolutions de Naples ; Montesquieu peint par lui-même ; Essai sur le Gouvernement de Rome ; Époques de la Nation française : etc. , etc.
IIÉDACTEUR nES RÉVOLUTIONS DE FRANCE ET DE BRACANT, DE LA TRIBUNE DES PATRIOTES ET DU VIEUX CORDELIER ^
Camille Desmoulins, né à Guise (ancionno Picardie], en -1702: avocat, homme de lettres et publicisle; député à la Convention nationale, en 1792; condamné à mort par le trihiinni révolutionnaire, et exécuté le 5 avril 1794.
Avant de devenir journaliste, Camille, de qui ses professeurs avaient dit : Puer ingeniostis, sed insujnis uebulo, s'était exercé au barreau ; des vers faciles étaient en même temps sortis de sa plume.
La Révolution changea sa vocation de poëte, et lit de lui un écrivain politique fort chaleureux.
Pour son premier essai dans ce genre, il publia une forte brochure intitulée : lu France libre, dans laquelle, après avoir jeté un coup d'œil rétrospe(ttif sur les effets de la royauté en France, et sur les règnes déplorables qui avaient établi le despotisme dans ce royaume, il annonçait que le gouvernement démocratique et populaire était le seul qui pût désormais s'y affermir. Cette brochure lit connaître Camille Desmoulins de Mirabeau et de plusieurs autres membres patriotes de l'Assemblée constituante.
D'autres écrits, empreints delà même exaltation patriotique, succédèrent a la France libre, dans l'été de 1789; et parmi ces écrits se trouve le Discours de lu lanterne aux Parisiens : l'auteur, s'établissant le procureur général de cette lanterne, menace plus d'un aristocrate de le livrer au fatal cordon.
1 II existe plusieurs portraits de Camille Dcsmouliiis, mais ils ne varient guère entre eux que par le costume. Celui que nous donnons ici le représente avec la cocarde qu'il prit et lit prendre le <2.|uillet 1789. Il est aussi ressemblant que celui dessiné par Boze. Seulement, on l'a affuble d'un manteau, qu'il ne portait assurément jias ce jour-là.
Le premier paroxysme de la Révolution passé, Camille Desmoiilins s'empressa de donner sa démission de cette magistrature terrible, ne voulant pas, dit-il, que le peuple s'accoutumât trop facilement a envoyer le cordon à ceux qui lui déplaisaient.
Ce fut alors qu'il entreprit celle do ses j)ul)lications qui lui valut sa belle réputation de journaliste patriote, les Révolutions de France et de Brabant.
Ainsi qu'il nous l'apprend lui-même dans ses verbiages, il s'était associé avec un libraire de la rue Serpente pour cette publication. « Ne voulant être, suivant la division des trois ordres de Mirabeau, nous dit-il, ni de l'ordre des meudimits, ni de celui des fripons. je m'étais rangé dans l'ordre des salariés. J'avais traité avec le sieur Garnéry, et (soit dit sans l'oiïenser) je m'étais embarqué, pour six mois, dans une galère : c'était luie navigation bien assez longue, et sur une mer orageuse, et pour un pauvre diable cliargé de toute la manœuvre, qui composait à lui seul toute la cbiourme, et pour un paresseux qui aimait le rivage, qui n'en était pas arraché, comme le commerçant, par la soif de l'or, et(|ui n'envisageait point, au bout, des monceaux de piastres et des jouissances exclusives, mais des biens communs h tous les hommes, l'égalité, Vauream mediocritatem d'Horace, c'est-h-dire, la portion congrue et la légitime due au travail. »
Les Révolutions de France et de Brabant étaient une brochure hebdomadaire, dont chaque cahier se composait au moins de trois feuilles in-8^ c'est-a-dire, de quarante-huit pages; le prix en était de 6 francs 15 sous par trimestre, composé de treize numéros '. C'est ainsi que fut toujours livrée au public cette publication périodique. L'éditeur y avait ajouté une gravure a chaque cahier; mais Camille, ne voulant pas supporter la responsabilité de cette addition, déclara qu'il s'en lavait les mains.
« Il paraîtra un numéro tous les huit jours, dit-il en rappelant le prospectus qui précéda sa feuille ; il ne tiendra pas à moi que l'octave ne soit intéressante, et de courir, comme le Mercure, de merveilles en merveilles. Ce journal sera divisé en trois sections : section première, France; section deuxième, le Brabant, Liège et les pays étrangers qui, a l'exemple de la France, arborant la cocarde
1 Le journal les Révolutions île France el de Brahanl fut longtemps imprimé par Chalon, rue da Tliéàtre-Françjiis; puis par rimprimeric patrioti(|ue du Commerce, et, sur les deniiers mois, par l'imprinieric des VicrnIutionH de France el de Diahmit.
et demandant une assemblée nationale, mériteront d'occuper une place dans nos feuilles ; section troisième, alin de reculer le plus qu'il est possible notre empire censorial, sous le titre de Variétés, l'univers et toutes ses folies seront enclavés dans le ressort de ce journal bypercritique. » Camille promit à ses lecteurs d'être un Passe-Sciuléry^ et il se vantait d'avoir tenu sa parole.
« Le plus beau spectacle qui se soit jamais olfert a l'esprit humain, disait-il plus loin en parlant de la mission du journaliste, est sans doute d'observer ces tremblements de terre qui vont ébranler nécessairement tous les trônes de l'Europe, renverser entièrement les uns, et mettre les autres presque au niveau du sol. Sans doute, il s'élèvera des Tacite et des Tite-Live dignes d'écrire ce morceau si intéressant de l'histoire du monde. J'ai voulu recueillir pour eux des matériaux, en suivant pas à pas, dans les différents royaumes, les progrès de la Révolution, après avoir consacré mon premier point tout entier aux détails de celle de ma patrie : voilà ce que je me suis proposé surtout, et c'est sur cela seul que peuvent faire fond mes lecteurs. »
Ce fut sans doute dans ces intentions qu'il prit pour épigraphe ces mots : Quid novi ?
a Me voilà journaliste, disait-il en commençant sa publication, et c'est un assez beau rôle. Ce n'est plus une profession méprisable, mercenaire, esclave du gouvernement. Aujourd'hui, en France, c'est le journaliste qui a les tablettes, X album du censeur, et qui passe^en revue le sénat, les consuls et le dictateur lui-même. »
Dans les échantillons que nous allons donner du style et de la verve de Camille Desmoulins, il sera facile au lecteur d'apprécier sa grande facilité, l'originalité de son esprit, l'abondance de ses images, le luxe de son érudition, la juvénilité de sa mémoire, qualités qui ont établi sa réputation. Mais on chercherait en vain chez lui la gravité de Brissot, la clarté de Condorcet, et moins encore la concision de Tacite, son auteur favori. Camille était, si je puis m'exprimer ainsi, un écrivain sans tenue et sans mesure : ainsi qu'il le disait lui-même, il laissait trop vaguer son imagination, et allait souvent en dérive. Il était tellement verbeux, que, lorsqu'il traitait un sujet qui lui souriait, il écrivait, écrivait, écrivait, jusqu'à ce qu'il fût arrivé à la fin de son papier et au fond de son encrier. Souvent même, ayant perdu de vue l'objet principal dont il s'occultait, il se trouvait forcé de renvoyer /« suite au prochain ordinaire.
et cette suite n'arrivait jamais, maîtrisé (ju'il était par les événements. Dans les luttes personnelles, Camille était à la fois naïf, satirique, plaisant, railleur, incisif; il poignardait son adversaire de sa plume acérée, et le terrassait avec l'arme du ridicule, qu'il maniait trop facilement peut-être.
Mais lorsqu'il s'agissait de soutenir les grands principes philosophiques, il n'était plus de force ; car dans les questions les plus sérieusement traitées par lui, il lui échappait de déraisonner ou de tomber dans le style badin, qui lui était si familier : aussi, en dépit de toute son érudition, de tout son savoir et de tout son esprit, Camille n'a jamais fait ni un discours ni un rapport qui puisse être cité.
Le plus grand mérite de l'auteur des Révolutions de France et de Brabant et du Vieux Cordelier consistait dans le charme de ses verbimjes. Nul n'était aussi i)rompt à la riposte lorsqu'on l'attaquait. «Attends-moi, disait-il à Hébert pendant qu'il se défendait lui-même contre Barère ; je suis h toi tout à l'heure. » Et après avoir meurtri l'un, traîné les autres sur l'aire, fait jeter L^s hauts cris h celui-ci, imposé silence à celui-là, il retrouvait encore toutes ses forces pour accabler le dernier venu.
Nous allons le voir à l'œuvre. Cest dans ses Révolutions de France et de Brabant qu'il va faire, sous les yeux de Mirabeau, l'apprentissage des périlleuses et dirticiles fonctions de journaliste.
Le premier numéro de ce miscellanea révolutionnaire est du 20 novembre 1789. Camille Desmoulins y prend les choses d'un peu plus loin, et son introduction remonte aux suites des journées des 5 et 6 octobre.
« Consummatum est, dit-il en débutant, tout est consommé : le roi est au Louvre, l'Assemblée nationale aux Tuileries ; les canaux de la circulation se désobstruent, la halle regorge de sacs, la caisse nationale se remplit, les moulins tournent, les traîtres fuient, la calotte est par terre, l'aristocratie expire, les projets des Mounier et des Lally sont déjoués, les provinces se tiennent par la main et ne veulent point se désunir, la constitution est signée, les patriotes ont vaincu, Paris échappe a la banqueroute : il a échappé à la famine, il a échappé a la dépopulation qui le menaçait; Paris va être la reine des cités ; et la splendeur de la capitale répondra a la grandeur, à la majesté de l'empire français.
« Après la défaite de Persée, ajoutait Camille afin de nous donner
lin avant-goût de son érudition ; au moment ou Panl-Emile descendait de son char triomphal et entrait dans le temple de Jupiter Capitolin, un député des villes de l'Asie, haranguant le sénat à la porte, lui adressa ce discours : — « Romains, maintenant vous « n'avez plus d'ennemis dans l'univers ; il ne vous reste plus qu'à « gouverner le monde, et a en prendre soin comme les dieux mê- « mes. » — Nous pouvons dire de même a l'Assemblée nationale. . . »
Ainsi Camille voyait tout en beau : il croyait que la Révolution était alors finie, qu'il n'y avait plus qu'à suivre le courant pour arriver au port; et il écrivait ses premiers n^iméros (\es Révoluiions de France et de Brobant bercé par ces douces illusions.
« L'Assemblée législative, disait-il encore, n'est pas infaillible, sans doute ; il n'y a que le pape et l' Almanach de Liège qui le soient ; mais nous devons la respecter ; et surtout ne nous désunissons pas. . . A l'exception d'un petit nombre, tels que l'abbé Maury et le vicomte de Mirabeau, qui mourront dans l'impénitence finale, je vous apprendrai, cher lecteur, que l'assemblée se purge à vue d'œil des mauvais citoyens. M. Thouret, qu'on avait voulu nous débaucher, nous a rendu son talent; il a tué le serpent Python. Thouret m'a presque réconcilié avec la Normandie ; en conséquence, nous l'avons fait président. D'Éprémesnil ne parle plus; voudrait-il se convertir et venir à résipiscence? Il y a plus de joie dans le ciel pour un pécheur qui tait pénitence, que pour quatre-vingt-dix-neuf justes.
« II y a des gens qui disent ici, poursuivait le rédacteur des RévoMïons : Jamais M' Tronchet ne pourra supporter l'idée qu'il n'y aura plus de matières féodales; iVr Camus, qu'il n'y aura plus de matières bénéficiales, et M" Treillard, qu'il n'y aura plus de matières fiscales. Si on supprime les publicains, les pharisiens et les liefs, voilà trois têtes pleines d'in-folio qui vont devenir comme des vessies remplies de vent auxquelles on aurait fait une piqûre. — Eh bien, on s'est trompé : i\r Camus s'est laissé faire président par le clergé, et depuis son exaltation, il a mis, comme les autres, la coignée à la racine de l'arbre ; jVP Treillard vient de se signaler par des motions patriotiques ; il n'y a que M" Tronchet qui ne s'est pas encore signalé : cela viendra.
c( En attendant, mes chers souscripteurs, ajoutait Camille en poursuivant ses spirituelles causeries, je brûle d'envie de vous parler de l'incomparable district des Cordeliers ; mais la bienséance veut que
je VOUS raconte d'abord ce qui s'est passé dans la semaine de plus remarquable à l'assemblée des pères conscrits.
« Le comité de constitution avait proposé ce projet de loi : Les électeurs pourront choisir les députés à l'Assemblée nationale parmi les éligibles de totis les départements. Mii-abeau, Desmeuniers, Chapelier appuyaient très-fort ce projet. Cependant, sur la motion de M. d'Ambly, l'assemblée adopta un autre décret, dont voici la teneur:
a Tous les députés à l'Assemblée nationale seront choisis dam le département électeur, sans pouvoir être pris hors de ce département.
« Puisque la chose est jugée, ajoutait avec dépit le journaliste ; puisque le décret est passé, la nation doit le respecter jusqu'à ce (ju'il soit réformé par une autre élection. Mais on ne m'empêchera pas de dire combien cette motion de M. d'Ambly est attentatoire aux droits de l'hounne et du citoyen '... Ce décret, du petit nombre de ceux qui seront une tache pour l'Assemblée nationale, me donne tant d'humeur, que je m'en vais aux Cordeliers.
« C'est la qu'on maintient les princii)es. Quand les sept sages de la Grèce seraient membres du district des Cordeliers, et qu'il renfermerait dans son enceinte toutes les écoles des philosophes, et les jardins d'Acadème, et ceux d'Epicure, et le Lycée, et le Portique, je délie que la logique y fût plus saine. Je me félicite d'avoir a publier son arrêté du 17 novembre, et je prends pour juge le peuple français. Mais pour les provinces, il faut entrer dans quelques détails.
« Le district des Cordeliers a, comme les autres districts, cinq représentants a la commune pour vider une multitude d'affaires qu'il serait absurde de traiter dans chacun des soixante districts. On sent combien il y aurait de la folie a faire juger le même homme
1 Camille Desnioulins s'éleva aussi irès-fortcnienl contre le marc d argent exigé comme capitation nécessaire pour être éligible. « J'ai toujours regardé ce décrit, disait-il, ccinnne un attentat révoltajit aux droits de l'homme. Si j'avais eu l'honneur d'être de l'Assemblée nationale, je sens que j'aurais fait tant d'efforts pour empêcher ce décret de passer, et pour opposer au moins à l'égalité réelle des fortunes, l'égalité tictive des droits; j'aurais parlé avec tant de véhémence, que peut-être mon zcle m'eût-il coûté la vie ; et j'aurais cru ne pouvoir mourir en plaidant une plus belle cause... »
— «11 n'y a qu'une voix dans la capitale, disait-il encore, et bientôt il n'y en aura qu'une dans toutes les provinces contre le décret du marc d'argent. 11 vient de constituer la France en gouvernement aristocratique, et c'est la plus grande victoire que les mauvais citoyens aient remportée à V.Sssemblée nationale. Pour faire sentir toute l'absurdité de ce décret, il suffit de dire que J.-J. Rousseau, Corneille, Mahly n'auraient pas été éligibles... Pour vous, û prêtres méprisables, ô bonzes fourbes et stupidcs, s'ecriait-il en s'adressant à l'ancien ordre du cierge que l'on accusait d'avoir soutenu le ))iarc d'argent, ne voyez-vous donc pas que votre Dieu n'aurait pas été éligible! Jésus-Christ, dont vous faites un Dieu dans la chaire, dans la tribune vous venez de le reléguer parmi la canaille! Kl vous voulez que je vous respecte, vous, prêtres d'un Dieu prolétaire, et qui n'était pas même un cUi>yeH actif! Respectez donc la pauvreté qu'il a ennoblie! »
soixante fois, à conclure le même marché soixante fois, a débattre soixante fois mille petites choses. Il a donc fallu des représentants a la commune, et il n'est personne assez insensé pour vouloir diviser Paris en soixante républiques '.
« Le district des Gordeliers, voulant donc se réserver le pouvoir législatif, a exigé de ses représentants de protester contre toutes les formations soit civiles, soit militaires, qui ne seraient pas revêtues de la sanction de la majorité des districts. On voit qu'il abandonne même l'initiative de la loi ; il ne se réserve que la sanction, ou plutôt il la réserve non à lui, mais à la majorité, et il abandonne entièrement à la commune le pouvoir exécutif. Certainement ce n'est point là s'ériger en république, comme le prétendent les ennemis du peuple.
« Ce district a encore exigé de ses représentants qu'ils reconnussent qu'ils sont révocables à la volonté du district, après trois assemblées tenues successivement pour cet objet, quels que soient les règlements à ce contraire que les représentants généraux tenteraient d'établir.
« Y a-t-il en effet rien de certain, concluait Camille, si ce n'est pas cet axiome : Ejas est distUuere ciijus est instituere. — C'est a celui qui a institué qu'il appartient de destituer. — On est destitue comme on a institué ; et nos représentants, élus parce que tel a été notre bon plaisir, et sans que nous ayons été tenus de motiver notre suffrage, ne sont-ils pas révocables de môme?...
« Est-ce que la créature se mettra au-dessus du créateur?... »
Ces doctrines, Camille Desmoulins les soutint plus tard lorsqu'il opina pour que le district de Péronne retirât le mandat qu'il avait donné a l'abbé Maury.
(( M. Bailly, disait plus loin Camille en vantant toujours son district des Cordeliers, a osé donner des brevets de capitaine, qui ne doivent être que la récompense des services, et que le mérite même ne doit tenir que du suffrage des citoyens. Le district des Gordeliers a fait éclater son improbation. Ce district, ainsi que celui des Petits-Augustins, indigné de voir le maire disposer ainsi des grades de la milice nationale, et préparer cette proie a ses flagorneurs, a invité les officiers du bataillon à rapporter sur le bureau
« Bientôt le nombre des districts de Paris fut réduit ;i quarante-huit : on les appela alors les sections. Aujourd'hui encore Paris a conservé la niênie division ; mais au lieu d'être partagé en sections il l'est en qiiarUeis : c'est |)ius aristocrrtti(jne.
leurs brevets signés Boucher '; et œux-ci. houleux de pareilles provisions, se sont empressés de rendi-e honnnage au peuple, seul souverain, en remettant leurs brevets au district. »
Puis, s'attaquant directement au maire, a qui Maral et d'autres journalistes patriotes avaient reproché, avec aigreur, le faste déployé dans ses fonctions d'édile, Camille Desmoulins s'exprimait ainsi :
« Pourquoi devant sa voiture ces gardes a cheval, et derrière, ces laquais h livrée, profanateurs de la cocarde nationale, et, aux couleurs de la liberté sur leurs chapeaux, alliant, sur toutes les coutures de leur habit, les couleurs honteuses de la servitude? Pourquoi encore ce traitement de cent dix mille livres que s'est applicpié le maire de la capitale? Je lui sais gré de la noble fierté avec lacpielle il a demandé au ministre l'hôtel de la police*. Mais pounpioi les murs de cet hôtel ne s'aperçoivent-ils pas qu'ils ont change; de maître? Pourquoi le même faste de meul)les et la même sonq)tuosité de table ? Laissez, monsieur Bailly, laissez au satrape Pharnabaze ces riches tapis ; Agésilas s'assied par terre, et la, dicte des lois au grand roi de Perse. Laissez cette pompe extérieure aux rois et aux pontifes : la superstition du trône et de l'autel a besoin de processions, d'un maître des cérémonies, de la magie des décorations et du spectacle pour en imposer a la plèbe. Rappelez-vous ce jour du 2ô juin, qui doit être si cher a votre souvenir, lorsqu'après la séance royale, vous sortiez, sur les quatre heures, dans votre litière, seul, sans gardes, sans laquais, et traversiez, au milieu des acclamations, la foule des patriotes qui s'écriaient : Vive M. Bailhj, président du congrès ! Ces princes, qui, quelques heures auparavant, avaient déployé tout le faste asiatique, dans leurs voitures a huit chevaux, au milieu des valets de pied, des pages et une armée de gardes du corps", qu'ils étaient petits en comparaison de vous, enviromié alors de l'opinion
i Ce Boucher, qu'il ne faut pas confondre avec Boucher d'Argis, fameux rapporteur de l'affaire des 5 et 6 octobre, était alors le substitut du maire. Camille Marnait Bailly de s'amuser, suivant ses expressions pittoresques, à chevaucher sur une monture qui lui avait fait faire une multitude de chutes-, et qui avait même failli, en dernier lieu, lui faire rompre le cou. « Thémistode, parlant de son fils, ajoutait Camille, disait : (I gouverne sa mère, sa mère me gouverne; je gouverne Athènes, et Athènes gouverne la (irèce. Il parait que le nommé Boucher s'était llatté de commander de même à la France : Je mènerai M. Bailly par le nez; M. Bailly gouvernera la capitale, la capitale gouvernera les provinces, et moi, Boucher, ci-devant porte-sacs de M. Rliimbert, avocat de ses causes de rebut, je me trouverai tout à coup milord protecteur des (|uatrc-vingls départements. Saute, marquis! »
2 A cette époque, l'hôtel de la police du quai des Orfèvres devint l'hôtel de la mairie; la municipalité et le conseil général des districts se tenaient à l'hôtel de ville. \'i\ peu plus tard, Pétion transporta la mairie à l'hôtel des Capucines, sur le boulevard de ce nom. Mais l'hôtel de ville a toujours été le quartier général de la commune de Paris.
publique ! Je suis encore au nombre de ceux qui vous chéris^nt : je sais le respect que je dois à votre place, et les ménagements que méritent et vos talents et vos services : mais c'est parce que vous êtes revêtu de cette grande place, que je ne souffrirai point que vous l'avilissiez...
« Nous n'avons point pris les armes, nous n'avons pas bravé la mort pour que M. Bailly et quelques autres substituent a un faste révoltant dans les descendants de Vitikind, le faste et le despotisme mille fois plus cboquant et plus intolérable d'un homme nouveau...»
Camille terminait sa semonce à Bailly, en disant qu'il ne voulait pas réduire le maire de Paris a vivre du brouet noir, comme Agésilas, mais qu'il lui recommandait plus de simplicité.
Tout en querellant souvent Bailly et Lafayette, on voyait néanmoins que le rédacteur des Révolutions de Finance et de Brahant conservait encore de l'estime et de l'affection pour les amis. Mais c'était bien autre chose lorsqu'il s'attaquait aux noirs et aux gris de l'assemblée, ainsi qu'aux autres aristocrates oppos(*s h la Révolution.
Nous voyons d'abord Camille écrire à Mounier une longue lettre, moitié historique, moitié bouffonne, pour lui reprocher sa conduite aristocratique dans l'Assemblée constituante, qu'il venait de déserter, toujours poursuivi , disait-il , par le fantôme de la redoutable lanterne. Camille en voulait aussi a Mounier, qui l'avait traité avec dédain dans une brochure qu'il venait de publier, intitulée : Exposé de ma conduite.
a Avec quelle différence, lui écrivait Camille en le plaisantant sur sa fuite dans les montagnes du Dauphiné; avec quelle différence vous étiez venu ici au mois de mai ! Nous vous avions reçu comme l'aigle d'une province qui avait dans son sein Servan ; qui avait, la première, appelé les Français a la liberté. Alors l'espérance élevait devant vous ses nuages dorés : vous ameniez à Versailles madame Mounier et le petit Mounier, pour être témoins de vos triomphes : vous ne rêviez que présidence, chambre haute, pairie, sénat, doge, veto, hermine; vous alliez descendre chez Monsieur, frère du roi, qui, sur votre renommée, vous faisait l'honneur de vous offrir un appartement à l'hôtel de ses chevaux. Depuis l'CEil-de-Bœuf jusqu'au port Saint-Nicolas, le nom de M. Mounier volait de bouche en bouche. — «C'est ce grand homme, disait-on, qui, le premier, « a fait accoucher la constitution a l'Assemblée provinciale de
iiJi <JAMILLE UESMOULINS.
M Hômaiis ; c'est lui qui sera le restaurateur de la Frauce. » — u Ah ! mou pauvre Mounier, comme vous voilà déchu aujourd'hui!... C'est l'orgueil, mou ami, qui vous a précipité comme les mauvais anges. Vous étiez venu à Versailles avec la constitution dans votre poche, et dans votre tète la conviction que vous étiez notre Lycurgue. Quand vous avez vu votre constitution d'outre-mer opprimée par les silllets de toute la philosojdne et du sens commun, comme cette Fulvie qui Ht fiaître une elfroyable guerre civile parce qu'Octave ne voulait point de ses faveurs, vous avez dit : Sonnez, trompettes ' ! . . .
« Ne vous y trompez pas, ajoutait Camille, brodant toujours sur le veto et sur les institutions aristocrati(|ues (jue Mounier avait voulu donner a la France; le problème des grandes républiques est résolu. Le bon sens du manœuvre et du journalier m'étonne tous les jours de plus en plus ; le faubourg Saint-Antoine croit en sagesse ; nous marchons a grands pas vers la République. Déjà les démocrates sont les plus nombreux ; mais ils aiment trop leur patrie pour la livrer aux horreurs d'une guerre civile... Attendez quelques années, alors nous compterons les voix, et la raison triomphera sans effusion de samj. » C'est ainsi que Camille Desmoulins prophétisait dès la fin de 1789.
A la suite de cette lettre, Camille ajoutait le post-scriptum suivant : « M. Mounier a envoyé à l'Assemblée nationale sa démission de représentant; elle a été reçue aux acclamations. »
Voilà Mounier tué sous les coups du rédacteur des Révolutions de France et de Brahant . il faut maintenant à Camille d'autres combats ; car sa vie de journaliste n'est qu'une lutte de tous les jours .
Aussi le verrons-nous s'attaquer à la fois à Laharpe, à Panckouke, au Mercure de France, aux Actes des Apôtres, à Mallet du Pan, au club des Augustins, à Bergasse, à Fontanes ^ et à son journal le Modérateur, aux prêtres, aux nobles, aux aristocrates, à la reine Marie- Antoinette, au général Dalton, à l'abbé Maury, et jusqu'à l'exécuteui' de la justice Sanson. Il ne se passe pas de jour que Camille ne soit
1 « Vous avez mis trup (raigreur, aurait dit Mirabeau à Camille en sortant d'une entrevue qui avait eu lieu, à Versailles, avec' le partisan du veto absolu; Mounier n'est pas un homme vendu à beaux deniers comptants, comme vous le croyez. Mounier n'est pas riche; il est descendu aux écuries de Monsieur; il est venu aux étals généraux avec sa femme et ses enfants, et, reiiir aux états généraux avec nne femme, el des cnfanls, qu'est-ce autre chose que de donner deux atmefi pour vous soulever?... »
i Camille n'appelait jamais ce journaliste (pie Fonl-âiii'.
CAMILLE UESMOULINS. -27
obligé (le rompre des lances en faveur de la dame de ses ])ensées, la Liberté, contre ceux qui la calomnient, ou qui la trahissent.
Nous le voyons d'abord contester a Marie-Antoinette le titre d(î reine des Français, que lui donnaient encore les courtisans de toutes les nuances.
«Depuis que l'Assemblée nationale l'a décrété, j'ai reconnu, comme les autres, Louis XVI pour roi des Français ; en conséquence, j'ôte mon chapeau quand il passe, et, si je suis de garde, je présente les armes. Mais vous m'avouerez, mes chers concitoyens, que pour des philosophes, pour des amis de la Uberté et de l'égalité des conditions, c'est bien assez d'une majesté. Je n'ignore pas que nos pères ont dit : La reine Catherine de Médicis, la reine Isabelle de Bavière, et, dans des temps plus reculés, la reine Bruneliaut, la reine Frédégonde, sans croire contrevenir a la loi salique. Je sais que ce mot est purement de style, et comme ce protocole : votre serviteur. Mais c'est avec des mots qu'on gouverne les hommes... Laissons autour de la femme du roi cette foule qui vit d'abjection et de servitude, et qui se partage en trois classes, les uns sur des tabourets, les autres sur des pliants, le reste debout, graduer ainsi leur bassesse, et l'appeler leur reine. Pour nous, non habemus regem nisi Cœsarem. »
Voici maintenant en quels termes le rédacteur des Révolutions de France et de Brabant parlait des rédacteurs du Mercure de France, et de son propriétaire Panckouke :
« M. Panckouke a craint que si chacun des nouveaux journalistes arrachait aux talons de son Mercure une plume de ses ailes, le pauvre Mercure, qui déclinait déjà sensiblement, ne fît une lourde chute...
« M. Panckouke s'est fait un point d'honneur de soutenir son journal au milieu des grands débris qui le menaçaient d'une ruine commune, et il vient de conclure une triple alliance entre MM. Marmontel, de Laharpe et Champfort. En lisant la publication de cette ligue formidable, j'avais tremblé pour mon journal, et j'aurais bien voulu regagner le port avec ma frêle barque. Comment tenir la mer contre ces gros vaisseaux qui allaient croiser au mois de janvier? Je respire et je reprends courage depuis que j'ai vu la première expédition de M. de Laharpe... »
— « Ce M. Panckouke, ajoutait plus loin Camille, est véritablement le dieu Janus des journalistes : cpiand il tient son i)a|)ier in-
•28 Cx\MlLLE DESMUliLlNS.
octavô, son Mercure, c'est le visage de l'abbé Sabalier, sic ociilos, sic ille mamis, sic ora ferebat; mais quand il a pris son papier in-folio, la Gazette nationale, c'est le patriote le plus cliaud, c'est un brave à trois poils qui veut voler au secours des Brabançons, et l'aristocratie n'a pas de fïéau plus redoutable. »
— a II n'était connu que comme un homme sans principes, disait encore Camille en parlant du princi|)al rédacteur du Mercure, Mallet du Pan, qu'il appelait MaUet-Pandu; mais depuis que, tous les huit jours, pour monter sur l'arbre de Cracovieet, pendant une heure, ennuyer la multitude des oisifs de promotions, de cérémonies, de galas, et de toutes les fadaises des cours, il reçoit 12,000 livres du sieur Panckouke, il est devenu aristocrate permanent, et aussi incurable que Maurv . Il regimbe contre la constitution, et s'acharne contre ceux qui font avorter les complots. N'a-t-il pas une fois comparé les réclamations des philosophes et des patriotes aux cris de l'hyène, qui, disait-il, imitant la voix humaine» attire les passants pour les dévorer! Heureusement que cette hyène n'a dévoré que les catins, les calotins, les publicains, les robins, mangeurs de gens, sur qui il était bien permis d'user de représailles... Si le bourreau trouve mauvais qu'on louche à son honneur ', pouvons-nous souffrir qu'un étranger attente ainsi à la gloire du nom français?...
« On peut pardonner à Foucault, îi Virieu, à Redon, à Dufraisse- Duché, à tant de prélats a génie étroit et a gros ventre, de décrier la Révolution, ajoutait Camille; ceux dont la raison n'est que l'instinct d'une brute, et qui ne jugent que par les sens, ne peuvent parler autrement d'une révolution qui va les empêcher de satisfaire leurs appétits gloutons : il est possible qu'ils soient de bonne foi. Mais les aristocrates vraiment haïssables, ce sont ceux qui, ayant quelque teinture des lettres humaines, ne sont pas assez sots pour que leurs amis puissent user de cette excuse. Voila d'où vient ma haine ardente contre Maury, d'Éprémesnil, Cazalès, Mounier, Lally, Malouet et le susdit Mallet du Pan, qui, n'ayant pas l'avantage, comme le torrent de leurs confrères, d'être de ces Juifs grossiers et charnels, de ces épais Béotiens, se trouvent manifestement constitués en mauvaise foi ; et la fourberie et la mauvaise foi sont le plus grand de tous les crimes. »
1 Allusion à une nfCaivc ([ue les aiislociales venaienl de lui susciter aver ri'xécutcur criminel de l'aris, alïaire dont nous allons parler.
CAMILLI^ DESxMOULlNS. 29
La publication du Journal eu Vaudevilles et des Actes des Apôtres fournit aussi à Camille l'occasion d'exercer sa verve satirique.
« Les beaux esprits de la faction verte, dit-il, viennent de publier le prospectus d'un journal lyrique où ils se proposent de mettre les décrets en vaudevilles et en ponts-neufs, pour tourner l'auguste assemblée en ridicule. Malgré la prodigieuse gaieté de ces aristocrates chantants, je doute qu'ils réussissent a faire rire, sur le décret des pensions, les aristocrates pleurants. On assure, ajoutait-il, que ce journal est le recueil facétieux des couplets que chantait naguère la table ronde des aristocrates a ses petits soupers chez le bourreau de Paris K Soit rancune contre la lanterne et contre M. Guillotin, soit que la visite de tant de beau monde lui eût tourné la tête, M. Sanson régalait le cercle de son mieux. Depuis qu'il leur a fermé sa porte, j'ignore en quelle maison MM. de Rhulières et Rivarol se seront sauvés avec leurs guitares et leurs vaudevilles ; mais, je le répète, il ne sera pas aisé à ces joyeux troubadours de mettre en musique le décret sur les pensions ; je ne vois guère que le Stabat de Pergolèse où ils puissent trouver un air qui aille aux paroles. »
— « Depuis que M. Chénier a attaché la cocarde nationale à Melpomène, et M. Pleins a Thalie, disait plus loin Camille, les aristocrates, craignant de voir le Parnasse entier devenir patriote et républicain, ont fait les derniers efforts pour mettre au moins une des Muses de leur côté. La plus facile a corrompre était celle qui aime tant le vin de Champagne, et qui ne brille guère que dans les soupers, où, après les applaudissements donnés au cuisinier, elle vient avec son luth en recueillir à son tour. Elle devait en vouloir beaucoup à l'Assemblée nationale. Depuis l'ouverture du congrès, nous n'étions plus ce peuple chantant et frivole d'autrefois : on supprimait les grosses pensions accordées au violon, a la llûte, au fausset et au ténor. Dans le vaudeville de Figaro, à ce vers :
Tout finit par des chansons, vers qui avait constitué les chansonniers juges en dernier ressort
1 « Un district avait fait des perquisitions ciiez le bourreau, dit Camille pour colorer son assertion : on y avait saisi des presses ; il en avait été dressé procès-verbal. Le bruit était général qu'il y avait des attroupements d'aristocrates dans la rue Neuve-Saint-Jeaii ; que c'était des presses de chez le bourreau qu'était sorti : Ouvrez les- yeux, et une foule d'autres écrits aussi violemment contre-révolutionnaires; maints journaux l'avaient publié, sans être démentis. En voilà plus qu'il n'est liesoiii liour m'absoudre d'avoir mené des aristocrates sou|ier cliez le bourreau. »
5u CAMILLE DESMOULJNS.
et la première cour souveraine de l'empire, le parterre veuail de substituer :
Tt)Ut finit par des canons ;
et la grosse artillerie de Tremeswar allait l'emporter sur M. Piis ; ce (|ui désolait les faiseurs d'opéra-comiques. Il n'aurait pas moins fallu <[ue le cousin Jérôme Vadé |»our opérer une contre-révolution ; mais il était mort, comme Catherine Vadé l'avait appris à tout l'univers. Heureusement MM. Rhulières, Rivarol, Peltier et Cha... ' vivent encore, et l'aristocratie s'est flattée de trouver en eux la monnaie de ce grand homme, si elle pouvait accorder le quatuor. L'aristocratie avait encore fait fond sur Mirabeau cadet, croyant qu'il ne fallait, comme a Anacréon, que lui mettre la bouteille à la main pour en tirer des vers. Celui-ci a pris la bouteille, et bientôt la raison s'en est allée; mais l'esprit n'est jamais venu, et notre orchestre l'a renvoyé au club des Augustins *.
« Le cadre que ces messieurs ont choisi, ajoutait encore le rédacteur des Révohitions de France et de Ihabant, est des plus heureux ; il est seulement fâcheux qu'il soit rempli par de mauvais citoyens qui s'efforcent de jeter du ridicule sur nos législateurs, et de souiller des noms chers a la patrie. Mais on n'a jamais exigé que des marchands de chansons eussent des principes et des sentiments d'honneur. . . »
Quant a M. Bergasse, l'un des protestants contre la constitution, Camille le considérait aussi comme ayant déserté son poste de représentant de la nation; mais il attribuait sa conduite h l'effet de la maladie que Bergasse avait lui-môme invoquée pour autoriser son absence.
1 Camille Desmouliiis moi souvent au nombre des rédacteurs de ces facétieux recueils contre-révolutionnaires un M. Séguier, magistrat. Serait-ce du respectable M. Séguier pérc, aujourd'hui viceprésident de la pairie, qu'il s'agirait ici? Le genre d'esprit de ce grave magistrat nous ferait croire qu'il y a identité.
2 C'était le club dit des Modérateurs ou des Amis de la Paix, que la faction des Malouet,des Maury, des d'Éprémesnil, etc., venait d'ouvrir dans l'église des Augustins. Voici les paroles que Camille met dans la bouche de Walouet, h propos de cette création :
« Le club de la rue Saint-Honoré me donne des frayeurs horribles :
Borne n'est plus dans Kome, elle est mux Jacohin$,
Élevons autel contre autel, et formons une ligue aux Augustins. Mais l'essentiel est de nous défaire de ce nom iV aristocrates qui nous poursuit. Maudit soit l'inventeur de ce mot aristocrate! il nous a fait plus (le mal que les gardes françaises et la lanterne. Prenons le nom de .Modérés, de Modérateurs, d'Amis de la Paix; on est Mir d<' séduire toujours la plupart des liomine^ avec le terme moyen .. >
« Je croyais avec le public, disait a ce sujet l'auteur des Révolutions de France et de Brabant, que la maladie de M. Bergasse était une hydropisie; mais les auteurs de la Chronique de Paris viennent <le me détromper par cette note : — « Plusieurs personnes ont sou- « vent refusé de croire que l'histoire de Nina fût véritable. M. Ber- « gasse, qui n'a vu qu'avec une très-grande peine l'Assemblée na- « tionale se transporter a Paris, en a été tellement affecté, que, (c raisonnable sur tout le reste, son esprit s'est affaibli sur ce seul « point. Il est demeuré a Versailles, et, chaque jour, il se rend à « l'ancienne salle, à l'hôtel des Menus : il demande si ses collègues « sont arrivés, quel est l'ordre du jour; s'il ne doit pas être ques- « tion d'une chambre haute, d'un sénat a vie. 11 attend ordinal re- « ment une heure; au bout de ce temps, se voyant seul, il s'écrie : « Ils ne sont pas venus aujourd'hui, ils viendront peut-être demain. « Puis il s'en retourne. »
— a Aujourd'hui, nouveau Narcisse, ajoutait plus loin Camille, Bergasse n'aime plus que lui seul. Ce n'est point, comme ce berger, au fond d'une fontaine, en contemplant son image dans le miroir des eaux, qu'il entre en passion. Dans sa chaise a bras, a l'ombre d'un acacia, il lit sans cesse ses projets de lois ; il admire son génie, il s'idolâtre lui-même, et tombe dans de longues extases... Il demande tantôt si on n'est point venu des colonnes d'Hercule pour voir le divin Bergasse, comme pour voir Tite-Live ; si le congrès de Belgique ne lui a pas envoyé une ambassade pour lui demander des lois, comme la Pologne a J.-J. Bousseau et l'Amérique a JVlably...w
— « Quoique tu sois un méchant, un ennemi de la nation, un traître à la patrie, concluait Camille, la Miséricorde est assise dans le parquet du procureur général de la lanterne à côté de la Justice : elle me présente ta marotte, tes grelots, et je me sens fléchir... »
C'est ainsi que Camille ne cessait de se moquer du publiciste aristocratique dont les Actes des Apôtres publiaient souvent les projets de constitution. Il ne lui laissait pas un jour de répit.
11 faut voir le rédacteur des Révolutions de France et de Brabant aux prises avec celui qu'il appelait J... F Maury.
c( J'avais entrepris sa guérison, disait Camille en parlant du député de Péronne ; mais je vois bien que c'est un homme incurable : il a le courage de la honte, comme il le disait lui-même l'autre jour ; c'est-a-dire, pour les personnes qui n'entendent pas ce jargon académi(pie, le courage de ceux qui avalent la honte comme l'eau.
Notre homme aux huit cents fermes * a fait tant des siennes à la séance du 12 janvier, que tous les pères conscrits de la gauche ont crié : Toile! à bas de la tribune ! qu'on le chasse! Ce mot, prononcé pour la première fois dans l'auguste assemblée, oblige de reprendre les choses de plus haut.
« Mes abonnés me demandent ce qui avait jeté J... F Maury
si fort hors des gonds, et par quels méfaits il s'était attiré celte clameur de haro. ):.
Ici Camille expliquait ce qui se passait aux Jacobins lorsqu'on y arrêtait la liste des membres des conunissions ou de ceux des députés proposés comme candidats au fauteuil de la présidence ; et il ajoutait :
« Qu'on se figure la consternation des augustins, la colère de Malouet, qui voit que tout espoir d'arriver a ce fauteuil lui est fermé; les convulsions de J... F Maury!... — 0 J... F Maury!
s'est-il dit à lui-même, va maintenant le consumer a faire des motions ou incendiaires ou anlipopulaires; sois l'âme damnée des aristocrates; crache le sang dans la tribune; mens conmie un laquais; fais un rapport infidèle et envenimé de l'affaire de Marseille; nargue les soulïlets et les huées : paroles perdues! infamie perdue! La tribune n'est plus tenable. Les jacobins sont les maîtres!...
« Ces désolantes réllexions, poursuivait Camille, avaient jeté notre cher abbé dans la mélancolie et le découragement, quand, tiré tout a coup de sa léthargie par je ne sais quelle motion de Cazalès, il court a la tribune au secours de son compagnon d'armes. D'abord il se plaint que tout se décide aux Jacobins, que le côté droit de l'Assemble nationale est frappé de paralysie. Bientôt, passant du ton plaintif des doléances aux emportements, a ces mots honnêtes, il en ajoute d'autres qui ne le sont pas : il se retourne vers la gauche ; il apostrophe ces hommes, dit-il, à qui la nature a refusé toute espèce de courage, mais qu'elle a amplement dédommagés en leur donnant le courage de la honte. Désignant les jacobins de l'assemblée, que sa société appelle les enragés, il s'écrie qu'il est entouré des hurlements de la rage. Aussitôt tous les jacobins de crier : Haro ! a bas ! qu'on le chasse - !
i«Convenons, disait ailleurs Camille, que si l'on avait ôté à J...F Maury une seule de ses feniies
chaque fois qu'il a dit une sottise dans la tribune, et qu'il s'y est rendu criminel de Irèe-nation, la conliscalion serait aujourd'hui totale. »
2 L'abbé Maury avait poussé l'irrévérence jusqu'à lever la jambe au milieu de l'assemblée, et faire le geste expressif par lequel on veut faire sentir sa suiiériorité. « On a cru un montent, dit à ce sujet
CAMILLK DESMOULINS. 35
a La consternation était extrême au camp des aristocrates, qui,
s'avouant que J... F avait été emporté trop loin, n'étaient pas
sans inquiétude. Déjà M. de Foucault avait eu en vain recours à sa motion favorite, sa chère question préalable. iMais M. de Mirabeau
l'aîné, à qui il est difficile de se défendre, pour J... F Maury, de
cette espèce d'intérêt que le tribun Milon sentait pour le tribun Clodius : Qukl enïm erat, qiiod odisset Clodium Milo, segetem uc materiam suœ yloriœ? ne pouvant pas haïr un adversaire dont la mauvaise cause, l'entêtement, l'infériorité, l'incorrigibilité et l'audace lui préparent tous les jours de nouveaux triomphes, aurait trop perdu a le voir chasser de la tribune. .. Mirabeau a Uni par proposer
que la censure de l'abbé J . . . F fût insérée au procès-verbal, avec
note sur le registre...
ce liC lendemain, ajoutait encore Camille pour compléter la relation de cette séance, il y eut de nouveaux débats. Déjà J... F
Maury avait bu toute honte, et, à l'ouverture de la salle, il s'était cramponné a la tribune, les papiers de Marseille a la main, prêt a faire son rapport. Mais les jacobins (les jacobins de l'Assemblée nationale, s'entend ici), tout d'une voix, demandent qu'avant tout sa censure lui soit lue par le président. Aussitôt, insurrection de tous les augustins, qui ne veulent point qu'il désempare de la tribune. Ils s'écrient que le décret suffit à la correction, qu'il a subi sa peine la veille. L'aile gauche soutient qu'il faut une proclamation, qu'il doit descendre h la barre; la, d'un air contrit, et a genoux, entendre son arrêt, et recevoir du président l'absolution et une imposition des mains autre que celle qu'il avait tant souhaitée*. Le tumulte et la fermentation augmentaient; on eût dit que les deux armées allaient en venir aux mains. Malgré la prodigieuse supériorité des patriotes, deux cents nobles ou calotins environ faisaient une contenance de Spartiates et digne d'une meilleure cause. On allait se battre autour
de J... F Maury pour se l'arracher, comme autour du corps
d'Hector ou de Patrocle. Enfin J... F...... voyant que sa querelle
allait allumer entre les dieux une espèce de guerre sacrée ; craignant le sort de Gracchus, assommé d'un coup de banc par Scipion, dans une effervescence des pères conscrits, et dans des circonstances semblables, fait quelques pas vers la barre; et, pendant que les
Camille, que, comme les chiens, il allait expulser le superflu du Champagne : il n'a voulu que délier honnêtement l'asscmhlée. »
I Allusion aux pvélPiilions que Maurv avait affichées, avant la Révolution, de devenir évêque, etc.
siens le repoussent d'un côté, que les patriotes le tirent de l'autre |)Our lui faire fléchir le genou, Target, qui Tobserve des yeux du
haut de son fauteuil, prend son lemps. et au moment où .1... F
plie le jarret, il lui lit la fatale sentence. Maury lève en vain une tête rebelle, la lecture est déjà achevée; et, comme un taureau frappé par le sacrificateur d'une main mal assurée s'échappe de l'autel, furieux et avec un mugissement horrible, le prince des démons s'enfuit a la tribune, où il va exhaler sa rage contre les patriotes de Marseille. »
C'était ainsi que le rédacteur des Révolutions de France et de Brahant rendait compte au public des séances les plus graves, les plus agitées de l'Assemblée nationale : elles lui servaient toujours de cadre pour j faire ligurer, au premier plan, et tour h tour, ses ennemis, comme ses amis. Aucune des grandes questions politiques ou sociales qui furent agitées dans ce congrès ne put jamais lui fournir la matière d'un article complètement sérieux. Et cq)endant, il passait hebdomadairement en revue les actes de l'Assemblée nationale. Mais cette revue n'était jamais qu'une analyse, moitié sérieuse, moitié burlesque, des travaux des députés et des querelles des partis : il y entremêlait toujours une foule de citations de l'Évangile, de la sainte Écriture, des auteurs classiques, etc. Tantôt il prônait, il exaltait le patriotisme, les talents des meujbres populaires, tels que les Lameth, Barnave, Pétion, Robespierre, Buzot, Grégoire, Fauchet, Talleyrand, etc. ; tantôt il tombait a bras raccourcis sur les chefs des aristocrates, qu'il appelait les noirs. Aujourd'hui il entrait en colère contre Mirabeau cadet, Cazalès, d' Ambly, Meunier, Bergasse, etc; le lendemain il essayait de prendre corps a corps le géant du côté droit, celui qu'il ne nommait jamais sans faire précéder son nom des initiales de ses prénoms, J... F Maury.
Il faut Ure surtout le numéro de Camille Desmoulins dans lequel il résume, à sa manière, les séances où furent supprimés les ordres monastiques et religieux ; ce numéro est un modèle du genre qu'il avait adopté.
u II n'y a pas longtemps, dit-il, ce fut une grande affaire que l'extinction des jésuites; et quand on eut rendu ces pères aux boimes mœurs et au beau sexe, bien des gens n'en pouvaient encore croire leurs yeux. )> (Ici, Camille faisait connaître tout ce qu'il avait fallu de force, de ruse et de persévérance, pour réduire les révérends pères
CAMILLE DESiMOULlîNS. 55
Girard, Malagrida, Letellier, La Chaise, Patouillet, Nonotte, elc.) « Aujourd'hui, poursuivait-il, ce n'est pas seulement une légion, mais toute l'armée monacale qui est licenciée : les barbus et les rasés, les frisés et les tondus, les blancs, les gris et les noirs, les capuchons ronds et ceux en pointe, les grandes et les petites manches, les scapulaires et les chapelets, les escarpins, les sandales et les va-nu-pieds ; tous les régiments d'Eiie, de saint François, de saint Augustin, de sainte Thérèse, de sainte Glaire, de saint Bernard, de saint Bruno, de saint Benoît, de saint Pancrace, de sainte Golette, de sainte Cunégonde, de sainte Geneviève, de saint Norbert, de saint Chantai, de saint Vincent, ont subi la même réforme. On n'a pas mis en mouvement tout le corps diplomatique ; on n'a pas dépêché courrier sur courrier au roi de Prusse, a S. M. catholique, à S. M. fidèle, a S. M. très-sacrée; on n'a pas même demandé l'avis de S. M. très-chrétienne; on n'en a pas même touché un mot au saint-père ; il n'y a pas eu d'assemblée de chambres, pas même un réquisitoire de M" Antoine Séguier. Sans forme ni figure de procès, sans qu'il y eût accusation de régicide, ni de pédérastie, comme dans l'affaire des jésuites ; ni de magie et de crimes horribles, comme dans celle des templiers, M. Treilhard, au nom du comité ecclésiastique, fait, au congrès, lecture d'un rapport où on trouve un peu plus de sens commun et de civisme que dans ceux que messieurs les ministres faisaient ci-devant au conseil, au nom de leurs commis, en présence du roi ou de son fauteuil... Il expose que l'humilité et l'éloignement des choses terrestres, qui avaient élevé les cloîtres, y ont presque partout dégénéré en ces habitudes de paresse et d'oisiveté qui les rendent aujourd'hui onéreux et scandaleux... En vain M. l'évêque de ('lermont s'est-il écrié que son cahier (le cahier des calolins de son diocèse) est prohibitif; qu'il s'oppose h la suppression des moines ; en vain il crie à l'apostasie : on passe a l'examen de la première partie du projet, et M. (Chapelier pose la question en ces termes : Abolira-t-on les ordres religieux?
c( Les évêques de Nancy et de Clermont montent en chaire : ils débitent un ou deux points d'un sermon qu'ils avaient fait pour une prise de voile de quelque charmante novice... MM. de la Bochefoucault, Grégoire et Pétion, réfutent les préopinants... — On vous a dit, messieurs, s'écrie Pétion, que les religieux sont utiles h l'agriculture ; mais combien y a-t-il de siècles que leurs mains, consacrées à l'oisiveté, ne conduisent plus la charrue ! l/agriculture sera
r.a CAMILLE DESMOULINS.
perfectionnée, si les vastes domaines remis entre les mains d'un seul abbé, ou d'une seule maison religieuse, sont divisés par petites portions entre les mains d'un grand nombre de pères de famille qui travailleront pour leurs enfants... La nation pourrait-elle donner quelques regrets a ces distributions d'aliments faites devant la porte des couvents, et qui accoutument les peuples à se nourrir du vil pain de l'aumône ; charité respectable, mais dont l'elTet le plus commun est de multiplier les fainéants et les fripons dans cette classe intéressante du peuple à qui l'on fait plus de mal encore lorsqu'on l'avilit que lorsqu'on la fait gémir sous le poids des travaux? C'est pour d'autres hommes que des moines (jue vous allez féconder les camiiagnes : la liberté et le goût de la vie agricole ne vont pas l'un sans l'autre...» — Et Camille poursuivait ainsi :
« Quand M. le commandant général des lazaristes, (|ui lui succéda, aurait parlé trois heures, il n'eût jamais réfuté ce peu de mots. Il se défendit en homme qui combat pour conserver ses deux épaulettes à graines d'épinards, sa manse, son carrosse, son bâton de général ; qui allait tout perdre et redevenir calolin à portion congrue. On lui passa les extravagances et les injures qu'il a débitées. Son discours n'a prouvé autre chose, sinon que ce n'est pas l'ordre de Saint-Lazare qui aurait fait tleurir les lettres en France, puisque ce pauvre homme était leur phénix... »
a — Je jure, a ajouté M. Garai aîné, dont la chaleur croissait avec celle de son discours, .je jure que, méditant sur les institutions religieuses, je n'ai jamais pu concevoir qu'il fût plus permis à l'homme de se priver de la vie civile que de la vie naturelle ; je jure que je n'ai jamais pu concevoir que Dieu aimât à reprendre à l'homme les biens qu'il a laits à l'espèce humaine, et que ce fût un moyen de lui plaire que le sacrifice de la liberté qu'on a reçue de lui. Je jure... —
« A cette formule de serment, qui n'était que l'expression de la conviction d'un homme descendu au fond de son cœur, tout un côté de la salle a crié au blasphème, à l'impiété ; on n'y voyait que des bras en l'air, comme s'ils eussent voulu détourner la foudre du ciel qui allait tomber sur la tribune et sur l'orateur sacrilège. Au milieu de tous ces bras en l'air, on distinguait les mains pures et vénérables, les mains chastes de J... F Maury, des évêques de Cler-
mont et de Nancy, de Perpignan, de Foucault, de Juigné, d'Aymar, de liouville, de Folleville, de Malouet, de Dufresse, de Fumel ; par-
CAMILLE DKSMOULINS. 37
dessus loiit s'élevaient les bras de d'Éprémesnil : a la violence du geste et à la rapidité de la rotation, il avait l'air de magnétiser les awiiistins et de tourner la baguette '... »
11 nous est impossible de suivre plus longtemps le rédacteur des Révolutions de France et de Brabant dans ses narrations burlescohistoriques, ni dans ses digressions à perle de vue, mais qu'on lit avec le plus vif ])laisir. Tout son journal est écrit comme les écbautillons que nous venons de donner de son style et <le son si)irilnel bavardage, et les questions les plus graves y sont traitées sur le même ton.
Cependant Camille se mettait parl'oisen colère, et alors cbacune de ses pbrases em[»ortait le morceau.
Les aristocrates lui ayant suscité un procès avec le bourreau de Paris, et celui-ci l'ayant assigné a comparaître devant le tribunal de police de l'bôtel de ville pour un article de son journal, Camille, indigné, répondit à cet affront par un article de vingt pages, écrit avec sa verve satirique et mordante.
« Je ne puis pas empêcher un bourreau de me ciler en justice, s'écrie-t-il, après avoir reconnu que
Ce coup pai'l sùrenicnt d'une main janséniste ;
mais j'ai le noble orgueil qu'il n'est pas au pouvoir de !\l. Sanson, ni de ceux qui le font mouvoir, de me salir. Ma vie est aux méchants, mais mon honneur est h moi; on ne peut pas me le ravir...
« Forcé de descendre dans l'arène judiciaire avec un bourreau, je cherche a m'ennoblir à mes yeux. J'aime à me rappeler, 'et on ne me ravira pas du moins cet honneur, que c'est moi qui, au Pa lais-Royal, le dimanche 12 juillet, monté sur une table environnée de dix mille citoyens, et montrant un pistolet a ceux qui ne pouvaient m'entendre, appelai tout le monde aux armes: c'est moi qui proposai aux patriotes de prendre sur-le-champ des cocardes j)our pouvoir se reconnaître, éviter la Saint-Barthélémy dont ils étaient menacés cette nuit même, et se défendre contre les assassins enrégimentés. Le peuple m'ayant dit de choisir les couleurs, je criai : Le vert, couleur de l'espérance, ou le ruban de Cincinnatus, couleurs de la république ! Et comme on se fut décidé pour le vert,
- 1 lt'K|iR'mi'Siiil c'Uiil l'un dos diofs Av l;i swtc des illiiwiiiès. cl s'ofcupiiil bt'aïuoiiii ilc niiiiiiiétisiiic.
après avoir dit à tous les satellites de la police, mêlés parmi la foule, que je ne tomberais pas vivant entre leurs mains, je descendis et j'attachai h l'instant à mon chapeau le ruban vert. M. l'abbé Sabatticr dit que c'est avouer que j'ai mérité le dernier supplice. Je sais bien que le procès m'aurait été l'ait plutôt qu'a Bezenval; mais mon titre à la reconnaissance de mes concitoyens, c'est d'avoir bravé ce danger. »
Nous avons déjà vu Camille lutter contre les aristocrates Bergasse, Mallet du Pan, Maury, etc. ; s'il nous était permis de le suivre dans ses cond)ats hebdomadaires, nous le verrions guerroyer encore contre les Foucault, les Cazalès, les d'Éprémesnil, les Durozoy; contre Mirabeau jeune, qu'il appelait le \)Qli[ Ramponeau; contre la plupart des prélats, et surtout contre Viriou ; nous le verrions se rt\jouir d'entendre crier dans les rues : Grands débats entre l'abbé Maudit et le président Vicieuj:.
« Grâces au ciel, disait-il, Virieu n'a pas tenu longtemps le fauteuil de la présidence; il ne l'a point souillé assez |)our qu'un homme de bien ne puisse s'y asseoir encore : il suflira d'en secouer la poussière... »
Camille réserva aussi sa verve et son indignation pour le Livre rouge. On trouve dans son journal du commencement de la Révolution des pages très-piquantes sur les prodigalités de la cour et sur les pensions accordées a la faveur et aux services abjects.
Il poursuivait de sa haine ceux qu'il appelait les robins, auxquels il attribuait tous les mauvais choix faits dans les municipalités et les départements. « Avant de placer un robin dans les assemblées de département, disait-il, il faut le tourner au moins sept fois en tous sens ; il faut bien secouer sa robe, si l'aristocratie n'y est point cachée. A plus forte raison, faut-il fouiller scrupuleusement les candidats calotins. »
Les objets de sa vénération étaient alors Pétion, Robespierre, Grégoire, Buzot, Antoine, Rewbell, et quelques autres patriotes. Mirabeau et Lafayette, naguère ses idoles, commençaient a déchoir dans son opinion. Danton et Marat étaient, aux yeux de Camille, les deux têtes les mieux organisées pour achever la Révolution. Mais toute son affection était pour ses chers districts, et principalement pour celui des Cordeliers.
« Qui doute, s'écriait-il, que ce ne soient les assemblées de districts, malgré les reproches qu'on peut leur faire, qui ont opéré et
CAMILLE DESMOULLNS. 39
affermi la Uévolulion? Personne n'en doute moins que ceux qui en demandent le plus vivement la suppression. Il est bien étrange que certaines gens se soient mis dans la tête que le peuple de Paris ferait la sottise de renoncer h ses districts. Je vois les bons effets de notre district des Cordeliers, et je n'en vois pas les inconvénients. Après la première législature, quand la République de France* tournera sur ses pivots, et que les portes de l'enfer ne pourront prévaloir contre elle, alors il sera assez temps d'agiter cette question, si toutefois il y a lieu a délibérer; car j'avoue que je ne comprends pas ce que c'est qu'une république sans forum, sans place publique et sans le veto du peuple. Nous n'avons pas de place publique assez grande, mais nos districts y suppléent, et remplissent bien mieux l'objet de la tribune et du forum... »
Lorsque, par une combinaison toute contre-révolutionnaire, les impartiaux obtinrent un décret qui transformait les soixante districts en quarante-huit sections, Camille jeta les hauts cris, a Tous les républicains, dit-il, sont consternés de la suppression des soixante tribunes de nos districts; ils regardent ce décret d'aussi mauvais œil que celui du marc d'argent ; et véritablement, c'est le plus grand échec qu'ait reçu la démocratie...
« 0 mes chers cordeliers ! adieu donc a notre sonnette, a notre fauteuil, a notre tribune retentissante et pleine d'orateurs illustres. A la place, il n'y aura plus qu'une grande urne, qu'une cruche où les citoyens actifs, qui ne se sont jamais vus, viendront déposer leur scrutin... Quand le peuple ne peut plus s'assembler sur la place, il va sur le mont Aventin; quand on ne pend pas les traîtres, il les met a la lanterne... »
Il y avait a peine six mois que Camille Desmoulins s'était associé avec le libraire Garnéry pour la publication des Révolutions de France et de Brabant., lorsque la discorde se mit entre l'auteur et l'imprimeur, et ils se séparèrent.
Le libraire, croyant que la propriété littéraire de cette feuille périodique lui appartenait, voulut en poursuivre la propagation avec un autre auteur. Camille Desmoulins s'y opposa, et la continua luimême sans le secours d'aucun éditeur. Yoici comment il raconte cette aftaire :
a J'avais entrepris le journal des Révolutions de France et de Bra-
i C'était eu 1790 quo Camille donnait ce nom à la Franco constitutionnelle.
m CAMILLE DESMOULINS.
bant avec le sienr Garnéry ; je dis mon journal, quoique le libraire prétende que c'est le sien. Il me semble pourtant que cette paterjiité-la ne devrait pas être équivoque ; et si la loi a dit : Est bien père qui est mari, je puis dire à meilleur droit :.Ie suis bien père de mes vingt-six numéros précédents, |)uis(pie je les ai tirés de mon cerveau, ou, si l'on veut, de mon écriloire. Mais il y a longtemps que ce procès existe entre les libraires et nous, pauvres auteurs. Mon intention n'est point <le plaider ici... »
Puis, expliquant de nouveau quel avait été son but en mettant au jour une l'euille politique, il disait qu'il avait clierclié une république dilïérente de celles des anciens, et telle (pie les lumières du siècle et l'impulsion du moment devaient la présenter à l'Assemblée constituante.
« Puisque je désespère de vaincre des courants insurmontables, attacbé depuis six mois au banc des rameurs, peut-être ferais-je bien de regagner le rivage et de jeter une rame inutile. Je devrais laisser Garnéry continuer, au rabais, les Révolutions de France et de Brabant, sans tenter avec mon libraire la lutte inégale de Tournon avec Prudhomme. I\lais j'entends Robespierre api)eler mon découragement corruption, et s'écrier que je suis vendu comme les autres a la femme du roi et au parti ministériel. Il faut bien détromper mon clier Uobespierre; il (aut bien donner toutes les semaines des preuves de mon incorruptibilité; montrer que je suis aussi fier républicain que lui, et que, quand le nombre de patriotes, qui diminue prodigieusement tous les jours, se réduirait à un on deux citoyens, c'est moi qui voudrais rester le dernier des jacobins.
.c< Combien j'ai eu de la peine a ajouter foi aux bruits qui circulent contre le club de (juatre-vingt-neuf, contre le comité de constitution ! s'écriait Camille. Lorsque je suis si difficile en preuves de corruption, comment se fait-il que moi j'aie été accusé d'être journaliste vendu, et que j'aie vu Robespierre et Lametli parmi mes calomniateurs?... Ingrat Robespierre!... Il ne me reste plus qu'à m' envelopper la tète!... »
Néanmoins, Camille annonçait qu'il ne cesserait pas de fournir à ses souscripteurs la véritable suite des Révolutions de France et de Brabant, par Camille Desmoulins, ancien procureur (jénéral de la lanterne, démissionnaire. Et il continua en effet sa patriotique et curieuse publication, non sans se voir en butte a bien des vicissitudes.
Au commencement de la Révolution, Camille avait été le commensal, l'ami de Mirabeau : il n'avait cessé de l'appeler le grand, le saint Mirabeau. Mais, peu de mois après, les opinions émises par ce tribun sur le veto, ainsi que sur plusieurs autres questions importantes, firent croire à Camille que saint Mirabeau pouvait bien avoir été damné par l'or corrupteur de la liste civile. Longtemps il avait voulu douter de ce qu'il considérait comme un mallieur public. « Je l'avoue, disait-il, pour me persuader qu'un orateur que j'avais vu enflammé du saint amour de la liberté, que Mirabeau, par exemple, ait abandonné le poste populaire, il faudrait me le montrer pris sur le fait et les mains garnies ; il faudrait que j'eusse vu les larrons s'arranger dans la foire; il faudrait qu'on m'eût spécifié si c'était en assignats ou en espèces sonnantes. J'exigerais presque que l'on me produisît sa quittance... »
Bientôt Camille ne put plus douter que la pluie d'or de la liste civile n'eût fait de grands ravages, même au sein de l'Assemblée nationale.
Parlant ensuite de l'opinion émise par Mirabeau au sujet du droit de paix et de guerre, Camille supposa d'abord que le discours pro. nonce par son ancien patron n'était pas de lui : il assura même qu'en rentrant chez lui, Mirabeau avait fait une scène a son souffleur, M. P.... « Malheureux! aurait-il dit, tu n'avais donc pas lu ma Théorie de la royauté, cet ouvrage que j'ai pris la peine de commenter de Milton, et où j'ai montré, pour les principes diamétralement opposés, une admiration et un enthousiasme qui m'ont gagné alors la confiance de tous les jacobins? Aujourd'hui, lu m'as fait m'exlasier devant un roi, comme un imbécile, grands yeux ouverts, bouche béante, tandis qu'au mois de décembre, je faisais imprimer qu'un roi était le plus grand fléau des peuples. 11 n'y a pas une ligne, dans ma théorie d'alors, qui ne soit un démenti pour ma théorie de ce matin. Ah! du moins, J... F Maury et mon frère Tonneau n'ont jamais varié dans leurs principes !... »
On sait qu'à la suite de l'opinion émise par Mirabeau sur le droit de paix et de guerre, on cria dans les rues : La grande trahison du. comte de Mirabeau ; ce qui le mit en fureur.
Mais un mois après, Camille avait de nouveaux griefs contre l'ancien tribun. En parlant des périls que courait la chose publique, par l'elTet des conspirations incessantes tramées contre la liberté, il racontait une anecdote peu édifiante , dont le héros était le ci-
devant comte : a L'Autrichien, comte de Merey, disait-il, est l'âme du cabinet de Saint-Cloud '. Le château vient d'appeler à son secours i\r Riquetti l'ahié ; on l'a conjuré de fouiller dans son hissac s'il ne saurait pas quelque bon tour pour le 14 -, en lui promettant de le remplir d'or. M. Mirabeau est furieux d'être découvert : il avait si bien pris ses mesures 1 II avait renvoyé sa voilure de chez W d'Arragon. 11 était allé dans un liacre sapin, et le manteau sur le nez, aux Champs-Elysées ; là il avait trouvé son cher neveu, déguisé en postillon, qui l'avait caché dans une chaise<le poste, à six heures du matin, le 3 juillet, et l'avait mené h Saint-Cloud. Il y avait eu une très-mystérieuse conférence avec l'archevêque de Toulouse et la femme du pouvoir exécutif, depuis sept heures jusqu'à neuf heures. Alors le pouvoir exécutif lui-même s'était montré, et le colloque avait duré, en sa présence, une heure et demie. Qu'on juge combien Mirabeau fut stupéfait de voir, le lendemain, tous ces détails dans V Orateur du Peuple! »
A cette époque (juillet 1790), Camille Desmoulins avait pris pour ses idoles Robespierre, Harnave et les Lameth ; il ne laissait aucune occasion favorable d'exprimer les sentiments d'admiration dont il était pénétré pour ces premiers défenseurs du peuple et de la liberté. Après avoir analysé le discours de Barnave, en réponse aux sopliismes de Mirabeau sur le droit de guerre, Camille s'exprimait ainsi : c< Les galeries ont applaudi notre cher Barnave : elles aiment à voir le jeune Darès culbuter et rouler sur la poussière le vieux Eutelle. Elles applaudiront bien davantage à l'ordinaire prochain, où je vous conduirai en triomphe sous les fenêtres du pouvoir exécutif, et là, nous vous applaudirons avec tant de fureur, que Mirabeau pourra entendre nos battements de la rue de l'Échelle. »
Au milieu des défections qui aftligeaient alors les patriotes sincères, Camille, sur le compte de qui on avait fait courir quelques bruits défavorables, sut se maintenir pur; mais ce ne fut pas sans avoir eu à soutenir, et les assauts des amis du pouvoir, et leurs intimidations. Les confessions de Camille à cet égard sont d'une naïveté exemplaire.
Nous le voyons d'abord se plaindre des poursuites auxquelles il
i Le conseil de Saini-Cloiul ne tarda pas d'être appelé le comité autrichien, parce qu'il était dirigé ar Marie-Antoitietie et par l'ambassadeur d'Autriche.
•2 Les patriotes n'étaient pas tranquilles sur l'issue de la grande fédération du Champ de Mars : on disait que la cour avait rassemblé beaucoup d'aristocrates et de satellites A Paris.
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élait en biillo de la part du député Grillon, [)oui l'avoii- appelé cttoyen douteux. Grillon ne demandait pas moins qu'une rétractation ou cent mille livres de dommages-intérêts. Après avoir prouvé, par des fragments de Gicéron, combien la franchise et la rudesse de celui que les Romains avaient appelé le père de la pairie laissaient loin derrière elles la rage effrénée de calomnier que les aristocrates et les impartiaux reprochaient aux journalistes patriotes, le rédacteur des Révolutions de France et de Brabant s'exprimait ainsi :
« Je vois bien que, pour faire un journal libre et ne point craindre les assignations ni les juges corrompus, il faut renoncer à être citoyen actif, suivre le préce|)te de l'Evangile, donner ce (pion «, ne tenir à rien, et se retirer dans un grenier ou dans un tonneau insaisissables; et je suis bien déterminé à prendre ce parti plutôt que de trahir la vérité et ma conscience.
« Oui, je viens de le prendre ce parti ; je me suis débarrassé du peu que j'avais acquis par mes veilles, et d'un pécule que je puis bien appeler quasi castrense. A présent, viennent les huissiers quand ils voudront : j'échapperai à l'inquisition, comme le moucheron à la toile d'araignée, en passant au travers ; du moins, je pourrai démasquer les traîtres et les mauvais citoyens. Je bénis la tempête (jui m'a fait jeter à la mer les instruments de ma servitude ^ Maintenant, je me sens libre comme Bias. Je révélerai toute la corruption de l'Assemblée nationale; je dirai que ceux qui paraissent l'âme de ces délibérations sont corrompus. Je déclare et je jure qu'ils m'ont offert une place dans la municipalité: qu'ils m'ont dit avoiila j)arole de Bailly et de Lafayette. J'ai compris, [)ar leurs menaces, qu'ils disposaient de Talon et de son Ghâtelet, et, par leurs promesses, qu'ils disposaient des places de la municipalité et des grâces de la cour.
«Oui, citoyens, s'écriait Camille indigné, je vous dénonce que déjà vous êtes à l'encan ; on marchande le silence, ou l'appui de vos défenseurs. A la suite d'un repas où l'on avait affaibli ma raison en prodiguant les vins, et amolli mon courage en m'otîrant une image du bonheur qui n'est point sur la terre, et dont ils ne voyaient pas que le dédommagement ne peut être que dans la probité, le témoignage de la conscience et l'estime de soi-même ; après m'avon*
1 Camille, ainsi qu'il nous l'apiivcnd dans son 58*^ nunicro, s'élait arrangé de manière à n'être plus que le leiiUiiiier de son nouvel imprimeur, Cluilou; cl M. Gaillard jeune élait censé le directeur des Hévoliilions lie France et de liritl>an(.
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ainsi jM'éparé a lecevoir les impressions qu'on voulait nie Taire prendre, n'osant |)as me demander de professer d'antres principes, on m'a proposé une place de 1,000 écus, de 2,000 écus, etc. Pardon, chers concitoyens, si je ne me suis point levé avec horreur, et si je n'ai point dénoncé ces offres ; j'aurais trahi l'hospitalité, la sainteté de la tahle : ceux qui me faisaient ces oITres paraissaient céder h l'amitié... C'est que le découragement fait sur moi l'elîet de la corruption, et m'en a donné la langueur.
« Et comment ne serais-je pas abattu? je vois que nos maux sonl incalculahles, que l'égoïsme a gagné la majorité dans l'assemblée, qu'il n'y a rien de grand a attendre d'un peuple manœuvre ou sybarite.; je vois que la maladie du corps politique n'est pas seulement dans quelques membres qu'on pourrait guérir, c'est la masse du sang qui est corrompue; je vois que cette Assemblée nationale que j'idolâtrais, que je proposais avec orgueil pour modèle aux autres nations, ne craint rien tant que cette égalité des droits et ce nivellement de tous les citoyens dont elle nous avait bercés. Bientôt la liberté de la presse ne sera plus qu'un vain nom... »
Camille voulait à tout prix relever, aux yeux du public, la profession des lettres, et surtout celle de journaliste : aussi saisit-il avec empressement l'occasion que lui fournit son collègue Loustalot pour provoquer un pacte fédératif entre tous les écrivains politiques de la France. « Je ramasse le gant que vous me jetez, monsieur Loustalot, dit Camille à cette occasion, et je veux lutter avec vous de civisme. Il ne me reste plus de sacrifices après ceux que j'ai faits et que je n'ai pas tous révélés au public; mais je sacrifierai, s'il le faut, au bien public, jusqu'à ma réputation. Je répète ici le serment que vous avez fait : je ne craindrai ni les coups d'autorité, ni le couteau des lois ; je serai au-dessus des honneurs et de la misère. Je ne cesserai d'ahreuver l'esprit public de la vérité et des bons principes. La lâche désertion de quelques journalistes, la pusillanimité du plus grand nombre, ne m'ébranleront pas, et je vous suivrai jusqu'à la ciguë... »
Un jour que Camille s'était surpris a faire l'éloge des deux fils du duc d'Orléans pour l'empressement qu'ils avaient mis a se dépouiller de leurs titres, de leurs armoiries, et a supprimer la livrée de leurs maisons \ ce journaliste crut devoir profiter de l'occasion pour
1 Voici coiiinieiit Camille Uot-mouliiis raamtait ci'l oniiiressenieiit à se conloniier au Aécrel iiui
répondre aux reproches qui lui étaient faits de hanter les grands.
« Dans les pamphlets publiés par la cabale ennemie de M. le duc d'Orléans , dit-il , on m'a mis à table avec les ci-devant ducs de Chartres et de Montpensier. Le fait est ftmx; ceux qui me connaissent savent que ce n'est point avec les princes que j'aimerais à me trouver h table... Il m'est arrivé par distraction, ou plutôt parce que, dans une conversation animée et affectueuse de part et d'autre, je ne sais point garder un maintien froid et réservé ; il m'est arrivé de saisir la main de quelques-uns de ces nobles soi-disant patriotes, et j'ai senti une contraction de nerfs aristocratiques. Ah! faquin! reprends cette main à laquelle je faisais trop d'honneur! et toi, ouvrier respectable, qui as a peine achevé ta journée salariée que tu accours, à sept heures du soir, au Champ de Mars, offrir gratuitement à la patrie le reste du soleil et de tes forces, viens, mon ami, mon frère, que je baise ces mains durcies par le travail ; car ce sont les fortes mains du peuple qui feront triompher la cause de la liberté... »
Il résulte des coniidences que Camille fit, à cette époque, a ses abonnés, que, fatigué des persécutions auxquelles il était en butte, des condamnations prononcées contre lui', et surtout du dernier degré d'avilissement auquel Rome lui paraissait être tombée, il s'était résigné, comme Milon, à aller manger des poissons k Marseille. « Mais si je leur donne aujourd'hui la joie de me voir sortir de la lice, ce n'est point de ma part pusillanimité, ajoutait-il ; c'est parce qu'une nation qui porte en triomphe le cheval de M. Moittié ( Lafayette ) , une nation qui traîne en prison un citoyen pour avoir
abolissait les titres nobiliaires et supprimait les armoiries et les livrées : « A la première nouvelle du décret, et en recevant le Postillon par Calais, M. le ci-devant duc de Chartres (depuis, Louis- Philippe F'') appelle aussitôt sa maison : il fait lecture du décret, y donne sa sanction domestique; défend qu'on l'appelle monseigneur ou M. le duc; quitte sa livrée avec plus de plaisir que M. Bailly n'a pris la sienne; déshabille de la tète aux pieds cochers, laquais, coureurs, et leur fait prendre des vêtements plus convenables à des citoyens paulo posl actifs... »
— « Je rendrai justice i\ qui il appartient, malgré ma méliance des ci-devant nobles, ajoutait piu:< loin Camille; les plus grands sacrifices n'ont rien coûté à celte famille. M. de Chartres n'a pas crii descendre, mais s'élever en devenant simple citoyen ; et quand je l'ai vu, lui et ses frères, s'empressi'r de faire le serment civique et d'écrire leurs noms sur le rôle du district, je me suis dit : Nous voilà donc revenus aux beaux temps de la républi(iue romaine, et les princes briguent encore le titre de citoyens ! »
— « A cet exemple, ajoutait encore Camille, opposons le contraste du baron de Copet ; opposons le petit papa Necker, tenant à deux mains son écusson tout neuf, s'opiniàtrant à défendre son titre et ses armoiries eonire l'Assemblée nationale; et qu'on me dise si, sur aucune cheminée, il y a magi t de la Chine dont la tournure bouffonne soit |)lus risible iiue ce contraste ! »
1 Camille venait d'être condamné, par défaut, à 1,200 livres de dommages et intérêts pour avoir dit que Talon avait voulu le faire décréter d'accusation.
m CAMILLE DESMOULir^S.
(lit qiie M. Capet avait manqué à la majesté du peuple et a la sainteté du serment, ne mérite pas que Ton se dévoue pour elle : il ne faut pas qu'un liomain descende dans l'arène et s'expose aux Ijétes féroces pour amuser des esclaves...
« Je cède le champ du raisonnement à ceux h qui M. Moittié permet d'écrire. Du moins j'ai la satisfaction de pouvoir me rendre ce témoignage, que moi, auteur famélique, au dire de ces messieurs, j'ai pourtant refusé leur or et leurs places... »
Ainsi Camille semblait bien décidé a cesser d'écrire. Cette résolution de la part d'un jeune homme qui avait fait preuve de tant de courage pourrait étonner, si l'on ne rélléchissait qu'à cette époque il venait de contracter un mariage qui avait comblé ses vœux. Il faut lire sa correspondance intime ' |)our se faire une juste idée de son bonheur quand il eut enfin obtenu de M. Duplessis la main de sa fille, celte charmante Lucile, dont il parle avec tant d'exaltation. Sa jeune femme, lui ayant apporté 7 à 8,000 livres de rente, avait pu exiger, en retour, que Camille lui sacrihât ses fonctions de journaliste, alors si remplies de dangers. Camille put le promettre : mais on ne pouvait guère compter sur l'irrévocabilité des déterminations d'une tête aussi légère, aussi exaltée, aussi inconséquente que la sienne; les promesses faites à sa jeune moitié ne devaient être que le serment du joueur, ou, mieux encore, celui du marin : il jure qu'il n'afl'rontera plus les tempêtes, et se rembarque au premier calme favorable.
Tel se montra Camille. A peine avait-il jeté sa plume, et fait à sa nouvelle famille le sacrifice de ses ressentiments contre les aristocrates et les impartiaux, qu'une affaire assez grave pour lui vint se mettre au travers de son projet de se retirer dans sa tente.
Depuis quelque temps. Camille avait irrité contre lui les membres du club de quatre-vïnijt-neuf; il s'était fait un ennemi personnel de chacun de ces impartiaux. Malouet surtout se montrait acharné à poursuivre l'auteur des Révolutions de France et de Brabant, avec lequel il n'avait pu avoir ni paix ni trêve. Le numéro de ce journal
1 Cette coiTcspomlance a été imprimée plusieurs fois. En dernier lieu, M. Matton, avocat, et parent (le Camille, a, sous le titre A'Œuvres de Camille Desmoulins, publié un volume dans lequel se trouvent toutes les lettres que Camille reçut de divers personnages marquants de l'époque, ainsi que sa correspondance avec sçn père, sa femme et ses amis; lettres fort curieuses, et dont la plupart sont des documents précieux pour l'histoire de la Révolution. Nous devons regretter que M. Matton, qui a reproduit dans ce volume et la France libre et le Vieui' Cordelier, ait cru devoir ne pas y comprendre la Lanterne aux Parisiens, la licclamation pour M. de Sai».l-lluruguc, cl autres écrits de Camille, devenus très-rares.
où se trouve la curieuse relation de la fédération de 1790 ' fournit à Malouet l'occasion d'en dénoncer l'auteur.
En racontant cette affaire, Camille prétendait qiuî c'était lin coup monté par les meneurs du consistoire municipal et du club ministériel, conciliabules, disait-il, où ont assisté Riquetti l'aîné, Malouet, Brunville et les principaux amis du ministère.
Puis, reproduisant dans sa feuille, et de la manière la plus burlesque, cette séance dans laquelle les ennemis de la liberté de la presse, nous dit-il, ligués avec le commandant général, avaient fait d'une pierre deux coups, Camille nous apprend comme quoi, malgré les efforts de quelques patriotes, le cul-de-sac des noirs obtint contre Marat, auteur de la fameuse feuille : C'en est fait de MO»,s, et contre lui-même, pour son numéro sur la fédération, un décret qui ordonnait au Cbâtelet de poursuivre, comme criminels de lèse-nation, les auteurs, imprimeurs et colporteurs d'écrits excitant le peuple a l'insurrection contre les lois, h l'effusion du sang et au renversement de la constitution.
Camille comprenait que Marat avait été trop loin dans son numéro dénoncé ; il avait même eu à ce sujet avec le rédacteur de Wimi du Peuple une discussion assez vive, dans laquelle il l'avait appelé le dramatunje des journalistes, voulant faire égorger tous les acteurs et jusqu'au souffleur ^ Mais il trouvait inique que Malouet l'eût mis dans la même catégorie. Aussi protesta-t-il par une pétition qu'il adressa à l'assemblée, et dont elle eut à s'occuper le lendemain. Camille, qui espérait que les patriotes le défendraient, voulut assister à cette séance.
a Dubois de Crancé, dit-il, préparait à Malouet et aux noirs un grand rabat-joie. La dénonciation exclusive de Marat et de l'auteur des Révolutions de France et de Brahant était une iniquité manifeste : il fut aisé de prévoir qu'il se ferait de beaux coups de lance...
« M, Alquier venait d'achever la lecture de mon adresse ; vingt personnes demandent la parole. J'étais à la galerie, au-dessus du président, en face de Malouet, soubailant qu'on me fit descendre à la barre, et écoutant ce que notre homme allait répondre aux qua-
1 De toutes les relations de ce grand événement, il n'en est aucune aussi remplie de détails curieux et attachants iiue celle publiée par Camille Desnioulins, dans les numéros 30 et ak de son journal.
2 Nous avons déjà fait connaître, à l'article Marat, les expressions comiques employées par Camille dans sa querelle avec ce journaliste. On les trouvera à la liage 507 du l*^"" volume de ce livre.
tre points de ma pétition. — « Quelle fin m'a amené devant vous? dit-il ; une leuille sanguinaire se vendait : je l'ai lue et je l'ai dénoncée; j'ai aussi clénoncé un numéro de Camille Desmoulins : est-il innocent, il se justifiera ; s'il est coupable, je serai son accusateur, et de tous ceux qui prendront sa défense. Quil se justifie, s'il l'ose... » —
« J'étouffais de toutes ces réponses que je ne pouvais faire entendre et opposer à la déclamation de Malouel, poursuit Camille; mais a cet endroit, qui, à ma place, eût pu laisser passer sans répartie une provocation si impudente? La violence de ma situation était telle, que si j'avais été muet, je crois que j'aurais retrouvé en ce moment une langue comme le fils de Crésus à la prise de Sardes. Oui, je l'ose! m'écriai-je avec force, et incertain un moment si Malouet ne voulait pas se montrer un ennemi généreux et m'olTrir un combat égal. Je compris, aux clameurs forcenées du cul-de-sac, que son défi n'était qu'une figure de rhét(»rique, et un tour de l'orateur qui voulait voiler sa lâcheté des apparences du courage : Qu'on V arrête! cria tout à la fois le cul-de-sac; si les cris eussent rendu sa pensée, on aurait entendu : Qu'on l'égonje, qu'on le pende, quon le mette en pièces!-.. Une douzaine de gardes nationaux couraient déjà sus avec la vitesse du daim. Je m'étais flatté de paraître a la barre, et bien me prit d'avoir mis à cet effet ce que j'avais de limje plus honnête; les alguazils, qui couraient après l'auteur famélique, et qui cherchaient apparemment l'habit râpé de M. Hortensius ou de M. Claque dans la comédie, se rangèrent pour me laisser passer. Un de mes confrères, qui me vit, tempéra la vivacité des chasseurs, en leur représentant qu'il n'y avait point de décret. Avertis que je venais de passer au milieu d'eux, ils vinrent se jeter sur lui, prétendant qu'il était responsable de l'évasion qu'il avait favorisée, et il fallut un ordre du président pour qu'ils le relâchassent. Mon cher Robespierre ne m'abandonna pas en ce moment...
a Quand j'eus dit : Oui, je Vose, répétait plus loin Camille, il y en eut bien une cinquantaine qui, du fond du cul-de-sac, allongèrent vers moi deux bras enragés et armés de poings menaçants ; il ne leur manquait que des ailes aux talons pour s'élever a la tribune et m'y couper par petits morceaux comme Romulus... Pendant près d'une demi-heure, on n'eût pas entendu Dieu tonner. On sait que, ({uand la question préalable ne réussit pas aux noirs, leur dernière
ressource, la ratio ultima du cul-de-sac est un charivari infernal : c'est alors que les uns se servent de leur fausset, les autres de leur basse-contre, qui des pieds, qui des mains ; ce qui déshonorerait l'Assemblée nationale, si ce sabbat s'étendait au delà du quartier des noirs... »
Conime, ce jour-la, les patriotes voulaient prendre leur revanche, Biauzal, P.obespierre et l'étion demandèrent le rapport du décret rendu contre Camille Desmoulins. Dubois-Grancé, plus adroit, fil honte a la majorité, qui l'avait rendu, de sa partialité révoltante.
«Je suis surpris, dit-il, que M. Malouet, dont le patriotisme est connu, ne se soit attaché qu'à deux ouvrages. J'attendais, de son impartialité hien notoire, qu'il allait aussi dénoncer les Actes des Apôtres, la Gazette de Paris, la Protestation de quelques membres de cette assemblée, seul ouvrage qui ait fait couler le sang à Montauban, Nîmes. Je m'étonne aussi que le Châtelet ait gardé le silence (juand on a vendu la Passion de Louis XVI, le Veni creator, le prétendu Manifeste attribué à M. de Condé. Il est encore un libelle qui est l'objet principal de ma motion : il est revêtu des noms d'auteur et d'imprimeur ; il a pour titre : Rapport du comité des recherches de la commune de Paris, dans l'affaire de MM. Bonne-Savardin, Maillebois et Guifjuard de Saint-Priest. Je propose de mander à la barre le comité des recherches pour avouer ou désavouer cet écrit : s'il l'avoue, dès lors le ministre accusé de haute trahison doit être suspendu de ses fonctions et poursuivi... »
c( A ces mots, ajoute Camille, stupeur de tous les noirs et mulâtres an cul-de-sac... Le sabbat recommença, les vents se déchaînèrent, la tourmente devint effroyable. Maury, Montlozier, Foucault avaient les joues enllées comme* Borée, et soulevaient les flots écumeux de la mer noire, quand Camus arriva, le crin hérissé. Ce fut le Si forte virumquem... — Quos ego? dit-il comme Neptune. Bref, les vents mutinés rentrèrent dans les outres d'Eole, et le décret proposé par Pétion et Biauzat fut prononcé ^.. »
Mais cette séance eut pour résultat de ramener l'inconstant Camille à la galère. « Je préviens mes souscripteurs, écrivit-il au bas de son numéro, que, d'après l'obstination de Malouet, je ne veux pas qu'il soit dit qu'un Picard a eédé à un Auvergnat en entête-
1 Par ce nouveau décret, l'Assemblée iiatioiialn déclarait qu'il ne pourrait être intenté aucune action, ni dirigé aucunes poursuites pour les écrits puliliés ,ius<iu';i ce jour sur les alïaires piilili(|ues, à l'exceiition de la leuille C'en est fuit île nous.
iTKMil. » Camille avait compris qu'en quittant son poste de journaliste an moment du danger, il autorisait le public a dire <|u'il désertait en face de l'ennemi; et il continua de publier sa feuille.
C'est donc a cette affaire avec Malouet, et aux encourajifemenls que Camille reçut alors d'une foule de patriotes *, que nous* devons la suite des Révolutions de France et de Brabant, jusqu'après les événements du Champ de Mars.
Le lecteur n'attend sans doute pas de nous que nous suivions ici Camille Desmoulins dans son renouvellement de lutte contre les aristocrates de l'assemblée, du ministère, et contre les anciens patriotes qui lui parurent dévier des grands |)rincii)es de la Révolution, et même déserter la cause de la lil)erté : nous devons renoncer à faire connaître les sujets si divers (ju'il traita encore dans cette encyclopédie de la Révolution pendant la dernière année de sa publication. Si nous pouvions nous attacher à la marche de ce journal sur les traces de la Constituante, nous le verrions tour a tour sanctiti<Mencore celui (pi'il appelle parfois Mirabeau-Tonnerre, le défendre contre les ridicules accusations du Chàtelet pour les événements d'octobre 1780 ; puis entretenir le public des soupçons qui planaient sur lui i)our sa connivence avec la cour. Nous le verrions, un peu plus tard, demander à ce même Mirabeau de quel front il osait encore entrer dans le sanctuaire des amis de la liberté (la salle des Jacobins), et raconter les humiliations que ce même saint Mirabeau y avait subies : et plus loin encore, le montrer elTrontément vendu au roi, et condamné a entendre son éloge de la bouche du journaliste Sulleau, l'un des écrivains les plus aristocrates de l'époipie.
c< Mirabeau, disait Sulleau dans une lettre adressée a son parti, et dont Camille s'empara ; Mirabea\i joue un jeu forcé : il est monarchien par goût et par principes ; mettez-le a même de réparer le mal que vous l'avez condamné à vous faire. La monarchie agonise, qu'il en soit le médecin, la cure est infaillil)le; mais retenez bien que lui seul peut l'opérer... — Sulleau se trompe, s'écriait Camille : c'est appeler trop tard Hi[)pocrate. » Et Camille lançait contre celui que la cour marchandait alors comme un soldat suisse, les sarcasmes les plus amers.
a Que lui sert-il de s'être si fort pressé d'acheter cette belle maison de Flesselles, à Argenteuil, et celte belle terre du Marais! »
1 Manuel, Atiacliarsis Cluols l't plusieurs ciloyens in;in)u;iiUs de lï'|)0(iuo lui écrivirciil \unn l'ciigagor à cuiUinuer sa |)atri()tl(|U(' puhliralioii.
CAMILLE DESMOULIINS. 51
— c( Mirabeau se meurt! Mirabeau esl morll s'écriait |kmi de jours après l'auteur des Révolutions de France et de Brubant; de quelle immense proie la mort vient de se saisir!... »
Et après avoir parlé de rim|)ression déchirante qu'avait produite sur lui la vue de cette tête glacée, mais qui semblait vivre encore, Camille ajoutait : « Aujourd'hui c'est l'oraison funèbre ; demain ce sera le jour de l'hisloire. Je me tairai. La postérité n'est pas encore née pour ce grand homme. »
Si on ne pouvait plus attendre du disciple, du commensal, du confident, de l'ami de Mirabeau qu'il prononçât son éloge, après ce qu'il avait écrit contre le (ircind orateur, il eût été difficile de ])enser que Camille, écrivain prolixe, qui remplissait souvent sa feuille de ses verbiages vagabonds, garderait ce silence qu'il semblait s'imposer sur Vimmense proie dont la mort venait de se saisir. On ne fut donc pas étonné de trouver le numéro suivant des Révolutions de France et de Brabant (le 72") rempli de détails iutimes sur Mirabeau; détails curieux, dont la plupart a[)partienncnt a l'histoire, ('e long article de Camille est, sans contredit, la meilleure biographie qui ait été tracée sur le député de la Provence. L'auteur, après s'être entouré de tous les récits publiés alors, les analyse, les commente, les critique avec une rare sagacité, et arrive ainsi à tracer, d'une main assurée, l'histoire des dernières années de celui que, le lendemain, il appelait Catilina.
a Catilina est mort, s'écriait quelques jours après Camille ; mais Céthégus, mais Lentuliis... Il ne cons[)irait pas seul ! »
Et après cet exorde, Camille dévoilait toutes les turpitudes qu'il avait ap|)rises sur le compte de saint Mirabeau.
« Sachez que Mirabeau recevait, tous les mois, 112, 000 livres de la liste civile, imprimait Camille dans son journal ; un banquier très-honnête homme le cerlitie... Et, d'ailleurs, il ne pouvait y avoir de doute (jue sur le quantum... En outre, le sieur Laporle, intendant de la maison du roi, a fait passer à ce même homme 30,000 livres à plusieurs reprises, et le secrétaire de l'agent royal, qui a eu le patriotisme de dévoiler ce crime, est congédié !...
« Et néanmoins, ajoutait Camille en citant les propres exinessions du royaliste Rivarol, la cour comptait peu sur un homme avec qui il fallait toujours compter ^ ! »
1 On trouve tlans le iiuiiiéio 7.> des Révoluluma de France cl de lînibimt iiii iiiveiiUiiie bien cui'ieux
Nous avons vu Camille commencer son journal par l'éloge d'une tbulc de membres de l'assemblée réputés alors Irès-bons [)atrioles : on le voit, à la fin de la session constituante, se déchaîner contre ces mêmes hommes. A ses yeux, presque tous les membres du comité de constitution étaient devenus des transfuges de la Révolution ; aussi ne laissait-il passer aucune occasion sans toml)er à bras raccourci sur les Chapelier, lesDuport, les Desmeuniers, les Dandré, les Talleyrand et autres anciens patriotes réconciliés avec la cour et les ministres.
Quant à LaHivette, Camille ne le regardait plus que comme le (jénéral des înouckards, comme un Cromwell qui avait juré la perle des jacobins. « Heureusement, disait-il a ce sujet, la réputation de M. Lafayette n'a fait que baisser depuis quelque temps. 11 a pu le remanpier a l'accueil qu'il a reçu au faubourg Saint-Antoine. Connne il saluait, à l'ordinaire, a droite et à gauche, sur son cheval blanc : Remets ton chapeau, lui criait-on de tous côtés; couvre-toi tant que lu voudras; tu es découvert, mon (jarçon! Une femme l'a même pris par la botte et voulait le culbuter, aiin d'accomplir à la lettre ce qui avait été prédit par le prophète Marat.
ce Un observateur habile, qu'on trouve également infaillible dans ses jugements sur les hommes (ju'il voit et sur les événements qu'il prévoit, racontait encore Camille, se défendait l'autre jour du soupçon d'être le partisan du général Lafayette, en disant : Je méprise trop un homme qui a raté une si belle occasion. Quels beaux jours, en effet, M. Lafayette a eus dans sa vie! Ses plus grands ennemis ont pitié de lui. Ou, plutôt, on n'est point son ennemi, on n'est point son envieux, et il n'y a que lui qui s'est envié a lui-même une gloire immortelle. Puisqu'il nous avait tromp<;s sur sa stature de héros, il devait au moins proliter de l'erreur de l'opinion |)ublique. Il eût été grand par les circonstances, comme Louis XIY par les grands honimes qui l'entouraient. Mais au lieu de s'agrandir avec les événements, il n'a cherché qu'à rapetisser la Révolution, et à arranger la constitution, comme un habit, à sa taille de courtisan et de caudalaire de la femme du roi . . . »
Autant Camille se montre courroucé contre ceux des premiers
de la siluiilioii linanciérc de Miral)eau, tant à rouvcrlui-c des états généraux qu'à l'époque de sa mort. Il résultait de ce parallèle, que celui (lui, eu 1789, était forcé de mettre au mont-de-piélé aiw. hoiivlc de cou, laissiiit, eu 1791, une fortune de plus de quinze cent mille francs, eu deliors des souimes énormes que lui avaient coûté l'entrctieu de sa maison et son faste de Lucullus.
athlètes de la Révolution qui l'ont abandonnée ; autant il déverse le mépris sur les Lameth, les Barnave, les Chapelier, les Desmeuniers, les Duport, les Baumetz, les Dandré, et les membres du comité de constitution ou du directoire départemental de Paris, autant il montre de l'attachement et de la vénération pour les patriotes de l'assemblée et les écrivains restés dans les principes.
A ses yeux, Danton était déjà le géant de la Révolution.
Malgré la polémique assez aigre que Camille avait engagée avec Brissot, le rédacteur des Révolutions de France ne considérait pas moins Brissot comme un écrivain dévoué à la cause de la liberté, et qui lui avait rendu de grands services par son journal et ses autres publications.
« Et vous, monsieur Brissot, disait Camille à ce journaliste, après avoir fait l'éloge de la section du Théâtre-Français, dans laquelle s'était fondu le district des Cordeliers ; et vous, recevez les compliments des patriotes. Quand je réfléchis a l'activité infatigable qui a sufh à votre journal, à cette multitude d'ouvrages détachés pour lesquels votre travail périodique vous a laissé des moments perdus, a votre assiduité au comité des recherches, dont vous avez rempli si dignement les fonctions, je ne puis m'empêcher de dire : C'est vous qu'il faudrait nommer ministre ; c'est vous qu'il faudrait nommer ambassadeur. Mais de pareils choix décourageraient trop de gens : la plupart de ceux qui aspirent aux places seraient désespérés, s'il fallait tant de titres pour y arriver. C'est souvent une mauvaise recommandation, même dans les gouvernements populaires, qu'un certain mérite, et c'est par cette raison que Socrate ne parvint pas à la plus petite magistrature d'Athènes... »
Lors de la nomination des membres du département de Paris, Camille parut indigné de l'oubli des électeurs pour les hommes qui avaient le mieux servi la cause de la liberté. Après avoir rappelé les titres de Manuel, envers lequel ces électeurs, disait le rédacteur des Révolutions de France et de BrabaUt, s'étaient montrés d'une ingratitude révoltante, il parlait ainsi de Brissot :
« Je n'ai pas eu, comme J.-P. Brissot, l'occasion de signaler mon patriotisme et de rendre d'importants services dans le comité des recherches ; mais comment ne pas s'indigner que ce martyr de la liberté sous l'ancien régime, ce digne membre de ce comité des recherches, ce Père de l'Église, ce Romain, cet athlète de tous les jours, si redoutable aux ennemis de la constitution, ne se trouve
rii CAMILLE DESMOUUNS.
point sur cette liste, où plus d'un nom n'écliappe a notre censure que par son obscurité, et où la célébrité de quelques autres n'a pas été acquise dans le sens de la Révolution!... »
Après ces passages, qui respirent renthousiasme, on est étonné de voir la guerre éclater entre ces deux journalistes également patriotes, et encore plus lorsqu'on lit dans Camille Desmoulins les lignes suivantes :
c< Pendant que tous les bons citoyens concourent à élever cette tribune (celles des jacobins) d'où la voix de la liberté et de la raison foudroie les entreprises nationicides ties Desmeunier, des Cbapelier et des ministres, que l'ait M. Brissot, depuis un mois, en déclamant sans cesse contre les jacobins? N'a-t-il pas l'air de vouloir semer la discorde parmi les travailleiu's ? Veut-il donc amener la confusion dans la tour de Babel?... Qui ne voit a découvert la tactique des ennemis des jacobins ! . . . »
Indé[)endamment de cette diatribe contre le rédacteur du Patriote français, Camille inséra dans son numéro 70 une longue réponse aux lettres que lui avaient adressées Brissot dans son journal. (Voyez l'article Bbissot. )
« Jusqu'ici, disait, dans cette curieuse correspondance, Camille à son collègue; jusqu'ici je n'avais été attaqué que par des injures honorables : (pie je vous sais gré, Brissot, de m'attaquer dans les formes et de m'assigner au tribunal de ro|)inion, jtar trois grandes épilres d'un ton grave, sententieux et bien libellées! C'est mon élément que le genre polémique. Et puis, l'accusation est le crible du patriotisme et l'épreuve du citoyen. Je ne saurais estimer parfaitement l'homme dont on ne dit point de mal, l'obscurité et la nullité sont un abri si sûr contre la médisance ! Mais avoir été accusé, comme Caton, soixante et dix fois, ou seulement trois fois, par le tribun Brissot, et l'avoir fait descendre de sa tribune couvert des murmures improbatifs et désobligeants du peuple romain, rien n'est plus glorieux ! »
Puis Camille entrait en matière et essayait de détruire les reproches que Brissot lui avait adressés publiquement. Après avoir laissé couler sa plume jusqu'à la douzième page, Camille n'en était encore qu'aux premiers points de sa défense. Force lui fut donc de recourir au moyen qu'il employait souvent, celui de promettre la fin à rordinaire prochain. Mais le numéro suivant se trouva rempli d'autres choses ; et Camille, suivant son habitude, aurait probable-
ment oublié sa polémique avec Brissot, lorsque le travail des élections pour la prochaine assemblée mit un terme a ces querelles de l'amille.
a Nous sommes h la veille des élections, dit alors Camille après avoir pris Pétion pour arbitre entre lui et Brissot ; je me mets avec franchise au nombre des candidats, et mon confrère n'aurait pas dû attendre ce moment pour cacher au fond d'une lettre emmiellée le plus grand reproche qu'on puisse faire à un journaliste, celui d'être un calomniateur...
« Je fais grâce à Brissot de la suite de ma réponse que je lui avais promise. Quand M. Pio ne m'aurait pas communiqué une lettre que lui a écrite, depuis, J.-P. Brissot, où il avoue que j'ai uaison contre lui, l'injustice qu'il s'était permise à mon égard ne m'eût point fait user de représailles, et j'avais déclaré a mes amis, qu'en considération des grands services qu'avait rendus son journal, et de la foule d'excellents i)rincipcs qu'on y trouvait, malgré ses hostilités, c'est un des candidats, après Danton, Garran de Coulon et Manuel, que je recommanderais le plus vivement aux quatrevingt-trois départements, pour la prochaine législature. »
La paix fut ainsi faite entre les deux journalistes ; et, pour prouver qu'il ne lui restait point de rancune, Camille s'empressa d'insérer dans son journal un article fort remarquable de Brissot intitulé : Qui faut-il élire?
Peu de jours après, eurent lieu la fuite et l'arrestation de Louis XVL Les élections furent différées, et les patriotes de toutes les nuances serrèrent leurs rangs. Camille ne tarda pas à publier dans sa feuille un autre article, extrait du journal de Brissot, sur les vives questions soulevées par les circonstances où les patriotes voyaient le royaume.
Il faut lire les numéros 82 et 83 des Révolutions de France pour se faire une juste idée de la colère des patriotes contre celui qu'ils appelaient Louis le parjure, Louis le traître. Camille a rempli ces deux numéros des détails les plus intéressants sur l'attitude des cordeliers et des jacobins dans la conjoncture difficile où se trouvait la France. C'est avec sa prédilection accoutumée et avec enthousiasme qu'il parle des discours que Robespierre et Danton prononcèrent au milieu des jacobins, le soir même de la fuite du roi.
« Voilà, autant que je m'en souviens, s'écrie Camille, la substance du discours de mon cher Robespierre. Que ne puis-je rendre
r>G ' CAMILLE DESMOILINS.
cet abandon, cet accent du patriotisme et de l'indignalion avec lequel il l'a prononcé I II fut écouté avec cette altenlion religieuse avec laquelle on recueille les dernières paroles des mourants. C'était en effet comme son testament de mort qu'il venait déposer dans les archives de la société. Je n'entendis pas ce discours avec autant de sang-froid que je le rapporte en ce moment, où l'arrestation du roi a changé la face des affaires. J'en fus affecté jus(praux larmes en plus d'un endroit ; et lorsque cet excellent citoyen, au milieu de son discours, parla de la certitude de payer de sa tête les vérités qu'il venait de dire, m'étant écrié : Nous mourrons tous avec toi! l'impression que son éloquence naturelle et la force de ses discours faisaient sur l'assemblée était telle, que plus de huit cents personnes se levèrent tout a la fois, et, entraînées conmie moi par un mouvement involontaire, firent le serment de se rallier autour de Robespierre, et oflrirent un tableau admirable par le feu de leurs paroles, l'action de leurs mains, de leurs chapeaux, de leur visage, et par l'inattendu de cette inspiration soudaine... »
Au surplus, l'alfection, l'enthousiasme de Camille ne s'étaient point démentis un seul jour à l'égard de Robespierre, et c'est h peu près le seul meml)re de la Constituante qu'il ait toujours jugé digne de sa grande mission.
Pétion lui-même, l'ami intime de Camille, fut quelquefois blâmé dans les Révolutions de France et de lirabuut. Robespierre n'y reçut constamment que des éloges. Camille ne pariait jamais du député d'Arras qu'en l'appelant V éloquent, Yincorniptible, le sage Robespierre; à ses yeux, il était le Caton, Y Aristide de l'assemblée, le seul homme en qui il eût pleine confiance. Il disait souvent de lui, que c'était un de ces caractères dont parle Horace : Justum et tenacem propositi virum.
ce Qui est-ce qui ne connaît pas notre cher Robespierre? écrivait encore Camille en pariant des décrets sur les gardes nationales ; qui est-ce qui ne connaît pas son patriotisme pur et dégagé de tout intérêt? Quand il parle, c'est moins un orateur dont les discours varient qui se lève, que le livre de la loi qui s'ouvre; non pas toujours de la loi écrite, mais de la loi incréée, mais gravée dans tous les cœurs. C'est le commentaire vivant de la déclaration des droits, et le bon sens en personne. Je ne crois pas pourtant qu'une seule des lois qu'il a proposées ait jamais passé. C'est que Robespierre a presque toujours été le patriote, le législateur parlait, et que je défie.
dans toute la collection des décrets, de m'en montier une demidouzaine qui ne soient perfectibles. »
— a J'ai vu ceux qui avaient affecté jusqu'ici de ne lui reconnaître que des vertus, convenir ce jour-là de son éloquence, ajoutait plus loin Camille en parlant d'un discours de Robespierre sur la question de la réélection des membres de la Constituante. . . Ce décret fait à la fois honneur à sa politique, à ses talents et a son désintéressement ; car bien certainement il devait s'attendre à être réélu le premier, lui et Pétion , ou bien il nous faudrait mettre la clef sous la porte. Mais Robespierre a plus craint, pour la chose publique, la réélection des Chapelier, des Desmeuniers, des Dandré, des Reaumetz, des Thouret, des Duport, etc. , qu'il n'a espéré de la sienne. Voilà le vrai patriote... »
Pour en finir avec l'éloge constant que Camille ne cessait de faire de son Aristide, nous dirons que, lors de la scission entre les jacobins, Desmoulins soutint que l'Assemblée nationale, quoique retirée en masse au club des Feuillants, n'en était pas moins là où étaient restés Robespierre et Pétion, et le petit nombre de représentants demeurés fidèles à la nation.
Quant à l'assemblée elle-même, Camille la trouvait depuis longtemps bien déchue. Il avait déjà écrit, dans un de ses numéros de septembre 1790, la phrase suivante :
« A moins d'avoir une taie sur les yeux, comment ne pas voir que cette Assemblée nationale, que j'ai sacrée plus qu'aucun autre, est ou usée ou corrompue, et que sa corruption ou sa léthargie vont nous jeter dans les derniers malheurs ! »
— a En vérité, monsieur Rrissot, ajoutait Camille quelques mois plus tard, vous avez bien raison de montrer au doigt ces gens qui se disent amis du peuple en écrasant le peuple, et qu'on devrait plutôt appeler amis des chiens, des valets et des catins, dont ils se montrent si zélés patrons. Vous avez bien raison de dire que plus l'Assemblée nationale vieillit, plus elle mollit; que plus elle marche, plus elle rétrograde... »
— « Quel impudent mensonge, s'écriait-il après avoir récapitulé le nombre de décrets déshonorants rendus par les députés, de venir nous conter que l'Assemblée nationale n'a jamais été aussi grande, aussi imposante, aussi sublime ! que de prôner cette séance illimitée*,
I Caniillo parlait ici de la séance pcnuani'iUc ipiiuo lors de la luilc du roi pt de son arrestation. T. u. 8
58 CAMILLE DESMOULiNS.
OÙ l'assemblée, qui s'imagine avoir fait la Révolution, s'est montrée constamment a vingt degrés au-dessous de la Révolution? «
— a L'Assemblée nationale, s'écrie-t-il encore après le décret qui innocentait le roi, n'est qu'un ramas de nobles, de prêtres, d'intrigants, de contre-révolutionnaires ou d'imbéciles : c'est VAssemblée antinationale. Je ne conçois pas comment Robespierre, Buzot, Pétion, Rœdérer, Prieur, Grégoire, Rouyer et une demi-douzaine d'autres ne donnent pas leur démission, et ne se retirent pas du milieu, non de ce sénat, mais de ce sabbat de conjurés contre le peuple, où le bien est impossible h faire, n
En écrivant ces derniers mots, Camille avait jeté le manche après la cognée, et venait lui-même d'envoyer a Lalayette sa démission de journaliste.
« Libérateur des deux mondes, lui disait-il ironiquement dans son numéro 86* et dernier; fleur des janissaires-agas, phénix des alguazils-majors , don Quichotte des Capets et des deux chambres, constellation du Cheval blanc, je profite du premier moment où j'ai touché une terre de liberté ' pour vous envoyer ma démission de journaliste et de censeur national, que vous me demandez depuis longtemps, et que je mets aux pieds de M. Bailly et de son drapeau ronge ; je sens que ma voix est trop faible pour s'élever au-dessus des clameurs de vos trente mille mouchards et d'autant de vos satellites ; au-dessus du bruit de vos quatre cents tambours et de vos canons cliargés h raisin . . .
c( l\ est bien inutile de nous obstiner plus longtemps h nous charger de la haine des mauvais citoyens, et à nous dévouer à leurs poignards. Je l'ai dit ailleurs : ce n'est pas a un Romain à descendre dans l'arène, et a combattre les bêtes féroces pour amuser des esclaves...
« Il m'en coûte pourtant de quitter la plume !... Ce n'était point pour substituer ni des décemvirs a la royauté, ni des comités aux ministres, ni les proscriptions des coadjuteurs Lafayette et Lameth aux lettres de cachet ; ce n'est point pour établir les deux chambres que j'avais pris le premier la cocarde nationale ; ce n'était point la peine de nous délivrer des bourrades des tristes-à-pattes, pour nous percer de la baïonnette de nos concitoyens ; et on n'a point renversé
1 A rcpofiiio (lu iiiassaciT du C-lianip do Mars, Camille, Danton, Fivron, Corsas ol iino fmilc d'autrrs iounialistcs on jacobins avaient dû s'éloignor do Paris pour odiapiior aux mandats do prise de eorps lancés contre enx
là Bastille, on n'a point affranchi de la prison ceux qui regimbaient contre l'ancien régime, pour fusiller et éventrer ceux qui, soumis au nouveau, et en vertu des décrets, signent une pétition. »
Ainsi qu'il résulte de cette épitre à Lafayette-Crotmvell, Camille Desmoulins résignait ses fonctions de journaliste patriote sous l'impression des événements du Champ de Mars, événements déplorables, propres a jeter la terreur dans les âmes les plus énergiques, et dont les réviseurs avaient profité pour rasseoir leur domination et celle du roi, ébranlées par les sociétés populaires depuis le voyage de Varennes.
Toutefois, il ne faut pas se dissimuler que des causes d'une autre nature avaient aussi forcé Camille à cesser la publication de ses brochures hebdomadaires, publiées d'abord sous le titre de Révolutions de France et de Brabant, et ensuite sous celui de Révolutions de France et de tous les royaumes qui, demandant une assemblée nationale et arborant la cocarde, mériteront uneylace dans ces fastes de la liberté \
El, d'abord, le mariage avantageux de Camille semblait l'avoir refroidi pour les luttes politiques \ Puis, ensuite, une foule de querelles qui lui furent suscitées, à cause de son journal, tantôt avec Brissot, tantôt avec Marat * ou Cerutli, puis avec Priidhomme, à l'occasion de la mort de Loustalot, dont Camille avait fait un grand éloge aux dépens du propriétaire des Révolutions de Paris; des combats qu'il avait eus a soutenir dans les salles de spectacle, dans les cafés et jusque sur le théâtre de sa gloire, le Palais-Royal; des provocations en duel qui lui furent faites par Naudet et Desessarts, de la Comédie-Française, à l'occasion du jeune Talma et des ouvrages dramatiques de Chénier; une autre provocation qu'il reçut
• A partir de son numéro 66, Camille, oppressé par la déplorable issue de la révolution du Brabant, avait déclaré qu'il abandonnait un peuple assez stupide pour baiser la botte de IJender. Mais ce ne ■fat qu'à dater de son numéro 73 qu'il effaça le mot Braùanl de son titre, et qu'il l'allongea outre mesure.
2 Au milieu d'une pièce de vers fort remarquable, envoyée à ce journaliste après son mariage, et dans laquelle on lui disait : Tu durs, Camille! on lit le passage suivant, adressé à sa jeune femme :
Ah ! par pitié, madame, rendez-nous V^ jeune appui de la fau.^e rivique !
Oui, U nuit doit tout entière être à vous ; Mais que le jour M<it i. la Héfublique. Le danger presse...
3 Malgré quelques différends avec Marat, Camille fut, par une sorte de confraternité, presque le seul journaliste patriote de cette époque qui ait loué, vanté, sanctilié l'Ami du peuple; il disait de Marat que, s'il n'existait pas, il eût fallu l'inventer, et qu'il n'y avait pas de meilleur patriote ni de plus grand pniplii'ie que ce publiciste.
de Laclos; et tous ces désagréments, au nombre desquels il faut encore compter son hostilité permanente avec tous les aj"istoci*ates de la cour et de l'assemblée, avec les feuillants et les (jiiatre-vhKjlneuf, avec le Châlelet, la municipalité et le directoire du dé[)artement de Paris, et, surtout, la honte d'avoir loué, exalté plusieurs hommes (pii avaient trompé sa Itonne loi en désertant la cause de la liberté, contribuèrent beaucouj» a la résolution (jue prit Camille de cesser d'écrire au moment oîi il désespérait du triomphe de la Révolution et de ses principes.
Ajoutons encore que, malgré les encouragements adressés au rédacteur des Révolutions de France, tant de Paris que des départements, sa feuille fut loin d'avoir le succès d'argent qu'obtenait celle de Prudhommo : Camille ne faisait que glaner là où son concurrent des Révolutions de Paris moissonnait anijdement; et, sur la (in de la publication de son journal, Camille, ainsi qu'il en lit la conlidenct^ à ses abonnés, perdait beaucoup. « Il faut que le journaliste vive du journal, disait-il; du moins n'est-il pas obligé de s'y ruiner. Les inlidélités de la poste, et mon inexj)érience, et mon i)eu de loisii* pour diriger un journal, avaient rendu l'expédition du septième trimestre si onéreuse pour moi, que je voyais mon ci-devant pécule, lequel je puis bien appeler castrense, s'engloutir es mains de l'imprimeur, graveur, brocheuses, et je courais aussi rapidement que Louis XVI a l'insolvabilité et a l'inéligibilité... »
Or, comme Camille Desmoulins voulait conserver sa précieuse qualité (ïélecteur du déparlement de Paris, qualité qu'il ajoutait à son nom en signant sa dernière feuille, il renonça à ses fonctions de journaliste pour se réserver la faculté légale de pouvoir être élu dé|)uté a la prochaine Assemblée nationale. Son dernier mot fut celui-ci : Honneur aux jacobins ! mépris aux feuillants!
Mais Camille avait beau promettre à ses amis de renoncer aux fonctions périlleuses du journaliste ; il avait beau jurer qu'il ne ramerait plus dans la galère où il s'était embarqué, une force supélieure dominait toujours ses vacillantes résolutions ; et il n'avait pas plutôt jeté sa plume, qu'il la ramassait de nouveau, la taillait plus acérée que jamais, et rentrait dans la lice dès qu'il avait repris haleine.
C'est ainsi qu'on le vit, peu après avoir donné sa démission, s'associer avec son collègue et ami Fréron, pour pid)lier ensemble, vers la lin d'avril 1702, une autre feuille périodicpie, qu'ils appelèrent le
Tribun des Patriotes, journal de la majorité. Mais leur brochure hebdomadaire n'eut pas le prompt succès qu'ils espéraient. Après avoir écrit ensemble 4 numéros de leur Tribun, c'est-à-dire un volume de plus de 200 pages, ils cessèrent celte publication a l'époque où le veto, mis par Louis XVI sur les fameux décrets contre les prêtres réfractaires et pour le camp sous Paris, faisait fermenter toutes les têtes patriotes.
x\près la journée du 10 août, et lors(]ue la révolution que le peuple venait d'accomplir porta Danton au ministère de la justice, Camille, son ami et son séide de bonne foi, fut nommé secrétaire général de ce même ministère ^ Il faut lire, dans sa correspondance avec son père^, les impressions qu'il éprouva, lui naguère proscrit par les royalistes, en se voyant tout à coup élevé à un poste qu'il considérait comme éminent. Mais il n'y eut rien de changé en lui, et on retrouve dans ses écrits de cette phase de sa vie le patriote et le philosophe épicurien.
Elu bientôt aux fonctions qu'il avait tant souhaitées, de représentant du peuple a la Convention nationale, en même temps que Danton, Fréron, Manuel, Legendre, Fabre d'Églantine, Robespierre, Marat, Billaud-Varennes et plusieurs autres de ses anciens collègues et amis, Camille Desmoulins voulut encore éclairer ses concitoyens par un journal qu'il publia avec Merlin de Thionville, et auquel il continua son ancien titre de Révolutions de France et de Brabant.
Nous n'avons pu nous procurer en totalité celte feuille éphémère, dont seulement 52 numéros quotidiens parurent, d'octobre a décembre 1792. Mais, si l'on doit en juger par ce qu'en ont dit quelques autres journalistes, et, entre autres, Brissot, ce fut une publication bien médiocre, surtout les jours où arrivait le tour de Merlin, que ses collègues plaisantaient beaucoup sur son style.
Il y eut cependant de fort bons articles dans ce nouveau journal, et nous lisons, au milieu du numéro du 17 novembre, les passages suivants :
- c( Tout ce qui est bâti sur des intérêts particuliers, sur des préjugés funestes ne peut subsister et doit se détruire. On peut en porter longtemps la charge ; mais on la secoue enlin, et tout tend constamment à rétablir l'écpiilibre, c'est-a-dire l'ordre naturel des choses :
1 II pxislc uiic lotlic charnianle de la rcmnie tic Caiiiillc, dans laquelle elle peint tontes les angoisses (juc lui lit éprouver la nuit du 9 au \Q août; c'est une pièce liisloiique tort curieuse.
2 Voyez l'édition publiée par M. Mallon.
(i2 CAMILLE DESMUULIÎSS.
c'est Ta l'arrêt des destinées. Elles ramènent toujours les hommes à ce qui leur convient, et les choses a leur véritahle but. Mali^'ré les elïbrls et les ruses des despotismes de tous les genres, le gouvernement républicain devait enfin prévaloir chez un peuple qui s'éclaire, car il est dans l'homme un instinct moral qui repousse tout ce qui n'est pas liberté. On avait beau écarter la lumière; comme le soleil, elle devait briller dans tout son éclat : des nuages pouvaient la couvrir, mais ne pouvaient rétoulTer...
« Écoutez, citoyens! L'arbre de la République est en (leurs : c'est à la sagesse a en faire nnlrir les fruits. Hàtez-vous donc d'écarter les insectes qui viendraient pour les flétrir, et les tempêtes dont la secousse ébranlerait ou anéantirait cet arbre salutaire...
« Citoyens, la République ne se soutient que par les vertus; les vertus en sont l'essence et la sauvegarde : ne tardez pas à les faire proclamer; car la chose ne peut exister sans son mobile... »
Camille Desmoulins ne ])araît pas avoir pris un i)arti prononcé dans les premières querelles qui divisèrent si dé[)lorabIement les girondins et les montagnards : il se renferma dans le rôle de spectateur, auquel il semblait être condamné par la difliculté (ju'il éprouvait h s'exprimer a la tribune. 11 garda le même silence durant le procès du roi. Mais le jour où il fut ajjpelé h se prononcer, il vola la mort, comme l'immense majorité de ses collègues composant la députation de Paris.
Dans le mois de mai 1793, Camille, qui n'avait cessé de siéger sur la Montagne, et qui avait Uni par épouser chaleureusement les opinions de la députation parisienne a l'égard de la Gironde, publia une brochure contre ses adversaires, et il l'intitula : Histoire îles Brissotins, ou Brissot dévoilé, fraijments de l'Histoire secrète de la Révolution et des six premiers mois de la République. Dans cet écrit virulent, dirigé contre Brissot et ses amis, Camille les accusait d'être les complices de Dumouriez, et d'avoir voulu rétablir la monarchie, ou, tout au moins, la république fédérative. Quelques vérités mêlées à une foule d'assertions hasardées, et même d'absurdes calomnies, donnèrent une grande vogue a celte vigoureuse diatribe contre les brissotins ; et elle leur fut funeste.
Mais, au jour de leur condamnation par le tribunal révolutionnaire, on vit Camille, qui assistait aux débats, sortir désolé de la séance, et s'arracher les cheveux en s'écriant : « C'est mon Brissot dévoilé qui les a |)erdus ! Ils meurent en républicains!. . »
Camille, qui, de son aveu, avait tant contribué a perdre les girondins, écrivit bientôt après pour prendre la défense du général Arthur Dillon, bon militaire, mais réputé aristocrate.
C'était alors au commencement de l'an 11. Les jacobins procédaient à une épuration des membres de leur société. Interpellé, h son tour de scrutin, sur ses liaisons avec Dillon et d'autres aristocrates, Camille répondit timidement qu'il avait cru reconnaître de grands talents et de la bravoure dans Dillon; mais que, trompé sur le compte de ce général, comme sur d'autres hommes qu'il avait chéris, il avait toujours su étouffer la voix de l'amitié, et dénoncer ses propres amis du moment où il s'était aperçu qu'ils se conduisaient mal. Le défenseur de Dillon courait le risque d'être rayé, lorsqu'un membre s'écria : « Camille vient de nous avouer ingénument qu'il avait mal choisi ses amis ; prouvons-lui que nous savons mieux choisir les nôtres en l'accueillant comme un frère. »
— « Il faut considérer Camille Desmoulins, reprit Robespierre, avec ses vertus et ses faiblesses. Quelquefois faible et confiant, souvent courageux et toujours républicain, on Ta vu successivement l'ami de Mirabeau, des Lameth, de Dillon ; mais on l'a vu briser ces mêmes idoles qu'il avait encensées. 11 les a sacrifiées sur l'autel qu'il leur avait élevé aussitôt qu'il a reconnu leur perfidie. En un mot, il aime la liberté par instinct et par sentiment, et n'a jamais aimé qu'elle, malgré les séductions puissantes de tous ceux qui la trahirent. J'engage Camille à poursuivre sa carrière, mais a n'être plus aussi versatile, et à tâcher de ne plus se tromper sur le compte des hommes qui jouent un grand rôle sur la scène politique. »
Ce fut le lendemain de cette séance, où Robespierre prêta son puissant appui tant à Camille qu'à Danton, que l'auteur des Révolutiom de France et de Brahant eut la fatale idée de publier un nouveau journal, qu'il intitula : le Vieux Cordelier.
On ne s'attend pas, sans doute, que nous allions ici analyser celte dernière production de Camille Desmoulins : son Vieux Cordelier, réimprimé plusieurs fois, est trop connu ; il ne pourrait offrir aux lecteurs de X Histoire des Journaux que des réminiscences : et comme a force d'être popularisés, les meilleurs écrits, sans perdre de leur mérite, perdent de leur intérêt, nous nous abstiendrons de reproduire les thèses diverses que Camille y soutint, et les opinions qu'il y émit. Les fragments que nous avons donnés des autres journaux de la Révolution ont au moins l'attrait de la nouveauté
<)i CAMILLE DESMOULINS.
pour les générations actuelles, tandis que le Vieux CordeHer est entre les mains de tout le monde leltré. Nous devons donc nous borner à faire connaître les intentions de son auteur, et à apprécier ici, sous le point de vue révolutionnaire, son œuvre fatale.
Les personnes qui ont écrit l'histoire moderne avec des systèmes arrêtés ont prétendu qu'en reprenant sa plume caustique, Camille Desmoulins avait aussi son système arrêté; qu'il rentrait dans la lice pour combattre la marche du comité de salut public et prêcher la clémence.
Il ne faut que lire attentivemenl les se|)t numéros de ce satirique écrit pour se convaincre qu'il existe une grande difierence d'intentions entre ses premières livraisons et les dernières qui furent publiées. Il est facile de voir que Camille ne voulait attaquer d'abord que la faction des |)afrioles que l'on appelait les exaijérés, les nltrorévolutionnaires, faction dont le comité de salut public avait, lui aussi, h se plaindre beaucoup. Tout le monde sait, d'ailleurs, que Robespierre corrigea les deux premiers numéros du Vieux Corde- Her. Le troisième numéro, devenu si fameux, fut écrit dans des intentions bien différentes de celles qu'on a prêtées à Camille ; il ne s'aperçut des allusions et des comparaisons auxquelles il avait donné lieu, que par les éloges que lui prodiguèrent les contre-révolutionnaires.
Voila, en peu de mots, l'histoire du Vieux CordeHer et de son auteur. Il nous sera facile de prouver que nos assertions, quoique bien différentes des opinions émises par tant d'historiens et de biographes, sont les seules conformes a la vérité.
Le numéro que Camille publia au sortir de la séance des jacobins où Danton et lui avaient failli d'être rayés du contrôle de cette fameuse société, numéro fort insignifiant d'ailleurs, n'est qu'une jVré^niade sur les changements opérés dans la société des Amis de la liberté et de l'égalité pendant l'absence de Danton. Camille prétend que les jacobins sont méconnaissables, tant il s'y est glissé de faux patriotes, salariés par les guinées de Pitt, pour perdre, dans l'opinion publique, les plus anciens et les plus purs patriotes.
ce C'est hier surtout, a la séance des jacobins, dit Camille en s'adressant à Pitt, que j'ai vu tes progrès effrayants, et que j'ai senti toute ta force au milieu de nous!... Je me suis instruit hier; j'ai vu le nombre de nos ennemis : leur multitude m'arrache de l'hôtel des invalides et me ramène au combat... Déjà fort du terrain gagné
CAMILLE DESMOULLNS. (55
pendant la maladie el l'absence de notre Horatius Codés, ce part?, dominatenr insolent dans la société, an milieu des endroits les plus touchants, les plus convaincants de sa justilication, dans les tribunes, huait, et, dans le sein de l'asscmbh'e, secouait sa tête, et souriait de pitié, comme au discours d'un homme condamné par tous les suffrages. Nous avons vaincu, cependant, parce qu'après le discours foudroyant de Robespierre, dont il semble que le talent grandisse avec les dangers de la République, et l'impression profonde qu'il avait laissée dans les âmes, il était impossible d'élever la voix contre Danton, sans donner, pour ainsi dire, quittance publique des guinées de Pitt... »
Le reste de ce numéro, fort peu étendu, est consacré à l'éloge de Robespierre, et ne contient guère que des sarcasmes contre cette foule de nouveaux venus en révolution, qui, dit-il, semblent croire que tous les anciens patriotes mollissent ou sont usés. Camille y prétend que c'est Pitt qui soudoie tous ces nltra-revolutionnaires pour perdre la République par des extravagances.
Le deuxième numéro, plus long que le i)remier, ne diffère point de celui qui l'a précédé. Camille débute par y exposer ce qu'il a fait pour la Révolution, recommence son éloge de Robespierre, donne des regrets au divin Marat, et tombe à bras raccourcis sur Ànacharsis Cloots et sur ÂnuxcKjoras Chaumette, qui, dit-il, ont cru pousser à la roue de la raison, tandis qu'ils poussent à la roue <le la contre-révolution, (^t qu'ils secondent, par leurs systèmes relL gieux, les projets de l'Angleterre et de la Prusse.
« Il ne reste plus a nos ennemis d'autre ressource que celle dont usa le sénat de Rome, dit Camille, lorsque, voyant le peu de succès de toutes ses batteries contre les Gracques, il s'avisa, raconte Saint- Réal, de cet expédient pour ])erdre les patriotes : ce fut d'engager un tribun d'enchérir sur tout ce que proposerait Gracchus; et, à mesure que celui-ci lèrait quelque motion ])opulaire, de tâcher d'en faire une bien plus populaire encore, et de tuer ainsi les principes et le patriotisme par les principes et le palriotisme poussés jusqu'à l'extravagance... «
Au surplus, ces deux numéros avaient été soumis a Robespierre, qui les avait corrigés.
Le troisième numéro du Vieux Cordelier, celui qui a perdu (Camille, est, à lui seul, une brochure de près de trente pages. Camille y établissait, de fort bonne foi, un parallèle entre la monarchie et la
m CAMILLE DESMOULINS.
lépublique tout a l'avanlage de celle dernière forme de gouverne- ^ nient. Pour donner une idée des vices et des crimes du despotisme, il plaçait sous les yeux de ses lecteurs une copie ébauchée, disait-il. des tableaux tracés par Tacite.
« Dans le combat à mort (pie se livrent, au milieu de nous, la républicpie et la monarchie, et dans la nécessité que l'une ou l'autre remportât une victoire sanglante, ajoutait Camille afin que l'on comprît mieux sa pensée, qui pourra gémir du triomphe de la république, après avoir vu la description que l'histoire nous a laissée dn triomphe de la monarchie ? »
Suivaient plusieurs passages, extraits du grand historien, dans lesquels étaient reproduits tous les excès, toutes les cruautés révoltantes commises par ces misérables empereurs qui régnèrent sur les Romains dégénérés.
« Laissez la royauté remettre le pied en France, poursuivait Camille ; c'est alors que ces médailles de la tyrannie, si bien frap|)(''(»s par Tacite, et que je viens de mettre sous les yeux de mes conciloyens, seront la vivante image de ce qu'ils auront a soufl'rir de maux pendant cinquante ans. Les massacres de Nancy et du Champ de Mars, la violence seule des partis montrent assez que le des|>olisme, rentré furieux dans ses possessions détruites, ne pourrait s'y afftîrmir (pi'en régnant comme Octave et Néron. Dans ce duel entre la liberté vX la servitude, et la cruelle alternative d'une défaite mille fois plus sanglante que notre victoire, concluait l'auteur du Vieux Cordeher, outrer la Révolution a donc moins de péril et vaut encore mieux que de rester en deçà. .. »
Et, pour ne laisser aucun doute sur ses intentions, Camille, que nous ne cesserons de peindre comme un citoyen très-patriote, mais aussi comme un écrivain très-inconséquent, s'exprimait ainsi sur les circonstances où la Républicpie se trouvait:
« Ceux qui jugent si sévèrement les fondateurs de la République ne se mettent pas assez a leur place. Yoyez entre quels ])récipices nous marchons! D'un côté est l'exagération en moustaches, à qui il ne tient pas que, par des mesures ultra-révolutionnaires, nous ne devenions l'horreur et la risée de l'Europe ; d'un autre côté est le modérantisme en deuil, qui, voyant les vieux cordeliers ramer vers le bon sens, et tâcher d'éviter le courant de l'exagération, faisait hier, avec une armée de femmes, le siège du comité de sûreté générale, et, me prenant au collet comme j'y entrais par hasard, pré-
CAMILLE DESMOULINS. liT
tendait que, dans le jour, la Conveulion ouvrit loules les prisons pour nous lâcher aux jand)es, avec un certain nombre, il est vrai, de bons citoyens, une multitude de contre-révolutionnaires enragés de leur détention... »
Comme on le voit, les intentions de Camille n'étaient point telles (|u'on les a supposées. Il ne voulait d'abord ni la mise en liberté des suspects, ni l'abolition du gouvernement révolutionnaire, ni créer des embarras au comité de salut public : il n'en voulait qu'à la faction des ultra-révolutionnaires, dont les exagérations lui paraissaient aller au-devant des combinaisons de Pitt pour déshonorer et perdre la République par les excès du patriotisme même.
Malheureusement pour Camille, les aristocrates et tous les ennemis du gouvernement saisirent avec avidité les passages de Tacite cités par l'auteur du Vieux Cordelier, et en tirent aussitôt l'apjjlicalion aux circonstances et au système du gouvernement qui régissait la République. Ainsi, ce qu'avait dit Camille pour démontrer les funestes effets de la tyrannie fut considéré comme une satire sanglante du régime de la liberté. Le troisième numéro du Vieux Cordelier fut vendu à un très-grand nombre d'exemplaires, et lit, diton, les délices des contre-révolutionnaires de toutes les nuances.
Camille ne s'aj)erçut du coup qu'il venait de port(îr à la Montagne et aux comités de salut public et de sûreté générale que par la joie des aristocrates et la colère des sociétés patrioti(|ues. Celle des Droits de l'Homme prit une délibération pour défendre à Camille de continuer à se parer, dans son pamphlet contre-révolutionnaire, du titre de Vieux Cordelier; les jacobins nommèrent une commission pour statuer si l'auteur de ce pamphlet avait encouru sa radiation ; et le comité de salut public lui-même, alarmé de la tendance du dernier numéro de Camille, chargea Rarère de faire un rapport dans le(]uel il traiterait à fond la question des suspects'.
Soit qu'on voulût ramener Camille aux principes inlïexibles du gouvernement révolutionnaire, soit qu'on ne pût s'accoutumer a
1 Barére, tout en déclarant que le Vieux Cordelier faisait les délices de l'aristocratft, usa de quel- (|ues niénafçenicnls envers Camille : on lient s'en convaincre par la longue note explicative dont il ai'conipagna son rapport. « Camille Desnioulins, dans un journal qu'il vient d'entreprendre, sous le nom de Vieux Cordelier, disait-il, s'élève avec chaleur contre la mesure de l'arrestation des suspects. On a vu .!vec étonncment ce représentant du peuple devenir tout à coup aussi indulgent envers les ennemis de la liberté, qu'il leur était autrefois terrible. Combien il serait nécessaire que les écrivains politiques eussent attention de ne jamais servir la malignité de ces hommes accoutumés à saisir avec avidité tout ce qui peut discréditer les mesures (|ue la iirudence et la vigueur révolutionnaires commandent ! »
<iS CAMILLE DESMOULINS.
l'idée (le le considérer comme un transfuge, Camille trouva, dans la société des Jacobins, des amis qui excusèrent ses erreurs et ses inconséquences : ColIot-d'Herbois, Momoro et Robespierre luttèrent contre la masse des jacobins, qui voulait que Camille fût cbassé. « Telle personne qui se livre a l'impulsion de son esprit, avait dit Collol en Aiisant allusion aux écrits de Camille, ne doit pas être confondue avec telle autre qui chercbe à discréditer les patriotes et le comité de salut public (Collot voulait parler ici de Phélippeaux)... Camille a professé des principes qui n'étaient pas les vôtres ; mais il est à vous. Distinguez-le de ses ouvrages, et encbaînez-le plus que jamais parmi vous, en vous montrant indulgent pour ses erreurs. »
Hébert seul cria justice.
Le lendemain, Robespierre parla encore dans le sens de Collot : il proposa même de renvoyer devant l'opinion publique l'affaire de Camille ; c'est-à-dire qu'il pensait qu'elle devait être ensevelie dans l'oubli; et, pour que la société eût à s'occuper d'objets plus dignes d'elle, il <lemanda qu'elle mit a l'ordre du jour les crimes du gouvernement anglais.
Malheureusement, il arriva qu'au moment même où Robespierre |)roposait de jeter un voile sur ces querelles, Camille entra dans la salle, et fut aussitôt interpellé sur ses liaisons avec les aristocrates par quelques membres plus curieux de voir comment finiraient ces débats que jaloux du repos de la Ré()ublique.
Camille parut à la tribune, et y parla avec cette naïveté qui donnait tant de prix a ses paroles.
« Tenez, citoyens, dit-il, je vous avoue que je ne sais plus où j'en suis : de toutes parts on m'accuse, on me calomnie... » Il expliquait ses opinions sur Phélippeaux, lorsqu'un membre lui cria : « Ce qui nous intéresse, et ce que nous voudrions savoir, c'est la manière dont Camille nous expliquera les numéros de son Vieux Cordelier K »
— « 11 y a quelque temps, reprit Robespierre, que je pris ici le parti de Camille, accusé par les jacobins. Je me permis alors des réflexions sur son caractère ; l'amitié le permettait. Mais aujour-
' Les 4" et 5* numéros de cet écrit venaient de paraître. C'étaient évidemment deux discours justidcatifs ou explicatifs, dans lesquels Camille émettait l'idée d'un comité de clémence, et conseillait d'ouvrir les prisons aux suspects. « Je déclare, ajoutait-il i>ar une note, que mon sentiment n'est pas qu'on ouvre les deux battants des maisons de suspicion, mais seulement un guicliet, cl que les quatre ou six examinateurs secrets, décrétés par la Convention, le .'() frimaire, interrogent les susjiecls un !' un, et leur rendent la liberté, si leur élargissement ne met point la llcpublique en péril. »
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d'hiii je suis forcé de tenir un autre langage. Ca'mille avait promis (l'abjurer les hérésies politiques, les propositions erronées et mal sonnantes qui couvrent les pages du Vieux Cordelier. Camille, enflé par le débit prodigieux de ses numéros et les éloges perlides que les aristocrates lui prodiguent, n'a pas abandonné le sentier que l'erreur lui avait tracé. Ses écrits sont dangereux : ils alimentent l'espoir de nos ennemis et favorisent la malignité publique... »
En s'exprimant ainsi sur son ami, Robespierre savait qu'il devait faire l>i part des passions des hommes au milieu desquels il parlait, assez généralement irrités contre Camille ; mais ses conclusions ne lui furent pas hostiles. « Les écrits de Camille, ajouta Robespierre après avoir entretenu l'assemblée des baisons de l'auteur du Vieux Cordelier avec Phélippeaux, sont condamnables sans doute; mais, pourtant, il faut distinguer la personne de ses ouvrages. Camille est un enfant gâté qui avait d'heureuses dispositions, mais que de mauvaises compagnies ont égaré. Il faut sévir contre ses numéros, (pu; Brissot lui-même n'eût osé avouer, et conserver Camille au milieu de nous. Je demande, pour rexemjde, que les numéros de «Camille soient brûlés dans la société. »
Le châtiment que Robespierre voulait qu'on fit subir aux écrits de Desmoulins piqua au vif celui-ci, qui s'écria : « C'est fort bien dit, Robespierre, mais je te répondrai, comme Rousseau : Brûler n'est pas répondre.
« — Comment ! lui répliqua avec aigreur l'irascible Robespierre, oser encore vouloir justilier des ouvrages qui font les délices de l'aristocratie? Apprends, Camille, que si tu n'étais pas Camille, on ne pourrait avoir autant d'indulgence pour toi. La manière dont tu veux te justifier me prouve que tu as de mauvaises intentions. Brûler n'est pas réjwiulre! Mais cette citation peut-elle trouver ici son application?
a — Mais, Robespierre, je ne te conçois pas, se prit à balbutier le pauvre Camille, tout étourdi; comment peux-tu dire qu'il n'y ait (jue les aristocrates qui lisent ma feuille? La Convention, la Montagne ont lu mon Vieux Cordelier : la Convention, la Montagne ne sont donc composées que d'aristocrates? Tu me condamnes ici ; mais n'ai-je pas été chez loi? ne t'ai-je pas hi mes numéros en te conjurant, au nom de l'amitié, de vouloir bien m'aider de tes avis, et me tracer le chemin que je devais suivre?
« — Tu ne m'as pas montré tous les numéros; je n'en ai vu (pi'un
70 CAMILLK DESMOULIMS.
OU deuv. Comme /e n'épouse aucune querelle, je n'ai pas voulu lire les autres; on aurait dit que je les avais dictés. »
Danton, qui voyait avec peine l'aigreur de ce collo<|ue, crut devoir intervenir pour calmer la dispute. Il recommanda aux jacobins de conserver leur sang-froid alin de pouvoir être justes. « En jugeant Camille, ajoutait-il, prenez garde de jwrter un coup funeste à la liberté de la presse. »
La société procéda alors à la lecture du qnutrième numéro du Vieux Cordelier, lecture qui fut plusieurs fois interrompue par des marques d'improbation. La soirée étant avancée, on renvoya la lecture des numéros 5 et 5 au lendemain.
Le numéro o fut lu le 19 nivôse, par .Momoro : il fut écouté au milieu du plus profond silence: mais il n'en produisit pas moins des effets tellement défavorables, i|u'on jugea inutile de |)asser a la lecture du numéro 5.
<( L'opinion doit être fixée sur les écrits de Camille, dit alors Hobespierre. Vous voyez dans ses ouvrages les |)rincipes les plus révolutionnaires à côté des maximes du jilus i)ernicieux modérantisme. Ici, il rehausse le courage du patriotisme ; là, il alimente l'espoir de l'aristocratie. Desmoulins tient tantôt un langage (pi'on applaudirait à la tribune des jacobins ; une phrase commence par une hérésie politique : a l'aide de sa massue redoutable, il porte le coup le plus terrible à nos ennemis; a l'aide du sarcasme le plus piquant, il rléchire les meilleurs patriotes. Camille est un composé bizarre de vérités et de mensonges, de politique et d'absurdités, de vues saines et de projets chimériques et particuliers. D'après tout cela, que les jacobins chassent ou conservent Desmoulins, peu importe; ce n'est qu'un individu... C'est la chose publique qu'il faut discuter, la Convention elle-même, qui est en butte aux intrigues du parti de l'étranger, qui dicte la plus grande partie des erreurs, des exagérations dont nous sommes environnés. »
Le portrait que Robespierre trace ici de Camille est d'une vérité frappante. Pour s'en convaincre, il ne faut (jue lire attentivement le Vieux Conlelter, et principalement les derniers numéros de ce journal, d'après lestjuels il est permis de croire que son auteur avait perdu la tète. On y trouve, a chaque page, vingt des inconséquences (jue Robespierre lui reproche. Aussi vit-on ce dernier insister pour (|ue la société n'attachât pas aux écrits de Camille plus d'inq>ortance qu'ils n'en méritaient en effet, et pour (pi'elle s'occu[>àt d'ob-
CAMILLE DESMOULLNS. 71
jets plus dignes d'elle. Il faut reconnaître que, dans les dispositions où les jacobins se trouvaient a légard de Camille, c'était lui rendre service que de le placer a l'écart.
Malgré les conseils que Robespierre avait donnés à la société des Jacobins, relativement aux querelles particulières, la même question Y fut de nouveau agitée deux jours après ; et il en résulta la radiation de Camille Desmoulins, llobespierre, qui entrait dans la salle un instant après, montra de l'humeur de cette mesure, surtout, dit-il, lorsqu'elle n'était adoptée qu'h l'égard d'un seul individu. c( Veut-on savoir quelle différence il y a entre Camille Desmoulins et Phélippeaux? s'écria-t-il. C'est que l'un ne tient pas aux aristocrates, et que l'autre, au contraire, a un parti puissant parmi eux. »
Et Robespierre soutint encore un siège j)our Camille, en faveur duquel il obtint de la société que sa radiation serait rapportée. \\ ramena aussi cette société à la question par lui proposée de s'occuper des crimes du gouvernement britannique ' .
Mais si l'on était ainsi parvenu a détourner l'attention de la société des Jacobins de ces querelles qu'elle avait embrassées avec lanl d'ardeur, il fut impossible d'imposer silence aux cordeliers, qui comptaient dans leurs rangs tous les bommes dénoncés par Pliélij:peaux et Rourdon de l'Oise, et tous ceux que Camille avait attaqués avec l'arme du ridicule. Momoro, Hébert et tous les plus ardents parmi les membres de la société des Droits de l'Homme et du Citoyen se rendirent, le lendemain, a leur séance ; et, après y avoir parlé longtemps des traîtres qui s'étaient, dirent-ils, glissés partout et jusque dans le sein de la Convention, ils décidèrent que Phélippeaux, Rourdon de l'Oise, Fabre d'Églantine et Camille Desmoulins avaient perdu la conliance de la société; et ils signilièrent leur résolution aux jacobins.
Toutefois, les cordeliers firent une grande dilTérence entre Camille et les autres députés. « Desmoulins n'a perdu que momentanément la confiance de ses frères les cordeliers, portait l'arrêté; il peut la recouvrer en désavouant ses hérésies révolutionnaires, et en nommant les traîtres qu'il peut connaître. Camille a servi l'aristocratie sans le vouloir; Camille tenait la plume, et les aristocrates dictaient... »
Cette détermination des cordeliers fit jeter les hauts cris à Ca-
1 (laniille romcrcia pulili(|ucim'iil Uoljospierro do co (jii'il avait tait |>oiir lui.
mille, et ses trois derniers numéros du Vieux CordeUer furent :n!tant de violents manifestes contre la faction a|)i)elée les héberlisle^. que Camille contribua beaucoup h faire péiir.
Malheureusement, le comité de salut public n'eut pas plutôt frappé ce parti, qu'il se vit dans la nécessité de sévir aussi contre celui des nouveaux modérés. Ainsi, le coup d'Étal exécuté contre les liébertistes lui imposa la loi de ne point ménager ceux qui, dans un autre sens, tentaient de refréner le gouvernement révolutionnaire : il y fut forcé sous peine de laisser croire que ce gouvernement (»lait entré dans une voie rétrograde, sous peine de perdre sa popularité, sous peine de s'aliéner à jamais les jacobins et les autres sociétés populaires des sections, epcore stupéfaites de la mort des hébertistes.
Le sacrifice du parti que nous appellerons des dantonistes fut donc résolu par le comité, et, peut-être, en même temps qu'il avail arrêté de frapper les ultra-révolutionnaires. S'il mit quelques jours d'intervalle entre l'un et l'autre holocauste, c'est que le comité se trouva divisé sur ceux des députés qui seraient envoyés au tribunal révolutionnaire.
On a dit et répété que Hobespierre avait lâchement sacrifié Danton et Camille. Le fait est complètement faux. Dans les délibérations qui eurent lieu au sein du comité pour détenniner le nombre des députés qu'on devait mettre en accusation, Robes^)ierre opina pour qu'on atteignit Bourdon <le l'Oise et qu'on épargnât (Camille '. Mais le sévère Saint-Just lit observer que Camille avait lait plus de mal \\ la Révolution par son Vieux Cordelier qu'il ne l'avait servie précédemment par ses autres écrits. Billaud, Collot et Saint-Just soutinrent aussi que si Danton ne périssait pas, le comité de salut \n\blic et même la Révolution étaient perdus. Et comme Robespierre ne voyait dans la République rien de plus patriote et de plus sagement révolutionnaire que ce comité, et qu'il sentait sa popularité compromise pour avoir défendu Danton et Camille, il fut forcé de céder-. Phélippeaux, Lacroix, Camille Desmoulins et Danton furent considérés, avec Hérault de Sechelles, déjà arrêté, comme les chefs du parti opposé au gouvernement, et furent envoyés au tribunal révo-
1 Je tiens de Baivre lui-niènie ces délails sur les délibéralions intimes du i(nnilé de salut puidic. Il les avouait non pas pour décharger Robespierre, mais pour rendre honuiiage a la vérité.
2 Lors même que Barire ne nous aurait pas initié à ces terribles secrets, Billaud-Varennes nous aurait appris la vérité. Après la mort de Robespierre, il reprocha à la mémoire de ce célèbre membre dn comité d'avoir soutenu Danton et (Camille, et d'avoir voulu les sauver. Ilnhenins eon/Hfulem rtvm.
liilionnairo, sur le rapport de Saint-Just. La peur lit périr Danton, comme elle lit périr tant d'autres excellents patriotes.
Dans la nuit du 10 au H germinal (an II), Danton, Lacroix, Phélippeaux et Camille Desmoulins furent arrêtés et conduits a la Conciergerie. Cette triste nouvelle, s'étant répandue rapidement, excila un effroi général, et provoqua une séance où des paroles menaçantes contre la dictature que s'arrogeait le comité de salut public se firent entendre au sein même de la Convention. Saint-Just y mit un terme en présentant son rapport sur cette terrible mesure. Il peignit Camille comme ayant d'abord été la dupe de Fabre d'Eglantine et de Danton, et ayant fini par devenir leur complice. « Comme il manquait de caractère, dit-il, on s'est servi de son orgueil. » Camille, Danton et leurs malheureux collègues furent accusés d'avoir conspiré, de complicité avec d'Orléans, Dumouriez et Fabre d'Eglantine, pour détruire la représentation nationale et le gouvernement républicain, afin de rétablir la monarchie 1
Deux jours après l'arrestation de ces hommes célèbres dans les fastes de la Révolution, Danton et ses quatre amis comparurent devant le tribunal révolutionnaire, présidé par Dumas. L'accusateur public avait eu la scélératesse de les confondre, sur les mêmes bancs, avec Chabot, Delaunay, Bazire et Fabre d'Eglantine, qu'une affaire de sale agiotage et de falsification de décret avait fait arrêtera
ÎVe pouvant entrer ici dans les détails de ce célèbre procès, où les accusateurs mirent tant de mauvaise foi, et où les griefs reproches aux accusés étaient ou des faussetés ou des erreurs matérielles, nous nous bornerons à dire que Camille, indigné, sautait sur son banc en écoutant tant d'absurdités; souvent il lançait de spirituels sarcasmes contre le tribunal, et, dans un moment d'impatience, il jeta des boulettes de papier sur le nez des jurés ; ce qui fut considéré comme un manque de respect envers la justice.
Pendant les débats, qui semblaient devoir tourner à l'avantage des accusés, la femme de Camille, cette courageuse et intéressante Lucile, qui devait le suivre de si près sous la hache révolutionnaire, se multipliait pour faire opérer une diversion favorable a ses amis : elle contribua beaucoup a ce que l'on a|)pela la conspiration des prisons, qui n'eut d'autre résultat que de perdre quelques détenus
1 « Ne peut-on nous faire périr seuls, sans nous eonlonilre avec des fripons! s'écria Camille en se voyant confondu avec des faussaires. — On nous associe à des voleurs de portefeuilles,» ajaiita Danton
marquanls, el d'envoyer a la guillotine deux femmes également spirituelles et dévouées, celle de Camille et celle d'Hébert.
Mis hors des débats en vertu d'un décret rendu la veille, Danton, Camille et les autres accusés des deux catégories furent condamnés à mort dans la journée du 45 germinal. Loin d'être abattus par ce fatal arrêt, Danton et ses amis continuèrent h montrer le plus grand courage. Camille, dès son retour a la Conciergerie, se mit h terminer une lettre pour sa femme.
« A cinq heures et demie, tous ces malheureux patriotes, montés sur la fatale charrette, furent conduits au supplice. Us montrèrent, à leur dernière heure, la plus grande fermeté. Danton fit preuve d'un courage héroïque : il consolait Lacroix, que l'idée de sa femme et de ses enfants jetait dans une désolation extrême; il consolait Camille, qui ne pouvait croire qu'il allait a la mort comme conspirateur contre la République ; il plaisantait Fabre d'Eglantine.
« Arrivés au pied de l'échafaud, Hérault de Séchelles voulut embrasser Danton. « Montez donc, lui dit ce dernier, nos têtes auront le temps de se baiser dans le panier. » Puis, s'adressant a l'exécuteur : « Quand ma tête sera tombée, lui dit-il, tu la montreras au peuple; elle en vaut la peine. » Près de perdre la vie, l'affection qu'il avait pour sa jeune famille lui arracha cette seule plainte : « 0 ma bien-aimée! ô mes enfants! je ne vous verrai donc plus! » Mais, s'interrompant brusquement : « Danton, point de faiblesses, » se dit-il ; et il présenta sa tête h l'exécuteur.
« Camille Desmoulips opposa quelque résistance aux valets du bourreau ; ses habits et sa chemise en furent déchirés. « Voilà donc, s'écria-t-il, la récompense destinée aux premiers apôtres de la liberté ! » Cependant il se résigna, et subit la mort avec courage el fermeté'. »
1 C-es détails sont extraits de VHixtiùre de lu Comciilloii valioiuile tVaprèf: ellc-mfme.
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fu/ille par la Société Jr /tnduslrif l'ratcrnrilc
liEDAOTEURS DE LA BOUCHE DE FER.
Claude FauchEt (l'abbé), né à Uorne (département de la Nièvre), le 22 septembre 1744; prédicateur du roi; abbé de Montforl ; l'un des électtnirs de 1789 et des vainqueurs de la Bastille, puis président de la commune de Paris; rédacteur de la Bouche de Fer et du Bulletin dex Amis; député à l'Assemblée législative; évêque constitutionnel du Calvados; député à la Convention nationale. Décrété d'accusation, et renvoyé devant le tribunal révolutionnaire avec les girondins, il fut exécuté le 51 octobre 1793.
Une feuille périodique, appelée Bouche de Fer, et un club turent établis, au commencement de la Révolution, j)ar Claude Faucliet, ancien abbé, l'un des premiers électeurs de Paris et des présidents de la. commune, l'un des vainqueurs de la Bastille et l'un des patriotes les plus chaleureux de l'époque. Le club prit la dénomination de Cercle social, et eut pour secrétaire N. de Bonneville, connu par ses opinions et par plusieurs écrits patriotiques; Claude Fauchet s'attribua les fonctions de procureur général de cette société, dont l'objet était la confédération, universelle des amis de la vérité.
Nous aurons probablement bien de la peine a faire comprendre l'idée dominante de cette association, tant elle était vaste. Fauchet appelait a sa confédération universelle non-seulement tous les hommes amis de la vérité, de quelque pays qu'ils fussent, mais encore tous les frères francs . • . .
« Nous conjurons donc tous les hommes amis des lumières et de la vérité, tous les francs, au nom de cette vérité, d'imiter le parlement d'Angleterre, du moment où ils auront terminé leurs travaux particuliers, disait le rédacteur de la Bouche de Fer. Dans les objets épineux, ce parlement se tourne en grand comité, cessant alors d'être législateur. Nous les conjurons de se former en cercle social,
76 FAUCHET ET BOÎNNEVILLE.
d'y interroger les «îonfessions d'une bouche de fer qu'ils établiraient chacun dans leur ville ; et, après avoir été les médiateurs, les conciliateurs des affaires de la cité, nous les prions de correspondre, pour les affaires générales, avec le bureau parisien, qui, de toutes leurs instructions partielles, en rédigerait un cahier public et quotidien pour l'Assemblée nationale. »
Parlant ailleurs de leur Cercle social de Paris, les directeurs s'exprimaient ainsi :
c( Nous avons établi pour tous les écrivains distingués par leur franchise, par un ardent amour de la vérité, un rendez-vous de conférences, où tour h tour maîtres et disciples, tour a tour donnant et recevant des informations, ils auront chacun plus de moyens d'éclairer le peuple, de connaître la vérité, de proléger l'honnête homme calomnié, de servir de jeunes talents, et de porter à l'assemblée fédérative des Amis de la Vérité leurs espérances, ou leurs alarmes, ou leurs desseins. »
Or, pour mettre chaque ami de la vérité dans la possibilité d'exprimer ses idées, le Cercle social avait créé, tant a Paris qu'à l'étranger, une inliiiité de bouches de fer, dans lesquelles chacun pouvait déposer ses pensées ; et le dé[)ouillement de toutes ces boites devait apporter aux rédacteurs du journal de ce même nom une immense correspondance, dont ils promettaient de faire connaître la substance.
«La Bouche de Fer (ferrea vox), institution dont l'origine se perd dans la nuit des temps, est vraiment, disaient encore les organisateurs du Cercle social, la voix d'un peuple franc et généreux. Si elle parle aux méchants, c'est a haute voix ; c'est en présence du public qu'elle les interroge... Ce ne sont pas seulement des plaintes qu'elle exprime, ni des complots atro<îes qu'elle dévoile : elle communique des idées régénératrices, des motions utiles, des projets de lois, des lectures a la fois intéressantes et instructives...
« Une partie de cet ouvrage est destinée au développement et à la discussion des principes d'un pacte fédératif, et à consacrer les résultats de l'assemblée fédérative des Amis de la Vérité, qui se réunissent, tous les vendredis, au Cirque national, a Paris *. »
Ainsi il avait été formé, par les soins de Fauchet, de Bonneville
I Ce cirque était au l^alais-Uoyal ; on y eiili-aii par la rue du Tliéjtre-Fraiiçais, aujourd'hui rue de Richelieu.
FAUCllËT ET BONNE VILLE. 7T
et d'autres amis de la vérité, uu grand club, sous la dénomination dont nous avons déjii parlé, et ce club avait son journal, hi^Bouche de Fer. C'est cette feuille que nous allons faire connaître.
La feuille de Fauchet et de Bonneville jx)rtait en tête de chaque numéro un fleuron gravé, représentant, d'un côté, un soleil, de l'autre, la foudre sortant d'un nuage, et, au milieu, une tète humaine avec sa boiicJie de fer. Tout autour de ce fleuron on lisait l'épigraphe suivante : Tu regere eloquio popidos, o Galle, mémento.
La Bouche de Fer paraissait trois fois par semaine ; chaque numéro, à dater de la deuxième année S se composait de 16 pages in-8". Le prix en était de 9 livres pour trois mois. On souscrivait au Cirque national, et chez Buisson, libraire, rue Hautefeuille.
La feuille publiée par la société du Cercle social n'était pas, h proprement parler, un journal comme nous l'entendons aujourd'hui. On n'y trouve ni les débats de l'assemblée, ni des nouvelles, ni rien de tout ce qui se passait journellement alors : c'est le recueil des thèses philosophiques et politiques soutenues au Cercle, des discours qui y ont été prononcés par son président ou ses membres, et surtout par son procureur général ; c'est, en outre, une collection de questions adressées a la société de diverses parties de l'Europe, de mémoires envoyés, d'analyses d'ouvrages de publicistes, de vues patriotiques, au milieu desquels se trouvent des morceaux très-curieux.
Nous y lisons d'abord le discours prononcé par l'abbé Fauchet pour l'inauguration de la Confédération générale des Amis de la Vérité, le 13 octobre 1790. Cette inauguration avait attiré, dans le Cirque, disait Fauchet, un grand nombre de députés a l'Assemblée nationale. Beaucoup parmi les électeurs de 1789 et les anciens représentants provisoires de la commune, plusieurs membres de la nouvelle municipalité et de toutes les §ociétés patriotiques de la ca-
1 Quoique l'organisation et l'inauguration rie ['assemblée fèdcralire des Amis de la Vérité et du Cercle social n'ait eu lieu que le 43 octobre 1790, et que le 1'^'' numéro do la Itoiiche de Fer ne date que de cette époque, l'abbé Fauchet eut l'idée de faire remonter cette publication jusqu'au commencement de la Révolution. A cet effet, il donna le titn? de Bouche de Fer à trois volumes publiés en partie par lui, dont le l*"" contient le résultat de la séance des électeurs réunis au Musée le '25 juin, que lesélecteurs n'osèrent pas alors insérer dans leur procès-verbal. Cette relation ne contient pas moins de 216 iwges; elle est de Fauchet. Le 2'' volume contient le tableau analytique des principes décrétéspar l'Assemblée nationale, depuis sa formation jusqu'au décret sur le droit de paix et de guerre- Enlin le 3^ volume renferme -14 livraisons d'une Bouche de Fer antérieure à celle qui servit d'organe au Cercle social. La collection de ce journal, dont je dois la communication à l'obligeance de M. le colonel Maurin, ne commence qu'au numéro l de la 2^' année.
78 FAUCHET ET BONiNEVlLLE.
pilale, des étrangers, el, ajoute le rédacteur, les vieux enfants de la Nattire/en très-grand nombre, formaient une assemblée de quatre à cinq mille personnes, sans y comprendre les attentives spectatrices, dont les galeries du Cirque étaient remplies, presque toutes épouses ou mères des premiers amis de la vérité qui aient pu se réunir avec autant de solennité, et s'occuper paisiblement et franchement d'un pacte fédératif du genre humain.
« Une grande pensée nous rassemble, dit Fauchet. 11 s'agit de commencer la confédération des hommes, de rapprocher les vérités utiles, de les lier en système universel, de les faire entrer dans le gouvernement des nations, et de travailler, dans un concert général de l'esprit humain, h composer le bonheur du monde. »
Entrant ensuite en matière, Fauchet établit que la société en était encore aux éléments; que les lois générales faites jusqu'alors avaient toutes supposé l'homme égoïste et adversaire de son semblable; qu'elles avaient oublié l'amitié qui associe tout. En conséquence, il développait le plan de la grande confédération des Amis de la Vérité, société qui devait, disait-il, réunir tous les rayons épars dans un centre commun d'amour et d'humanité.
« Apportez chacun un rayon de lumière, criait Fauchet a tous les orients; unissez-vous; n'élevez pas autel contre autel : ce ne sont pas des prétentions qu'il nous faut, ce sont des sacrifices. »
Voila le Cercle social en pleine fonction, et son journal, la Bouche de Fer, en cours de publication. Nous n'essayerons pas ici d'en faire l'analyse, cela nous obligerait à dépasser les bornes imposées à cet article; et d'ailleurs cette analyse serait loin d'offrir l'intérêt que l'on trouve dans les autres feuilles de la Révolution. Le journal de Fauchet et de Bonneville ne contenant que des espèces de sermons, des discours, des thèses sur des sujets graves et quelquefois fort abstraits, la curiosité de nos lecteurs serait loin d'être satisfaite. Nous nous bornerons donc à indiquer ici quelques-uns des principaux sujets traités dans la Bouche de Fer, et seulement à titre de renseignements.
Tous les numéros de cette feuille commençaient par cet avis :
« Le Cercle social, qui surveille et dirige la Bouche de Fer, journal patriotique et fraternel, a pour objet, dans cet ouvrage, la confédération universelle des amis de la vérité, n
Suivait presque toujours une sorte d'introduction, dans laquelle les rédacteurs cherchaient a expliquer leurs voies et moyens.
Lorsqu'il y avait eu des séances publiques, ce qui arrivait au moins une fois par semaine, Fauchet, procureur général du Cercle, donnait a ses souscripteurs le discours qu'il avait prononcé et ceux que d'autres membres avaient lu a la tribune, ou bien les lettres les plus intéressantes reçues par la conlédération, ou enfin les questions traitées par des sociétaires ou même des étrangers.
C'est ainsi que l'on trouve, dans le premier trimestre de h Bouche de Fer,' des adresses aux Amis de la Vérité, aux écrivains patriotes, aux sociétés populaires, etc., etc.: des réflexions sur Machiavel, par Pio; des considérations sur l'ordre de Malte; des essais sur J.-J. Rousseau et sur Voltaire; des discours sur l'influence des mœurs sur la liberté, et de la liberté sur les mœurs ; des discours sur l'amour de la vérité et sur le bonheur de l'homme ; des analyses du Contrat social; des articles contre l'esclavage et en faveur des hommes de couleur et des noirs ; de longues et curieuses leçons adressées au prince de Gafles; des traités sur les successions, sur l'éducation de l'homme libre et sur l'universalité de la nature; des apologies du peuple qui a fait la Révolution en France; etc., etc.
On y lit encore quelques lettres curieuses de Cloots à Fauchet et les réponses, et une lettre fort remarquable de Condorcet sur les spectacles. Quelques autres publicistes, Thomas Payne entre autres, y ont déposé leurs pensées philosophiques. Enfin on lit encore dans la Bouche de Fer une série d'articles fort bien faits sur les questions de savoir si la guerre est nécessaire entre les hommes; comment un peuple peut exercer sa souveraineté; comment les hommes peuvent être amenés à goûter le bonheur, etc., etc.; puis un éloquent plaidoyer contre l'emprisonnement pour dettes.
Enfin on trouve dans la Bouche de Fer, et sous la forme interrogative, une foule d'autres questions adressées au rédacteui", et ayant trait aux affaires du temps, telles que celles-ci :
ce Serait-il vrai que tous les espions de l'ancienne police soient encore aux gages du trésor public, et sous les ordres de Guignard, qui les emploie?... »
— « Bouche de Fer, dis-nous s'il est vrai que le signalement des aristocrates soit un ruban noir?... »
— « Est-il vrai qu'il y ail une assemblée aristocratique en forme de loge qui se lient, rue Ghabannais, deux ou trois fois par semaine?... »
Chaque numéro du journal du Cercle social contenait un certaiii
nombre de ces bullelins. qui avaient été déposés dans les bouches de fer.
Le Cercle social des Amis de la Vérité prit, en peu de temps, une grande consistance \ trop jurande peut-être, puisqu'elle attira a ses directeurs des ennemis nombreux. Les uns cherchèrent à brouiller les Amis de la Vérité avec ceux de la Constitution n'unis h l'éj^Mise des Jacobins ; les autres employèrent l'arme du ridicule pour attaquer une société qui. par un mélange de politique et de mysticisme, ne prêtait que trop le liane aux plaisanteries. Les jacobins nommèrent une commission, dont Camille Desmoulins lit partie*, afin d'examiner si les Amis de la Vérité étaient dans les bons principes. 11 lut reconnu que tous les membres du Cercle social étaient de fort bons jacobins, et que les deux sociétés devaient vivre dans une harmonie parfaite.
Mais il fut plus difticile aux Amis de la Vérité de se mettre a l'abri du ridicule qu'on versait a i)leines mains sur leurs séances.
Déjà, en rendant compte d'une de leurs réunions, les nklacteurs de la Bouche de Fer furent obligés de se plaindre du désordre tpie quelques étrangers avaient commis. « Une femme étrangère, racontent-ils après avoir parlé de l'obstination d'un orateur, a demandé la parole. Quelcjues personnes qui s'étaient introduites dans l'assemblée ont cherché à profiter de cette scène ridicule pour jeter de la défaveur sur la confédération. Le président a levé la vSéance. » Le lendemain parut une annonce burlesque, répandue par les ennemis du Cercle social ; ils y prévenaient le public d'une grande séance, dans laquelle, disait-on, « le sublime abbé Fauchet, orateur perpétuel et procureur généial, syndic de la société, entamera son nouveau et merveilleux discours sur l'universalité de la nature, où il se propose d'être encore plus obscur et plus inintelligible qu'il ne l'a été dans le dernier; ce qui sera bien difticile...
« Après ce superbe discours, dont l'impression sera commandée d'avance, ajoutaient les détracteurs du Cercle social, le jeune orateur qui, dans la dernière séance, a commencé et n'a pu finir son discours sur la nature des femmes, se propose de l'achever, a leur
1 Goupil (le Préfcln, l'un des députés réputés patriotes, fut le prcinicr président du Cercle social ; il eut pour successeur Mailly de Ch;"iteau-Renaud. Chabroud et Condorcel acceptèrent les fonctions d'orateurs de la société. Parmi les iircniiers secrétaires, on remarque Barêre, dont la Bouche de Fer parle comme d'un jeune homme degrandes espérances.
2 rainille était aussi du Cercle social des Amis de la Vérité.
grande satisfaction. M. le procnreur général ayant oublié, dans son dernier discours, lorsqu'il a fait l'énuméralion des parties de l'homme, de parler de celles qui servent a la reproduction, le jeune orateur y sup{)léera par une ample et savante dissertation sur les parties naturelles des deux sexes, qui terminera son discours. Les dames, et surtout les demoiselles du Palais-Royal, sont invitées a venir en foule a cette séance, dans laquelle on leur permettra de parler. « Le dernier article a l'ordre du jour sera l'examen de cette question : Qu'est-ce que c'est qu'une pétaudière? On pense qu'il sera décidé, sans discussion, et à l'unanimité, que c'est le Cercle social. .. On prévient le public que M. le procureur général ayant besoin, pour faciliter l'intelligence de ses discours, d'un bon commentateur, il offre cette place a un illuminé comme lui, à qui il donnera la table, et un logement convenable, a côté du sien, aux Petites-Maisons. » — ce II est évident, dit alors la Bouche de Fer après avoir parlé de ces libelles, qu'on cherche a diviser les patriotes et a étouffer la voix de l'homme libre. Tenons-nous sur nos gardes. »
Peu de jours après, Fauchet lisait a Vassemblée universelle des Amis de la Vérité son huitième discours, dirigé contre les ennemis de cette association .
« Des boiœhes d'or nous dénoncent la guerre, et nous, bouche de '■ fer, nous leur annonçons la paix. De ces creusets d'or il ne sortira qu'un alliage sans valeur, qui coulera sur le sol aride, s'y refroidira aussitôt, et ne fera mal a personne. De notre creuset de fer jaillira la lumière pure; ses vifs rayons atteindront les esprits sincères... Une voix faible nous crie quelle nous écrasera ; niais la voix du canon de la Bastille ne nous a pas fait peur : les tours du despotisme sont tombées a notre réquisition patriotique *. Le cœur de l'homme libre ne s'épouvante jamais. Ecrivez, journalistes vendus à des partis ; écrivez avec vos plumes d'argent qui s'émoussent à chaque ligne. Nous n'avons qu'une plume d'acier, mais elle est ferme; elle burine les vérités éternelles et universelles ; elle ne fléchit pour personne; le seul intérêt de l'humanité la dirige...
« On voudrait détruire notre association de fraternité générale. Hommes haineux! vous vous abusez : la nature et la liberté vous désavouent. C'est assez que l'idée d'alliance et de concorde soit jelét; dans l'opinion, et que la première pierre de l'édifice de la fédéra-
• Fauchet était l'un des itrindpau\ vainqueurs do la BastilU-.
T. 11. Il
82 FAUCIIET ET BONNEVILLE.
lion iinivcrseUo soit posée dans nne terre libre, pour que les esprits goûtent l'union, et que le temple s'y élève... »
An deuxième trimestre de l'existence de la Bouche fie Fer\ \v Cercle social pour la confédération des Amis de la Vérité avait acquis un grand développement, si l'on doit en juger par ses eoriespondances avec l'Angleterre, l'Ecosse, l'Irlande, l'Allemagne, la Pologne, la Hollande, la Belgique, la Prusse, etc. De toutes les villes de France, le Cercle social recevait aussi des lettres, des députations et des encouragements; aussi Fauchet ne cessait-il de s'écrier que, malgré les méchants, la confédération des Amis de In Vérité deviendrait universelle, et il s'en enorgueillissait.
A partir de cette époque, on trouve dans la Bouche de Fer \m bulletin des séances, de l'Assemblée nationale, ainsi qu'un autre bulletin destiné aux nouvelles politiques et aux sociétés populaires; on y lit quelques détails curieux sur l'importance déjà acquise par la société séante aux Jacobins.
Mais le principal mérite de la fenilN» de Fauchet continua de consister dans ses articles de fond, où étaient traitées, avec beaucoup de talent, et par divers orateurs ou écrivains dont on doit regretter de ne point connaître les noms, une foule de questions du plus haut intérêt.
Madame d'Aelders, Hollandaise, a écrit, dans la Bouche de Fer, plusieurs discours relatifs h la condition des femmes, à leur éducation et à leur influence sur les gouvernements. Cette même question y a également été traitée par un jeune écrivain déjà habitué aux applaudissements des Amis de la Vérité.
Plusieurs articles y furent consacrés à définir et h combattre les préjugés. On lit aussi, avec intérêt, ceux intitulés : du Législateur et des Législations ; du Peuple, de ses vices et de ses vertus; de la Nature humaine ; de la Parole ; des Dangers et des Bessources des amis de la liberté; des Mystères de la liberté.
Des thèses fort brillantes furent de nouveau soutenues au Cercle social sur d'autres questions intéressantes et tout h fait à Tordre du jour. Indépendamment des analyses et des commentaires de plusieurs chapitres du Contrat social, le journal de Fauchet et Bonneville nous a laissé d'excellents discours sur le caractère des hommes destinés par la nature à réveiller les nations, et sur la question de
1 Les numéfos d'oidro do ccttp feuille recommencent avec r;ini:ée 1791.
FAUCIIET ET BONNEVJLLE. H7>
savoir si le même (joiweniement peut être propre à tous les pays, el si tous les peuples pouvaient être éijahment libres, etc.
On s'y occupa, en outre, des t'êtes civiques et fraternelles, et eiiliii on proposa la formation d'un tribunal national pour juger les diffélends des rois, et les rois eux-mêmes.
Laharpe s'étant amusé à tourner en ridicule les Amis de la Vérité, Fauchet lui répondit par des serinons empreints de la philosophie la plus évangélique.
a M. Laharpe, bon citoyen, littérateur délicat, poëte pur, observateur léger, disait Fauchet, s'est égayé sur notre journal et notre confédération. INous pourrions, avec la même innocence, faire des railleries sur sou Mercure et sur l'association de ses amis. Nous ne voulons pas employer les armes de la dérision contre un [)atriote si estimable, et un homme de lettres si distingué... »
Puis, après avoir cherché à lui expliquer le but de la société des Amis de la Vérité, Fauchet terminait sa réponse par ces mots :
« Je répéterai îi M. Lahaqwî, en finissant par cette maxime tout évangélique, qui ne peut lui déplaire, comme elle a eu le malheur de déplaire à quelques autres critiques moins sages : — Aimonsnous mutuellement, c'est toute la morale, c'est toute la religion, c'est toute la société, c'est toute la loi de la nature. »
A partir de son troisième trimestre, la Bouche de Fer donne à ses abonnés quelques suppléments servant a analyser succinctement les travaux de l'Assemblée nationale. Mais on s'aperçoit que les bons articles commencent a devenir rares. Ce trimestre ne renferme plus qu'un seul écrit dû a la plume de Gondorcet : c'est son Discours sur les Conventions nationales. On y trouve encore quelques thèses assez bien soutenues, telles que celle-ci : le bon Gouvernement produit, en tout lieu, l'abondance. El encore quelques lettres sur le préjuyé contre les liommes de couleur dans les colonies, sur le sort des hommes de couleur., sur le danger (pi il y a à laisser subsister, à leur égard, les choses en l'état où elles sont, etc. ; ces lettres sont d'excellents plaidoyers contre l'aristocratie de la peau.
Fauchet continue bien à lire ses discours au Cercle soctial; mais, occupé à défendre ses opinions et ses intentions contre les attaques ou les railleries des journalistes, et principalement contre Cloots et Mallet du Pan, on voit qu'il a dès lors de la peine à faire face a tant d'adversaires. L'un lui re|)roche de prêcher la loi agraire, lorsqu'il ne faisait qu'émettre le vœu que tous les pauvres eussent quelque
chose ; l'autre l'accuse de mysticisme ; ceux-là, de conspiration secrète; ceux-ci, d'irréligion.
Ecoutons Fauchet se défendre contre cette dernière im|)Ulalion : ses paroles expliqueront ses idées sur ce sujet.
f( C'est bien une misérable philosophie . dit-il au cosmopolite Cloots, que celle qui croit pouvoir former une patrie sans religion, et instituer une nation sans conscience. La nature a fait l'honmie avec des rapports religieux, que l'orgueil des faux génies ou la bassesse des cœurs dépravés peuvent seuls méconnaître, mais qu'aucune combinaison possible ne détruira jamais, panuî que ces rapports entrent dans l'essence générale de l'espèce humaine, et qu'ils se font sentir aux impies eux-mêmes , dans les moments lucides, comme les remords aux scélérats.
« Ne vous abusez point, patriotes ! le christianisme est indestructible, parce qu'il n'a, dans sa substance aucun caractère d'invention politique. Ce ne sont pas des ambitieux et des despotes qui ont fabriqué l'Evangile; il les confond a chaque ligne : l'égalité sainte y est tracée en caractères inimitables. C'est le code de la Iralernité pure ; c'est la loi céleste de la liberté ; c'est la sanction de la Divinité, donnée a l'humanité même. Il faut être arrivé, par l'orgueil ou le vice, a l'obtusion du sens intime ou a la putréfaction de la conscience pour ne pas sentir la vérité de cette religion fraternelle, et ne pas goûter la perfection de vertu sociale où, tidèlement suivie, elle doit élever le genre humain. Abattez tous les échafaudages imposteurs dont le despotisme des gouvernements , qui a produit le despotisme des prêtres, et qui s'en est ensuite étayé, avait entouré cet édifice simple et majestueux ; mais après avoir balayé d'une main sévère le dehors et le dedans du temple, ne touchez pas à ses fondements : vous briseriez la liberté sur la pierre immobile ; vous dévoreriez l'empire plutôt que d'entamer une des assises de la religion. Vous la croyez ébranlée parce qu'une petite et bruyante multitude de génies sans frein et d'hommes sans mœurs s'accordent pour la blasphémer. Détrompez-vous : la masse nationale ne peut jamais être impie; c'est contre nature; c'est comme si on voulait se persuader, lorsque dans les maisons riches les Cmssus se livrent à la gloutonnerie , et que dans les pauvres tavernes la canaille s'abandonne à l'ivresse, que toute la nation se gorge et s'enivre. Non, il n'y a que les deux extrémités qui soient en ferveur de débauches: tout le cor[»s de la nation est dans la sagesse ; les innombrables
FAUCUET ET BONNEVILLE. 8S
lainiiles des gens de bien vivent sobrement dans leurs paisibles loyers, et ont horreur ou pitié des orgies de l'opulence et de la misère. Ecrivains imprudents! si vous veniez a persuader en effet que sous ce nom sacré de liberté publique, c'est la religion, c'est la vertu, c'est le premier des biens de l'humanité, la morale éternelle, (jue l'on veut livrer h tous les attentats de la licence, ah! c'est alors que tous les honnêtes gens, c'est-a-dire toute la France (entendezvous?) se soulèverait, avec une indignation divine, contre ce petit las d'insolents et cette vile tourbe de misérables qui voudraient condamner tous les Français à être aussi infâmes, aussi dépravés qu'eux. On ne peut pas plus ôter la religion a un peuple, qu'on ne peut ôter Dieu de la nature... »
Certes, voilà de belles pages; et le reste de cette longue réponse à Cloots est écrit avec la même éloquence du cœur. Une seule lettre, un seul discours tracé avec cette vigueur de style, devrait suflire pour imposer silence aux détracteurs de ce patriote remarquable sous bien d'autres rapports encore.
Ne soyons donc pas étonnés si les électeurs du Calvados désignèrent l'abbé Fauchet pour leur évêque, et si les patriotes des autres départements félicitèrent ceux du Calvados sur leur bon choix.
Nous ne pourrons cacher ici une circonstance qui aurait peutêtre amené Fauchet h abandonner sa Bouche de Fer et son Cercle social, même avant son élection, s'il n'eût bientôt oublié un moment d'humeur.
Voici ce qui se passa h la confédération des Amis de la Vérité.
Le secrétaire du Cercle social, Bonneville, rédacteur des procèsverbaux de la société, avait pris pour l'épigraphe de son numéro du 16 avril, ces mots, qu'il cilait comme extraits d'un discours de l'abbé Fauchet :
Et si l'Évangile s'écarte de la raison, il faut y ramener l'Évangile.
Fauchet jeta les hauts cris. Dans un discours d'apparat qu'il prononça à la séance suivante, il parla longuement des torts et de y insigne mauvaise foi du rédacteur du dernier procès-verbal, qui, pour le perdre, disait-il, avait mis à la tête du numéro 42 une épigraphe impie, comme extraite d'un passage de ses discours.
« Le secrétaire, poursuivait Bonneville, ne peut affirmer que toutes les expressions injurieuses qu'il rapporte ici de l'abbé Fauchet soient littéralement les siennes ; mais, dans la vérité, c'est l'esprit sacerdotal de son libelle, et il est atroce...
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«Pourquoi donc, dira-t-on, le scandale de l'abbé FauchelVCe n'est point ici le lieu d'entrer dans ces dé(ails ; mais nous observerons que les derniers discours de l'abbé Faucbet ressemblent l'on peu aux premiers... Quand un membre du directoire, qui ne savait pas plus que moi ce dont l'abbé Faucbet avait à se plaindre, oITrail de répondre, par le journal, à une faute vraie ou |)rétendue du rédacteur, avait-il une raison pour ne pas vouloir entrer en arrangement, et pour terminer une diatribe inattendue par proposer un journal, en apparence, meilleur marcliél
« Je ne rendrai point compte de tout ce que m'a fait éprouver de douleurs et de décbirements une espèce de scène tragi-comique, poursuivait le secrétaire. L'abbé Faucbet a donné sa dc'mission de procureur général du Cercle social : il est allé parler à la tribune ; on lui a oil'ert celle d'orateur de l'assemblée, et il est remonté au bureau... Il me vint dans la pensée de m'écrier comme Coriolan au peuple ingrat qui, séduit par ses orateurs, le chassait de la république :
« C'est moi qui vous bannis ! je vous bannis! »
Voila l'abbé Faucbet retiré sous sa tente, et laissant h son Ajax, Bonneville, tout le poids du journal (ju'ils avaient créé ensemble. S'il faut en croire les insinuations de Bonneville, Faucbet avait alors l'idée d'élever autel contre autel, en publiant une autre feuille, qu'il lit paraître, en elfel, un peu i)lus tard, sous le titre de Jîtilletin des Amis de la Vérité. Mais au moment où la scission éclata, les électeurs du Calvados appelèrent Faucbet, ainsi qu'on vient de le voir, à remplir le siège épiscopal de leur département; et cette élévation devint l'occasion d'un nouveau rapprochement entre les deux amis.
La Bouche de Fer parla avec éloge de celui qui venait d'être nommé à l'évêché de Caen. « C'est un doux et beau triomphe pour les Amis de la Vérité, dit Bonneville : car nous connaissons assez l'abbé Fauchet pour être sûrs qu'il donnera, le premier, un grand exemple à la nation française, et qu'il fera ratifier son élection par la majorité des citoyens du département du Calvados... Le peuple ne rejettera point, pour son évèque, un citoyen recommandable par ses talents, son courage et son patriotisme ^ »
1 Le lecteur coiiiiaîl déjà le grand éloge que Itrissot avait l'ail de rai»lié Faucliel en le désignant aux électeurs connue l'un des jilus dignes ecrlésiastiijues et des )iali'iotes les plus éclairés et les plus courageux.
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— « Hier, dimanche, ajoutait encore Bonneville, dans son journal du 'i mai 1791, le métropolitain a procédé au sacre de Claude Fauchet, dans la basilique de l'empire. Les évêques de Reims, de Rhodez et de Saint-Brieux ont été sacrés dans la même cérémonie, qui a été très-auguste... Une multitude innnense, l'assemblée fédérative des Amis de la Yérité et la société fraternelle des anciens représentants de la commune, ont assisté au sacre de Claude Fauchet. Après la cérémonie, il n'a cessé de recevoir les plus vives félicitations; le commandant général n'a pas été un des derniers a lui donner l'accolade.
a Prédicateur du carême a Saint-Roch, Claude Fauchet a voulu achever, ce jour-la, sa pénible tâche. Vingt mille personnes remplissaient l'église. Il a parlé, comme toujours, du respect et de l'obéissance qu'on doit aux lois et des avantages de la nouvelle constitution. Dans les adieux qui ont terminé son discours, il a été interrompu par des applaudissements universels : il n'a pu retenir ses larmes ; tout le monde pleurait et applaudissait. Ce sont la de ces jouissances qui élèvent les grandes âmes et qui i)ayent trente années de veilles et d'ingratitude !
« Quelques amis, qu'il avait réunis au presbytère du curé de Saint-Roch, sa paroisse depuis vingt ans, ont fait un agape civique et fraternel... Le secrétaire du Cercle social a chanté fort mal, selon lui, mais de grand cœur, quelques couplets, dont on a demandé la répétition, et ensuite l'impression. Ce qui nous a touchés le plus, rapporte Bonneville lui-même, ce sont ces mots attendrissants de Claude Fauchet dans cette scène fraternelle : — Mon ami, dites-moi souvent des injures ; il est bien doux de se l'éconcilier ainsi. »
La paix fut ainsi scellée entre les deux fondateurs de la Bouche de Fer. Fauchet va dès lors prêcher la fraternité h ses ouailles, comme il l'avait prêchée dans la commune de Paris et dans son journal. Bonneville continue la publication de la feuille du Cercle social; et les événements ne tardent pas a lui donner une importance politicpie qu'elle n'avait point eue jusqu'alors.
Dans les derniers mois de l'existence semi-quotidienne de cette feuille, on y lit encore avec intérêt des articles sur Mirabeau, dont l'éloge fut ajourné après un jugement public de sa conduite ; sur les forfaits ecclésiastiques ; sur le métier de journaliste; sur la nécessité d'introduire dans le culte la langue nationale; sur le mariage des prêtres ; sur le duel; sur le commerce de l'argent, et principa-
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lenient sur le droit de pétition, que les rédacteurs de la Bouche de Fer examinèrent sous toutes ses faces.
Il y est question aussi des jésuites, de Mallet du Pan, des inconséquences de Gloots, du prince de Salin, des francs-maçons, de mademoiselle Théroigne. et du célèbre mulâtre Ogé, martyr de la liberté. Enfin, on y trouve le dernier discours de l'abbé Faucbet, ainsi qu'une réponse à cette question : Est-il utile d'éclairer le peuple ?
Comme on s'occupait, en ce moment-la, des élections a l'Assemblée dite législative, les rédacteurs de la Bouche de Fer furent des premiers a signer et à i'aire colporter une |)étition contre le marc d'argent, et pour rendre aux citoyens les droits que cette loi leur avait ôtés. Ils réclamaient aussi la sanction populaire pour tout ce qui serait constitutif.
Ce fut au milieu de l'agitation causée par ces pétitions qu'eut lieu la fuite du roi. Ce grand événement, suivi presque aussitôt de l'arrestation de Louis XVI, fournit a Bonneville l'occasion de manifester chaleureusement ses opinions républicaines.
A partir de ce jour, la Bouche de Fer, qui ne paraissait que trois fois par semaine, se transforma en journal quotidien. Ce n'est plus le paisible dépositaire des innocentes élucubrations de la confédération des Amis de la Vérité; c'est la feuille représentant les opinions les plus avancées; c'est le tribun le plus ardent. Le jouinrrl de Bonneville se lance alors dans la politique, et, au lieu de discours et de thèses, il donne à ses lecteurs les détails les plus circonstanciés sur les affaires politiques du jour. Nulle antre part que dans la Bouche de Fer des mois de juin et juillet 4791 ne se trouvent consignés autant de faits h la charge de Louis XVT ' ; car Bonneville demande immédiatement la déchéance, l'abolition de la royauté, et . son remplacement par un (jouvernement national.
« N'allez pas tomber dans les pièges qu'on tendait toujours aux peuples, s'écriait-il en s'adressant à la fois aux jacobins et aux hommes à piques qui, disait-il, avaient si heureusement reparu ;
1 On lit dans la liouchc de Fer de cette é)ioque la plupart des mots énergiques lanrés par le peuple à la tête du roi, et jusqu'à une complainte relative à sa fuite. Elle est sur l'air de Malhorough, et renferme plusieurs couplets, tels que celui-ci :
Not' gros s'en va t'en guerre, Mironton, ton, ton, mironlaine ; Il |)nrt à In légère, - M*U il lui eu ruirk.
on changeait le nom des mangeurs d'hommes, et l'on conservait toujours, sous d'autres formes, leur race maudite... Si nous sommes dignes de la liberté et de l'égalité, point de roi...
« Les Pétion, les Robespierre, les Buzot, les Grégoire sont encore a l'Assemblée nationale, et, avec de pareils hommes, on ne doit pas désespérer de la chose publique, » ajoutait la Bouche de Fer.
Bonneville, qui n'aimait pas trop la société des Jacobins, parce qu'il y voyait une tendance a tout envahir, parce qu'il avait adopté cette maxime : Ni maîtres ni disciples, et qu'il voyait avec peine la popularité dont Robespierre y jouissait, ne cessait alors de faire l'éloge de celle des Cordeliers ; il l'offrait comme un modèle de patriotisme et d'énergie, et se faisait un plaisir et un devoir d'insérer les pétitions, les démarches et les opinions de ce club.
Pour prémunir le peuple contre les stratagèmes de ses ennemis, la Bouche de Fer publia alors un article dont il était facile de comprendre la portée : Ce qu'on a toujours promis aux peuples pour commencer les révolutions. •
La question de la sanction populaire y fut également traitée dans plusieurs autres articles de forme constitutive. Ses numéros, pendant la crise amenée par l'arrestation du roi, continrent tous des chapitres très-violents et dont le titre seul indiquait le but. Le 24 juin , le journal la Bouche de Fer commençait par ces mots : Crimes de Louis XVL La première ligne du numéro suivant était celle-ci : Poijnt de roi, point de roi, voilà le cri général. La feuille du 26 juin était plus signilicative encore.
c( Onze heures sonnent et je prends la plume pour retracer ce que j'ai vu et entendu, disait le rédacteur de la Bouche de Fer. Les chemins étaient remplis d'une foule innombrable. Les gardes nationales arrivent : Paix-là, paix-là, silence, enfoncez votre chapeau, restez couverts ; il va passer devant ses juges. Représentants du peuple, vous n'avez plus à délibérer : le peuple libre et souverain s'est couvert en regardant avec mépris le ci-devant roi. Yoiià enfin un plébiscite : La République est sanctionnée... »
— (( Voici de l'argent et des travaux, criait aux ouvriers la feuille de Bonneville, en faisant allusion aux 40 millions que la nation allait économiser. Les choses n'en iront pas plus mal : elles iront à merveille si nous employons les 25 miUions de la liste civile à de grandes entreprises nationales , si nous demandons que les biens des fugitifs et des traîtres soient vendus au profit de la nation.
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Voilà une source immense de fonds de terre qu'on peut joindre aux biens usurpés par nos prêtres hypocrites : endossons les assignats de ces nouvelles garanties. Faites-moi de la monnaie grise de toutes ces statues royales; mettez-y pour empreinte le bonnet de la liberté, et ça ira, ça ira toujours de mieux en mieux*. »
Lors de la fuite du roi, la Bouche de Fer avait recommandé h tous les patriotes de se serrer autour de l'Assemblée nationale, qui lui parut un instant l'ancre de salut de la France. Mais lorsqu'il vit les intrigues royalistes dont cette assemblée devint le foyer, il commença par critiquer sa marche , et finit par considérer la majorité de cette assemblée comme corrompue.
Il y eut cependant une gradation : ce fut d'abord de la surprise de voir les législateurs s'occuper d'objets très-secondaires au milieu de la crise où l'empire se trouvait ; puis il y eut de l'humeur contre le comité de constitution. La colère de la Bouche de Fer n'éclata que lorsque ce journal vit porter un décret contre les discours ou écrits qur'attaqueraient le roi. le régent, l'héritier présomptif, l'épouse, la mère, la fille du roi, etc.
«Ce décret, si sévère, dit Bonneville, est un outrage contre la dignité de l'homme. Celui qui a violé sa parole, sa promesse d'homme et de citoyen est infâme. Donc votre roi est un infâme, indigne de la confiance d'un peuple libre. La Bouche de Fer l'a dit hautement : elle le redira encore, et le redira toujours. »
— a Les démarches obliques de l'assemblée, disait-il plus loin, la perdent dans l'opinion, et font désirer de toutes parts la seconde législature. »
Lorsque les dispositions des comités réunis commencèrent à être connues, les Amis de la Vérité sonnèrent l'alarme :
« On assure, s'écria leur journal, que plusieurs comités se sont déjà coalisés pour rétablir sur le trône un roi fourbe, perfide, parjure et ennemi déclaré de la constitution ; on lui rendra donc l'exercice du pouvoir le plus illimité, le plus absolu, le plus tyrannique. Le soupçon 'a cet égard , joint aux preuves déjà trop connues de l'infidélité et de la perfidie de plusieurs des mandataires du peuple, suffit pour engager la nation à désavouer d'avance tout ce qu'ils oseraient entreprendre contre sa volonté et ses intérêts, et à exiger
i Os opinions, qui furent depuis suivies ù la lettre, étaient émises, par la Bouche de Fer, au mois lie juin I79i!
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que la législature actuelle se hâte de faire place a la seconde...»
La Bouche de Fer ne se borna pas h publier la pétition du club des Cordeliers demandant a l'assemblée de ne rien prononcer sur Louis XYI sans connaître le vœu des départements ; elle y ajouta encore une autre pétition, émanée du coinité central des Amis de la Vérité, pétition signée dans le même but ; elle était conçue en des termes qui décelaient l'indignation.
« Mandataires du peuple franc, portait cette pétition, justement indignés des démarches captieuses des comités de l'Assemblée nationale, qui, au mépris de la voix publique, tendent a remettre un traître h la place de premier fonctionnaire, place qu'un peuple libre ne doit donner qu'aux talents et aux vertus civiques, les soussignés demandent aux membres du sénat, chargés d'émettre la volonté générale, et non de la dicter, qu'il ne soit rien prononcé sur le sort de Louis Bourbon avant que le vœu des communes du peuple franc soit clairement et universellement exprimé; déclarent, en outre, qu'il leur paraît nécessaire de supprimer les décrets qui consacrent la monarchie, gouvernement dont un reste de préjugé avait conservé les traces malgré ses défauts. »
Comme on le voit, la Bouche de Fer ne restait pas en arrière de l'opinion des cordeliers.
En même temps que l'organe des Amis de la Vérité applaudissait et secondait ce club, il se réconciliait avec les jacobins.
« Nous voyons avec plaisir, annonçait-il, que l'aveugle déférence aux meneurs , que nous reprochions a celte société , s'efface ; que l'esprit de liberté y naît, et que ce n'est plus pour admirer un intrigant qu'on s'y rassemble, c'est vraiment pour s'instruire. On a réparé l'insulte faite aux cordeliers , qui vinrent lire leur arrêté en faveur de la République, en applaudissant les discours sur le même objet. Jacobins! rompez vos fers ; soyez les amis de la liberté, et non ceux d'une constitution encore imparfaite, et renoncez a cet esprit d'isolatioîi que vos meneurs* vous avaient inspiré pour dominer plus librement; fraternisez avec les autres sociétés de Paris, et nous vous tendrons une main amie. »
Ce fut en ce moment de fermentation que Condorcet lut, au Cercle social, son Discours sur la République, ou sur la grande question de
i Ces meneurs contre les(|ucls la Bouche de /'^r s'élevait alors, c'éiaient les Lametli et Bariiave, déjà fort suspects aux patriotes.
savoir si un mi est nécessaire à la conservation de la liberté. Condorcet y prouvait, avec cette logique et ce talent admirés par la France et l'Europe, que la prétendue nécessité qui pouvait faire excuser l'institution corruptrice et dangereuse de la royauté, disait la Bouche de Fer, n'existait pas dans un gouvernement où les pouvoirs étaient bien organisés. Ce beau travail , imprimé et répandu avec profusion par les Amis de la Vérité, acheva de concentrer les idées vers la République.
Cependant les comités réunis dé l'Assemblée nationale paraissaient s'inquiéter fort peu des progrès de l'esprit public : ils voulaient arrêter la Révolution h la monarchie constitutionnelle, telle qu'ils l'entendaient , sans s'apercevoir peut-être qu'il était dès lors impossible de rendre au roi la considération qu'il avait achevé de perdre par sa fuite.
« Que de mensonges pour retenir un peuple dans l'esclavage! s'écriait la Bouche de fer. Tout va par simulation : le roi jure ce qu'il ne tient pas ; on l'arrête en roule, bien loin du lieu où il a juré de rester, où sa fonction lui i>rescrit de rester, et il proteste qu'il ne part pas. Le roi est arrêté, ramené, et M. Alexandre Lameth veut prouver qu'il n'est pas arrêté. La loi veut qu'il soit interrofié; il Vest, et M. Thouret prétend qu'il ne doit être qu entendu. 11 est ijardé, ses gardes en répondent, et on veut qu'il soit libre. Peuple, vous êtes devenu libre; soyez-le en effet, et mettez dans vos actions ce qui est dans votre cœur ; dans les choses, ce qui est dans vos mots. En un mot, soyez vrai, car la liberté ne sait point mentir à elle-même. » '
Les cordeliers, les jacobins, les journaux patriotes, le peuple, n'ayant pu rien obtenir de la majorité de l'Assemblée nationale, malgré leurs pétitions, leurs placards en affiches, leurs discours et leurs protestations, les patriotes de toutes les nuances résolurent de présenter la fameuse pétition contre Louis XVL Us y demandaient que l'assemblée eût a recevoir, au nom de la nation, l'abdication faite le 21 juin, par Louis XVI, de la couronne qui lui avait été déléguée, déclarant qu'ils ne reconnaîtraient jamais Louis XVI, ni aucun autre, pour leur roi, à moins que la mujorité de la nation n'émît un vœu contraire.
Cette pétition, rédigée par Brissot, et imprimée à l'imprimerie du Cercle social, devait être envoyée par tout l'empire, sections, districts, municipalités, sociétés patriotiques, gardes nationales, etc. ;
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elle devait être signée sur l'autel de la patrie, resté debout au Champ de la Fédération. Les citoyens devaient se rendre processionnellement au Champ de Mars, pour la signer individuellement. Le mot d'ordre était : Vivre libre et sans roi * !
Le lecteur sait déjà ce qui advint aux pétitionnaires. Le déploiement du drapeau rouge et le massacre des signataires, en portant la terreur parmi les patriotes, raffermit, pour quelque temps encore les meneurs de l'assemblée, que l'on appela les réviseurs. Mais cet acte de tyrannie ne fit qu'accélérer le mouvement de l'opinion pubhque, et acheva de perdre et la majorité de l'Assemblée constituante, et la royauté.
Il faut lire dans la Bouche de Fer, devenue l'un des journaux les plus curieux de l'époque, les détails recueillis alors sur les tristes événements du Champ de Mars, sur la terreur que les meneurs de l'Assemblée nationale parvinrent à faire régner un moment dans l'âme des écrivains patriotes comme dans celle des hommes les plus énergiques. Pendant plusieurs jours, le Cercle social servit de tribune a tous les orateurs jacobins ou cordeliers qui protestaient contre les décrets de l'assemblée. Mais bientôt le Cirque national se vit entouré de réactionnaires, et ses orateurs se trouvèrent exposés à de grands dangers.
Bonneville, plus compromis que plusieurs de ses autres collègues déjà en fuite, fut obligé d'imiter l'auteur des Révolutions de France et de Brahant ; il dut suspendre la publication de la Bouche de Fer. Mais, avant de quitter sa plume patriotique, il avertit le peuple de ce qu'il apercevait :
« Quel orage se prépare î s'écria-t-il. Soyez attentif : on conspire contre la liberté, contre les principes de la Révolution ; l'heure fatale arrive : les trahisons, les enlèvements, le mépris de l'indignation de tous les siècles, les assassinats, tout annonce une tempête terrible. Frères et amis, prenez une attitude fière ; demandez une autre législature. Périssez, s'il le faut, mais en hommes libres. Si vous différez à demander cette législature, qui va déjouer tous les complots en les précipitant, vous périrez esclaves ! »
— «L'univers se réveillera tôt ou tard à la voix immortelle et toutepuissante des Amis de la Vérité, » ajoutait-il plus loin. Et il annonçait
• Les meneurs des jacobins élaicnt encore parvenus à ne point faire adopter, par cette société, la pétition du clul) dos Cordeliers.
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que, dans ce moment de trouble, le Cercle social fermait sa tribune au Cirque : mais que les frères continueraient de s'assembler dans les bureaux pour entendre le discours d'Atbanase Auger sur la farine de (jouvernement qui convient le mieux à la France.
L'orage ayant continue de gronder sur la tète des patriotes républicains, la Bouche de Fer cessa délinitivement de paraître le 28 juillet 1791 ; son 104^ numéro fut le dernier.
« Us régnent! s'écrie le rédacteur en parlant des meneurs de l'Assemblée nationale. Au lieu d'exécuter les ordres du souverain, ils ont osé faire comme les rois : ils régnent! Et, toujours semblables aux rois, leurs arrêts de sang ont pour préambules des paroles de paix, de justice, de bienfaisance. Voilà leur sentence dans la bouche même de Cicéron : — « C'est l'administration inique des magistrats ou la tyrannie insupportable des chefs qui donne naissance aux émeutes populaires. » —
c< — Depuis que nous avons fait déployer le drapeau rouge, disent les dictateurs, le peuple est devenu tranquille. — On est tranquille aussi dans les tombeaux. — Tranquille! Ainsi vous avez vu, tyrans, de généreux coursiers souffrir, sans remuer, les tenailles et les incisions! c'est que vous leur aviez mis, comme au peuple, un bâillon, des morailles, un couvie-vue et des fers, et des sangles ])our les enlever, afin qu'ils n'eussent pas un pied à terre pour point d'appui !
« Ils ne régneront. Ils ont voulu diviser les citoyens pour régner; ils se font menacer sur les frontières, dégarnies et sans défense, pour régner. Que les citoyens s'unissent, ici et la, les tyrans pâliront, et les rois et les dictateurs rentreront dans la poussière. Une autre législature, une autre législature, et ils ne régneront plus!...
« Oui, je prendrai le deuil, et je chanterai ces paroles d'un psaume funèbre :
Nations, levez-vous; jugez les superbes selon leurs œuvres.
Ils oui humilié le peuple, et souillé de son sang son proj)re li<h"itagi'.
Ils ont tué la veuve et l'étranger, et rais à mort les orphelins.
« Vous, les plus abrutis, prenez garde a ceci. Et vous, insensés, quand aurez-vous des yeux pour voir? »
— a La plume me tombe des mains! disait encore le rédacteur de la liouche de Fer en parlant pour la dernière fois a ses souscripteurs. Écrivains patriotes, la plume de Vami de la vérité ne i>eui tracer des crimes aussi atroces. Je la })oserai. Déposez votre plume
sur l'autel de la patrie. Si le sang répandu de tant de citoyens ne crie pas assez haut, comment espérez- vous de vous faire entendre? Laissez-le parler seul ; posez la plume, posez la plume, et vous aurez, sous peu de jours, une autre législature! Ce sera l'instant du réveil. »
Ainsi finit la Bouche de Fer.
Nous retrouverons bientôt la plupart de ses rédacteurs, et principalement Bonneville et Gondorcet, comme fondateurs et rédacteurs en chef de la Chronique du Mois , dont le premier numéro parut en novembre de la même année 1791.
Quant à l'abbé Fauchet, devenu évêque du Calvados, puis député à l'Assemblée législative par ce même département, ses doubles fonctions ne l'empêchèrent pas d'écrire toujours et avec la même verve ; mais il ne coopéra, en titre, a aucun journal jusqu'à l'époque où, élu de nouveau député a la Convention nationale, il mit au jour, le 1" janvier 1793, une feuille intitulée Bulletin des Amis de la Vérité, qui fut l'un des journaux du parti de la Gironde *.
A la suite des journées des 51 mai et 2 juin 1793, Fauchet, devenu suspect a la Montagne à cause de ses liaisons avec les girondins, se trouva déplorablement compromis lors de l'assassinat de Marat par Charlotte Gorday. Cette jeune fille avait porté a Paris une lettre de recommandation de Barbaroux pour Fauchet : on prétendit qu'on avait vu la protégée et le protecteur s'entretenir longuemenl ensemble dans l'une des tribunes de la salle conventionnelle. Charlotte Gorday déclara qu'elle n'avait jamais vu ce représentant du peuple. Mais les soupçons qui planaient sur lui suffirent pour le faire décréter d'accusation. Il fut exécuté en même temps que ses amis les girondins (octobre 1793).
Ainsi périt misérablement l'un des hommes qui se placèrent tout a coup, par le courage, la pensée et la parole , au premier rang parmi les athlètes de la Révolution ; celui de tous peut-être que la nature et l'éducation semblaient avoir plus particulièrement formé pour remuer les passions populaires et électriser les hommes -. Fauchet jouissait de la réputation d'un austère réformateur avanl qu'eût lieu la réforme générale amenée par la Révolution. Il concourut puissamment, par ses écrits et ses discours, à l'abaissement
1 Nous aurons bientôt l'ocrasion de nous occuper de ce journal en parlant de Gondorcet.
2 L'abbé Fauchet était un fort bel homme; la nature l'avait doué d'une ligure très-remar(|uable. dont chaque trait respirait la douceur et la bienveillance Son organe était sonore et vibrant.
9» FAUCIIliT ET BOINNE VILLE.
(le la puissance royale, et son vote, dans le procès de Louis XVI, donna tout à la fois la mesure de son républicanisme et de ses idées philanthropiques.
On a de Fauchet, indépendamment de ses nombreux sermons, discours et rapports, tous fort remarquables, plusieurs autres écrits, tels que le Panégyrique de saint Louis, V Oraison funèbre de l'abbé de l'Êpée, YÉloye civique de Franklin ; un discours sur les mœurs rurales, un autre sur la religion naturelle; une thèse sur raccord de la liberté avec la religion; etc., etc. L'abbé Fauchet était un chrétien pur comme Grégoire ; il ne pouvait être autre chose, en politique, qu'un excellent républicain.
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