‹ Histoire des journaux et des journalistes de la evolution française (1789-1796) Précédée d'une introd. générale (volume 2)Chapitre 2 sur 17 · MM · texte numérisé non relu

MM

X /Hy^ 2>^ (^ m2>o.

-'ca^

fui/ir/xi'- /,! .Ipiff/é ^('/"/ Industrie Krateriioile

liÉDACTEUR DE LA CHRONIQUE DU MOIS

Marie-Jean-Astoine Caritat, marquis de Condorcet, né le 17 septembre 1744, à Saint- Quentin (département de l'Aisne); homme de lettres et puMicisfe; l'un des rédacteurs du Journal de Paris, de la Bouche de Fer, de la Chronique du Mois, du Républicain, du Journal encyclopédique et du Journal de l'Instruction civique, etc. ; député à l'Assemblée léo^islativc en 1791, et à la Convention nationale en 1792. Décrété d'accusation après la promulgation de la constitution de 1793, mis hors la loi, il se donna la mort dans sa prison.

Gondorcet est tellement connu dans la république des lettres ; sa réputation, comme savant et comme académicien, l'a placé si haut dans l'opinion publique, qu'il n'est personne qui ne connaisse au moins une partie de ses immenses travaux. Aussi n'est-ce point sous ces rapports que nous allons le considérer dans un livre qui n'a d'autre destination que celle de rappeler aux générations oublieuses les efforts de nos pères pour conquérir la liberté, et les luttes longues, pénibles et souvent dangereuses qu'ils eurent a soutenir avant d'atteindre leur but.

Il ne peut donc être ici question ni des travaux philosophiques de Gondorcet, ni de sa vie littéraire, mais seulement de la carrière de publiciste, de journaliste, qu'il a parcourue avec tant de gloire pendant la Révolution française.

Gondorcet n'eut point de journal qui lui fut propre; il n'en rédigea aucun h lui seul, comme le tirent Gamille Desmoulins, Brissot, Marat et la plupart de leurs collègues; mais il écrivit beaucoup, il fournit un grand nombre d'excellents articles à plusieurs des feuilles

1 Le portrait de Coiulorcot que nous donnons ici a été copié sur le dessin, si plein de vie et de vérité, de J.-B. Lcmort; c'est le plus ressemblant de tous ceux qui existent. Auguste de Saint-Aul)in l'avait gravé avant nous d'une luanicrc adniiiable, mais seulement en l'orme de médaillon. T. II. •'3

patriotes de l'époque. Biissot se montrait fier lorsqu'il pouvait donner à ses souscripteurs quelques lignes du publiciste pour lequel il professait la plus haute estime ; Bonneville et Fauchet annonçaient par avance le jour où ils publieraient quelqu'une des productions de ce philosophe patriote. Gondorcet coopéra aussi à la rédaction du Républicain, dans lequel il émit, en commun avec Thomas Payne. ses brillantes théories sur la liberté ; il écrivit aussi beaucoup dans le Journal de Paris, dans le Journal de l'Instruction civique, fond»; par la Convention nationale, dans le Journal encyclopédique, dans le Bulletin des Amis de la Vérité, etc.

La Chronique du Mois, feuille plus étendue et où il put développer largement ses idées, passe pour avoir été son journal de prédilection. Ces cahiers patriotiques, dont Bonneville conçut la publication mensuelle, après avoir dû cesser la publication de la Bouche de Fer, furent une création qui n'eût probablement pas existé, si Condorcet ne lui eût promis l'appui de son talent et de ses lumières. Nous devons donc considérer la Chronique du Mois comme 1 entreprise littéraire et politique dont Condorcet assura le succès.

La Chronique parut sous les auspices de quatorze rédacteurs en nom, tous déjà connus avantageusement. C'étaient Clavière, Condorcet, Mercier, Auger, Oswald, Bonneville, Bidermann, Broussonnet, Guy-Kersaint, J.-P. Brissot, Garran de Coulon, Dussaulx, Lanthénas et Collot-d'Herbois. « Ces quatorze patriotes, dit le prospectus, ont réuni leurs luniières pour payer ensemble, à la chose publique, leur dette de citoyen. La forme périodique leur donnant les moyens de suivre les opérations du corps législatif, l'à-propos des événements, et, par conséquent, d'être inhniment plus utiles dans l'application de leurs principes, ils l'ont adoptée. Leur ouvrage aura une forme nouvelle en France, celle des Monthly Reviews de l'Angleterre, avec cette dilférence qu'ici les cahiers patriotiques, qui forment la Chronique du Mois, seront bien réellement les idées, les critiques et les desseins d'écrivains très-distingués. »

Chacun de ces écrivains se chargea d'une partie de la rédaction distincte des autres. Clavière eut les finances ; Condorcet s'empara de la législation et de l'instruction publique ; Mercier dut entrer dans le détail des abus, comme dans son Tableau de Paris; Auger promit des recherches sur les anciennes, constitutions; Bonneville fut chargé de résumer les travaux de la législature ; Osvvald promit de travailler à détruire les préjugés qui divisaient les deux nations française et

COiNDOUCET. 99

anglaise; Bideiniann, très-versé dans les matières commerciales, s'engagea a publier ses observations sur celte partie de l'économie publique; Broussonnet annonça qu'il traiterait les questions relatives a l'économie rurale et aux manufactures; celles concernant la marine et les colonies furent confiées à Kersaint; Brissot voulut aussi enrichir les cahiers patriotiques de ses idées sur la politique et sur les droits de l'homme ; Garran de Coulon se réserva les questions de jurisprudence, et enfin Lanthénas, Dussaulx et Gollotd'Herbois assurèrent leur patriotique concours à une publication (|ui s'annonçait d'une manière si attrayante par les noms de ses rédacteurs.

Hàtons-nous de dire que ces noms si connus ne furent pas seulement offerts au puljlic, comme on le fait aujourd'hui, pour attirer son attention : ces quatorze hommes de lettres et de science devinrent réellement les quatorze coopérateurs de cette publication, et tous tinrent l'engagement pris dans le prospectus de fournir des articles sur les sujets ou les objets qu'ils avaient promis de traiter. La rédaction de la Chronique du Mois ainsi organisée, les cahiers mensuels commencèrent de paraître en décembre 1791.

Les deux premiers de ces cahiers (novembre et décembre) furent destinés à mettre sous les yeux du public un bilan des finances de l'État, c'est-a-dire un compte approfondi de la véritable situation linancière de la France. Clavière, qui s'était déjà beaucoup occupé de ces questions ; Clavière, que Mirabeau appelait son maitre dans cette matière, se chargea de faire pénétrer la lumière dans ce chaos, et de délivrer ses concitoyens des inquiétudes que la situation du trésor public, toujours vide, faisait naître. Dans un travail complet, de plus de 150 pages in-8", travail qu'il nous est impossible d'analyser, Clavière procéda à une révision générale de toutes les opérations financières de l'Assemblée constituante, dans le but d'indiquer a la législature nouvelle ce qu'elle avait a faire pour rétablir le crédit. L'exposé financier de Clavière initia le public à tous les mystères dont étaient enveloppées les opérations financières de l'État, jusqu'alors a peine ébauchées ; rassura les citoyens sur l'avenir, et fut, pour lui même, l'un de ses principaux titres a son élévation au ministère des contributions publiques, qui eut lieu peu de mois après. Quelque intéressant que fût le travail de Clavière sur un sujet dont tout le monde s'occupait alors, Bonneville, chargé de la direction matérielle de la Chronique, ne manqua pas de s'apercevoir que

im CONbOHCET.

le succès de sa nouvelle entreprise sérail compromis si ses cahiers n'offraient pas au public plus de variété ; aussi, a partir du cahier de janvier, s'appliqua-t-il k composer ses livraisons de plusieurs articles simultanés.

Et, d'abord, il commença par publier, lui-même, un tableau historique et analytique, fort bien fait et très-complet, des travaux de la première législature, et l'offrit h ses souscripteurs comme un nouvemi code. Cette récapitulation générale et chronologique des séances du corps législatif, que Bonneville continua de faire avec un soin extrême, forme, a notre avis, la partie la plus substantielle de In Chro7ii(]ue. En réunissant les articles de chaque numéro consacrés h cette revue si intéressante, on aurait un tableau complet, très-détaillé, des débats et des déci'ets de la Législative, présenté sous une forme propre a faciliter la recherche des travaux de cette assemblée. Les nombreux objets dont elle s'est occupée y sont classés dans un ordre de matières propre a faire connaître, d'un coup d'œil, tout ce qui est relatif à chacun d'eux. Bonneville a fait précéder son nouveau code d'une introduction contenant un coup d'œil sur la constitution de 1791. Il continua ainsi de donner, mois par mois, ce qu'il appelait le nouveau code.

C'est dans le numéro 5 de la Chronique que nous commençons à trouver des articles de Condorcet. Ce même numéro, qui ne contient pas moins de 136 pages fort in-8", renferme deux écrits des plus remarquables de ce publiciste. Le premier est intitulé : Révision des travaux de la première lé(jisluture. Il s'agit d'abord du perfectionnement des grandes assemblées, l'un des plus dignes, suivant Condorcet, d'occuper les hommes qui réfléchissent. Il s'en occupe, en effet, avec la plus louable sollicitude, en passant en revue tous les moyens d'arriver a ce perfectionnement. Condorcet commence par des considérations physiques sur les salles destinées à renfermer ces grandes assemblées ; il indique les perfectionnements matériels dont ces salles sont susceptibles, tant sous le rapport de la commodité que sous celui de l'hygiène. Il ne dédaigne pas V acoustique; et tous les détails dans lesquels il est obligé d'entrer, détails en apparence arides, sont j)résentés de manière à former un cours d'observations pratiques le plus curieux et le plus intéressant.

Passant ensuite aux séances, il en détermine la durée, atin que l'attention ne soit pas fatiguée; puis il s'occupe de l'organisation morale, de la manière de poser les questions, de l'ordre de la pa-

CONDORCEÏ. m

rolc, (les moyens de maintenir le calme pendant les débats, des votes, et de tout ce qui peut faire avorter les desseins de la mauvaise foi dans les discussions.

a Ce tableau des obstacles naturels qui s'opposent a l'activité d'une grande assemblée, a la régularité de sa marche, a l'ordre de ses séances, à la dignité de ses délibérations, et même à la clarté, h la méthode, a la justesse de rédaction de ses actes, devait précéder, dit-il, celui des opérations de la législature actuelle, et il n'est pas moins nécessaire d'exposer encore et ce qu'elle avait a faire, et quels obstacles s'élevaient contre elle, et quelles étaient, à l'ouverture des séances, soit les affaires qu'elle devait traiter, soit les opinions des citoyens et les dispositions du peuple. »

Gondorcet indiquait ensuite a l'assemblée dont il s'occupait la marche qu'elle devait suivre. Compléter l'établissement de la constitution décrétée, organiser les pouvoirs publics, établir un code civil uniforme, créer une éducation nationale propre a former de bons citoyens, porter l'ordre et la lumière dans le chaos ténébreux des finances, détruire les restes de l'anarchie qu'entraînent les révolutions, assurer la liberté du commerce, porter des lois contre l'émigration, proclamer hautement la liberté des opinions et des cultes, marcher enfin en tout et pour tout dans le sens de la liberté, tels étaient les éloquents conseils que Condorcet donnait a ses collègues. Il se pro[)osait d'examiner comment la législature avait su vaincre les obstacles, et pourquoi elle avait succombé quelquefois.

De pareils articles devaient nécessairement attirer l'attention du public éclairé sur le journal qui les publiait. Et si l'on ajoute que ce même numéro renfermait encore un autre article de Condorcet sur la distribution des assignats; un discours sur le courage national, par Mercier; des articles fort remarquables de Kersaint sur Vétat des colonies, de Bidermann sur le commerce national, et de Garran de Coulon sur Vonjanisation du pouvoir législatif relativement aux colonies ; puis encore une dissertation sur la conjuration contre les finances, par Clavière, on se convaincra que la Chronique devait réunir toutes les qualités nécessaires pour devenir une intéressante revue.

La quatrième livraison de cette feuille mensuelle ne fut pas moins remarquable que celle qui l'avait précédée. Les infatigables Condorcet et Bonneville y consacraient leurs veilles. Le premier, après y avoir fait insérer un aperçu plein de justesse sur cette question :

102 CONDORCEÏ.

Ce que c'est qu'un cultivateur et un artisan en France, y continue son oxcellente révision des travaux de la première législature. Bonneville fournit son tableau mensuel historique et analytique, et traite en outre la question de l'émigration ; Kersaint s'y occupe des principes élémentaires de législation navale ; Clavière y continue k examiner la conjuration contre les finances, et à indiquer les moyens de l'arrêter.

Plusieurs autres articles, traitant de l'état des citoyens, <le l'imprimerie et d'objets militaires, complètent ce cahier, auquel succède encore un numéro où le nom et les méditations de Condorcet se trouvent a chaque i>age. Il s'y occupe, avec cet esprit d'observation qu'on lui connaît, de la circulation des subsistances, qu'il veut libre, et d'un avantage particulier de la constitution française. Ces deux écrits, dont le premier est bien développé, ne sont pas les seuls dignes d'être cités dans ce numéro des cahiers patriotiques : Bonneville y a apporté son tribut ordinaire sur les travaux de l'Assemblée nationale ; il y a encore traité de la inarche universelle de ï esprit humain. Brissot s'y est occupé des reproches qu'on a faits a l'assemblée; Auger y a exposé le système de police du sénat romain. Un article sur le divorce complète cette livraison.

Le lecteur ne s'attend pas sans doute que nous continuions à lui mettre sous les yeux cette espèce de table des matières de la Chronique : quelque intérêt que l'on puisse avoir aujourd'hui à connaître les questions résolues par nos pères, et qui sont de nouveau soumises a nos méditations par l'effet de la marche rétrograde de l'opinion publique, on aimera sans doute mieux que nous ne nous occupions ici que de celui des journalistes de la Révolution auquel cet article est consacré. -

Nous le voyons continuer ses observations pleines de sens sur les actes de l'Assemblée législative, applaudir aux mesures sévères qu'elle prend envers les prêtres peiturbateurs ; puis embrasser chaleureusement la cause des hommes de couleur et des noirs, si déplorablement embrouillée par les tergiversations de la Constituante, tour a tour influencée par le parti de Barnave et celui de Brissot. Dans un autre numéro, Condorcet s'empare de la question des émigrés, et la traite a fond. Peu soucieux des résultats que pouvait amener, de la part des puissances étrangères, l'attitude ferme qu'il conseille au gouvernement français de prendre envers les protecteurs de ces émigrés, Gondoicet ne craint jwint la guerre

avec ces puissances ; car il prévoit que la guerre, en épuisant le trésor des rois, en les forçant a mettre de nouveaux impôts, a faire de nouveaux emprunts, amènerait plus promptement les révolulions que l'exemple de la liberté française, et même les ouvrages de nos écrivains.

Brissot, qui pensait comme Condorcet, inséra en même temps dans la Chronique un article raisonné sur la justice de la guerre contre rAutriciie '.

Nous devons encore à Condorcet la traduction de la Réponse de Th. Payne à quatre questions sur les pouvoirs législatif et exécutif, réponse dont le traducteur a enrichi la Chronique des mois de mai, juin et juillet 1792.

A partir de la révolution du 10 août 1792, Condorcet, que le département de l'Aisne venait d'envoyer à la Convention nationale, paraît s'occuper beaucoup moins de la Chronique du Mois ; ses articles deviennent plus rares. Mais comme la Chronicpie abonde dès lors en excellents articles ^, le vide qu'y fait l'un de ses principaux rédacteurs se trouve comblé, et cette revue continue le cours de ses succès.

Ce n'est pas que Condorcet ait abandonné la rédaction supérieure de la Chronique du Mois : en lisant le Défenseur de la Constitution, par Robespierre, on s'aperçoit fort bien, aux attaques dont Condorcet y est l'objet, qu'on le considère toujours comme dirigeant cette publication.

La Chronique, devenue républicaine exaltée, épouse malheureusement les querelles de Brissot et de Robespierre, et contribue à former le parti girondin. Outre qu'elle publie des extraits du Patriote français, ainsi que d'autres articles dus a la plume de Brissot, on y lit en entier la fameuse lettre de ce député à tous les républicains de France sur là société des Jacobins, lettre dans laquelle . Brissot expose les motifs des divisions qui ont éclaté entre lui et

1 Paimi les articles curieux publiés dans la Chronique des mois de mai et de juin 1792, il faut lire le Portrait de Jules César, par Mercier; Des nsuriers et accapaieurs, par Holanrt; Des sociétés populaires, par Lanthénas; Considérations sur le marlane, i)ar Bonncville; De l'influence de la liberté sur ta santé, par Dussiiulx, et enllu des Considérations sur Machiavel, par Pozzo di Borgo.

2 Parmi les articles remarquables qui ont paru dans la Chronique pendant les six derniers mois de 4792, '^n remarque les suivants : Sur Helvélius, et Sur les motifs de ceux qui défendent la monarchie et qui calomnient les républicains, par Brissot; Sur l'Inde, et De la monarchie sans roi, par Kersaint; De la Ligue, par Mercier; Portrait du ducdeChoiseul, par le n.ême; Des rois parjures, par Bonnevllle; Du danger des armées permanentes, et De la force publique, par Lantbénas; Du nouvel ordre locial, par Bancal; etc.

404 <;O.NDOHCET.

Robespierre: et comme, dans cette lettre, il ne ménage pas sou adversaire, Robespierre crut avoir à se plaindre de la Chronique et de Gondorcet.

Assez d'aliments pour entretenir le foyer de discorde entre les patriotes existaient déjà, lorsque Bonneville, qui jusqu'alors avait ajouté peu de ses réflexions à son travail sur les opérations de l'Assemblée législative, s'avisa de les commenter dans le sens du parti auquel il était lié, celui de Brissot, de Gondorcet et de Roland, contre Robespierre, Danton et autres désorganisaleurs.

a Le bruit se répand que les Prussiens sont aux portes de Verdun, disait Bonneville en rendant compte de la séance du 50 août 4792. — Grande fermentation, qui n'est pas causée sans quelque horrible dessein, quand on connaît à fond ceux qui s'efforcent

Spargere vuces in vulgum ambiguas,

de faire soupçonner à des citoyens en péril que jamais Brunswick ou Guillaume et ses Prussiens n'auraient eu l'audace de pénétrer si avant, sans un traite secret avec le conseil exécutif et l'Assemblée nationale; et l'on manjuait déjà pour victimes ceux qui n'avaient d'autre inlluence que leurs talents, de grandes actions, un dévouement sublime, mais dont on redoute cette influence irrésistible...

« La majesté du peuple offensée, l'Assemblée nationale avilie par les menaces de sonner le tocsin, c'est trop d'outrages!... Gertes, les fédérés et les innombrables citoyens de Paris ont bien mérité de la patrie dans la mémorable journée du 10 août. Les représentants du peuple qui ont soutenu, par leur courage, un si grand travail, l'ont déclaré avec franchise, loyauté, vérité; ils ont déclaré aussi que les commissaires des sections de Paris avaient bien mérité de la patrie a la journée du 10, et la' justice ordonnait cette déclaration. Mais la postérité, mais sans doute bientôt la Gonvention nationale demanderont si les commissaires du 1" septembre étaient encore ceux du 10 août; si l'Assemblée nationale était libre, en révoquant, après tant de plaintes et tant d'usurpations, et de si coupables désobéissances, et des menaces sacrilèges, le décret qui ordonnait une réélection, une organisation nouvelle * ! »

1 C'était ici la gucnv l'iitre l'Assemblée législative et la commune révolutionnaire. Après s'être emparée de tous les pouvoirs dans la nuit du 9 au <0 aniît, et avoir réduit l'assemblée aux simples fonctions législatives, la commune avait voulu conserver ces pouvoirs en disant (juc la patrie était

CONDORCET. lOS

On voit ici les reproches que le parti de Gondorcet, Brissot et Roland adressait aux chefs de la commune. Bientôt la Chronique se déchaîna contre le nouveau ministre de la justice, Danton.

« Danton, disait le journal de Bonneville et Gondorcet, vient enfler de sa voix révolutionnaire toutes les trompettes de la renommée; et, par un discours d'une profonde politique, il enlève les applaudissements des tribunes et de l'assemblée, et du public ami de la vigueur. Il demande que des commissaires ambulants soient à l'instant envoyés pour seconder les bons desseins du pouvoir exécutif.

« Lacroix, qui cède à l'enthousiasme universel, électrique, violent, et au besoin d'une force publique, et qui, sans doute, est loin de soupçonner que Danton, ministre de la justice, Danton, pouvoir exécutif, est seul excepté d'une proscription totale de ce conseil exécutif dont on vante les bons desseins, fait décréter la plus horrible dictature qui fut jamais :

« Quiconque contrariera, soit directement, soit indirectement, les opérations du ministre de la République, sera puni de mort ^w

Bonneville terminait ainsi son tableau des travaux de l'Assemblée législative : « Séance du soir. — 2 septembre !

« La plume d'un homme libre ne peut plus écrire que la vérité. Ge fut au 2 septembre, sur les deux heures, que la première législature termina ses travaux : il est bien vrai qu'elle siégea encore quelques jours. Elle se leva, et on la fit asseoir, comme on osa le lui prescrire.

« Libre, eût-elle souffert, sans réclamations, avec impunité, que l'adresse du 3 septembre eût été répandue avec profusion dans les départements, dans les sociétés populaires, et sous le contre-seing du ministre de la justice, dont il était défendu, sous peine de mort, d'entraver directement ou indirectement les opérations - !

ce Atrocité inouïe, ajoutait le rédacteur de la Chronique, atrocité dont Néron et Caligula n'ont pas donné d'exemple! Qui vengera les représentants d'un grand peuple, d'un peuple tout-puissant, dégra-

cntourée de dangers et de conspirateurs. L'assemblée voulut dissoudre la commune; celle-ci résista, et, par l'organe de ses chefs, elle déclara qu'elle ferait sonner le tocsin. L'assemblée fut obligée de céder; mais il y eut dès lors deux partis parmi les patriotes. Les journées de septembre achevèrent de tracer la ligne de démarcation.

1 La peine de mort fut en effet portée, le 2 septembre, et sur la proposition de Danton, contre quiconque contrarierait les opérations du pouvoir exécutif.

2 II ne faut pas perdre de vue que cet article de la Chronique fut écrit après coup, et lorsque la guerre entn! les girondins et les montagnards, ;i l'occasion de la commune de Paris et des journées de septembre, était devenue une guerre à mort. Pourquoi si tard?

dés, avilis et souillés du sang innocent répandu à grands flots î Non, si tant d'attentats restaient impunis, la Convention nationale, le plus auguste sénat qui fut jamais, en deviendrait complice, et sans doute sa victime. Et cette Convention, dépositaire des destinées du genre humain, aurait beau se vanter d'être libre, j'écrirais : Elle est esclave !

« Mon silence, le silence d'un ami de la vérité fera son opprobre, et dira a tous les bons citoyens alarmés : — Jetez un crêpe sur la face de la Justice, et annoncez son deuil au monde.

« A qui s'en prendre? A qui? justes dieux! A ceux h qui vous avez confié les rênes de la chose publique ! »

Ce fut ainsi que Bonneville voulut mettre un terme à sa lutte contre la commune, contre les chefs des jacobins et contre le ministre de la justice. Il paraît même qu'il voulait cesser la publication de la Chronique du Mois. Ce fut i)robablement dans ce but que le même numéro de novembre 1792 contient une sorte de prospectus du Bulletin des Amis de la Vérité \ feuille quotidienne et de grand formai, que les rédacteurs de la Chronique et leurs amis se proposaient de publier, a partir du jour de la réunion de la Convention nationale. Maisceprojelfutajourné jusqu'en janvier 1795% et la Chronique continua de paraître jusqu'au mois de juillet suivant. Toutefois, Bonneville cessa de tracer le tableau des travaux de i Assemblée nationale, et fut remplacé dans ce compte rendu des opérations de la Convention, par le traducteur des Œuvres de Thomas Payne, pour la République française.

a Nicolas Bonneville, disait le nouveau rédacteur de cette partie de la Chronique, a suivi jusqu'à ce jour, dans le Tableau historique et analytique des travaux de la première législature, un plan raisonné, où l'ordre des dates est moins consulté que la nature et la relation des décrets... Aujourd'hui, nous nous contenterons de présenter, jour par jour, le précis des opérations de la Convention nationale, avec le texte de ses décrets, sans toutefois descendre à des détails polémiques, indignes de ses moments, de ses fastes et de notre plume. »

1 Ce prospectus renferme une longue énumération des services rendus à la chose pultlique par les Amis de la Vérilé, ainsi qu'une vigoureuse diatribe contre Danton.

2 Le Bulletin des Amis de la Ycrilé parut le i" janvier 1795; il y en a eu 121 numéros de publiés depuis ce jour-là jusqu'à la crise du mois d'avril. Il était quotidien et de format in-folio. Organe des opinions des girondins, c* journal, fort rare aujourd'hui, et dont je dois la communication à l'obligi':ince de M. le colonel Maurin, est l'un des plus curieux de l'époque.

Ainsi la Chronique semblait renoncer à cette guerre de plume, a ces querelles de partis dans lesquelles Bonneville et Brissot Ta-, vaient engagée. Ce n'était pas renoncer a ses opinions, puisque le numéro de décembre 1792 commence par des stances de Bonneville, dans lesquelles il déplore les nuits de septembre *.

C'est dans la Chronique du mois de novembre 1793 que nous retrouvons un grand article de Condorcet; il y traite, avec sa supérioi'ité accoutumée, de la nature des pouvoirs politiques dans une nation libre, sujet digne de sa plume.

ce Les hommes ont tellement pris l'habitude d'obéir a d'autres hommes, dit Condorcet dans son exorde, que la liberté est, pour la plupart d'entre eux, le droit de n'être soumis qu'a des maîtres choisis par eux-mêmes. Leurs idées ne vont pas plus loin, et c'est la que s'arrête le faible sentiment de leur indépendance. Le nom même de pouvoir, donné à toutes les fonctions publiques, atteste cette vérité. Presque partout cette demi-liberté est accompagnée d'orages ; alors on les attribue à l'abus de la liberté, et l'on ne voit pas qu'ils naissent précisément de ce que la liberté n'est pas entière. On cherche a lui donner de nouvelles chaînes, lorsqu'il faudrait songer au contraire a briser celles qui restent. »

Entrant ensuite en matière, Condorcet établit que la raison, d'accord avec la nature, ne met qu'une seule borne a l'indépendance individuelle ; qu'elle n'ajoute qu'une seule obligation sociale h celles de la morale particulière, et que cette obligation consiste dans la nécessité d'obéir, pour les actions qui doivent produire une règle commune, non à sa propre raison, mais à la raison collective du plus grand nombre, sans toutefois que le pouvoir de la majorité sur la minorité puisse être arbitraire.

Il passe ensuite en revue les divers pouvoirs qui peuvent exister chez un peuple libre, et met au premier rang le pouvoir législatif, chargé d'établir les règles générales. Après avoir défini la nature et la mission de ce premier pouvoir, Condorcet arrive au pouvoir qui doit faire exécuter ces règles générales, c'est-a-dire la loi. « Cette fonction, dit-il, doit nécessairement être déléguée, en entier,

1 « J'avais poussé un cri de détresse, dit de nouveau Bonneville dans la livraison de décembre, un cri de desespoir contre les hommes de proie qui ont déshérité la justice. Je voulais briser ma plume vengeresse, mais bientôt le plus juste mépris a succédé à ma douleur affreuse. J'ai ressaisi, dans ma justice, l'épée flamboijaiite, et je ferai connaître à la Convention, avilie par d'Orléans et ses complices, (|uelle est sa force; je lui apprendrai la faiblesse de ses ennemis, et je crierai tous les jours aux bons citoyens persécutés : llassurcz-vous !

par une nation qui occupe un territoire trop élendu pour se réunir dans une assemblée unique... Et comme le peuple conserve le droit de changer les lois qui règlent tout ce qui a rapport à ces mêmes fonctions, il est aisé de sentir qu'il ne peut pas s'exposer, par cette délégation, à de grands dangers. C'est ici que commence un véritable pouvoir, c'est-à-dire une force qui agit sur les actions des individus, indépendamment de leur volonté, de leur raison. »

Gondorcet nous monlie ensuite ce pouvoir s'exerçant sur les agents secondaires, ou sur les citoyens eux-mêmes, et employant la force publi(|ue, c'est-a-dire celle de la nation entière, contre toute résistance à la loi. Puis il exannne de quelle manière cette force peut être mise en activité.

« La confiance dans les fonctionnaires jjublics, ajoute-t-il, exige qu'ils soient frécjuemment renouvelés, et que le choix en soit confié aux citoyens pour qu'ils puissent le regarder comme leur ouvrage.

« Le grand art de gouverner, concluait Gondorcet, consiste donc, dans une constitution vraiment libre, à opposer sans cesse aux inquiétudes partielles des fractions du peuple, la confiance de la masse entière du même peuple, et l'opinion commune aux opinions des partis et des factions. G'est surtout à empêcher cette opinion commune de s'égarer. Le moyen d'éviter les insurrections est donc de dominer la volonté du peuple par la raison, de le forcer, en l'éclairant, non de plier devant la loi, mais de vouloir y rester soumis. )>

Get article, que notre cadre nous permet à peine d'indiquer, était tout de principes. Néanmoins, Gondorcet semble l'avoir écrit pour donner une leçon a ceux que l'on appelait alors les anarchistes ; on peut même croire qu'en le publiant il avait voulu émettre son avis sur une question déjà traitée par Robespierre, dans son Défenseur de la Constitution, sous ce titre : Sur le respect dû aux lois et aux autorités constituées (voyez l'article Robespierre).

Nous citerons encore de Gondorcet son opinion émise sur la nécessité d'établir en France une constitution nouvelle, opinion insérée dans la Chronique du mois de mars 1795.

Partant de ce point : qu'aucun peuple ne peut subsister paisiblement en corps de nation si ce n'est à l'abri d'institutions consacrées soit par l'habitude, soit par la superstition, ou des lois difficilement révo(îables, Gondorcet, après avoir énuméré les inconvénients graves qu'entraînait dans un État le défaut de constitution, et exposé le besoin que la majorité des Français avait de ce pacte fondamental.

CONDORCEÏ. KH)

regrettait que ce vœu se trouvât encore contrarié par le parti qui espérait toujours voir établir une constitution conforme à ses intérêts.

« Les hommes que l'intérêt a jetés dans la cause populaire, disaitil, veulent perpétuer un ordre de choses où la confiance d'une société, l'opinion d'une ville suffisent pour donner un crédit qui agisse sur la France entière... Une constitution bien ordonnée réduirait leurs espérances dans des limites trop étroites... Le règne des lois marquerait, pour ces hommes, le terme de leur existence politique, et il est naturel qu'ils cherchent à le retarder. . . »

Le lecteur a déjà compris que ces traits étaient dirigés contre ceux que le parti de Gondorcet appelait les démayogiies ; il se rendra compte plus facilement encore des vues et du but que l'auteur de cet article se proposait, en se rapi)elant que, vers la fin de février, Gondorcet, l'un des membres du comité de constitution, avait lu, à la tribune de la Convention nationale, le projet qu'il avait élaboré, et dont on disait alors qu'il était le principal rédacteur. Or, ce projet de constitution avait été mal accueilli par les jacobins et par les sections, et la Convention elle-même, quoique renfermant beaucoup d'amis du comité, avait dû renvoyer ce projet de Gondorcet a un nouvel examen. Les girondins, qui s'étaient toujours flattés d'enchaîner les factions avec les lois, furent fort courroucés de ce renvoi, et Gondorcet se rendit leur organe en insérant dans la Chronique l'article sur la nécessité d'établir une constitution. . C'est le dernier que Gondorcet ait signé dans ce journal, qui d'ailleurs n'eut plus qu'une existence de quatre mois.

Au surplus, nous devons déclarer que nous n'avons pas eu la prétention de faire connaître ici tous les travaux de Gondorcet, comme journaliste ; notre tâche eût été infinie, et nous n'aurions jamais pu énumérer les nombreuses considérations, réflexions et observations dont ce publiciste a enrichi tant de feuilles périodiques. C'est seulement en parcourant ses œuvres qu'on peut retrouver tous les écrits qu'il a publiés successivement dans les divers journaux h la rédaction desquels il a coopéré.

Il nous reste maintenant à parler du Bulletin des Amis de la Vérité, publié, du 1" janvier au 50 avril 1793, par les anciens rédacteurs de la Bouche de Fer et de la Chronifjue du Mois.

Ce Bulletin, dont il a paru 1^1 numéros, était imprimé in-folio, dans le même format que le Moniteur, et également a trois colonnes ; mais les caractères étant plus gros et moins serrés, le Bul-

ilO CON'DOHCET.

letiîi^ ne contenait guère, dans ses quatre pages, que la matière des deux tiers de la feuille nationale. Le prix de souscription était de 72 livres pour l'année ; on souscrivait au Cercle social de Bonneville.

Pour faire connaître ce que fut en elle-même cette nouvelle feuille, nous dirons que le numéro 1 est une sorte de prospectus déjà publié dans la Chronique du Mois; il parait être de Bonneville, si l'on doit en juger par son style incohérent, et par ses diatribes contre les adversaires des girondins. Il a pour épigraphe cette comparaison, extraite de X Esprit des Religions, par cet écrivain : « Achille, qui courut sans armes repousser tout le camp troyen, c'est la vérité qui sait triompher de l'imposture sans effort et sans cruauté. » Il ne porte point d'autre date que celle de Von I de la République.

Voici l'un des passages de ce prospectus contre les anarchistes .

« Ils ont des moyens différents, oj)posés peut-être, mais ils affirment également qu'ils veidenl la liberté, la fraternité, la vérité, le respect pour la Convention nationale, et ils s'entre-déchirent les uns les autres!... Que ces combats de pygmées et de machines parlantes, où l'amour-propre joue un rôle si ridicule, Unissent... »

Passant ensuite au |)rogramme du nouveau journal, le rédacteur s'exprimait ainsi : «

« Ce bulletin contiendra un compte rendu des travaux et de l'esprit de la Convention nationale, les changes, les spectacles, notices d'ouvrages utiles, nouvelles, diplomatie, des variétés amusantes pour aider les bons desseins de toutes les sociétés iVhommes libr.es qui en feront dos lectures publiques ; partout une guerre éternelle aux tyrans ; partout un choix sévère d'observations et dénonciations des abus, vus en grand, etc.. »

Le directeur du Cercle social, Bonneville, qui était aussi libraire, promettait de se charger de tous les manuscrits, dont il espérait enfin, disait-il, tirer de grandes ressources pour la plupart des écrivains, jusque-fa toujours trompés, trahis, insultés dans leur honorable indigence par de misérables Uvriers, qu'ils ont comblés de richesses.

On devine que la nouvelle publication du Cercle social était autant une affaire politique qu'une spéculation commerciale basée sur <les moyens que l'on pouvait avouer.

Le numéro 2 de Bonneville renferme.un coup d'œil sur les travaux de la Convention depuis le jour de son installation jusqu'au 1" janvier 171)5. Mais ce travail laisse beaucoup a désirer. A dater du

COiSDORCET. m

2 janvier, le Bulletin des Amis de la Vérité prend son cours de publication quotidienne, et devient une des feuilles les plus variées de l'époque : ses nombreuses divisions lui permettent de s'occuper de choses diverses. On y trouve d'abord, et journellement, un résumé des séances de la Convention ; puis un bulletin bibliographique * ; viennent ensuite, sous le titre de Nouvel ordre social, des vues philosophiques sur les travaux de la Convention; puis une division consacrée quotidiennement aux départements, aux nouvelles de l'étranger et des armées. Quelques lettres de Thomas Payne; des articles de Lanthénas, de Creuze-La touche, de Parant, de Dubois- Crancé, de Lavallée, du créole Milscent, de Brissot, de iMercier, de Belair, de Th. Mandar, etc., etc.; ceux d'un rédacteur qui signe le Compilateur, d'un autre qui se dit l' Applaudisseur ; ceux de V Anglais à Paris, du Promeneur sentimental, du Motionnaire, etc., etc., varient à l'infini cette gazette.

On trouve encore, dans ce journal, des vers, des analyses d'ouvrages dramatiques ou de bons livres, des contes, les adresses des sociétés populaires , quelques détails, mais trop rares , sur leurs séances, une correspondance fraternelle avec les amis et les francs frères. En un mot, le Bulletin devint bientôt très-curieux.

Mais ce qui le rend précieux pour l'histoire, c'est qu'il contient tous les articles de Louvet, dans cette Sentinelle que Roland faisait afficher sur les murs de Paris ; articles où étaient exposées les doctrines de ce ministre et de ses amis les girondins.

*Le Bulletin a encore un mérite particulier; c'est qu'à partir de la fin de février, il rend un compte détaillé des séances du conseil général de la commune.

Ce nouveau journal des Amis, étant rédigé dans les principes politiques des girondins, dont il épousa chaleureusement les querelles avec les montagnards, devait nécessairement avoir pour coopérateur Condorcet, l'un des rédacteurs de la Bouche de Fer, puis de la Chronique. Puisqu'il reproduisait quotidiennement les opinions de ces mêmes rédacteurs, il devait aussi être le dépositaire des pensées et des méditations du pubiiciste qui nous occupe; mais, s'il est incontestable que Condorcet y a travaillé, nous devons avouer que nous n'y avons trouvé aucun article signé de son nom, quoique nous

1 Ce bulletin bibliographique, toujours fort étendu, nous mot au courant des livres les plus importants publiés ou réimprimés en 1793.

en ayons vu de Brissot, de Thomas Payne, de Lanthénas, de Mercier, tous collègues de Gondorcet dans la rédaction de la Chronique.

11 faut donc supposer que cet ami de Brissot, de Payne et de Bonneville ne signait plus les écrits qu'il fournissait au journal des Amis, soit qu'il ne trouvât plus le moyen de développer ses théories, comme il avait pu le faire dans ia Chronique, soit qu'il voulût éviter de fournir des prétextes de polémique pénible à ses ennemis politiques. Quoiqu'il soit évident que les articles publiés dans le Bulletin sous le titre de Nouvel ordre social lui aj)partiennent. personne n'oserait l'affirmer, aujourd'hui q«ie Bonneville a emporté dans la tombe le secret de ses collaborateurs.

Nous sommes donc forcé de terminer ici l'article consacré au journaliste Gondorcet, regrettant de ne pouvoir le faire plus complet.

Lors du procès du roi, Gondorcet se prononça pour la peine la plus grave <pii ne fût pas celle de la mort. Les montagnards lui tirent un crime de ce vote; et il se trouva en butte aux attaques dirigées contre ceux que l'on désignait sous le titre (Vappelants, quoiqu'il n'eût point parlé de l'appel au peuple... Persécuté bientôt avec ses amis, tant pour sa conduite que pour ses écrits, opposés aux opinions de la Montagne ; quoique fortement prononcé en faveur de la République indivisible, Gondorcet, que les proscripteurs des girondins n'osèrent placer sur leurs listes, n'en fut pas moins décrété d'arrestation et d'accusation, après le 2 juin, puis mis hors la loi. Découvert dans la retraite où il avait vécu quelque temps, cet homme célèbre, ce bon citoyen, ce républicain par principes, fut obligé de se donner la mort.

« Tout le bien que les girondins pouvaient faire, dit Paganel, Gondorcet le fit avec eux; il fut innocent de tout le mal qu'ils causèrent, soil par ambition, soit par erreur. Il était consulté, sans doute, par les Gensonné, par les Guadet; mais c'était un simple hommage qu'on rendait a ses lumières, à sa réputation. Il désapprouva leur conduite envers Marat, mais ce ne fut qu'après. »

Gondorcet, qui, comme Galon, ne prit jamais conseil que de sa vertu et n'obéit qu'à son devoir, mourut comme ce dernier des Romains.

ROBESPIERB

liÉDACTECr. DU DÉFENSEUR DE LA C0^ST1T UTIO> '.

FRANçois-MAXiMTLiEN-JosErH ROBESPIERRE, lié à AiTas (Pas-dc-Calais), en 1759; avocat avant la Révolution, puis jugo; président de l'académie d'Arras; député du tiers-état aux états «généraux; membre de l'Assemblée constituante en 1789, et député à la Convention nationale en 1792; membre du célèbre comité de salut public en 1795. Décapité le 10 thermidor an II.

Dans les premiers temps de l'Assemblée constituante, Robespierre, peu connu, mais préludant a sa grande popularité par le rigorisme de ses opinions politiques, coopéra à la rédaction d'une feuille périodique dont il ne reste aujourd'hui probablement d'autres traces que les épigrammes lancées contre le journal et le journaliste par les auteurs des Actes des Apôtres. Ce journal avait pour titre : l'Ami de la Liberté; il a dû vivre et mourir assez obscurément, car il n'en est question nulle autre part que dans le facétieux recueil de Peltier et compagnie, et les hommes qui connaissent le mieux les écrits publiés pendant la Révolution n'en ont aucune idée ^

Comme il serait d'ailleurs très-difficile d'indiquer la part que Robespierre aurait prise a cette publication, si, comme nous devons le supposer, les articles de ce député n'étaient pas signés, nous devons ici renoncer a parler de ses essais dans la polémique des journaux, et nous commencerons cet examen de sa carrière de journaliste par le Défenseur de la Constitution, cahiers périodiques.

1 Le portrait que nous donnons ici de Maximilien Robespierre a été gravé sur le dessin de Guériu. Nous en avons vu un du même dessinateur qui le représente de face, et un en pied peint en 4787.

2 Ce journal n'est pas même indiqué dans le catalogue de M. Ueschiens, dont la collection, si précieuse pour la postérité, offre d'ailleurs la désignation de tant de feuilles iiéos avec la Révolution.

a* iu)BEsriKnRK.

qu'il fit paraître sous son nom, et qui lui appartiennent en tolalilc

Rappelons d'abord ce que fut le Défenseur de la Constitution.

On ne peut guère le considérer comme un journal, puisqu'il ne contient ni nouvelles, ni débats de l'Assemblée nationale, ni relations des événements, ni variétés, ni rien de ce que l'on s'attend à trouver dans une gazette. La feuille de Robespierre est plutôt une sorte de revue dans laquelle il s'occupe de quelques grandes questions, et surtout de lui-même et de ses adversaires ; elle est le dépositaire de ses opinions sur les affaires publiques et sur les hommes qui en ont le maniement.

Le Défenseur de lu Constitution, par Maximilien Robespierre, fut annoncé, par lui, comme un ouvrage périodique proposé par souscription: il parut dans le format in-S", et par cahiers de trois à quatre feuilles d'impression, c'est-a-dire de 48 à 04 pages. On lit sur la couverture de chaque cahier ', que le prix de la souscription était de 36 livres pour l'année, 21 livres pour six mois, et 12 livres pour trois mois, et que l'on s'abonnait a Paris, chez Pierre- Jacques Duplain, libraire, cour du Commerce, rue de l'Ancienne- Comédie-Française, et chez tous les principaux libraires de V Europe.

Cette brochure périodique, qui oflVe l'inconvénient commun h plusieurs autres feuilles de l'époque, de n'avoir aucune date, porte les numéros 1 h 12; elle paraissait tous les jeudis. On ne peut indiquer le jour de la publication du 1" numéro que par analogie et par approximation. Comme il est question d'une séance des jacobins qui aurait eu lieu le 27 avril 1792, on pourrait supposer que le numéro 1 parut dans les premiers jours de mai. Mais en calculant le nombre de semaines écoulées jusqu'à la révolution du 10 août, après laquelle Robespierre changea son titre, on arrive à déterminer que la publication régulière du Défenseur de la Constitution date des premiers jours de juin *.

Le titre que Robespierre, si connu par les principes qu'il professait, donna a ses brochures, parait avoir étonné alors bien du monde.

« On m'a demandé, dit-il lui-même en expliquant sa pensée.

1 Les dix premières livraisons ont été publiées avec une couverture couleur de brique pâle; les deux dernières, de même que les Lettres à ses Commettants, qui font suite au Défenseur de la Constitution, sont couvertes d'un pajiier grisfitre.

2 M. Deschiens indique le i"^^ juin. Nous croyons, nous, que les deux premiers cahiers, lancés comme halous d'cssoi, ont devancé les suivants de près d'un mois.

pourquoi je me déclarais le défenseur d'un ouvrage dont j'ai souvent développé les défauts. Je réponds que, membre de l'Assemblée constituante, je me suis opposé de tout mon pouvoir à tous les décrets que l'opinion publique proscrit aujourd'hui ; mais que depuis le moment où l'acte constitutionnel fut terminé et cimenté par l'adhésion générale, je me suis toujours borné a réclamer son exécution lidèle : non pas à la manière de cette secte politique que l'on nomme modérée, qui n'en invoque la lettre et les vices que pour en tuer les prihcipes et l'esprit ; non pas à la manière de la cour el des ambitieux, qui, violant éternellement toutes les lois favorables à la liberté, exécutent avec un zèle hypocrite et une lidélité meurtrière toutes celles dont ils peuvent abuser pour opprimer le patriotisme ; mais comme un ami de la patrie et de l'humanité, convaincu (jue le salut public nous ordonne de nous réfugier a l'abri de la constitution, pour repousser les attaques de l'ambition et du despotisme... La cour, tous les intrigants, tous les chefs de faction conspirent a la fois contre elle, parce qu'ils ont besoin de tout bouleverser, pour partager impunément entre eux les dépouilles et la puissance de la nation... »

Puis, déplorant que l'Assemblée constituante fût restée au-dessous de sa grande mission, Robespierre ajoutait ceci : a Quoique les droits de la nation et de l'humanité soient restés ce qu'ils étaient en 1789, les circonstances doivent déterminer la nature des moyens que l'on peut employer pour rétablir ces droits dans toute leur étendue. »

Comme on le voit, c'était le général Foy demandant l'exécution de la Charte, rien que la Charte, toute la Charte, en présence du despotisme, et la défendant contre ses atteintes ; c'était l'opposition, sous la Restauration, adoptant la Charte faute de mieux; c'était peut-être les patriotes de Paris se dévouant pour la liberté aux cris lie vive la Charte ; non qu'ils crussent cette constitution de 1814, octroyée par la royauté, conforme a l'esprit du siècle, mais parce qu'ils se trouvaient en présence des ennemis de la liberté, dont il fallait refréner l'audace.

Au surplus, il ne faut pas attacher k ce titre plus d'importance que Robespierre lui-même, car on ne le voit guère s'occuper, dans son écrit, de défendre la constitution de 1 791 . Après avoir dit qu'au sein des orages excités par tant de factions; au milieu des divisions intestines, perhdement combinées avec la guerre étrangère, fomen-

H6 IIOBESPIEHIŒ.

tées par l'inlrigue et par la corruption, favorisées par l'ignorance, par l'égoïsme et par la crédulité, il fallait aux bons citoyens un point d'appui et un signal de ralliement; après avoir gémi de ce que la seconde Assemblée nationale n'avait pas su déi)loyer un grand caractère, en immolant d'un seul coup, au peuple et à la liberté, tous les décrets qui démentaient la déclaration des droits et violaient les principes fondamentaux de la constitution, Robespierre porte son attention sur la situation où se trouvent les amis de la Révolution et de la liberté. Ce sont là les objets des méditations qu'il communique à ses lecteurs.

Un autre motif, que nous puisons dans cette même situation des choses, nous paraît avoir déterminé Robespierre à livrer an public son écrit périodique ; et ce motif semble le prédominant à ceux qui ont étudié le caractère de cet homme célèbre.

Sous l'Assemblée législative, Robespierre et Brissot, les deux chefs qui avaient tour à tour dominé la société des jacobins, étaient devenus ennemis. Condorcet. Guadet et autres girondins s'étaient rangés à l'opinion de Brissot. Celui-ci disposait d'un journal fort répandu; Condorcet dirigeait aussi la Chroiùqtie. Les adversaires de Robespierre publiaient leurs discours contre lui, et il arrivait souvent que ses réponses ou ses attacpies, car Robespierre attaquait même en se défendant, restaient à peu près inconnues du public, lors même que la société en ordonnait l'impression. L'amour-propre de Robespierre soufirait des avantages que ses adversaires tiraient de leurs journaux ; il voulut avoir le sien ; et la manière dont il s'en servit prouve évidemment que ce fut une tribune nouvelle qu'il voulut élever à son usage.

Deux grands objets partagèrent l'attention de Robespierre, et l'occupèrent presque exclusivement tant que dura la publication de sa feuille : ces deux objets furent la chose publique, et ses luttes personnelles. Il suffit de jeter un coup d'œil sur les titres des articles qui remplissent le Défenseur de la Constitution pour être convaincu qu'après la cause de la liberté, son rédacteur n'eut rien de si à cœur que de faire adopter ses opinions tant sur les choses que sur les hommes : aussi le voyons-nous publier presque régulièrement dans chacun de ses numéros un article con{>acré aux principes et un autre consacré à lui-même.

On se tromperait si l'on pensait qu'un journal aussi peu varié, aussi grave, aussi compassé que celui de Robespierre, fût sans in-

ROBESPlEllUE. m

térèl : il a pu être dédaigné par ce vulgaire qui court après les nouvelles et les émotions ^; mais il était précieux pour les partis et les hommes alors en évidence. 11 l'est aujourd'hui encore à l'historien qui cherche les matériaux nécessaires pour écrire l'histoire de la Révolution avec connaissance de cause. 11 faut lire le journal de .Robespierre si l'on veut connaître, dans tous les détails, le commencement et la suite des querelles qui divisèrent les premiers appuis de la liberté. A ce titre, le Défenseur de la Constitution est l'un des plus curieux de l'époque ; car Robespierre ne cesse d'y revenir toujours à la charge contre Brissot et ses amis.

a Depuis le moment où j'ai annoncé le dessein de combattre tous les factieux, dit-il dans sa profession de foi, j'ai vu des hommes, qui naguère conservaient encore quelque réputation de patriotisme, me déclarer une guerre plus sérieuse que celle qu'ils prétendent faire aux despotes ; je les ai vus épuiser tous les moyens dont on ne manque jamais lorsqu'on a remis la fortune publique entre les mains de ses amis, et qu'on participe, sous différents titres, a toutes les espèces de pouvoirs, pour me peindre a la fois dans toutes les parties de l'empire, tantôt comme un royaliste, et tantôt comme un tribun ambitieux. A cet excès de délire, j'ai reconnu la terreur dont mes ennemis étaient frappés ; et toutes les preuves qui m'annonçaient leurs funestes projets ont pris, à mes yeux, le caractère de l'évidence. »

Robespierre se défendait facilement du premier de ces reproches par l'exposé de ses luttes incessantes contre l'extension de l'autorité royale. Quant au républicanisme, voici comment il répondait à ceux qui l'accusaient alors d'en professer les opinions :

« Je suis républicain ! oui, je veux défendre les principes de l'égalité et l'exercice des droits sacrés que la constitution garantit au peuple contre les systèmes dangereux des intrigants qui ne le regardent que comme l'instrument de leur ambition. J'aime mieux voir une assemblée représentative populaire et des citoyens libres et respectés avec un roi, qu'un peuple esclave et avili sous la verge d'un sénat aristocratique et d'un dictateur... Est-ce dans les mots de république ou de monarchie que réside la solution du grand problème social? Sont-ce les définitions inventées par les diplomates pour

1 En s'occupaiU du journal de Robespierre, Brissot en parlait couinu! d'une feuille publiée obscurément.

Il« HOBESPlEFtlŒ.

classer les diverses formes de gouvernement qui font le bonheur et le malheur des nations, ou la combinaison des lois et des institutions qui en constituent la véritable nature? Toutes les constitutions politiques sont faites pour le peuple ; toutes celles où il est compté pour rien, ne sont que des attentats contre l'humanité. »

En continuant à lire ce long exposé des principes de Robespierre, on voit que s'il se défendait d'aspirer h la république, c'était parce qu'il ne voyait rien de pré{)aré pour fonder ce gouvernement, et il reprocliait h Brissol, à Gondorcet et à Duchatclet d'avoir reculé le triomphe de la liberté par leur intempestive demande de l'abolition de la royauté. Rai)pelant ce qui s'était j)assé lors de la fuite du roi, et en accusant l'imprudence de ceux qui avaient fait retentir le mot république, il disait (jue ses adversaires avaient fait fermenter toutes les têtes, sans calculer la portée que ce mot pouvait avoir alors. « Le seul mot de répiibrique, ajoulail-il, jeta la division parmi les patriotes, donna aux ennemis de la liberté le prétexte qu'ils cherchaient. C'est par ce mot qu'ils égarèrent la majorité de l'Assemblée constituante; c'est ce mot qui fut le signal du carnage des citoyens paisibles, égorgés sur l'autel de la patrie. A ce nom, les vrais amis de la liberté furent travestis en factieux par les citoyens pervers ou ignorants, et la Révolution recula, peut-être, d'un demi-siècle. »

Il nous semble résulter de ce premier article de Robespierre qu'il voulait la chose sans la nommer, et qu'il reprochait à ses adversaires de vouloir proclamer la république sans en vouloir les conséquences.

Le second article que Robespierre inséra dans son Défenseur de la Constitution fut destiné à des observations sur les moyens de faire utilement la guerre.

a La guerre est commencée, disait-il, il ne nous reste qu'à la faire tourner au profit de la Révolution. Faisons la guerre du peuple contre la tyrannie, et non celle de la cour, des patriciens, des intrigants, des agioteurs contre le peuple. »

Puis il développait tous les moyens nationaux qu'il fallait employer, toutes les précautions qu'il fallait prendre.

ft Pour assurer le succès d'une pareille guerre, ajoutait-il, il faut ranimer la contiance et élever les âmes de nos soldats ; il faut partout exalter l'esprit public et l'amour de la patrie ; il faut encore que les noms sacrés de la liberté, de l'égalité brillent sur nos drapeaux, (ju'ils soient gravés sur la poitrine de nos guerriers, que nos j)ri-

ROBESI'IEIJHE. ' 119

sonniers deviennent les missionnaires de la liberté universelle et do la fraternité. »

S'élevant avec chaleur contre ceux qui avaient accusé nos soldats d'indiscipline, il la définissait ainsi : « L'indiscipline, dans le langage de nos patriciens, c'est le crime d'être à la fois soldat et citoyen ; c'est le crime d'être autre chose qu'un automate, disposé h égorger le peuple et à opprimer la liberté au signal des tyrans... Tel fut l'objet de tous les efforts qu'ont faits depuis si longtemps des ambitieux hypocrites, pour conserver, sous le voile imposteur de l'ordre et des lois, les préjugés les plus absurdes qu'ait enfantés le despotisme... »

Robespierre partait de ce point que tout était h refaire relativement a l'emploi des citoyens en armes ; que la cause de la liberté n'obtiendrait des succès qu'autant qu'on ferait la guerre autrement qu'on ne l'avait commencée, et qu'il fallait d'abord la faire aux ennemis du dedans, c'est-a-dire à l'injustice, a l'aristocratie, k la perfidie et à la tyrannie. Il terminait ses excellentes observations par le passage suivant :

c( Puisque le guerre doit décider de nos plus chers intérêts, rappelons-nous sans cesse son véritable objet... Français, veillez et combattez tout a la fois ; veillez dans vos revers, veillez dans vos succès ; craignez votre penchant à l'enthousiasme, et mettez-vous en garde contre la gloire même de vos généraux. Sachez découvrir toutes les routes que l'ambition et l'intrigue peuvent se frayer pour parvenir à leur but... Songez à l'ascendant que peuvent usurper, au milieu d'une révolution, ceux qui disposent des forces de l'État ; consultez l'expérience des nations, et représentez-vous quelle serait la puissance d'un chef de parti habile à capter la bienveillance des soldats, si, le peuple étant épuisé, affamé, fatigué, les plus zélés patriotes égorgés, le roi même désertant encore une fois son poste, au sein des horreurs de la guerre civile, entoure de tous les corps mditaires dont on a couvert la surface de l'empire, il se montrait a la France avec l'air d'un libérateur et toute la force des partis réunis contre l'égalité. Veillez, aiîn qu'il ne s'élève point en France un citoyen assez redoutable pour être un jour le maître ou de vous livrer à la cour, pour' régner en son nom, ou d'écraser a la fois et le peuple et le monarque, pour élever ensuite sur leurs ruines communes une tyrannie légale, le pire de tous les despotismes. Voulez-vous vaincre? Soyez patients et intrépides.

iH) • nOBESPlERRE.

Voulez-vous vaincre pour vous-mêmes? Soyez liers, calmes, réfléchis et défiants!... »

Le texte que la guerre et la nature de la discipline militaire lui fournissaient tut encore l'objet d'un autre article, fort remarquable, que Robespierre publia dans son numéro 2.

Mais déjà l'on s'aperçoit qu'il pense aussi aux intérêts de son amour-propre. On trouve, dans son 1" numéro, sa réponse aux discours que Brissot et Guadet avaient prononcés contre lui dans la séance des jacobins du 25 avril *. Ce discours, qui ne contient pas moins d'une trentaine de pages, renferme non-seulement la défense de Robespierre, attaqué par ses adversaires, mais encore sa propre apologie, sa vie entière. On y trouve, comme toujours, des détails curieux sur les partis; et je crois qu'il serait diflicile d'écrire l'histoire de la Révolution sans avoir sous les yeux, et les journaux du parti girondin, et celui de Robespierre.

Répondant a cette question de Brissot : « Qu'avez-vous fait pour avoir le droit de censurer ma conduite et celle de mes amis'.' » Robespierre s'exprimait ainsi :

« Je vais dire franchement et sans orgueil a M. Brissot ce que j'ai fait.

« Jamais personne ne m'accusa d'avoir exercé un métier lâche, ou flétri mon nom par des liaisons honteuses et par d«s procès scandaleux ; mais on m'accusa constamment de défendre avec trop de chaleur des faibles opprimés contre des oppresseurs puissants. J'ai fait, dès la première aurore de la Révolution, au delà de laquelle vous vous plaisez a remonter pour y chercher a vos amis des titres de confiance, ce que je n'ai jamais daigné dire, mais ce que tous mes compatriotes s'empresseraient de vous rappeler a ma place.»

Et Robespierre passait longuement en revue tout ce qu'il avait fait en faveur de la cause de la liberté, et tout le mal qu'il avait été assez heureux d'empêcher. Cette énumération des services rendus par lui h la patrie, présentée sans emphase, mérite d'être consultée par ceux qui s'occuperont un jour d'écrire l'histoire de cet homme célèbre.

a Voilà mon apologie, disait Robespierre a Brissot et a Condorcet ; c'est vous dire assez que je n'en avais pas besoin. Maintenant

1 Nous avons fait connaître, à l'articlo Brissot, la subslancp i\o res disfoiirs, ainsi que les portraits qu'ils contiennent.

ROBESPIERRE. 12i

il me serait facile de vous prouver que je pourrais faire la guerre offensive. Je ne veux que vous donner une preuve de modération. Je vous offre la paix aux seules conditions que les amis de la patrie puissent accepter... Unissez-vous a nous pour prévenir le plus grand des dangers qui menacent la liberté. Dévoilez, comme députés et comme écrivains, et cette faction et ce chef*. Vous, Brissot, vous êtes convenu avec moi, et vous ne pouvez le nier, que ce chef était le plus dangereux ennemi de notre liberté ; qu'il était le bourreau et l'assassin du peuple : je vous ai entendu dire, en présence de témoins, que la journée du Champ de Mars avait fait rétrograder la Révolution de vingt années. Cet homme est-il moins redoutable parce qu'il est à la tête d'une armée?

« Hâtez-vous donc, vous et vos amis, d'éclairer la partie de la nation qu'il a abusée ; déployez le caractère d'un véritable représentant; n'épargnez pas plus Narbonne que Lessart... Si vous désirez de nouvelles preuves de leurs crimes, venez plus souvent dans nos séances ; je m'engage a vous les fournir... Venez discuter avec nous les grands objets qui intéressent le salut de la patrie ; prenez toutes les mesures que la prudence exige pour éteindre la guerre civile et terminer heureusement la guerre étrangère : c'est à la manière dont vous accueillerez cette proposition, que les patriotes vous jugeront. Mais si vous la rejetez, rappelez- vous que nulle considération, que nulle puissance ne peut empêcher les amis de la patrie de remplir leurs devoirs. »

Ainsi, à la fin du mois de mai 1792, Robespierre tendait encore la main a ses adversaires, à la seule condition de poursuivre ensemble l'antagoniste des jacobins, qu'il considérait comme le plus dangereux ennemi de la liberté. Brissot crut qu'il ne fallait pas désorganiser l'armée en attaquant le général, et la paix que proposait Robespierre ne fut pas signée.

Nous retrouvons Robespierre tout entier, avec ses soupçons, ses préventions, ses opinions intlexibles, dans un long écrit qui occupe quarante pages de son 5* numéro. Cet écrit est intitulé : Considéralions sur l'une des principales causes de nos maux.

Sa première ligne dévoile cette cause : « La reine du monde, dit-il, c'est l'intrigue... D'une part, l'ignorance, les préjugés, l'imbécile crédulité ; de l'autre, la perfidie, l'ambilion, tous les vices

1 Le général Lafayi-ite.

et quelques talents : voilà les éléments éternels dont se composent la servitude et la misère du genre humain. » '

Quel beau texte pour une école de mœurs que celui choisi par Robespierre ! Comme il peint admirablement les intrigants politi(jues, les charlatans de patriotisme I El quelles a|)plications, eiïrayantes de vérité, nous laisse-t-il le soin de faire nous-mêmes aux intrigants de notre époque!

Ecoutons-le un instant, et nous regretterons de ne pouvoir analyser un morceau aussi fortement pensé. Voici comment il s'exprime, après avoir rappelé la conduite de la cour depuis le commencement de la Révolution :

«Le despotisme, épouvanté, mais non renversé par la Révolution, mit a prolil cette terrible leçon : il sentit la nécessité de composer avec l'opinion publique, et vit qu'il ne pouvait désormais asservir la nation qu'en la trompant. Il consentit a emprunter les formes et le langage de la constitution nouvelle, comme les premiers tyrans de l'empire romain conservèrent les noms des anciennes magistratures et l'ombre de la liberté, pour familiariser la postérité des Caton et des Rrutus avec le monstre du despotisme. Il divisa tout, pour dominer tout; il créa les divers partis qui agitent aujourd'hui la France. iMais il s'appliqua surtout à chercher des appuis dans les magistrats et les représentants du peuple. Dès ce moment, tous les ambitieux, tous les intrigants qui ne voient dans une révolution que l'heureuse occasion de monter a la fortune et au pouvoir, deviennent à la fois ses protecteurs et ses valets : il leur communique sa puissance et leur livre ses trésors, alin qu'ils l'aident chaque jour à les augmenter. Peut-être même en est-il qui n'accroissent son pouvoir que pour s'en emparer...

« Tous servent la même cause, mais non de la même manière ni par le même motif. Tandis que les uns défendent ouvertement les maximes de la tyrannie, d'autres semblent tenir le milieu entre elle et la liberté.

a Une troisième classe colore ses opinions d'une teinte de patriotisme plus prononcée, et se dit la protectrice du peuple ; mais elle marche insensiblement, par des routes détournées, au but commun de tous les ennemis de la constitution. Elle étale de beaux principes pour arriver à une fausse conséquence ; elle abuse de la conliance du peuple pour le tenir endormi, jusqu'à ce qu'on ait eu le temps de lui forcer de nouvelles chaînes. C'est cette dernière classe qui

ROBESPIEIUIE. 125

esl le plus doux espoir de l'ambition, et le plus ferme soutien du despotisme...

« Lors(|ue ces hommes concluent avec la cour le traité qui lui livre le bonheur de la nation et l'espérance de tous les peuples et des siècles futurs, il est stipulé qu'ils garderont le plus longtemps possible le masque du patriotisme, qu'ils lui vendent; qu'ils déclameront quelquefois contre elle pour mieux la servir; qu'ils livreront des combats très-animés a ses champions déclarés, sur des points d'une médiocre importance, afin de pouvoir s'accorder impunément avec eux dans les occasions décisives...

« Ce sont ceux-là qui abusent de leur ascendant sur les patriotes peu éclairés pour les entraîner à de fausses mesures... Ce sont ceux- Ta qui, dans les comités secrets et dans leurs conversations particulières, sèment partout la division, la détiance et l'imposture ; qui insinuent, avec art, le poison de leurs opinions insidieuses pour assurer d'avance le succès des funestes résolutions qu'ils proposent a la tribune. Ce sont ceux-là qui, s'éloignant chaque jour davantage des principes de la liberté, qu'ils avaient professés, cherchent a les effacer de l'esprit des hommes ; qui voudraient faire oublier la déclaration des droits, et obscurcir cette éclatante lumière qui doit guider tous les pas des législateurs. Ce sont ceux-là à qui est princil>alement confié l'infernal emploi de calomnier ceux des amis du [)euple que l'or n'a pu corrompre, que l'ambition n'a pu égarer... Ce sont eux qui épuisent toutes les ressources de l'intrigue pour diviser les patriotes, pour tromper l'opinion, pour altérer l'esprit public, et le préparer insensiblement a l'exécution de leurs coupables projets. Ce sont ceux-là qui veulent allier la bienveillance du peuple avec les faveurs du pouvoir, les jouissances du vice avec les plaisirs de la vertu. De toutes les espèces d'ennemis conjurés contre la liberté, ce sont sans doute les plus dangereux et les plus méprisables...»

Malheureusement, Robespierre, qui pouvait appliquer ses stigmates à de véritables transfuges, à des traîtres vendus à beaux deniers comptants, n'avait en vue, dans ses tableaux, que Brissot et Condorcet; et c'était contre ces bons citoyens, faibles peut-être, que son imagination dirigeait les traits acérés lancés par lui contre les hitrigants.

a Les chefs les plus connus de la faction dont je vais [)arler, |ioursuivait-il après avoir déclaré que le salut pul)lic et non un sen-

<24 HUBESI'IEUIŒ.

liment personuel le forçait à dire ce qu'il pensait, sont MM. Brissot et Gondorcel. Après ces noms, on cite ceux de plusieurs députés de Bordeaux, tels que MM. Guadet, Vergniaud, Gensonné... Je vais tracer l'histoire lidèle de leur conduite politique... » Et Robespierre trouvait la preuve de leurs noirs complots dans (pielques opinions émises à la tribune de l'assemblée ou des Jacobins par ces députés.

Le plus grand des griefs qu'il leur reprochait était, selon lui, d'avoir tout mis en œuvre pour corrompre les sociétés patriotiques, et faire de ces canaux nécessaires de l'instruction publique, des instruments d'intrigue et de faction.

« Vous avez abandonné les gardes françaises, leur criait-il après, toutefois, avoir tenu compte à Brissot et a Condorcet de leurs elTorts en faveur des hommes de couleur... Vous avez abandonné cette multitude de soldats patriotes, arbitrairement «congédiés, dépouillés, vexés par l'aristocratie militaire... Vous avez abandonné la cause de la liberté avignonaise, en sourtranl qu'elle fût opprimée par des commissaires civils conspirateurs... Vous avez abandonné les Marseillais, les sauveurs du Midi, les plus fermes colonnes de la Révolution... Vous avez encore persécuté le patriotisme a Strasbourg... Vous avez provoqué le peuple h des mouvements irréguliers... »

Il nous faudrait copier en entier ce long factmn de Robespierre contre la faction Brissot et Condorcet pour faire connaître jusqu'à quel point ses soupçons et ses terreurs l'aveuglaient sur les projets de ces deux députés et de leurs amis ; son imagination, efl'rayée par tous les complots réels contre la liberté, ne lui permettait pas de distinguer les vrais conspirateurs d'avec les patriotes qui avaient encore confiance dans Lafayette et dans quelques-uns des ministres. C'était là, à notre avis, le seid reproche fondé que l'on pouvait faire à Brissot, à Condorcet, à Guadet, etc.

Robespierre, dont le journal était une feuille de principes et d'observations plutôt qu'un papier-nouvelles, y défendit la liberté individuelle lorsque Chabot, Merlin, Bazire et Lecointre furent arrêtés arbitrairement pour avoir douté du patriotisme de deux ministres, Bertrand et Montmorin.

Nous remarquerons ici qu'à partir du imméro 5 de son Défenseur de la Constitution, Robespierre crut devoir mettre sous les yeux de ses lecteurs les principaux décrets rendus par l'assemblée, ainsi (jue la correspondance patriotique <jui lui ai rivait des frontières.

ROBESPlElUiE. 12S

Son 4" numéro contient, outre un article qui traite des fêtes nai tonales et des honneurs publics ( article évidemment dirigé contre les honneurs décernés à la mémoire du maire d'Étampes, tué dans une émeute), des observations morales sur les causes de la situation où la France se trouve.

Dans le premier de ces articles, Robespierre établit que les l'êtes nationales et les honneurs publics portent toujours l'empreinte du gouvernement qui les ordonne. « Dans les Etats despotiques, dit-il, les honneurs publics sont réservés à ceux qui ont mérité la faveur du prince, et, par conséquent, la haine et le mépris du peuple... Dans les Etats libres, où le peuple est souverain, leur unique objet doit être de l'honorer, de former les âmes des citoyens à la vertu, c'est-à-dire a l'amour de la patrie et de la liberté. »

Après cet exorde, Robespierre faisait sentir tout le ridicule, toute l'indignité de la fameuse fête organisée par les ministériels en l'honneur du maire d'Étampes, dont ils avaient fait une victime frappée en faisant respecter la loi... « Eh bien ! je le déclare, s'écriait Robespierre, Simonneau n'était point un héros : c'était un citoyen regardé généralement dans son pays ^ comme un avide spéculateur sur les subsistances publiques, ardent à déployer contre ses concitoyens une puissance terrible, que l'humanité, que la justice et même la loi défendent d'exercer légèrement, »

Dans ses observations morales sur les causes de la situation où l'on se trouvait, Robespierre eut pour objet de prouver que les divisions qui agitaient la France n'avaient d'autre cause que l'ambition, et que la patrie ne souffrait que parce que la lutte des intérêts privés contre l'intérêt général n'avait cessé d'exister. S'indignant contre les hommes qui voulaient ou conserver des privilèges injustes, ou ambitionner des distinctions incompatibles avec le bien général, il déclarait que quiconque voulait attirer à lui une puissance nouvelle' aux dépens de la liberté publique, était un ennemi de la nation et de l'humanité. « Pour savoir ce que chacun doit penser et faire dans notre Révolution, ajoutait-il, il suffit d'adopter, dans les affaires publiques, les principes d'équité et d'honneur que tout homme probe suit dans les affaires privées et domestiques... Quand on est si éloigné des routes de la nature et de la vérité, comment renoncer

1 En parlant ainsi, Robespierre s'appuyait non-seulement sur l'opinion publique, mais encore sur une pétition présentée à l'Assemblée nationale par les habitants de quarante communes des environs li'Ktampes, pétition qui se trouve en entier dans le Dcfenscuv de la Conuliltition.

126 HOBESPIERRE.

aux préjugés qui autorisent les plus odieuses comme les plus ridicules prétentions ?

Ci Depuis le boutiquier aisé jusqu'au superbe patricien, depuis l'avocat jusqu'à l'ancien duc et pair, presque tous semblent vouloir conserver le privilège de mépriser l'humanité sous le nom de |)euple ; ils aiment mieux avoir des maîtres que de voir multiplier leurs égaux. Servir pour opprimer en sous -ordre leur parait une plus belle destinée que la liberté partagée avec leurs concitoyens... La situation d'un peuple est bien critique lorsqu'il passe subitement de la servitude a la liberté, lorsque ses mœurs et ses habitudes se trouvent en contradiction avec les principes de son nouveau gouvernement ! »

Cette dernière phrase résumait la pensée qui avait guidé la plume de Robespierre en traçant cet article. 11 ne voyait qu'un moyen de salut pour la France : c'était que tous les citoyens se ralliassent enfin aux principes de vérité éternelle, aux principes de la Révolution.

Le Défenseur de la Constitution, cjue nous voyons plus loin critiquer le fameux projet présenté par Servan pour établir un camp de vingt mille hommes sous Paris, se faisait alors une loi de publier toutes les lettres écrites des frontières : il voulait démontrer que le danger était la, et non dans Paris, comme le disaient les ministériels.

Répondant a Lafayette, qui, de son camp de Maubeuge, déclarait la guerre aux jacobins, Robespierre l'accusait de s'occuper beaucoup plus de ce qu'on disait à Paris que de ce qui se passait aux frontières. Puis prenant corps a corps l'ancien général de Vannée parisienne, il lui demandait ce qu'il avait fait pour mériter le titre de représentant de la nation, et pour soutenir le rôle de législateur. Et le journaliste répondait pour le général :

a Qu'après avoir proposé, sous le nom de déclaration des droits, deux ou trois adages banaux, bien au-dessous des autres projets présentés par d'autres membres, il s'était tu, et n'avait plus rien dit ou fait qui ne démentît ces principes sacrés.

« Dès les premiers jours de la Révolution , lui disait Robespierre, vous avez provoqué les anathèmes de l'Assemblée nationale contre les Marseillais, parce qu'ils démolissaient une odieuse forteresse où Louis XIV avait mis cette inscrii)tion injurieuse : cette

CITADELLE A ÉTÉ ÉLEVÉE TOUR CO>TEMR MARSEILLE, TROP Él'RlSE DE LA LIBERTÉ ;

ROBESPIERRE. i27

« Vous VOUS êtes opposé a ce que l'Assemblée constituante lût l'adresse qui lui fut présentée par les Brabançons, au moment où ils venaient de secouer le joug autrichien ;'

a Vous avez combattu le principe fondamental du décret sur le droit de paix et de guerre, qui a prévalu, pour faire remettre entre les mains du roi le pouvoir de faire l'une et l'autre, sans l'aveu de l'Assemblée nationale ;

« Vous avez précipité le décret inique et sanguinaire qui a immolé les soldats de Nancy, par les mains du perfide Bouille : vous avez l'ait perpétuer par des fêtes funèbres le souvenir de cet horrible événement ;

« Vous avez provoqué l'amnistie qui a effacé et encouragé tous les complots des ennemis de la Révolution ;

« C'est vous qui, a force d'importunités, et par des moyens plus criminels encore , avez arraché à l'assemblée celte loi martiale, dont l'idée seule avait fait horreur.

« Telles sont les lois que la France et l'humanité doivent à votre patriotisme et à votre génie. »

Passant ensuite aux services de Lafayette comme chef de la force armée parisienne, Robespierre lui reprochait d'avoir dénaturé l'institution de la garde nationale ; d'avoir persécuté les vainqueurs de la Bastille et les gardes françaises; d'avoir écarté des fonctions publiques tous les patriotes, et de ne s'être entouré que d'aristocrates; d'avoir fondé des sociétés antipopulaires pour provoquer des schismes, et armer les préjugés et les vices de l'ancien régime contre la liberté naissante ; d'avoir fait redescendre l'opinion publique de la hauteur des principes de la Révolution à la bassesse des idées et des habitudes aristocratiques; d'avoir constamment travaillé a faire rétrograder la Révolution; etc., etc. , etc.

Nous n'en finirions pas, si nous devions suivre Robespierre dans toutes les accusations qu'il lance contre Lafayette : il suffira de dire que sa première lettre au général, lettre qui fut bientôt suivie d'un(^ deuxième, remplit près de quarante pages, qu'elle est toute sur le même ton, et articule contre l'adversaire des jacobins une longue série de faits qui, considérés au point de vue où se place l'accusateur, lui semblent constituer autant de crimes de lèse-hberté '.

1 II faut lire en entier tette lettre p(nir se faire une .idée de tous les griefs articulés contre Lalayette par lloliespierre et son parti. On la tronvera dans le numéro 6 du hf'feuiseur tic la ComtUnlion.

La deuxième épître a Lafayette, plus longue encore et plus violente, répond aux fameuses lettres contre les jacobins écrites par ce général h l'Assemblée nationale et au roi.

« Sommes-nous déjà arrivés au temps où les chefs des armées peuvent interposer leur influence ou leur autorité dans nos affaires politiques, agir en modérateurs des pouvoirs constitués, en arbitres de la destinée du peuple? s'écriait Robespierre indigné. Est-ce Cromvvell ou vous qui parlez dans cette lettre que l'Assemblée législative a entendue avec tant de patience? Avons-nous déjà perdu notre liberté, ou bien est-ce vous qui avez perdu la raison? La constitution déclare que la force armée est essentiellement obéissante, et vous donnez des leçons aux représentants de la nation !... Vous donnez à votre mercuriale le nom de représentations, comme si un général était trop élevé pour rester, avec le corps législatif, dans les termes constitutionnels !...

ce Vous demandez le redressement des abus qui paraissent vous blesser. Il faut vous suivre dans cette étrange discussion... »

Et Robespierre répondait, ligne par ligne, mot pour mot, à toutes les plaintes de Lafayette contre les patriotes, et ^surtout contre la société des Jacobins, a laquelle ce général avait déclaré la guerre.

Pour mieux démontrer l'analogie qui, aux yeux de Robespierre, existait entre Lafayette attaquant les sociétés populaires, et Léopold d'Autriche lançant ses fameux manifestes contre les jacobins, l'auteur des lettres qui nous occupent, dans un article fort piquant intitulé : Réflexions sur ht manière de faire la (jnerre, article dirigé aussi contre Lafayette, établissait un parallèle entre les phrases de ce dernier et celles contenues dans le manifeste impérial, afm de démontrer synoptiquement que le langage de l'un était absolument identique a celui de l'autre de ces personnages.

« Quelle conformité de vues et de langage entre les ennemis du dedans et ceux du dehors! disait ironiquement Robespierre. Est-ce notre liberté que M. Lafayette veut attaquer? Point du tout, il veut rétablir l'ordre et la tranquillité ; il veut anéantir la tyrannie des sociétés patriotiques, et faire respecter l'autorité royale. Pourquoi les monarques autrichiens nous ont-ils menacés? pourquoi nous font-ils la guerre? Est-ce pour renverser noire constitution et pour nous donner des fers? Non, c'est pour noire bien; c'est pour protéger Vautorité constitutionnelle du roi, et la nation elle-même, contre ces mêmes factieux, contre ces clubs, que M. Lafayette vous dénonce.

avec eux, comme les auteurs de tous les désordres. Détruisez les clubs, réprimez les l'aclieux, respectez et perfectionnez la constitution selon les vues de M. Lafayette et des princes autrichiens, et vous aurez la paix. El vous voulez que M. Lafayette fasse la guerre aux Autrichiens ! ajoutait Robespierre ; et pour quel motif? Avonsnous de meilleurs amis, des précepteurs plus sages que les rois de Bohême et de Hongrie?... »

Dans le même numéro se trouve encore une lettre de Robespierre aux jacobins, dans laquelle il considère la mort de Léopold comme un répit donné par la Providence a la cause de la liberté, afin de laisser à l'humanité le temps de respirer, et à la France celui de préparer les nouvelles destinées du monde. 11 indiquait au peuple les armes qu'il devait employer pour vaincre le despotisme, l'aristocratie et les traîtres.

Tout en s'occupant beaucoup, dans son journal, des vues qu'il supposait au parti de Brissot, et à Lafayette, Robespierre ne négligeait point les principes. Aussi y trouve-t-on encore quelques articles tels que celui-ci : Sur le respect dû aux lois et aux autorités constituées.

ce L'es lois, dit-il, peuvent être considérées sous deux rapports : par rapport au souverain, c'est-à-dire a la nation ; par rapport aux sujets, c'est-a-dire aux individus. Le souverain est au-dessus des lois ; le sujet doit toujours leur être soumis. La nation peut changer, à son gré, la loi qui est son ouvrage ; chaque citoyen est toujours obligé de la respecter. »

Robespierre se hâte de définir la nature du respect que les citoyens doivent à la loi ; il l'appelle obéissance.

« Quant au respect, qui est un sentiment qui suppose l'adhésion du cœur et de l'esprit a la sagesse ou à la justice de la loi, ajoutet-il, nulle puissance humaine ne peut l'imposer, et le maintien de l'ordre social ne l'exige pas ; il dépend de l'opinion, qui est essentiellement hbre et indépendante. Le législateur n'est point infaillible, fût-il le peuple lui-même. Les chances de l'erreur sont bien plus nombreuses encore, lorsque le peuple délègue l'exercice du pouvoir législatif a un petit nombre d'individus... La société a le droit d'exiger ma fidélité, mais non le sacrifice de ma raison...

« Si les bonnes lois ont seules droit à cette sorte de respect, elles sont sûres aussi de l'obtenir. La sagesse a sur les hommes un empire naturel ; et tous obéissent avec joie, quand c'est l'intérêt géné-

ISrt HOBESPIERHE.

rai qui commande. Les bonnes lois amènent les bonnes mœurs, qui, à leur tour, cimentent leur puissance. Est-il quelques individus pervers ou égarés par l'inlérêt personnel? la volonté générale les contient, et la force publique les subjugue facilement. Tels sont les éléments simples de l'ordre social et de l'économie politique : ils sont établis pour des hommes ; ils doivent être fondés sur la morale et sur l'humanité. Si je vois le législateur suivre des principes opposés, je ne reconnais plus le législateur; je n'aperçois que le tyran.

« Le législateur place dans la loi elle-même le pnncipe de la soumission des citoyens; il sait que, quand la volonté générale se fait entendre, il ne faut pas tant d'appareil pour la faire exécuter. Lt^ législateur a plus de conflance dans la nature humaine ; il cherche à l'élever, à la perfectionner. Le tyran la calomnie; il avilit le peuple ; il fait toujours marcher la loi au milieu des armes et des bourreaux, parce que la loi qu'il fait n'est qu'une volonté injuste et particulière, opposée à celle de la société entière. L'obéissance ne lui sufht pas : il impose un morne silence ; il exige pour ses lois un culte superstitieux et une croyance aveugle ; il j)unit, comme des blasphèmes, les écrits et les discours qui dévoilent ses erreurs et ses crimes ; il veut ravir aux hommes jusqu'aux moyens de perfectionne!' leur raison et leur bonheur, en leur défendant de s'éclairer mutuellement sur leurs intérêts les plus chers; il feint de redouter la liberté des opinions pour l'autorité des lois : il ne la craint que pour son ambition, pour sa cupidité, pour son ineptie. »

Appliquant ensuite ces principes aux autorités constituées, Robespierre essaye d'éclaircir des notions bien confuses, dit-il. Il distingue les agents établis par la loi, des individus chargés de la faire exécuter. Dans son opinion, les actes publics qui émanent de ces autorités doivent obtenir la soumission, sans pour cela que le peuple ait perdu le droit de surveiller ces agents et de les censurer. « Le peuple, dit-il, doit toujours avoir les yeux ouverts sur ses agents, comme le père de famille sur ses serviteurs. Tout fonctionnaire public qui montre une vive sensibilité pour les imputations dont il est l'objet, qui prétend qu'on avilit les autorités constituées toutes les fois qu'on censure sa conduite, est un mandataire qui crie à ses commettants de fermer les yeux, parce qu'il a quelque trame periide a achever contre le salut et contre la liberté du peuple... »

Ces observations si sensées, et si simplement soumises aux méditations des citoyens comme des magistrats eux-mêmes, font

regretter vivement que les circonstances dans lesquelles la France se trouvait aient forcé Robespierre a en interrompre le cours pour s'occuper des affaires publiques.

Elles devenaient fort inquiétantes pour les patriotes. Personne ne pouvait plus douter des desseins pervers de la cour et de sa connivence avec les puissances étrangères. D'un autre côté, la journée du 20 juin avait fourni aux ennemis de la Révolution et du peuple des armes dont ils se servaient habilement contre la liberté. Il fallait une crise heureuse pour que les amis de cette liberté, déjà si chèrement achetée, pussent relever la tête. Cette crise, les plus ardents parmi les patriotes cherchaient a la provoquer avant que les contrerévolutionnaires fussent définitivement en mesure de dicter la loi.

On fêta l'arrivée à Paris des fédérés des déparlements. Robespierre leur adressa une éloquente épître, dans laquelle on lisait les passages suivants :

« Ce sont les cris du patriotisme opprimé , c'est la voix de la patrie en danger, qui vous a appelés, généreux citoyens. Ces dangers sont-ils passés? Rs sont plus grands que jamais. Au dehors, les tyrans rassemblent contre nous des armées nouvelles'; au dedans, d'autres lyrans nous trahissent... L'Assemblée nationale existe-t-elle encore? Elle a été outragée, méconnue, avilie, et elle n'est point

vengée

« Un chef privilégié est venu insulter à la nation, menacer le patriotisme, fouler aux pieds la liberté au nom de l'armée, qu'il divise et s'efforce de corrompre, et il demeure impuni ! •

« Les tyrans de la France ont feint de déclarer la guerre à leurs complices et a leurs alliés pour la faire de concert au peuple français, et les traîtres demeurent impunis !

« Une multitude de fonctionnaires que la Révolution a créés égalent ceux que le despotisme avait enfantés en tyrannie et en mépris pour les hommes, et les surpassent en perfidie.

« Des hommes, qu'on nomme les mandataires du peuple, ne sont occupés que de l'avilir et de l'égorger. La plus belle de toutes les révolutions dégénère, chaque jour, en un honteux système de machiavélisme et d'hypocrisie. Les droits de l'humanilé sont l'objet d'un trafic, la fortune publique la proie de quelques brigands: tous les vices calonmient toutes les vertus, et changent le règne de la liberté en une longue et cruelle proscription exercée au nom de l'ordre public contre les honnêtes gens qui ont de la [irobité et du

tS% KOBESPIERHE.

courage, par les honnêtes gens qui n'ont que de l'or, des vices et de l'autorité.

« Tant d'attentats ont enfin réveillé la nation ; et vous êtes accourus... Citoyens généreux, dernier espoir de la i)atrie, c'est à vous qu'il appartient de déjouer les attentats que méditent les ennemis de la liberté... Votre mission est de sauver l'Étal... Les destinées de la génération présente et des races futures sont entre vos mains ! »

A partir de ce moment, Robespierre s'occupe spécialement de ces liommes, sur qui se fondent ses espérances de salut pour la cliose publique. Le 10' numéro de son journal renferme la fameuse pétition des fédérés à l'Assemblée nationale, pétition dans laquelle il est facile de reconnaître son style. Ils y demandaient la mise en accusation de Lafayetle; le licenciement de l'état-major de l'armée; la destitution des directoires coalisés avec ce général. Robespierre appuya leur vœu.

Parlant ensuite de la fête de la fédération de 179^, il considérait cette réunion de patriotes comme le dernier espoir qui restait à la patrie, dans les périls éminents qui l'environnaient.

Toutefois, Robespierre ne disait pas aux fédérés d'avoir recours aux mesures extraordinaires que le salut public pouvait autoriser : il leur conseillait, avant tout, de ne combattre les ennemis communs qu'avec le glaive de la loi. « Laissez-les quelque temps encore s'enlacer dans leurs propres intrigues; attendez le moment favorable qui doit amener les ressources indiquées par nous, et que doivent bâter les atterftats procbains des ennemis de la liberté. Le salut de la patrie et le bonheur de l'humanité sont a ce prix. »

Après s'être élevé contre le décret qui renvoyait l'examen de la conduite de Lafayette à de plus amples renseignements, Robespierre, indigné contre les Dumolard, les Ramond, les Daveyroult, les Dumas, qui avaient défendu le nouveau Cromwell, en appelait aux départements, dans une adresse rédigée au nom des fédérés.

« C'est a Paris, portait cette adresse, qu'il faut combattre les ennemis de la patrie; c'est à Paris que nous devons vaincre ou mourir, et nous avons juré d'y rester. C'est ici notre poste, car nous sommes en face de l'ennemi ; c'est le lieu de notre triomphe, ou ce sera notre tombeau...

Vous ne nous verrez plus, ou vous nous voniiz libres. »

KOBESPIERRE. 133

Le moment suprême approchait. Robespierre, dans un article qu'il intitula : Des maux et des ressources de VÈtat, examina attentivement la situation où la cause de la liberté se trouvait. Les maux de la France lui parurent extrêmes, et tels, que les palliatifs ne pouvaient que les rendre plus incurables encore : il indiqua les grands remèdes. Convaincu que l'Assemblée législative, divisée comme elle l'était, ne pouvait plus sauver la chose publique, il proposa la convocation d'une Convention nationale, d'après des règles aussi simples que justes.

« Dans les grands dangers de la patrie, disait-il, il faut que tous les citoyens soient appelés a la défendre ; il faut, par conséquent, les intéresser tous a sa conservation et a sa gloire. Par quelle fatalité est-il arrivé que les seuls amis fidèles de la constitution, que les véritables colonnes de la liberté, soient précisément cette classe laborieuse et magnanime que la première législature a dépouillée du droit de cité? Expiez donc ce crime de lèse-nation, de lèse-humanité, en effaçant ces distinctions injurieuses qui mesurent les vertus et les droits de l'homme sur la quotité des impositions. Que tous les Français domiciliés soient admis à voter; que tous les citoyens soient éligibles a toutes les fonctions publiques... Que l'Assemblée nationale actuelle s'honore par un décret semblable à celui que ses prédécesseurs ont rendu K Que les membres de l'Assemblée constituante s'engagent formellement à laisser h d'autres mains le soin de bâtir le temple de la liberté, dont ils ont jeté les fondements ; qu'ils s'excluent ainsi glorieusement de la convention prochaine. Expions, aux yeux des nations, cette lâche ambition de tant d'indignes fonctionnaires qui ont scandalisé l'Europe... »

Le moyen de salut que Robespierre indiquait ici était sans doute lé seul auquel la légalité pût permettre de recourir. Mais déjà quelques patriotes méditaient d'en employer d'autres, et ils avaient vu arriver avec le plus grand plaisir les fédérés marseillais, retardés par la longueur de la route. Ce bataillon, que la renommée avait devancé, parut, aux chefs des jacobins et des cordeliers, très-propre a seconder leurs vues.

En parlant, dans son journal, des événements arrivés le jour même de l'entrée à Paris des Marseillais , Robespierre affirmait que

i Ccst principalement Robespierre (|ui lit rendre le décrcl d'exclusion di's nieniltres de la Consll- Uiante à l'Assemblée législative. On volt ici ((u'il ne reculait pas devant un nouveau sacrifice à la liatrie.

♦54 UOBESPIEHRE.

l'agression dont ces patriotes avaient été l'objet était préparée d'avance, et qu'elle annonçait au moins une grande audace et de sinistres projets de la part des ennemis de la liberté.

c( On assure, ajoutait-il, que Paris et le cbâteau renferment nne armée nombreuse de .contre - révolutionnaires , et des magasins d'armes destinées aux conspirateurs ; on assure que le régiment suisse, dont le départ a été vainement décrété, entre toutes les nuits aux Tuileries ; on assure en outre qu'on a cherché à exciter ces étrangers contre les Marseillais , sous le prétexte de venger le régiment d'Ernest. Tout semble , depuis longtemps , présager une grande conspiration qui, peut-être, aurait déjà éclaté sans le séjour des fédérés à Paris. Aussi n'est-il point d'intrigues qu'on n'emploie, soit pour les éloigner, soit pour les diviser... Tout est perdu, si nous ne nous élevons à ce degré d'énergie dont une partie de l'empire a donné l'exemple, si le feu sacré qui anime les généreux Marseillais ne se communique a tous les Français.

« Florissante et immortelle cité, reçois les hommages de tous les hommes libres ! Que la patrie reconnaissante tresse des couronnes civiques pour le front de tes enfants magnanimes!... A leur approche, la liberté se réveille, le patriotisme se console, et le despotisme pâlit... Nous combattrons, nous triompherons avec vous; ou si la cause de l'humanité pouvait succomber, nous tournerions vers Marseille nos derniers regards : nous irions dans ses murs sacrés nous ensevelir avec vous sous les ruines de la patrie. »

On sait combien le bataillon de Marseille et les autres fédérés contribuèrent à la victoire du 10 août, et par conséquent h la chute de la monarchie.

Dans le douzième numéro, qui fut aussi le dernier du Défenseur de la Constitution, Robespierre célèbre cette journée ; elle a, dit-il, commencé la plus belle révolution qui ait honoré l'humanité, a Disons mieux, s'écrie-t-il dans son enthousiasme; cette révolution est la seule qui ait eu un objet digne de l'homme, celui de fonder enlin les sociétés politiques sur les principes immortels de l'égalité, de la justice, de la raison. Quelle autre cause eût pu réunir, dans un moment, ce peuple immense, cette multitude innombrable de citoyens de toutes les conditions, agissant de concert, sans chefs et sans point de ralliement ! Quelle autre cause eût pu leur inspirer ce courage sublime et patient, et enfanter tous ces miracles de l'héroïsme supérieurs h tout ce ([ue Thisloire nous raconte de la (irèce

HOBESl'lEBRE. -ISfi

et de Rome!... Français, n^oubliez pas que vous tenez entre vos mains les destinées de l'univers !... »

Robespierre ne crut pas indigne de lui d'entrer dans les détails les plus circonstanciés de la journée du 10 août : il nous y conduit en nous rappelant les éternelles trahisons du gouvernement, et la ligue sacrilège de nos ennemis intérieurs avec nos ennemis du dehors. Tout son douzième numéro n'est rempli que de ces détails. Ce sont les plus curieux qu'aucun journal ait jamais donnés sur cette révolution. l\ ne cite point de noms propres, car il attribue cette journée h tous les bons citoyens, et principalement aux représentants des sections à la commune.

« Les sections de Paris, dit-il, déclarées permanentes depuis la proclamation des dangers de la patrie; ces sections, dont la sagesse et l'énergie avaient éclaté, dans ce court période, par tant d'arrêtés immortels, et qui avaient réveillé et guidé le patriotisme des fidèles députés du peuple, avaient elles-mêmes publiquement agité les motifs et marqué le moment de cette démarche courageuse. Elles la concertèrent avec une union dont les amis de la liberté peuvent seuls donner l'exemple. Ce n'était point une émeute sans objet, excitée par quelques brouillons; ce n'était point une conjuration ensevelie dans les ténèbres : on délibérait au grand jour, en présence de la nation; le jour et le plan de l'insurrection furent indiqués par des affiches. C'était le peuple entier qui usait de* ses droits ; il agissait en souverain qui méprise trop les tyrans pour les craindre, qui compte trop sur sa puissance et sur la sainteté de sa cause pour daigner même leur cacher ses desseins. »

Robespierre , qui a voulu être l'historien de cette révolution, entre aussi dans les détails des préparatifs du château. Il nous fait connaître les dispositions de la cour et l'attitude de Louis XVI, tant avant qu'après le combat; il nous montre la royauté remplie d'espoir par la réunion de ses forces et la coopération du commandant de la garde nationale. Mandat; enfin, il consacre le reste de son numéro à placer sous les yeux de ses lecteurs les pièces trouvées dans le cabinet du roi, pièces qui ne laissaient aucun doute sur sa duplicité et sa trahison.

A la fin de ce même numéro, on lit Vavis suivant :

« Les circonstances actuelles et l'approche de la Convention « nationale semblent nous avertir que le titre de Défenseur de la « Constitution ne convient plus a cet ouvrage, quoique nous ayons

130 HOBESl'lERRE.

« déclaré, dès l'origine, que ce n'élait point ses défauts que nous « voulions défendre, mais ses principes; quoique notre but n'ait u jamais été de la défendre contre le vœu du peuple, qui pouvait et « qui devait la perfectionner, mais contre la cour et contre tous les « ennemis de la liberté, qui voulaient la détruire ou la détériorer. « Nous continuerons désormais cette publication sous un titre « plus analogue aux conjonctures où nous sommes.

« Gomme des circonstances impérieuses ont apporté quelque re- « tard dans l'envoi des numéros, nous le réparerons incessam- « ment. »

Robespierre cessa donc de faire paraître son Défenseur de la Constitution peu après la révolution du 10 août 4792*. Mais dès que la Convention nationale fut réunie, il en recommença une nouvelle série, sous le titre de : Lettres de MaximUien Robespierre, membre de la Convention nationale de France, à ses commettants "-. Ce fut, avec ce nouveau titre, une continuation de son journal : même format, même impression, mêmes conditions d'abonnement, même adresse de libraire, même nombre de feuilles dans cliaque cahier, enfin même mode de publication hebdomadaire. Vingt-deux numéros de ses Lettres furent publiés par lui de la tin de septembre 1792 au 15 mars 1795 ' ; et, si l'on excepte quelques discours ou fragments d'opinions, tout en a été écrit par lui seul.

Ainsi que nous l'avons déjà fait remarquer, la publication de Rol)espierre n'est pas un journal; c'est un recueil de ses lettres, de ses discours, de ses opinions, de ses récits. Mais si cette publication n'offrait pas l'intérêt des papiers-nouvelles, elle en présente un bien plus durable comme matériaux sur notre Révolution ; car Robespierre n'a cessé de faire des cours d'histoire jusque dans ses querelles de partis.

Nous allons examiner ici sommairement ce nouvel écrit de Robespierre, regrettant que notre cadre ne nous permette pas de citer en entier les morceaux les plus curieux et les plus instructifs.

La première lettre de ce célèbre conventionnel est adressée 'a ses commettants. « Les nouvelles fonctions que vous m'avez confiées.

1 Les 12 cahiers de ce journal forment un volume de 6U pages in-8", assez bien imprimé.

2 C'est-à-dire à tous les Français.

3 Ils forment deux volumes : le premier, composé de 42 livraisons, renferme 580 pages; mais il y a deux erreurs de pagination qui réduisent ce nombre de 22 pages : U; second n'a que 10 livraisons, et compte 506 pages; mais une autre erreur plus grande le réduit à 4.%".

leur dit-il, m'imposent l'obligation de consacrer au bonheur de la patrie tous mes moments et toute mon existence. J'ai mis au rang de mes premiers devoirs celui de rendre compte, de temps à autre, a mes concitoyens, de mes principes, de ma conduite et de la siluation des affaires publiques... Je tracerai le tableau fidèle des opérations de l'assemblée qui doit rédiger les lois du peuple français ; j'exposerai à vos yeux les ressorts de tous les grands événements qui doivent fixer la destinée de la France et du monde; je vous ferai même parcourir le dédale où l'intrigue cherche, depuis trop longtemps, a égarer la liberté; je défendrai toutes ces maximes immuables, ces principes fondamentaux de l'ordre social, éternellement reconnus et éternellement violés, que le charlatanisme ne cesse d'obscurcir, et que l'ambition s'efforce d'effacer. J'oserai même appeler à l'opinion publique et à la postérité de funestes décisions qu'ils pourraient arracher à l'erreur et aux préjugés...

« Je vous présenterai aujourd'hui quelques idées sur votre situation actuelle, sur les principes qui doivent guider vos représentants dans la carrière où vous les avez appelés, et qui doivent vous diriger vous-mêmes dans l'examen du pacte social qui sera soumis à votre sanction... »

Parlant ensuite de cette vérité, attestée par l'histoire, que la liberté n'est pas moins difficile à conserver qu'a conquérir, Robespierre jetait les yeux sur les nombreux écueils que la République devait éviter pour s'établir solidement. « Le nom de république, ajoutait-il, ne suffit pas pour affermir l'empire de la liberté... Ce n'est point un vain mot que la république : c'est le caractère des citoyens ; c'est la vertu, c'est-a-dire l'amour de la patrie, le dévouement magnanime qui confond tous les intérêts privés dans l'intérêt général... Ce n'est point assez d'avoir renversé le trône; ce qui nous importe, c'est d'élever, sur ses débris, la sainte égalité, les droits imprescriptibles de l'homme... w

Et Robespierre indiquait la route que les Français avaient à suivre pour arriver à ce noble but. Parlant ensuite de la Convention nationale, il garantissait la pureté des principes de la majorité de ses membres, et il affirmait que cette assemblée saurait glorieusement remplir la tâche sublime dont elle était chargée, si elle ne perdait jamais de vue cette vérité fondamentale : que le premier de ses soins devait être de garantir les droits des citoyens el la souveraineté du peuple contre le gouvernement même qu'elle allait établir.

iS8 IlOBESriEHliE.

Ce même premier numéro de la feuille de Robespierre renferme encore un tableau des opérations de la Convention nationale, depuis le moment de sa session. C'est un excellent résumé des séances et des débats de cette célèbre assemblée, résumé fait avec le tact d'un écrivain exercé, et avec une impartialité qui étonne de la part de Robespierre, si ardent à embrasser la cause de la Montagne et a mépriser le parti opposé. Ce tableau, tracé sur une large échelle, el continué, sans interruption, dans chaque nnméro, jusqu'au 15 mars 1793, c'est-îi-dire pendant près de sept mois, nous paraît le compte rendu le mieux fait et le plus complet qui existe. Robespierre l'a tracé avec beaucoup d'esprit; ce qui donne à cette relation une physionomie que n'ont pas les séances de la Convention dans aucun des autres journaux de l'époque. Le Moniteur est, sans doute, plus complet; il publie souvent, en entier, les discours marquants; mais il n'ofire pas l'intérêt que Robespierre à su attacher à son tableau par les réflexions qu'il y a prodiguées.

L'anteur des Lettres ne se borne pas a parler de l'assemblée des représentants du peuple ; il fait connaître en outre a ses commettants ce qui se passe de plus intéressant dans la société des Jacobins. Son 2* numéro contient une relation bien curieuse de leur séance du 14 octobre, qui, suivant les expressions de Robespierre, avait présenté un spectacle digne de la République française, et propre à honorer les plus beaux temps de la Crèce et de Rome. Cette séance fut celle où Dumouriez, vainqueur des Prussiens, se présenta à la fameuse société pour l'entretenir des services rendus a la patrie par la jeune armée française, et pour faire sa profession de foi politique sur les principes de liberté et d'égalité qui serviraient de règle a sa conduite.

C'est dans la lettre de Robespierre h ses commettants qu'il faut lire l'enthousiasme de cette séance; la réponse que Danton, président de la société, fit au général, et le discours que Collot-d'Herbois lui adressa.

a Allez, lui dit Danton, allez effacer par de nouveaux services ceux que vous venez de rendre à votre pays... Que la pique du peuple brise le sceptre des rois, et que les trônes disparaissent devant le bonnet rouge dont cette société vous a honoré *. »

1 Une autre relation, plus détaillée, de celle séance, nous apprend que Pumouricz el les mililaires qui l'accompagnaient enfoncèrent le bonnet rouge, qu'ils reçurent, jusqu'anx oreiUes. Au nombre do ces militaires était le jeune général Ègalilé, l'ainé des (Ils do l'ex-duc d'Orléans.

nOBESPlERHE. 159

— « Gollot-d'Herbois parla ensuite, ajoute Robespierre; et, pour connaître à quel point la liberté élève Tâme et le génie des hommes, il suffirait de comparer le discours improvisé qu'il adressa au général avec ceux que nos académiciens, par exemple, auraient prononcé jadis en pareille occasion. » Et Robespierre se faisait un plaisir de citer en entier le discours de Collot.

Le restant de ce cahier était réservé à un examen critique de la conduite de la Convention nationale envers le général Dillon, accusé d'avoir écrit au landgrave de Hesse une lettre dans laquelle il avait blessé la dignité républicaine. Cet examen le conduisait à des observations fort sensées sur les princij)es que les représentants du peuple français devaient adopter dans la guerre avec les despotes.

Quelques réflexions sur la nouvelle garde dont les girondins voulaient entourer la Convention, et la suite du tableau des opérations de cette assemblée terminaient ce numéro.

Un long et excellent article, où Robespierre faisait ressortir l'influence de la calomnie sur la Révolution, remplissait le cahier suivant.

« Sous le régime despotique, disait-il, tout est petit, tout est mesquin ; la sphère de ses vices comme celle de ses vertus est étroite. Sous l'ancien gouvernement, la puissance de la calomnie se bornait à diviser les frères, h brouiller les époux, à élever la fortune d'un intrigant sur la ruine d'un honnête homme ; elle n'opérait de révolutions que dans les antichambres et dans les cabinets des rois ; le plus noble de ses exploits consistait a déplacer des ministres ou à chasser des courtisans. Notre révolution lui a ouvert une immense carrière. Ce ne sont plus des individus, c'est l'humanité elle-même (jui est devenue l'objet de ses trames perfides. Compagne inséparable de l'intrigue, elle a embrassé, comme elle, l'univers, dans ses complots. Toutes les factions qui se sont élevées, l'ont invoquée tour a tour pour combattre la liberté.

« Mais comment déshonorer la liberté? comment diffamer ceux qui défendent publiquement sa cause? Il n'était qu'un seul moyen d'y réussir : c'était de peindre chaque vertu sous les couleurs du vice opposé, en l'exagérant jusqu'au dernier excès ; cétait d'appeler les maximes de la philosophie appliquées k l'organisation des sociétés politiques, une théorie désorganisatrice de l'ordre public; de nommer le renversement de la tyrannie, troubles, désordres, factions ; la réclamation énergique des droits du peui)le , flagorneries séditieuses ;

140 lUJBESPlERHE.

l'opposition aux décrets tyranniques qui réduisaient la plus grande partie des citoyens à la condition d'Ilotes, déclamations extravaj^antes ou ambitieuses ; c'était, en un mot, de flétrir les choses honnêtes et louables par des mots odieux, et de déguiser tous les systèmes de l'intrigue et de l'aristocratie sous des dénominations honorables... »

Développant ensuite ce texte, Robespierre suivait les progrès de la calomnie depuis l'origine de la Révolution, et aflirmait que c'était a elle seule qu'étaient dus tous les événements malheureux qui en avaient troublé, arrêté ou ensanglanté le cours. On devine déjà qu'après avoir passé en revue les calomnies des aristocrates, puis celles des feuillants, l'auteur de l'article voulait arriver aux calomnies dont les girondins remplissaient, suivant lui, la France enlièn; contre les meilleurs citoyens, les plus zélés délénseurs de la liberté, et contre Paris lui-même. C'était là, enelïet, le principal but de sa thèse sur la calomnie.

«Les aristocrates et les feuillants, ajoulail-il, osèrent imputer aux amis de la liberté l'absurde projet de la loi agraire; mais c'était en rougissant et dans les ténèbres qu'ils faisaient circuler cette calomnie : les intrigants de la Républicpie l'ont affichée sur les murs de Paris...

c< Vous avez vu les aristocrates et les feuillants déclamer éternellement contre Paris : les intrigants de la République déclament éternellement contre Paris; avec cette différence que, de la part des premiers, ce n'étaient que des déclamations, et (jue, de la part des autres, c'est une conspiration contre Paris et contre la République entière...

« Pourquoi donc ne cessent-ils d'outrager le conseil général de la commune, qui s'est dévoué à toutes les fureurs de la cour dans la nuit du 9 au 10 août, qui a donné à cette immortelle révolution le mouvement nécessaire pour foudroyer le despotisme? Pourquoi ne cessent-ils de calomnier les sections qui l'ont choisi, les sections qui ont choisi ces mêmes électeurs qu'ils ont dilïamés avec tant d'audace ; ces sections enfin qui ont mérité la reconnaissance, non-seulemenl du peuple français, mais de l'humanité, par la profonde sagesse avec laquelle elles ont préparé, pendant plus de quinze jours, la dernière révolution, par le courage sublime avec lequel elles ont donné solennellement à toute la France le signal de la sainte insurrection qui a sauvé la patrie'/... »

Comme on le voit, c'était l'histoire que Robespierre appelait à son secours pour démontrer les funestes effets de la calomnie; et si nous pouvions le suivre jusqu'au bout de son article, nous y trouverions les matériaux de plus d'un chapitre intéressant.

Mais c'est surtout dans les cahiers suivants que Robespierre entre encore plus avant dans le domaine de l'histoire. Sa réponse à l'accusation portée contre lui par Louvet, et surtout les deux lettres qu'il adresse h son ancien ami et frère d'armes, à celui qu'il appelle encore son cher Pétion \ nous paraissent les pages les i)lus curieuses, les plus attachantes des annales de la Révolution. C'est en passant en revue ce qu'ils ont fait ensemble, et ce qui a été fait depuis qu'ils ont cessé de suivre la même route, que Robespierre dévoile une foule de causes inaperçues jusqu'alors, et révèle bien des faits qui intéressent, au plus haut degré, l'historien et le public. Nous aftirmerons ici qu'il est impossible d'écrire l'histoire des événements dont la France a été le théâtre depuis le 10 juin 179'i jusqu'à l'exécution du roi, sans avoir sous les yeux les détails curieux renfermés dans le discours que Pétion fit à l'occasion des querelles entre Louvet et Robespierre, et surtout les deux réponses de ce dernier à Pétion -. J'ajouterai qu'au mérite historique, ces lettres joignent l'attrait d'un style mordant qui sort des habitudes graves que leur auteîu' avait adoptées ; elles ne pèchent que par l'excès de l'ironie que Robespierre y a employée.

Nous ne saurions donc assez fortement recommander la lecture et la méditation de ces deux morceaux précieux. Lors même que les Lettres de Robespierre à ses commettants ne renfermeraient autre chose que les détails historiques révélés par lui, détails qui jettent la plus vive lumière sur les événements les plus importants de notre Révolution, ce serait assez pour faire rechercher aujourd'hui le journal si peu connu de cet homme célèbre.

Mais les Lettres à ses commettants contiennent encore une foule d'autres documents historiques. Ses discours sur le parti à prendre à l'égard de Louis XVI, et sur le jugement de ce roi ; celui sur la

1 La réponse de Robespierre à Louvet est connue; elle a ligure dans les débats de la Convention, et se trouve dans le Monileiir; mais ses lettres à Pétion, lettres du plus haut intérêt, ne se trouvent que dans ;a feuille qui nous occupe.

2 Le discours de Pétion, dont il est question ici, ne fut pas lu par lui à la tribune, à cause de la clôture de la discussion ; mais il a été livré ii l'impression et inséré dans le Moiiileiir de l'époque. On trouvera les lettres de Robespierre à Pétion dans les numéros 7 et 10 de ses cahiers. La première n'a pas moins de 48 pa^'cs, et la deuxième remplit exclusivement tout le 10*^ cahier

Ui UOHESPIERJIE.

conspiratioH tramée contre la liberté^, quoique bien connus, n'en sont pas moins des pièces importantes.

On lit en outre dans la l'euillc de Robespierre les discours que Camille Desmoulins et qu'Anlhoine (de Metz) devaient prononcer lors du procès du roi, discours qui ne se trouvent guère aujourd'hui que dans ce recueil. Nous rangerons aussi au nombre des pièces les plus instructives sur la Révolution et sur les partis qui divisaient la Convention nationale, une lettre adressée par Robespierre à Vergniaud, Guadet, Brissot et Gensonné, sur la question de l'appel au ■peu[)le et sur la savo)ite tactique déployée par le parti de la Gironde dans le procès de Louis XYI -.

Robespierre, qui a su réunir dans un de ses cahiers (le numéro 4 du T trimestre), toutes les opérations de la Convention sur le jugement du roi, a lait aussi précéder ce tableau d'une Lettre à ses commettants sur la mort de Louis XVI, dans laquelle, après avoir énuméré les obstacles que les vrais républicains avait rencontrés, il développe les opinions émises par lui, et apprécie les conséquences de ce (jrand acte de justice nationale, ce i\ a consterné l'aristocratie, disait-il, anéanti la superstition royale, et imprimé un grand caractère à la Convention nalionale, qu'il rend digne de la conliancedes Français.»

X l'appui de sa lettre, Robespierre mettait sous les yeux de ses concitoyens une adresse des jacobins sur la mort du roi, qu'il avait très-probablement rédigée de concert avec le bureau de la société. Une autre adresse de la ville de Toulouse sur le même sujet, et une dénonciation des citoyens d'Arras contre le ministre Roland étaient aussi publiées par la feuille de Robespierre.

Enlin les Lettres à ses commettants renferment plusieurs articles ou observations sur diverses questions à l'ordre du jour, telles que celles-ci : Des papiers publics; Sur le projet de supprimer les fonds affectés au culte, projet que Robespierre repousse; Sur la police des assemblées délibérantes; Sur les subsistances ; Sur la proposition de foire bannir tous les Bourbons, proposition qu'il combattit alors ; Sur le projet d'.instruction publique présenté à la Convention; Sur le salut de la République, et sur sa politique ; Sur le projet d'orijanisution des armées, présenté par Dabois-Crancé ; Sur la situation des affaires publiques ; Sur la loi des émigrés ; Sur les troubles de Paris ; Sur les me-

i Robespierre y accusait les girondins de complicité avec Pumouriez.

i On peut voir celte iellre, qui n'a pas moins de iO pages, dans le l"^'" numéro du 2'' liimeslre (1795) .

ROBESl'lËRnE. ^43

sures ù prendre envers la famille Capet ; Sur les causes de nos revers, elc. Quelques-unes de ces observations ou opinions de Robespierre ont été publiées par le Moniteur, soit au milieu des débats de la Convention, soit en dehors; mais le plus grand nombre n'a jamais paru que dans ses cahiers.

Indépendamment de ces articles généralement remarquables, Robespierre a exercé sa plume patriotique et infatigable a l'égard de plusieurs opinions émises a la tribune de la Convention, sur les subsistances militaires, par Fabre d'Églantine et Dubois-Crancé, et sur les plans d'organisation de l'armée.

Une Lett7'e des députés de Paris à leurs commettants ; quelques autres lettres et adresses des députés en mission ou des sociétés populaires, et une diatribe contre Gorsas complètent les vingt-deux numéros des Lettres de Robespierre à ses commettants.

Il ne nous l'ait pas connaître les motifs qui l'ont forcé a suspendre sa publication périodique; aucune note, aucun avis à ses souscripteurs ne nous apprend pourquoi il cessa d'adresser ses lettres à ses commettants, sans avoir même achevé le 2" trimestre : il nous laisse supposer que sa feuille n'obtint pas le succès sur lequel son éditeur ou lui-môme comptait, car on le voit interrompre ses envois au milieu du mois de mars et de la crise dans laquelle la trahison de Dumouriez mit la République.

Les circonstances étaient alors des plus critiques : la France républicaine, placée au milieu des dangers les plus grands qui aient jamais assailli un Élat, flottait, sans constitution, au gré des événements et des hommes qui la maîtrisaient. Robespierre publia la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen, qu'il venait de présenter h la Convention, et sollicita les mesures rigoureuses qui lui parurent propres à sauver la chose publique.

« Je demande que les individus de la famille d'Orléans-Égalité, dit-il en terminant sa dénonciation contre les complices de Dumouriez, soient traduits au tribunal révolutionnaire, ainsi que Sillerv. sa femme ', Valence, et tous les autres hommes spécialement attachés à cette maison ; que ce tribunal soit également chargé d'instruire le procès de tous les autres complices de Dumouriez. Oserai-je nommer ici des patriotes tels que Buzot, Brissot, Vergniaud, Gensonné, Guadet?...

1 Madame de (Jenlis.

144 HOBESPIERllE.

c< Je renouvelle en ce moment la même proposition que j'ai déjà faite à l'égard de Marie-Antoinette d'Autriche ; je demande que la Convention nationale s'occupe ensuite sans relâche des moyens tant de fois annoncés d^ sauver la patrie et de soulager la misère du peuple. »

Ces lignes furent les dernières qui parurent dans la feuille que Robespierre faisait paraître a l'imprimerie patriotique et républicaine de Nicolas, qui demeurait dans la même maison que lui, rue Saint-Honoré, 555, vis-a-vis l'Assomption.

Nous devons donc terminer ici cet article sur Robespierre, considéré comme journaliste. La vie de cet homme célèbre appartient h la postérité '. La révolution ou plutôt la contre-révolution qui le frappa le 1) thermidor fut, ainsi que le disait Cambacérès à Napoléon, une af'fairejngée et non entendue.

Je vais plus loin, j'affirme que, dans l'opinion de quelques vieux débris de la Convention que j'ai été à même d'interroger à ce sujet, la mort des deux Robespierre, de Saint-Just, de Lebas, dcCouthon, et des chefs de la commune, fut un assassinat commis par des républicains douteux, des intrigants, des prévaricateurs, sur ce qu'il y avait dans la Convention de patriotes probes, incorruptibles et inflexibles sur les principes; de patriotes dévoués à la c^use du peuple et h celle de la République ^

1 Voyez lartirle Camille Desmoiliss.

2 Voyez, à ce sujet, VHistoire de la Convention nationale d'après elle-même, oii toutes les pièces (lu grand procès du 9 thermidor sont mises sous les yeux du public.

'Xi-'f-j'yi^j'^

''iKL'M.'m'm

Tli/iùépar/aSiicif/r Jr /-ln<luslric fraternelle

nÉDACTETIR DE i/aMI DES f.iTOVENS^

Jean-Lambekt Tai.uen, né à Paris, vers 1759; rédacteur de l'Ami des Citoyens; sctrétaire général de la commune de Paris, à partir de la nuit du 9 au 10 août 1792; député a la Convention nationale à la même époque; l'un des chefs des thermidoriens, puis membre du comité de salut public; député au conseil des Cinq-Cents; membre de l'Institut d'Egypte; rédacteur de la Décade égyptienne; prisonnier en Angleterre; consul de la République française à Alicante. Mort à Paris, en 1819.

UAmi des Citoyens ne pourrait pas être considéré comme l'un des principaux journaux de la Révolution, s'il n'eût été rédigé par un écrivain devenu fameux dans les annales de cette époque. Une feuille qui, après avoir cessé de paraître à son oo^ numéro, n'a repris le cours de sa publication qu'au bout de deux ans; qui a été livrée aux souscripteurs tantôt deux fois par semaine, et par feuille de 16 pages in-S", tantôt à des intervalles de huit, douze et quinze jours, et en un nombre de pages indéterminé, mais qui n'a jamais été que fort exigu ; qui, enfin, après avoir été transformée en journal quotidien et régulier de 8 pages, a bientôt changé de rédacteur, puis de titre et de format; une feuille, disons-nous, qui a laissé tant de lacunes, parce qu'elle n'a jamais eu le succès nécessaire pour se soutenir, ne pourrait être considérée que comme un avorton, au milieu des volumineuses collections de journaux que nous fournit cette grande époque, si son rédacteur fondateur n'eût attaché fortement son nom à la révolution du 9 thermidor, et à celte période de réaction contre-révolutionnaire.

C'est donc comme l'organe du chef des thermidoriens que nous

1 Le portrait de Tallien que mms ajoutons ii son arliclr fait partie rie la cnllcclinn des ronventionncls, publiée sur les dessins de Guérin.

1 i(î TALLIEN.

considérerons le journal de Tallien, et c'est seulement sa deuxième série (nouveaux numéros 1 à 121, du 1" brumaire au 1" ventôse de l'an III) qui attirera notre attention.

Nous devons déclarer franchement que la collection de VÀmi des Citoyens que nous avons eue sous les yeux n'était pas bien complète. Mais elle nous a suffi pour fournir les indications que nous allons donner aux personnes qui veulent connaître la nature moterielle des écrits.

C'est d'abord l'Ami des Citoyens, journal fraternel , par J.-L. Tali.iKN, publié chez Boucher et Granville, rue du Jardinet, et chez M. Tallien, rue de la Perle, n" 17. Chaque numéro renferme IG pages in-S" : il en paraissait deux numéros chaque semaine, le mercredi et le samedi, pour le prix de 18 livres par an. L'imprimeur était Demonville, rue Christine.

Quoique VAmi des Citoyens de cette première série ne porte aucune date, et qu'il n'y ait eu de publiés que trente-trois numéros, comme le numéro 1 rend compte de la séance de l'Assemblée législative du 4 octobre 1791, on peut j)résumer (pi'il parut le lendemain. C'est ce qu'affirme M. Deschiens dans son catalogue, en indi(piant le 5 octobre.

« Au moment de la Révolution, disait Tallien dans l'avertissement placé en tête, tous les citoyens doivent être soldats; tous doivent indistinctement combattre pour conquérir la liberté. Lorsque la Révolution est terminée, lorsque l'édifice gothique de l'ancien gouvernement est détruit, et que les représentants du peuple ont établi, sur les bases immuables de la justice et de l'égalité, une constitution qui doit assurer le bonheur des générations futures et préparer la chute des despotes, alors il reste aux bons citoyens une fonction importante a remplir : celle de propager les lumières et l'instruction, sans laquelle il est impossible de conserver la liberté.

« C'est dans la vue de remplir cette tâche pénible, mais honorable, que, sur la demande d'un grand nombre de nos concitoyens, nous nous sommes déterminé a faire paraître deux fois par semaine le journal l'Ami des Citoyens, déjà connu par les placards que nous avons fait imprimer, et que nous continuerons de rédiger, indépendamment de cette feuille *.

1 Nous ne connaissons les aHiches dont parle ici Tallien que par (|uelques citations faites dans les journaux patriotes; mais on se fera facilement une idée de leur esprit par celui de VAmi des Citoyens périodique.

« Nous savons que nous avons été précédé dans celle carrière par des citoyens dont nous sommes habitué a respecter les lumières et les vertus civiques ; mais nous croyons qu'il est encore des soins à donner à la culture de ce champ qu'ils ont commencé à défricher : le fanatisme, le despotisme et leurs nombreux suppôts avaient tant enraciné d'erreurs dans les campagnes, qu'il est important qu'un grand nombre de véritables amis de la patrie se réunisse pour détruire jusqu'au dernier vestige de ces funestes fléaux. »

Ce fut là le programme de Tallien ; il destinait son journal principalement aux campagnes, et a l'instruction civique des citoyens. Sa feuille, ne paraissant alors que deux fois par semaine, ne pouvait ni suivre en détail les débats de l'Assemblée législative, ni renfermer de longs articles : elle fut rédigée de manière à ne faire connaître que les plus importants parmi les travaux de cette assemblée, et Tallien les entremêlait de ses observations ou de sa critique. Un arlicle succinct sur l'événement du jour, ou sur les prèlres perturbateurs, ou sur les progrès de l'émigration, ou sur l'attitude des sociétés populaires ; des nouvelles de l'étranger, des frontières, de l'intérieur et des colonies ; des observations fort sensées sur l'impôt, sur les abus, sur les maisons de jeu, sur la liberté des cultes, sur les projets des ennemis de la conslitution ; quelques heureuses citations de Franklin, de Volney, de Benlham, de Rousseau, de Condorcet, de \a Feuille villafieoise ; quelques historiettes morales; des discours ou fragments de discours de Brissot, de Pétion, de Rœderer, de Robespierre ; peu de personnalités, point de polémique ; mais des réflexions critiques sur Lafayette, sur Bailly, sur les ministres, sur le club des Feuillants, parmi lesquelles on en remarque de Lachapelle adressées aux hommes instruits ; un article vigoureux sur le premier usage que le roi fit de son veto, et enfin les décrets contre les émigrés, contre les prêtres, sur l'organisation de la garde nationale, sur l'échange des assignats, etc., forment l'ensemble de ce que l'on trouve dans VAmi des Citoyens.

Quant h la manière dont ces matières étaient traitées par Tallien, on pourra l'apprécier beaucoup mieux par quelques citations de son style que par notre appréciation. Nous allons donc le laisser parler lui-même.

Voici le coup d'œil rétrospectif qu'il jette sur l'Assemblée constituante, dans son premier numéro :

« Elle n'est plus, dit-il, cette assemblée quia donné une face mnr-

velle à l'empire l'rançais, qui a reconnu et promulgué solennellemenl les droits des hommes et les devoirs des rois; cette assemblée (pii a abattu et coupé les racines de l'arbre du despotisme ; (pii a anéanti la féodalité, l'aristocratie noble, l'aristocratie épiscopale, sacerdotale, l'aristocratie de robe et de finance ; qui enfin a détruit les nombreux abus qui pesaient dotant de manières sur notre infortunée patrie ! Pourquoi faut-il (pie les derniers moments de son existence soient venus ternir la gloire que ses premiers travaux lui avaient si justement acquise ! Pourquoi faut-il que nous ayons à reprocher aux fondateurs de la liberté de s'être, dans ces derniers temps, écartés eux-mêmes des bases qu'ils avaient posées d'une main si hardie !

« Soyons justes ; ce n'est pas sur l'Assemblée nationale, en masse, que nos reproches doivent tomber, mais sur quelques intrigants, auxquels la soif des richesses, l'ambilion et le désir de dominer ont fait oublier la majesté et l'importance des fonctions dont leurs concitoyens les avaient honorés.

« Que la honte et l'infamie soient aujourd'hui le |)arlage de ces hommes qui n'ont pas rougi de se vendre aux ennemis de la liberté publique ! Qu'ils considèrent quel est le sort qui attend les parjures ! Tandis qu'ils sont obligés de fuir et d'éviter les regards des bons citoyens, qui leur reprochent sans cesse leur lâche désertion, les Robespierre, les Pétion, les Buzol, les Rœderer, les Grégoire, et tant d'autres restés fidèlement attachés à la défense de la cause du peuple, sont obligés de se soustraire aux acclamations, et d'arrêter les sentiments de reconnaissance des citoyens, de peur qu'ils ne dégénèrent en idolâtrie. Ces couronnes, données par le peuple, ne valent-elles donc pas les faveurs d'une cour qui ne vous presse aujourd'hui dans ses bras que pour mieux vous étouffer un jour, et assouvir ainsi ses ressentiments ? »

Voici encore des réflexions qui peuvent jeter quelque lumière sur la situation des choses h l'époque où l'Assemblée législative fut réunie; elles sont adressées par Tallien a tous les Français :

« Les derniers moments de l'existence du corps constituant, leur disait Y Ami des Citoyens, ont été entourés de tant d'orages, de tant de factions; l'opinion publique était tellement chancelante; on employait tant de moyens pour l'égarer, que tous les bons citoyens désiraient ardemment de le voir remplacer par une nouvelle législature : ils n'ignoraient cependant pas que la coalition ministérielle agissait sourdement pour diviser les cor[)s électoraux ; ils savaient

que l'on avait partout cherché h jeter de la défaveur sur les hommes qui s'étaient toujours montrés amis de la Révolution, sur les hommes qui avaient combattu avec courage tous les partis, lorsqu'ils avaient vu que ce n'était pas celui de la justice et de la liberté. Ils voyaient avec douleur les persécutions qu'on faisait éprouver aux plus ardents défenseurs des droits du peuple, persécutions que l'on cherchait à rendre légales, en faisant poursuivre avec sévérité de prétendus délits qui n'étaient que le résultat d'un patriotisme irrité par les l'ésistances sans nombre que les ennemis de la patrie tâchaient d'apporter a l'achèvement de la constitution.

c< Lés sociétés patriotiques veillaient et entretenaient, par leurs correspondances et par leur conduite journalière, le feu sacré du patriotisme, qu'on cherchait a éteindre, (^es associations furent dénoncées dans le sein même de l'Assemblée nationale par les ministres, accusateurs très-récusables sans doute, puisque la surveillance active de ces sociétés sur les agents du pouvoir exécutif était le plus grand crime qu'on eût a leur reprocher.

ce La société des Amis de la Constitution séante aux Jacobins de Paris, qui avait donné naissance à toutes celles du royaume, et qui entretenait avec elles des relations très-suivies, poursuivait Tallien, avait été longtemps dirigée par des personnages qui faisaient servir à leurs intérêts particuliers l'influence qu'ils avaient obtenue en se couvrant du masque du patriotisme. Voyant qu'ils ne pouvaient plus régner sur des hommes qui reconnaissaient qu'on les avait trompés, et qui étaient las du joug qu'on leur avait imposé, ils tentèrent d'opérer une scission entre la société mère et les sociétés afïiliées. llsprotitèrent des malheureux événements du Champ de Mars pour représenter cette société comme le foyer de toutes les agitations. Une déclaration remplie de faits faux fut rédigée ; quelques hommes faibles, ou induits en erreur, la signèrent. Des courriers ministériels furent expédiés dans les départements pour engager les sociétés a correspondre avec la société dissidente. Mais toutes ces démarches, toutes ces intrigues ne servirent qu'à resserrer les liens de la fraternilé. Toutes les sociétés manifestèrent leurs sentiments pour rester unies a celle des Jacobins.

« De son côlé, cette société s'occu[)a de se reconstituer et d'exclure, par le moyen d'un scrutin épuratoire, tous ceux qui, depuis longtemps, y semaient le trouble. Ln peu de temps cette opération fut effectuée. Les députés a la nouvelle législature s'empressèrent

mt TALLIEÎS.

de venir dans ce temple de la liberté communiciuer leurs lumières, et profiter de celles de celte élite de patriotes qui, constamment attachés au maintien et à la défense de la constitution, en seront toujours les véritables amis.

c< Cette réunion de citoyens, la masse imposante de lumières, de civisme et de surveillance qu'elle offrait aux ennemis du bien public, effrayèrent bientôt les intrigants. On mit tout en œuvre |)our former dans la nouvelle législature un parti ministériel. Des tribunes, séparées par une simple barrière, furent destinées pour les membres de l'ancienne assemblée * ; des comités secrets furent formés dans divers lieux. Pendant que les maîtres disposaient ainsi leurs batteries, les valets les secondaient avec activité; on répandait, dans les placards, dans les journaux, que la nouvelle législature était composée de têtes exallées, qui voulaient ada])ter au gouvernement monarchique des formes républicaines.

« Telle était la situation des esprits au moment où l'assemblée se réunit.

« Le serment de vivre libre ou mourir, celui de défendre et de maintenir la constitution, prêtés avec enthousiasme dès la seconde séance, poursuivait le rédacicur de VAmi des Citoyens, déjouèrent, en partie, les trames des calomniateurs.

« Mais le décret sur le cérémonial, rendu peut-être avec un peu trop de légèreté, donna aux ennemis du bien public une nouvelle occasion de calomnier. Ils s'acquittèrent de cette mission avec leur loyauté ordinaire; ils dénaturèrent les faits: ils publièrent que l'on voulait avilir la majesté royale ; que c'était toucher à la constitution, et que bientôt on les verrait renverser cet édifice qu'ils avaient juré de maintenir. Les agioteurs, toujours empressés de profiter de toutes les circonstances qui peuvent servir leurs intérêts, firent baisser le cours des effets publics ; on entoura l'assemblée de

1 Nous ferons remarquer que ïallieu est pcut-îarc le seul journalijtc de la Révolution qui nous apprenne ces détails, beaucoup jilus importants qu'on ne pourrait le penser d'abord. De ces places réservées, les anciens constiiuaiits, devenus ministériels, s'étaient llattés de diriger la nouvelle assemblée. « Du haut de la nouvelle tribune, comme d'un observatoire, dit ailleurs 'l'allien, on donnera les signaux au parti qu'on a déjà su se faire dans l'assemblée, c'est-à-dire au parti ministériel. On commandera les manœuvres savantes de la tactique délibérative : on soufflera à celui-ci un amendement, à celui-là un sophisme; à l'un la question préalable, à l'autre ([uelques adverbes enilécasilldbiques. Là, on tentera les forts; ici, on séduira les faibles. Insensiblement on se formera une induence mitoyenne qui peut, avec le temps, devenir d'un très-bon produit. Ce rendez-vous, oii ils se trouvent tous les jours, forme une espèce de comité permanent; ils se concentrent, ils se coalisent, ils sont toujours en vue...»

vaines terreurs, et on lui fit, le lendemain, retirer son décret. Alors les mêmes émissaires qui, la veille, s'élevaient avec force contre la décision de l'assemblée, se répandirent dans les groupes, et peignirent les nouveaux législateurs sous les couleurs les plus noires : ils les représentaient au peuple comme légers et inconséquents, comme prêts a anéantir dans une séance les résolutions de la précédente. Plusieurs députés, qui avaient énoncé leurs opinions avec franchise, se virent insultés, menacés par des hommes revêtus de l'habit respectable de la garde nationale.

a Nous avons rapporté les faits avec exactitude, disait Tallien en terminant ces excellentes pages d'histoire; il ne nous reste qu'à y ajouter quelques réllexiohs.

« La conduite des ennemis du bien public, les événements qui viennent de se passer, tout nous avertit de nous tenir sur nos gardes. Citoyens de Paris, vous avez commencé la Révolution, c'est a vous à la finir; c'est à vous a entourer la nouvelle législature de toute la force de l'opinion publique ; c'est h vous à protéger la liberté des opinions, ce droit précieux reconnu et déclaré par notre constitution.

«Citoyens des départements, rassurez-vous; n'ajoutez pas foi aux récits mensongers qu'on pourrait vous faire parvenir. Les ennemis de la Révolution s'agitent en cent manières, mais les patriotes veillent; et les patriotes forment encore la grande majorité. Frères et amis, soyez unis; travaillez, de votre, côté à déjouer les complots qu'on pourrait tenter au milieu de vous contre la chose publique. Réunissons nos moyens, nos efforts; rangeonsnous tous autour de la statue de la Liberté; préservons-la des coups que les malveillants voudraient lui porter, et périssons avec elle, s'il était possible que nos ennemis parvinssent à. l'abattre. »

En lisant ces relations historiques fort intéressantes, on comprendra la situation où se trouvaient les l'évolutionnaires en présence de leurs ennemis de toutes les nuances, et l'on sentira la nécessité où les patriotes étaient de se serrer autour de la constitution, et de la défendre contre ceux qui voulaient la détruire ou la modifier. Oti sait que tous les efforts de la cour, d'accord en cela avec l'empereur d'Autriche, tendaient alors a établir les deux chambres, contre le vœu national; et la constitution, telle qu'elleélait, devint la digue derrière laquelle se retranchèrent les amis de la liberté et de légahté.

Nous devons encore citer un article sur les endormeurs, que nous trouvons dans le 10^ numéro de VAmi des Citoyens; cet article contient des détails histori(iues non moins curieux que les précédents, dont il est en quelque sorte la suite-

(( Il y a sept ou huit ans cpril s'était établi à Paris nne conipagiiicî d'endormeurs, raconte le journal de Tallien. Au moyen d'une poudre mêlée avec du tabac (ju'ils vous olTraient obligeamment, ils parvenaient a vous livrer au sommeil, et ils proiitaient de ce moment pour vous dévaliser. C'était principalement aux porteurs d'argent qu'ils s'adressaient : plusieurs personnes lurent la dupe de ces prises de tabac; mais les magistrats d'alors ne s'étant pas laissé endormir, quelques-uns des associés dans cette nouvelle entreprise lurent pendus.

« Il vient de se former une association a peu près semblable dans le sein de l'AssendjIée nationale : ce n'est pas du tabac que ces nouveaux endormeurs emploient, mais de belles et longues phrases, de grands mots bien sonores, et surtout ceux-ci : La paix, la traniiuiUité. . . Ayez confiance dans les a(jents du pouvoir exécutif. . , Méfiez-vous des jacobins, ce sont des républicains, des f'aclieux, etc.. Tel est leur langage journalier.

c< Dénonce-t-on un ministre, aussitôt ils se lèvent j)our le justifier. Propose-t-on quelque mesure de vigueur, ils crient à l'ordre du jour, ils demandent la questio7i préalable. Ils ont soin de se diviser dans toutes les parties de la salle pour empêcher les patriotes de se réunir : voiFa queUpies-unes de leurs manœuvres dans l'assemblée. Mais ils ne se renferment pas dans un cercle aussi étroit; au dehors ils ont leurs agents, leurs émissaires répandus dans tous les lieux publics, dans tous les groupes, et même dans les sociétés patriotiques : tous les moyens sont mis en œuvre pour anéantir l'esprit public, dont on redoute l'inthience. Les écrivains patriotes opposent, il est vrai, une digue assez forte a ces projets criminels; mais leur nombre est petit ; on en gagne quelques-uns, on décourage les autres, et l'or n'est pas épargné pour soudoyer des libellistes et des calomniateurs contre ceux qui, restés fidèles au poste de l'honneur, sont déterminés à ne l'abandonner qu'au moment où la liberté sera entièrement anéantie. Les placards, par exemple, servent bien les projets de nos endormeurs. • « La nouvelle secte qui vient de s'élever cherche à étendre ses rameaux dans tout l'enjpire. Nous la dénonçons à nos concitoyens:

ÏALLIEN. 153

nous provoquons la surveillance de tous les amis de la liberté... Ce sont les membres de la coalition pour opérer l'espèce de contrerévolution qui a eu lieu lors de la révision de l'acte constitutionnel, qui se liguent de nouveau pour mettre un bandeau sur les yeux de la nation et l'endormir au milieu de ses dangers. Leur but est de refroidir, d'anéantir l'esprit public.

c( Patriotes de l'Assemblée nationale, patriotes de Paris, patriotes des départements, vous tous enfin qui voulez la liberté, qui la voulez, non pour votre avantage personnel, mais pour l'avantage de tous, ralliez-vous; faites de toutes vos lumières un faisceau contre lequel viendront se briser toutes les cabales antipatriotiques. Méfiez- vous surtout des e?idormeurs ; ayez continuellement les yeux fixés sur eux et sur leurs agents ; ne cessez de les poursuivre que lorsqu'ils seront entièrement anéantis. Du courage, amis ; tout en respectant les lois et les autorités constituées, n'ouldiez pas de rendre à la liberté les hommages que nous lui devons, et rappelons-nous souvent que finsouciance dans laquelle nous vivions sous l'ancien régime fut la cause des progrès rapides que fit le despotisme; n'oublions jamais qu'il ne larderait pas à peser de nouveau sur nos lêtes, si nous abandonnions cette surveillance salutaire, conservatrice des droits des hommes et de la liberté publique. »

C'était par des articles du genre de ceux que nous venons de faire connaître, que Tallien s'efforçait de remplir les promesses de son prospectus, et qu'il travaillait à instruire le peuple des campagnes.

Écrivant sa feuille a une époque où la question de la guerre dominait toutes les autres, le rédacteur de VAmi des Citoijens dut s'en occuper particulièrement. Après avoir publié en entier le discours de Brissot sur la situation où la France se trouvait relativement aux puissances étrangères, ainsi que l'opinion que ce môme député et Condorcet émirent sur la nécessité de déclarer la guerre au roi de Hongrie et de Bohème, le rédacteur de la feuille qui nous occupe ajoute quelques réflexions sur la différence avec laquelle les patriotes envisagèrent cette grande détermination.

«Il est peut-être extraordinaire, dit-il, de voir le plus grand nombre des patriotes se déclarer en faveur de la guerre, lorsque des journaux tels que la Gazette universelle, lorsque des hommes dont le civisme est suspect, se déclarent aussi pour la guerre. Leur accord, sur ce point, a quelque chose de dangereux, en ce qu'il divise les patriotes, et qu'il peut en former deux camps opposés. Cepen-

iM TALLIEN.

dant n'est-il pas possible que la guerre offre différents avantages qui la font désirer par des partis différents? Elle peut satisfaire l'ambition des uns, et paraître aux autres le seul moven de sauver la patrie. Supposons même que la cour se llatte d'en tirer avantage, (pi'ellc ait quelque but secret ; celte considération, qui doit alarmer ceux des amis de la constitution dont la franchise et la loyauté s'indignent contre tout ce qui n'est pas franc comme eux, ne suffit pas pour rejeter des «lispositions prises en raison de l'intérêt public, ou, si l'on veut, auxquelles rintérét public sert de prétexte. »

Et Tallien, voulant faire connaître les motifs que tirent valoir ceux des patriotes qui avaient voulu s'opposer à la déclaration de guerre, proposée i)ar Brissot, publia de longs extraits du discours prononcé par Robespierre à la société des Jacobins, pour justifier son opinion.

a L'horizon politique se rembrunit, ajoutait le rédacteur de VAmi des Citoyens quelques jours après la déclaration de guerre; la paix, la tranquillité et la confiance, qui devaient être l'effet des dispositions ostensibles de Louis XVI, sont remplacées par les plus vives inquiétudes. Des indices vagues, mais alarmants, font réfléchir les personnes les moins défiantes ; et, comme les cris des animaux et l'agitation momentanée du feuillage, au milieu du calme de la nature, annoncent la tempête, des avertissements mystérieux et sinistres, rapprochés des troubles populaires qui deviennent tous les jours plus inquiétants, font naître les soupçons et la crainte d'une nouvelle crise funeste à la liberté. Les projets des pervers ont tourné jusqu'à présent contre eux-mêmes ; espérons et veillons. »

Quoique VAmi des Citoyens fût un assez bon journal, le succès ne répondit pas à l'attente de son fondateur ; aussi le voyons-nous obligé de suspendre sa publication dès la lin de janvier 1792. Déjà Tallien avait dû, pour cause de maladie, confier la rédaction de sa feuille à M. Lachapelle; les numéros 52 et o5 sont de ce dernier homme de lettres. A la fin de ce dernier numéro, on trouve un avis de Tallien à ses souscripteurs par lequel il les prévient qu'une maladie très-grave, dont il est à peine remis, exigeant un repos absolu, il abandonne momentanément un travail qui ne ferait que nuire à son rétablissement, ne pouvant pas, dit-il, toujours compter sur le citoyen Lachapelle pour le suppléer lui-môme dans la rédaction de sa feuille.

« L'amour du bien public, le désir de répandre l'instruction, de

(lélentlre la Révolution contre les attaques de ses ennemis, tels ont été les motifs qui m'ont déterminé a entreprendre ce journal, ajoutait-il. Je me suis etTorcé de remplir cette tâche pénible avec zèle ; je ne me suis jamais écarté du ton de modération qui doit caracté riser les écrits du véritable patriote. Aucunes vues d'intérêt pécuniaire ne m'ont dirigé dans cette entreprise, et je puis prouver qu'elle me coûte plus de 800 livres, les souscriptions n'ayant jamais pu me couvrir de mes frais. Malgré cette perte considérable pour un homme sans fortune, je me serais déterminé îi faire, pendant quelques mois encore, un sacrilice pour contribuer h l'instruction de mes concitoyens. Mais les gens de l'art, mes parents et mes amis me défendent toute occupation...

« Ce numéro sera le dernier qui paraîtra. »

Les 33 numéros publiés jusqu'alors par Tallien forment un volume de 540 pages, que nous avons sous les yeux. C'est, a peu de chose près, tout ce que nous connaissons de ce que M. Deschiens indique comme la première série, composée de 84 numéros.

A quelle époque et dans quelle circonstance Tallien a-t-il repris la publication de VAmi des Citoyens ? c'est ce que nous n'avons pu vérifier par nous-môme; toujours pouvons-nous affirmer que l'intervalle a dû être fort long.

Nous retrouvons ensuite VAmi des Citoyens, par Tallien, député à la Convention nationale. Il annonce qu'il va reprendre la plume. Le numéro qui contient son nouveau programme est le 81"; il por(e la date du 25 fructidor, deuxième année républicaine. Tallien était alors l'un des personnages les plus importants qui fussent en évidence sur la scène politique. Son nom était attaché à une grande révolution, celle du 9 thermidor. Mais, dans son opinion, cette révolution n'était pas complète. Il voyait avec peine les deux comités décimés se reconstituer pour suivre la marche révolutionnaire proclamée du temps de Robespierre, de Saint-Just et de Couthon. Il voulait reconstituer le gouvernement républicain sur d'autres bases, et il reprit la plume pour faire prévaloir son système.

« Dans toutes les circonstances orageuses de la Révolution, nous dit Tallien, on vit paraître VAmi des Citoyens. Lorsque Lafayette dominait par la terreur, lorsque la cour était toute-puissante, lorsque la liste civile répandait la corruption par tous les canaux, lorsque les factions anlipopulaires voulaient renverser l'opinion publique, VAmi des Citoyens était a son posle; il l'a abandonné un

156 TALLIEIN.

moment pour se livrer aux devoirs que la confiance publique lui avait imposés K Aujourd'hui que des hommes nouveaux, qui ont eu soin de se cacher au jour du péril, paraissent sur le théâtre révolutionnaire pour empoisonner les intentions les plus pures, pour perdre les vieux amis de la liberté, il faut se présenter aussi sur la brèche, et montrer a tous les caméléons politiques que rien ne peut porter la terreur dans l'âme des honmies de bien et des véritables patriotes...

« J'entrerai en lice avec tous les champions de l'aristocratie et du terrorisme; aucune réputation ne m'effrayera. Je suis déterminé à tout affronter pour être utile à mes semblables.

« Depuis longtemps on discute sur la liberté de la presse: moi je n'attends pas le décret qui la consacre ou qui la garantisse, j'en use.

<c II ne fallut pas un décret des représentants du peuple pour renverser la Bastille le 14 juillet; i)our aller chercher Gapet le 5 octobre; pour renverser le trône le 10 août; pour, le ol mai, obtenir justice de mandataires infidèles: pour, le \) thermidor, anéantir Robespierre et ses complices : il fallut de l'audace. Eh bien ! ayons de l'audace, et nous serons vainqueurs de tous les ennemis de la presse.

« Je déclare solennellement une guerre à mort a tous ces patriotes de deux jours, à tous ces insectes méprisables qui ne parlent de liberté que pour en faire haïr le nom... Je ne négligerai aucun des moyens d'assurer le triomphe des principes et la cause républicaine; je combattrai les auteurs des journaux antipopulaires qui paraissent chaque jour % avec le même courage que j'ai combattu, il y a trois ans, Durosoy, Royou et Gauthier; je prouverai que tous veulent aller au même but. Que m'importe, a moi, la manière dont on veut rétablir le pouvoir absolu ; je n'aime pas plus Robespierre que Louis XVI... Je veux dire aux puissants révolutionnaires du jour la vérité, comme je la disais aux constitutionnels de 1792; je veux révéler les mensonges impudents, les llagorneries dégoûtantes d'un rapporteur banal \ comme je relevais ceux des ministres du

1 Ce passage; ainsi qu'un autre renfermé dans la même profession de foi, indiqucni que ïailicn avait repris, une première fois, la publication de son journal vers le milieu de la session législative, puisque ce fut après le 10 août qu'il devint secrétaire général de la commune de Paris.

2 Comme le langage politique avait été changé en France depuis le 9 thermidor, par journaux antipopulaires Tallien voulait désigner ceux qui soutenaient encore le comité de salut public.

3 Ceci s'adressait personnellement à IJarère, (juc Tallien voulait renverser avec les autres membres restants de l'ancien comité de salut public.

TALLIEN. 48t

roi, des JoUy, des Lessart et des Roland. Je veux publier la liste civile de nos derniers tyrans, comme j'ai publié celle de Laporte... Je ne tairai aucune des atrocités commises dans les prisons, où des assassinats journaliers ont été exécutés par le tribunal révolutionnaire, sous le règne de Robespierre et de ses infâmes complices*. Je m'expliquerai d'une manière très-précise sur les principes du gouvernement révolutionnaire. Je soutiendrai que la justice doit être la base de toutes nos institutions... Je combattrai tous les projets liberticides, et surtout ceux qui tendraient a ramener parmi nous le système de terreur et de cruauté que Robespierre et ses adhérents y avaient introduits... Bons citoyens de Paris et des départements, pour que le système affreux de tyrannie, de cruauté et de terreur, que la Convention a détruit le 9 thermidor, ne revienne jamais, ralliez-vous autour de la Convention nationale, respectez la représentation du peuple, ne souffrez pas que jamais on l'avilisse, car alors vous serviriez le parti de l'étranger. S'il se trouve parmi vous un ambitieux, qu'il disparaisse a l'instant; mais que celui qui voudrait rétablir le régime affreux de la tyrannie, de l'arbitraire et du terrorisme, disparaisse aussi devant la majesté du peuple : car le peuple veut la justice, il en a soif, et ceux-là seuls sont ses vrais amis qui lui rappellent sans cesse les vrais principes. Telle est la tâche que je me suis imposée ; je la remplirai. »

Qui ne s'attend, après une pareille profession de foi, à voir Tallien lancer dans le public son Ami des Citoyens tout chaud d'enthousiasme et tout bouillant de colère contre les complices de Robespierre ?

Il n'en fut pourtant rien. Tallien se borne, huit jours après, à publier un seul numéro (le 82^) dans lequel il s'écrie : « Que les méchants, les ambitieux, les intrigants et les fripons tremblent; le jour de la vérité et de la justice est arrivé ! »

Puis il nous apprend que son courage et son énergie lui restent, quoique ses forces physiques soient altérées ; ce qui ne l'empêche pas d'écrire de nouveau douze pages contre ceux des partisans de Robespierre qui n'ont point été anéantis avec lui. «Son ombre criminelle, s'écrie-t-il, plane encore au milieu de nous : des hommes ambitieux et perfides voudraient rétablir la tyrannie et faire encore

1 Les complices de Robespierre, dont il est ici question, étaient, aux yeux de Tallien. Biliaud- Varennes, Collot-d'Herbois, Jean Bon -Saint-André, les membres du comité de sûreté générale et les anciens chefs des jacobins.

gémir les Français sous un joug dc^fer *... Disons-le avec franchise, la révolution du 9 Ihermidor n'a pas été complète. Eh bien ! des hommes efl'rayés par le cri de leur conscience, ne voyant (ju'avec peine le pouvoir s'échapper de leurs mains, voudraient en ce moment o|)érer la contre-révolution - de cette mémorable époque de notre histoire. »

El Tallien faisait longuement le procès au gouvernement révolutionnaire qui, a ses yeux, était devenu, entre les mains de quehpies hommes, un instrument de tyrannie et d'oppression insupportable.

« Et c'est cet affreux système, ajoutait-il, que l'on voudrait aujourd'hui rétablir parmi nous !... Et s'il était possible que votre infâme système prévalût jamais, ce ne serait pas sur le peuple, ce ne serait pas sur les gouvernés que devrait peser la terreur, mais bien sur les gouvernants, sur les dépositaires ou les usurpateurs du pouvoir... Les bons citoyens veulent pardonner a l'égarement dans lequel ont pu être entraînés quelques individus, par la chaleur même du patriotisme; mais ils ne consentiront jamais h ce qu'on soustraie au glaive de la loi les fripons, les dilapidateurs, les assassins et les égorgeurs; ils s'indignent de voir que les Fouquel, les Taschereau, les Duplay, les Vilatte, les Renaudin, les Senart, les Héron, les Dossonville et tant d'autres scélérats n'aient point exi)ié leurs forfaits sur le même échafaud où ils firent conduire tant de victimes. »

C'était ainsi que Tallien récriminait sans cesse contre les membres de l'ancien comité restés au pouvoir, et contre ceux qu'il appelait les complices ou la queue de Robespierre. Et quoiqu'il répétât toujours qu'il ne voulait s'occuper que des principes et non des individus, sa haine contre les partisans de Robespierre perçait à chacune des lignes qu'il écrivait.

Quatorze jours après ce violent manifeste contre les terrorisies, Tallien écrivit encore un numéro de son Ami des Citoyens (le 83"), dans lequel il recommandait de nouveau aux bons, citoyens, aux vrais amis de la patrie de se réunir et de former une patriotique coalition contre les scélérats qui, disait-il, voulaient opprimer le peuple, anéantir la liberté publique, et substituer au règne de l'égalité, de la justice, celui du despotisme et de la terreur. Tallien

1 et 2 Dans la censée ries therniirioricns, le mot coiitre-révolutiounaire ne siiiniliail plus qu'oiiposé aux coiiSL'i|ucnces de la catastrophe du 9 tlieniiidor.

TALUEiN. 159

voyait avec, la plus grande peine les anciens membres du comité rester au pouvoir ; il apercevait les indices d'une réaction contre le 9 thermidor, et, dans ces dispositions, il prophétisait de grands dangers pour la chose publique, si la Convention et le peuple ne se hâtaient de prendre l'attitude qu'il leur indiquait.

« Il faut donc enfin déchirer le voile .que les vrais patriotes, par amour pour la paix, avaient consenti a jeter sur les crimes des complices de Robespierre, s'écriait-il... C'est le sang des triumvirs qui avaient conçu le dessein de vous enchaîner que l'on veut venger en ce moment ; c'est la mémoire de Robespierre que l'on veut réhabiliter; ce sont ses complices, ses héros que l'on veut sauver; c'est enfin la Convention nationale que l'on veut détruire.

« Oui, citoyens, tel est le but que se proposent vos ennemis. Lisez leurs discours, leurs journaux ; suivez attentivement leur conduite, leurs démarches, et vous les surprendrez versant des larmes sur la tombe de Robespierre.

« Sont-ils venus vous dénoncer ses crimes, ses cruautés? Non, ils sont restés muets ; et ce n'est qu'au moment où la division s'est mise entre eux qu'ils ont élevé la voix. Encore y ont-ils été, en quelque sorte, provoqués par les hommes qu'ils persécutent aujourd'hui avec acharnement ^ ; ils ont craint de se voir entraînés dans la chute de leur patron, et l'un d'eux s'est empressé d'interrompre celui qui porta le premier coup au tyran.

« Voilà, citoyens, les hommes qui aujourd'hui conspirent pour vous donner des fers. Consentirez-vous à les reprendre? Consentirez-vous à voir se rétablir ces lois barbares, au nom desquelles on égorgea vos frères, vos parents, vos amis?...

«Du courage, citoyens, de l'énergie; prononcez-vous fortement contre cet affreux système destructeur de tout gouvernement, de tout ordre social ; secondez les généreux efforts de ceux qui combattent pour les principes...

« Ne croyez pas que nous demandions leur tête. Non, nous leur réservons un supplice plus cruel, plus terrible : celui de voir tous les Français devenus un peuple de frères, d'amis, réunis sous des lois justes, bienfaisantes, sévères pour le coupable, rassurantes pour le bon citoyen. Voilà la vengeance digne des hommes libres...

1 Comme on le voit ici, Tallien était loin de se considérer oonmio le héros du 9 tlicrniidor; il savait fort bien que ce n'était pas lui qui avait aliattu le colosse.

« Je réclame hautement, et pour l'intérêt public et pour les accusés eux-mêmes, leur prompte traduction au tribunal *. »

On comprend l'effet que devaient produire les déclamations passionnées de Tallien, dans un moment où la réaction contre-révolutionnaire s'opérait comme une débâcle à laquelle aucune force humaine ne peut opposer des digues. Tous les ennemis de l'ancien gouvernement, avec lequel on avait identifié Robespierre et ses amis, tous les parents des suspects, tous les aristocrates faisaient chorus avec lui, et la Montagne elle-même se laissait entraîner par les passions thermidoriennes.

Nous retrouvons Tallien plus calme dans son 84^ numéro ( le dernier de sa première série, suivant M. Deschiens ). Un article qu'il y publie, sous la date du 27 vendémiaire an III, nous fait connaître la situation des choses a cette dernière époque. Il se félicite de voir l'horizon politique s'éclaircir et le vaisseau de l'État s'avancer rapidement vers l'achèvement de la Révolution. Il nous apprend que l'opinion publique, si violemment agitée par quelques intrigants, dit-il, se fixait enfin, et que les bons citoyens, les véritables amis de la patrie commençaient a respirer. C'était nous dire que son parti l'emportait sur celui des anciens comités.

« La Convention nationale, ajoute-t-il, vient de rallier autour d'elle tous les républicains, par les principes qu'elle a développés dans son adresse aux Français. C'est en vain que quelques factieux, quelques complices des tyrans abattus s'agitent, dans le secret, pour détruire le's vérités que cette adresse renferme : ils ont beau faire, ils ne parviendront plus h égarer le peuple ; il ne sera pas la dupe de ces hommes qui ne crient si haut que pour tâcher de faire oublier leurs crimes. Le peuple veut enfin que le régime des lois succède a celui de l'anarchie, et que la justice remplace la terreur.

« Déjà toutes les sections de Paris sont venues dans le sein de la Convention jurer une haine éternelle aux hommes de sang, et applaudir aux principes développés dans l'adresse...

a Le décret rendu sur l'organisation des sociétés populaires contribuera puissamment a ramener le calme et la tranquillité. La discussion qui l'a précédé a démontré de la manière la plus évidente qu'il ne blessait pas les principes : aussi personne ne l'a-t-il attaqué

1 Afin que l'on ne se méprît pas sur les hommes à qui il en voulait, Tallien désignait par leurs noms Billaud-Varenncs, Collot-d'Herbois, Barère, Vadier, Vouland, etc.

SOUS ce rapport. Ce décret ne plaira sans doute pas à ceux (|ui ne regardaient les sociétés patriotiques que comme des moyens de servir leurs vues ambitieuses; il ne plaira pas a ceux qui, n'ayant pu établir le fédéralisme départemental, voulaient établir le fédéralisme sociétaire ; mais il sera approuvé par tous les bons citoyens : ils reconnaîtront que , par ce moyen , les sociétés populaires sont rappelées a leur véritable institution... »

Tallien triomphant pensa dès lors à transformer l'Ami des Citoyens en feuille quotidienne. Un prospectus, qui fait partie de ce même numéro 84 , nous annonce cette transformation . L'Ami des Citoyens n'est plus, comme à l'origine, un journal patriotique; il devient un journal du commerce et des arts. Tallien n'est plus son seul rédacteur; il a pour collaborateur une société de patriotes; et si le nom de ce fondateur existe encore en tête du titre, ce n'est guère plus que pour la forme : car Tallien, devenu l'un des représentants du peuple les plus occupés des affaires publiques et de celles de son parti, est nécessairement forcé d'abandonner la rédaction de VAmi des Citoyens a d'autres écrivains.

C'est cependant Tallien qui a signé le prospectus de la transformation quotidienne *.

«Jusqu'ici, dit-il au public, VAini des Citoyens s'était borné à surveiller les ennemis publics, à les démasquer, à les combattre : aujourd'hui que le crime abattu se débat à peine sous les coups de la vérité triomphante; aujourd'hui que le champ de bataille paraît assuré aux principes et à la liberté, une carrière plus vaste s'offre à son ambition : les traîtres sont découverts ; mais les maux qu'ils ont faits à la patrie ne sont pas guéris... »

Tallien annonce que son journal s'occupera du commerce, des sciences et des arts; qu'il travaillera à faire succéder des idées vraies aux préjugés de toute espèce ; les lumières au vandalisme, et le règne honorable du travail à la paresse en crédit.

ce Tel est, poursuit-il, le but que se propose VAmi des Citoyens, dans le nouveau journal que nous offrons au public, et pour la rédaction duquel nous nous adjoignons des collaborateurs zélés et patriotes, w

1 VAmi des Citoyens, journal du commerce et des arts, se composait de 8 pages in-8°, en petits caractères; il parut tous les matins, à partir du 1*"" brumaire an III. Le prix en était de 42 livres pour l'année. Il sortait de ['imprimerie des femmes, rue des ncux-Portcs-Ron-(;onseil, et on souscrivait rue de la Monnaie, 27, et chez Petit, libraire, maison Egalité (T»alais-Royall, galeries de bois. T. If. ' 21

Ainsi l'Ami des Citoyens devenail le journal des comnierçanls, de ces boutiquiers contre régoïsnie desquels Tallien avait tant crié du haut de la Montagne. Ce fut sur cette classe, d'un patriotisme toujours fort douteux, qu'il chercha à s'appuyer.

C'est encore Tallien (jui écrit et signe l'article placé en tête de son premier numéro quotidien, intitulé : Coup tVœil rapide sur les crimes des anciens comités de salut public et de sûreté générale; article dont le titre fait suffisamment connaître le contenu, et qui est. en effet, une violente déclaration de guerre aux membres des anciens comités, considérés par Tallien comme les plus coupables complices de Robespierre.

« Voilà les hommes qui, depuis longtemps, sont traduits au tribunal de l'opinion publique, s'écrie-t-il après avoir énuméré les crimes qu'il leur reproche; voila les hommes qui réunissent aujourd'hui autour d'eux tous les suppôts de la tyrannie abattue le 9 thermidor; voilà les hommes qui voudraient anéantir la liberté de la presse, celle même de la parole, s'ils le pouvaient, afin d'échapper au châliment réservé au crime; voilà les hommes sur la conduite desquels il faut appeler la surveillance des bons citoyens ; voilà les hommes que les écrivains patriotes doivent démasquer... La Convention nationale a déchiré le crêpe funèbre placé par eux sur la statue de la Liberté: c'est à tous les bons citoyens à en détruire jusqu'au dernier lambeau. »

Nous devons faire remarquer ici qu'à partir de cet article, Tallien s'efface presque entièrement de la rédaction du journal qui porte son nom; un autre rédacteur, sous l'anagramme de Felhémési, paraît chargé non-seulement de la coordination de la feuille, mais encore des articles les plus importants, tels que celui de la Convention nationale ; c'est tout au plus si l'on en retrouve encore deux ou trois portant le nom du fondateur du journal l'Ami des Citoyens, qui n'est plus considéré lui-même que comme le journal du commerce et des arts. Ces rares écrits de Tallien se réduisent à un examen de la (juerre de la Vendée, à une réponse de Tallien à Robert Lindet, à des observations sur Carrier et Lebon, et à un article intitulé : Où en sommes-nous? Tallien ne cesse de s'y montrer réactionnaire ardent, et il est en cela fortement secondé par son collaborateur Felhémési.

VAjni des Citoyens, journal du commerce et des arts, peut donc être considéré comme la feuille représentant l'opinion des thermido-

neus réactionnaires, et tout y est conforme à l'esprit de Tallien et de ses amis. Ce journal devient ainsi V archiviste de toutes les adresses, lettres, plaintes, dénonciations, accusations contre la queue de Robespierre, et contre ceux des représentants du peuple à la Convention qui n'épousent pas les idées des réactionnaires.

Tous ces patriotes y sont tour à tour attaqués avec une extrême violence. On voit les rédacteurs se déchaîner, non-seulement contre Carrier et Lebon, qu'ils font mettre en jugement ; non-seulement contre les membres des anciens comités, qu'ils poursuivent de toute leur haine, mais encore contre ceux des thermidoriens qui n'abondent pas dans le sens de Tallien et de Fréron. Thuriot, Cambon, Duhem, Crassous, Audouin, et cent autres représentants naguère les alliés des thermidoriens, sont attaqués journellement dans la feuille devenue l'organe du parti réactionnaire.

Tous les numéros en sont remplis de diatribes contre ceux des représentants et des hommes pubhcs restés fidèles aux principes posés par la Convention. Les rédacteurs de YAmi des Citoyens ne laissent passer aucune occasion pour tomber sur les sociétés populaires : ils applaudissent aux décrets rendus pour les contenir ; ils applaudissent môme à la suspension des séances des jacobins, décrétée par le parti de Tallien. Enlin ce même journal, qui avait commencé sa carrière en s'éloignant du système des personnalités, semble n'exister alors que pour dénigrer et déchirer la plupart des anciens montagnards et les chefs des jacobins.

Afin qu'il ne manque rien a cette feuille pour refléter et caractériser l'époque où elle exerça une' si grande influence, on y lit, à côté des dénonciations et des accusations les plus acharnées contre les terroristes et les sectaires de Maximilien F", de longs articles sur les concerts, sur les ariettes chantées à l'Opéra, sur les spectacles et les modes. On y trouve aussi quelques articles sur les beaux-arts, sur les sciences, sur l'industrie et le commerce, et sur la littérature.

Quant aux débats de la Convention nationale, le collaborateur de Tallien les présente au public h peu près comme Camille Desmoulins présentait les séances de l'Assemblée constituante, en les travestissant.

Voici un échantillon du style facétieux ou ironique que ce rédacteur employait :

« Une discussion grave et intéressante occu|)e les [)remiers mo-

ments de la Gonveiilion (séance du 15 brumaire au 111 ). Il s'agissait de certaines femmes, chargées de je ne sais quelles fonctions auprès des invalides. Les vieux employaient le service des hommes : mais les jeunes se trouvaient mieux de celui des femmes; et la question consistait à savoir pour (jui la Convention se déciderait. Un décret maintenait provisoirement les femmes au poste qu'elles avaient choisi. Le comité des secours publics le leur disputait sans pitié, et voulait qu'on les renvoyât. Il les accusait de vacpier h toute autre chose qu'aux fonctions qui leur avaient été déléguées dans le principe ; et les changements qu'elles avaient introduits dans la nature de leurs offices avaient motivé certaines mesures de surveillance prises par les commissaires <le la Convention. Léonard Bourdon, de son côté, en qualité d'instituteur, s'était cru autorisé à surveiller l'administration de l'hôpital des invalides ; il avait placé plusieurs de ses enfants (les enfants de la patrie, dont il était le directeur) en faction autour de l'hos^ùce, avec des consignes qui leur étaient particulières, et ces jeunes gens surveillaient de leur côté.

« Tout le monde paraissait content, lorsque les commissaires de la Convention s'avisent de trouver mauvais la concurrence établie entre eux et les élèves de Bourdon, dont ils avaient été obligés, en plusieurs occasions, de réprimer les entreprises. Ils demandent que l'on renvoie ces femmes, et motivent leur avis sur leur conduite, qu'ils ne veulent pas, par décence, expliquer à la Convention.

« Léonard Bourdon entre . apprend qu'on ose parler de ses élèves, invite h recommencer l'orateur, qui juge que ce n'est pas la peine. La discussion s'échauffe. Bourdon se plaint d'avoir trouvé des crucifix dans l'hôtel des invalides. On frémit et on rit. Boutru, indigné, pro|)ose de dire la messe à la Convention. Ruamps appuie la motion. Tallien invite a la paix et à l'indulgence ceux qui déraisonnent; les tribunes applaudissent Tallien *. Ruamps oftre à ceux qui applaudissent Tallien des grimaces et des coups de bâton. Les tribunes lui renvoient ses grimaces et se moquent de son bâton. De tout côté, on crie : À V ordre du jour! et on passe à l'ordre du jour sur les femmes, les crucifix, les coups de bâton de Païamps et ses grimaces: le calme se rétablit. Le fabuliste Maure se plaint du peu de jacobins qui se trouvent dans l'assemblée ; il veut dénoncer c^t

i I.c plus lican nilc était toujours ivscrvé à Tallien par sou journal

abus à la Convention, mais il se tait par ménagement. Enlin, la Convention renvoie les femmes dans leurs ménages, et l'on applaudit. . . »

Yeut-on maintenant savoir qui était ce Felhémési qui travestissait ainsi les séances de l'Assemblée nationale, et qui secondait de toutes les forces de son style les passions de Tailien ?

Une note de ce rédacteur de l'Ami des Citoyens, qu'on lit dans le 59" numéro ( frimaire an III), nous apprend que c'est l'auteur même d'une brochure intitulée > la Queue de Robespierre.

« Un petit jacobin, a qui quelqu'un avait dit que cet écrit était de moi, ajoute-t-il, fit part de cette découverte, dans un pamphjet intitulé : les Fripons démasqués, pamphlet qu'il n'a pas encore osé répandre, on ne sait pourquoi. Dans ce pamphlet, il apprend que Felhémési n'est autre chose que Méhée fils , ci-devant secrétairegreffier de commune, qui a volé 5 a 600,000 livres; il en a les preuves dans sa poche, et c'est par bonté qu'il ne les donne pas h l'accusateur public.

c< L'universel Audouin a transmis à l'univers cette bonne découverte, au moment où tout le monde la connaissait.

« Puisque tout le monde le sait, il faut bien que j'en convienne et que je quitte cet anagramme perfide, sous lequel, disait Fouché, j'attaquais les meilleurs patriotes. D'autres considérations m'invitent encore a signer mon véritable nom : on va faire une loi contre la calomnie, et il faut que Cambon sache a qui s'adresser.

« Méhée fils. »

Au nombre de ces considérations, il faut probablement ajouter les motifs qui firent supprimer le nom de Tailien en tête de l'Ami des Citoyens pour le remplacer par celui de son vrai rédacteur, Méhée fils. Nous ne pouvons pas savoir comment s'opéra ce changement, n'ayant pas trouvé, dans la collection que nous avons sous les yeux, le numéro qui doit l'apprendre au public. Tout ce que nous pouvons dire, c'est que la note de Méhée fut insérée dans un numéro en tête duquel se trouve, comme toujours, le nom de Tailien; que ce nom existe encore sur le Ai" numéro, et qu'au 46'' il est remplacé par celui de Méhée. On a même supprimé du titre du journal les mots qui indiquaient que cette feuille était rédigée par une société de patriotes.

A partir de ce numéro, l'Ami des Citoyens n'est plus le journal «le Tailien, mais bien celui de son collaborateur et successeur. La

iCft TALLIEN.

carrière de journaliste de Tailien finit ce jour-la, et nous pourrions terminer ici l'article qui lui est consacré.

Mais son journal continue de paraître. Il reste l'un des organes les plus accrédités du parti thermidorien réactionnaire; et, a ce titre, il vaut bien la peine d'être consulté et médité, car il devient le dépositaire de la pensée et des vues de ce parti.

Toutefois, il faut bien se garder de croire qiie Tailien, ses collaborateurs, ses successeurs et ses amis penchassent, comme tant d'autres thermidoriens, et surtout comme les vrais contre-révolutionnaires réunis aux thermidoriens, vers la monarchie et la contrerévolution ouverte. Ceux de ce parti qui suivaient la bannière de Tailien et de Méhée, voulaient la république, rien que la républicjue, mais gouvernée autrement qu'elle ne l'avait été sous le régime révolutionnaire. Une légère nuance les séparait seulement des opinions politiques de ceux qui soutenaient encore les anciens comités ; c'est que ceux-ci ne voulaient pas que l'on fit le procès à la Révolution, et que les amis de Tailien voulaient mettre en jugement les chefs de l'ancien gouvernement, pour assouvir les vengeances de l'amourpropre. Les thermidoriens de la nuance de Tailien ne craignaient rien tant que de voir ramener le règne de la terreur par l'audace et les passions de l'aristocratie.

c( Nous apprenons qu'a Rouen on vient de chasser à coups de [ûerres la société populaire, disait Méhée dans sa feuille du 20 nivôse an 111 ; si elle ne valait pas mieux que les jacobins de Paris, nous n'aurions à regretter qu'une violation punissable de l'ordre public. Mais on a renouvelé cette société, et le premier effet de cette singulière opération a été la proscription du bonnet de la liberté placé sur la loge des officiers publics.

a Le bonnet rouge sur la tète d'un homme ne prouvait rien en sa faveur; mais, comme emblème de la liberté, il était respectable, et ne pouvait déplaire qu'aux aristocrates. C'est donc sur les aristocrates qu'il faut surtout avoir les yeux ouverts : dénonçons toutes leurs manoîuvres, et espérons que nos législateurs sauront les réprimer, sans violer les principes, et sans confondre, dans leurs mesures, les royalistes et les patriotes. »

L'Ami des Citoyens ne cessa d'être rédigé dans cet esprit ; il continua de paraître quotidiennement et dans le même format jusqu'au 1" ventôse an III, et h son 421" numéro.

Le mmiéro 120 contient un prospectus signé Méhél, Real. De-

ÏALLIEN. 167

l'LAiNE, Denis et Baudieh, dans lequel ils annoncent que tant qu'il ne s'était agi que de démasquer et de combattre les suppôts ou les dupes de ïancien comité de désastre public, .\e cadre de ce journal avait paru suffisant ; mais que la scène politique s'agrandissant en raison des efforts et des victoires de la République, il devenait nécessaire de recueillir les débats et les phénomènes politiques qui frappaient les regards de l'observateur. En conséquence, ils annonçaient qu'ils allaient changer leur format contre un autre plus convenable (rin-4''), qui contiendrait beaucoup plus de matières. Ce nouveau journal allait prendre le titre de : Spectateur français, ou l'Ami des Citoyens, et porter pour épigraphe ces mots, propres h en indiquer l'esprit : Amiens Plato, mugis arnica veritas.

« Le rédacteur de VAmi des Citoyens (Méhée sans doute), en se réunissant à ses collaborateurs, disaient-ils, a désiré conserver son litre, afin que les abonnés sachent que l'ouvrage auquel ils vont souscrire n'est point changé, et que l'esprit qui présidera à la rédaction de VAmi des Citoyens sera le caractère du Spectateur français.

Pour nous, le journal l'Ami des Citoyens, par Tallien, n'existe plus, et nous devons nous arrêter ici.

Quant au reste de la vie politique de ce fameux membre de la Convention nationale, nous renverrons nos lecteurs aux biographies des contemporains, et surtout à celle de Rabbe, dans laquelle ils trouveront tous les détails que nous ne pouvons placer dans un cadre destiné a ne mettre en relief que l'homme de lettres, le publiciste, le journaliste.

Nous dirons seulement que Tallien, effrayé bientôt du débordement des passions contre-révolutionnaires, qu'il avait tant contribué a déchaîner, ne tarda pas a revenir siéger sur la Montagne, qu'il avait abandonnée, et qu'il se déclara Tun des plus fermes appuis de la République lorsqu'il la vit attaquée par les royalistes. Son attitude, vers la fin de la session de la Convention nationale, fut celle d'un républicain sincère. Tallien, que quelques pamphlétaires ont peint comme vendu à l'Angleterre et aux Bourbons, a répondu a cette calomnie par son dévouement a la cause de la liberté, qu'il ne croyait point avoir trahie. Comme la plupart des hommes de cette époque d'abnégation personnelle, Tallien sortit pauvre du comité de salut public, de la Convention et du conseil des Cinq-Cents, dans lequel il siégea jusqu'à l'époque où eut lieu l'expédition

(l'Egypte. Il suivit alors le général Bonaparte en qualité d'administrateur. Mais il était dans sa destinée de finir sa carrière jwlitique comme il l'avait commencée, c'est-a-dire en journaliste. Membre de l'Institut d'Egypte, ce fut Tallien qui créa et publia la Décade égyptienne, journal dans lequel il prêcbait les maximes du réjniblicanisme au milieu du pays qui avait été le berceau du despotisme le plus brutal.

(Sîimw^r^ii

fui/lfp,7r/u.\Wif/,^,^,/ SdusliT' fiMtcmo-l!.-

Page 1