RÉDACTEUR DU MERCURK DE FRANCE
Jacques Mallet du Pan, né à Genève en 1749, fut d'abord professeur de littérature française auprès du landgrave de Hesse-Cassel. Revenu dans sa patrie, il y publia des Mémoires historiques, politiques et littéraires sur l'Europe. Obligé de se réfugier en France, il y lit paraître le Journal historique et politique de Genève, qui se fondit, en 1788, dans le Mercure de France, dont il devint une annexe, sous le titre de Journal politique de Bruxelles. C'est cette partie que rédigea Mallet du Pan jusqu'au 21 mai 1792, époque de sa sortie de France. Ce journaliste est mort en Angleterre le 10 mai 1800.
Nous avons déjà donné, dans le Coup d'œïl qui précède ces articles, quelques détails sur la publication du Mercure de France : nous devons y revenir aujourd'hui, parce que l'examen attentif de cet ouvrage, depuis le 1" mai 4789 jusqu'au 10 août 1792, nous a fait apercevoir certaines erreurs commises par les bibliographes qui se sont occupés de ce journal.
Nous laisserons de côté le Mercure depuis sa fondation, en 1778, jusqu'à l'époque de la Révolution.
Lors de la convocation des Élats généraux, ce recueil avait encore son petit format in-12, qu'il conserva jusqu'au 10 décembre 1792. Son titre était :
MERCURE DE FRANCE, dédié au roi par une société de gens DE LETTRES, Contenant le journal politique des principaux événements de toutes les cours ; les pièces fugitives nouvelles en vers et en prose ; l'annonce et V analyse des ouvrages nouveaux; les inventions et découvertes dans les sciences et les arts ; les spectacles, les causes célèbres^ les académies de Paris et des provinces ; la notice des édits et arrêts ; les avis particuliers , etc., etc.
1 Le portrait de Mallet du Pan que nous joignons à cet article, le représente à un âge plus avancé que celui qu'il avait au commencement de la Révolution.
r>S(5 -MALLET DU PAN.
Le Meiritre ooiis<M'va ees indications jusqu'au milieu do 1790, époque à laquelle on lisait ces mots, après le titre et la dédicace :
« Composé et rédigé, quant à la partie littéraire, par MM. Marmonlel, de (( Laharpe et Champforl, tous trois de l'Académie française ; et par M. Imbert^ « ancien éditeur; quant à la partie historique et politicjue, par M. Mallel du « Pan, citoyen de Genève. )>
Au commencement de 1791, le nom de M. Imbert disparaît du titre, et s'y trouve remplacé par ceux de MM. Framery et Berquin. Six mois après, on y lit encore le nom de M. Ginguené *.
Le Mercure de France marcha sur ces appuis jusqu'au 10 août
Ainsi que le titre l'indique, ce recueil se composait de deux parties bien distinctes ; savoir : la partie littéraire, et la partie politique.
La première était un vaste magasin, plus vaste encore que ne l'indiquait le programme primitif; car, indépendamment des objets que l'on annonce devoir y traiter, on y trouve encore des pièces de vers de longue haleine, des lettres sur des voyages, des nouvelles, des contes, des fables, des énigmes, des charades, des logogriphes, des couplets avec leur musique notée ; que ne trouve-t-on pas dans cette partie littéraire du Mercure de France?
La deuxième partie, dont Mallet du Pan a bien soin de répéter qu'il est le seul rédacteur, provient de la fusion, avec le Mercure de France, du Journal historique et poliUque de Genève, fusion qui eut lieu a l'époque où M. Panckouke se rendit propriétaire du Mercure (1788).
Mais cette deuxième partie, toujours distincte, changea maintes fois sou titre. Lors de la Révolution, elle était intitulée : Journal politique de Bruxelles. Au commencement de 1790, elle prit le titre de Mercure historique et politique de Bruxelles, qu'elle conserva jusqu'au mois de juin 1791, époque à laquelle elle adopta celui de Mercure historique et politique.
C'est probablement ce dernier titre que M. Deschiens avait sous les yeux, lorsqu'il écrivit, dans sa Bibliographie des journaux de la Révolution, que le Mercure de France s'était intitulé Mercure historique et politique., à partir du 17 décembre 1791 ; tandis qu'en examinant
1 Indépendanniient de ces noms ostensibles, d'autres hommes de lettres, parmi lesquels on cite P.-.I. Lacretelle, O.-J. Garât, Naigeon et Saint-Ange, travaillèrent aussi an Mercure de France.
mieux il lui eût été facile de s'assurer que celte feuille n'avait jamais changé son nom primitif, et qu'elle ne le quitta qu'après la révolution du 10 août 1792, pour prendre celui de Mercure Français.
Les deux grandes divisions de ce recueil étaient tellement distinctes que chacune d'elles avait sa pagination particulière. Ainsi, par exemple, le numéro du 2 mai 1789 renferme 48 pages destinées à sa partie littéraire et 48 pages appartenant à sa partie politique ; au numéro suivant, cette ligne de démarcation s'aperçoit encore mieux , en ce que chacune de ces parties du tout commence à la page 49, qui lui appartient ; et cela dure toujours jusqu'à la lin de chaque volume. Les numéros publiés dans les deux mois, commençant au mois pair et linissant avec l'impair, composent les volumes de cette immense collection.
Quelquefois le Mercure de France renfermait une troisième partie assez volumineuse, intitulée supplément, et destinée aux avis et annonces de la librairie.
La partie littéraire fut toujours bornée à un nombre de pages qui ne varia guère qu'entre 36 et 48. Mais il n'en fut pas de même des matières politiques ; on trouve des numéros où celte partie remplit plus de 80 pages. 11 y eut toujours la plus grande régularité dans la publication du Mercure de France, qui parut exactement tous les samedis, à l'hôtel de Thou, rue des Poitevins, n" 18.
Comme nous n'avons pas la prétention de parler ici ni de cette immensité de matières renfermées dans les cent soixante-quatre volumes qui composent la collection de la première série de ce journal, c'est-à-dire de celle publiée dans le format in-1 2, ni même de fouiller dans les quarante volumes in-8", qui forment presque toute la série du Mercure Français, nous nous bornerons à répéter, ce que tout le monde sait, que le Mercure de France, rédigé par des hommes de mérite, contient une foule d'excellents articles, d'extraits curieux de bien des ouvrages, la plupart oubliés aujourd'hui, de critiques judicieuses faites toujours avec la plus parfaite urbanité ; qu'on y trouve encore un très-grand nombre de ces poésies légères et fugitives qui faisaient les délices de ce que, dans l'ancien régime, on appelait le beau monde, la bonne société ; et enfin de ces anecdotes littétaires ou des salons sur lesquelles on brode, de nos jours, un grand nombre de pièces de théâtre. Si l'on en excepte quelques articles sans aucun intérêt pour nous, le Mercure de France est encore aujourd'hui un ouvrage fort curieux et fort amusant a lire.
388 MALLKT UU PAN.
Nous ne dirons pas la même cliose de la partie politique de celte feuille soit avant la révolution, soit même dans la première année de ce grand événement. Rien ne paraît aussi dépourvu d'intérêt, aussi insipide que le Journal politique de Genève, ou de Bruxelles, et nous avons de la peine à comprendre comment cette feuille put obtenir le succès dont parlent quelques amis de Mallet de Pan *.
Les premiers symptômes de la grande révolution ne purent point changer les allures du journaliste de l'ancien régime : il ne parle guère que des cérémonies auxquelles la cour assiste ; il se borne a indiquer ce que font les membres des ordres privilégiés et ceux du tiers-état; semble ne pas y attacher une grande importance; ne voit, dans la séance du jeu de Paume, qu'une mutinerie sans portée, et quand le peuple prend la Bastille, le rédacteur du Mercure de France n'aperçoit dans cette immense subversion que la mort de Delaunay.
Mallet du Pan, toujours impassible, et ne remplissant sa feuille que de discours ministériels ou officiels, que de faits insignifiants ou présentés par lui comme tels, semble craindre de se compromettre ; aussi le voit-on nager entre deux eaux : tantôt applaudissant, avec la plus grande circonspection, à quelques actes de l'assemblée nationale ; tantôt blâmant, avec une extrême réserve, ce qu'il considère comme ses usurpations : de sorte que l'on aurait bien de la peine a trouver, dans la partie politique du Mercure de France de l'année 1789, quelques phrases dignes d'être citées aujourd'hui.
Nous devons excepter cependant un édit que nous trouvons inséré dans l'un des numéros du mois de juin, édit que nous ne nous rappelons pas d'avoir vu dans aucune autre feuille de cette même époque : nous le reproduisons ici comme caractérisant les absurdités et les dilapidations de l'ancien régime mieux que ne pourraient le faire les écrits les plus chaleureux ; nous le reproduisons encore parce qu'il doit trouver sa place a côté de ces honteuses listes de pensions supprimées par la révolution, listes que les ennemis des abus devraient bien mettre de temps à autre sous les yeux d'un peuple oublieux, qui, après avoir beaucoup crié contre le livre rouge, se tait en présence des scandaleux trafics auxquels se livrent ses propres délégués.
1 M. Pcucliel, l'un des collaborateurs de Mallet du Pan, affirme que, sous la rédaction de ce dernier, le Mercure de France se lira jusqu'à vingt raille exemplaires. C'est probablement à l'époque où les autres feuiHes publiques étaient encore, sous le rapport politique, plus nulles que le Mercure.
Il s'agit ici de Vétat d'aucunes charges de la maison du roi supprimées par l'édit enregistré le '29 mai 4789, charges dont S. M. a ordonné le l'emboursement. Il suffît de lire cet état pour comprendre où passaient les richesses de la France, lorsque le chef du gouvernement n'en rendait compte à personne. Le voici :
Le grand fauconnier de France 300,000 liv.
Le capitaine du second vol, pour corneille. . 30,000
Le capitaine des deux vols, pour milan 90,0^0
Le capitaine du vol, pour héron 1 10,000
Le capitaine des quatre vols, pour champ, rivière, pie et hèvre 120,000
Le grand louvétier de Fiance 200,000
Le premier écuyer 400,000
10 écuyers servant par quartier, à 48,000. . . . 480,000
42 grands valets de pied, à 8,0(!0. . 356,000
16 valets de chambre, à 30,000 480,000
6 huissiers de la chambre, à 60,000 560,000
1 porte-manteau ordinaire. 60,000
6 porte-manteaux, à 36,000 216,000
4 tapissiers, à 16,000 64,000
1 barbier ordinaire, à 60,000 60,000
4 barbiers, à 30,000 120,000
2 porte-chaises d'affaires, à 1 5,000 50,000
8 valets de garde-robe, à 25,000 200,000
1 cravatier 60,000
5 porte-meubles de la chambre, à 6,000. . . . 30,000
Total. . . . 3,766,000 liv.
Nos neveux apprendront, par cette pièce curieuse, qu'il y avait autrefois, attachés à la cour de France, tant de gens remplissant des fonctions a peu près honorifiques ; et qu'au moment où le trésor public se trouvait dans la plus grande détresse, il ne fallut rien moins qu'environ quatre millions pour renvoyer tous ces êtres complètement inutiles ; la postérité n'oubliera pas que, pour congédier un grand fauconnier de France, on évalua le prix de sa charge h 300,000 fr.; que celle de grand louvétier n'eût coûté pas moins de 200,000 fr., et celle de premier écuyer, 400,000 fr., si Camus ne s'en était mêlé ; et enfin que l'on congédia, en 1789, mm barbier ordinaire, un cravatier, six huissiers de la chambre et un porte-manteau ordinaire coûtant chacun 60,000 francs !
Quoique le Mercure de France eût laissé passer les premiers mois de la Révolution sans émettre ses opinions politiques, on vit Mallel saisir l'occasion que lui présentait la Déclaration des droits de l'homme pour faire pressentir ce qu'il en pensait. Voici comment il s'exprime dans un article fort curieux, publié vers la fin d'août 1789.
« L'Evangile a donné la plus simple, la plus courte et la plus complète déclaration des droits de l'homme^ lorsqu'il a dit : Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qui te fût fait. Toute la politique naturelle porte sur ce point d'appui, et rien de plus fécond que cette maxime, d'où dérivent le terme des droits de l'homme et celui de ses devoirs. Elle frappe tous les âges et tous les esprits : un {wrtefaix en pénètre le sens et l'application, aussi bien qu'un métaphysicien. Toute loi de liberté s'y rapporte; elle est imparfaite si elle s'en écarte...
« Quel est, par exemple, l'homme du peuple ou de cabinet qui sera jamais convaincu entièrement que les hommes naissent libres et égaux ? Le premier ne voit dans la société, même au sein des démocraties helvétiques, seules véritables démocraties de l'univers, que des inégalités physiques et morales. Le second ne découvre également qu'inégalités dans l'état de nature.
« La loi seule corrige la nature, et la supplée, en abaissant devant elle toutes les aristocraties de naissance, de force, de richesse, d'activité, en rendant parfaitement égale la distribution du bien et du mal politique. La constitution est la clef de cet édifice d'égalité et de liberté factices ; elle doit lui servir de garantie ; mais ce grand ouvrage de l'esprit humain perfectionné, n'a pas un élément dans l'état primitif de l'espèce humaine.
ce La consécration de la propriété, ajoutait le rédacteur, est le renversement du droit de nature ; Rousseau l'a démontré. Du moment où l'homme a usurpé le droit d'enclore nn champ, il a autorisé ses pareils à usurper la terre entière. Les nations à demi-civilisées, vivent sous ce régime ; les conventions sociales peuvent seules l'en tirer.
ce Tout se réduit donc à ces conventions, et non k des principes, encore moins à un usage illimité de nos facultés. »
Il est aisé de voir, au milieu de ces phrases métaphysiques, que le rédacteur du Mercure de France considérait une déclaration des droits comme inutile, attendu, qu'a ses yeux, l'égalité politi(jue de
lous les citoyens ne pouvait s'apercevoir que sur des principes faux.
Le Mercure, fort réservé jusqu'au milieu de l'année 1790, publia alors un Résumé de l" Histoire de 1789, dans lequel les opinions les plus aristocratiques se développent au milieu de quelques phrases en faveur de la liberté de la presse.
« La déclaration des droits, comme l'impunité des écrits les plus scandaleux, y disait-on, semblaient avoir assuré a tout citoyen le droit d'imprimer librement ses opinions, d'examiner les lois naissantes, en leur soumettant religieusement ses actions et de prendre part à cette censure publique, si importante dans tous les temps au maintien de la liberté, si nécessaire à l'aurore d'une législation dont l'intelligence humaine embrasse à peine l'étendue.
« Mais à cet égard, comme à tant d'autres, nous sommes encore sous l'arbitraire le plus absolu. Aucune loi n'a fixé la liberté de la presse, ni la responsabilité des auteurs : suivant les hommes, suivant les circonstances, suivant les opinions, on répond de tout, ou Ton ne répond de rien... La sphère des délits de la presse s'est agrandie, a l'instant où l'on en proclamait l'indépendance. On a transformé en crime de lèse-nation les abus du raisonnement, et quelquefois la raison même. Ainsi l'échafaud pourrait devenir le châtiment d'un délit que les tyrans ont rarement osé punir d'une peine capitale. Eh ! qui dénonce? Qui poursuit? Qui juge ? Quiconque veut aujourd'hui usurper ce ministère : particuliers, municipalités, districts, comités, clubs, associations politiques. Gomment échapper a cette chaîne de surveillants, de dénonciateurs, de délégués arbitraires qui poursuivent l'esprit humain et la raison publique ?
« Quand cette police anti-constitutionnelle n'inspirerait pas le découragement, où conduit la fermeté à obéir a sa conscience, et à défendre sa liberté? A des malheurs inutiles, à des persécutions dont nul de nous ne peut mesurer la gravité, et enfin, à des écrits avortés, dont la terreur ou la prudence comprime chaque réflexion et chaque sentiment...
« Ah ! que l'on n'attende pas que dans une situation si déplorable, je donne ici ce résumé tel que je l'avais conçu et développé ! Je me borne à acquitter une dette pénible, au lieu de remplir mon vœu et celui de mes lecteurs. Qu'ils regardent autour d'eux, dans leur ville, dans leurs foyers, sur la surface entière de l'Europe, ils me pardonneront de substituer h un tableau, quelques coups de crayon
éteint sur l'histoire d'une année où tant d'infortunes, d'attentats et de gémissements ont obscurci le mémorable spectacle d'un grand peuple, qui, d'une voix unanime, et appelé par son roi même, se relevait si noblement vers la liberté...
« L'expérience ne compte plus, ajoutait-il après avoir peint le danger de ces innovations qui bouleversaient toutes les têtes; et le le raisonnement d'un jour prédomine maintenant sur l'autorité des siècles. Des législations inconnues jusqu'à nous vont se former de ces opinions et au milieu de ces conjonctures ; elles vont se former par des peuples et pour des peuples corrompus; au milieu de tous les vices lâches qu'enfantent le despotisme, l'immoralité et la licence : elles s'allieront a des mœurs avilies sans avoir même acquis de la douceur. Elles se placent au centre d'une excessive inégalité dans les fortunes, d'une inégalité plus grande encore dans l'éducation, les talents, l'échelle sociale, d'une foule de livres enthousiastes qui dispensent nos contemporains de la réflexion , de doctrines entre lesquelles l'esprit du temps ne permet de choisir que celles dont l'exagération dénature les principes, et méconnaît toute prudence dans leur application ; enfin, pour le dire en un mot, de l'anarchie des mœurs, des droits et des systèmes...
« Partout où les peuples éternellement opprimés ont vécu dans une éternelle ignorance, où, en sortant du despotisme, ils entrent dans l'état de nature, on a toutes prises sur leur enthousiasme ; on n'en aura aucune pour les contenir : chaque pouvoir nouveau sera détruit aussitôt que formé ; et si les classes indigentes prédominent sur celles où les propriétés se trouvent fixées, aucun citoyen ne pourrait répondre six mois de son établissement, de sa fortune et de son existence. Qu'ensuite, tant de liens brisés, tant d'autorités dispersées ne soient eflicaccment subordonnés a un pouvoir central, on verra les grands États se dissoudre et se convertir en une multitude de peuplades, vouées entre elles a une guerre de tous les jours... ))
Cette critique si amère de la situation de la France et des efforts de l'Assemblée nationale ; ces prophéties si sombres ne laissèrent plus aucun doute que le rédacteur en chef du Mercure de France ne regrettât vivement l'ancien ordre de choses et qu'il ne vouât sa plume a combattre la Révolution qui s'opérait. Personne ne s'y trompa, et l'opinion publique rangea le Mercure parmi les feuilles les plus fortement opposées aux grandes réformes réclamées par les
patriotes ; Mallet du Pan l'ut déiinitivement considéré comme un aristocrate dangereux.
Les journalistes se demandèrent alors comment il se faisait que les deux journaux dont xM. Panckoucke était propriétaire, le Moniteur et le Mercure de France, professassent entre eux des opinions si opposées, et dès lors cet éditeur devint l'objet d'intarissables plaisanteries. Camille Desmoulins le représentait sous les traits du dieu Janus, avec un visage tout rayonnant des bienfaits de la liberté, et l'autre vispge assombri par les regrets du passé et la perspective de l'avenir. c< Quand M. Panckoucke, disait le spirituel auteur des Révolutions de France et de Brabant, sort des ateliers où s'imprime son Moniteur universel, Wo^sipatriote en diable; lorsqu'il met le pied dans l'officine de son Mercure de France , dédié au roi , une métamorphose subite s'opère en lui, et on le voit devenir aristocrate enragé. »
La marche du Mercure politique fut dès lors tracée, et son rédacteur y entra à pleines voiles.
C'est ainsi qu'on le voit déplorer les dispositions constitutionnelles qui enlevaient au roi le choix des juges, la nomination des évêques, et celle des fonctionnaires que les décrets de l'Assemblée nationale déclaraient devoir tenir leurs magistratures de l'élection populaire; il s'élève contre le projet de réunir Avignon à la France ; il se montre l'ennemi des Belges , affranchis du joug des Autrichiens , et les menace de ce qui leur est si malheureusement arrivé; il défend les ministres réputés contre-révolutionnaires, tels que Saint-Priest, La Luzerne ; il défend Necker attaqué par le comité des pensions et par Camus ; il se montre grand partisan de ce qu'il appelle la division de la puissance législative, c'esl-a-dire des deux chambres; il rompt journellement des lances en faveur de la puissance royale ; il s'oppose à la vente des biens nationaux, à la création des assignats, etc.; en un mot, il repousse toutes les mesures proposées parles amis de la liberté et de la révolution.
Racontant quelques scènes qui s^" étaient passées à Lyon , a l'occasion de la suppression des droits d'entrée dans cette ville , Mallet du Pan affirme que le peuple a été poussé à cet égarement par ses ennemis et ceux de l'État. '< Et quels sont ces ennemis ? s'écriet-il. Ceux qui l'entretiennent sans cesse de sa toute-puissance et applaudissent à tous ses écarts, ou ceux qui désirent un ordre de choses propre à mettre la loi au-dessus des insurrections... »
594 MALLl'T Di: l'AA.
Ainsi que cela se voit dans tous les journaux de parti, celui de Mallet du Pan cherche toujours à mettre la raison et la modération du côté des députés aristocrates, qui luttent, dans l'Assemblée nationale, contre les patriotes, et les discours de ses amis sont a peu près les seuls auxquels il consacre les pages du Mercure.
Mallet, qui pensa tout haut que la France de l'ancien régime présentait une organisation convenable , s'eiTorce , en désespoir de cause, de faire adopter la plupart des dispositions de la constitution anglaise, qu'il cite souvent, ainsi que Blackstone et les autres publicistes anglais.
« Jamais, se plaît-il à répéter, le roi d'Angleterre ne propose au parlement des résolutions concernant l'organisation de l'armée : sa prérogative l'autorise à la composer, à la graduer, a l'augmenter, à la distribuer, sans avoir besoin d'un bill pour cela L'organisation des forces militaires apparlientexclusivemenl au roi ; mais cette armée, organisée sans le concours du parlement, est paralysée, si l'assemblée législative refuse les subsides ou le bill de mutinerie.»
Mallet du Pan , tout h fait dévoué à la cour, devait nécessairement appuyer les moyens (|u'elle mettait en œuvre pour tromper la nalion sur les dispositions des puissances étrangères à l'égard de la France révolutionnée ; aussi le vit-on traiter de chimère les projets que les patriotes attribuaient a ces souverains et au prince de Condé.
« En jetant un œil calme sur la masse des dangers dont quelques orateurs ont circonvenu la France, disait-il a la lin de l'été de 1790. on rétrécit de beaucoup le champ de ce microscope.
c< En eiïet, à quel politique persuadera-t-on que le roi de Hongrie, disputant la paix avec le roi de Prusse, ayant à tranquilliser la Hongrie, un Etat tout neuf à administrer, les plus belles provinces de , son empire a réduire , les plaies de la guerre à refermer , songe a des contre-révolutions françaises?
« Que le roi de Prusse, encore plus étranger a nous, dont le cabinet s'est jusqu'ici jugé invulnérable aux coups du fanatisme politique et aux séductions de ses propagateurs, préoccupé autour de lui des intérêts les plus sérieux, et ne voulant de la France ni pour amie ni pour ennemie , va envoyer ses hussards se combiner avec MM. de Maillebois , de Bonne , et autres conspirateurs de cette force ?
« Que le roi de Sardaigne, avec 30,000 hommes au plus et 30 millions de revenu, ira livrer ses États a une invasion inévitable.
pour en faire mie dans le royaume? Les armements de ce |)rince, très-exagérés d'ailleurs, n'ont pas eu d'autre motif que le maintien de l'ordre en Savoie, le dessein de prévenir une contrebande ouverte, et celui de préserver les villes et les campagnes des séducleurs étrangers qui oseraient y prêcher publiquement la révolte , comme ils l'ont fait à Gliambéry et a Monlmélian.
(c De cette universalité de conjurations, ajoutait le rédacteur du Mercure, on n'en voit réellement qu'une qui puisse faire naître des alarmes : c'est celle des flottes britanniques, faisant voile dans le mystère, et menaçant, si, comme on le pense, les différends avec l'Espagne sont conciliés, nos colonies et notre commerce, qui l'intéressent beaucoup plus que nos décrets constitutionnels...
c< Je ne parle pas ici des princes allemands dont une négociation sage peut assoupir les démarches, et qui ne soulèveront sûrement pas les principales puissances d'Allemagne que dans le cas où le maintien du traité de Westphalie trouverait une ennemie dans la France, qui l'a garanti.
« Redouter une croisade des puissances étrangères contre la constitution actuelle, concluait Mallet du Pan; apercevoir dans le lointain des armées destinées a la détruire, c'est, il nous semble, placer maladroitement sa prévoyance. Les conjurés à craindre, les conjurés qui, menaçant l'Europe entière, peuvent la soulever en effet, ce sont les prédicateurs d'insurrection, ces folliculaires qui insultent tous les souverains, ces clubs et leurs écrivains, qui tiennent école d'anarchie, enseignent l'art des calamités publiques, dispersent leurs agents sur la face des empires pour y porter le trouble, le meurtre, la misère, la guerre civile au nom de la philosophie ; ce sont ces sophistes incendiaires qui excitent les peuples, non a invoquer le redressement des abus, le perfectionnement des lois, la réforme des usages oppressifs et humiliants, les limitations de l'autorité arbitraire et les droits imprescriptibles de la liberté civile ; mais à détruire toutes les autorités, a proscrire les souverains, à placer le despotisme dans la multitude, a considérer toutes les institutions existantes comme devant être le jouet de la force et de la séduction ; a bouleverser la société pour la régénérer, et a y parvenir parla violence, en effaçant, le sabre a la main, toute distinction parmi les hommes, toute inégalité de naissance, d'état, de fortune; toute subordination aux lois qui n'ont pas été dictées par la multitude.
a Oh! certes, il ne Tant pas douter que ces proj(^ts de soulever partout les peuples, et de corrompre les armées, ne forcent bientôt toutes les puissances h de redoutables précautions : les moyens d'exécution dont on les menace justifieront leur résistance; car le pouvoir le plus juste et le plus désintéressé aura le même intérêt que le despote h prévenir la ruine de son pays, les brigandages, les assassinats, la dissolution de tous les livres, et l'oubli de tous les droits. Voilà, disait Mallet du Pan, les seuls et véritables motifs de crainte que nous pouvons entretenir, et personne n'osera dire que nous ne sommes pas les maîtres de les dissiper. »
Dans les circonstances où l'on se trouvait, cet article était d'une adresse et d'une portée extrêmes. Mallet du Pan, qui, quelques mois plus tard, fut chargé, par la cour, d'une mission secrète auprès des puissances étrangères, savait mieux que personne ce qu'il y avait de vrai dans la cause des alarmes répandues en France à l'occasion des armements de ces puissances. Mais, suivant les désirs de la cour, il s'appliquait à en démontrer les improbabilités et l'absurdité, en même temps qu'il cherchait a attirer l'attention publique sur les manœuvres des escadres anglaises. Son double but était de laisser les frontières dans la plus grande sécurité, et, par conséquent, hors d'état de se défendre, et faire craindre pour nos côtes. On vil, en elTet, les ministres tirer des places fortes situées sur les frontières de grandes quantités de munitions et d'artillerie pour les faire transporter dans les ports de mer : ce qui leur fut, plus tard, reproché comme une trahison.
L'organe de la cour avait encore un autre but, c'était de faire détester les écrivains patriotes et les sociétés populaires, en les présentant comme le seul obstacle au désarmement des puissances, et au rétablissement de l'ordre et de la tranquillité européenne.
Les journalistes et les jacobins comprirent les motifs qui avaient guidé la plume de Mallet ; ils lui en gardèrent une rancune éternelle. A dater de ce jour, le rédacteur de la partie politique du Mercure de France fut considéré comme l'ennemi le plus dangereux de la cause du peuple, et il se trouva en butte aux attaques les plus violentes.
Il était encore un autre moyen de servir les projets de la cour ; c'était de tomber sur ceux que l'on appelait les UbeUistes et les orateurs (lu peuple. Mallet du Pan ne laissa échapper aucune occasion de les noircir.
« La confédération des libellistes et des colporteurs, disait-il dans le mois de juillet 1790, nous vaut, tous les deux jours, quelques impostures bien atroces, proclamées dans les rues comme les décrets du Corps législatif. Ces horreurs, complètement impunies, quoiqu'elles se répètent à toute heure, ont ordinairement pour objet quelque citoyen qu'on veut marquer à la haine de la multitude. Il en résulte que, si le jour où ces imprimés accusent un particulier d'un complot quelconque contre la constitution, il s'élevait une émeute, ce particulier serait assassiné. Tolérer ce désordre, c'est donc en quelque sorte autoriser le meurtre... »
— « Nous l'avons dit, après en avoir été vingt ans les témoins, ajoutait plus loin le rédacteur du Mercure, il n'est pas de sentiment honnête, pas de principe de morale, pas d'affection naturelle que le fanatisme politique n'empoisonne et ne dénature. Il change en tigres ceux qui sont nés grossiers et inhumains; il pervertit les nations généreuses, et les accoutume aux inclinations féroces les moins compatibles avec leur caractère. Tel est aujourd'hui l'esprit de justice qu'on a inculqué à la multitude : quiconque ne pense pas comme ses adulateurs est digne de mort, et celui qui en fera l'observation sera, ainsi que nous, afliché dans les libelles sanguinaires, où chaque matin le peuple lit de nouveaux arrêts de proscription, comme un vil esclave, un fauteur du despotisme, un aristocrate désespéré. Voilà le cercle que parcourt maintenant en France la liberté... »
Racontant ensuite un malheureux événement qui avait eu lieu dans la ville de Lyon, où l'autorité avait fait proclamer la loi martiale, Mallet s'exprimait ainsi :
« Ceux qui ont la prétention de conduire par la raison la multitude, qu'on ne conduira jamais, même par le raisonnement, devraient attendre qu'elle fût éclairée, avant de s'en remettre à ses lumières. Partout où le peuple a le sens droit, et où on laisse dormir ses passions, ses mouvements spontanés sont peu redoutables. Mais lorsque des factieux ou des flatteurs s'emparent de sa crédulité et le conduisent à braver les lois, il faut bien que la force pubhque se déploie. On a été obligé d'y recourir a Lyon... La loi martiale a été proclamée en grand appareil ; plusieurs des séditieux ont été tués ou blessés... »
De même que les feuilles patriotes attribuaient tous les désordres aux aristocrates et aux prêtres, Mallet du Pan et les autres rédac-
leurs de son opinion ne cessaient de les imputer aux orateurs incendiaires des clubs : aussi existail-il entre les journalistes aristocrates et les sociétés populaires une guerre qui trouvait tous les jours de nouveaux aliments. Voici comment le rédacteur du Mercure s'exprimait sur ces sociétés, à l'occasion d'une mesure prise par l'autorité contre le club de Dax :
« Il s'est établi dans le royaume près de soixante sociétés dites des Amis de la Constitution, correspondantes avec celle de Paris '. En quelques lieux, ces clubs font les fonctions de comités des recherches, d'inspecteurs des municipalités, d'inquisiteurs des sentiments des citoyens. Plusieurs municipalités les ont jugés incompatibles avec la constitulion, et plus dangereux pour elle que toutes les armées de Piémontais, d'Autrichiens, d'Allemands, d'Espagnols, de Napolitains, qui nous assiègent dans le fumier des feuilles publiques... De semblables sociétés sont un attentat contre la souveraineté du peuple... C'est une petite portion d'individus qui, par la plus coupable aristocratie, s'arrogent le droit impératif de juger le j)euple, en écartant de leurs conciliabules les citoyens honnêtes qui ne leur conviennent pas, pour s'environner de ceux qui leur sont dévoués ou par intérêt ou par ignorance... »
Mallet du Pan, qui traitait tous les journalistes patriotes àe folliculaires, (ï écrivains incendiaires, de désorganisateurs^ devait s'attendre à s'en faire des ennemis politiques et même personnels. Camille Desmoulins et Prudhomme ne cessaient de le dénoncer comme un contre-révolutionnaire dangereux et qu'il fallait surveiller. Mallet nous informe lui-môme, en ces termes, de ses querelles avec Brissot :
« Je me garderai de répondre une ligne aux atrocités que le sieur Brissot m'adresse dans sa feuille journalière, qui sue le sang : je l'abandonne à ses propres remords, s'il en est susceptible. Mais qui croira qu'au milieu de ses invectives, il ose me menacer du comité des recherches ! Ah ! que de précautions a prendre contre l'autorité, puisqu'à peine introduits dans ces fonctions, les hommes qui s'élevaient contre elle avec le plus de fureur sont capables de pareils excès! Eh bien! je déclare à cet inquisiteur menaçant qu'en tout temps j'ai été et je serai prêt a porter mes actions, mes écrits, mes discours et mes pensées devant les tribunaux : je ne récuse pas même
1 C.'éliiit au mois lU' juilk't 1790 i|Uf lo Mercure s'cxpriniail ainsi sur les sociétés populaires.
celui qu'il compromet par ses délations, et qui, sans doute, est bien éloigné d'approuver les excès de ces IbHiculaires calomnieux. »
Plus nous avançons vers l'époque considérée par les aristocrates comme le terme de la Révolution, plus nous trouvons le rédacteur de la partie politique du Mercure de Fronce professant des opinions contre-révolutionnaires. C'est- vainement qu'il assure avoir sucé les principes de la liberté dans sa patrie, ses écrits le font marcher de front avec tous les autres journalistes dévoués a la cour ; c'est vainement encore qu'il semble désapprouver le langage et les vœux de l'abbé Royou, de Durosoy et autres écrivains ultra-royalistes, le peuple, les sociétés patriotiques et les journalistes de cette opinion ne veulent plus faire aucune différence entre Mallet et Peltier ; car ils les voient poursuivre le même but, la contre-révolution.
Ce fut surtout a l'époque où l'Assemblée constituante exigea le serment civique des prêtres, que Mallet donna un libre cours à ses sentiments. On le vit saisir avec empressement l'occasion que vinrent lui fournir quelques insultes faites par le peuple à des curés rebelles à la loi, pour plaider chaleureusement la cause d'un clergé conspirateur.
«La postérité, disait-il, comprendra facilement l'expropriation du clergé, la réduction de ses revenus, l'abolition de ses privilèges, les changements opérés dans sa discipline. Les esprits se partageront, dans cinquante ans comme aujourd'hui, sur la nécessité, sur l'utilité de cette réforme. Mais ce qu'on n'envisagera qu'avec un tremblement d'indignation, c'est l'impitoyable acharnement qui persécute les membres de cet ordre infortuné. Est-il concevable que nos mœurs efféminées soient aussi cruelles? qu'à l'instant où tant de jongleurs barbouillent leurs tréteaux des mots de vertu, de tolérance, d'humanité, de liberté, on ne soit pas satisfait de la ruine du clergé, de son avilissement, de la perte de ses honneurs, et qu'en jouissant de ses dépouilles, on le traîne chaque jour dans l'ignominie des outrages?...
« Ecoutez ces échos a qui les folliculaires dictent chaque jour les imprécations à lancer contre les prêtres : ils défendent la cause du christianisme primitif; ils veulent rendre la religion à sa pureté ; c'est la liberté religieuse qu'ils brûlent d'assurer au genre humain. Joignant ainsi l'hypocrisie à l'inhumanité, ils commandent despotiquement aux consciences des ecclésiastiques, ne leur laissant que le choix ou d'outrager les meurtriers, ou de briser leurs scrupules. »
400 MALLET DU l'AN.
Puis, examinant la conduite du clergé pendant la révolution, Rlallet le voit toujours prêchant la conciliation et toujours résigné.
a Où le clergé a-t-il prêché la révolte contre la constitution? s'écrie-t-il. Quels bras a-t-il armés? Quel ami de la Révolution est tombe sous le fer de ses missionnaires? Un seul ecclésiastique a-t-il été trouvé, jugé coupable de ces crimes? Quelles sont ces manœuvres qu'on leur reproche? Les prisons sans cesse ouvertes du comité des recherches renferment-elles des prêtres perturbateurs? Que deviennent donc les imputations dont les presses du mensonge inondent le royaume?... Le plus sûr moyen de conduire les ecclésiastiques au serment exigé, concluait Mallet, c'est de leur faire aimer le gouvernement qui leur en impose la condition. »
Mallet du Pan, devenu une autorité parmi le parti aristocrate, se trouvait , à l'époque de la fuite de Louis XVI , dans l'intimité de Monlmorin, de Bertrand de Molleville, de Malouet, et autres personnages désignés par le peuple comme membres du comité autrichien. Personne ne doutait (ju'il n'eût connu le secret de ce voyage; aussi, le 21 juin 1701 , jour du dé|)art de la famille royale, des membres de la section du Luxembourg, accompagnés d'un commissaire de police et d'un détachement de gardes nationaux, se transportèrentils a son domicile pour s'emparer de ses papiers. Prévenu à temps, Mallet abandonna sa maison, et fut dans la nécessité de cesser la publication de ses articles politiques dans le Mercure de Fronce.
Mais comme cette feuille continua de paraître, M. Peuchet remplaça Mallet. Ce ne fut qu'au mois de septembre, lors de l'acceptation de la constitution, que Mallet reprit son poste a la rédaction du journal de Panckoucke. Il s'empressa de déclarer que, depuis le 21 juin, il n'avait pris aucune part à la publication de cette feuille. Mais il n'en remercia pas moins M. Peuchet d'avoir tenu la plume pour lui, et d'avoir, en lui succédant, disait-il, affronté le danger de partager le poids du ressentiment dont le poursuivaient ces bandes de Yisigoths, qui, au nom de la liberté, faisaient un commerce utile des mensonges les plus effrontés, des accusations les plus calomnieuses et de toutes les extravagances politiques que pouvait engendrer l'enfance de la raison humaine ou son délire.
Mallet raconte ici fort longuement l'histoire des persécutions auxquelles il s'est vu en butte. « Pendant la durée de ma proscription, dit-il, les feuilles patriotiques s'évertuèrent a célébrer ma fuite. L'un de ces brigands me plaçait à Bruxelles, l'autre à Genève, un
troisième en prison, un qualrième me faisait tuer civiquetnent dans la rue Taranne. J'étais pour ces misérables un cadavre sur lequel des corbeaux croassant appellent leur espèce à la curée... »
Répondant ensuite a ceux qui l'accusaient d'avoir fait le voyage de Bruxelles avec le frère du roi, Mallet du Pan * affirmait qu'il n'avait jamais quitté Paris.
« Je n'ai formé aucune plainte, ajoutait-il, parce que la conjoncture et l'effervescence qui en était résultée excusaient à mes yeux la démarche illicite de la section du Luxembourg, et que d'ailleurs un homme entaché d'am^ocra^i^ par des gens qui appellent aristocrate quiconque poudre ses cheveux, ne plaide point contre une section. »
Ainsi, Mallet se rendait justice et passait condamnation. Il terminait le premier article de sa résurrection par des réflexions qui lui étaient arrachées, disait-il, par la situation où la France se trouvait.
c( Par leurs œuvres combinées, poursuivait-il en parlant des jacobins et des er(joteiirs, la Révolution s'est perpétuée ; elle a présidé à la constitution, et l'a imbibée du poison de l'anarchie ; elle a confondu les principes de la liberté avec les pouvoirs de la multitude, et fondé le gouvernement monarchique sur les mobiles qui, partout, ont renversé même les républiques. Alors a disparu la puissance de la raison, de l'expérience, de l'autorité des siècles. On a pratiqué, au milieu des violences, une opinion qui, établie sur l'ignorance, a subitement pris le caractère de l'enthousiasme. Rien n'a résisté a ce torrent de fanatisme : le fer ou la clef des prisons à la main, il a poursuivi, calomnié, décrié toutes les idées modérées. Bientôt nous avons vu ce sceptre de l'opinion passer aux hommes grossiers et ignorants instruits par les déclamateurs, et pervertis par les folliculaires. Il n'y a plus absolument d'opinion publique en France... Un jargon, moitié inspiré, moitié hypocrite, après avoir fait la fortune de ses auteurs, est devenu la langue des clubs, des tribuns, des journaux, des sections... Rien n'est donc plus inutile que d'attaquer cette fièvre avec des feuilles de papier... »
Désespérant de dompter la Révolution par la force de ses raisonnements, le rédacteur du Mercure, tout en continuant sa polémique contre-révolutionnaire, s'occupa de combattre avec d'autres armes, celles des puissances étrangères et de l'émigration.
« Le roi, dit M. Peuchet, partageant pour M. Mallet du Pan l'estime
t Le journaliste révolutionnaire ne désignait plus Mallet du Pan que sous le nom de Mallet Pandti.
T. II. ol
dont l'honoraient MM. Montmorin, Bertrand de Molleville, etc., e( le regardant comme un homme capable de le servir dans ses projets les plus importants, lui donna une mission de confiance. »
Or, cette mission, que Maliet du Pan remplit dans le printemps de 1792, fut de se rendre auprès des ministres des puissances étrangères. Louis XVI craignait les résultats de la guerre, que les royalistes avaient tant contribué à faire déclarer; et voulant les prévenir, autant qu'il était en lui, il confia au publiciste genevois le soin d'aller auprès du roi de Prusse et de l'empereur, afin de les engager à n'agir ofl'ensivement qu'a la dernière extrémité, et a faire précéder leur entrée en France d'un manifeste attestant qu'ils n'avaient d'autres intentions que de s'opposer aux désordres, de rétablir l'union et la paix dans le royaume, sans s'immiscer dans le gouvernement.
Malletdu Pan quitta Paris au commencement du mois de mai 1792 et n'y revint plus. Pendant plusieurs années passées à l'étranger, il ne cessa d'être l'un des agents les plus actifs du parti de l'émigration. Et lorsque enfin les succès des armées de la République française lui eurent enlevé tout espoir de retourner en France avec les émigrés, il se réfugia en Angleterre, où les dernières années de sa vie furent consacrées à la rédaction du Mercure britannique. journal rédigé contre la France républicaine et son nouveau gouvernement. Maliet du Pan mourut a Londres en 1800.
Cependant le Mercure de France n'interrompit pas sa carrière. Il continua de combattre les principes démocratiques qui faisaient alors tant de progrès en France. A cette époque, les royalistes comptaient plus que jamais sur la contre-révolution, et, dans leur impatience, ils ne voulurent pas même attendre le secours des baïonnettes étrangères rassemblées sur la frontière; ils provoquèrent la journée du 10 août, dans laquelle les patriotes avaient également mis le salut de la liberté. Cette journée devint funeste non-seulement à la royauté, mais encore à la plupart des journaux considérés comme aristocrates. Le Mercure de France fut du nombre de ceux qui restèrent sur le champ de bataille.
Peu après reparaissait, avec une nouvelle rédaction, un Mercure français, qui portait en tête ces mots magiques : Liberté, Egalité.
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AsToiîiE-JosEi'H GoRSAs, lié à l.inioget!, en 1752, dirigeait un jiensionnal à Versailles, à l'époque de la révolution de 1789. Ce fut alors qu'il entreprit la publication de son journal, le Courrier de Paris à Versailles et de Versaillei à Paris, publication qu'il continua jusqu'au 31 mai 1795, époque de la mise en arrestation des girondins. Réfugié à Caen, il fut mis hors la loi. Gorsas commit l'iniprudencc de retourner à Paris et de s'y montrer. Arrêté au commencement d'octobre 1793, il fut exécuté le 7 de ce même mois.
Le 5 du mois de juillet 1789 ' parut a Paris le 1" numéro d'une feuille publique intitulée le Courrier de Versailles à Paris et de Paris à Versailles, rédigée par M. Gorsas, citoyen de Paris et membre du district de Saint-Leu. Ce journal fut publié ious les jours, à quelques rares exceptions près ; il était composé assez généralement d'une feuille d'impression (16 pages in-S"), quelquefois de 24 ou même de 52 pages, mais toujours en très-gros caractères. Il ne porta d'abord aucun nom d'imprimeur; seulement un avis prévenait le public qu'on le trouverait chez l'auteur, rue Tiquetonne, 31, et le nom de cet auteur fut placé sur le titre à partir du 22" numéro. Bientôt enfin, quelques lignes, imprimées au bas du 29^ numéro, annoncèrent que le prix de l'abonnement était de 6 livres par mois pour Paris, et de 7 livres 10 sous pour la province.
La feuille de Gorsas parut sans prospectus ni avis préalables ; au 2" numéro, le libraire nous apprend que l'auteur, citoyen estimé, excellent patriote , avait résolu de recueillir tous les événements et
1 M. Deschiens dit que le journal de Gorsas a commencé le 3 juin 1789 ; je présume que c'est par une erreur d'impression, à moins, cependant, que ce bibliophile n'ait compris dans ce journal un complément que l'auteur promit longtemps pour le premier volume, et que ce complément ne porte la date du 5 juin. Nous ne pouvons vérifier ce fait, la rnllection que nous avons sous les yenx ne renfermant pas le supplément promis.
404 GOnSAS.
toutes les anecdotes qui-auraient un rapport direct ou indirect avec rAssembiée nationale; que des affaires domestiques l'en ayant empêché jusqu'à ce jour, il sentait enfin ranimer ses forces. « Notre Courrier, poursuit-il , saisit , pour s'élancer dans la carrière qu'il veut parcourir, le moment où l'ordre renaît ; où un clergé vénérable vient de donner, dans l'assemblée de la nation, des exemples de modération et d'équité ; où une noblesse illustre dépose les vains préjugés qui l'avaient égarée jusqu'alors ; où le troisième ordre de l'Etat ne s'est rendu compte de ses forces que pour oi)érer le bien général, et ne veut les employer que pour n'en abuser jamais. Notre Courrier pouvait-il choisir une époque plus heureuse?
« Il sera possible que Ton trouve dans ses récits , ajoutait-il plus loin, la teinte de son caractère, et une disparate justifiée par les circonstances. Gai ou sévère, précis ou conteur suivant l'exigence des cas, il ne traitera peut-être pas de la même manière l'orateur des états et le bavard du club ; une députation de la nation assemblée h son prince, et une députation d'un café à l'Assemblée nationale ; des groupes de bons et dignes citoyens qui s'assemblent dans le palais d'un prince patriote pour y saisir la nouvelle du bien qu'aura préparé ou fait l'Assemblée nationale pendant le jour, et ces tourbes circulaires et tumultueuses de gens qui, la bouche béante et l'oreille tendue , saisissent avidement les impertinences débitées par un sot, ou des nouvelles dangereuses affirmées par un homme malintentionné...
« Comme les séances de l'Assemblée nationale sont l'objet le plus important, le seul même qui ait déterminé les fréquentes excursions de notre Courrier, elles seront aussi celui duquel nous nous occuperons avec plus de zèle et d'activité. »
Nous rapportons ici les termes dont Gorsas se servit, parce que, s'il est vrai que le style soit l'homme, nos lecteurs auront déjà jugé le mérite négatif de ce nouveau journaliste qui allait entrer en lice à côté des Mirabeau , des Brissot , des Barère , et de tant d'autres écrivains supérieurs. Et lorsqu'on considère que le Courrier de Gorsas arrivait dans l'arène après plusieurs autres journaux beaucoup mieux faits, mieux écrits et infiniment plus détaillés; que pendant longtemps le Courrier de Versailles à Paris et vice versa ne contint autre chose qu'une analyse des séances de l'Assemblée nationale ; que , malgré son titre , ce journal n'arrivait à ses lecteurs que vingt-quatre heures après les autres comptes rendus ;
lorsqu'on considère enfin que ces comptes rendus par Gorsas étaient loin de supporter la comparaison avec ceux que l'on trouvait dans les Lettres de Mirabeau à ses co7nmettants , dans le Point du Jour, dans le Patriote français, dans les Révolutions de Paris, etc., etc., on se demande aujourd'hui comment le Courrier de Versailles a pu lournir une aussi longue carrière. C'est qu'a défaut de tout autre mérite Gorsas eut pour lui la persévérance ; c'est qu'a cette époque deux à trois cents abonnés suffisaient pour faire les frais d'une feuille qui donnait si peu pour tant d'argent, et qu'il était toujours facile de trouver ces trois cents lecteurs ; c'est enfin que, pour publier un journal , il ne fallait alors ni un énorme cautionnement, ni de grands capitaux, et que tout le monde pouvait s'en mêler.
Ces facilités décidèrent probablement Gorsas, et il se lança avec un bagage bien léger. Le rédacteur du Courrier de Versailles suivit donc le courant, sans s'apercevoir, pendant bien longtemps , qu'il assistait a une grande révolution.
« La présence des troupes, et surtout des troupes étrangères, disait-il naïvement sous la date du 11 juillet 1789, donnera lieu incessamment à quelques grands malheurs... Hier, vendredi, une foule d'ouvriers de Montmartre, que la vue de tant de baïonnettes anime bien plus qu'elle n'épouvante, après avoir arraché des prisons de Montmartre un particulier qui y était détenu, se sont transportés au Palais-Royal entre onze heures et midi. Un drapeau, sur lequel était écrit pour devise : Vive le tiers état! précédait la marche. » Et Gorsas ajoutait : « Ce commencement de fermentation, il faut l'espérer, n'aura pas de suites, et ces ouvriers retourneront à leurs travaux. >;
Deux jours après, le Courrier de Versailles apprenait aux Parisiens la disgrâce de Necker. Voici les réflexions fort sages que cet éloignement inspirait au Courrier : « Puisse la capitale, lorsqu'elle le saura, s'écriait-il, ne voir naître dans son sein aucune fermentation dangereuse ! Puissent les mauvais citoyens ne pas en profiter pour causer des désordres et répandre des bruits capables d'allumer le feu de la sédition !... »
— « Cette nouvelle n'a pas été plutôt sue à Paris, racontait le messager des deux villes, qu'elle y a causé la plus grande fermentation ; plus de cinq cents jeunes gens ont pris la cocarde verte. Aller sonner le tocsin, prendre les armes, ont été le malheureux résultat de leurs délibt^'ations... »
Certes, Camille Desmoulins el tous ces généreux patriotes qui prirent les armes furent loin de considérer leur élan comme un mouvement malheureux.
La prise de la Bastille n'émeut guère plus Vexcellent citoyen Corsas, rédacteur du Courrier, qui sert la correspondance entre la résidence de la cour et la résidence du peuple. « Le mardi matin (14 juillet), raconte le Courrier, la bourgeoisie el le peuple, en armes, se trouvèrent portés h un nombre considérable... On annonçait que de nouvelles troupes étaient en marche. Cet avis a rendu furieux les Parisiens, auxquels s'étaient jointes les gardes françaises; ils se réunirent en corps et se transportèrent aux Invalides. Ils s'emparèrent des canons et à peu près de vingt mille fusils en bon état. Plusieurs batteries de canon furent placées sur-le-champ rue Saint- Honoré el rue Fromenteau, et l'on en a conduit d'autres du côté de la Bastille. M. Delaunay, gouverneur, a feint de se rendre; mais ayant fait l'usiller quelques citoyens après avoir fait lever sur eux le pont-levis, on en a fait le siège. Les portes brisées, on a fait prisonniers tout ce qu'on y a trouvé de soldats. M. Delaunay a été conduit à la place de Grève, où on lui a coupé la tête, qu'on a portée en triomphe par toute la ville au bout d'une fourche. Le maître salpêtrier de l'Arsenal a, dit-on, été haché en morceaux pour avoir fait tirer sur la bourgeoisie. Le prévôt des marchands a eu la cervelle brûlée et la tête tranchée ensuite. A sept heures et demie du soir, les canons de l'École royale militaire furent portés à la vue des troupes; toute communication a été interceptée entre Versailles et Paris. On attendait cette nuit trois régiments. Plus de deux cent mille bourgeois armés ont résolu de mourir plutôt que de les laisser entrer dans leurs murs.
c( Pendant ce tragique événement, l'Assemblée nationale attendait avec sollicitude la réponse du roi; mais de perlides conseillers lui dictaient une réponse que sa bouche prononça à regret... »
Tel est littéralement le récit que fait le Courrier de Versailles de la journée du 14 juillet. Nous ajouterons que l'excellent citoyen Corsas ne peut plus contenir sa joie en apprenant « qu'un roi sensible, dont on a égaré la bonté, dont on a surpris la justice, a daigné apprendre aux représentants qu'il a donné des ordres (le 15 au soir) pour que les troupes s'éloignassent de la capitale. » Il est vrai que ces troupes avaient été forcées de s'éloigner d'elles-mêmes.
11 serait bien inutile de chercher dans le journal tfe Corsas quel-
ques articles mieux pensés, mieux écrits et tels que ceux que l'on trouve dans la plupart des journaux contemporains de ces grands événements : tous ses numéros sont d'une faiblesse désespérante ; et l'on peut affirmer que ce journaliste n.'avait pas en lui-même le feu sacré. C'est donc ainsi que le Courriel- de Corsas s'est traîné pendant les premiers mois de son existence.
J'oubliais de dire qu'au milieu de tous ces numéros quotidiens, ne nous apprenant rien qui ne soit connu de tout le monde, on trouve, dans cette feuille, une pièce curieuse, la seule que nous ne nous rappelions pas d'avoir lue ailleurs. C'est le plan militaire de la contre-révolution qui devait être violemment opérée, à Paris, à l'époque de la prise de la Bastille. Le voici tel que l'a publié le Courrier de Versailles du 16 août :
PLAN d'attaque FORMÉ LE 14 JUILLET 1789.
« Dans le cas où le peuple ne se serait pas porté aux Invalides pour y demander des armes, il avait été arrêté qu on lui en ferait naître l'idée, par les agents subalternes qu'on avait à sa solde.
« Les invalides devaient faire résistance, s'opposer à l'enlèvement de leurs armes et de leurs canons, et faire feu sur les citoyens : tel était au moins le projet.
« Dans le même temps, les brigades qui composaient le camp du Champ de Mars, les régiments de Salis, Châteauvieux, Diesback, Suisses, et les régiments de hussards de Berchigny, d'Esthérazy et Royal-Dragon, devaient se porter au secours des invalides, avec de l'artillerie, pour fondre sur le peuple, pendant que d'autres hussards et dragons se seraient dirigés sur l'hôtel de ville pour s'emparer des magistrats et des archives.
« Au premier coup de canon, l'actif prince de Lambesc devait se porter dans la rue Saint-Honoré avec le régiment Royal-Allemand, le sabre à la main, pendant qu'un autre régiment de cavalerie s'emparerait de la place de Crève, avec ordre de sabrer tout ce qui s'opposerait à son passage.
c( Le coup de canon était le signal qui avertissait toutes les brigades qui faisaient le siège de Paris: celle deNeuilly, composée des régiments de Reynack , Suisse, d'Alsace et de Bouillon ; celle de Saint-Denis, composée des régiments de Provence et de Vintimille ;
celle de Sèvres et Meiidon , composée des régiments de Hesse- Darmsladt, Hoyal-Cravale , Royal-Pologne, suivis de quatre bataillons de chasseurs destinés pour la porte Saint-Antoine. La hauteur de Montmartre devait être occupée par les régiments de la Fère et de Besançon, avec cinquante pièces de canon, pour foudroyer Paris, qui devait être mis a feu et à sang, en cas de résistance.
a Par la porte d'Enfer devaient entrer trois régiments d'infanterie allemande, avec leurs pièces de campagne.
« Le Palais-Uoyal était abandonné au pillage des hussards.
« L'expédition faite , toutes les troupes devaient se replier aux barrières, pour s'en emparer et s'y retrancher avec leur artillerie, afin d'intercepter toute communication avec les provinces.
c( Tels sont les ordres qui devaient être exécutés pendant la nuit du 14 au 15 juillet 1789. »
— «Ce serait bien le cas de donner la liste des officiers généraux qui, au nombre de dix , commandaient cette glorieuse expédition, ajoute Gorsas, après avoir assuré qu'il tient la communication de cette pièce d'une personne fort bien instruite ; mais des considérations de prudence nous forcent à taire ces noms livrés à l'exécration des siècles. Nous laisserons ici seulement une marge suffisante pour que ceux de nos lecteurs qui les connaissent puissent les écrire a la main au bas de ce plan infernal. »
A force de forger, dit un proverbe trivial , on devient forgeron. A force d'écrire des journaux, Gorsas devint journaliste. L'on s'aperçoit déjà, vers la fin de l'année 1789 , que son Courrier de Versailles à Paris et de Paris à Versailles est mieux fait , un peu plus varié ; que les séances de l'Assemblée nationale y sont rendues avec quelque esprit, et enfin que le rédacteur s'est dépouillé de cette timidité qui l'empêchait d'avoir une opinion personnelle sur ce qu'il voyait s'accomplir, de cette respectueuse réserve avec laquelle il n'avait cessé de parler de Villustre noblesse , du vénérable clergé et d'un roi patriote trompé par les ennemis du bonheur public, etc. , etc.
N'oublions pas de dire qu'après les journées d*octobre , fort peu détaillées dans le journal de Gorsas, et à la suite de l'arrivée à Paris du roi et de la'ssemblée nationale, le rédacteur du Courrier de Versailles crut devoir changer le titre de sa feuille, qui, du 20 octobre* jusqu'à la division de la France en départenients, prit celui de Courrier de Paris dans les provinces et des provinces à Paris^.
A partir de son second trimestre, le Courrier de Paris et des provinces s'avisa de faire précéder ses comptes rendus des séances de l'assemblée d'un article Paris, dans lequel il examinait, du point de vue où il s'était placé, les objets a l'ordre du jour. Nous croyons que la reproduction d'un de ces articles suffira pour faire apprécier les opinions de Gorsas. Il s'agit de cette loi martiale qui fit jeter les hauts cris à tous les journalistes patriotes, et contre laquelle plusieurs districts protestèrent.
« La loi martiale, dit Gorsas, généralement accueillie par tous les amis de l'ordre et de la paix, parce que les amis de l'ordre et de la paix espèrent qu'on ne se trouvera pas dans la dure nécessité d'en faire l'application , trouve cependant beaucoup de contradicteurs à Paris. Quelques districts improuvent cette loi, et celui de Saint- Martin-des-Champs a cru pouvoir mettre dans la balance son autorité avec celle de l'Assemblée nationale. Cette opposition fait rire beaucoup de gens, car on rit encore quelquefois a Paris, malgré la sévérité des circonstances dans lesquelles on se trouve ; on rit de voir un soixantième d'une ville, convoqué dans le temps pour choisir quelques citoyens qui, réunis avec ceux des cinquante-neuf autres districts , pouvaient désigner une petite quantité de représentants a l'Assemblée nationale, sans d'autres droits que ceux qu'il s'est arrogés, sans d'autre puissance active que celle que l'anarchie lui permet de s'approprier ; on rit, dis-je, de voir cette chétive autorité, qui peut tout au plus connaître de quelques affaires de police, s'ériger en tribunal, et prendre un arrêté qui infirme un décret que l'Assemblée nationale a pesé dans sa justice. Que dis-je ? qui infirme; qui défend de le mettre à exécution.
« Si , sous ce point de vue, les murmures qu'excite le décret de
1 C'est par erreur encore que M. Deschiens dit que le journal de Gorsas prit ce titre le 50 novembre.
ï Les quatre premiers volumes du journal de Corsas parurent sous le titre de Courrier de Paris à Versantes, etc. Ces volumes sont coupés assez bizarrement: le t^r ne contient que 20 numéros et 340 pages; le 2* en renferme 35 et 356 pages ; tous les numéros se suivent jusqu'au changement de litre. Alors commence une nouvelle série dont le chiffre se termine à chaciue nouveau volume. T. II. 52
410 CORSAS.
la loi marliale sont vains, d'un antre côté, observe le journaliste . ils présentent un danger évident, parce que les personnes malintentionnées répandent parmi le peuple que les habits bleus regorgeront quelque jour: que c'est là le but de cette loi martiale, dont on n'a garde de faire remarquer les sages dispositions. Déjà même des écrits coupables l'interprètent en lui doimant une application qui peut faire éclore le germe de la division entre les citoyens... »
« Nous avons dit, et nous le ré|)(''tons, ajoutait plus loin Gorsas, alin (ju'on n'en ignore, qu'il serait très-utile (|u'un corps de municipalité bien organisé renvoyât tous les membres de districts h leurs boutiques , à leur commerce, a leurs bureaux, etc. » Et après cette profession de foi, Gorsas attaquait la délibération du district des Cordeliers relative encore à la loi martiale, et il approuvait la commune de Paris, qui venait de dénoncer cet arrêté à l'assemblée. « Si l'Assemblée nationale n'y met ordre une fois pour toutes, s'écriait le rédacteur du Courrier de Paris, ce sera bientôt des décrets que prononceront les districts. » Ainsi, ce qui faisait l'objet de l'admiration de Camille Desmonlins , de Prudhomme, de Marat, etc., j)araissait digne de pitié aux yeux de Gorsas.
Conséquent avec lui-même , le rédacteur du Courrier de Paris chanta victoire le jour où fut voté le chapitre de la constitution qui organisait les municipalités. « Enlin , s'écrie-t-il , on ne verra plus dans une même ville soixante républiques donner souvent des scènes scandaleuses de despotisme, dans le moment où la bienfaisante liberté est prononcée j)ar toutes les bouches , comme elle remplit tous les cdîurs... Puissance dangereuse et ridicule des districts , soyez à jamais anéantie ! Votre arrêt est prononcé , et , en bon citoyen, j'ai applaudi à l'oracle '. »
En lisant de pareilles opinions, on ne sait vraiment si l'on doit ranger la feuille de Vexcellent citoyen Gorsas parmi les journaux patriotes, ou s'il faut le regarder comme dévoué h la cour. Cependant Gorsas avait la prétention de se considérer comme un ami sincère de la liberté et de la Révolution : mais, dans ses premières idées, il ne voyait rien de plus révolutionnaire que ceux qui marchaient sous la bannière des Baillv et des Lafavette. Aussi sa feuille
1 Pour bien comprendre la haine de Gorsas CDutro les districts, il faut savoir qu'ayant voulu parler le langage de la raison et di l'honneur aux méprisables clameurs de l'audace et de l'impudence, ce journaliste avait été conspué dans son propre district, et qu'il venait tout récemment d'être dénoncé comme un mauvais citoyen dans celui de Saint-Rodi.
GOHSAS. 4M
leur prodiguait-elle les plus grands éloges : il ne lui vint pas seulement la pensée que des hommes comme Necker, Mirabeau, Chapelier, Talleyrand, Barnave et Target, pussent se tromper un seul instant.
Nous voici au milieu de l'été de 4 791. Le Courrier de Versailles, métamorphosé en Courrier des quatre-vin(jt~trois départements, est devenu un journal important: mieux écrite et mieux pensée que dans les commencements, beaucoup plus variée, plus intéressante à lire, la téuille de Gojsas a pris place parmi les écrits démocratiques. Son rédacteur, à qui la fuite du roi a dessillé les yeux, ne s'obstine plus à croire que Louis XVI est trompé par son entourage ; il abjure cette confiance qu'il avait dans les vertus du roi, et ne parle plus que de sa mauvaise foi ; il en donne même les preuves les plus évidentes dans une foule de pièces curieuses qu'il met sous les yeux de ses lecteurs.
Toutefois ce même Gorsas, qui pense comme les jacobins sur la fuite de Louis XVI ; qui, comme cette société, voue à l'exécration les manœuvres des comités réunis pour innocefiter le roi, est encore bien loin de professer les opinions de V Orateur du Peuple, de Prudhomme, de Camille Desmoulins, et moins encore celles de Marat, à l'égard de Lafayette, de Bailly et des députés autiefois patriotes qui viennent de faire scission avec les jacobins. Gorsas ne peut comprendre la colère de Fréron, de Marat et autres journalistes contre Lafayelte, Barnave et les Lameth, contre ceux des constituants qui leur paraissent avoir renié leurs principes; aussi, maltraite-t-il Fréron et Marat, considérés par lui comme de dangereux boute-feux.
Cependant, en lisant sa feuille, on se convainc qu'il n'est pas moins indigné que ce journaliste de ce qui se passe au sein de l'Assemblée nationale. On trouve, à cet égaid, des rétlexions fort sensées dans ses numéros du mois de juillet. «Ce faste d'érudition, dit-il, en parlant du rapport fait par Muquet de Nanthou sur la déclaration de Louis XVI, tous ces mensonges historiques n'en imposent qu'aux ignorants, et ils sont si nombreux dans l'Assemblée nationale!... »
Puis, faisant l'éloge de Robespierre et de Grégoire, dont les opinions lui paraissent marquées au coin du bon sens et du patriotisme le plus pur, Gorsas demande, comme ces deux excellents citoyens, que la France soit consultée, et que l'on attende le vœu des dépai-
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tements, avant de décider la grave question de déchéance soulevée par la Tuile de Louis XVI.
«Enfin, nous l'avions prévu, s'écrie Gorsas en présence du <lécret qui assurait l'impunité et l'inviolabilité au fugitit, les amis (le la liste civile triu^nphent ; le ])arjure est couronné, et l'Assemblée nationale vient d'assurer au chef de la contre-révolution l'impunité
de tous les crimes L'on ne peut se faire à de pareilles idées.
Tout est perdu, si les départements n'envoient pas d'antres législateurs... »
Toutefois. Gorsas pensait que le décret étant rendu, il fallait y obéir provisoirement.
La résolution antipopulaire prise par la majorité de l'Assemblée nationale à l'égard de Louis XVI acheva d'indisposer Gorsas contre le parti qui avait soutenu l'inviolabilité. On vit alors le rédacteur du Courrier des départements changer d'opinion sur le compte des Barnave, des Lameth, des Duport, etc
« L'esprit de parti défigure tellement le caractère des hommes, disait-il à l'occasion de la scission entre les jacobins, qu'il est malaisé de les définir. MM. Barnave, Lameth, Duport, etc., ont été les créatures et les parangons du club des Jacobins : on les a vus combattre les motions des membres de la société de 89, [)lus par passion que par amour du bien public, et vice versa; aujourd'hui une différence d'opinions les engage h rompre avec des patriotes qu'ils portaient jadis dans leur cœur. Peut-on. à ces traits, reconnaître les bons citotjens, les amis de la paix et de l'ordre? Nous venons d'être témoins des scènes les plus affligeantes. Nous osons dire qu'avec plus de prudence et moins d'aigreur, on aurait évité bien des maux . . . >^
C'était toujours avec ces phrases banales que Gorsas terminait ceux de ses articles les plus offensifs contre le parti de la cour ; car ce journaliste, tout en se déclarant pour les jacobins, n'était i)as organisé de manière à sentir comme eux les bouillonnements du patriotisme irrité.
« On n'a point osé dissoudre la société des Amis de la Constitution, ajoutait-il; mais la majeure partie des membres de l'Assemblée nationale ont décidé d'en former une nouvelle, et d'en prévenir, par une circulaire, les sociétés affiliées. Cette mesure serait peutêtre utile pour purger les jacobins d'une foule d'intrigants qui s'y sont glissés ; mais il faudrait qu'elle eût été adoptée de concert. Il
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semblerait que MM. Barnave etLameth aient voulu rattraper le sceptre que l'affaire des colonies leur a fait perdre : ils veulent encore porter chape, disait à ce sujet un plaisant. »
Il y avait loin, sans doute, de pareilles phrases aux articles que fulminaient alors les Camille, les Prudhomme, les Carra, les Fréron, et même Brissot, contre les auteurs de la scission et les fondateurs des feuillants. Corsas pensait que ces affaires pouvaient encore s'arranger en famille: tandis que les jacobins se réjouissaient d'une scission qui séparait naturellement, et sans retour, V ivraie du boujgrain.
En racontant le déplorable événement du Champ de Mars, Corsas n'en paraît pas extrêmement ému. La relation du Courrier des départements diffère peu de celle faite à l'Assemblée nationale. Il répète que les ennemis du bien public, s'ils eussent été victorieux au Champ de Mars, seraient tombés sur les Tuileries : (]ue les aristocrates auraient profité du trouble pour égorger les membres les plus purs de l'assemblée, et replacer sur le trône le despotisme. Corsas débite, de la meilleure foi, toutes les niaiseries qui couraient alors les rues de Paris I « Garde nationale parisienne, ajoutait-il, garde civique, dont je me félicite d'être membre, je vous aurais accusée si vous eussiez été coupable ; je dois vous justifier lorsque vous n'avez fait que votre devoir ; mais tremblez de devenir les instruments aveugles dont on voudrait se servir pour ressusciter le despotisme sous une autre forme. Déjà, sous prétexte qu'il existe mille libelles, on veut porter un coup mortel ^ la liberté de la presse. Une majorité corrompue cherche à entretenir un coupable espoir,..,. Prenez garde, citoyens, de-devenir les soutiens de l'oppression ! )j
Certes, avec des phrases aussi réservées, Corsas devait peu craindre les persécutions qui frappèrent alors la plupart des journalistes révolutionnaires : aussi sa feuille continua-t-elle à paraître au moment où une foule de ses confrères avaient dû se cacher pour' se soustraire à la réaction, suite de la journée du Champ de Mars.
On devine combien Corsas, qui repoussait de toutes ses forces les doctrines de Marat S devait être éloigné de professer le républicanisme de quelques-uns de ses collègues. Nous trouvons, dans le numéro de son Courrier du 25 juillet 1791, sa profession de foi h cet égard.
1 En 179l,r.orsas semblait mettre en doute l'existence de Marat; il ne fessait de le présenter comme un être imaginaire et insaisissable.
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«Nous avons fait depuis longtemps, y disait-il, notre profession de foi sur la France république, et après quelques raisonnements qui nous paraissent fondés, nous avons cité la fable des grenouilles. Nous rappelons cette citation pour prouver combien nous sommes éloignés de défendre le républicanisme, et qu'en repoussant le projet des comités, ce n'était pas contre le roi, mais contre Louis XVI, contre un prince parricide de ses sujets que nous nous élevions...»
Lors de l'acceptation de la constitution, Gorsas commença a croire que l'Assemblée constituante et les réviseurs avaient bâti sur le sable, en basant leur travail sur une royauté déshonorée. Ses espérances se tournèrent du côté de la nouvelle assemblée, dont il espérait faire partie ; mais repoussé par les intrigues des constituants, il resta simplement journaliste.
Nous devons dire de nouveau que, pendant la durée de cette première législature, c'est-a-dire, d'octobre 1791 a la lin de septembre 179'2, le Courrier des départements devint l'une des feuilles publiques les plus intéressantes, non pas tant h cause des articles et des oj)inions de son principal rédacteur, que par la grande variété qu'il sut lui doimer, et i)rincipalement par les détails historiques que l'on y trouve en profusion.
Durant tout ce période, Gorsas parut faire cause commune avec le parti de la gironde, qui était alors complètement jacobin. 11 applaudit a toutes les mesures provoquées par ce parti, soit contre les émigrés, soit contre les prêtres, soit contre les ministres aristocrates. Gorsas parle de la journée du 20 juin comme d'une grande et utile manifestation populaire.
On voit Gorsas, aux approches du 10 août, s'élever contre le manifeste du duc de Brunswick , et repousser le système des deux chambres, qu'en désespoir de cause, les puissances étrangères veulent imposer à la France. Il salue avec enthousiasme l'arrivée des Marseillais à Paris, comme un secours pour les patriotes contre les projets de la cour. Il appuie de toutes ses forces la déchéance de Louis XVI, demandée par les sociétés populaires, par les sections, par les départements et par la commune de Paris.
c< Louis XVI est toujours l'objet du mépris public, disait encore Gorsas dans son bulletin quotidien... On parle d'une disposition, qui est de le conduire a la frontière sous bonne et sûre escorte. Si cette mesure n'est pas prise, cette bûche royale nous occasionnera beaucoup d'embarras ; ce sera toujours le ralliement de toutes les
intrigues, le but où iront aboutir tous les complots. Le peuple, fatigué, pourrait se porter à des extrémités fâcheuses, qu'il convient a une nation libre de prévenir... »
— « Toutes les sections, d'un commun accord, annonçait avec joie le rédacteur du Courrier des départements, demandent la déchéance d'un roi perfide et traître ; toutes ont pris des arrêtés plus ou moins vigoureux... Comment peut -il se faire que des hommes pourvus d'un peu d'intelligence, a qui leur conservation est chère, ne puissent pas voir que la déchéance du roi est la seule planche de salut qui nous reste dans le naufrage?... Citoyens aveuglés! au lieu de vous séparer de vos frères, pour attaquer les droits de la nature et de la justice, marchez sous les drapeaux de l'égalité; tournez les armes contre vos ennemis et les nôtres... Les rois, les 7iobles et les prêtres, voila les vrais factieux, les vrais brigands, les vrais rebelles!... »
A cette époque, Gorsas se montrait fort irrité contre TAssemblée nationale, parce qu'elle repoussait le vœu pour la déchéance. «Nous sommes des ennemis de la patrie! s'écriait-il. Et pourquoi? Parce que nous repoussons de notre sein un traître à la patrie qui se joue de nos destinées!... Lorsque la section Aveiitine, lorsque Brutus, déclarèrent qu'ils ne voulaient plus reconnaître Tarquin pour roi de Rome, répondez, législateurs, Posthumius et Publicola se levèrentils pour accuser des citoyens énergiques d'usurper la souveraineté nationale? Le sénat romain renvoya- t-il à une commission extraordinaire pour qu'elle lui fit un rapport afin de rappeler les citoyens de la section Aventine aux vrais principes? A-t-il improuvé, a-t-il annulé, par un décret flétrissant, leur arrêté énergique? Non, législateurs! non ! L'amour de la liberté était trop profondément gravé dans les cœurs de tous ses membres ; il reconnut, dans le vœu partiel de la section Aventine, le vœu de Rome entière ; il reconnut que la suprême loi était le salut du peuple; il reconnut que le salut du peuple ne pouvait exister tant qu'un tyran pèserait sur l'empire. » Quelle diflérence entre le Gorsas de 1790 et celui de 1792! En premier lieu, Louis XYI était, a ses yeux, un roi rempli de bonnes intentions et de vertus ; il citait Lafayette comme le modèle du plus parfait patriotisme. Deux ans après , Louis XVI n'était plus qu'un monsïre , et Lafayette qu'un Gilles-César. C'est que la Révolution avait marché, et que les opinions s'étaient éclairées ; c'est que les hommes de bonne foi avaient fait une triste expérience de l'incom-
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patibilité d'un roi avec la souveraineté de la nation et la lil)erté ; c'est qu'on était arrivé h ce moment suprême où tout doit céder a la loi du salut public , et où les hommes les plus modérés sentent dans leurs veines les bouillonnements de l'indignation.
Ce fut dans ces dispositions (pie se trouvait Corsas, la veille même du 10 août, alors qu'il s'écriait : « La conduite de l'Assemblée nationale donnera inlailliblement une victoire complète aux Tuileries. Dans ce cas, Paris est perdu sans ressource, et l'Assemblée nationale sera victime de sa funeste lâcheté. Ce sera alors , imbéciles bourgeois de la rue Saint-Denis , que vous vous apercevrez de votre fatale erreur... Citoyens des départements, ajoutait-il, méfiez- vous des endonneun qui veulent tromper voire énergie : la patrie est en damier. Souvenez-vous que demain, ipC après-demain, que cette nuit peut-être, le tocsin sonnera! Les Tuileries veulent du sang, et les vengeances royales s'apprêtent! Puissent les trames être déjouées, et les maux accumulés sur la tête du peuple retomber sur leurs auteurs I... »
Le lendemain. Corsas remplissait son journal de détails sur la sanglante, mais (jlorieuse journée du 10 août. Quoique ces détails se trouvent reproduits, avec leurs variantes, dans tous ceux des journaux qui resteront debout après cette révolution, nous ne saurions trop engager les historiens à jeter aussi les yeux sur le Courrier des départements ; ils y trouveront bien des faits qui n'ont point été consignés ailleurs.
Les patriotes avaient vaincu les ennemis du dedans; mais ceux du dehors faisaient des progrès effrayants '. Il fallait que Paris tout entier s'ébranlât. jMais la crainte de livrer cette ville aux amis des rois obligea la commune à faire préalablement arrêter et désarmer les hommes suspects d'incivisme. Cette mesure s'exécuta dans la nuit du 129 au 50 août. Corsas en parle comme d'une déterminalion nécessaire et mémorable. « On a ainsi appris aux malveillants, dit-il, que le règne des traîtres était passé. »
Corsas parle beaucoup de l'enthousiasme avec lequel le peuple de Paris répondit à l'appel de la commune, et ne trouve point d'expressions assez louangeuses pour peindre l'élan de la capitale pendant la journée du dimanche 2 septembre.
1 On trouve dans le journal de Gorsas les détails les plus curieux et les plus circonstanciés sur les mouvements de nos généraux et sur la marche des armées alliées. La reddition de Longwy y est aussi racontée par un témoin, et ce récit offre beaucoup d'intérêt.
11 raconte aussi comment ceux qui allaient partir eurent connaissance d'un mouvement contre-révolutionnaire qui se préparait, et dont les prisons de Paris étaient le principal foyer. Il rapporte les propos tenus parles suspects enfermés, qui, pendant toute la nuit, avaient, dit-il, crié: à bas la nation! vive Condé! vivent les Autrichiens ! il certifie que plusieurs patriotes, passant sous les fenêtres des prisons, ont été menacés par les suspects.
« Le moment terrible est venu, ajoute-t-il; des hordes de cannibales, avides de sang et de pillage, ont violé l'asile de la liberté ; ils ne se dissimulent pas qu'ils ont des intelligences intérieures sur lesquelles ils comptent... Ils veulent la mort des patriotes... (7est donc aujourd'hui un combat a outrance!... qu'ils périssent!... Nous sommes en guerre ouverte avec les ennemis de notre liberté, il faut que nous périssions par leurs mains, ou qu'ils périssent par les nôtres! Telle est la cruelle alternative où nous sommes placés!...
« Pendant que cent mille citoyens volaient aux armes pour se porter aux frontières, poursuivait ce rédacteur, cent mille autres, ou plutôt tout Paris se portait aux prisons, encombrées de brigands, avec l'intention de tout sacrifier à la sûreté publique. Mais un sentiment de justice a bientôt mis des bornes à ce premier élan. Un jury se forme; on fait apporter les registres des écrous; on interroge les prisonniers : tous les innocents, tous les malheureux arrêtés pour dettes, toutes les victimes d'un moment d'erreur ou d'imprudence sont portés chez eux en triomphe, et le crime seul expire. La Force, la Conciergerie, le Ghàtelet, Bicêlre, enfin toutes les demeures du crime n'ont plus que les murs ; tous les conspirateurs, tous les scélérats ont vécu, tous les innocents sont sauvés.
« On ne s'attend pas sans doute que nous rappellerons ici
tout ce qui s'est passé dans ces diverses demeures de la scélératesse et du crime; ces détails sont trop pénibles, et l'homme humain détourne ses regards alors même qu'il sait que c'est le sang des scélérats qui a coulé, et ce sang-là seul a coulé ' »
Comme la plupart des journalistes patriotes de cette époque, Gorsas se mit sur les rangs pour la Convention nationale. Mais il se
1 Quoique les détails ci-dessus n'apprennent au lecteur rien qu'il ne sache déjà, j'ai dû consigner ici les expressions dont Gorsas se sert en racontant les journées de septembre, parce que, quelques mois plus tard, il fut l'un de ceux qui les flétrirent le plus chaleureusement et qui en demandèrent la punition. Cela fut au point que la commune de Paris, contre laquelle (lorsas se déclara aussi, lit publier en regard les opiniOTis de Gorsas en 1792 et celles qu'il émit en ITO-î sur le même sujet. On l'ac^-usa même d'avoir présidé volontairement aux massacres.
trouva eu l'ace de rudes adversaires. Marat, que le rédacteur du Courrier des départements n'avait cessé de maltraiter, jusqu'au point de vouloir le faire passer pour un agent de l'étranger; Marat, qui était devenu une autorité, s'était vengé; il avait écrit sur Gorsas une note méprisante, dans laquelle il disait : « Gorsas, flagorneur, « soudoyé de Necker, ensuite de Bailly, ensuite de Lafayetle. Il se « dit démocrate depuis le 10 août. »
Gorsas jeta les hauts cris: il lit l'énumération de ses services, et appela h son secours le témoignage de Collot-d'Herbois ; il adjura ce chef des jacobins de certifier s'il ne l'avait pas vu constamment dans la voie du patriotisme et de l'équité. Mais le coup était porté, et Gorsas, obligé de se présenter aux élections d'un autre département, fut élu 'a la fois par ceux de l'Orne et de Seine-et-Oise. Il opta pour ce dernier.
Il ne faut pas oublier de dire qu'à cette même époque, et avant que la République eût été proclamée, Gorsas se montra républicain ardent. Nous nous bornerons a citer quelques traits caractéristiques.
Lorsque, par arrêté de la commune de Paris du 45 septembre 1792, faisant droit à sa demande, le duc d'Orléans fut autorisé à substituer a son nom de famille celui d'Égalité, Gorsas proposa que le citoyen Égalité un, fil plus précéder un nom aussi beau de la dénomination à jamais odieuse, disait-il, de Louis. A la même époque, Gorsas émit aussi l'avis que les quatre rois du jeu de cartes fussent proscrits, et remplacés par quatre piques surmontées du bonnet de la liberté.
Arrivé à la Convention nationale, Gorsas y figura peu et y parla encore moins. Lors du procès fait à Louis XVI, il vota la détention, et le bannissement à la paix, sous peine de mort
Mais déjà le rédacteur du Courrier des départements comptait des ennemis actifs. Non-seulement il s'était déclaré lui-même l'antagoniste de Marat, d'Hébert*, de Prudhonime, etc.; mais encore, et par suite de ses liaisons avec Roland, Louvet, Brissot et les girondins, il avait déclaré une guerre a outrance à la commune de Paris. Cette guerre, qu'il fit très-activement dans sa feuille, le conduisit à solliciter la punition des auteurs des journées de septembre.
1 Hébert ne le désignait plus que sous le nom de Supajnu-Corsas, et demandait ses oreilles, comme les royalistes voulaient autrefois les chemises à Corsas, par allusion à une chanson dirigée contre lui.
el le brouilla avec les sociétés populaires et les sections. Dès lors elles le rangèrent parmi les traîtres qui avaient voulu sauver le tyran, et lui rendirent guerre pour guerre.
Bientôt Gorsas fut désigné par tous les journaux et pamphlets montagnards comme le complice des Brissot , des Gensonné , des Guadet, des Louvet, des Roland, etc. Le Père Duchêne ne parlait de lui que comme d'un des faiseurs de gâchis pour la contre-révolution. Lebois le comprenait dans la bande du Marais, et lui lançait à la tête son pamphlet : Rendez-nous 710s 18 livres, et [.....-nous le camp, ou gare le tribunal révolutionnaire et l'aiinable guillotine.
Lors de la crise du mois de mars 1793, occasionnée par la trahison de Dumouriez, les partisans de la Montagne saccagèrent l'imprimerie du Courrier des quatre-vingt-trois départements. 11 faut convenir qu'à partir de la lutte entre les montagnards et les girondins, la feuille de Gorsas était devenue un véritable journal de parti, le journal de Roland et de la Gironde. Sous ce rapport, il offre l'intérêt qu'il tient de sa position ; mais l'intérêt général s'y trouve bien négligé. Les séances de la Convention y sont présentées par l'esprit de parti; celles des Jacobins y sont dénaturées et travesties, et Gorsas ne remplit plus le restant de ses pages que de ses querelles avec Marat, avec Hébert, avec Camille, avec les montagnards et la commune.
Les jacobins furent tellement irrités de ce qu'ils appelaient les calomnies de Brissot et de Gorsas, qu'ils fondèrent le Journal de la Montagne , pour servir, disaient-ils , de contre-poison aux écrits de ces deux girondins.
En effet , le Courrier des départements était devenu méconnaissable. Sous prétexte de poursuivre les anarchistes , les septembriseurs, Gorsas et ses collaborateurs * ne s'y occupaient plus que de leurs ressentiments, et semblaient ne travailler a l'envi qu'à exciter ceux de leurs adversaires : c'était un débordement quotidien d'injures et de calomnies contre la plupart des montagnards, des principaux jacobins, contre le maire de Paris , Pache, contre le procureur de la commune, Chaumette, et contre les journalistes de cette
1 Nous avons tout lieu de croire que Gorsas avait alors une foule de corédacteurs, tous plus enragés les uns que les autres contre les montagnards, les jacobins, la commune et les sections : il est facile de s'apercevoir que ce journal était devenu les archives de ce parti, el que chacun y déposait ses écrits haineux. ' "^
opinion, qui le leur rendaient, le lendemain,- avec usure, et ne ces" saient de les menacer de la colère du peuple.
Ce fut ainsi que l'on arriva à la création de la Commission des Douze, et aux journées des 31 mai et 2 juin, si funestes au parti dont Gorsas s'était rendu l'un des organes. Nous n'entrerons ici dans aucun des détails de ces journées ; nos lecteurs n'auront qu'à se remettre sous les yeux notre article Bkissot, pour trouver ces scènes déplorables racontées au point de vue des girondins. Gorsas, dont la feuille cessa de paraître le 1" juin 1793 ', fut du nombre des vm(jt-deux que les sections tirent mettre en état d'arrestation. Il ne tarda pas a prendre la fuite et à se rendre à Gaen, où il se réunit à Buzot, h Pélion, a Barbaroux et aux autres députés fugitifs mis alors hors la loi.
C'est à Gaen que Gorsas composa le Précis rapide des événements quiont euUeuàParis dans les journées des'oO^ 31 mai, 1" el 2JMm*, dans lequel il raconte ces événements : attiré ensuite à Paris par le besoin de savoir ce qu'était devenue sa famille , errante et malheureuse', il y fut reconnu et arrêté. Vainement demanda-t-ii à être conduit devant la Convention nationale, il fut envoyé à la guillotine, le 7 octobre 1795 ( 16 vendémiaire an II ), comme étant hors la loi.
Ainsi périt ce journaliste , membre de la Convention nationale.
Gorsas avait fait lui-même son épitaphe ; la voici telle qu'on la trouve dans le Courrier des départements du 3 avril précédent :