‹ Histoire des journaux et des journalistes de la evolution française (1789-1796) Précédée d'une introd. générale (volume 2)Chapitre 12 sur 17 · T. IJ. 4S · texte numérisé non relu

T. IJ. 4S

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véritable ami de l'Iiumanilé. Le nom de Clools est dans toutes les bouches. Il ne rédige en propre aucun journal, mais tout le monde connaît TOraleur du genre humain, parce qu'il écrit partout, afin de mieux prouver l'étendue de son domaine.

Un jour de l'été de 1790, pendant qu'on faisait les apprêts pour la fédération générale, le bruit se répand dans Paris que toutes les nations de l'univers vont, par le moyen de leurs représentants, féliciter l'Assemblée nationale. Une séance du soir est indiquée. Le président annonce qu'une députation universelle va paraître, et qu'elle est composée d'Anglais, de Prussiens, de Siciliens, de Hollandais, de Russes, de Polonais, d'Allemands, de Suédois, d'Italiens, d'Espagnols, de Brabançons, de Liégeois, d'Avignonais, de Suisses, de Genevois, d'Indiens, d'Arabes, d'Américains, de Ghaldéens, etc.. Cloots en était l'orateur.

« La trompette qui sonne la résurrection d'un grand peuple, ditil, a retenti aux quatre coins du monde, et les chants d'allégresse d'un chœur de vingt-cinq millions d'hommes libres ont réveillé des peuples ensevelis dans un long esclavage. La sagesse de vos décrets, messieurs, l'union des enfants de la France, ce tableau ravissant donne des soucis amers aux despotes, et de justes espérances aux nations. » El après avoir demandé pour les étrangers la permission de paraître a la fédération générale, il ajoutait ces mots :

« Les triomphateurs de Rome se plaisaient a traîner les peuples vaincus liés à leurs chars ; et vous, messieurs, par le plus honorable des contrastes, vous verrez dans votre cortège des hommes libres dont la patrie est dans les fers, dont la patrie sera libre un jour par l'influence de votre courage inébranlable et de vos lois philosophiques. Nos vœux et nos hommages seront les liens qui nous attacheront aux chars des triomphateurs.

(c Jamais ambassade ne fut plus sacrée. Nos lettres de créance ne sont pas tracées sur le parchemin ; mais notre mission est gravée en chiffres ineffaçables dans le cœur de tous les hommes, et, grâce aux auteurs de la Déclaration des droits, ces chiffres ne seront plus inintelligibles aux tyrans...

« Quelle leçon pour les despotes! quelle consolation pour les peuples infortunés, quand nous leur apprendrons que la première nation de l'Europe, en rassemblant ses bannières, nous a donné le signal du bonheur de la France et des deux mondes! »

On se figurerait difficilement aujourd'hui l'enthousiasme produit

par de pareilles scènes. C'est vainement que les royalistes ont voulu ridiculiser celle du 19 juin 1790 : l'impression qu'elle lit fut immense, et l'on croyait déjà que tous les peuples allaient être frères, sous l'égide de la Décîaratioji des droits de llwmme, et que Paris serait, ainsi que le proposait Gloots, la capitale du globe.

A partir de ce jour, Gloots se considéra réellement comme l'orateur du genre humain, et il ne cessa de dater tous ses écrits du chef-lieu du globe. Van...., de la Rédemption. Nous avons déjà dit qu'il semait ses écrits partout, et principalement dans les journaux patriotes, dont les colonnes lui étaient toujours ouvertes; c'était même pour eux une bonne fortune qu'une lettre ou un discoui-s de Gloots, presque tous remarquables par l'originalité des idées qu'ils renfermaient, par le style, et surtout par sa constance à poursuivre l'objet de tous ses vœux, qui était la république universelle. Il s'en faut de beaucoup que Gloots fût alors considéré comme un extravagant, qualification que lui ont donnée depuis quelques historiens qui l'ont jugé probablement sur la parole des autres ; Gloots , au contraire, était considéré comme un homme supérieur, devançant de beaucoup son siècle; ses écrits, disait-on, renfermaient des semences dont nos neveux devaient récolter les fruits.

Un petit livre qu'il publia, en 1791 , pour développer son système de la nation unique, lui mérita les éloges de la plupart des penseurs de cette époque, et, entre autres, ceux de Volney. Un grave historien, un homme qui jouissait alors d'une grande considération, Rabaut-Saint-Etienne, disait de Gloots qu'il était apparu trop tôt, et que la postérité révérerait sa mémoire '.

L'année suivante, Anacharsis publia un écrit dans lequel sont renfermés les principes émis par lui ; cet écrit a pour titre : la République universelle, ou Adresse aux tyramiiddes, par Anachausis Gloots, orateur du genre humain. G'est là qu'il résume son système, dont ses divers autres écrits ne sont que des parties détachées.

Répondant d'abord aux tyrannicides, qui lui avaient envoyé leur serment, il leur disait :

• « Je ne saurais accepter la place que vous m'offrez sous le titre de Vieux de la montagne, titre qui ne convient ni à mon âge, ni à mon caractère. G'est avec les rayons de la lumière, et non pas avec

1 Je regretle de ne pouvoir reproduire iii les propres expressions de Uabaul-Saint-Étietine, ayant cherché en vain l'édition de son excellent livre oit elles ont été insérées; mais je garantis le sens de sa pensée.

5«0 CLUOTS.

le poignard des assassins que nous délivrerons les peuples. Nous voulons luer la tyrannie, et le fer ne tue que les tyrans. Que la tête d'un roi ou d'un général contre-révolutionnaire tombe au moment 011 son pied souillera la terre des hommes libres ; mais ne mettons pas leur tète à prix : c'est une main pure qui doit plonger le fer dans le sein des oppresseurs. .

« Insistons éternellement sur la fusion parfaite, sur la confédération des individus, ajoutait-il plus loin, sans quoi les corps reparaîtront avec l'esprit de corps... Les corps provinciaux et les corps nationaux sont les plus grands fléaux du genre humain. Quelle ignorance, quelle barbarie de nous parquer en différentes corporations rivales, pendant que nous avons l'avantage d'habiter tous une des moindres planètes de la sphère céleste ! Nous multiplions nos jalousies, nos querelles, en divisant l'intérêt commun, la force commune. Un corps ne se fait pas la guerre à lui-même, et le genre humain vivra en paix lorsqu'il ne formera qu'un seul corps, la nation unique...

« Prolitous donc de notre ascendant sur l'esprit des peuples morcelés; profitons de notre masse imposante et de notre situation géographique au centre de l'Europe, sur l'Océan et la Méditerranée ; profitons de l'universalité de notre langue et de la diversité des langues étrangères...

« Je recueille avec soin toutes les objections contre mon système philanthropique, disait-il encore ; et aucune, jusqu'à présent, ne saurait en ébranler la moindre colonne... Il en est du genre humain divisé en peuplades, comme de l'anarchie féodale... Il importe donc au propriétaire, au négociant, à l'habitant de la ville comme à celui de la campagne, d'abolir la féodalité universelle, après avoir aboli la féodalité intérieure ou nationale...

a Je ne veux ni despotes, ni peuples, proclamait-il ailleurs; et tous ceux qui pèseront mes raisons auront la même volonté que moi; ils se rangeront sous l'oriflamme du genre humain... Mépris aux raisonneurs pervers et stupides qui oseraient encore nier la possibilité de l'établissement universel des droits de l'homme; droits sacrés qui remplaceront la tyrannie universelle, et qui répareront les maux de toutes les institutions barbaresques. »

Gloots, conséquent avec ses principes, voulait non-seulement la république universelle, mais encore la plus parfaite liberté des croyances religieuses. Il entendait que chacun pût pratiquer le culte qui lui plairait, et que la loi générale les protégeât tous.

« La liberté religieuse, disait -il à ce sujet, aplanit de grands obstacles ; elle rallie tous les hommes autour du tribunal de la conscience. On s'occupera davantage des affaires d'ici-bas que de celles de Ik-haut, si toutefois il y a un haut et un bas. L'incrédule qui niera l'existence de Dieu sera écouté aussi paisiblement que l'homme qui jurera par le Coran ou le Zend-Avesta... Je soutiendrai, par exemple, que le monde est incréâ, et qu'il n'y a pas d'autre Éternel que le monde... C'est choquer les premières notions de la philosophie que de multiplier les êtres sans nécessité : donc les athées ont raison contre les théistes... Sans doute que tout ouvrage annonce un ouvrier; mais je nie que l'univers soit un ouvrage. Je dis que le monde est une chose éternelle, un être éternel. On prouverait, avec le misérable argument des théistes, que leur propre Dieu a été fabriqué par un ouvrier. La croyance d'un Dieu produit tant de calamités, qu'après avoir pesé le pour et le contre dans la balance des biens et des maux, on s'écrie avec le sage et profond Hobbes, « qu'un magistrat qui proposerait un Dieu dans une république d'athées serait un mauvais citoyen ! » La religion est une maladie sociale dont on ne saurait guérir trop tôt ; un homme religieux est un animal dépravé... Un préjugé ne peut se loger quelque part sans qu'il n'en coûte cher à son hôte imprudent et débonnaire. . . La tyrannie des sophismes est pire que la tyrannie des rois... Le fer des barbares a détruit moins d'hommes, moins de villes, moins d'États que la langue des sophistes sacrés et profanes... Ne regrettons pas les prétendues consolations que la chimère d'un Dieu ven~ geur et rémunérateur procure aux sols mortels ; c'est un palliatif chez des peuples vexés, au nom de Dieu, par des rois et des prêtres. On jouit de la vie sans songer à la mort, et l'on répète en mourant le mot sublime de Mirabeau : Dormir! Le sommeil plaît à l'homme; chacun, riche ou pauvre, heureux ou malheureux, s'y Ifvre avec volupté : la nature est plus prévoyante, plus indulgente que nous, avec nos sermons évangéliques, absurdes et lugubres... »

Tels sont, en peu de mots, les principes proclamés par l'Orateur du genre humain, bien avant qu'il fût question, en France, de porter des atteintes graves au culte catholique.

Cloots, qui jouissait déjà d'une grande réputation de républicanisme sous la Constituante, accrut encore cette réputation par les sacriiices qu'on lui vit faire, sous la Législative, pour la liberté des peuples. Non-seulement il continua d'écrire en faveurde cette liberté

générale, mais encore il renonça a sa patrie et aux biens qu'il y possédait pour se faire naturaliser français. Un décret rendu sur la proposition de Brissot, et vivement appuyé par Vergniaud et quelques autres membres patriotes de l'assemblée, déclara citoyen français celui qui se considérait comme citoyen du monde entier.

On vit alors Gloots se prononcer fortement pour la guerre, que les girondins voulaient faire déclarer ;'et lorsque le décret en fut porté, Anacharsis présenta à la barre de l'Assemblée un don de 12,000 livres, qu'il accompagna d'un discours dans lequel il prophétisa que le premier coup de canon tiré sur les frontières deviendrait le signal de l'affranchissement du genre humain. Il saisit cette occasion pour prêcher une croisade des peuples contre les rois, ne doutant pas que le moment n'approchât où tous les hommes se considéreraient comme des frères.

Pour prix de ses efforts et de ses principes, Anacharsis Gloots fut élu à la Convention nationale par les citoyens du département de l'Oise. Il va sans dire qu'il siégea sur la Montagne et vota la mort de Louis XVI '. Bientôt les jacobins le choisirent pour leur président, car eux aussi voulaient républicaniser l'Europe et fraterniser avec tous les peuples.

Conséquent avec ses idées antireligieuses, Clools vit avec plaisir les rudes coups portés au culte catholique par les sociétés populaires et les communes. Ce fut lui qui engagea l'évêque de Paris, Gobel, a renoncer publiquement à ce culte; ce fut encore Gloots, à la tête d'une foule de jacobins et de cordeliers, qui présida à la grande fête célébrée pour l'inauguration du culte de la Raison. Gomme Gloots était athée par principes, il éprouva une grande satisfaction de voir tous les autres cultes proscrits en France, et ne douta pas qu'ils ne le fussent bientôt partout ailleurs, convaincu que la Révolution française devait inculquer aux autres nations ses propres idées. Mais la joie de Gloots fut courte : Robespierre ne tarda pas il se déclarer contre les athées et les mascarades irréligieuses. Il attaqua même personnellement le propagateur de l'athéisme, et l'accusa de provoquer à de coupables et dangereuses exagérations, a Nous n'avons pas d'autre fanatisme à craindre, s'écria-t-il, que celui des hommes immoraux soudoyés par les cours étrangères pour

1 Quelques historiens ont afiirmé qu'en votant la mort de ce roi. Cloots avait aussi volé pour cclie *lu nii de Prusse. Ce l'ait osl totalement onlrouvc.

réveiller le fanalisme et donner a notre Révolution le vernis de l'immoralité. »

Camille Desmoulins lui tomba aussi très-rudement sur les bras, a l'occasion de ce qu'il appelait les farces indécentes, indignes de la Convention et du peuple français.

« A la tête de ces hommes qui, plus patriotes que Robespierre, plus philosophes que Voltaire, se moquaient de cette maxime :

Si Dieu n'existait pas, il faudrait l'inventer,

disait Camille , on distinguait Anacharsis Cloots , l'orateur du genre humain, qui n'en voulait pas moins faire la guerre à tout le monde... C'est ce bon montagnard qui, l'autre jour, après souper, dans un accès de dévotion a la Raison, et de ce qu'il appelle son zèle pour la maison du seigneur genre humain, courut, à onze heures du soir, éveiller, dans son premier somme, l'évêque Gobel, pour lui offrir ce qu'il appelait une couronne civique, et l'engager à se déprêtriser solennellement le lendemain à la barre de la Convention ; ce qui fut fait. Et voilà comme notre Prussien Cloots donnait a la France ce signal de subversion et l'exemple de courir sus à tous les sacristains ^ ,

« Comment le savant Cloots a-t-il pu ignorer, ajoutait Camille, qu'il faut que la raison et la philosophie soient devenues plus communes, plus populaires qu'elles ne le sont dans les départements, pour que les malheureux, les vieillards, les femmes puissent renoncer à leurs vieux autels et à l'espérance qui les y attache?... Comment peut-il ignorer que la liberté elle-même ne saurait se passer de l'idée d'un Dieu rémunérateur...

« Ces exemples, concluait Camille, prouvent avec quelle circonspection on doit toucher au culte. Pour moi, je l'ai dit, le jour même où je vis Gobel venir a la barre avec sa double croix, qu'on portait en triomphe devant le philosophe Anaxagoras (Chaumette), si ce n'est pas un crime de lèse-Montagne de soupçonner un président des jacobins et un procureur de la commune tels que Cloots et Chaumette, je serais tenté de croire que c'est la un tour de Pitt et de l'adroit Lucchésini... »

1 Camille, qui maltraitait ainsi le Prussien Cloots, avait cependant été l'un des plus chaleureux amis d'Anacharsis, et s'était empressé plusieurs fois d'insérer dans son journal les lettres et les discours de Cloots, en faisant l'éloge de ses principes et de son dévouement.

Le coup était porté contre Cloots et ses amis. Ils ne tardèrent pas à être englobés dans la prétendue conspiration de ceux qui travaillaient à corrompre l'esprit public; corruption, disait Saint-Just, que les gouvernements étrangers cherchaient à propager.

A la suite de ce rapport, Saint-Just fit rendre un décret dans des termes bien vagues et dans un esprit inexorable. 11 était évidemment dirigé contre les ultra-révolutionnaires, dont les chefs furent arrêtés dans la nuit du 24 au 25 ventôse an II. L'instruction de ce qu'on appela la conjuration des hébertistes fut poussée avec une célérité toute révolutionnaire, et leur procès commença le V germinal suivant. Les accusés étaient au nombre de vingt, parmi lesquels figuraient Hébert, Ronsin, Momoro et Anacharsis Cloots.

Suivant l'acte d'accusation, ils étaient prévenus d'être auteurs ou complices de la grande conspiration tramée par les puissances coalisées contre la République française, et d'avoir, a cet effet, travaillé à corrompre l'esprit public, a exciter des troubles, etc., etc.

Ces accusations étaient loin d'être fondées. Quelques-uns des prévenus avaient certainement nui à la cause de la liberté, soit par leur système sanguinaire, soit par leur violence naturelle ou leur turbulence anarchique ; mais il y avait loin de cette exagération h des actes fermement contre-révolutionnaires.

Ce fut en vain que la plupart des accusés rappelèrent les services qu'ils avaient rendus à la Révolution et à la cause de la liberté ; ils étaient jugés d'avance, et furent tous condamnés à mort , après quatre jours de débats, durant lesquels Anacharsis Cloots fît preuve d'une admirable force de caractère.

« Conduit au supplice avec les hébertistes, et au milieu de gens qui les injuriaient, Cloots, dit un ouvrage assez royaliste pour n'être pas suspect, conserva son caractère et ses principes jusqu'à son dernier moment : il prêcha, sur le matérialisme, Hébert, son compagnon d'infortune, qui montrait beaucoup moins de fermeté ; il demanda a être exécuté le dernier, afin, dit-il, d'avoir le temps d'établir certains principes pendant qu'on ferait tomber leurs têtes. »

Avant de mourir, il appela de son jugement au genre humain, dont il n'avait cessé de vouloir le bonheur.

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