BÉDACTEDHS DES ANNALES PATRIOTIQUES
Lons-SÉBASTiEN Mercier, né à Paris le 6 juin 1740, autour de l'An 2440, Rêve s' il en fut jamais, du Fameux Tableau de Paris, etc., etc. Il fut l'un des rédacteurs de la Chronique du mois, et le fondateur des Annales patriotiques. Élu à la Convention nationale en 4792, il passa trois ans après au conseil des Cinq-Cents. Nommé membre de l'Institut lors de la formation de ce corps. Mercier mourut le 15 avril 1814.
Jeas-Louis Carra, né à Pont-de-Vesle, en 1745, fut l'un des rédacteurs du Mercure national et du Journal d'Etat et du Citoyen. Collaborateur de Mercier dans les Annales patriotiques, il en devint ensuite le principal rédacteur. Élu à la Convention nationale par l'appui des jacobins, il passa du parti de la Montagne dans le camp des girondins, et ne larda pas d'être compris parmi les vingt-deux mis en état d'arrestation. Traduit devant le tribunal révolutionnaire vers la fin d'octobre, il fut condamné à mort et exécuté le 50 de ce même mois, en l'année 1793.
Ce fut le 5 octobre 1789, peu après la translation de l'Assemblée nationale à Paris , qu'une réunion de gens de lettres , à la tête de laquelle s'était placé le fameux auteur du Tableau de Paris , Mercier, fît paraître le premier numéro d'une feuille quotidienne à laquelle ils donnèrent le titre à'Ànnales patriotiques et littéraires de la France, et affaires politiques de l'Europe, joimial libre, par une société d'écrivains patriotes. Elle eut pour épigraphe cette phrase du Contrat social : « On peut acquérir la liberté, mais on ne la recouvre jamais, » qui lui fut conservée jusqu'au 27 février 1790, époque à laquelle chaque numéro eut une épigraphe différente , en vers ou en prose, mais toujours appropriée aux affaires du jour.
Les Annales patriotiques parurent chez Buisson , libraire , rue Hautefeuille ; on s'y abonnait pour 36 livres par an ; leur format était le petit in-^" à deux colonnes, caractère petit-romain.
' Le portrait de Mercier (juc nous doimons ici représente cet écrivain à l'âge de 52 ans. 11 en avait 20 de plus, lorsuuil fonda les Annales palriotiques. Carra, au contraire, est reprcscnlù à l'clM)([ue où il siégeait à la (Convention nationale.
Indépendamment des quatre pages ordinaires formant le journal, on trouve très-fréquemment des suppléments de deux pages. Il n'y eut d'abord qu'une seule série de numéros, et chaque feuille eut sa pagination particulière, de 1 k 4 ; mais, vers le milieu de juin 1790, cette pagination fut suivie, de sorte qu'arrivées à la fin de décembre 1791, les Annales portaient la page 2400*.
Hâtons-nous de dire ici , pour en finir avec ces détails bibliographiques, que les Annales de Mercier portèrent aussi, h partir de la fin de 1790, le nom de Carra, l'un des auteurs. Après la mort de Carra, les Annales furent rédigées principalement par Salaville , considéré comme un écrivain éminemment républicain , et dont Babeuf fait l'éloge , alors qu'il déplore que Mercier lui ait de nouveau et si vite succédé.
Que pourrons-nous dire des Annales patriotiques que nous n'ayons déjà pu appliquer h une foule d'autres journaux ? Comme journal de principes, la feuille de Mercier se rangea d'abord a côté de celles publiées en même temps par Brissot, Prudhomme, Marat, Camille Desmoulins, Fréron, Tallien, etc. ; comme feuille publique, les Annales réunissaient bien des avantages pour les lecteurs, en ce qu'elles donnaient non-seulement un compte rendu assez bien fait des séances de l'Assemblée nationale , mais encore beaucoup de nouvelles de France et de l'étranger, et une foule d'articles-rarieïé's. Les Annales furent, sous tous ces rapports, une sorte de petit Moniteur universel; elles offraient une très-grande diversité de faits. Les événements de Brabant , fort intéressants alors pour les Français, y sont l'objet d'articles spéciaux assez fréquents.
Sans doute pour rester dans l'esprit de leur titre , les auteurs des Annales patriotiques clôturèrent l'année 1789 par une sorte de revue rétrospective que nous allons transcrire ici, comme nous offrant l'occasion, assez rare d'abord, d'apprécier les opinions politiques et révolutionnaires de leurs auteurs. Nous n'avons pas besoin de dire que ce morceau curieux est de Mercier : il est facile d'y reconnaître l'auteur du Tableau de Paris et de l'An 2440.
A l'année 1789.
« Adieu, mémorable année, et la plus illustre de ce siècle! année
1 Nous ne nous tendons pas compte de cette manière de paginer ; c'eût été plus simple de lormer des volumes de cliai|ue trimestre.
(^AmmA
fu/'lir/;ii- /,> l'iu-K-/,- y^/InduBlnc Kr.il irm-Ilc
unique, où les augustes Français ramenèrent dans les Gaules l'égalité, la justice, la liberté, que le despotisme aristocratique tenait captives ! Adieu, année immortelle, qui avez fixé un terme à l'avilissement du peuple; qui l'avez ennoblie en lui révélant des titres dont l'original s'était égaré! Adieu, très-glorieuse année, par le courage et l'activité des Parisiens , par la mort de haut, puissant et magnifique Clergé , et par le décès de dame puissante et hautaine Noblesse, morte en convulsion !
« Merveilleuse année ! le Patriotisme est sorti tout armé de vos flancs généreux , et c'est lui qui a mis tout à coup à leur place une foule de citoyens éclairés, qui a l'ait éclore des talents inconnus, et qui a donné enfin à l'Europe attentive et étonnée de grandes leçons, dont elle profitera sans doute.
« Année incomparable ! vous avez vu finir le gouvernement d'épouvantable mémoire qui avait une si étroite accointance avec la Bastille, sa première favorite, et la femelle la plus grosse et la plus monstrueuse qu'on ait jamais vue, morte d'une attaque subite et violente ; et c'est par la qu'on vit le même jour nos braves et heureux compatriotes sauver l'Assemblée nationale (qu'on allait couper à boulets rouges), briser les chaînes de l'esclavage, et épouvanter le glaive du despotisme, que le prince de Lambesc avait déjà fait étinceler, ce glaive perfide placé dans la main des troupes étrangères, et qui (quoi qu'on en dise) voulait nous immoler pour s'épargner le soin de nous payer.
« Que d'événements inattendus renferme cette année ! Dans l'espace de quelques mois , on a réparé les malheurs et les fautes de plusieurs siècles ; l'homme a recouvré sa dignité première, et ce système de féodalité, d'oppression, qui outrageait l'humanité et la raison, est anéanti.
c( Je vous offre mon encens , auguste année ! vous avez changé mon Paris, il est vrai , il est tout autre aujourd'hui ; mais encore un peu de temps , et il sera le séjour de la liberté et du bonheur ; j'y respire déjà Vair des montagnes de la Suisse ; j'y suis soldat, non comme un dogue guerrier lancé par le despotisme, mais comme un citoyen qui donnera sa vie avec joie pour la vraie cause de sa patrie. Depuis trente ans j'avais un pressentiment secret que je ne mourrais point sans être témoin d'un grand événement politique ; j'en nourrissais mon âme et mes écrits : voilà du nouveau pour ma plume ; je vous en rends grâce trois fois, ô bienfaisante année ! Si ^lon Ta-
ilï MliRCIEH ET CAHRA.
bleau est à refoire, l'on dira du moins un jour : «En cette année les Parisiens ont montré au trône et au ciel trois cent mille bras armés en quarante-huit heures ; ils n'ont pas voulu laisser détruire leur ville ; ils ont l'ait un mouvement, et ce mouvement s'est communiqué à la France, au reste de l'Europe; tant le peuple est une puissance, et même la seule puissance ; ce qu'il fout que les souverains sachent enfin ! »
« Grande année ! vous serez l'année régénératrice ; vous en porterez le nom ; l'histoire célébrera vos hauts faits. Yous fuyez pour vous enfoncer dans les temps; adieu , puisqu'il est impossible k nos vœux d'allonger votre terme; mais dites bien du moins h ma chère fille , V Année 2440 , que nous courrons au-devant d'elle de toutes nos forces ; que nous précipiterons notre marche pour l'atteindre et pour l'embrasser...
a Adieu, année sans pareille dans notre histoire ! Moi qui fus libre bien avant le jour de notre liberté , puis-je manquer d'être fidèle 'a votre souvenir ? Non ; chaque jour je remercie l'Être suprême de m'avoir fait voir l'aurore du soleil de la liberté ; il va luire sur ma patrie, armé de tous ses rayons. Montesquieu, Rousseau, Diderot, Mably, Helvétius, Voltaire, Turgot, Thomas, sont dans la tombe; ils n'ont point vu ces jours étonnants, ces jours de gloire que leur génie avait préparés. Oh ! de quelles louanges n'auraient-ils pas salué le peuple français régénéré! (Tétait, hélas! a leur organe, et non au mien , qu'il appartenait de chanter les vertus patriotiques qui ont devancé mon attente tardive et surpassé mes espérances. Mais j'écrirai au moins ce que f ai vu, afin que de tels événements ne sortent point de la mémoire des hommes nés et à naître ; afin qu'ils apprennent, dans tous les temps et dans tous les lieux, qu'il ne tient qu'à leurs bras et a leur tète de détruire toute espèce de tyrannie; qu'il ne faut que vouloir, et que Dieu protège visiblement toute insurrection généreuse... »
Nous avons cité presque en entier cet article de Mercier parce que nous en avons trouvé très-peu dans les Annales patriotiques qui portent son cachet et qui soient évidemment du fondateur de ce journal. Mercier avait plus de cinquante ans; il négligea bientôt la rédaction de sa feuille , et elle passa , de fait , entre les mains de son collaborateur Carra.
Bien avant que le nom de ce dernier rédacteur fût placé sur le titre, à côté de celui de Mercier, Carra s'était emparé de presque
toutes les parties, si diverses, dont se composaient les Annales. Dès la fin de 1789, on ne voit plus au bas de la plupart des articles insérés dans cette feuille que le nom de Carra, ou tout au moins son initiale C. C'est Carra qui rend compte du procès de Favras; c'est lui qui résume les nouvelles de l'étranger; c'est lui qui s'occupe de la partie anecdotique ; c'est Carra qui examine la fameuse lettre de l'abbé Raynal; c'est lui qui recueille les observations adressées à son journal sur la constitution ; c'est lui qui dévoile les conspirations contre la liberté; c'est lui qui dénonce les pamphlets contre-révolutionnaires qui pullulaient alors, et qui écrit sur ces pamphlets des articles précieux pour l'histoire * ; c'est Carra qui raconte, dans son journal, les émeutes de Paris et des provinces; c'est encore lui qui observe la conduite des parlements ; c'est lui qui dévoile les dilapidations des courtisans, en épluchant le livre rouge; c'est lui qui s'occupe de la commune, des districts, des sociétés populaires ; qui donne des conseils aux Belges ; en un mot, c'est l'actif, l'infatigable, le patriote Carra qui remplit régulièrement la moitié de chaque numéro des Annales, et qui imprime à cette feuille le cachet de ses opinions politiques ; c'est Carra qui en fait le journal le plus varié de l'époque, et qui parvient a lui procurer l'un des plus grands succès qu'ait jamais obtenu aucun des journaux de la Révolution. A l'exception du compte rendu des séances de l'Assemblée nationale, de celui des spectacles et des livres publiés, on peut affirmer que tout le reste des Annales sort de la plume de Carra , qui se considère lui-même comme un politique habile et un publiciste des plus distingués.
On comprend la peine que nous aurions, si nous voulions suivre a la piste un écrivain qui se multiplie h l'infini ; qui, tantôt grave et tantôt plaisant, s'occupe de tout et parle sur tout : nous nous bor-
1 Voici comment Carra annonçait la publication des Révolutions de France et de Brabaut.
« On n'en impose jamais aux peuples sur leurs vrais intérêts, ni sur les véritables défenseurs de la cause publique : il distingue fort bien, parmi les écrivains qui cherchent à l'instruire et îi fixer son opinion, ceux qui raisonnent juste de ceux qui raisonnent faux; ceux qui veulent sérieusement l'éclairer, de ceux qui veulent l'éblouir et le tromper. Le nombre des écrivains patriotes est sans doute encore le plus petit; mais cela devait être chez un peuple que le gouvernement n'a cessé depuis 500 ans de façonnera la bassesse, à la servitude et à la llagornerie. On peut regarder même comme nn miracle l'apparition de ces génies vigoureux qui ont donné la commotion partout, et qui ont tranché net sur les grandes questions de la liberté et du droit des nations. Un de ceux-là, M. Desinoulins, auteur de plusieurs ouvrages pleins d'un patriotisme énergique, vient d'entreprendre un journal périodique sous le titre des Révolutions de France et de Brabanl, dans lequel on trouve l'érudition la plus vaste, réunie à l'esprit le plus républicain, et à l'amour le plus ardent de la liberté, etc. )>
T. II. iii
42ii MERCIEH ET CAHKA.
lierons donc à dire (jue Carra avait le talent de laire ses articles courts, ce qui lui permettait de s'occuper toujours de beaucoup d'objets dans la même feuille; aussi, ne saurions nous assez louer la grande variété que présentent les Annales.
Quant aux opinions politiques de Carra, il nous est démontré, par ses propres écrits, qu'elles étaient républicaines, dès le commencement, quoiqu'elles parussent se rapporter a la constitution dont l'assemblée s'occupait.
Voici comment Carra s'exprime sur le journaliste Fontanes : «Le brigantin le Modérateur, capitaine de Fontanes, éciiyer ', armé en course par les soi-disant modérés, a rencontré sur ï océan de l'Opinion, le navire les Annales patriotiques, qui faisait pareillement voile vers le port de la Constitution. Le capitaine des Annales, trompé par le pavillon neutre du Modérateur, s'est laissé approcher par le brigantin, malgré les représentations de son lieutenant, V Orateur aux États-Généraux % qui disait reconnaître aux manœuvres du Modérateur un flibustier croisant sur les patriotes. Arrivé h la portée de la voix, de Fontanes, écuyer, s'affou reliant sur la poulaine de son brigantin, a crié an capitaine des Annales et a son état-major : « Brigands que vous êtes, vous osez penser et écrire a qu'il y a eu une conspiration en juillet contre la nation française, «contre ses représentants et contre la capitale! Vous semblez croire « que Paris et l'Assemblée nationale ont été investis par une armée «de soldats étrangers, traînant après elle de la grosse artillerie et « des grils a rougir les boulets ! Vous osez présumer que le prince « de Lambesc a assassiné un citoyen aux Tuileries ! Malheureux ! si « vous persistez dans ces opinions démocraiiques, vous serez pendus « a la prochaine contre-révolution; et je dirai à tout le monde qu'a- « près cinquante ans d'une vie probe et honnête, votre capitahie « est devenu un démocrate.
« Vous avez à votre bord un certain C...., physicien ', qui s'avise
1 Autrefois nniailleur, dont l'àpre et rude verve, En dépit d'Apollon, rima malgré Minerve;
Et de son lourd marteau martelant le bon sens. Faisait de méchants vers pour assommer les gens.
{Noie lie l'auteur de l'ar/alf.)
2 Titre d'un écrit publié par Carra quelques mois auparavant.
3 ('arra avait beaucoup écrit sur la physique. Il est aussi 1 autour d'nnr Hislnire île t'miciennf Créce, etc.
MEHCIEH ET CAKRA. i27
« (le soupçonner qu'il existe dans l'espèce humaine une variélé « d'individus h double face et à longues oreilles d'âne. Ce physicien « impie est un ligueur, un anti-autrichien ; nous le verrons à la « contre-révolution. En attendant, je vais crier a tue-tête que cet in- « cendiaire, que ce démocrate, que ce factieux veut l'aire égorger « tous les (jens à longues oreilles... »
A la suite d'une foule de réflexions très-sensées qu'arrachait a Carra la publication de plusieurs volumes de pièces sur la Bastille et sur les actes ministériels qui peuplaient cette prison, le rédacteur des Annales s'exprimait ainsi :
« Ce troisième volume nous donne une idée de la justice distribulive de l'ancienne police : on voit que les ministres faisaient tout sous le bon plaisir du roi; le chef de la police, sous le bon plaisir des ministres; les inspecteurs, sous le bon plaisir du lieutenant général ; les mouchards, sous le bon plaisir des inspecteurs ; et que bientôt les citoyens auraient été obligés, par cette merveilleuse cascade, de n'agir et de ne respirer que sous le bon plaisir des mouchards... »
Ainsi que nous l'avons déjà dit, Carra avait la prétention d'être un grand politique. Les Annales renferment de lui une foule d'articles sur ces matières , dans lesquels il développe ce qu'il appelle la politique nationale ; c'est-a-dire qu'il indique au gouvernement de la France libre la marche qu'il doit tenir à l'égard des autres puissances. Carra, qui, en 1790, ne parlait jamais du roi de Prusse qu'avec une sorte de vénération, aurait voulu que la France s'alliât étroitement avec ce prince, avec la Hollande et la Pologne, et qu'elle ne cessât de surveiller l'Autriche et la Russie. Il avait puisé, dans les lettres de Joseph II au général d'Alton, publiées à Bruxelles, une haine implacable pour la politique des rois de Bohême et de Hongrie (l'empereur), hame qui lui faisait regarder l'Autriche comme le fléau de l'Europe. Il n'avait jamais douté que l'empereur n'eût reçu de fortes sommes de sa sœur Marie-Antoinette, et il ne cessait d'aflirmer que X Autriche suçait la maison de Bourbon.
Lorsqu'on apprit la mort de Joseph II, Carra publia un article dans lequel il s'opposa de toutes ses forces a ce que l'on prît le deuil exigé par l'étiquette.
« Ces deuils , qui viennent interrompre subitement les travaux des fabriques d'étoffes de couleur et faire languir le commerce, disait-il; ces deuils de cour avec lescpiels on pn'lend donner aux