MI'RCIEn u cauha
peuples iiM air (raftliction qu'ils n'ont pas, ne sont point faits j)oin- (les hommes libres et éclairés, et nous espérons que les Français n'endosseront j)lus ces livrées de l'esclavage. L'occasion de trancher net sur cet usage inepte et avilissant est arrivée... Il ne convient pas plus aux Français qu'aux Belges de donner le moindre signe de tristesse , car ce serait un acte extérieur de fausseté. Quand les vrais amis de la liberté, quand les véritables défenseurs du peuple, les Mirabeau , les Barnave , les Pétion, les Lameth, les Menou, les Robespierre, les Lafiiyetle et tous ceux qui leur ressemblent, viendront a mourir, la France alors doit marquer son deuil, non par des vêtements noirs, dont la folle étiquette soit graduée comme dans la Gazette de France, mais par des éloges funéraires qui retentissent dans tous les papiers j)ublics. »
Quoique Carra eût été l'un des électeurs de Paris, et qu'en celte qualité il eût pris part a tons les travaux de la commune, dont il publiait souvent les résultats, on le vil s'élever contie l'érection du buste de Bailly, faite au milieu de l'assemblée générale des représentants de la commune, par les électeurs, ses collègues. «On commence à élever des statues a tort et à travers, s'écriait-il, et la Révolution n'est pas faite! et nos ennemis, qui guettent le retour de nos habitudes serviles pour en profiter, sont plus que jamais en activité! Tout peuple flatteur est né pour l'esclavage, ajoutait-il. Les peuples libres ne doivent jamais de reconnaissance. La récompense d'une belle action est dans l'action même. Il ne faut jamais louer un homme qu'après sa mort. Voila des axiomes qu'il faudrait graver sur le marbre a tous les coins des rues, atin d'apprendre aux hommes a connaître enfin la dignité de leur être, et la valeur réelle de leur intelligence et de leur raison... »
Carra, qui s'était posé comme un chaleureux patriote, comme un ami éclairé de la liberté et du peuple et comme un démocrate par principes, ne fut jamais la dupe des fausses démonstrations des ministres que Louis XVI avait en 1790. a Leurs rubriques sont toujours les mêmes, disait-il; ils intriguent au dedans, ils intriguent au dehors ; ils comptent beaucoup sur des troubles et des divisions dans la formation des assemblées départementales ; ils comptent beaucoup sur des plans antinationaux, concertés avec certaines cours du Midi ; ils espèrent trouver dans le nouveau roi de Hongrie un homme qui se prêtera à tous les accommodements qu'on voudra, pour réprimer ces atomes mutins qu'on appelle des sujets.
et les soumettre ii ces éires divins qu'on appelle des princes. » Lorsqu'il fut question de la guerre dont se menaçaient les Anglais et les Espagnols, on vit Carra s'exprimer de la manière la phis sensée sur ces armements, a On veut nous prouver, disait-il, que nous devrions prendre le parti de la cour de Madrid contre celle de Londres, en cas de rupture entre ces deux cours. On voudrait que notre nation fût assez imbécUe pour s'engager, en faveur de l'Espagne, dans une guerre contre l'Angleterre, sous prétexte du pacte de famille. Nous éviterons ce piège : 1" parce que cette guerre troublerait les travaux de l'Assemblée nationale ; 2" parce qu'elle remettrait nos finances et l'armée entre les mains du pouvoir exécutif; 3" parce qu'elle ferait renouveler le funeste traité de 1756 avec la maison d'Autriche ; et 4" jiarce qu'elle empêcherait la liberté des provinces belges de se consolider, et le roi de Prusse d'humilier Vienne et Pélersbourg : et voila précisément tout ce que nos ennemis demandent. Qu'atiendons-nous pour déclarer que nous voulons être les amis de toutes les nations , les ennemis de tous les tyrans, et que nous ne reconnaissons d'autre pacte de famille que les pactes de famille nationaux... »
— a Quanta moi, ajoulait-il plus loin a l'occasion de la conspiration de Maillebois, je désirerais sérieusement voir en France les quatre noyaux d'armées étrangères dont on nous menace. Une pareille circonstance déchirerait le masque de certains personnages. En ranimant dix-huit cent mille hommes confédérés pour la sainte cause de la liberté, et les soldats et les officiers des troupes réglées, qui ont fait le serment civique primo à la nation, etc., on verrait ce que peut l'amour de la patrie sur des Français qui ont enfin connu leurs droits. Il se ferait alors une séparation très-distincte des bons et des mauvais citoyens, de ceux qui veulent être toute leur vie esclaves, et de ceux qui veulent être libres: et si le parti des hommes libres était le moins fort, ceux-là n'auraient plus qu'à mourir glorieusement, en vengeant toutefois sur les traîtres les maux futurs de la patrie, dont ces traîtres voudraient éterniser l'esclavage. »
Comme Carra ne s'était jamais montré enthousiaste de Necker, il ne lui fallut qu'une circonstance pour se déclarer contre ce financier. La tardive présentation du fameux livre rouge\\nt la lui fournir. Après avoir annoncé que les dépenses scandaleuses portées sur ce livre ne s'élevaient pas à moins de 56 millions tous les ans. Carra
s'exprimait ainsi sur le compte de Necker et de ses collègues : « Observons que les ministres sont bien coupables de ne nous avoir jamais parlé de ce livre, et de nous avoir toujours trompés dans leurs comptes rendus, en éludant cet article... Et puis c'étaient des gens de la plus haute probité, des ministres adorables, des phénix en matières d'État et de finances, des amis du peuple, des arches saintes auxquelles il ne fallait jamais toucher. Mais aujourd'hui
Le masque tombe, l'Iiomme reste, Et le héros s'évanouit. »
Racontant ensuite une séance des jacobins dans laquelle Necker avait été violemment attaqué. Carra, qui se félicitait de ce qu'on eût enfin démasqué ce charlatan , s'écriait : « Serait-ce donc la première fois qu'un bateleur en aurait imposé pendant dix a douze années à un peuple confiant et crédule? Non, il n'y a rien d'étonnant dans tout cela que la niaiserie de ceux qui ne veulent pas y voir clair, ou qui ne sont pas assez instruits pour juger les événements... »
Puis, s'altaquant a l'existence même des ministres. Carra émettait ainsi ses opinions sur la machine gouvernementale :
« Quoi ! nous sommes libres, et nous avons encore des ministres ! Jusqu'à quand souffrirons-nous cette engeance au milieu de nous? On a détruit la Bastille, et on laisse subsister les instruments vivants du despotisme, du désordre, de la corruption et de l'intrigue! Voyez-les comme ils sont incorrigibles dans leurs affreux principes, et imperturbables dans leur marche accoutumée ! Voyez-les comme ils insultent continuellement la nation et les lois nouvelles!..- A quoi bon enfin tout cet étalage de ministres, d'ambassadeurs, de commis et de valets de bureaux des ministres, quand la machine du nouveau gouvernement s'organise et s'ordonne sur les principes les plus simples et les plus sages? Peuple français, hâtez-vous de détruire les excroissances qui tiennent à l'arbre du despotisme... »
Carra, qui avait ap|)laudi h la fédération des gardes nationales des Alpes, pensait qu'un pareil spectacle ne pouvait être vu sans émotion par les peuples étrangers; il se montra l'un des plus ardents organisateurs de la fédération générale. On le voit lutter contre les chefs des corps qui s'opposaient a ce que leurs soldats prissent part aux fédérations, et contre les ministres qui soutenaient ces chefs aristocrates. « Diviser pour ré(jner, disait-il, telle est la
devise des ministres et des aristocrates ; la nôtre est celle-ci : unissons-nous tous pour la patrie et la liberté. Il s'agit de savoir aujourd'hui laquelle de ces deux devises l'emportera... »
Toutefois, le rédacteur des Annales voyait avec peine que la révolution faite dans les choses fût loin de l'être encore dans les esprits ; mais il s'en consolait en se flattant que les mauvais citoyens finiraient par prendre leur parti. « On ne devait pas s'attendre, disait-il dans ses observations sur l'état de choses, que les hypocrites, les fourbes, les charlatans, les cafards et les hommes corrompus par l'ancien régime prendraient tout de suite le génie et le grand caractère des hommes libres. C'était donc un malheur prévu que de voir s'introduire dans les municipalités , comme il s'introduira dans les assemblées de département, si l'on n'y prend garde, quelques hommes de cette espèce chez qui le calus est formé, et qui ont eu néanmoins l'adresse, pour arriver aux honneurs, de paraître dévoués à la patrie, aux grands principes de la liberté, quoi, que dans le fond ils ne fussent dévoués qu'au royalisme et au cago. tisme... »
Lors de la fuite du roi. Carra parla de cet événement à peu près comme tous les autres journaux révolutionnaires, et employa surtout les mêmes termes de mépris.
« Ce qui a été dit si souvent des rois, de leur immoralité, de leur orgueil, de leur incorrigibilité, ajoutait ce journaliste après avoir caractérisé cette fuite, n'est que trop vrai et trop bien fondé ; l'excès des crimes et des vices est autant dans l'essence et l'éducation de ces êtres, élevés au-dessus des autres hommes par la stupidité des peuples, qu'ils sont hors du cercle absolu de la morale humaine...» — « Eh bien , citoyens , s'écriait-il encore le lendemain , permettez-moi de vous le demander, me suis-je trompé jamais sur les projets de la famille de Louis et sur la perfidie de Bouille? Ai-je seulement varié un instant mon opinion sur le comité autrichien, sur le signataire de la conspiration de juillet 1789, appelé depuis le restaurateur de la liberté, sur le massacreur de Nancy, sur l'exécrable maison d'Autriche, avec laquelle il est honteux que nous n'ayons pas encore rompu le traité de 1756! C'est cependant pour avoir développé tous les principes et les lumières qui me conduisaient a la certitude démontrée de tous les événements actuels ; c'est pour avoir dénoncé tous les grands et petits complots de nos ennemis, avoir patriotisé l'armée et avoir disséqué avec le scalpel
432 MEî\CIEll ET CARUA.
d'une expérience certaine des hommes et des choses le secret des cours et le cœur immoral et inhumain des rois, qu'on m'a calomnié, persécuté, insullé et même frappé.
« Dernièrement encore, l'inlrigiie a été portée si loin contre moi, dans ma propre section (celle de la hihliolhèque), que je n'ai pas eu quatre voix pour être nommé électeur.
« Mais j'ai appris, dès longtemps, à me consoler de tout, et à prendre tous les événements qui me concernent en bonne part. Si je me plains aujourd'hui, et pour la première l'ois de ma vie, c'est moins pour réclamer contre l'oubli de mes concitoyens, que pour citer un exemple des eflets que produisent l'intrigue et la prévention.
« Et quand même, invariable dans mes principes publirî.s, dans ma conduite privée et dans ma surveillance journalière, loin d'être jamais appelé à aucune législature, à aucune l'onction publique, je serais abandonné au poignard de mes nombreux ennemis, non, je n'en demeurerai pas moins, jusqu'au dernier soupir, l'homme dévoué au peuple, l'ennemi juré des tyrans, elle zélé prédicant de la philosophie et de la liberté universelle. Soit dit pour toujours. Peutêtre même ai-je tort de le dire, car il n'est guère permis au j)hilosophe, vieilli dans le mépris des honneurs et dans une bienheureuse médiocrité, de parler de lui, et d'exciter quelque intérêt en sa faveur : c'est aux autres a en dire du bien ou du mal ; n'importe. »
De pareilles professions de foi, et le soin qu'avait souvent Carra de rappeler à ses lecteurs qu'il était membre de la société des jacobins, devaient faire pressentir quelle serait son opinion sur l'événement du Champ de Mars arrivé moins d'un mois après ce manifeste contre toutes les tyrannies. Mais avant de parler de ce triste événement, nous devons encore mettre sous les yeux de nos lecteurs l'un de ces coups d'œil que Carra avait l'habitude de jeter sur l'Assemblée nationale dans toutes les circonstances importantes, et qui peignent si bien ce qui se passait au milieu de cette réunion.
«On avait cru, jusqu'au 21 juin dernier \ que la réunion subite qui a paru s'opérer dans le sein de l'Assemblée nationale, disait-il, était l'effet de cette indignation qu'élève dans les âmes honnêtes la découverte d'un acte de bassesse et de fausseté ; nous l'avons cru nous-même , et nous l'avons dit. Mais, avec la même franchise,
1 Jour (le la fuite df Louis XVI.
aujourd'hui nous devons avouei- noire erreur, et pourvoir a ce que nos lecteurs ne soient pas plus longtemps dupes que nous. Non, ce côté noir, en venant jurer fidélité, courage, union, n'obéissait point au mouvement de la loyaulé. Disons-le, puisque c'est vrai, la plupart sacriiiaient à la peur; ils croyaient voir le peuple irrité revenir à cette justice épouvantable qui devance l'action des lois, et que les lois réprouvent ; chacun d'eux, bourrelé par sa conscience, est venu se réfugier sous l'étendard de la patrie ; mais suivant le mot italien : Passato il pericolo, (jabbato il santo. La contenance calme et fière du peuple français, sa générosité, sa magnanimité, leur ont rendu le courage, et les remords se sont dissipés en même temps que les craintes. Les voilà maintenant qui lèvent une tête plus insolente que jamais ; les voilà qui bravent de nouveau l'opinion publique... »
— « Il est aisé de voir clairement aujourd'hui que les heureux commencements de notre Révolution et l'énergie de l'Assemblée nationale, dans les premiers temps, disait-il encore en continuant ses observations sur cette assemblée, ont été plutôt l'effet de la force des choses et de l'instinct du peuple, que des lumières et du caractère de la plupart de nos législateurs. Dès que celte force des choses a ralenti son impulsion, et que l'instinct du peuple s'est renfermé dans la confiance qu'il paraissait devoir tout entière à ses représentants, dès lors une grande partie de ces représentants ont laissé voir à nu les préjugés serviles dont ils sont encore imprégnés, les bornes étroites de leur raison, leur ignorance totale en politique nationale, leurs passions haineuses et ambitieuses, et la corruption dont ils sont susceptibles. Certes, on ne devait pas s'attendre à ne voir dans cette assemblée auguste que des hommes parfaits ; l'ancien régime n'était pas propre à en produire ; mais on pouvait espérer au moins que la majorité se perfectionnerait dans les vrais principes de la philosophie, et se formerait un caractère indélébile d'énergie, de fermeté et d'incorruptibilité ; qu'elle sentirait de plus en plus, dans toute son étendue, la dignité souveraine et majestueuse du peuple qu'elle représentait ; et qu'enfin, dans la démarcation des pouvoirs, jamais elle ne livrerait à un délégué du peuple les droits qui n'appartiennent absolument qu'à la souveraineté de ce peuple...
«En ce moment, l'expérience prouve plus encore que la majorité de l'Assemblée nationale est restée totalement en arrière de la Révolution, tandis que le peuple et les publicistes vrais patriotes, mar-
T. il. 55
434 MEUCIER ET CARRA.
chant toujours do front, franchissent tous les intervalles que les événements inattendus et la Providence opéraient pour accélérer la perfection des idées politiques et du gouvernement national... »
C'est ainsi que Carra jugeait l'Assemblée constituante au moment où elle portail le fameux décret qui blonchissoit le roi.
« Hier, racontait-il sous la date du 16 juillet, les citoyens répandus dans les rues et les places publiques, ou assemblés en sociétés populaires, s'occupaient du salut de la cliose publique : ils redoutaient l'elTet de ce malheureux décret de circonstance , ouvrage de la liste civile et de la pusillanimité, qui consacrerait le parjure et la perlidie, si l'opinion publique, qui ne compose jamais quand elle est libre, ni avec les principes, ni avec le crime, pouvait adopter une pareille o{)inion. Les citoyens, alarmés de la prépondérance de l'avis des comités dans l'assemblée, s'arrêtèrent au parti d'adresser au Corps législatif une pétition par laquelle il serait conjuré de consulter le vœu des quatre-vingt-trois départements sur la grande question de la destitution de Louis XVL Les pétitionnaires, réunis au nombre de plusieurs mille, voulant éviter le reproche d'avoir, par des cris tumultueux, gêné la liberté de l'assemblée, ont arrêté de se rendre au champ de la fédération... »
On devait s'attendre, d'après cet exposé, que les Annales patriotiques flétriraient de toutes leurs forces le massacre du Champ de Mars; mais au lieu d'une explosion de l'indignation, on ne trouve, danscetle feuille, qu'un long article où l'on s'élève contre les brigands soudoyés par les aristocrates, et les émissaires des puissances étrangères, qui, dit le rédacteur, ont essayé de livrer la capitale aux horreurs de la guerre civile. On y lit avec surprise l'éloge de Lafayette et celui de la garde nationale, dont on vante la modération et les services.
Pour comprendre un pareil langage dans le journal du jacobin Carra, il faut savoir que cet écrivain patriote, dont le nom se trouvait en tête des listes de proscription affichées sur les murs de Paris pendant les jours qui suivirent la publication de la loi martiale, s'était vu dans la nécessité de se soustraire aux recherches de ceux qui voulaient purger la société des Brissot, des Camille Desmoulins, des Fréron, des Audouin, des Prudhomme, des Marat et autres journalistes patriotes, et que l'écrivain qui l'avait remplacé eut peur de compromettre encore davantage, et les Annales, et leur principal rédacteur. Nous sommes d'autant plus fondé à
MERCIER ET CARRA. 43;i
embrasser cette opinion, que le nom de Carra cesse de se trouver alors au bas de la plupart des articles de son journal, et que, lorsqu'il y reparaît, le premier mouvement de cet écrivain est de protester contre l'éloge de Lafayelte qui y avait été inséré a son insu *.
En reprenant sa tâche, Carra fit la déclaration suivante, propre à le peindre mieux que toutes les biographies.
« J'ai quarante-neuf ans. J'ai voyagé pendant onze ans en Europe; j'avais appris alors sept langues étrangères, parce que c'était dans la classe de ce qu'on appelle le peuple que je voulais étudier les hommes de tous les pays. Ma plume n'est pas restée oisive au milieu des observations que j'ai faites en Russie, en Turquie, en Allemagne, en Suisse, en Italie, en Angleterre ; et, tout en observant les choses, j'observais très-scrupuleusement les personnes. C'est là que j'ai pris une forte haine pour les rois et un tendre amour pour l'humanité. Les différents ouvrages que j'ai publiés depuis plus de vingt ans constatent mes principes et mes opinions. Mon courage et mon patriotisme ne sont pas douteux : qu'on lise V Orateur des états généraux, répandu avec profusion en mai et juin 1789, dans la capitale, surtout au milieu de l'Assemblée nationale, et dont il y a eu près de cinquante éditions, tant en France que dans les provinces belges ; qu'on ouvre aussi le 1^"^ volume des procès-verbaux des électeurs de Paris, réunis en juillet 1789, on y trouvera la motion que je fis, le 10 du même mois, pour la formation de la garde citoyenne de Paris; motion qui détermina, le jour suivant, l'arrêté des électeurs à cette occasion. Toutes ces circonstances, je ne les rappelle que pour prouver que c'étaient l'étude et une longue expérience des choses et des personnes, et non l'impulsion du moment, qui avaient rempli mon âme du feu sacré de la liberté et de l'amour de la patrie.
« Je défie maintenant à personne de dire que j'aie jamais varié dans mes principes depuis la Révolution ; je fais plus, je défie, dans tous les pays où j'ai vécu, et surtout a Paris, où je suis fixé depuis quinze ans, qui que ce soit d'avoir aucun reproche fondé à me faire sur mes mœurs et ma vie privée. Eh bien , fort de mon expérience, de ma conscience et de la confiance que j'ai méritée parmi les bons citoyens, je déclare à mon siècle et à la postérité, que les hommes
1 Une lettre adressée à l'Assemblée nationale par les rédacteurs des Annales, et portant l'offre de 1,200 livres pour la solde de quatre gardes nationaux partis pour la frontière, apprend au pulilic que celle feuille avait alors pour rédacteurs Carra, Mercier, Giraurl et Ciiyoï.
436 MERCIKU ET CAKRA.
pour lesquels j'ai la plus profonde eslime -sont: MM. Pétion, Robespierre, Buzot, l'évêque Grégoire et Brissot. Je déclare, en outre, que je suis resté attaché à la Société des amis de In constitution séante aux jacobins, parce que c'est la où j'ai vu, comme M. Pétion, la justice, le désintéressement, la bonne foi et le fond des vrais ])rincipes. Je sais bien que cette portion restant auv jacobins exige un scrutin épuraloire ; il aura lieu dans huit jours. Mais la portion réfugiée aux feuillants est-elle donc si pure ! Je l'avoue, quand même on n'épurerait pas la section restant aux jacobins, j'aimerais mieux encore y vivre que d'aller res|)irer un air commun à MM. Dandré, Desmeunier, Chapelier, et quelques autres étouffoirs du génie, du .sens commun et de l'esprit public. Carra. »
De tels détails, tracés par la personne même qui en est l'objet, sont une trop bonne fortune pour que l'historien ne s'empresse pas d'en profiter. Je m'en empare donc comme de ma propriété, convaincu que la meilleure manière d'apprécier les hommes de la Révolution, est de les laisser se peindre et se juger eux-mêmes. Aussi, est-ce avec confiance que je mets sous les yeux du public les articles renfermés dans ce livre; j'ai la vanité de croire qu'ils feront beaucoup mieux connaître les hommes et les événements que la plupart des biographies répandues dans le public '.
Carra, que nous placerons a côté de son collègue Brissot pour son savoir, son érudition, son style, ses opinions philosophiques et son amour de la chose publique, avait trop le sentiment de ses services passés et de ceux qu'il pouvait rendre a la patrie, pour ne pas éprouver la noble ambition de siéger parmi les représentants du peuple à l'Assemblée législative. Il se mit donc sur les rangs, et adressa aux électeurs, sous la date des premiers jours de septembre 1701, et sous la forme d'un avis, des conseils fort sensés, quoiqu'ils fussent intéressés de sa part.
« Giioyens électeurs ! leur disait-il, savez-vous au juste où nous en sommes? croyez-vous jque notre Révolution finit à la clôture de
i C'est peut-être ici la place de dire mon opinion sur les principales biographies qui existent. A mon avis, la Biographie universelle des frères Mictiaud est un livre qu'il ne faut consulter qu'avec une extrême déliance pour tout ce qui est relatif aux hommes de la Révolution, sciemment défigurés. Celle dite des Conlemporains a été généralement faite sur les livres préexistants, et non sur l'histoire vraie. Rabhe et ses amis en ont publié une plus nouvelle, écrite consciencieusement, et qui est restée un bon livre. Enfin, MM. Sarrut et Saint-Edme ont fait sur le moniteur même, et sur des documents authentiques, leur Biographie des hommes du jour; mais cet ouvrage n'est pas encore apprécié autant <|u'il le mérite.
MERCIEU ET CAHRA. 437
l'acte constitutionnel présenté au roi? Sachez que cette Révolution n'est que le prélude de la grande révolution qui va changer la face de l'Europe entière, et dans laquelle les Français joueront nécessairement le rôle principal. Apprenez que nous ne devons pas plus compter aujourd'hui qu'hier sur la parole et le serment des rois. Je vous le dis, choisissez des hommes capables de tenir tête aux nouveaux orages qui se préparent ; des hommes dont la vue s'étende non-seulement au delà du département de Paris, mais au delà des frontières. Vous nommerez les doucereux et les modérés quand il n'y aura plus d'obstacles à vaincre, plus de secousses a redouter. Mais aujourd'hui, prenez-y garde, il vous faut des cœurs chauds à tète froide. Vous devez surtout nommer ceux que la cour et les aristocrates craignent le plus, et contre lesquels ils font le plus d'efforts. Tournez donc vos regards contre les hommes fiers, courageux, imperturbables, qui osent tout dire, et qui ne sont persécutés aujourd'hui que parce que leur incorruptibilité est à toute épreuve, et que leurs services rendus à la chose publique sont écrits partout. Ces hommes ont juré de vivre libres ou de mourir, non pas comme des agneaux qui se laissent égorger tranquillement, mais comme des lions qui écrasent des milliers d'ennemis avant de rendre le dernier soupir. Citoyens électeurs ! portez un moment vos regards dans l'avenir, et tremblez si vous faites des mauvais choix ou des choix neutres. »
Quelque bons que fussent les titres de Carra auprès des électeurs patriotes, les intrigues de la cour, réunies à celles des constituants, 1 éloignèrent, comme bien d'autres bons citoyens, de l'Assemblée législative. Il se dédommagea alors de n'avoir pu aborder la tribune nationale, en se montrant souvent à celle des jacobins. Sa feuille de cette époque, outre un grand nombre d'articles sur la politique nationale et européenne, renferme plusieurs discours (pi'il prononça au milieu de cette société, et dans lesquels il ne cessa de prêcher la guerre contre le parti de l'empereur d'Autriche. Son opinion était qu'il fallait déclarer la guerre, non à quelques rebelles en particulier, mais au protecteur en chef, bien connu de ces rebelles, l'empereur. Carra voulait que l'on portât l'étendard de la liberté, non pas à Worms et à Coblentz, mais dans les provinces belges, et même à Liège. « Ce ne sont pas des brigands qu'il faut s'amuser à suivre à la course dans la foi'èt Noire, ou au fond du Palatinat; ce sont les peuples opprimés au delà de vos
frontières qu'il faut soulever et municipaliser. Cette guerre sera la guerre du peuple français contre les ennemis du peuple français et de tous les peuples ses voisins : elle amènera la guerre de tous les peuples contre leurs tyrans... »
Ce fut dans un de ces discours que Carra, toujours entraîné par ses systèmes |)olitiques, donna a entendre que la Prusse et la Hollande avaient des intérêts bien mieux calculés que ceux de Léopold, et ne demanderaient pas mieux que de laisser l'empereur dans les embarras qu'il se serait attirés sur les bras.
« Je vous le dis en confidence, ajouta le rédacteur des Annales, on tergiverserait alors sur les secours promis à la coalition: on chercherait à entamer des négociations avec l'Assemblée nationale : le moment d'un choiujement de dynastie pour la monarchie française paraît mûr : la France est toujours jeune et belle , malgré les agitations de son âme; elle est toujours bonne à épouser, même constitutionnel lemejit.
Ces insinuations, que Carra répéta pljisieurs fois, firent croire qu'il existait en France un parti prêt a offrir la couronne h un prince étranger, et ce prince parut être le duc de Brunswick. Carra se défendit plus tard de cette idée ; mais on la lui reprocha amèrement, et elle fut la principale cause de sa mort, quoiqu'au fond il n'eût fait que ventiler un projet sans suite, comme la plupart de ceux que son imagination mobile lui faisait journellement élaborer. Au reste, lorsque le rédacteur des Annales vit le mauvais effet produit par ses plans politiques, il changea de ton, et se mit alors à l'unisson des feuilles les plus hostiles au duc de Brunswick, général en chef de l'armée parisienne.
Nous avons déjà dit que Carra se gloriliait souvent d'être l'un des plus chaleureux membres de la société des jacobins. Lorsqu'il eut connaissance de cette fameuse réponse du cabinet de Vienne dans laquelle l'empereur déclarait qu'il voulait la paix avec la France, mais la guerre avec la nation jacobine, il ne contint plus sa colère contre ce cabinet et celui des Tuileries.
« On voit par cette réponse autrichienjie, c'est-a-dire, très-ambiguë, dit-il, qu'elle a été fabriquée d'avance et a dessein au château des Tuileries, puis signée a Vienne et renvoyée a Paris. Elle nous donne la clef de toutes les persécutions préparatoires dirigées depuis longtemps contre les amis de la constitution. Nous voyons actuellement *que ces cris de Saint-Barthélemg ; .1 bas les jacobins ! liiez les
jcicobins ! assommez ces gueux de jacobins! dont la capitale a retenti depuis quelques jours, n'étaient qu'une petite espièglerie sortie du cerveau impérial de l'héritier des Médicis. Mais cette espièglerie préparatoire de la déclaration solennelle de guerre que Léopold veut faire aux jacobins dans l'Assemblée nationale; cette espièglerie, dirons-nous, n'a pas réussi : tout Paris est aujourd'hui convaincu que patriotes et jacobins sont synonymes ; que celui et celle qui veulent faire assommer les jacobins veulent faire assommer les patriotes; que celui et celle qui veulent faire dissoudre les Sociétés d'amis de la constitution veulent dissoudre la constitution, pour y substituer le despotisme féodo-calotino-monarchique.Nous invitons les comités de Vienne et des Tuileries a s'y mieux prendre une autre fois, ou à se souvenir que les patriotes ne sont pas des enfants, mais des hommes, et qu'ils ont le droit de résistance à l'oppression, du courage, du fer et des bras. »
La journée du 20 juin 1792 fut défendue par les Annales patriotiques envers les écrivassiers de l'aristocratie et les amis des deux chambres, payés, disaient les rédacteurs, pour fabriquer des calomnies contre les élans du patriotisme. c< Il est du devoir des écrivains patriotes, ajoutait-il, de venger le peuple qu'on outrage, en décrivant avec la plus scrupuleuse exactitude les instants oii, las d'être le jouet de l'intrigue, du parjure et de la perfidie, il émet ses vœux, indique ses besoins, et fait part de ses sollicitudes à tous ceux auxquels il a confié ses pouvoirs... »
Nous voici au 10 août : le supplément de révolution demandé et provoqué parles patriotes venait enfin de se réaliser. «Enfin, la colère du peuple souverain, s'écrie Cari'a, s'est montrée dans toute sa puissance et sa majesté, et ses ennemis sont rentrés dans la poussière!...
« 11 ne s'agissait d'autre chose que de mettre le tyran et sa famille en otages et en sûreté dans l'abbaye Saint-Antoine, et de demander ensuite, au nom du peuple souverain tout entier debout, la déchéance de ce tyran. Ceux qui dirigeaient ce projet (et j'étais du nombre, je ne le cache pas) avaient pris toutes les précautions nécessaires pour qu'il ne fût fait la moindre insulte a Louis el à sa famille. Deux fois ce projet avait été retardé ; mais la troisième fois, le sort en était jeté, et il fallait triompher ou périr. »
Et Carra racontait, comme acteur dans ces scènçs de carnage, tontes ICf circonstances de celte journée, où les colomies patrio-
440 MliRClEK ET CARRA.
tiques avaient, disait-il, déployé la loi martiale du peuple souverain contre la rébelliou du pouvoir exécutif.
Le lendemain, le journaliste Carra fut chargé de porter la parole à l'Assemblée nationale, pour lui faire hommage, au nom des fédérés, du drapeau pris sur les Suisses dans le château de Coblentz; les fédérés remerciaient l'assemblée, par l'organe de Carra, des décrets salutaires qu'elle venait de rendre pour l'honneur, la gloire et la prospérité de l'empire. « Dieu soit loué, disait-il en terminant, ça ira ! »
Il ne faut pas oublier ici que la journée du 10 août fut fatale à presque tous les journaux monarchiques de la capitale. Déjh la municipalité de iMarseille avait délibéré d'arrêter la circulation, dans cette ville, de toutes les feuilles contre-révolutionnaires, et un autodn-fé public avait été fait de la Gazette universelle, de la Gazette de Paris, du Mercure de France, des Annales monarchiquefi, des Amis du Roi, etc. Carra nous apprend qu'a la suite de cette journée, les journalistes aristocrates avaient été arrêtés a Paris ou avaient été mis en fuite, et leurs écrits anéantis. Après avoir parlé de la mort de Suleau, il raconte comment les caractères de rim|)rimerie de la Gazette universelle iurent jetés par les fenêtres. « Le Journal de Paris, poursuit-il, avait osé paraître, hier, sous un voile hypocrite de modération ; mais comme on se rappelle encore ses impostures coblencières, il n'a pas échappé a la proscription. »
On sait que Durosoy fut condamné à mort, et périt sur l'échafaud peu de jours après.
On comprend que l'ardent jacobin Carra, après sa conduite intrépide à l'attaque des Tuileries, n'ait plus été oublié par les patriotes, lors de l'élection des membres de la Convention nationale. En effet, il fut appelé a cette grande assemblée par deux départements : il opta pour celui de Saône-el-Loire.
Soit qu'il ne fût pas a Paris pendant les massacres de septembre, soit qu'il y fût occupé de ses affaires personnelles, les Annales patriotiques cessèrent, pendant quelque temps, de renfermer des articles signés par lui. Ce n'est pas Carra qui y a rendu compte de ces journées ; mais voici sous quel aspect elles furent considérées par sa feuille.
a Nous ne nous appesantirons pas sur les détails des sanglantes journées des 2 et 5 septembre ; le rapport de la commission extraordinaire, inséré dans notre dernier numéro, en aura suffisamment
instruit nos lecteurs : nous ajouterons seulement que toutes les prisons sont vides ; les coupables ont péri ; les innocents ont été épargnés. Tous ceux qui ont été immolés ont donné des preuves notoires d'incivisme ; et peut-être est-ce un crime digne de mort, dans un temps où il s'agit de sauver la patrie. Le peuple paraissait généralement convaincu qu'il existait une conspiration tendant à ouvrir les prisons, au moment où Paris aurait envoyé l'élite de ses défenseurs à l'armée... Il est fâcheux que le glaive de la loi n'ait pas fait justice de tous ces conspirateurs ; mais il ne pouvait le faire qu'avec lenteur, et les circonstances exigeaient la plus grande célérité... »
Le jour même où la Convention nationale s'assembla, Carra lit paraître un article raisonné sur Y état politique de la France et sur la chaîne de succès et de gloire qui allait couronner la persé- , vérance et le courage du peuple souverain. Le journaliste semblait y indiquer à la nouvelle assemblée la marche qu'elle devait adopter. ^
ce L'état de roi , y disait-il, est un état contre nature; je l'ai démontré il y a longtemps ; et cette vérité était suffisamment démontrée par la suite non interrompue de crimes, de forfaits et d'actes de démence que les rois ou tyrans couronnés ( ces deux mots sont synonymes) ont commis dans tous les siècles. Le système de la royauté est donc une absurdité en morale et un vrai contre-sens aux droits de l'homme et a la souveraineté des nations, et une véritable lèpre dans le corps politique. La Providence soit louée ! nous sommes guéris de cette maladie...
c< Que diront ces misérables despotes de Prusse, d'Autriche, de Sardaigne et d'Espagne, en apprenant la nouvelle de l'abolition de la royauté en France? Diront-ils que c'est la faction des jacobins qui a opéré un tel événement? Oui, c'est une faction de vingt-quatre millions d'hommes parfaitement d'accord entre eux pour la destruction de la tyrannie et des tyrans. C'est du sein de ces vingt-quatre milHons de factieux que treize cent mille hommes (ce nombre est attesté par le recensement connu de tous les districts ) sont déjà inscrits et une grande partie en marche, pour aller mettre à la raison les satellites de Brunswick et de Clairfayt, et délivrer bientôt les Belges, les Liégois, les Savoisiens et les Catalans de l'insolence et de l'oppression de leurs tyrans... Ainsi, en considérant la suite d'événements sérieux et irrécusables produits par la journée du
T. II. ijG
«42 MEHL'IEIl ET CAIiHA.
10 aofil (lornior ju.'^qu'an 21 de ce mois de septembre \ ainsi que les nouvelles ressources apportées par ces événements, qu(Mle supeibes (espérances la nation ne doit-elle pas concevoir et crelle-mème et <le ses représentants à la Convention nationale !... »
Le lendeniain. Carra s'exprimait ainsi :
« L'installation de la Convention nationale semble avoir déconcerté les intrigants, les factieux, les émissaires hninswikois^ et toute cette horde de scélérats qui ne cherchaient qu'à fomenter le désordre et l'anarchie... »
Le 25 septembre, Carra fut l'un des commissaires envoyés parla Convention nationale au camp de Châlons : il quitta Paris et, par conséquent, la rédaction de sa feuille, à laquelle travaillaient, outre ses autres rédacteurs, Doppet et Salaville. Doppet signait ses articles, fort peu nombreux ; mais Salaville ne signa les siens que plus tard. Carra envoya plusieurs lettres à son journal sur la situation de l'armée de Dumouriez, auprès de laquelle il séjourna jusque vers le milieu de novembre. Mais s'étant aperçu que son collaborateur, à Paris, n'approuvait pas tout à fait la conduite de Dumouriez, Carra écrivit pour se plaindre de ce que l'on voulait juger les circonstances mieux que ceux qui étaient sur les lieux, et défendit chaleureusement ce général. Il y eut même une polémique assez aigre entre les deux rédacteurs éloignés.
De retour à Paris, Carra, qui, malgré son absence, s'était lié aux girondins contre Marat et contre la commune, exprima ainsi ses opinions :
« Après avoir vu fuir hors du territoire de la République les hordes prussiennes et autrichiennes, mon premier soin a été d'observer attentivement l'état des esprits dans l'Assemblée nationale et dans Paris, et de me mettre au courant des opinions diverses qui se combattaient depuis six semaines et paraissaient vouloir produire, par une grande agitation, beaucoup d'événements, réduits aujourd'hui a rien ; j'ai vu qu'il ne s'agissait que de quelques individus, de leurs passions, de leur ignorance, de leur sot orgueil, et jai souri de
1 Ces mots, dans l'article que nous citons, signé par Carra, se trouvent en italiques. N'y avait-ii pas, de sa part, l'intention marquée de considérer les journées de septembre comme des événements heureux et mémorables pour la France?
2 Nous citons ces mots pour démontrer que le duc de Brunswick avait eu évidemment des émissaires pour appuyer les prétentions dont nous avons déjà parlé, et que Carra semblait ne pas avoir repoussées quelques mois auparavant. Au reste, ce sont là les seules traces que nous ayons trouvées, dans les Annales pct/riiiliiiues, de l'existence de ce parti complètement isolé.
MEUCIEU ET CAllRA. Uo
pitié. J'ai dit : c'est une gourme dont la République naissante se débarrassera et dont la purgation consolidera son tempérament, au lieu de ralTaiblir...Oui, citoyens, c'est par défaut de lumières, d'esprit de justice et de vertus réelles, que des hommes qui se croient Irès-éclairés, très-moraux, très-vertueux, ont troublé un moment la paix de la République et souillé le triomphe de nos armées. Ils semblaient irrités de ces triomphes, parce qu'ils s'étaient continuellement opposés a la guerre offensive, et que ces triomphes ne rejaillissaient sur eux en aucune manière. Ils s'en irritent encore, puisqu'ils osent dire que nos triomphes sont le présage d'un funeste avenir. . .
« Mais, cher lecteur, ajoutait Carra après cette profession de foi, me voilà rendu à mes travaux ordinaires et h ma surveillance accoutumée. Les Annales patriotiques marcheront toujours sur la ligne que j'ai suivie depuis le commencement de la Révolution : je serai toujours l'apôtre de la vérité et de l'impartialité... »
Malgré cette promesse d'impartialité, on vit bientôt Carra embrasser chaleureusement le parti de Roland contre Danton et Robespierre, et contre Pache, alors ministre de la guerre. Un jour, il se fâcha contre son collaborateur Salaville, qui, en publiant un arrêté de la section des Piques, avait blessé la susceptibilité de Roland. c( Je n'ai jamais prétendu que les Annales patriotiques, dont je suis propriétaire avec les citoyens Ruisson et Rrion, s'écria-t-il, devinssent une tribune où mes collaborateurs parleraient en sens contraire à mes principes et h mes opinions : cela est ^irrivé plusieurs fois a mon insu, pendant mon absence et depuis mon retour; mais cela n'arrivera plus. »
Puis, Carra déclarait qu'il professait la plus profonde estime pour lloland, et que tous ses efforts tendraient toujours à faire triomphei' la concorde et la paix contre tous les citoyens ; aussi pensait-il qu'il était temps de ne plus rabâcher les événements du 2 septembre et de songer à l'avenir. Carra se prononça aussi contre la garde que les girondins voulaient donner a la Convention.
Il était facile de voir que si les sympathies personnelles de Carra étaient pour Roland, Pétion ' et autres de ses collègues, il n'en
i Ln publiant, dans sa feuille du 30 novembre 1792, uu Précis hisluriquc sur l'insurrection du 10 aoâl. Carra y attaquait Robespierre; delà cette guerre que se firent dès lors ces deux journalistes : le premier dans ses Lettres à ses çovimellants ; le second ilans les Annales patriotiques.
444 MKRCIEH ET CARRA.
désapprouvait |;as moins les altaqiies de la Gironde contre la dépulation de Paris, et les fausses mesures que ce parti voulait laire décréter pour indisposer les départements contre la capitale. Il demanda aussi une épuration des jacobins.
Telle fut la ligne de conduite que Carra suivit jusqu'à la condamnation de Louis XVI, contre lequel il vota la peine de mort. L'opinion qu'il émit à la tribune renfermait quelques-unes des idées déjà émises par Sainl-Just et autres montagnards.
c< Ce qui m'étonne le plus depuis la Révolution, et ce qui étonnera sans doute la postérité, dit-il, c'est d'avoir mis un seul instant en doute si un traître, un assassin, un monstre marqueté de tous les crimes et convaincu, a la face du ciel et de la terre, de tous les forfaits, peut être jugé... »
A partir de l'époque où la Convention s'occupa de ce jugement , on trouve dans les Annales beaucoup moins d'articles portant le nom de Carra ; il semble que ses fonctions de représentant l'aient empêché de remplir quotidiennement la moitié de sa feuille : on voit qu'il ne s'est plus réservé que les grandes questions de politiques ou bien les événements les plus importants. Tous les articles Paris sont rédigés par Salaville. Cependant la correspondance des Annales est toujours adressée au patriote Carra, au citoyen Carra, au frère et ami Carra.
Ses observations sur le sursis demandé le conduisirent h rejeter cette idée. «Hâtons-nous d'en finir, dit-il, et brisons le talisman fatal de toutes nos calamités. A peine Capet aura-t-il subi la mort qu'il a méritée, qu'aussitôt l'horizon de la France va s'éclaircir, cl
le sort des événements se décider partout en notre faveur
Quant à moi, mon dernier soupir sera encore un cri terrible contre les tyrans, et un vœu salutaire pour l'humanité. »
A l'époque de la retraite de Belgique, Carra fut désigné comme l'un des leprésentants du peuple qui devaient se rendre dans les départements pour hâter le recrutement des armées. Ce fut dès lors Salaville qui le remplaça tout à fait pour les principaux articles des Annales.
Carra se trouvait dans la Vendée avec son collègue Anguis, lorsque la trahison de Dumouriez fut connue a Paris ; il redoubla d'efforts pour pacitler ces contrées, afin de laisser disponibles les troupes républicaines qui s'y trouvaient. Mais un succès y était toujours suivi de quelques défaites. «La guillotine est permanente
ici, écrivaieiit-il a la Convention; on en établira plusieurs dans différents endroits de ce département ; ces moyens-la sont trèssalutaires. »
Nous ne comprenons guère comment Carra, lié avec la Montagne par ses opinions, par sa conduite et par ses principes, ait pu être compris, quelque temps après, dans ce que l'on appela la conspiration des girondins. Arrivé à Paris, le 31 mai, au moment où rinsurrection tirait le canon d'alarme. Carra devait en repartir aussitôt pour se rendre à la commission centrale de Saumur. Malheureusement pour lui, il reprit la plume, et écrivit dans sa feuille quelques articles dirigés principalement contre la commune, toutepuissante alors. On lui suscita une foule de querelles. Quelques sociétés populaires des départements où il avait été en mission le dénoncèrent vaguement.
Mais ses ennemis de Paris, Marat surtout, examinèrent ses anciennes opinions en faveur du duc de Brunswick: on lui reprocha, comme a Dumouriez, d'avoir lié des relations avec ce prince ; on lui reprocha encore d'avoir laissé sauver l'armée prussienne, lorsque Dumouriez la tenait renfermée dans la Champagne ; on lui reprocha enfin sa conduite dans la Vendée.
Carra répondit, et ses réponses furent autant d'attaques nouvelles contre les principaux membres de la commune, qui dès lors le dénoncèrent formellement comme appartenant à la faction girondine.
Sur ces entrefaites, eut lieu l'arrestation deCustine, et Carra, qui l'avait connu, eut la généreuse imprudence de défendre un (jénéral contre-révolutionnaire. Carra fut accablé. Il répondit encore par une longue apologie de sa conduite.
« Que ceux qui m'accusent d'avoir changé de principes, s'écriait-il, que ceux qui osent me soupçonner d'une seule idée contraire aux bases et à l'affermissement de la Répubhque une et indivisible, se nomment et mettent par écrit sur le bureau leurs accusations et leurs soupçons même; je répondrai avec sang-froid; et loin de triompher de la victoire assurée que je remporterai encore sur mes détracteurs et mes calomniateurs, je jetterai un regard de douleur sur ma patrie, et je continuerai à ne m'occuper que de son salut et de sa gloire. »
Pendant tout le mois de juillet 179o, Carra ne cessa d'être en butte à une foule d'accusations passionnées, tantôt de la part de
Maral et d'Hébert, tantôt de celle de Chabot, de Monestier, de Jeaii- Bon-Saint- André, etc. Le 1"' août, sur le rapport que lit Coutbon, au nom du comité de salut public, Carra fut enfin décrété d'accusation, sans savoir au juste quel était son crime.
Le lendemain, le nom de Carra ne parut plus sur le litre des Annales patriotiques, qui ne conservèrent que celui du fondateur, Mercier, jusqu'au 5 octobre 1793, époque à laquelle ce dernier nom en fut encore effacé, et celte feuille ne fut plus rédigée alors que par une société (ï écrivains patriotes.
Les Annales patriotiques continuèrent néanmoins à paraître comme à l'ordinaire; mais les articles n'en sont plus signés : de temps à autre seulement, on aperçoit l'initiale S., qui indique que le principal collaborateur de Carra et de Mercier fait encore partie de la nouvelle rédaction de celte feuille, toujours fort intéressante par sa variété et par la quantité de nouvelles qu'on y trouve.
Sous la date du 10 brumaire de l'an II, on y lit l'article suivant:
a Hier sur les onze heures du soir, l'affaire de Brissot et de ses a complices a été terminée au tribunal révolutionnaire. Sur la dé- « clarationdu juré, J.-P. Brissot, député du département de l'Eure; « C.vKiiA, député de Saône-et-Loire, etc. (suivent les autres noms), « ont été déclarés auteurs ou complices de la conspiration qui a « existé contre l'unité et rindivisibililc de la République française, « contre la liberté et la sûreté du peuple français, et condamnés à « la peine de mort...
« L'exécution de ce jugement a commencé aujourd'hui a midi ce 25 minutes, et a été finie à une heure sur la place de la Révoluce lion, en présence d'un peuple innombrable. »
Ainsi finit le principal rédacteur des Annales patriotiques, l'un des journaux les plus révolutionnaires et les plus répandus de cette époque.
Salaville continua d'en diriger la rédaction jusqu'au mois de ventôse an IV, époque a laquelle Mercier reprit cette direction.
Mais bientôt les Annales cessèrent de paraître, et leur dernier numéro fut celui du 10 prairial de l'année suivante.
' (^AMATo
fuHtr ^ar/a SiU-ieVé ,/f /-Industiie Fratcrnflle
RUDACTElin DU JOUPIVAL DE PARIS.
Dominique-Joseph Garât, né à Ustarilz, dans le pays Basque, vers 1750, embrassa la carrière des lettres, et y obtint jeune encore de brillants succès. Député aux états généraux de 1789, il se tint éloigné de la tribune à cause de la faiblesse de son organe, et il se borna à rédiger l'article Assemblée nationale pour le Journal de Paris. En 1792, il fut élu ministre de la justice, sous la Convention, en remplacement de Danton, puis ministre de l'intérieur. Sous l'empire. Garât devint sénateur et membre de l'Institut. Il est mort en 1832.
Nous avons dit quelques mots du Journal de Paris, dans le Coup (l'œil qui précède V Histoire des Journalistes de la Révolution; le lecteur sait déjà quand ce journal parut, et quels en lurent les rédacteurs jusqu'à l'époque dont nous nous occupons dans ce livre. L'auteur de la Biographie des journaux, M. Deschiens, dit que Garât, Condorcet et Regnault de Saint-Jean-d'Angely, remplacèrent les anciens rédacteurs de cette feuille le 1''^ mai 1789. Quelques recherches que nous ayons faites dans la collection complète de ce journal, nous n'y avons trouvé aucun prospectus ou avis qui prévienne le public de ce changement de rédacteurs; l'insignifiance de cette feuille quotidienne, insignifiance qui, sous le rapport politique, ne se dément pas un seul jour, ni dans le mois d'avril, ni dans les mois suivants, ne nous permet pas de reconnaître à des indices certains cette transformation du Journal de Paris. Ce ne fut que beaucoup plus tard que nous avons trouvé dans cette feuille même les indices irrécusables pour démontrer que D.-J. Garât avait en effet été chargé de rendre compte des séances des états généraux, et qu'il s'acquitta de cette tâche jusqu'à la fin de la session consti-
448 GAllAT.
tuante. Quant a Condorcet, sa coopération à ce journal n'a commencé qu'avec la législative et n'a duré que très-peu de joure'.
Le Journal de Paris, qui, depuis le commencement de sa carrière, paraissait dans le format petit in- 4" à deux colonnes, ne changea rien à sa forme, ni a son plan primitif de rédaction.
Il commençait par les observations les plus minutieuses sur le levée et le coucher du soleil et sur les diverses phases de la lune; la hauteur de la Seine y était indiquée journellement, et l'on y trouve jusqu'à l'heure a laquelle les réverbères de la capitale devaient être allumés et éteints. Cet éclairage se faisait alors en sens inverse de celui que la terre reçoit de son satellite. Ainsi, par exemple, le 1" mai 1789, on n'alluma les réverbères qu'à 10 heures, et ils durent être éteints à o heures ; tandis que, dix jours après, ils furent allumés à 8 heures, et éteints à 10 heures. Ceci nous explique ce que l'on dit de certaines pensions de l'ancien régime assignées sur le Clair de la lune.
Le Journal de Paris, n'étant alors, comme à son origine, qu'une feuille spéciale pour les habitants de cette ville, ne portait guère ses investigations au delà. Il se composait presque invariablement : des arrêts du conseil ou des règlements faits par le roi : des arrêts du Parlement, des ordonnances du bureau de la ville, etc., etc. Puis il annonçait les cérémonies, les deuils de la cour. C'était là sa partie officielle.
Quand elle n'avait rien de ce genre à publier, la feuille qu'imprimait Quillau, imprimeur de S. A. S. Mgr. le prince de Conti, rue du Fouare, n" o, donnait à ses lecteurs un article Belles-lettres. C'étaient souvent des vers, ou l'analyse de quelque ouvrage important et même de romans ; d'autres fois, il insérait des lettres sur diverses questions, mais qui ne touchaient jamais à la politique , fruit défendu pour le Journal de Paris. Après cet article de fond , venaient les événements, les annonces relatives à la médecine, aux sciences et aux beaux-arts ; les concerts et les pièces nouvelles y étaient constamment l'objet de petits articles, après lesquels étaient encore rangés, dans un ordre immuable, les cours publics, les ventes de livres, de tableaux, d'estampes, de musique nouvelle, et les changements de domicile des hommes de loi et d'aflàires.
1 Voyez la lettre de D.-J. Garât à Coiulorret, lettre dont il est question dans le Journal de Paris du 29 décembre 1791. Elle apprendra au lecteur les motifs qui portèrent ce député aux états généraux i\ se renfernior dans les fiuictimis de jouriialisti'.
GARAT. Ui)
Une autre division de cette feuille, déjà si bornée, renfermait les appositions de scellés, les articles nécrologiques et la liste quotidienne des décès dans la capitale. C'est là où l'on trouve, même après la Révolution, le formulaire de toutes les distinctions qui faisaient l'orgueil des castes privilégiées : Haut et puissant Seigneur, Excellentissime, Relùjieux, Révérend, Messire, Monsieur, Sieur, etc.
Les payements de l'hôtel de ville, les cours de la bourse, les changes et la caisse d'escompte paraissaient stéréotypés dans cette feuille, qui n'omettait jamais non plus de faire connaître les numéros sortis a la loterie royale.
Enfin, l'annonce très-détaillée de tous les spectacles occupait invariablement l'une des huit chétives colonnes de ce journal si chétif et si nul pour l'histoire.
Un supplément de deux pages était joint, parfois, à Vin-qnarlo ordinaire, et ce supplément se remplissait des catalogues de la librairie et autres articles.
Tel était le Journal de Paris avant la Révolution, et tel il resta, matériellement parlant, jusqu'en 1811, époque à laquelle le format in-quarto fut remplacé par celui in-folio.
Il faut pourtant reconnaître que la nature des événements ne tarda pas de forcer le propriétaire à donner au public de nombreux suppléments : c'est ainsi qu'on en trouve de plusieurs pages, renfermant soit la longue liste des députés des trois ordres aux états généraux, soit le discours du garde des sceaux a l'ouverture de la session, soit celui beaucoup plus long du contrôleur général des finances, Necker.
A propos de cette liste des députés, le Journal de Paris nous apprend que le célèbre abbé Raynal, domicilié alors a Marseille, fut le premier élu dans cette ville, mais que son âge et l'état de sa santé le mirent dans la nécessité de remercier ses compatriotes. Voici la lettre par laquelle l'abbé Raynal refuse d'accepter cette honorable mission. Nous la livrons au public, comme propre à expliquer l'influence sous laquelle fut écrite , quelque temps après, à l'Assemblée nationale, cette autre lettre qui attira à cet historien le mépris des patriotes.
« J'ai soixante-seize ans, disait l'auteur de V Histoire philosophique des deux Indes. Quatre mois d'une maladie très-douloureuse viennent de m'ôter le peu de forces physiques et morales qu'un âge avancé m'avait laissées. Ldi moindre méditation fatigue mes organes
affaiblis. Vous jiigoroz aisément que dans col état je ne puis remplir les fondions de voire représenlant avec la dignilé convenable à votre cité, k vous, messieurs, et, s'il m'est permis de le dire, à moi-même. Vous trouverez parmi vos concitoyens des hommes bien plus capables que je ne l'aurais été en aucun temps d'être vos interprètes... »
El l'abbé Raynal indiquait aux suffrages des Marseillais, M. Bertrand, directeur principal de la Compagnie d'Afrique, qui, disait-il, avait médilé, dans le silence, sur la nature des différents gouvernements.
En lisant celte lettre, on ne peut plus mettre en doute ce que l'on a dit de rabaissement des facultés intellectuelles de l'abbé Haynal à l'éjjoque où il lit celte singulière profession de foi dont les journaux de la Révolution ont retenti.
Que dirons-nous maintenant des opinions politiques du Journal de Paris pendant les sessions de l'Assemblée constituante et de la Législative?
Fort étonnés de se trouver lancés dans une carrière aussi vaste que celle ouverte aux journalistes par la Révolution, les anciens rédacteurs de cette feuille se montrèrent d'abord d'une réserve et d'une timidité qui conlraslaient avec l'élan donné à la presse par les Mirabeau, les Barère, les Brissot, etc. ; et cette timidité se reflète dans un avertissement des éditeurs, que nous trouvons en tête du numéro du 28 mai 1789. Voici cet avis:
« Lorsque le gouvernement a bien voulu nous permettre de rendre compte des principaux objets des séances des états généraux, nous avons senti combien cette partie de notre travail devenait intéressante pour le public et en même temps avec quelle circonspection elle devait être traitée. Nous n'avons rien épargné pour remplir ces deux objets. Nous avons pris les mesures les plus actives pour nous procurer les informations les plus promptes et les plus exactes; et en nous bornant h annoncer l'objet et le résultat des délibérations, et les faits principaux de chaque séance, nous nous sommes abstenus d'y joindre aucune réflexion et d'entrer dans aucun détail susceptible d'inconvénients...»
Certes, un pareil programme ne dut pas être très-attrayant pour un public aussi avide de connaître dans tous les détails ce qui se passait à Versailles. Mais le Journal de Paris avait ses vieux abonnés, son public à lui seul, et il put vivre avec leur appui.
Il serait donc inutile de chercher dans cette feuille autre chose qu'un résumé assez bien fait, mais fort aride, des séances des états généraux et de l'Assemblée nationale pendant la durée de la session de Versailles.
Insensiblement le Journal de Paris laissa apercevoir les opinions contre-révolutionnaires de ses anciens rédacteurs. On le voit défendre les prérogatives royales, le veto, etc., etc. Il devint le confident des Malouet, des Maury, des Virieu, et se montra tout dévoué aux ministres du gouvernement, dont il paraissait l'un des organes avoués.
Si le Journal de Paris s'éloigne de toute polémique avec les autres feuilles publiques ; s'il se borne le plus généralement à des comptes rendus des séances de l'Assemblée nationale, quelques mots qui lui échappent de tempsaaulre, indiquent suffisamment qu'il n'aime ni les jacobins, ni les cordeUers, ni les sociétés patriotiques quelconques.
Toujours d'une extrême prudence, les rédacteurs de cette feuille trouvent moyen de faire connaître la plupart des détails relatifs à la fuite et au retour du roi, sans qu'une seule ligne permette d'apercevoir d'abord la joie que cette fuite a dû leur causer, et ensuite le chagrin et les craintes qu'ils ont dû ressentir en apprenant son arrestation, a Le roi a été arrêté, se bornent-ils a dire, et tout cède la place à cette nouvelle, qui remplit la capitale, comme elle était remplie de la nouvelle de son enlèvement. »
L'événement du Champ de Mars arrache à ces rédacteurs quelques phrases sur les factieux.
« Se peut-il qu'un même peuple, disent-ils, rassemble a la fois tant d'hommes dignes de la liberté, prêts à tous les sacrifices qu'elle impose, remplis de toutes les vertus qu'elle inspire, et tant d'hommes pour qui le trouble est un besoin, et la cruauté un jeu? Se peut-il qu'une grande nation sache si promptement opposer de puissantes ressources aux ligues qu'on essaye de former contre elle dans toute l'Europe, et qu'elle n'ait pas encore réprimé, après deux ans de crises et de convulsions intérieures, ces hordes de scélérats qui la dévastent et la déshonorent; qu'elle n'ait pas encore puni leurs féroces instigateurs, et que ces monstres soient encore désignés pour des fonctions importantes? Jamais l'assemblée, ajoutent-ils, n'a témoigné une plus ferme résolution de les punir; jamais elle n'a été mieux secondée par le vœu de tous les citoyens. »
On voit, par ces expressions, que si les rédacteurs du Journal de Paris i\c 1791 voulaient encore passer pour des amis delà liberlé, il s'en fallait de beaucoup qu'ils le fussent dans le sens des jacobins.
Ce fut à peu près à cette époque que Garât renonça de continuer a rendre compte des débats de l'Assemblée nationale. Si Garât, qui jouissait avant la Révolution d'une réputation d'homme d'esprit, d'écrivain correct et élégant, et dont les écrits avaient divulgué des lumières étendues, une courageuse philosophie, et un chaleureux ami de la liberté; si Garât, disons-nous, ne tint pas, dans ses articles sur l'Assemblée constituante, tout ce qu'on espérait de lui, nous devons l'attribuer h l'influence de ses collaborateurs et de son éditeur. Aussi le voyons-nous se hâter de reprendre sa liberté du moment où il fut arrivé au terme de ses engagements. Mais on se garda bien d'annoncer sa retraite, et ce ne fut que plusieurs mois après que le Journal de Paris apprit à ses souscripteurs les changements opérés dans sa rédaction.
Gomme le vent souillait alors au patriotisme, les éditeurs engagèrent Gondorcet à se charger des comptes rendus des séances de la Législative, et ce célèbre écrivain y consentit. Mais les mêmes motifs qui avaient mis Garât dans la nécessité de se retirer, forcèrent bientôt Gondorcet a en faire autant.
Ge fut alors que Gamille Desmoulins imprima que le Journal de Paris avait été tout étonné de se trouver patriote pendant les quinze jours que M. Condorcet y avait travaillé.
Gette phrase, répétée par une foule d'autres journalistes, fit jeter les hauts cris aux propriétaires de cette feuille, et les obligea d'entrer en explication avec le public.
« Les auteurs du Journal de Paris, écrivirent-ils, après avoir dit que l'esprit de parti rendait les hommes stupides et féroces, pcotitent de cette occasion pour déclarer qu'ils persisteront constamment dans les sentiments d'indépendance, de justice et de modération qui ont jusqu'ici * caractérisé leur journal : fidèles aux principes de la vraie liberté, qui ne peut exister que dans le respect et la religieuse observation des lois, invariablement dévoués au maintien de la constitution, auquel ils croient en ce moment le salut de la chose commune attaché, ils plaindront ceux que leurs préjugés ou leurs intérêts empêchent de sentir le prix de la liberlé
1 Fin lUVciiiliic 17i>l.
GARAT. i55
et de l'égalité, mais ils ne les insulteront point; ils n'adopteront jamais ni calomnies, ni délations hasardées ; ils ne répondront aux injures que par le mépris et le silence, et. n'ambitionneront d'autres succès que d'obtenir l'estime des bons esprits et des honnêtes gens... »
Ce fut ainsi que les rédacteurs du Jounial de Paris, a la tête desquels se trouvait alors Bégnault de Saint-Jean-d'Angely, tâchèrent de réparer le tort que pouvait leur faire l'éloignement motivé de Gondorcet.
Mais ils ne tardèrent pas à montrer le bout de l'oreille à l'occasion de quelque tumulte occasionné par le club des Feuillants, qu'ils avaient pris sous leur protection. « Est-il possible, dirent-ils. en relevant une phrase de Pétion ; est-il possible que le maire de Paris, qui doit connaître et estimer le peuple de Paris, le reconnaisse dans une vingtaine d'hommes grossiers et de jeunes gens écervelés, évidemment ameutés pour venir troubler une société qui déplaît à une autre société?... Les cordeliers importunaient souvent Sixle-Quint par des sollicitations intéressées; il leur répondit un jour : Mes pères, que vos demandes soient justes, et je me souviendrai que j'ai été cordelier. De grâce, monsieur le maire, traitez les jacobins comme Sixte-Quint traitait les cordeliers, et tout ira bien. »
Pendant la première partie de la session de la Législative, le Journal de Paris se montra de l'opinion des Dumas, des Ramond, des Dumolard, des Vaublanc, etc., etc., c'est-à-dire qu'il fut ministériel, antijacobin, et dévoué au côté droit.
On y lit, sous la date du 21 juin 1792, une lettre fort curieuse' sur la société des Jacobins, dans laquelle le journaliste déplore l'influence de cette fameuse société. Cet article est intitulé : Laquelle des deux est l'Assemblée nationale?
«Telle est, dit-il, la question que m'adressait un étranger, qui, ne sachant rien de notre Révolution, sinon que nous avions un gouvernement représentatif, avait assisté alternativement à quelques séances du corps législatif et des jacobins. Les mêmes formes, me disait-il, se sont offertes à mes regards, et les mêmes mots ont frappé mes oreilles. Dans un lieu comme dans l'autre, j'ai vu une salle, des tribunes, un président, des secrétaires ; j'ai entendu lire un procès- verbal, présenter des adresses, appeler l'ordre du jour, faire des rapports, porter des dénonciations, écarter des motions par les questions préalables, les relarder par des ajournements, les
mettre aux voix ; j'ai été étourdi des mêmes clameurs, scandalisé du même tumulte, étonné de la même induence des spectateurs sur les délibérations : faites-moi donc connaître où siège l'Assemblée nationale?...
c( L'assemblée, sans doute, fait des lois, ajoutait l'auteur de l'article ', mais je cherche en vain où sont les moyens d'exécution. Ils ne résident certainement pas dans un roi dont on est parvenu h avilir la difijnilé, à détruire la prérogative, a paralyser l'action, qu'on laisse et qu'on fait insulter par des libellistes infâmes, qui offrent sans cesse la calomnie h la crédulité ; dans un roi qu'on force a entendre d'heure en heure, sous les fenêtres de son palais*, des menaces féroces et des injures grossières; qui, contre de si grands attentats, ne peut trouver, dans ces mêmes lois, qu'il est chargé, dit-on, de garantir, le secours dont il a un si pressant besoin, et dont la condition est si misérable, qu'on l'a enfin livré a des ministres qui agissent sans lui, malgré lui et contre lui; qui, a la fois, lâches et cruels, l'outragent publiquement, tâchent de le dominer par la terreur, et le réduisent à l'affreuse alternative ou de trahir sa conscience par sa sanction, ou de voir couler le sang par son refus '...))
Quelques jours après, les girondins ayant obtenu le licenciement de la garde du roi, le Journal de Paris s'exprima ainsi sur ce décret:
« On avait besoin de se défaire de la garde du roi, non à cause du mal qu'elle pouvait faire, 1 ,800 hommes ne conquièrent pas un royaume, mais h cause du mal qu'elle pouvait empêcher. Ceux qui ne veulent pas voir la liaison de ces deux événements, le licenciement de la garde du roi et la journée du 20 juin, ceux-là ferment les yeux de peur d'y voir et pour dormir... »
Nous avons déjà dit pourquoi Gondorcet avait abandonné la rédaction du Journal de Paris. Cette feuille lui en garda rancune; aussi, voyons-nous l'un des écrivains, qui depuis quelque lemps remplissait les suppléments *, attaquer avec fureur ce rédacteur de la Chronique.
1 A cette époque le supplément quotidien du Journal de Paris était en partie reiiipH p;ir des articles politiques dans lesquels on traitait des grandes questions 'a l'ordre du jour.
* Les termes dont le rédacteur du Journal de l'aris se servait et ses expressions, qui semblent empruntées à Y Ami du Roi, font assez pressentir ses opinions sur les é\énenients du 20 juin.
3 II s'agit ici du ministère dit Patriote, dans le(iuel se trouvaient lloland, Clavière et Servan.
i Cliéron.
GARAT. /,:iJi
« La rédaction de votre journal du 22 juin, lui disait, sous forme de lettre, l'un des écrivains de la feuille parisienne, Chéron, m'a indigné sans me surprendre, et je cède au besoin de mon cœur, en épanchant sur le papier les sentiments qu'elle m'a fait éprouver. Le titre que vous aviez naguère de littérateur distingué, la place que vous occupez en ce moment, votre nom souvent cité, soit par l'habitude que l'on avait d'y associer des idées de sagesse et de justice, soit par un reste de déférence pour la société célèbre dont vous êtes membre, tout cela me détermine encore, malgré moi, à vous choisir parmi les coupables écrivains qui font circuler chaque jour leurs feuilles contagieuses...
« Le peuple, ajoutait-on, en terminant cette lettre, roulant sur les événements du 20 juin et sur le récit qu'en avait fait Gondorcet ; le peuple respecterait toujours la loi, sans les flatteurs qui le trompent, les ambitieux qui le font servir d'instrument, et les écrivains qui lui prêchent la révolte et se rendent les apologistes des crimes dont ils ont été les instigateurs. »
Celte journée du 20 juin acheva de ranger le Journal de Paris parmi les feuilles les plus royalistes et les plus contre-révolutionnaires de l'époque.
Le parti jacobin avait alors les ffirondins et les brissotins pour chefs. Le Journal de Paris, qui aperçut le grand talent de Vergniaux, chercha à caresser cet athlèle de la tribune législative. Voici comment il parle de l'orateur qu'il voulait disputer au côté gauche de cette assemblée :
« M. Vergniaux a fixé depuis longtemps les regards de ceux qui cherchent des hommes dans l'Assemblée législative. Avec ses talents, il semble qu'il aurait pu, se soutenant par ses propres forces, dédaigner de s'associer a aucun parti, étudier les hommes et les événements, et attendre l'occasion de se montrer au moment où il faudrait enchaîner ou précipiter les événements ; conduire ou réprimer les hommes. Au lieu de cette conduite, plus digne de la force réelle que nous lui supposons, sans l'avoir vu d'ailleurs que dans l'assemblée, M. Vergniaux s'est laissé aller au mouvement que lui imprimait sa députation (celle de Bordeaux) ; et il trouvera peut-être que, pour l'avoir aperçu de loin, nous ne l'avons pas mal jugé, en pensant qu'entraîné par une pente presque insensible, il s'est trouvé lié à un parti, au moment où il se croyait encore indépendant. Cependant ses opinions plus mesurées, même dans leur
emportcnienl, que celles de ses collègues ou de ses nouveaux amis, n'ont jamais semblé commandées conmie quelques autres, et il a su leur conserver toujours une teinte de liberté impartiale qui, plus d'une fois, en a fait le succès et le danger. Mais il n'en a pas moins embrassé, défendu leur système; et il a souvent, au moment où ils s'effrayaient de leur faiblesse, créé pour eux la puissance, en entraînant un grand nombre de représentants qui flottent indécis, et que l'expression d'un patriotisme ardent, qui leur semble exempt d'influences étrangères, conduit et décide toujours... »
Le Journal de Paris de 1792 n'était plus, comme on le voit par ces extraits, l'insigniflante et très-innocente feuille de 4789 et 1790. Fort bien écrite et présentant d'une manière fort piquante, nonseulement les séances de l'Asscndjlée nationale, mais encore un grand nombre d'articles politiques dignes d'attention, ce journal s'était insensiblement placé parmi les écrits politiques les plus appréciés par les contre-révolutionnaires.
Mais en même temps qu'il avait grandi dans l'opinion publique, on l'avait vu se rapprocher toujours davantage du côté de Coblentz : et dans l'été de 1792, il n'était plus considéré par les patriotes que comme l'un des organes les plus dangereux du comité autrichien et de la cour d'outre-Rhin.
Cette feuille ne rêvait plus que contre-révolution, lorsque l:i journée du 10 août jeta la terreur parmi les journalistes de la même opinion, dont aucun n'osa paraître le lendemain de ce grand événement.
Plus audacieux que les autres journalistes dévoués a la liste civile, les rédacteurs du Journal de Paris tirent publier leur numéro du 11 août et même celui du 12, dans lesquels ils se bornèrent a présenter a leurs lecteurs un extrait fort pâle de la séance permanente de l'Assemblée nationale, évitant autant que possible de parler de la grande Révolution opérée par le courage des patriotes et de l'apprécier.
Mais le peuple, indigné de voir encore paraître une feuille considérée comme sympathisant avec les ennemis de la liberté, s'attroupa autour de l'imprimerie du Journal de Paris, sise rue Jean- Jacques Rousseau, saccagea les bureaux établis au n" 14, brisa les presses, jeta les caractères par les fenêtres, et ferma les portes de cette imprimerie, après avoir obligé les rédacteurs a se cacher.
Ce fut ainsi (pie le Journal de Paris mourut alors de mort vio-
lente, dans la journée du 12 août, et suivit de près les Amis du Roi, la Gazette de Paris, le Mercure de France, le Petit Gauthier et autres journaux hostiles a la cause de la liberté.
Pendant cette suspension forcée du Journal de Paris, l'homme de lettres distingué qui avait été son principal rédacteur depuis la Révolution jusqu'à la lin de la Constituante, Garât, que nous avons dû perdre de vue, reparut sur la scène politique. Il voyait s'approcher les élections pour la Convention nationale : ses principes libéraux lui firent probablement désirer d'arriver a cette assemblée ; et c'est évidemment dans ce but qu'il écrivit et fit publier la lettre suivante*.
«Les ennemis de la liberté et de l'égalité, disait-il, répandent dans le public que les membres de l'Assemblée constituante de 1789, mécontents d'avoir vu renverser leur ouvrage, égarés par cette misérable vanité, protestent dans leurs discours contre la Révolution du 10 août, et contre les actes de la commune et du corps législatif qui ont suivi cette grande journée. Ce bruit est sans doute une calomnie contre les premiers proclamateurs de la liberté et de la souveraineté du peuple français, et un nouveau moyen imaginé pour semer encore des divisions dans un empire uni entin tout entier dans un même intérêt, dans un même vœu, dans un même but. Il n'appartient pas plus aux constituants de 1789 qu'a tout autre individu de la nation de faire des protestations ; s'ils avaient cru devoir en faire comme citoyens, ils les auraient fait entendre a la France entière : leur silence devant la nation est donc une adhésion. Peut-être une plus formelle de la part de tous ne serait-elle pas sans utilité pour la chose publique, comme sans honneur pour eux-mêmes.
ce Membre de l'Assemblée constituante de 1789, je déclare donc penser en mon âme et conscience, que l'insurrection du 10 août était nécessaire pour sauver la liberté et la souveraineté du peuple français ; qu'il a été démontré par l'expérience que plusieurs dispositions de l'acte constitutionnel donnaient au pouvoir exécutif des moyens de laisser périr ou d'anéantir la constitution, et avec elle la liberté et tous les fruits de la Révolution; que les papiers trouvés dans le château des Tuileries et chez l'intendant de la liste civile,
1 Cette lettre de Garât, que nous extrayons des Annales Patriotiques, fut reproduite par quelques autres feuilles. Prudliomme parle de la candidature de cet ex-constituant; mais il le fait en des termes peu favorables : il veut qu'on laisse Garât it ses travaux littéraires.
ont fourni les preuves les plus évidentes de la conspiration de Louis XVI contre la nation; que, depuis le 10 août seulement, le peuple français a les moyens de se servir de toutes ses forces pour repousser les ennemis étrangers, et de toutes ses lumières pour se donner une constitution qui opérera le bien général par l'exercic-e des droits universels; qu'enlin j'adhère a cette révolution du 10 août comme à un moyen puissant qui a écarté les revers et préparé efficacement les succès. »
Malgré les efforts de quelques amis. Garât ne fut point élu. On lui contesta, avec quelque raison, la dose d'énergie nécessaire pour les circonstances dans lesquelles la France se trouvait, et on le laissa de côté.
Mais il trouva bientôt le moyen de faire connaître ses principes républicains.
Les propriétaires du Journal de Paris, après une interruption de plus d'un mois ', songèrent à faire reparaître leur feuille.
Ils commencèrent d'abord par annoncer qu'ils suppléeraient à l'interruption de leur publication en donnant en masse a leurs anciens souscripteurs, les séances de rAssend)lée législative et celles de la Convention nationale qu'ils n'avaient pas eues. Cet engagement fut rempli avant la reprise. Plusieurs cahiers supplémentaires du Journal de Paris parurent successivement, et remplirent la lacune, de manière à prouver que sa nouvelle rédaction n'aurait rien de 'commun, sous le rapport des principes politiques, avec celle dispersée après le 10 août.
Ayant ainsi préparé l'opinion publique, le Journal de Paris reparut enfin le 1" octobre 1792. sous le patronage de Cokddkcet, SiEYÈs, Garât et Cabanis, et promit de marcher dans les voies nationales.
On supprima du commencement de cette feuille le lever et le coucher du soleil, la hauteur delà rivière, les observations météorologiques, etc., etc., et l'on promit de les remplacer par des choses plus importantes et mieux adaptées aux circonstances ; et, afin que l'on ne se méprît point sur les couleurs qu'elle arborait, cette feuille j)rit alors le litre de Journal de Paris national.
1 Le Journal de Paris s'était arrêté au 225^ numéro de l'année 1792. Tn intervalle de 49 jours s'écoula sans qu'il reparût, et ce ne fut que le If"" octobre que cette feuille revit le jour avec de nouveaux rédacteurs; elle recommença par le 273* numéro. Il y a donc 49 numéros qui n'ont jamais paru. Mais ils ont été remplacés par plusieurs cahiers supplémentaires publiés sans numéros.
GABAT. 459
A partir du T' octobre 1792, le Journal de Paris reprit donc le cours de sa publication régulière, en conservant le même format et le môme ordre de distribution des matières. Tous les jours il donnait un supplément de deux pages, destinées aux annonces des spectacles, aux catalogues des libraires et aux avis du commerce et de l'industrie.
Quant au corps du journal, il se trouvait presque complètement rempli par le compte rendu des séances de la Convention nationale ', l'analyse des délibérations de la commune, les nouvelles des armées et de nos places frontières. Ainsi composé, et rédigé dans un esprit très-patriotique, le vieux, ou plutôt le nouveau Journal de Paris se classe dès lors dans la catégorie des feuilles publiques du premier ordre, tant sous le rapport de sa rédaction, toujours fort soignée, que sous celui des principes qu'il professe : il est devenu républicain sincère comme le sont Condorcet, Sieyès, Garât et Cabanis, ses principaux rédacteurs; mais il se montre l'ennemi des hommes qui suivent la bannière de Marat. Un simple extrait de la séance où ce journaliste député fut si vivement attaqué par les girondins, pour avoir voulu prouver que la liste civile avait corropipu une partie des membres de la Législative, suffira pour faire connaître la ligne politique que suivait alors le journal de Garât.
« Je demande, dit un troisième, que l'on fasse le procès
à Marat; il est temps d'éclairer le peuple de Paris, et de le venger d'une faction qui fera horreur à la postérité. — Messieurs, dit Marat, je vous rappelle a la réflexion. — Nous vous appelons a la raison et à la probité, s'écrient un grand nombre de voix. — Barbaroux, l'un des commissaires, prend la parole : «Oui, messieurs, dit-il, le comité de surveillance a calomnié, quand il a accusé des membres de la Convention d'avoir participé aux quinze cent mille livres dont on nous a parlé. Le portefeuille de Laporte prouve, à la vérité, la conspiration de la cour; mais il ne prouve rien contre les députés. Nous vous expliquerons comment on a pu en ôter et y remettre des pièces, et altérer le sens de celles qui existent. » — Il s'élève une rumeur générale. — Bdrbaroux reprend : «Le comité de surveillance a accusé Ribbes, député, d'avoir prêté de l'argent au roi; et il est vérifié que l'homme qui a prêté cet argent est un
1 Un avis du mois d'octobre, signé Rœderer, porto que tous les comptes rendus de ces séances ont été rédigés par lui seul, et que dorénavan'. il les signera, alin que ses ennemis ne puissent pas continuer à dire qu'il avait émigré en Angleterre.
autre Ribbes, directeur de la mounaie de Perpignan... » Aux voix le décret, s'écrie de toutes parts l'assemblée fatiguée d'indignation
— Le projet de décret de la commission est adopté
c< Marat est à la tribune : Buzot s'y précipite; d'un regard lancé à Marat, il le fait descendre, et il a la parole. — « Citoyens, dit-il, quand on dénonce Marat et tous les gens de son espèce, on lui donne une existence funeste à la tranquillité publique. Que nous importent Marat et ses pareils, ses placards et ses approbateurs ? Quand le roi existait, Marat pouvait, de concert avec lui, chercher h perdre Paris; mais quand le roi n'est plus, Marat a perdu son existence. Quand Marat demande à être entendu, il me semble entendre les Prussiens le demander eux-mêmes. Ne serait-il pas possible que lui et ses pareils fussent payés par les scélérats qui nous combattent? Entendrai-je toujours les représentants d'un grand peuple s'occuper d'un homme de cette espèce? Je demande que l'article du décret qui enjoint au comité de surveillance de la commune de fournir des preuves soit mis aux voix. » — Des applaudissements réitérés couvrent ce discours. — Marat se présente; on crie, Aux voix. — Tallien est d'avis qu'on s'occupe de la chose publique et non des individus. — Marat, à la tribune, obtient du silence. Il dit que répondre aux invectives qu'on lui adresse serait au-dessous de lui. « Le comité de surveillance, ajoute-t-il, fera triompher son zèle patriotique. Quant à mes opinions, je vous l'ai dit, je suis au-dessus de vos décrets. Vous traitez les matières politiques en praticiens; moi, j'ai préparé l'opinion publique sur les machinations de Lafayette et du comité de législation. On a crié alors à la calomnie, et les événements ont justifié mes prédictions. Si vous aviez eu le bon sens, vous n'auriez pas eu tant de désordres. Il y a dans l'assemblée un parti pour détruire le comité de surveillance ; le but était d'enlever les preuves de conviction... Je vous ai déclaré que je regardais la très-grande majorité de la Convention comme pure ; je regarde une autre partie comme prévenue par quelques individus que l'intrigue a placés ici. » — Ici, toute l'assemblée se soulève ; on crie : Aux Petites-Maisons, Marat ! — Marat continue : « On connaît les intrigues de Guadet et de Yergniaux dans le département de la Gironde. C'est cette poignée d'hommes que j'ai dénoncés pour avoir provoqué une guerre devenue heureuse par les circonstances, mais qui devait perdre la liberté ; c'est elle qui a voulu perdre la commune de Paris, qui a sauvé la France le 10 août...» — Et qui l'a
perdue le 2 septembre, lui crie une voix. — «Encore un mot, reprend Marat ; jamais on ne me fera changer d'opinion sur la faction Brissot... »
C'est ainsi que Rœderer rendait compte des séances de la Convention nationale.
Quant à Garât, à Condorcet et a Sieyès, leurs noms ne furent guère qu'un drapeau pour le Journal de Paris ; car une feuille aussi exiguë ne pouvait guère permettre à des écrivains habitués a développer largement leurs opinions d'y insérer leurs idées. Çà et là on trouve cependant quelques morceaux qui portent évidemment le cachet de ces hommes supérieurs, et nous croyons avoir reconnu la plume de Garât dans les lignes suivantes, servant d'introduction aux nouvelles favorables des armées de la République.
c( Quelle figure font aujourd'hui tous les rois, s'écrie ce rédacteur, entre la République française, qui maintenant est présente pour tout le monde, et leurs peuples, qui la contemplent avec envie et ne tarderont pas de l'imiter? Une multitude de rois sont tombés devant Rome; mais c'a été l'affaire de plusieurs siècles. Les choses iront plus vite de nos jours. Les Romains n'avaient pour eux que leurs forces contre celles des peuples ; nous avons pour nous la nôtre et celles des peuples : les rois sont maintenant tout seuls de leur nation. Aussi, du temps des Romains, il y eut des rois de quelque caractère ; l'un d'eux fut difficile a réduire : il eut l'audace de marcher non pas seulement contre les Romains, mais sur Rome même ; il avait dans ses armées des cohortes de chevaliers romains émigrés {m'ixtis fmfitivis Italiœ, quorum pervicacia multum fidebat). R fut un moment vainqueur, ensuite complètement vaincu. C'est par lui que les Romains ont fini la destruction des rois. Nous, au contraire, c'est par les Mithridates de nos jours que nous aurons commencé ; ainsi rien n'arrêtera pour nous le cours des choses. »
Peu de jours après la publication de cet article, le Journal de Paris contenait la nouvelle suivante :
a Hier, dans une séance du soir, la Convention a élu à la place de ministre de la justice Garât le jeune, un des hommes de la République qui aient le mieux servi la liberté, soit en la faisant désirer par ses écrits et ses discours, avant qu'elle existât en France, soit en la faisant aimer par ses excellents articles dans le Journal de Paris, lorsqu'elle a pris naissance. Le voilà à même de lui rendre le dernier service qu'elle réclame, celui de la faire respecter, en
renvironnanl de la justice et de la morale, sous l'appui de l'autorité publique. »
A partir de ce jour (iO octobre 1792), Garât, absorbé par ses fonctions, dut ne plus s'occuper de la feuille dont ses collaborateurs lui faisaient ainsi un titre à la reconnaissance et a l'estime de tous les républicains.
On sait quel esprit de modération et d'équité Garât apporta dans ces hautes fonctions. En sa qualité de ministre de la justice, Garât fut dans la Irisle nécessité de signilier a Louis XYI sa condamnation h la peine capitale, et il sut concilier les devoirs de sa place avec les égards dus au malheur.
Lors des journées des 51 mai et 2 juin 1793, Garât était ministre de l'intérieur. Par sa position, il joua un grand rôle au milieu de ces événements si funestes aux girondins. Garât se posa connne modérateur; et si l'ostracisme qu'il proposa aux chefs des deux partis eût été accepté par eux, la France n'eût pas eu a déplorer la perte de tant de bons et d'illustres citoyens.
Garât, qui comptait des amis dans tous les rangs, était cependant montagnard a cette époque, et ses principes politiques ne différaient guère de ceux des chefs de la Montagne. Néanmoins, il ne tarda pas a être remplacé au ministère, parce qu'il parut d'un caractère trop faible aux yeux du célèbre comité de salut public.
Quant au Journal de Paris natmial, ayant bientôt j)erdu Condorcet, il resta à peu près rédigé par Rœderer, dont le nom se trouve au bas de chaque compte rendu des séances de la Convention nationale.
ffi(S)!s®m® o
^4nw
FtttUr par la Scnrtf Je /Inaustri» ïratmifllf
li i: D A C T E U II nu .1 0 U R >• A I, I) U r. I. U B DES C 0 li D K r, I !•; I! s
Antoine-François Momoro naquit à Besançon en 1756. Il était libraire, graveur en caractères et maître imprimeur à Paris lorsque la Révolution française éclata. Il fut l'un des plus ardents apôlres des principes qu'elle fit revivre. Membre zélé du club des Cordeliers, il fut arrêté à l'occasion des événements du Champ de Mars. Après le 10 août, il fit partie de la commission administrative qui remplaça le département de Parts. Momoro fut envoyé plusieurs fois en mission dans les départements et principalement dans ceux de la Vendée, où il devait surveiller les opérations des jjénéraux. Lié avec Hébert et les principaux cordeliers, il fut condamné à mort avec eu.\, et périt sous la hache révolutionnaire le 4 germinal an II [ii mars 1794).
La Bibliographie des journaux publiée par feù M. Deschiens indique qu'il a existé un Journal du club des Cordeliers, rédigé par iMomoro et Sentier, dont il parut dix numéros. Nous désespérions de nous procurer ce journal, devenu extrêmement rare, lorsqu'un heureux hasard nous a fait retrouver non-seulement les dix numéros dont parle M. Deschiens, mais encore cinq numéros manuscrits, ainsi qu'une foule de proclamations, lettres et autres papiers de Momoro, religieusement conservés par la piété filiale.
Grâce à ces documents précieux pour l'histoire, nous sommes en mesure de parler ici, avec connaissance de cause, et du club des (jordeliers, et du membre qui le présida quelquefois et qui fut le rédacteur du journal de cette société célèbre.
Nous dirons d'abord quelques mots sur Momoro lui-même, et ces mots, nous les empruntons a un écrit qu'il adressa à ses conci-
i Le portrait de Monioro (itic nous publions aujuurd'iuii le représente en uniforme de sous-lieutenant de la garde nationale. L'original, gravé en 1791, est entouré des attributs de riniprimcrie; tout autour sont écrits ces mots: A. F. Mo.'HOiid, premier imprimeur de la Uherlè naiiunale. C'était le lilic dont Moiniiro se parait.
464 MOMOnO.
toyens '. C'est a la l'ois l'histoire du journaliste qui nous occupe, et celle de l'enfance de la Société des droits de l'homme , enfance qui promettait ce qu'elle a si complètement tenu.
L'écrit dont il s'agit parut à l'époque oii le peuple et la garde nationale empêchèrent le départ du roi pour Saint-Cloud. dé|)art qui cachait un projet de fuite , avorté ce jour-la ( 18 avril 1791 ). Voici comment Momoro s'exprime sur cet événement et sur lui-même :
« Enthousiaste admirateur de la sublime déclaration des droits de l'homme et du citoyen, né avec une âme passionnée pour la liberté *, j'ai dû naturellement en devenir un de ses plus zélés partisans, et jusqu'au tombeau elle trouvera en moi un ardent défenseur.
« Le destin, qui règle le sort des humains et celui des empires, a vu trop longtemps les hommes courber honteusement leur tête asservie sous le joug du despotisme de leurs semblables ; indigné de l'apathie ignoFuinieuse des uns, de l'insolente arrogance des autres, il a enfin marqué, dans son livre terrible, le terme du despotisme et le règne de la liberté.
« La Révolution, dès cet instant, s'est avancée a pas de géant. Avec les murs de la Bastille écroulés, j'ai vu l'autorité ministérielle renversée; j'ai vu la loi s'élever du milieu du désordre et soumettre à son empire ceux qui jusque-la s'étaient crus au-dessus d'elle; j'ai vu les législateurs renverser tous les abus et les honteux préjugés ; j'ai vu les superbes parlements anéantis ; j'ai vu les patriotes animés du même esprit, tendre tous au même but et courir la même carrière ; j'ai vu les complots des méchants avortés aussitôt que conçus ; j'ai vu le patriotisme déjouer les manœuvres abominables de ces méchants: j'ai vu la religion reprendre son ancien lustre, sa première simplicité ; j'ai vu ses ministres rappelés a leur première institution ; enfin j'ai vu les droits des citoyens s'établir sur des
1 Momoro, citoyen de la section du Théâtre-Français, et premier imprimeur de la liberté, à ses concitoyens, in-A" de quatre pages, sans date et sans nom d'imprimeur.
s Nous lisons ces mots, écrits de la main de Momoro, en marge d'une opinion de Sieyès. « Il faut des siècles pour arriver à une Révolution semblable à U nôtre, et l'on doit profiter de l'événement heureux qui nous la procure. Si nous le laissons échapper, ce moment précieux, nous pouvons d'avance renoncer à notre liberté, reprendre des chaînes honteuses, et nous couvrir d'ignominie aux yeux des peuples libres et de toutes les nations qui habitent le globe... Lorsque je dis librement mon opinion, j'agis conformément au droit qui m'appartient et que personne n'a pu me donner, mais que j'exerce par l'événement des circonstances qui m'ont délivré des tyrans qui m'avaient chargé de chaînes. Que dis-je? au milieu même de ces chaînes j'étais libre; et tous les tyrans de la terre m'accableraient de fers, qu'ils n'enchaîneraient pas encore ma liberté. »
bases de justice , et je me suis dit : la révolution touche à sa lin ; nous allons bientôt jouir des avantages précieux qu'elle doit nous procurer. Je me retraçais avec satisfaction ce bonheur inexprimable, <juand un événement imprévu, déchirant tout a coup un voile épais, sema la division parmi les citoyens.
« La journée du lundi 18 avril donna lieu a cette désunion, h cet esprit de parti, qui perdront les citoyens, s'ils n'y prennent garde.
« A cette époque, une société patriote qui professe les principes les plus purs ( la société des Gordeliers ), et dont la déclaration des droits de l'homme et du citoyen fait la base de l'institution, manifesta hautement son opinion. Ce trait de lumière fut un coup de foudre. Dès lors cette société devint un objet de terreur et de haine pour tous les ennemis de la Révolution.
a Cette société s'est vue calomniée, troublée dans l'exercice légal de ses facultés, et forcée d'abandonner le lieu de ses séances, n'ayant pas un local déterminé pour se réunir et pouvant à peine enfin en trouver un; ses membres persécutés, traînés dans les prisons, ont également vu toutes les lois violées à leur égard
« 0 mes concitoyens ! c'est assez des ennemis de cette Révolution pour en contrarier les effets, sans nous désunir encore et en aug. raenter le nombre. Ne leur donnons pas cette satisfaction ; unissonsnous pour les combattre ; et soyons libres, ou mourons en cherchant à le devenir. »
Telle était la position de la société des Droits de l'homme et du citoyen au mois de mai 1791. Nous pouvons ajouter que Momoro, son secrétaire, se trouvait aussi en butte aux persécutions de la municipalité et de l'état-major de la garde nationale.
Mais cet orage passé, le club des Gordeliers travailla a se constituer plus fortement que par le passé. A peine réinstallé dans son local, il fonda le journal dont la rédaction fut confiée à l'imprimeur Momoro et à Sentier.
Préalablement a cette publication, la société des Gordeliers adressa aux représentants de la nation une pétition relative a la fuile du roi, dans laquelle elle demandait la suppression de la royauté.
« Aujourd'hui que la voix publique s'est fait entendre, disaient les cordeliers ; aujourd'hui que tous les citoyens sont désabusés, nous nous faisons un devoir de servir d'organe a leur intention, en demandant instamment, et à jamais, la destruction de ce tléau de
la liberté Nous vous conjurons, au nom de la pairie, ou de
déclarer sur-le-champ que la France n'est plus une monarchie, (|u'elle est une république ; ou au moins d'attendre que tous les départements, toutes les assemblées primaires aient émis leur vœu sur cette question importante, avant de penser à replonger une seconde fois le plus bel empire du monde dans les chaînes et dans les entraves du monarchisme. »
Cette pétition, placardée en gros caractères dans tout Paris, fut remise au président de l'Assemblée nationale. Mais convaincus que cette assemblée renfermait dans son sein de nombreux conspirateurs contre la liberté, et qu'il s'en était glissé partout, les cordeliers arrêtèrent de renouveler les cartes d'entrée dans leur société, afin de s'épurer \
Ce jour-la même parut le l*' numéro du Journal du club des Cordeliers, sortant des presses du premier imprimeur de la liberté. Ce journal, dont nous avons sous les yeux les épreuves signées par Momoro, par le juge et par le greffier qui en firent la saisie a la suite des événements du Champ de Mars, est de forme in-S"; quelques numéros se composent de 16 pages d'impression ; d'autres n'en ont que 12 ou même que 8.
On y rendait compte des séances de la société et de ses délibérations : un article variétés, renfermait, en outre, les motions adressées à la société par des citoyens, et la correspondance, laquelle s'étendait sur une foule d'objets et surtout sur ceux relatifs à l'armée, à son recrutement, à son armement, etc.
On y lit avec intérêt divers récits des scènes qui se passaient alors au jardin des Tuileries, au Palais-Royal ou dans les rues, entre des membres de la société et des gardes nationaux : le numéro du 30 juin contient le rapport fait par l'imprimeur Brune, depuis général des armées de la République et maréchal de l'empire, et alors membre de ce club, d'une lutte qu'eut a soutenir le boucher Legendre contre un partisan de Lafayette. On y trouve aussi la liste des citoyens présentés aux électeurs pour la seconde législature.
Au numéro 4 , Momoro , chez qui le Journal du club des Cordeliers paraissait, rue Serpente, n" 7, annonce que le prix de souscription est de trente sous par mois pour Paris, et de trente-six sous
1 En recevant leur carte d'entrée, les membres de ce club payaient une cotisation qui était de 1 liv. 4 sols pour les anciens membres, et 2 liv. 8 sols pour ceux qui n'avaient pas encore retiré leur première carte.
pour les déparlements ; mais il n'indique pas si celle leuille esl ou quotidienne ou seulement hebdomadaire. Comme nous ne pouvons vérifier celle circonstance par le défaut des dates, nous croyons que le journal de cette société i'ameuse ne paraissait que le lendemain des jours de séance.
Ce même numéro 4 renferme une suite ou supplément dans lequel on a inséré un article contre Lafayette, sous le titre du Masque arraché. Cette violente diatribe se terminait par ces phrases :
« Enfin le Voile est déchiré ; le moment de la justice et de la vengeance approche. Les yeux se dessillent; les amis du peuple, les orateurs du peuple, et le club des Cordeliers triomphent de la calomnie et des vils calomniateurs. Les citoyens reconnaissent la vérité, et ils lui rendent hommage.
« Déjà l'opinion se propage et gagne beaucoup: les aristocrates de toutes les classes baissent pavillon et se tiennent coi : encore une crise, et toute cette race maudite sera pulvérisée. »
Le Journal des Cordeliers nous apprend que , dans sa séance du 9 juillet, la société avait adressé a l'Assemblée nationale une nouvelle pétition pour lui rappeler sa première demande relativement à Louis XYL Mais une note manuscrite de Momoro annonce que le président Lameth refusa de lire cette nouvelle pétition comme étant contraire a la constitution.
On y trouve encore quelques observations sur les honneurs a rendre aux cendres de Voltaire, et même le Credo de ce philosophe, composé par lui en 1763.
La grande question dont l'Assemblée nationale s'occupait alors, celle de la fuite du roi, se trouve traitée sous tous ses aspects dans les numéros 6, 7 et 8 du Journal des Cordeliers. On y lit aussi la plupart des adresses venues des départements pour appuyer le vœu des clubs de Paris.
Comme on dénonçait, aux CordeHers, un nouveau projet de fuite de Louis XVI, plusieurs membres s'écrièrent que cette fuite serait ce qui pourrait arriver de plus heureux aux amis de la liberté. « Qu'il parte ou qu'il reste, s'écria un membre, j'observe que la guerre est inévitable, et que tout bien calculé, il vaudrait mieux être débarrassé de ce traître. C'est renfermer le loup dans la bergerie. »
« Un membre, porte le procès-verbal, a annoncé qu'une société d'ennemis de la Révolution avait mis a prix la tète de M. Robes-
pierre; (|ue celle société tenait des assemblées secrètes, et qu'il fallait veiller à la sûreté de M. Robespierre. Chacun sait qu'il a l'ait son teslament , et qu'il s'attend à chaque instant à devenir la victime de son patriotisme. La société, considérant que les amis des droits de l'homme doivent particulièrement veiller à la sûreté individuelle des patriotes, a arrêté que des commissaires seraient nommés pour s'attacher aux pas de M. Robes|)ierre, et le garantir, aux dépens de leur vie, des dangers dont il est menacé »
Le numéro 8, portant la date du 19 juillet, est écrit sous l'impression des événements dont le Champ de Mars venait d'être le théâtre.
Après avoir dit que le décret rendu par l'Assemblée nationale avait réveillé l'esprit public et obligé les jacobins à faire signer, sur l'autel de la patrie, la fameuse pétition, voici comment Momoro s'exprime :
« Des citoyens étaient assemblés paisiblement et sans armes au Champ de Mars, pour signer une demande tendante à ce que Louis le parjure ne fût point réinstallé sur le trône, et que la seconde législature fût promptement convoquée. La municipalité, aux termes des décrets, en était prévenue; le salut général avait appelé un grand nombre de citoyens; mais les ennemis de la liberté les ont peints comme une horde de factieux.
« Trahis indignement par leurs frères de la garde nationale, les citoyens sont impitoyablement massacrés. On développe contre eux le signal du carnage, et on ne proclame point la loi martiale suivant les décrets ; on assassine, et ce sont les législateurs qui ont commandé l'assassinat. Ce sont nos magistrats et nos chefs qui l'ont exécuté! Que d'horreurs en un jour! Femmes, enfants, vieillards, rien n'est épargné, et les bourreaux ne sont pas encore assouvis; ils poursuivent les malheureux qui cherchent a échapper au feu meurtrier; ils les atteignent, les renversent, les foulent aux pieds. Et c'est au nom de la loi et de la patrie qu'on commet de pareils assassinats! C'est au nom de la constitution que des factieux, des contre-révolutionnaires égarent les citoyens , les amis de la liberté. Le crime n'est pas consommé ; on a la cruauté de se réjouir d'avoir détruit avec le fer meurtrier des citoyens paisibles et sans armes !»
Le lendemain, une Adresse aux Parisiens, portant les symboles du club des Gordeliers, fut affichée sur les murs de la capitale : on y faisait connaître le but de cette société, les services qu'elle avait
rendus à la patrie, et les calomnies qui la poursuivaient. Celte adresse, imprimée par Momoro, se terminait par ces mots :
«Frères et concitoyens, vous connaissez maintenant la société des Amis des droits de lliomme et du citoyen; vous connaissez l'esprit des sociétés patriotiques; jugez de quel côté sont les factieux, et frémissez des funestes effets de la calomnie. »
Cependant Momoro, l'un des signataires de la pétition, avait été obligé de fuir pour se soustraire aux persécutions exercées contre les patriotes. La publication de son journal fut suspendue, et la société des Cordeliers, elle-même, s'était trouvée à peu près désorganisée. Mais, après quelques jours passés dans les alarmes, elle s'était réunie de nouveau le 25 juillet.
Voici un extrait de ses délibérations, qui fut publié en août 1791, dans les numéros 11 et 12 du Journal du club des Cordeliers.
«La société, depuis le malheureux événement du Champ de Mars, événement qu'on peut appeler la Saint-Barthélémy des patriotes, pénétrée de douleur et d'amertume, avait suspendu ses séances pour arroser de ses larmes les cendres précieuses des nouveaux martyrs de la liberté.
« Après s'être acquittée d'un devoir aussi sacré, elle a repris le cours ordinaire de ses séances, et elle s'est assemblée le 25 juillet.
« Toujours ferme et constante dans ses [)rincipes et dans son amour pour la liberté, a laquelle elle se consacre tout entière; voulant, dans ces circonstances difticiles, et au milieu des orages, donner des preuves de son patriotisme invariable, de ses principes purs et de son attachement à la constitution, à ses frères les amis de la constitution séant aux jacobins, a arrêté de leur envoyer une adresse pour leur déclarer qu'elle les regardait comme les véritables amis de la constitution, et qu'elle en regardait au contraire comme ennemis ceux qui avaient provoqué ou coopéré à la scission des sociétés patriotiques. »
Dans l'extrait de la séance du lendemain 26 juillet, on lit le passage suivant :
« La société, voulant éclairer les citoyens qu'on cherche à égarer, et auxquels on masque la vérité des événements du Champ de Mars, a chargé quatre de ses membres de recueillir tous les faits qui peuvent jeter un jour lumineux sur cette horrible catastrophe ^ ))
1 Parmi les papiers ayant appartenu à Momoro, nous avons trouvé un écrit de U pages, tout de sa main, intitule la Calomnie repoimsùe par la vérité, ou VÈvéncme.it du Champ de Murs. Momuro, etc..
Le 28, les cordeliers envoyèrent une députalion à la municipalité, pour la prévenir que leur société continuerait de tenir ses séances au musée de la rue Dauphine.
« La société , porte la délibération inscrite dans le journal , a chargé douze commissaires de faire un scrutin épuratoire pour l'admission des membres qui doivent la composer ; et de faire part à la société de leurs travaux et des justes motifs de la rejection qu'ils auraient faite de divers membres. Ces mêmes commissaires ont été chargés d'un projet de règlement d'admission des candidats, pour être approuvé et arrêté en assemblée générale. »
Dans la séance du 31 juillet, on voit qu'un membre aurait adressé à la société un écrit dont la lecture fut très-applaudie ; or le membre h qui la société faisait parvenir l'expression de l'intérêt qu'elle prenait aux persécutions que son patriotisme lui avait attirées, était Momoro, alors absent de sa maison.
Une lettre originale que nous avons sous les yeux nous apprend que, ce même jour-là, Momoro avait également écrit au président de l'Assemblée nationale pour se plaindre des persécutions dirigées contre lui comme signataire d'une pétition qu'aucun décret ne défendait. « Pour me soustraire aux excès d'une fureur aveugle, y disait-il, j'ai dû abandonner foyers, commerce, femme, enfants. La nature réclame ses droits ; et je déclare aujourd'hui h la face de l'Assemblée nationale, protectrice des oppi'imés, que je rentre dans mes foyers, dont on ne m'arrachera que lorsque l'article 7 de la Déclaration des droits de l'homme n'aura plus force de loi, et que l'article 2 de cette même déclaration me mettra dans l'impuissance de ne pouvoir plus, sans crime, opposer la résistance h l'oppression.»
Nous voici au numéroXdu Journal du club des Cordeliers, numéro qui fut le dernier imprimé ostensiblement. C'est une demi-feuille { 8 pages) d'impression, où se trouve analysée la séance du 4 août. On y lit l'extrait d'une profession de foi rédigée par le président pour énoncer les principes qui régissaient la société. C'est une sorte de programme constitutionnel dans lequel on examine et l'on combat celles des institutions décrétées par l'Assemblée nationale qui, aux yeux de la société, étaient contraires a la déclaration des droits de l'homme et du citoyen. Ces observations portent principalement
« ses concitoyens. Cet écrit, signé et parafé, renferme le récit exact de cette catastrophe. Il a dt'i être imprimé, puisqu'on voit en marge l'indication des divers caractcris dont l'iniprinieur a dû se servir. C'est une pièce fort curieuse.
sur les impositions publiques, sur l'état du citoyen, sur le droit de sanctionner les lois , et sur le droit qu'a le peuple d'exprimer sa volonté.
11 nous paraît démontré par les manuscrits qui nous ont été communiqués, qu'une partie seulement des articles destinés ace dixième numéro aurait été imprimée, et que l'autre partie ne l'aurait été que clandestinement ; car nous possédons un cahier portant en tête le titre : Journal du club des Cordeliers , numéro X, page 83, signature L. Ce cahier, composé de huit pages in-4° , écrites de la main de Momoro, a cette épigraphe :
« Le voile commence à se déchirer : on découvre déjà un coin du tableau. Les assassinats du Champ de Mars y sont retracés en caractères de sang . »
Le texte commence par ces mots :
« Les patriotes, poursuivis avec un acharnement incroyable par les ennemis de la Révolution, sont contraints de céder à la force, de gémir sur le sort de leur patrie, que le deuil de la liberté va bientôt peut-être couvrir d'un crêpe lugubre »
Nous y lisons en outre les renseignements suivants sur la situation des journaux patriotes après l'événement du Champ de Mars.
« Le journal de Marat a été saisi, et les formes ont été brisées dans l'imprimerie où il se faisait.
« L'Orateur du Peuple ne paraît plus. On ne trouve pas d'imprimeurs patriotes qui veuillent se charger d'imprimer ce journal. Celui qui l'imprimait a, dit-on, vu saisir ses presses par les infâmes suppôts de l'aristocratie.
« Camille Desmoulins, auteur des Révolutions de France et de Brabant, est parti pour Marseille; son numéro ne paraît point;
« Danton, le fameux Danton, n'est point a Paris;
a Moi, compris dans la liste de proscription, je ne suspendrai point mon Journal du club des Cordeliers ;
«Il n'y a plus aujourd'hui que la Bouche de Fer qui écrive, avec Prudhomme, Audouin et le journal de la Révolution.
« Les journalistes aristocrates, qui s'étaient cachés à la fuite du roi, reparaissent seuls sur l'horizon, tout rayonnant de gloire, et f*aris est infecté d'aristocrates. »
Or, il nous paraît démontré qu'après avoir rédigé les numéros du journal de sa société, Momoro soumettait son manuscrit au bureau ; car nous trouvons un billet, qui nous .semble écrit de la main
472 MOMUllO.
iV Antoine, dans lequel, en renvoyant ce manuscrit a l'imprimeur, on lui disait :
a Les craintes que vous avez sont peut-être hasardées : quoi qu'il en soit, vous faites bien de prendre vos précautions. Je vous envoie le numéro d'aujourd'hui. Vousconnaissez la calomnie. Tout à vous. »
Le numéro XI, également manuscrit, est rempli par une relation des événements du Champ de Mars puisée dans les renseignements Iburnis à la société par ceux de ses membres qui s'étaient trouvés sur les lieux.
C'est une pièce historique très-précieuse terminée par ces mots :
« Toi,Bailly, ettoi,Lafayette,tous deux députés, tous deux vous avez fait la loi, et tous deux l'avez exécutée. Ainsi, contre les principes de la conslilulion, vous avez remis le pouvoir exécutif et le pouvoir législatif dans les mêmes mains... » (Ici le manuscrit a été coupé.)
Le numéro XII commence par l'épigraphe suivante :
Les persécutions n'étouffent jamais l'esprit public, lorsqu'il est établi sur des principes de justice et de raison.
Ce numéro n'a que six pages in-4° de manuscrit. Il est, comme tous les autres, écrit en entier de la main de Momoro. On y déplore la situation où se trouvent les patriotes.
c( La société patriotique des Cordeliers, y est-il dit, ne tient pas ses séances i)ar prudence et par amour pour l'ordre public ; mais l'esprit qui l'anime reçoit un nouvel être, une nouvelle force des persécutions qu'elle éprouve. La société voit cependant avec douleur qu'on cherche à égarer le peuple et à l'armer contre elle. Tous les faits sont dénaturés : on les présente sous un jour criminel : enfin des vrais patriotes, des seuls véritables amis de la liberté on ose en faire des scélérats, et, comme tels, on les voue a l'exécration publique. On a commis de grands forfaits sans doute; mais c'est l'Assemblée nationale, c'est Bailly, Lafayette et cette garde nationale composée d'assassins qui les ont commis ces grands forfaits ; et, pour les couvrir et se soustraire aux malédictions de la génération présente et des générations futures, ces monstres accusent les patriotes d'être les auteurs et les causes premières de tous ces crimes abominables ; ils osent les poursuivre comme tels... »
Ce numéro se terminait par une allocution au peuple de Paris.
c< Pauvre peuple ! disait Momoro, ouvre donc les yeux. Si tu ne voulais pas être libre, il fallait garder tes chaînes ; il ne fallait pas
renverser la Bastille; il ne fallait pas te couvrir de gloire, pour te déshonorer ensuite et te charger d'ignominie. Que vont dire les quatre-vingt-deux départements en apprenant que tu abandonnes au fer des passions et à la fureur des aristocrates les meilleurs amis de la liberté, les Danton, les Marat, les Desmoulins, les Momoro, les Fréron, les Legendre, les Rutlèdge, les Peyre, les Robert, les Verrières, et tant d'autres que des Hstes de proscription privent de leur liberté?... Réveille-toi, et sors de ta léthargie, ou bientôt tu n'offriras plus aux peuples de la terre qu'une horde d'esclaves, et ton pays, le berceau de la liberté, sera une terre de servitude où les rois sont les idoles qu'on y adore. Réveille-toi! il en est temps encore ! »
Le numéro XIÏI est rempli par des réflexions sur la conduite de Louis XVI et sur celle de l'Assemblée nationale ; il est terminé par ces mots :
« Le peuple français a mis sa confiance en vous, législateurs, et vous le trahissez. Vous trahissez vos intérêts sans le vouloir, et les mauvaises lois que vous avez faites pèseront sur vous aussi bien que sur vos concitoyens. Vous vous plaindrez a votre tour, et si on accueille vos pétitions à coups de fusil, on vous rendra justice. »
Le numéro XIV manuscrit nous manque ; mais nous lisons dans le XV*, le dernier de cette catégorie, que les membres du club des Gordeliers s'étaient réunis enfin, et qu'ils avaient repris leurs séances.
« Courage, braves citoyens, leur criait Momoro ; courage, généreux patriotes ; soyez toujours les amis de la liberté, et méprisez les persécutions. Celles que vous avez éprouvées sont autant de fleurons qu'on ajoute à votre couronne civique; et vos persécuteurs, démasqués, seront un jour peut-être fort heureux d'obtenir de vous leur pardon ; vous leur montrerez autant de générosité qu'ils ont mis d'acharnement a vous déchirer : c'est ainsi que vous vous vengerez... C'est parce que vous avez montré tant de courage, que vous avez éprouvé tant de persécutions ! Eh bien, c'est parce que vous avez éprouvé tant de persécutions, que vous devez montrer encore plus que jamais de courage. Soyez inflexibles pour la liberté, et donnez-la enfin à votre pays. L'œil de la surveillance, que vous avez pris pour emblème de votre société, vous dicte votre devoir. Veillez, et veillez plus que jamais sur tous les agents du pouvoir exécutif; éclairez leur conduite et jusqu'à leurs moindres démarches, vous en avez le droit ; portez la même surveillance sur les T. II. 60
corps administratifs et judiciaires ; ils sont votre ouvrage, c'est à vous a prendre garde qu'ils ne renversent votre liberté. »
Ici finit la carrière de journaliste de Momoro. Il ne faut (jue lire tout ce qu'il a écrit pour rester convaincu que le premier impiimeur de la liberté fut un patriote sincère, un bon citoyen et un honnête homme. Aussi fut-il récompensé des services qu'il avait rendus à la cause de la liberté. Après le 10 août, il fut élu l'un des administrateurs du département de Paris, et la Convention lui confia ensuite une mission de surveillance sur les généraux employés dans la Vendée.
Nous avons sous les yeux quelques-unes des lettres qu'il écrivait de Sauniur et de la Rochelle a sa jeune femme, à celle qu'il appelait .sa belle et. bonne amie; elles respirent le patriotisme le plus pur et les sentiments les plus affectueux.
Malheureusement pour Momoro, il s'était lié avec Chaumette, avec Hébert et avec Anacharsis Cloots, dont il embrassa chaleureusement les idées sur l'abolition du catholicisme et l'établissement du culte de la Raison. Momoro permit que sa jeune et jolie compagne fût montrée aux nouveaux adeptes sous le costume de la déesse de la Raison. Ces idées, qui peuvent paraître extravagantes aujourd'hui, étaient alors partagées par les hommes dont les opinions servaient de règle k la multitude. Robespierre seul les combattit.
Rientôt le parti qu'on appela des Dantonistes tomba a bras raccourci sur les Uébertistes, et Camille Desmoulins contribua beaucoup k la perte de ceux-ci, comme il avait contribué à celle des girondins. Momoro périt avec les autres chefs des cordeliers. Leur véritable crime, celui dont on n'osa pas les accuser, fut d'avoir désiré que la Convention fît place a une autre Assemblée nationale, dont ils espéraient probablement faire partie. Si ce vœu eût été écouté, la République française serait peut-être encore debout, et l'Europe eût changé de face.
îîjtîî'Trirvysg^
f'iMlff„r/„.foe,f/é y, / hanMne Fratf-nel],.
I! B 1> A C, T E U li EN CHEF DE I, A S E N T I > E I. L K
Jean-Baitiste Louvet de Couvrat naquit à Paris en 1758. Il était avocat et homme ilc lettres avant la Révolution. Ayant embrassé avec ardeur la cause de la liberté, il lui souvent l'un des orateurs du club des Jacobins. En 4792, il créa, sous le patronage do Roland et des girondins, le journal-affiche la Sentinelle. Député à la Convention nationale, il fut proscrit avec les girondins, et erra pendant deux ans. Rappelé au sein d(; la Convention en mars 1795, Louvet reprit la publication de sa Sentinelle. Il fut du nombre des conventionnels qui passèrent dans les conseils législatifs, et lit même partie de l'Institut. Louvet est mort le 25 août 1797, n'ayant encore que 39 ans.
En 1787 parut, à Paris, la première partie d'un roman, devenu fameux, intitulé les Aventures du chevalier de Faubkis. Un jeune littérateur, déjà connu par des écrits j)iquants, en était l'auteur : il s'appelait Louvet de Gouvray. Son ardente imagination lui lit embrasser chaleureusement les principes philosopliiques et la cause de la liberté. La Révolution était à peine commencée, que Louvet publiait, sous le titre de Paris justifié, un écrit en réponse aux accusations lancées par Mounier contre les Parisiens. Bientôt Louvet devint l'un des membres les plus zélés de la société des Jacobins, et se trouva lié avec les principaux girondins, et surtout avec le ministre de l'intérieur Roland et avec sa femme.
« Tous deux, raconte Louvet dans ses mémoires, me pressèrent d'écrire pour une cause qui avait besoin de l'intime réunion de tous
i Le portrait que nous donnons ici de l'auteur de Faublas a été pris dans la collection de l$oiinevljle. Nous supposons qu'il a dû être fait ù une époque oii Louvet était déjà attaqué de la maladie (le consomption qui le conduisit au tombeau; car ce portrait vieillit et enlaidit l'original, alors encore dans toute la force de l'âge. Louvet, considéré comme un très-joli jeune lionnne, devait cire beaucoup mieux que son portrait.
les hommes propres à la faire valoir '. La guerre était déclarée. La cour, visiblement d'accord avec l'Autriche, trahissait nos armées, il fallait éclairer le peuple sur tant de complots ; j'écrivis la Se-nti>elle. Le ministre de l'intérieur en faisait les frais. Ma très-modique forlune n'aurait pu suffire à l'impression d'un journal-affiche, dont plusieurs numéros furent tirés a plus de vingt mille. Ceux qui ont étudié Paris et les déparlements savent combien la Seiitinelle a servi la France à l'époque où l'étranger, enhardi par ses alliances intérieures, menaçait de tout envahir. »
Voilà les seuls renseignements que nous ait donnés Louvet luimême sur sa Sentinelle en placards, renseignements qui sont corroborés par les détails dans lesquels madame Roland est entrée sur la création de cette feuille ^
Aujourd'hui ce journal si curieux serait complètement perdu pour nous*, si nous n'en eussions trouvé plusieurs extraits épars, et même des numéros entiers insérés dans le Patriote français de Brissot, dans le Journal des amis de la vérité, et dans quelques autres feuilles patriotiques de l'époque. C'est ainsi qu'h défaut du journal-aniche lui-même , on peut encore aujourd'hui donner une idée de ces placards, en ayant recours a ces feuilles; et c'est par une opération d'analomie comparée que nous sommes arrivé a pouvoir faire revivre la première partie du journal de Louvet.
Le premier indice que nous trouvions de l'existence de la Sentinelle nous est fourni par le Patriote français du 20 mai 1792. Voici comment Brissot s'exprime à ce sujet :
« On vient d'afficher un journal sous le titre de la Sentinelle. L'auteur a bien saisi le danger qui nous menace maintenant; il a bien vu qu'une nouvelle aristocratie «o6f/ï«»'(? cherchait, par tous les moyens, à se recréer sous le masque des deux chambres. Le système de cette noblesse et les maux qu'elle nous a causés sont bien éloquemment retracés dans les paragraphes suivants. »
Or, ces paragraphes que Brissot copiait tout au long, formaient
t La cause dont Louvet parle ici, était celle de la République, à la fondation de laquelle les girondins travaillaient alors, soit en vantant ce gouvernement, soit en dévoilant les vices et les trahisons de la royauté.
2 Voyez les Mémoires de madame Roland,
3 M. Deschiens, à qui nous devons la plus précieuse collection qui existe des journaux et écrits de la Révolution, n'a pu se procurer la Sentinelle-af/iche, et cette feuille n'est pas même mentionnée dans sa Bibliographie des journaux. M. le colonel Maurin en possède quelques numéros; mais ils se sont trouvés égarés au milieu de tous ses journaux de l'époque. Ce n'a pas été sans beaucoup (le peine que nous avons pu découvrir les extraits publiés par Brissot et par Bonneville.
un vigoureux manifeste contre la noblesse qui, disait l'auteur de la Sentinelle, voulait renaître de ses cendres, en imposant a la France le système des deux chambres. Toutes les manœuvres mises en jeu à cette époque pour arriver a implanter chez nous les institutions dont se trouvait si bien l'aristocratie anglaise, y étaient dévoilées par l'auteur anonyme, que nous savons étreLouvet, lequel montrait au peuple ce que serait la chambre haute , si ce système arrivait à s'établir au milieu des Français.
Quelques jours après , Brissot parlait encore , dans son journal , de la Sentinelle. « On ne peut qu'exhorter l'auteur de ce placard patriotique, disait-il, de persévérer dans son utile entreprise. On trouve dans chacun de ses numéros d'excellents morceaux. »
Et Brissot extrayait du numéro 4 des passages considérables, dans lesquels l'auteur examinait quels étaient les moyens employés par les tyrans coalisés pour amener la contre-révolution. Il dévoilait leur plan.
« Il fallait surtout, disait la Sentinelle, jeter la division parmi les citoyens, tâcher de discréditer l'Assemblée nationale, et ne rien négliger pour frapper, h Paris, quelque grand coup. Cette partie du vaste pian de la conjuration a été confiée au zèle de la foule des prétendus modérés que la capitale renferme. Les journaux corrupteurs de l'esprit public se sont multiphés. Ceux à qui leurs quatre yaijes m-4° ne paraissaient pas fournir d'amples moyens, se sont accrus d'un supplément, sans doute bien payé. Certains candidats de la chambre haute ont imprimé gratis de plates et calomnieuses diatribes contre les sociétés patriotiques, qui sont en effet de terribles obstacles h l'établissement des deux chambres... Et ce qu'il y a de plus fâcheux, un petit nombre de faux patriotes, égarant le fougueux civisme de tel homme qu'on avait vu jusqu'alors marcher d'un pas ferme dans le sens de laBévolution, est parvenu à donner l'air de la vraisemblance aux calomnies dont on environne depuis si longtemps cette Société des amis de la constiiution , que tant de gens trompés jugent sans la connaître... »
Nous pouvons déjà , par ces extraits , affirmer que la Sentinelle de Louvel n'était pas un papier-nouvelles, mais seulement un cadre ingénieux dans lequel l'auteur exposait a ses concitoyens les réflexions, les craintes et les conseils que les circonstances du jour lui suggéraient. Brissot, dont les vues et les opinions politiques concordaient assez avec celles de Louvet , se faisait un plaisir et un
devoir patriotique de recommander la lecture de la Sentinelle: et c'est encore dans sa feuille que nous trouvons une sorte de prospectus publié par l'auteur et les éditeurs de ce journal-affîche.
« C'est a faire pénétrer dans toutes les têtes les princiiies de notre constitution, le résultat le plus simple des alTaires publiques, et les réllexions les plus naturelles qu'elles fournissent, jjorte cet avis, qu'on a cru devoir consacrer un journal de peu d'étendue , et qui paraît, par affiches, sous le litre de la Sentinelle. Ce journal, accueilli par les meilleurs patriotes de l'empire, ne peut être trop répandu. La vérité, le bien de la patrie ont seuls inspiré l'idée de cette entreprise, digne d'être soutenue par tous les bons citoyens. Nous les invitons, partout où il s'en trouve, à se procurer ce journal, à Taflicher, et à le lire publiquement dans les lieux où il peut produire le plus de bien pour l'instruction pu])lique , b laquelle on le consacre. Par lui, chacun sera instruit de ce qu'il y a à craindre ou à espérer pour le salut de la chose publique. . »
A la suite de cet avis , les directeurs du Cercle social de Paris, sis , comme on sait déjà , rue du Théâtre-Français . n" 4 , annonçaient qu'ils se chargeaient d'expédier la Sentinelle aux souscripteurs, moyennant 5 livres pour trente numéros. Le journal-affîche devait paraître à peu près des deux jours l'un, a Les souscripteurs, qui ne peuvent être que l'éUte des patriotes , ajoutaient-ils , prennent la plupart plusieurs exemplaires de chaque numéro pour les répandre et les afficher partout où il est besoin : alors pour 40 liv. ils reçoivent trente-cinq numéros doubles... »
Grâce à ces détails conservés par le Patriote français, nous pouvons faire connaître une feuille que sa nature même a rendue aujourd'hui d'une extrême rareté , et dont nous doutons qu'il existe une seule collection complète. C'est encore le journal de Brissot qui nous a conservé la note suivante , adressée par la Sentinelle aux bons citoyens, note dans laquelle on nous apprend ce qui se passait à Paris a l'égard des placards de Louvet.
« J'ai pris une tâche importante et pénible, disait le rédacteur de ces placards : celle de veiller pour vous. Ma vigilance désespère nos ennemis ; ils déchirent la nuit mes affiches ; leur lâche fureur contre elles se manifeste de mille manières, a chaque pas. Yeillez donc, bons citoyens, pour réprimer ce délit; ne permettez pas que personne viole le droit sacré de la liberté de la presse et des affiches. »
Au commencement de juillet 1702, la Sentuielle était déjà par-
venue à son 22^ numéro. « Cet excellent journal, disait alors Brissot, continue à éclairer le peuple, a la satisfaction des patriotes. » Et Brissot insérait dans sa feuille un long extrait de ce 22' numéro, écrit pour faire apprécier les divisions que les feuillants cherchaient à introduire parmi le peuple.
« D'abord, ils vous ont séparés, disait la Sentinelle; ils vous ont divisés ensuite, el maintenant ils s'efforcent d'obtenir que vous vous égorgiez mutuellement. Ils vous ont séparés, quand ils ont dit que celui-là seul était garde national, qui avait une arme de telle espèce et un habit de telle couleur. Ils vous ont divisés, quand ils ont dit ce qu'ils répètent sans relâche, que la garde nationale n'est pas le peuple, que le peuple n'est pas la garde nationale ; que celleci est armée contre celui-là, et que celui-là déteste celle-ci. Sans cesse ils se sont efforcés d'obtenir que vous vous entr' égorgiez : une fois, hélas! ils y sont parvenus. Mais c'est surtout depuis la journée du 20 juin qu'ils vous poussent a toutes les horreurs de la guerre civile... »
A partir de la fin de juillet, nous perdons les traces que les journaux de l'époque nous ont offertes jusqu'ici de l'existence de la Sentinelle de Louvet' ; mais nous ne pouvons pas mettre en doute que ce journal-placard n'ait continué d'être publié, lorsque nous savons, par les aveux de Louvet et ceux de madame Boland, que la Sentinelle était sous la protection spéciale du ministre de l'intérieur, qu'il en faisait les frais, et même que madame Boland y travaillait. Ce n'est qu'au commencement d'octobre, alors que Louvet. envoyé à la Convention nationale par le département du Loiret, s'y faisait remarquer par la guerre active qu'il avait déclarée a Bobespierre et a la commune de Paris, que nous retrouvons dans le Pa^ triote français l'extrait d'un numéro de la feuille-afliche considérée comme l'expression des opinions de Boland et de ses amis.
« Bépublicains, disait Louvet, vous avez vaincu vos ennemis par le courage, il faut vaincre par les vertus, vos concitoyens égarés. Que la hache des vengeances civiles, cette hache ensanglantée, soit enfoncée au centre de la terre ; et que celui qui osera l'en retirer, soit à jamais chargé de l'exécration des siècles.
a Laissez tomber dans leur néant et se renfoncer dans l'opprobre
1 Après le 10 août, Louvet fut eliaigé par Beaudouin, de la direction littéraire et politi(iuc du .hmrnal des Débals, et remplaça Lacretelle jeune, dont les opinions avaient compnnnis l'existence de ce journal. Louvet recevait pour ce travail dix mille livres par an.
CCS hommes sombres, nés avec le besoin du crime, dont l'imagination homicide voit tous les objets à travers un crêpe sanglant'. Dites-leur : S'il lut nécessaire d'ouvrir les veines du corps politique, il est temps de les fermer ; craignez qu'il ne tombe en atonie ou en convulsion. Dites-leur : Celui-là est un tyran qui substitue sa volonté particulière a celle de tous ; et si l'insurrection contre le despotisme est sainte, l'insurrection contre la Ré|)ublique est impie : la première est vertu, la seconde est crime. Dites-leur : Le gouvernement des républiques se fonde sur les vertus douces, hospitalières, fraternelles et conseillères d'humanité; l'oppression se fonde sur les violences, les proscriptions et le mépris des hommes. Le dénoûmentde ces tragédies est la terreur ou le désespoir : la terreur avilit le caractère national ; le désespoir l'égaré...
« Républicains, arrachez des mains de ces missionnaires du despotisme, de ces apôtres de forfaits, les torches, les poignards: mais ne les tournez jamais contre eux : épargnez celui-là même qui n'épargnera personne ; et les enchaînant par des bienfaits, donnez a ces hommes farouches l'exemple de rim[)Ossible magnanimité. »
Un pareil langage, quoique empreint de la plus louable modération, fait connaître bien mieux que nous ne pourrions le faire nousmême. le mépris que le parti de Roland et des girondins professait déjà pour leurs adversaires, et la haine dont l'auteur de la SentbieUe poursuivait à la fois, et Robespierre, et Danton, et Marat, et la commune de Paris. Nous devons beaucoup regretter, dans l'intérêt de l'histoire de notre Révolution, que les placards de Louvet soient perdus pour la postérité; car ils doivent contenir l'expression des sentiments qui animaient alors Roland et ceux des conventionnels opposés à la Montagne.
n nous est impossible de préciser le jour où la Sentinelle de Louvet cessa de paraître pour la première fois. Suivant toute apparence, cette publication fut arrêtée pendant les mois de novembre et de décembre 1792, période presque exclusivement consacrée au procès de Louis XVI, qui fut une sorte de trêve entre les partis.
On sait que ce fut Louvet qui se porta l'accusateur de Robespierre et de la commune de Paris : il s'empara de la tribune pour dénoncer celui que son imagination eifrayée lui faisait considérer comme le futur dictateur de la France.
1 II est facilo de voir qu'il i>'agissait ici do Marat.
Dans le procès du roi, Louvet se rangea à l'avis émis par les girondins; il vota pour l'appel au peuple et pour le sursis.
Mais déjà il avait repris la publication de sa feuille-affiche, qu'il déposait aussi dans le Journal des amis de la vérité, dont nous avons parlé. C'est ce journal qui nous a conservé les huit numéros de la Sentinelle parus du 3 janvier au 18 février 1795 : nous avons tout lieu de les considérer comme les seuls qui aient été publiés par Louvet pendant cette reprise.
La Sentinelle de 1795 était un écrit équivalent à 4 pages in-8". Elle n'avait d'autre épigraphe que ces mots : République indivisible, et c'était toujours aux républicains a qui elle parlait.
« Vous avez cru votre sentinelle endormie! leur disait Louvet, vous vous êtes trompés. On ne dort plus quand on veille pour la patrie. La vérité est de tous les temps ; mais il est des temps pour la vérité: donc, il est des jours pour le silence. La vérité n'a qu'une voix ; la discorde en a mille : quand je me suis tu, ces mille voix retentissaient dans les carrefours de Paris. Elles se sont enrouées : la voix de la vérité reprend son timbre sonore.»
Après ces mots, qui nous expliquent le silence de Louvet, la Sentinelle demandait aux républicains ce qu'ils avaient fait pendant son absence. Elle interrogeait successivement, et les sections auxquelles elle reprochait d'avoir consumé leurs jours a la nomination d'un maire, et la commune de Paris, qui n'avait pas veillé sur la divergence des opinions et n'avait pas su inviter fermement les représentants du peuple à se rappeler qu'ils étaient des législateurs républicains et non des rhéteurs. « Qu'avez-vousfait, jacobins? poursuivait la Sentinelle. Vous brisiez des statues de plâtre, quand c'étaient les passions qu'il fallait briser!... Vous oubliez que vous devez l'exemple de la concorde, du calme dans les délibérations,
de la stoïcité républicaine dans les alarmes Qu'avez-vous fait,
conseil exécutif provisoire? Ministre de la guerre, où sont les plans de la campagne prochaine? où sont les magasins, les armes, les approvisionnements qu'elle nécessitera?... Ministre de la marine, l'Angleterre arme, où sont nos vaisseaux? quelles escadres parcourent les mers? Ministre des affaires étrangères, où sont les
alliances faites ou commencées? Ministre de la justice, où sont
les tribunaux en activité et purgés de l'esprit de l'ancienne chicane? Ministre de l'intérieur, qu'avez-vous fait du temps, ce grand trésor de l'homme public? vous écriviez quand il fallait agir; la réponse a
une dénonciation fut toujours le berceau d'une dénonciation nouvelle Représentants du peuple, qu'avez-vous fait? Vous vous
êtes disputés, et pourtant vous êtes là pour faire des lois !... »
C'était ainsi que h Sentinelle demandait compte a tous les pouvoirs de l'emploi de leur temps, qu'ils auraient dû consacrer entièrement à la chose publique.
« Faut-il le dire? s'écriait Louvet ; je vois partout le nom de république, et je ne vois pas un seul républicain. Toute la France se dit de la famille des Brulus ; mais comment? Les uns sontBrulus pour la haine des rois, mais ils le sont aussi par leur ardeur a régner au sénat ; les autres sont Titus, amis bouillants de la patrie, mais qu'un laurier de moins peut entraîner au crime. Ceux-ci, comme Valérius, détruiraient leur maison |)our plaire au peuple, afin que le peuple h son tour cherchât k lui plaire; et ceux-lk, comme Til)érinus, nous trahissent dans l'ombre... »
La seconde Sentinelle de cette reprise était toute consacrée a la représentation nationale.
« Jusques à quand, représentants du peuple, étonnerez-vous l'Europe par le spectacle de vos divisions? leur criait Louvet. Ce n'est
pas à votre raison que je parle aujourd'hui, c'est a votre cœur
Voulez-vous briser la dernière tête de l'hydre de l'aristocratie , réduire au silence la langue efféminée des feuillants, faire refluer la vie dans tous les canaux des sociétés populaires, retenir sur les bords du Danube les phalanges des esclaves autrichiens, foudroyer en un instant les flottes de Porlsmouth, river enfin les fers de tous les tyrans de la terre? Vous le pouvez en une minute. Placez au milieu de vous le génie de la France ; pressez-vous autour de lui; que vos bras s'ouvrent ; qu'il n'y ait plus de Robespierre, de Brissot, de Gironde ; qu'il n'y ait que des amis, que des frères! Est-il si difficile à des Français de se chérir? Faites la paix ; soyez unis, législateurs, et l'univers est libre ! »
La troisième Sentinelle ne s'occupait guère que du jugement de Louis XVI.
« Républicains, disait-elle, c'est lundi le jour que vos ennemis cherchent à vous peindre d'avance comme funeste. Quel que soit le jugement que la Convention porte , songez que c'est le jour du salut de la patrie. C'est donc un jour de joie, un jour d'allégresse... Est-il un de vos représentants dont la bouche se soit souillée en célébrant l'innocence de Capet? Tous l'ont trouvé coupable, tous con-
séquemment veulent qu'il soit puni : la ililt'érence n'est donc que dans le prononcé du jugement. S'il est condamné a mort et exécuté sans délai, ce sera le décret de vos représentants ; s'ils en appellent à vous de leur jugement, votre souveraineté en reçoit plus d'éclat
encore Dès lors, où est la trahison ?. . . On vous dit qu'il y a deux
partis dans la Convention ; pliais on se garde bien de vous dire que ce n'est point le royalisme aux prises avec la démocratie ; que ce n'est qu'une lutte d'amour-propre ; que tous deux veulent la même chose ; qu'au pied de la tribune, il n'existe plus de Brissot ni de Robespierre, et qu'il ne s'y présentera personne pour vouloir sauver ce grand coupable Respect à la loi lundi, et l'ennemi n'a
plus déchaînes »
Les deux Sentinelles suivantes sont relatives aux mœurs républicaines. Louvet trouve que le peuple français n'a pas encore ces mœurs, et qu'il faut travailler à les établir sous peine de ne jamais être de vrais républicains. 11 s'élève aussi contre ce qu'on appelle le caractère national des Français. « Les tyrans vous ont dit que vous aviez de la grâce à être légers, observait Louvet. Un corrupteur dit aussi à la femme qu'il veut séduire qu'il y a de la grâce dans le vice..; Tenez-vous en garde contre ce caractère. Que le peuple français soit rendu au caractère de la nature par la liberté. Voilà où gît la république... S'il reste un caractère national, je vous l'annonce, la république n'est pas née en France... »
Dans un autre numéro de la Sentinelle, Louvet se récrie contre l'abus du costume de sans-culotte et contre l'abus des mots , plus dangereux encore. Il démontre que ce costume , si l'on n'y prend garde, deviendra le signe de ralliement de l'aristocratie, a Car enfin , dit-il , ce nom est une distinction , et, dans une république, il ne faut point de titres, et maintenant c'en est un pour tout obtenir... Républicains, vous êtes le premier peuple du monde; il faut donc que la dignité du langage , du costume , de la conduite , des mœurs de vos magistrats, de tous ceux enfin que vous élevez a des fonctions publiques, réponde a votre majesté. Lorsque, dans des objets de la plus haute importance, ils affectent la grossièreté du langage; quand les termes des mauvaises mœurs se mêlent à l'élévation des discussions; lorsque, oubliant le respect qu'ils vous doivent, ils viennent prononcer sur votre destinée , la tête échauffée par les vapeurs du vin , ils sont disculpés du moment que l'on a dit d'eux : Ce sont des sans-culottes... Ne voyez-vous pas , républicains , que
■m LOUVËT.
cet abus des mois est la sauvegarde des gens sans mérite... Eh! (jui |)ré[)ara celle révolution "^ Qui donna, dans l'Europe, cette prépondérance à la langue française pour forcer tous les peuples a vous entendre et à vous admirer, sinon les sages éloquents, que le charme du langage entourait de la persuasion, dont la |)ureté de la"
langue prêtait des ailes à l'élévation de la pensée Républicains,
redoutez l'ignorance! La dégradation de la langue, la corrnption de rélocjuence précèdent toujours la dégradation de rhon)me. »
Dans le numéro .suivant, Louvet tonnait contre l'égoïsme et contre les dilapidations. «Quand l'intérêt particulier, s'écriait le rédacteur de la Sentinelle, cessera-t-il donc de l'emporter sur l'intérêt de la chose publique?... »
Enfin le dernier écrit de ce genre que nous aient conservé les journaux de l'époque est une critique amère des eflets de la peur, (|ui exagère tout. Sa Sentinelle s'y api)lique a combattre cette avidité à recueillir tous les bruits quo les méchants, dit-elle, font circuler pour inquiéter les républicains, même dans leurs succès. « Serait-il vrai, ajoutait- elle, que la peur fût plus forte que l'espérance?... Vous étiez aveugles pour les rois; maintenant vous les voyez dans les microscopes. L'insecte est un éléphant; ôtez le verre, ce n'est plus qu'un insecte. Que faut-il pour l'écraser?.... »
Ce sont là les dernières paroles que la Sentinelle ait confiées au Journal des amis de la vérité, et probablement aussi les dernières qu'elle ait adressées au public; car, a partir de ce jour, nous ne trouvons plus aucune trace de l'existence du journal-affiche de Louvet.
Ceux de nos lecteurs qui voudraient connaître ce que fit ce journaliste-député avant et pendant sa mise en accusation comme l'un des vimjt'deux frappés par les journées des 51 mai et 2 juin 1795, n'auront qu'à lire ses Mémoires, l'un des livres qui font le mieux connaître la situation de la France durant ce qu'on est convenu d'appeler la Terreur. Comme toujours, Louvet a su donner le charme du roman aux récits historiques les plus saisissants et les plus terribles. Nous dirons seulement que, rappelé au sein de la Convention nationale, après avoir erré longtemps d'asile en asile, de forêt en forêt , de grotte en grotte , Louvet y rentra au moment où la réaction thermidorienne avait été débordée par la réaction contrerévolutionnaire. Comme ses opinions étaient restées républicaines, Louvet s'effraya de l'état des affaires publiques, et ce fut pour payei'
encore une fois son tribut a la cause de la liberté qu'il reprit la publication (le la Sentinelle.
Cette fois, le journal de Louvet ne fut plus destiné à être placardé; il en fit une feuille régulière, de format grand in-4'*a deux colonnes, assez élendue pour lui permettre de rendre compte a la fois des séances de la Convention, des nouvelles des armées et de l'intérieur, et de ses propres impressions.
A partir donc du 6 messidor an III, la Sentinelle vint se joindre a ceux des journaux qui défendaient encore la cause de la liberté, et parut tous les jours '.
Le premier numéro contient un prospectus dont nous extrayons les passages suivants, comme propres à faire connaître la ligne politique que Louvet se proposait de suivre.
a Nous étions au printemps de 1792 ; la plupart des défenseurs de la cause populaire lui avaient été successivement arrachés, les uns parla mort, les aulrespar la corruption. La cour en était venue au point de conspirer ouvertement contre la constitution acceptée. Tous ceux qui travaillaient h la détruire étaient assurés de l'appui <les perfides conseillers du roi. On encourageait à la fois par des émissions de numéraire des journaux bien payés, d'officieux veto, et par toutes les plus détestables manœuvres du machiavélisme, les réviseurs de Lafayelte, les insermentés de l'abbé Maury, les nobles de l'armée de Condé. Les armées ennemies louchaient nos frontières ; elles préparaient leurs canons et leurs manifestes : le pouvoir exécutif écrivait dans leur sens, n'avertissait pas de sa marche, et n'organisait pour la défense des places fortes aucune armée : la patrie était en péril.
« Nous sommes en 1795; on a, sous prétexte de fédéralisme, assassiné les meilleurs républicains; on a, sous le nom de la République, afin de la rendre haïssable, commis d'horribles forfaits. Une secte nouvelle, longtemps inconnue dans notre Révolution, s'est élevée enfin, et a couvert la France de ses forcenés prosélytes : on l'appelait maratisme, il y a deux ans; on l'appelle terrorisme aujourd'hui. Chef auprès d'eux, le royalisme déguisé s'en est emparé trop souvent, et^nème aujourd'hui le pousse à de nouveaux crimes.
1 La S««/i«e//e de l'an Il[, devenue quotidienne, fut publiée au Palais-Egalité (Palais-Royal), galerie neuve, derrière le théâtre de la République : le prix de l'abonneiiient, (|ui était susceptible (l'être diminué ou anguienté suivant le prix du papier et de la main-d'œuvre, fut lixé à 35 liv. pour le premier trimestre. Klle sortit d'abord des presses de J.-B. Louvet, et ensuite de celles de Hongnat.
Tous deux au même degré, ils appellent la surveillance des amis de la liberté : tous deux , ils ont dévoré nos subsistances , dilapidé la fortune publique; tous deux, ils s'attachent h jeter les (inances dans le discrédit; sur quelques points de la République, il est temps de le dire, le fanatisme royal et religieux s'agite avec fureur ; il organise à son tour la terreur et l'assassinat. Quiconque a servi la Révolution est par lui signalé terroriste et livré h des hommes de sang. Dans quelques communes, la contre-révolution marque ses victimes, lève ses poignards, imprime ses manifestes, enrôle ses soldats.Triomphante en dehors, la patrie est au dedans déchirée par les secrets agents des puissances. Vainement quinze armées ré[>ublicaines auront vaincu l'Europe, si dans l'inlérieur tous les bons Français ne se réunissent contre les perfides émissaires de l'étranger. La patrie est encore en péril.
« En 1792, comme aujourd'hui, c'était contre la représentation nationale que les agents de l'Angleterre dirigeaient leurs efforts. Sans cesse ils ont voulu l'avilir, sans cesse ils ont espéré la dissoudre. Ils ont toujours ameuté contre elle une bande de libellistes, salariés pour calomnier les législateurs, dénigrer les magistrats du peuple, dépraver de toutes les manières l'opinion publique. Alors ils s'appelaient la Gazette de Paris, le Journal de la cour, VAmi du roi; aujourd'hui, c'est sous d'autrçs noms que, propageant la même doctrine, ils marchent au même but. Alors, pressé du sentiment des dangers de la chose publique , je pris la plume, j'attaquai à la fois Lafayette et Robespierre, d'Orléans et Louis XVI, et tous leurs satellites, et tous leurs écrivains. Alors, seul j'osai défendre l'Assemblée nationale traînée dans l'avilissement ; j'osai défendre cet excellent côté gauche contre lequel tous les Anglo-Français dirigeaient leurs efforts. Ce que je lis alors, parce que le péril était grand, parce que la nécessité était pressante, je veux le faire aujourd'hui... »
Telle fut la profession de foi que fit Louvet, en reprenant la plume du journaliste. Nous devons dire qu'il la suivit assez généralement. Si on le vit s'élever sans cesse contre ce que l'on appelait les terroristes et le terrorisme, on doit convenir aussi qu'il ne fit jamais aucun pacte avec le royalisme, quel que fût le masque dont il se couvrît. Louvet, comme Tallien, Fréron et tant d'autres, se détacha du parti qui semblait travailler à détruire la République, dès que ses intentions lui devinrent douteuses : on l'aperçut de nouveau au haut de la Montagne, lorsqu'il reconnut qu'il avait fait alliance avec
des hommes sans principes. Ce fut Louvet qui, le lendemain de la victoire remportée par les patriotes sur les sections foudroyées par le canon du treize vendémiaire, rédigea la proclamation destinée k instruire la France de la coupable audace du royalisme, et de sa défaite.
Conservant un culte pour la Convention nationale , le rédacteur de la Sentinelle parla de cette assemblée avec enthousiasme le jour où sa longue et mémorable session se termina.
« La Convention, dit-il, a lini ses travaux selon le cours naturel
des choses, au jour qu'elle avait assigné Les destinées de cette
assemblée immortelle s'offrent a l'historien comme l'un des plus grands sujets qui puissent être traités pour l'instruction des siècles
futurs Un trône abattu, trois années de guerre soutenue contre
les trois quarts de l'Europe, la victoire entretenue dans quatorze armées ; les moyens de résistance et de combats arrachés à la nature, au sein du désordre et de la désorganisation de la société;
toutes les factions réprimées, terrassées l'une après l'autre La
République demeurant inébranlable au milieu des commotions les plus terribles .... Voilà ce qu'a fait cette Convention nationale. » Louvet oubliait de dire que tous ces prodiges étaient dus à l'énergie du célèbre comité de salut public qui succéda aux girondins.
« C'est aujourd'hui une sorte de prodige, lisait-on dans la même Sentinelle, que de ne plus retrouver a Paris la Convention nationale, lorsque tout est rempli, dans la République, de sa puissance, de son génie, de ses créations... »
Louvet, qui n'avait cessé de placer sur le titre de son journal, son nom et sa qualité de représentant du peuple, n'eut presque aucun changement à faire à ce titre lors de l'installation du Directoire. Il se disait Louvet (du Loiret); il resta Louvet (de la Haute- Loire). Sa feuille fournit encore une assez longue carrière S malgré les difficultés que présentaient alors les abonnements, dont le prix varia, dans moins de trois mois, depuis 35 jusqu'à 500 liv. en assignats'.
On peut dire de Louvet que, fidèle à ses antécédents, il se
1 La Sentinelle de Louvet, qui eut aussi pour rédacteurs Lœuillelte, Baudin des Ardennes, et DauBOU, ne cessa de paraître que le ii floréal an VL II en existe 1038 numéros, formant onze volumes trimestriels.
i Cinq cents livres en assignats ne représentaient plus, en nivôse de l'an IV, que neuf livres en argent.
monira toujours républicain sincère ; mais que, (oui en combattant les réactionnaires, il ne voulut jamais faire aucune alliance avec ceux qui avaient contribué ou applaudi à la condamnation des girondins.
Indépendamment des Aventures du chevalier de Faublas et de la Sentinelle, Louvet publia plusieurs autres écrits dans lesquels il lit preuve à la fois et de patriotisme et d'une grande facilité : il fut chargé aussi de plusieurs rapports tant par la Convention que par le conseil des Cinq-Cents. Mais une vie aussi agitée que la sienne, les fatigues, -les privations, les inquiétudes au milieu desquelles il vécut pendant son exil, avaient achevé de ruiner sa constitution assez délicate, et cet écrivain énergique succomba à une maladie de consomption, ayant a peine 59 ans.
iiiiD)®iDririî o
J-uilttf.„r /« ,r,„,,/ a{. / Industrie rrat<.riic.lU
lî K n A C T E U R EN CHEF DU JOURNAL UNIVERSEL
Pierre-Jean Audouin, surnommé le Sapeur, né à Paris vers 1760, fut le fondateur du Journal universel, l'une des feuilles les plus révolutionnaires de l'époque. Député à la Convention natidhale, en septembre 1792, il continua de rédiger sa feuille, qui resta debout au milieu de toutes les crises éprouvées par les journaux. Sous le Directoire, Audouin fit partie des conseils. Il est mort en 1840.
Dans le mois de novembre 1789, il prit fantaisie à un citoyen, qui n'avait probablement jamais écrit pour le public, de faire paraître un journal. La chose était fort facile alors : on n'avait ni cautionnement a fournir, ni droit de timbre à payer, et probablement les frais de correspondance et de rédaction étaient comptés pour rien. Or, ce citoyen, qui s'appelait Audouin et qui était sapeur du bataillon des Carmes, n'eut a s'inquiéter que d'un imprimeur. Le titre qu'il voulut donner à sa feuille était tout prêt : Journal universel ou Révolutions des royaumes, ni plus, ni moins. La veuve Hérissant, rue Notre-Dame, ayant consenti à mettre au jour les productions du sapeur, la Montagne accoucha, le 25 du même mois, d'un tout petit papier-nouvelles de 8 pages in-8°, renfermant à peine l'équivalent de l'une des douze colonnes des journaux les moins grands de noire époque. Le Journal universel prit pour épigraphe ces mots fort inoffensifs : Liberté sans licence et vérité sans fiel.
Tout fier de se trouver au nombre des journalistes et de marcher l'égal des Mirabeau, des Barère, des Brissot, des Mercier, des Gondorcet, etc., etc., le sapeur Audouin méprisa les prospectus, et se borna a quelques mots adressés à ses futurs souscripteurs.
« Dédaignant ces petites ruses, a l'aide desquelles on parvient
quelquefois à tromper le public, en s'avilissant soi-même, nous ne chercherons jamais a prouver par de jolies phrases, disait-il, , l'excellence de notre ouvrage. Nous livrons ce journal a nos concitoyens. S'il est digne de leur estime, inutilement aurions-nous fait son éloge quinze jours d'avance. S'il a le malheur de déplaire, a (fuoi nous eût servi un prospectus? a montrer notre défaite en lettres bien moulées. Nous osons seulement former un vœu, c'est (|ue nos souscripteurs ne balancent point à nous accorder leur con- (iance Nous les prions de nous pardonner cette petite digression : nous l'avons crue nécessaire, et c'est pour la dernière fois que nous parlons de nous. »
C'est ainsi que s'annonça le sapeur Audouin en murant dans la lice, et rien en lui ne laissait supposer qu'il pût être redoutable^à ses adversaires ou bien utile a ses amis.
« Ma permission d'imprimer, ne cessait-il de répéter fièrement dans toutes ses feuilles à partir du mois de janvier 1790, se trouve dans l'article XI de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen, qui porte : Tout citoyen peut parler, écrire et imprimer librement, sauf a répondre de l'abus de celte liberté dans les cas déterminés par la loi. »
Par lui-même, son journal si exigu, et dont la première et la dernière page étaient encore remplies par le titre, les sommaires et les conditions de l'abonnement', paraissait fort loin de pouvoir être universel; il dut être l'une de ces feuilles auxquelles un public qui lisait le Courrier de Provence, le Point du Jour, les Révolutions de Paris, le Patriote français, etc., ne devait guère accorder son attention.
En effet, que trouve-t-on dans le Journal universel des années 1789 et 1790? Quelques nouvelles étrangères, fort abrégées; quelques lettres des départements, toujours laconiques ; quelques mots sur Paris, et enfin une analyse fort sèche des séances de l'Assemblée constituante. Ajoutons que tout ce qui appartient à la rédaction propre du journal est d'un style au moins fort singulier, ainsi que nous allons le démontrer.
1 «Ce journal parait tous les matins à six heures au plus tard, portait l'avis placé à la lin de chaque numéro et dont le style indiquait assez l'auteur. On souscrit à Paris, au hureau du Journal universel, rue du Petit-Bourbon-Saint-Sulpice, n°22; et chez Girardin, au cluh littéraire du Palais- Royal, près le bassin. Le prix de la souscription est de 9 liv. pour Paris, et de 10 liv. iO sols pour la province, pour trois mois. Il se vend maintenant rue Pavée-Saint-André-des-.\rls. Il est ouvert à tous les citoyens qui voudront l'enricliir de quelque nouvelle intéressante. »
Mais avant de faire connaître la manière d'écrire du sapeur Aiidouin, nous devons donner une idée des sommaires dont il faisait précéder le corps de l'œuvre, sommaires presque aussi longs que le texte même. En voici un des moins détaillés : c< Étranger de distinction conduit à la Bastille de Prusse, le visage couvert d'un masque. — Particulier ayant un ma(j7iifi(iue équipage, arrêté à Meaux. — Conduite admirable des soldats espagnols.
— Marche du général d'Alton contre les patriotes du Brabant. — Démission du barbare comte d'Arberg, commandant les Impériaux.
— Insigne trahison d'un grand personnage. — Nouvelles intéressantes de l'Hôtel de Ville. — Assemblée extraordinaire des députés des districts. — Assemblée nationale, n
Abordons maintenant le style sans prétention et les facéties dont Audouin ornait son journal ; nous y trouverons encore la preuve qu'il était facile de mieux écrira que le sapeur-journaliste.
« Le district des Carmes, disait-il en parlant de celui dont il faisait partie, est assemblé aujourd'hui pour former une compagnie de grenadiers et une de chasseurs. Ah ! messieurs les Carmes, de l'orgueil, de la vanité! ce n'est pas bien. Imitez plutôt le district de Saint-Roch , qui n'a plus la prétenlion d'avoir de grands bonnets : il faut soutenir l'honneur de la grenade... Gare, gare...; plus on a
un bonnet élevé, plus on vous voit quand vous combattez....
et... quand vous.... reculez. »
Il paraîtrait qu'en sa qualité de sapeur de son bataillon, Audouin tenait beaucoup aux détails de l'équipement militaire, car nous trouvons encore dans sa feuille les réflexions suivantes.
« Les districts des Petits-Augustins et des Prémontrés ont pris des arrêtés consistant à réitérer aux citoyens les invitations faites à eux de monter leur garde eux-mêmes. Nous croyons ces arrêtés trèsnécessaires ; car, hier, a onze heures du matin, rue Cassette, nous avons vu un citoyen montant la garde en veste bleue et en chapeau rond. Que cela est imposant! »
Puis cette autre observation de la même profondeur :
« Le district des Carmes, que nous avions accusé de vanité, a fait abjuration d'orgueil : il ne veut entendre parler ni de grenadiers, ni de chasseurs. Les petits hommes surtout ' font un tapage
i Audouin, que nous avons connu personnellement peu d'années avant sa mort, était d'une taille très-élevée : il avait dû être un beau sapeur.
horrible h ce sujet : ils disent qu'ils ne verraient rien devant eux...
« A propos de districts, nous avons des éloges a donner aux soldats de la garde nationale non soldée ; ils commencent à ne plus porter de parapluie lorsqu'il tombe de l'eau, et ils ne saluent plus leurs amis ou leurs connaissances le chapeau à la main, lorsqu'ils sont en faction... Allons, allons, peu à peu nous n'aurons plus moyen de sourire en voyant ces petites incongruités qui ont lieu, mais qui disparaissent d'une manière sensible. »
On devine aisément ce que pouvait être un journal dont les principaux articles étaient de cette force-là. Il est probable que le patriotisme d'Audouin lui tint lieu pendant longtemps de mérite littéraire, puisque sa feuille prospéra , et qu'elle devint par la suite l'une des plus répandues.
, Déjà on l'avait vu repousser fort laconiquement le décret qui instituait le marc d'aryetit; Audouin l'avait trouvé détestable et puant l'aristocratie.
L'apprentissage que fit Audouin de l'art d'écrire et de faire un journal fut long; car, à en juger par ses articles variétés, les seuls qui fussent de lui, il n'était guère plus avancé dans cet art à la lin de 1790, qu'il ne l'avaitété l'année précédente. Nous pourrions citer, à l'appui de notre opinion, une foule de ces articles : le lecteur nous saura gré de nous borner à un seul.
« Le Spectateur national, à qui j'ai donné douze francs pour un abonnement de trois mois, disait Audouin, est un de ceux, ô mes confrères les journalistes, qui nous haïssent le plus. Il ne se passe pas une semaine sans qu'il ne se répande en invectives contre nous tous. La Gazette de Paris, ce foyer de l'aristocratie, voudrait aussi nous pulvériser. Ah! je vous en conjure, mes chers confrères, si vous connaissez quelques âmes charitables qui soient embarrassées d'une pièce de douze francs, envoyez-les à nos détracteurs; plus ils recevront d'argent, moins ils diront de mal de nous. Mais, en attendant, je répondrai à ces écrivains envieux et jaloux de nos succès, que nous instruirons toujours ce bon peuple, qu'ils appellent populace, des manœuvres de nos ennemis; non pas pour le porter à une insurrection, c'est le grand mot de nos détracteurs, mais pour l'engager à se tenir sur ses gardes, et je leur répondrai encore que nous nourrissons plus de dix-huit cents personnes, qui, sans nous, mourraient de misère et de faim. Qui leur en donnerait dans ces instants de crise et d'inaction pour tons les ouvriers en général? J'ai peine
AUDOIUN. Î95
a croire que nos détracteurs voulussent se charger du soin de tous ces infortunés. »
A cette prose fort innocente, Audouin ajoutait parfois des vers, des impromptus ou des chansons patriotiques, qui ne valaient guère mieux, et qui ne furent pas du goût de tout le monde, car nous lisons un peu plus loin l'avis suivant :
« Un grand nombre de nos souscripteurs, peu curieux de poésie, nous a prié de n'en plus insérer dans nos feuilles, attendu que des nouvelles sont plus agréables que des vers. Nous nous rendons a la majorité qui nous commande, et nous lui donnerons toujours des nouvelles, et jamais nous ne nous permettrons de la choquer par des vers... Il semble que nous entendons des voix qui nous répondent : Ainsi soit-il. »
Nous bornerons ici nos citations : elles doivent suffire pour donner une idée de ce que fut le Journal universel du sapeur Audouin dans les premiers temps de sa longue vie. Nous devons ajouter seulement qu'à partir du miheu de 1790, Audouin fit quelques efforts pour rendre sa feuille aussi universelle que possible. Sans changer son format et sans augmenter le nombre de ses pages, il trouva moyen de donner le double de matière, en imprimant son journal avec des caractères beaucoup plus petits. Il annonça aussi qu'il s'était entouré de rédacteurs capables de rendre sa feuille aussi intéressante qu'agréable.
On s'aperçoit alors que le compte rendu des séances del'Assemblée nationale est plus soigné et mieux développé : que l'article des nouvelles étrangères est plus varié; que celles de Paris et de la France y abondent; en un mot, que des améliorations réelles oui été apportées dans la rédaction du Journal universel, qui, grâce a cette variété, commence en effet a devenir intéressant. Les noms de Carra, de Macquart, de Villette et autres hommes de lettres de l'époque, se lisent souvent au bas des articles que publie ce journal. On y traite de grandes questions, telles que celles de l'émigration, du mariage des prêtres, de l'utilité des sociétés patriotiques, etc., etc. Enfin une confraternité s'établit entre la feuille d' Audouin et les autres journaux dévoués a la cause de la liberté; et le Journal universel , jusqu'iûor s ignoré, compte parmi les écrits qui appuient la Révolution. Ce fut à cette époque qu'il changea son ancienne épigraphe pour celle-ci : Liberté, patriotisme et vérité, conservée jusqu'à la fin.
Ajoutons qu'insensiblement Audouin perd cette timidité première qui l'empècliait d'émettre ses opinions politiques, et qu'on le voit attaquer vivement les aristocrates de la cour, de l'assemblée, de l'armée et de la presse. Il faut voir avec quel enthousiasme il célèbre la fête de la fédération générale.
«Que deviendrait cette grande confédération, s'écrie-t-il, si l'amour du bien, et principalement l'esprit public n'en sont pas les premiers fondements? Sans cette double vertu que la patrie exige de tous les citoyens de l'empire, les lois et la liberté ne sont plus que des dons funestes ou illusoires »
— « Citoyens, disait plus loin Audouin, en parlant des essais contre-révolutionnaires tentés en divers lieux par les aristocrates, je ne vous dirai pas : Plantez une potence pour celui-ci, plantez une potence pour celui-là; plantez-en une pour cet autre, plantez-en une pour ce quatrième scélérat. Je sais ce qu'ils méritent; mais je ne conseillerai jamais ces jugements populaires qui, tout justes qu'ils pourraient être, ne sont pas avoués par la loi. Je sais encore que l'expression favorite de tous ces coquins qui conspirent notre perte est celle-ci : Ah ! si jamais nous tenons cette canaille-là, comme elle Oansera les pieds en l'air! Eloignons de nous avec horreur ce langage des tyrans, et ne faisons entendre que le langage de l'humanité : c'est le seul qui convienne à un peuple libre. Ne conseillons point des assassinats, cette pensée me fait frémir ; mais excitons nos frères h se rallier autour de la constitution, autour de l'autel de la patrie. Oui, mes bons amis, déconcertons par notre vigilance, déconcertons encore une fois les projets atroces des ennemis de la nation : empêchons-les de se réaliser. On médite un enlèvement, qui ne pourrait que nous être bien funeste. 11 y a un an, nous étions bien près du cinq octobre...
« J'en ai dit assez, poursuivait Audouin, pour vous engager à examiner attentivement toutes les démarches de nos hommes en place, à les épier, a fureter leur conduite : c'est ici l'instant d'avoir de grands yeux, des oreilles fines, de la prudence, de la circonspection, et cet esprit de combinaison qui calcule les événements, les marches et contre-marches, les opinions, les divers changements qui s'opèrent dans les physionomies, les ordres qui sont donnés, les motions de nos législateurs Ce calcul bien fait donnera nécessairement un résultat »
Audouin, qui exprimait d'une manière si [)eu soignée ses idées
AUDOUIN. 4tf5
el ses sentinienls, n'en était pas moins un patriote sincère : en se faisant journaliste, il avait cédé à ses opinions, a ses convictions; il voulait aider les défenseurs de la cause de la liberté ; il voulait fermement les conséquences de la Révolution. Aussi, le jour où Marat et Camille Desmoulins furent attaqués h la tribune par Malouet, Audouin ne douta-t-il pas que quelques membres de l'assemblée n'en voulussent a la liberté de la presse, palladium de toutes les autres libertés.
« Cette séance, s'écria-t-il, a beaucoup satisfait certains membres de l'assemblée qui couraient depuis longtemps après un décret qui autorisât quelque censeur à disséquer les ouvrages que la liberté de la presse fait éclore.
« Le sieur Malouet a dénoncé une feuille imprimée sous le nom de Marat, el tendante, s'est écrié ledit sieur Malouet, à faire égorger le roi, la reine et la famille royale : U s'est jeté ensuite sur Camille Desmoulins, que tous les aristocrates voudraient voir dans le feu. Enfm l'assemblée a rendu un décret qui ordonne la poursuite de tous les écrits incendiaires.
« Ab ! pourvu que ce décret ne fournisse point à nos ennemis l'occasion d'attenter a la liberté de la presse, et qu'on ne trouve pas incendiantes des vérités qui, en dévoilant des manœuvres criminelles, éclaireront le peuple sur ses intérêts les plus chers; car enfin, il n'y a point de loi qui détermine le passage de la liberté à la licence ; et très-souvent le caprice pourra tenir lieu de la loi. Mais les circonstances nous instruiront, et nous élèverons la voix. »
Nous ne suivrons pas Audouin dans toute sa longue carrière de journaliste, nous serions obligé de répéter encore une fois ce que nous avons déjà dit de la plupart de ses collègues, réputés patriotes et républicains. Comme eux, il demanda la déchéance de Louis XVI, à l'époque de sa fuite; comme eux, il soutint les jacobins contre la cour et contre les feuillants ; comme eux encore, il chanta victoire le jour où le peuple chassa les Suisses des Tuileries, et conduisit le roi prisonnier au Temple.
Audouin, qui s'était fait une réputation de républicanisme du moment où les patriotes aperçurent a nu toutes les trahisons de la cour et du roi, fut envoyé a la Convention nationale par le département de Seine-el-Oise : il y siégea sur la Montagne, el vota la mort du roi. Comme de sa nature il n'était pas haineux, on le vit longtemps prêcher aux partis qui divisaient si (lé|)lorablement la Con-
496 AUDOUIiN.
venlioli, riinion cl la concorde. Toutefois, il parle avec joie du résultai des journées du ol mai et du 2 juin 171)5, parce que, disait-il, la perle de la République naissante lui semblait assurée, si on ne mettait pas un terme à ces funestes divisions, et si les représentants du peuple ne prenaient pas entin les mesures énergiques que les circonstances réclamaient.
A partir de celte époque, Audouin, qui avait déjà supprimé du titre de son journal les mots Révolutions des royaumes, semblait avoir cessé de prétendre à en faire une feuille universelle. Son Universel se bornait à reproduire les séances de la Convention nationale: puis, dans un long article quotidien, signé de son nom et de sa qualité de député, il analysait les nouvelles des armées, celles de l'intérieur, et finissait régulièrement par de longues réilexions sur les événements du jour, sur les mesures nécessitées par les circonstances et sur les vues des partis.
Tout en appuyant les grandes mesures prises par le comité de salut public pour faire triompher la République, et en approuvant celles déployées successivement contre les factions de Chabot, d'Héherl et de Danton, Audouin ne cessait d'inviter la Convention à se tenir en garde contre les maux que pourrait entraîner la précipitalion. « Le peuple et la Convention, ne cessait-il de répéter, veulent la punition de tous les coupables ; mais la Convention doit adopter une marche digne d'elle. Prenez garde qu'en marchant par saccades, on ne confonde les vrais patriotes avec ceux qui s'étaient couverts du masque du patriotisme pour assassiner le peuple... »
Après la mort de Danton, Audouin ajouta une nouvelle épigraphe à celle que son journal portait déjh. La dernière était tirée du rapport de Saiiit-Just contre les dantonistes : La révolution est dans le peuple, et non pcivt dans la renommée de quelques personnages.
Lors de la chute de Robespierre, Audouin fut du nombre des députés qui s'opposèrent a la réaction thermidorienne, et plus fortement encore à la réaction royaliste qui en fut la conséquence. Dès la fin de thermidor, il s'éleva contre la mise en liberté des suspects.
« Je conclus de la, disait-il a propos du refus d'imprimer la liste des aristocrates mis en liberté, que beaucoup d'ennemis de la Révolution ont été élargis, et déjà l'on persécute, ainsi qu'on Ta dit avanthier aux Jacobins, on persécute les plus ardents amis de la liberté comme partisans de Robespierre ; on attaque la Montagne comme on l'attaquait pour le procès de Capet, pour le trente et un mai ; on
AUUOUIN. 497
l'attaque à la manière des Gensonné, des Barbaroux, des Couthon; on appelle comme eux au secours ce qui n'est pas la Montagne, comme Robespierre le faisait, parce que la Montagne ne change pas, et qu'elle est toujours aussi terrible qu'on doit l'être envers les ennemis du peuple; elle se conduit parles principes, et non par les passions : c'est pour cela qu'elle a toujours vaincu....
a Je crois fermement, ajoutait-il, que la justice révolutionnaire peut seule sauver la France, et que le système de modération et de faiblesse qu'on paraît embrasser produira des secousses terribles... Rien n'est plus naturel que l'allégresse patriotique des républicains mis en liberté; mais rien n'est plus horrible que le rire sardonique des individus qui, dans toutes les circonstances, se sont montrés les ennemis de la Révolution... »
Ne pouvant arrêter la marche de la réaction, on vit Audouin s'opposer de toutes ses forces aux mesures et aux décrets qui précipitaient cette réaction.
a On nous dit que sous peu de jours on va présenter l'acle d'accusation contre Barrère (parce qu'il faut commencer par quelqu'un), observait Audouin; ensuite contre Collot; ensuite contre Billaud, ensuite contre un autre, ensuite contre tout le sommet de la Montagne, ensuite contre la Montagne, ensuite contre tous les républicains... Et qu'après que cette collection d'actes d'accusation aura été prononcée ( ce qui n'aura pas lieu sans quelques difficultés ), on emprisonnera tout ce qui restera de patriotes énergiques, qu'on traitera de Robespierres. Yoilà le plan que j'aperçois; et ceux qui traiteront ces patriotes de Robespierres seront les hommes qui étaient des repas à cent écus par tête; ce seront les hommes qui disaient, peu de jours avant le supplice de Robespierre, que leurs corps serviraient de rempart a Robespierre ; ce seront les hommes qui fréquentent tout ce qu'il y a de plus corrompu, de plus vil, de plus aristocrate; ce seront des hommes perdus de débauches, et qui, comme Robespierre, crient sans cesse a la vertu, a la probité, à la justice, aux intrigants ; ce seront les hommes qui ont la conscience bourrelée de remords, et qui-seront guillotinés, si le patriotisme, comme je l'espère très-bien, reprend le dessus... »
Ces quelques lignes suffisent pour faire connaître les opinions que le rédacteur du Journal universel professa pendant la réaction thermidorienne, contre laquelle Audouin s'élevait tous les jours dans une suite d'observations qui prouvent qu'après six années d'apprentis- T. II. 63
498 AUDOUliN.
sage, ce joiirnalisle- député avait enfin su s'élever à une certaine hauteur.
Mais ce que l'on peut dire de plus avantageux encore en sa faveur, c'est que le patriotisme et le républicanisme ardents d'Audouin ne se démentirent pas un seul instant au milieu de toutes les vicissitudes qu'il avait traversées. Lorsque Babeuf et ses amis conspiraient pour faire revivre la république aux abois, le Journal universel était encore cité parmi le petit nombre de feuilles restées fidèles au culte de la liberté.
La carrière que fournit le journal d'Audouin fut une des plus longues qu'aient parcourues les feuilles nées au commencement de la Révolution. M. Deschiens dit que le Journal universel cessa de paraître le oO lloréal an III. h son 1980^ numéro, et arrivé à la page 10,436 '. Nous ne pouvons pas vérifier l'exactitude de cette assertion, n'ayant sous les yeux que jusqu'au 1735" numéro. Il est probable qu'Audouin dut se taire après les journées de germinal et prairial de l'an III. Cependant nous croyons pouvoir affirmer qu'il reprit la plume peu après le 13 vendémiaire. Quant à lui , nous l'avons vu pauvre et accablé d'infirmités, se dresser, retrouver toute son énergie en parlant de la Révolution et de l'assemblée dont il avait fait partie ; nous l'avons vu serrer dans ses bras l'auteur de Y Histoire de la Convention nationale d'après elle-même, en le félicitant d'avoir eu le courage de venger cette noble assemblée. Audouin mourut peu après, dans un âge assez avancé.
» La collection du Journal universel forme 30 volumes que l'on peut réduire à 20. de ."SCO pasies chacun. Cette feuille est devenue assez rare, et on la trouve diflicileniont complète.
m^HAWIT mm iiiïïMlP UTEUMl
A///^/.,///,;.l>,v,-/^ y^/ Tfdnslri.- fr.Uernoll,-
RABATJT SAINT-ÉTIENNE,
nÉOAOTEUI! DU MOISITKUH, ETC.. '.
Jean-Paul Rabaut, dit Saint-Etienne, naquit à Nîmes en 1742. Il l'ut député parle tiers état de la sénéchaussée de Nîmes, aux états généraux de 1789 et à l'Assemblée nationale constituante. En 1792, le département de l'Aude le porta à la Convention nationale. Décrété d'arrestation avec les autres membres de la commission des Douze, à la suite du 2 juin, il fut ensuite mis hors la loi. Arrêté le 3 frimaire an II, il fut conduit à l'échafaud le lendemain, et exécuté sans autre forme de procès.
Il nous eût été difficile d'oublier, parmi les journalistes de la Révolution, un écrivain qui, comme Rabaut Sainl-Étienne, se multiplia à l'infini, et qui rendit de si grands services a la liberté naissante. Le pasteur Rabaut était déjà considéré, a l'époque de la Révolution, comme l'un des esprits les plus éclairés et les plus judicieux de la France.
Un écrit important sur les Intérêts du tiers état % écrit qu'il publia après l'assemblée des notables, le fît élire, l'un des premiers, aux états généraux, par la sénéchaussée de Nîmes, sa ville natale. Rabaut siégea donc a l'Assemblée nationale constituante. Il y prit bientôt parmi les membres influents le rang que lui assignaient son pa. triotisme et ses talents. Telle était alors la réputation qu'il s'était acquise par ses écrits et par ses discours, que bien de ses collègues le plaçaient au-dessus de Mirabeau, duquel on disait qu'il n'était qu'un mi-rabaut.
i Le portrait de Rabaut Sainl-Elienue <iue nous livrons au public a été calqué sur celui que la Chronique du mois donna à ses souscripteurs ; il fait partie de la collection de Fr. Bonneville.
2 Les Considéralidin sur les intérêts du tiers état, publiées par Rabaut, au couimencemcnt de 1789, ne sont pas une simple brochure, mais un livre des plus substantiels. Ce livre fut le précurseur de celui de Sieycs sur le même sujet, et partagea la gloire d'avoir résolu les grandes questions agilé(!S alors dans le public.
5î)() HAB.VUT SAINr-ETIENNE.
Eii sa (jualilé de protestant et de philosophe, Rabaut se prononça fortement pour la liberté des cnltes. On le vit ensuite défendre la liberté de la presse avec la même vigueur de raisonnement et la même chaleur. 11 fit observer que, dans l'écrit le plus sage, le plus modéré, il serait facile de trouver toujours quelcpie chose susceptible d'une interprétation maligne.
« Placer a côté de la liberté de la presse les bornes qu'on voudrait y mettre, dit-il, ce serait faire une déclaration des devoirs, au lieu d'une déclaration des droits... La servitude est une contagion; craignons qu'elle ne se communique partout avec rapidité, si nous l'implantons dans une seule de nos institutions. »
Conséquent avec ses principes , Rabaut réclama l'application du jury aux délits de la presse ; mais ce jury, il le voulait pur et exempt de toute inlluence quelconque.
Pendant que Rabaut, élu membre du comité de constitution, passait une partie de son tenq)s h élaborer les grandes questions qui s'agitaient tant au milieu de ce comité qu'au sein de l'Assemblée constituante, il en consacrait l'autre partie à écrire des articles que Cerulti insérait dans la Feuille villageoise. La Bouche de Fer, de Fauchet et Ronneville, en contient plusieurs dus h sa plume exercée.
Mais le journal auquel il s'aflectionna le plus fut la Gazette nationale ou le Moniteur universel, dont le libraire Panckoucke lui confia la direction supérieure. Cette feuille renferme donc beaucoup d'articles de ce journaliste-député ; malheureusement, ils n'ont pas été signés, et il est devenu impossible aujourd'hui d'attribuer à Rabaut la part de rédaction qui lui appartient. Nous devons donc nous borner à répéter ici que cet important journal fut maintenu dans une ligne de patriotisme, de sagesse et de modération dont Rabaut ne permit pas qu'il déviât tant qu'il en eut lui-même la direction.
Nos lecteurs savent déjà que Rabaut Saint-Étienne fut l'un des quatorze qui entreprirent la publication de la Chronique du Mois. Il y déposa quelques articles assez développés.
Mais déjà, à cette époque, Rabaut, que le département de l'Aude avait envoyé siéger à la Convention nationale, se trouvait engagé dans la lutte déplorable qui existait entre les montagnards et les girondins.
Lors du procès de Louis XVL Rabaut soutint que la Convention n'avait pas le droit de le juger ; et quand vint le jour du vote, il opina
UABAUT SAlM-ETIENlNE. oOI
pour la détention et le bannissement à la paix ; il fut subséquemment de l'opinion de ceux qui demandaient l'appel au peuple.
A cette époque, Rabaut, contrarié par la tournure que les affaires publiques prenaient, fit entendre a la tribune ces mots, qui exprimaient la situation de son esprit : Je suis las de la portion de tyrannie qui m'est échue; je ne désire rien tant que d'être rendu à mes principes, à mes opinions.
De ce moment, Rabaut fut considéré par les montagnards comme un homme qui avait une arrière-pensée pour la royauté, et les épitbètes de traître lui furent prodiguées par les journaux du parti, et même par Robespierre *.
Désigné pour faire partie de la fameuse commission des Douze , cause innocente de la perte des girondins, Rabaut fut l'un des signataires de l'ordre d'arrestation d'Hébert et de Dobsent, les deux chefs des trames dirigées contre une partie de la représentation nationale. Ce fut encore Rabaut qui se présenta à la tribune pour y lire le rapport qu'il avait rédigé , au nom de cette commission , sur la situation de la République. Mais n'ayant pu parvenir a se faire écouter, il demanda lui-même que la commission fût dissoute.
Nous ne reviendrons pas ici sur les événements des 31 mai et t2 juin 1793, ni sur leurs conséquences; nous les avons déjà fait connaître sous tous les aspects. Il nous suffira de dire que Rabaut fut l'un des membres de la commission contre lesquels les sections et la commune s'acharnèrent avec le plus de violence. l\ fut donc frappé par le décret qui mit en arrestation les vingt-deux désignés par les pétitions populaires, ainsi que les membres de la commission des Douze. Rabaut eut la mauvaise inspiration de se soustraire à ce décret par la fuite. Mis hors la loi, à l'époque de la révolte du Calvados, il se tint longtemps caché; mais sa retraite ayant enfin été découverte le 4 décembre 1793 (frimaire an II ), il fut conduit h l'échafaud le lendemain et exécuté.
Ainsi périt l'un des hommes qui contribuèrent le plus, soit par sa parole, comme député, soit par ses écrits, comme journaliste, a la Révolution française.
Outre ceux de ses nombreux ouvrages publiés avant cette Révolution, et ceux qui en furent les précurseurs, Rabaut nous a laissé un Précis de l'histoire de la Révolution française pendant la session
1 Voyez les Mémoireu de (Jaisat nur la Révolution.
5»2 HABAUT SAlNT-ÉTIENNE.
de l'Assemblée conslituante qui a servi de modèle h plusieurs écrits (lu même genre. Ce Précis est encore fort estimé de nos jours.
Dans l'une des nombreuses éditions qui ont été faites de ce Précis, on a ajouté, sous le titre de Pensées de Rabaut Saint- Etienne, une suite de maximes à son usage. On y trouve aussi ses opinions sur quelques-uns des personnages de l'époque, et entre autres sur Anacharsis Cloots, que Rabaut considérait comme un homme <jui avait devancé son siècle.
:oj"oCMisi"i[imo
^/■cyL
f^z^ey^.
J'ttillr />ar /a fi>rtr/r c/e / In dustnf Prat jrnclle
CHÉMER ,
AUTKirR DES HVMNES ET CHANTS DE r,A nEV01.lITI0>,
Marie-Joseph de Ciiénier, né à Constantinople le 28 août 1764. Littérateur et poëte, sa muse républicaine fut colle de la démocratie et de la liberté. Député à la Convention nationale en septembre 1792, Chénier passa ensuite au conseil des Cinq-Cents et au tribunal : il exerça aussi les hautes fonctions d'inspecteur général des études. Chénier est mort le 10 janvier 1811.
Si Marie-Joseph Chénier ne fut pas l'un des journalistes de la Révolution, on ne peut lui contester la gloire d'en avoir été le poëte, le chantre et le Tyrtée. Chénier n'écrivit dans aucun des journaux de cette époque; mais tous ces journaux ont parlé de lui, de ses poésies, de ses chants révolutionnaires : nous ne saurions donc oublier ici l'homme de lettres qui contribua plus qu'aucun des journahstes qui nous ont occupé, a fonder le règne de la liberté et de l'égalité en France.
(( Passionné pour les mœurs républicaines, a dit Arnault en parlant de son ami et de son collègue, Chénier tentait de tous ses efforts à les substituer en France aux mœurs monarchiques ; mais il n'était pas de ceux qui voulaient qu'on décimât la société pour la revivifier, et que, pour le faire croître, on arrosât avec du sang l'arbre de la liberté. »
Chénier, esprit élevé, comprit qu'il pouvait pousser a la roue du char de la Révolution par d'autres moyens que ceu.x dont se servaient les journalistes patriotes. Il s'empara de la scène, et mit aussi à contribution la muse de Méhul. Ce fut ainsi qu'avec ses tragédies et ses chants nationaux, il lit vibrer, dans tous les cœurs, l'amour de la pairie et de la liberté, et qu'il rendit plus de services au
504 CIIENIEH.
|)eiiple el a la démocratie avec ses beaux vers, que ne purent lui en rendre tous les journalistes réunis.
On a dit que Beaumarchais avait commencé la Révolution avec son Mariage de Figaro. On peut affirmer que Ghénier lui lit faire des pas de géant avec son Charles IX.
En effet, nul ouvrage dramatique n'occupa h un si haut point l'attention publkiue ; nul ne produisit sur les spectateurs des efîets si favorables a la cause de la liberté, que la tragédie par laquelle Ghénier débuta non-seulement sur la scène théâtrale, mais encore sur la scène du monde, attentif a ce qui se passait en France.
« Bien que les idées philosophiques fussent alors généralement accréditées, ajoute Arnault à propos de Charles IX; bien que la Révolution fût commencée , les vieux préjugés, les vieilles habitudes luttaient encore contre les innovations amenées par le nouvel ordre de choses. On s'élevait contre le despotisme, et l'on s'étonnait qu'on signalât les actes dont quelques-uns de nos rois s'étaient rendus coupables ; on s'élevait contre les fanatiques, el l'on hésitait h permettre la représentation d'un ouvrage essentiellement dirigé contre le fanatisme, qu'alors, comme aujourd'hui, certaines gens affectaient de confondre avec la religion...
« Malgré l'opposition d'un parti puissant encore quoique battu, Charles IX fut joué, non pourtant sans une autorisation spéciale du maire et des membres de la commune de Paris, qui n'avaient pas dédaigné de descendre dans cette circonstance aux fonctions de censeurs royaux... »
Dire ici l'effet que produisit ce chef-d'œuvre de Ghénier ; parler de l'afiluence de spectateurs qu'il eut le privilège d'attirer si longtemps , des applaudissements frénétiques qu'il obtint , de l'enthousiasme salutaire qu'il provoquait à chaque représentation, ce serait chose fort difticile à nous qui n'en parlons que par ouï-dire. « Une seule représentation de Charles IX, dit h ce sujet le grave et vérjdique Rabaut Saint-Etienne, suffisait pour détruire tout le mal que les journaux contre-révolutionnaires s'efforçaient de faire a la cause de la liberté; une seule représentation de Charles LY ralliait plus de citoyens à cette cause sacrée, que la liste civile n'en corrompait mensuellement avec ses trésors. »
Ge fut ainsi que s'annonça Ghénier dès le commencement de la Révolution. En moins de trois ans, il lit encore représenter Calas, Henri VIII, Fénélon, Caius Gracchus, Timoléon ; œuvres de genres