‹ Histoire des journaux et des journalistes de la evolution française (1789-1796) Précédée d'une introd. générale (volume 2)Chapitre 17 sur 17 · CHÉNIER · texte numérisé non relu

CHÉNIER

différents, mais toutes fortement empreintes de l'esprit démocratique et de l'amour de la liberté. « Au sortir des représentations, si fréquentes alors, des ouvrages dramatiques de Chénier, nous raconte un contemporain, les spectateurs, saisis d'un saint enthousiasme, allaient dans les sociétés populaires, dans les sections, jurer de sacrilier leurs biens et leur vie au triomphe de la République. »

Mais ce fut surtout par ses hymnes nationaux, par ses chants républicains, que Chénier servit puissamment la cause de la Révolution et de ses principes ; car le poëte de la liberté ne laissa passer aucune circonstance importante ou glorieuse de notre régénération sociale sans la célébrer dignement.

Sa muse enthousiaste paya d'abord un patriotique tribut a la grande fédération. Ecoutons-le s'écrier :

Dieu du peuple et des rois, des cités, des campagnes, De Luther, de Calvin, des enfants d'Israël, Dieu que le Guèbre adore au pied de ses montagnes, En invoquant l'astre du ciel :

Ici sont rassemblés, sous ton regard immense, De l'empire français les fils et les soutiens. Célébrant devant toi leur bonheur qui commence, Égaux à leurs yeux comme aux tiens.

Et, dans une douzaine de strophes, Chénier esquissait le tableau de l'ancien régime et les bienfaits du nouveau. Puis il terminait ainsi l'Hymne du 14 juillet 1790 :

Soleil, qui, parcourant ta route accoutumée, Donnes, ravis le jour, et règles les saisons, Qui, versant des torrents de lumière enflammée, Mûris nos fertiles moissons;

Feu pur, œil éternel, âme et ressort du monde. Puisses-tu des Français admirer la splendeur ! Puisses-tu ne rien voir dans ta course féconde Qui soit égal à leur grandeur !

Chénier trouva de nobles accents pour célébrer la fête de la translation des cendres de Voltaire, qui fut aussi le triomphe de la philosophie : on l'entendit s'exprimer ainsi, en s'adressant aux mânes du grand homme :

Ton souftle créateur nous fit ce que nous sommes :

Reçois le libre encens de la France à genoux ;

500 «IHÉNIEB.

Sois désormais le dieu du temple des grands hommes^ Toi qui les a surpassés tous.

Le flambeau vigilant de ta raison sublime Sur des prêtres menteurs éclaira les mortels ; Fléau de ces tyrans, tu découvris l'abîme Qu'ils creusaient au pied des autels.

Chénier n'attendit pas que la royauté fût tombée pour célébrer l'égalité ; dès le 19 juin 1792, il lui adressait l'hymne dont nous extrayons les stances suivantes :

Egîdité douce et touchante, Sur qui reposent nos destins.

C'est aujourd'hui que l'on te chante Parmi les jeux et les festins.

Tu brisas des fers sacrilèges ; Des peuples tu conquis les droits ; Tu détrônas les privilèges ; Tu fis naître et régner les lois.

Ri'pands ta lumière infinie, Astre brillant et bicnfiùteur ; Des rayons de la tyrannie Tu détruis l'éclat imposteur.

Lorsque, après les revers de Dumouriez, la victoire couronna de nouveau les drapeaux de la République, Gliénier fait chanter sur la montagne élevée au milieu du Champ de la Fédération ( Champ de Mars ) l'hymne suivant :

Dieu puissant, d'un peuple intrépide C'est toi qui défends les remparts :

La victoire a, d'un vol rapide, Accompagné nos étendards.

Les Alpes et les Pyrénées Des rois ont vu tomber l'orgueil ; Au Nord, nos champs sont le cercueil De leurs phalanges consternées.

CHOEUB DES HOMMES.

Avant de déposer nos glaives triomphants, Jurons d'anéantir le crime et les tyrans.

GIIÉNIER. oOî

Voici V Hymne à la Liberté; c'est elle qui inspire son poëte :

Descends, ô liberté, fille de la nature : Le peuple a reconquis son pouvoir immortel ; Sur les pompeux débris de l'antique imposture Ses mains relèvent ton autel.

Ton aspect réjouit le mont le plus sauvage, Au milieu des rochers enfante les moissons ; Embelli par tes mains, le plus affreux rivage Rit, environné de glaçons.

Tu doubles les plaisirs, les vertus, le génie ; L'homme est toujours vainqueur sous tes saints étendards ; Avant de te connaître il ignorait la vie : 11 est créé par tes regards.

La reprise de Toulon fut pour la République française un événement trop grand, trop heureux, pour que Chénier ne s'empressât pas de le célébrer. Écoutons-le s'écrier :

Les feux qu'ont allumés des ennemis pervers Dirigés contre eux-mêmes ont foudroyé leurs têtes ;

Et leurs vaisseaux, tyrans des mers,

Sont poursuivis par les tempêtes.

Il sera partout abattu Le rival insolent d'un peuple magnanime : Le Français au combat marche avec la vertu ;

L'Anglais y marche «avec le crime.

Le pouvoir éternel qui siège au haut des cieux Du peuple souverain protège le génie,

Et les éléments furieux

S'arment contre la tyrannie.

En vain vous prétendez encor Appesantir sur l'onde un sceptre tyraimique, Rois, ministres, guerriers, vainqueurs avec de l'oi'.

Triomphant par la foi punique 1

L'univers se soulève : il remet en nos maitis Le soin de recouvrer le public héritage ;

Et les bras des nouveaux Romains

Renverseront l'autre Carlhacc.

508 CIIÉÎNIKK.

La Fête à l'Etre suprême, (jue le peuple français célébra avec tant de joie, de pompe et de majesté, insjjiia a notre poëte un hymne dans lequel se trouvent reproduites les paroles de Robespierre. La prose de l'ordonnateur de la fête, les vers de Ghénier et la musique de MéhuI furent dignes de l'auteur de la nature, et de la nation qui lui adressait son hommage et ses vœux.

Source de vérité, qu'outrage l'imposture, De tout ce qui respire éternel protecteur, Dieu de la liberté, père de la nature. Créateur et conservateur ;

0 toi, seul incréé, seul grand, seul nécessaire. Auteur de la vertu, principe de la loi. Du pouvoir despotique immuable adversaire! La France est debout devant toi.

Tu posas sur les mers les fondements du monde ; Ta main lance la foudre, et décbaîne les vents ; Tu luis dans ce soleil dont la flamme féconde Nourrit tous les êtres vivants î

C'est toi qui fais germer dans la terre embrasée Ces fruits délicieux qu'avaient promis les fleurs ; Tu verses dans son sein la fertile rosée, , Et les frimas réparateurs ;

Et lorsque du printemps la voix enchanteresse Dans l'àme épanouie éveille le désir, Tout ce que tu créas, respirant la tendresse, Se reproduit par le plaisir. ,

Grand Dieu ! qui sous le dais fais pâlir la puissance , Qui sous le chaume obscur visites la douleur, Tourment du crime heureux, besoin de l'innocence, Et dernier ami du malheur'.

L'esclave et le tyran ne t'offrent point d'hommage : Ton culte est la vertu, ta loi l'égalité ; Sur l'homme libre et bon, ton œuvre et ton image. Tu souffles l'immortalité.

Quand la glorieuse campagne de 1794 appela sous les drapeaux cet essaim de jeunes soldats-citoyens qui s'étaient levés en masse pour aller combattre les ennemis de la RépubHque française, Ghénier leur dédia le fameux Chant du départ, hymne de (pierre, qui.

GHENIER. 509

avec le Chant des Marseillais, valut tant de victoires aux quatorze armées de la liberté. De quel terrible élan d'enthousiasme nos guerriers n'élaient-ils pas saisis, lorsque cent mille hommes entonnaient r

La Victoire, en chantant, nous ouvre la barrière ;

La Liberté guide nos pas ; Et, du Nord au Midi, la trompette guerrière

A sonné l'heure des combats.

Tremblez, ennemis de la France,

Rois ivres de sang et d'orgueil !

Le peuple souverain s'avance : '

Tyrans, descendez au cercueil.

La République nous appelle ;

Sachons vaincre, et sachons périr :

Un Français doit vivre pour elle ;

Pour elle un Français doit mourir.

Sur le fer, devant Dieu, nous jurons à nos pères,

A nos épouses, à nos sœurs, A nos représentants, à nos fils, à nos mères,

D'anéantir les oppresseurs.

En tous lieux, dans la nuit profonde

Plongeant l'infâme royauté.

Les Français donneront au monde

Et la paix et la liberté.

La République nous appelle ;

Sachons vaincre ou sachons périr :

Un Français doit vivre pour elle ;

Pour elle un Français doit mourir.

Nous terminerons ces extraits des hymnes révolutionnaires de Chénier par quelques strophes de son Chant des victoires, exécuté pour la fête du 10 août 1794, anniversaire de l'acceptation de la constitution de 93.

De Brutus éveillons la cendre ; 0 Gracques, sortez du cercueil !

La liberté dans Rome en deuil Du haut des Alpes va descendre !

Tombez, fanatiques impurs ; Fuyez, impuissantes cohortes !

r>i() CHEMER.

Camille n'est plus dans vos murs ;

Et les Gaulois sont à vos portes.

Gloire au peuple français ! il a vengé ses droits Vivent la liberté, la patrie et les lois !

Lève-toi, sors des mei*s profondes; Cadavre fumant du Vengeur, Toi, qui vis le Français vainqueur Des Anglais, des feux et des ondes !

D'où partent ces cris déchirants?

Quelles sont ces voix magnanimes?. . .

La voix des braves expirants.

Qui chantent du fond des abîmes !

Gloire, etc.

Fleurus, champs dignes de mémoire,

Monument d'un triple succès !

Fleurus ! champs amis des Français,

Semés trois fois par la victoire !

Fleurus ! que ton nom soit chanté

Du Tage au Rhin, du Var au Tibre 1

Sur ton rivage ensanglanté

Il est écrit : L'Europe est libre!

Gloire au peuple français, il a vengé ses droits : Vivent la liberté, la patrie et les lois !

Je jure sur les cendres de mon père, qui m'apprit a bégayer V Hymne des victoires de Chénier, qu'on chantait alors :

Gloire au peuple français ! il a vengé ses droits Vive la République et périssent les rois !

Léonard Gallois.

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