‹ Histoire des journaux et des journalistes de la evolution française (1789-1796) Précédée d'une introd. générale (volume 2)Chapitre 4 sur 17 · CERUTTI · texte numérisé non relu

CERUTTI

seraient obligés de faire; et que, dans le cas où Desenne jugerait h propos d'envoyer une autre Feiiille vUlaijeoise que celle de Grouvelle, il devrait la distinguer par le titre ou le nom de l'auteur.

Ce jugement, qui consacrait l'inviolabilité de la propriété littéraire, débouta le libraire de ses prétentions; mais il n'en persista pas moins à annoncer la publication d'une autre Feuille villageoise, qui ne parut jamais.

Forts de ce jugement en leur faveur, Grouvelle et Ginguené forcèrent, à leur tour, le libraire à insérer un avis qu'ils adressaient k leurs abonnés. Ils les assuraient que Desenne avait été circonvenu par un parti puissant, ennemi de la Révolution et de la liberté, par le parti qui voulait que la constitution fût détruite ou modifiée. C'était indiquer la main du comité autrichien ; c'était annoncer que leur libraire s'était vendu.

« Dans le danger imminent qui menace la liberté publique, disaient les rédacteurs, on voudrait amortir le feu du patriotisme; on voudrait que le peuple, et surtout celui des campagnes, se laissât efl'rayer, tromper ou séduire... On a cru faire aisément de nous ce qu'on voudrait faire de tous les Français, et que, pour nous vaincre, il ne fallait que nous déclarer la guerre. On a cru qu'il suflisait d'écrire en tète de notre travail qu'il n'y avait plus de société entre notre libraire et nous, pour que cette société fût dissoute, et que nous fussions évincés de notre propriété : mais des juges équitables en ont décidé autrement...

« Notre société avec M. Desenne devant être dissoute le premier jeudi d'octobre prochain, nous en avons formé une autre avec MM. les directeurs du Cercle social. C'est à leur bureau, rue du Théâtre-Français, n°4, que pourront souscrire ceux de nos lecteurs qui préféreront notre Feuille villageoise, toujours écrite dans le même esprit, du même ton, et dans les mêmes principes, a celle que M. Desenne est le maître de publier en concurrence. »

Les rédacteurs de la Feuille villageoise purent donc continuer a instruire leurs lecteurs de tout ce qui se passait dans les régions de la politique, et ils crurent ne pouvoir mieux servir les populations des campagnes qu'en leur dévoilant les manœuvres des ennemis de la Révolution et de la cause de la liberté.

Rientôt la journée du 10 août les fortifia dans le parti qu'ils avaient pris, sans toutefois sacrifier les autres objets d'utilité, dont ils continuèrent de s'occuper.

GROUVELLE ET GINGIIENE. 18:i

Mais au momenl où la Feuille villageoise prenait une attitude imposante, Desenne se déclara en faillite, et frustra ainsi les souscripteurs des numéros qu'il avait été condamné à leur livrer. Ne voulant reculer devant aucun sacrifice, Grouvelle et Ginguené, associés dès lors avec Bonneville, directeur du Cercle social, annoncèrent qu'ils rempliraient, a leurs frais, les engagements contractés par un lihmre déloyal.

a Jamais , dirent-ils , notre commerce instructif avec nos bons lecteurs ne fut plus nécessaire. Notre silence deviendrait une calamité; il plongerait dans les ténèbres ceux que nous dirigeons, au moment même où il importe que leur marche soit plus assurée. Non, amis lecteurs, braves citoyens des campagnes, nous ne vous abandonnerons pas dans ces temps orageux ; nous sacrilierons tout pour continuer notre correspondance, nos récits exacts des événements, nos explications lumineuses des lois. Les imprimeurs du Cercle social, nos nouveaux associés, se joignent a nos sacrifices et a nos promesses. Dans leurs mains, la Feuille villageoise sera servie avec une régularité parfaite; vous la verrez, chaque semaine, arriver aux époques précises, comme on voit le soleil reparaître chaque jour aux heures attendues. »

Les promesses des rédacteurs furent en effet tenues régulièrement à partir de ce même jour *; et leur feuille, quoique beaucoup plus consacrée aux affaires politiques, aux événements, aux mouvements de nos armées, aux séances de la Convention nationale, aux actes ofticiels que par le passé, n'en continua pas moins a répondre à son titre, par une foule d'articles fort variés, et trèspropres à remplir le but primitif de la Feuille villageoise^.

Quoique Grouvelle eût été appelé aux fonctions de secrétaire général du conseil, il se montra toujours fidèle a ses villageois, et ne cesvsa de travailler a en faire de bons républicains, jusqu'à l'époque

1 Le prix seulement en fut augmenté de 3 francs par an, dans la quatrième année ; ce prix était payé en assignats.

2 Parmi les bons articles, en dehors de la politique du jour, que nous avons trouvés dans la feuille de (Grouvelle et Ginguené, nous avons remarqué les suivants : Portrait d'un roi, tracé par l'historien des Juifs; Du divorce, est -il défendu par la religion? Histoire de l'imprimerie, ses effets; Des sourds-muets; Abolition des serments; Bibliothèque villageoise; Sur les pommes déterre; Abolition de la contrainte par corps ; Sur les chansons nationales; Secours publics; Sur la liberté des cultes; Des prix d'agriculture; Sur la guerre civile; Du mariage des prêtrea; Sur le civisme des femmes; Des sorciers; Des moulins; De la boulangerie, des fours, etc.; De la mendicité; Sur le partage des biens communaux ; De la destruction des oiseaux nuisibles; Du salaire des prêtres; Sur la publication des lois; Ouvrages utiles aux villageois; Sur le livre des rois ; Tolérance et charité; Du gibier et de la chasse; Sur les chemins; Sur les cultes religieux; etc , etc., etc.

Page 1