‹ Histoire des journaux et des journalistes de la evolution française (1789-1796) Précédée d'une introd. générale (volume 2)Chapitre 3 sur 17 · RÉDACTKURS DE LA FEUILLE VILLAGEOISE · texte numérisé non relu

RÉDACTKURS DE LA FEUILLE VILLAGEOISE

Joseph-Antoise-Joachim Gébutti, né à Turin, le 45 juin, en 1758, vint dos l'âge de quatorze ans en France, et en fit sa patrie. Il entra- d'abord dans l'ordre des jésuites, dont il publia l'apologie, en réponse à l'écrit de Lachalotais: auteur du mémoire pour le Peuple, qui parut en 1788, et l'ondatcur de la Feuille villageoise, il fut député à l'Assemblée législative par le département de Paris. Cérutti est mort le 3 février 1792.

La Feuille villageoise, adressée, chaque semaine, à tons les villages de la France, pour les instruire des lois, des événements, des découvertes qui intéressent tout citoijen, fut proposée, par souscription, aux propriétaires, fermiers, pasteurs, habitants et amis des campagnes-, dans le mois de septembre 1790, et le 4" numéro parut le jeudi 50 du même mois. Le prix en était de 7 livres 4 sous par an. On s'abonnait chez Desenne, libraire, au Palais-Royal, 1 et 2. Le nom de l'imprimeur ne s'y trouve pas en commençant.

Cérutti, l'un des écrivains et des philosophes qui ont honoré le dix-huitième siècle, en fut le fondateur, et en resta le principal rédacteur tant qu'il vécut. Une foule d'hommes de lettres coopérèrent h cette feuille modeste, mais fort utile. Grouvelle, Rabaut-Saint- Étienne et le littérateur Ginguené ne trouvèrent pas au-dessous d'eux de contribuer a l'instruction des citoyens qui habitent les campagnes, et à les éclairer sur leurs droits et leurs devoirs. Au milieu d'une révolution qui avait tout bouleversé, et a laquelle les

i Le portrait que nous donnons ici de Cérutti a été gravé sur celui publié par la Chronique du Mois, d'après le dessin de F. Bonneville.

170 CËRUTTl,

campagnes avaient pris une part des plus aelives, il devenait nécessaire (le faire comprendre aux hommes peu instiuils, à (pii la Feuille vUUujeohe s'adressait, le bien qu'ils pouvaient faire el le mal (ju'ils devaient éviter.

Ce fut la le but que se proposa Cérutti, el auquel il travailla avec ardeur el persévérance tant (pi'il lui resta un souftle de vie. Pensani que les curés acquerraient un nouveau titre h la V(''nération des villageois s'ils se chargeaient de leur éducation civile, ciunnie de leui' instruction religieuse, il les engageait k réunir, dans quelque local convenable, les principaux parmi leurs paroissiens pour leur lire la Feuille villa(jeoise', et leur explicpier les |)assages qui auraieni besoin d'être éclaircis ou commentés.

« C'est pour vous que nous écrivons, paisibles habilanls des campagnes, disait Cérutti en exposant aux villageois ses vues générales; il est temps que l'instruction parvienne jusiju'a vous. Ci-devant elle était renfermée dans les villes, où de bons livres ont insensiblement ('clairé les esprits et préparé la Uévolulion, dont vous avez recueilli les premiers fruits...

« Nous avons vu le temps où l'on n'avait pas honte d'assurer que l'ignorance devait être votre partage : c'est que l'ignorance de ceux qui sont gouvernés semble faire la sùrelé de ceux qui gouvernent: c'est que des puissants <pii abusent craignent l(uijours d'être observés. Ce temps d'obscurité n'est plus. Un nouveau gouvernement va succéder a celui qui, d'abus en abus, avait accumulé les maux sur tous les rangs et toutes les conditions. Il se soutenait par les préjugés (pii entretiennent l'ignorance, ou par l'autorité qui impose silence aux réclamations et aux plaintes. Celui auquel vous allez être soumis ne peut se soutenir que par les lumières ; il se fortifie par l'instruction ; il se nourrit, dans chacune de ses parties, par l'émulation et par les connaissances (pie chacun y apporte ; il se ' remonte par la surveillance de tous ceux qui l'étudient el qui l'observent : il périrait, s'il n'était éclairé. »

Et après avoir fait comprendre a ses villageois combien il était indispensable que chacun d'eux connût les droits que la constitu- ' lion nouvelle leur assurait, de même que les devoirs imposés par les lois, Cérutti leur promettait de leur expliquer le sens des décrets et la corrélation qui existait entre eux. « Persuadé enfin que les lumières naissent des lumières, et que l'esprit s'éclaire en proportion de ce qu'il est éclairé, nous vous présenterons, habitants

(JUOUVELLK ET GlNGUENIi. 171

(les campagnes, leur disait-il en terminant son progranune, toutes les découvertes utiles qui pourront rendre votre sort meilleur, enrichir vos retraites, faciliter vos travaux, et vous instruire des arts et métiers qui peuvent vous ouvrir de nouvelles sources d'abondance.

« Recevez donc les lumières ; qu'elles se répandent dans votre esprit comme la joie se réi)and dans le cœur, et n'oubliez jamais que, si la liberté se concfuiert par la force, elle ne se conserve (|ue par l'instruction. »

Maintenant que le lecteur connaît la destination de la l'^euille villageoise, il comprendra l'imj)ossil)ilité où nous sommes de lui aj)prendre tout ce qui se trouve d'intéressant dans cette encyclopédie à l'usage des masses laborieuses : c'est un vaste magasin qui renferme toute sorte d'instructions, d'explications, d'exemples, de (luestions et de réponses sur un très-grand nombre de sujets utiles à posséder. Chaque volume, composé de '20 numéros, ou semaines, chacun de 20 pages, contient une table alphabétique très-détaillée, qui ne comprend guère moins de cinq cents indications d'objets dont il y est question ; car Cérutti et ses collaborateurs ont parlé de tout ce qui pouvait intéresser les habitants des campagnes, et leur ont donné des notions sur tout.

On sentira dès lors l'embarras dans lequel doit se trouver celui a qui l'on imposerait la tâche d'analyser le recueil de Cérutti : tout ce que nous pouvons faire pour mettre le lecteur au courant de l'esprit de la Feuille villageoise, c'est de placer sous ses yeux quelquesmies des grandes subdivisions dans lesquelles elle était partagée.

La Feuille villageoise se compose de plusieurs séries naturelles : la première, formant deux volumes, ou une année, est en quehpie sorte close par la fm de la session constituante; la seconde série se termine naturellement au mois de février 1702, époque de la mort de Cérutti ; et la troisième comprend les cinq volumes, ou deux années et demie de ce recueil, que l'on doit aux successeurs de Cérutti, MM. Grouvelle et Ginguené.

Dans cette première série, composée de 52 numéros, ou semaines, les rédacteurs s'occupent d'abord de faire connaître a leurs souscripteurs la géographie universelle, puis celle de la France dans sa nouvelle division par départements. Cha(iue numéro commence par un fragment de ce traité. On y enseigne non-seulement la géographie proprement dite, mais encore l'histoire des peuples et celle des villes. Ces leçons réunies forment un cours aussi instructif

172 CÉHUTTl.

qu'attachant ; aussi l'article géographie de Ia Feuille villageoise est-il le plus suivi, le plus complet et le plus volumineux de ce recueil. Les rédacteurs exposent ensuite la situation de la France, par rapport a l'ancien et au nouveau régime : c'est une sorte de résumé de l'histoire de la Révolution jusqu'à la lin de 1790, dont la suite se trouve mcontée dans (îhaque numéro.

Plus loin, ils donnent un aperçu de la situation de la France à l'égard des autres puissances.

Un catéchisme de la constitution française et une table synoptique des droits et des devoirs de l'homme et du citoyen se trouvent aussi dans les premiers numéros, avec des explications sur les dillicultés que peut présenter l'exercice des droits du citoyen.

D'excellents articles en forme à' instructions sur les tribunaux, sur les justices de paix, sur la juridiction de police exercée par les municipalités, sont disséminés dans ce recueil a côté d'explications sur les formes de la procédure nouvelle. On y trouve encore, a ce sujet, des articles destinés à faire comprendre la belle institution des jurés, un aperçu du nouveau code pénal, sous le rapj)ort des peines nouvelles substituées aux anciennes, et une appréciation des lois rurales.

Un article complet traitant des droits féodaux abolis, suspendus ou rachetés, nous initie a ce dédale dans lequel s'engloutissait le fruit du travail des habitants de la campagne.

Cérutti et ses collaborateurs se faisaient un plaisir et un devoir de donner aux villageois des notions suffisantes pour leur faire connaître la nature des assignats et la portée de cette création, ainsi que celle de la vente des biens nationaux, comme moyens d'empêcher la banqueroute léguée à la France par les prodigalités et les dilapidations de l'ancien régime. Ils leur expliquaient aussi, dans des conversations familières, la nature et l'équité des impositions nouvelles, les avantages que les campagnes, comme les villes, retireraient du nouveau mode de répartition et de perception; ceux que produiraient pour la France entière la suppression des jurandes et maîtrises, la liberté du travail, celle de l'industrie et du commerce, la suppression des droits d'entrée dans les villes, et autres bienfaits (jue le peuple devait à la Révolution.

La nature des fonctions et des devoirs des officiers municipaux et des conseils communaux était encore expliquée dans les plus grands détails.

GHOUVELLE ET GINGUENÉ. 1^5

Gomme les curés jouaient un grand rôle clans la Feuille villageoise, on y trouve une foule de lettres de ces pasteurs sur des sujets religieux ou moraux. Dans quelques-unes, on y examine la constitution civile du clergé ; les autres traitent des moyens d'instruire les paysans.

Aux lettres des curés succèdent celles des maires, des fermiers, des maîtres d'école, etc., qui adressent aux rédacteurs de la feuille a laquelle ils se sont abonnés avec empressement beaucoup de questions, dont les réponses sont presque toujours imprimées dans le même numéro. Nous y avons remarqué une lettre de l'évêque d'Autun aux pasteurs de son diocèse, et l'exorde de l'abbé Grégoire sur son serment civique. On y trouve encore des aperçus sur la nouvelle division des diocèses ; un excellent traité des sectes religieuses, par Glavière ; des articles fort curieux sur les prêtres et sur le fanatisme. La réfutation de la bulle du pape contre les décrets de l'Assemblée constituante, et un dialogue entre un curé et un fermier, s'y font également remarquer.

Nous avons déjh dit qu'il est question dans cet excellent recueil de tout ce qu'il peut être utile de savoir : nous le prouverons mieux en indiquant les sujets sur lesquels les rédacteurs s'efforçaient de donner des notions simples et claires aux souscripteurs. G'est ainsi qu'au milieu de ces instructions et de ces réponses aux pasteurs, on trouve une adresse aux marins, dans laquelle Kersaint leur fait connaître leurs droits et leurs devoirs ; puis des lettres sur les armées de terre et de mer, et sur les colonies, lettres où sont traitées ton les les questions constitutionnelles qui se rattachent à ces fractions de la nation.

Les linances y sont aussi mises à la portée de tout le monde, et les rédacteurs de la Feuille' villageoise s'en occupent souvent, et sous toutes les forrpes; ils y parlent du droit du timbre nouvellement modifié.

Gomme on le pense, rien de ce qui peut intéresser l'agriculture n'est négligé dans une feuille destinée principalement aux agriculteurs : on y trouve des expériences sur le blé, sur la culture du tabac, sur celle des terres en général, sur les maladies des arbres, etc. Plusieurs articles d'astronomie pratique, dans lesquels on combat avec l'arme de la raison et de la science le préjugé qui attribue a la lune une grande influence sur la culture et sur les plantes, méritent d'être cités parmi les bons écrits que renferme cette précieuse collection.

»7I CÉHUÏTi.

Chaque semaine de la Feuille villmjeoise coiUieiil, en outre, un résumé ties travaux de l'Assemblée nationale, après le(juel vient, hebdomadairement encore, une revue intiddée : Événements, où soni eiu'egislrés tous les faits qui mérilenl d'être mis sous les yeux des lecteurs.

Les livres destinés aux campagnes, ceux d'une utilité générale, les découvertes et les établissements nouveaux sont sonmiairement indiqués dans la Feuille villageoise, qui ne dédaigne pas d'instruire ses lecteurs par des contes, des fables et des apologues moraux.

Une publication qui offrait tant de variété et tant d'intérêt devait nécessairement obtenir un grand succès : celui de la Feuille vilUrgeoise fui prodigieux ; car tout le monde s'accorda pour la considérer comme un recueil précieux non-seulement pour les campagnes, mais encore pour les villes, et tout le monde voulut concourir à sa rédaction. Madame de Genlis y inséra une corresjjondance sous le litre de : Lettres de Félicie à Mariane, qui avait jwur objet de relever la condition des paysannes. Des géographes, des historiens, des poètes, des fabulistes, des marins, des militaires, des administrateurs, des publicistes, se llrenl un plaisir de contribuer à rendre la feuille de Cérutti aussi instructive (pie curieuse.

Avant la lin de sa première année, la Feuille villatu-oise se ti'ouvait trop h l'étroit dans ses 20 pages hebdomadaires : on dut y en ajouter régulièrement quelques-unes en sus, et le prix de l'abonnement fut i)orlé a 1) livres i)ar an.

Lors de la fuite du roi, la Feuille vilkujeoise lit une excursion dans le domaine de la politique et de la polémique. Cette fuite, et l'écrit laissé par Louis XVI, avaient indigné Cérulti ; et, sans manifester des opinions républicaines, il ne se rangea pas moins du côté de ceux qui considéraient la royauté comme avilie et perdue.

Après avoir applaudi à la suppression des ordres de chevalerie, on le vit adresser une lettre aux électeurs pour leur indi(pier (ju(;l choix ils devaient faire pour la nouvelle Assemblée nationale. Cérutti reçut la récompense due a ses infatigables travaux : il fut un des premiers députés élus à Paris.

\J Année villageoise fut close par un coup d'œil sur la révision de la constitution, dans lequel il résume les débats orageux que cette révision lit naître.

Vers cette époipie. l'étal «léplorable de la santé du créateur el princi|)al rédacteur de la Feuille vilUKjeuise empiia. tàrouvelle, son

G NOUVELLE ET GIiNGUENE. 175

ami el son tollaborateur. recueillit ol puMia dans VAmi des Citojicns (|U('l(|ii('s vers (jue Gérutti mourant lui avait dictés an milieu de celte crise douloureuse el alarmante. Les voici tels que nous les avons trouvés dans le journal de Tallien :

STANCES FUNKI^l'.ES, PAU .l.-A.-,l. CÉliUTTI MOlI|>.A^T.

De nos législateurs parcourant la carrière. J'espérais y répandre, y verser la linnière; Mais le sort, ni'arrètant en un clieniin si beau. Me ferme la tribune, et m'ouvre le tomI)eau.

.le meurs. Pour adoucir ma pénible agonie, .l'ai la tendre amitié, j'ai la philosophie ; Enlin j'ai l'opium, breuvage sans pareil. Qui ferait des enfers le palais du sommeil.

Je meurs. Peuple français, tu perds un cœur lidèle Puisse des cmigrants la cohorte rebelle. L'escadron féodal, revenir sous ta loi, Ou tomber en poussière, et mourir... avant moi I

Et vous, bons villageois, que je brûlais d'instruire. Avant que d'expirer j'ai deux mots à vous dire : De tous les animaux qui ravagent un champ, Le prêtre qui vous trompe est le plus malfaisant.

On ne s'attendait guère a cette conclusion, après avoir vu Gérutti membre de cette société fameuse dont tous les efforts tendaient à tromper et à dominer les peuples, et après avoir été en relations suivies avec une foule de pasteurs correspondants de sa feuille. ^ G'est que Gérutti avait autant d'estime et de vénération pour les vrais pasteurs, comme il affichait du mépris pour les prêtres turbulents et de mauvaise foi.

Quelques efforts que fit Gérutti pour reprendre ses nobles fonctions d'instituteur des villageois, le mal mortel qui le minait l'obligea de confier la rédaction de sa feuille à son ami Grouvelle * ;

1 Nous devons à robligcanci; de M. le colonel Maurin la communication d'une lettre autographe de Grouvelle, adressée au rédacteur du Courrier français, le 21 novembre 1791 , par laquelle cet homme de lettres déclare qu'il est le seul collaborateur de Gérutti, et que c'est à ton que l'on a dit que M. Lequinio rédigeait la Feuille villageoise i\c\tm^ la maladie de son fondateur.

\U CEUUTTI,

mais ce fut toujours, ainsi (jue nous l'apprend son successeur, sous son inspiration ot presque sous sa dictée.

La seconde série de la Feuille vïlliKjeoise, ou |)lutôt sa deuxième année, commence par une Içltre que les rédacteurs adressent i» leurs abonnés des campagnes. On y lit les maximes suivantes :

a Lorsque dans un Etat la servitude politique est abolie, on y retrouve encore deux servitudes naturelles, la pauvreté et l'ignorance.

« Un peuple misérable est au premier tyran qui l'acbète : un peuple idiot est au premier fourbe qui le flatte.

ce Ne pouvant semer la richesse dans les hameaux, nous essayons du moins d'y porter la vérité et l'instruction.

«L'instruction est elle-même un trésor, et, ce qui vaut mieux, un bonheur!

c< Elle dirige le travail, et prête de nouveaux instruments à l'industrie ;

« Elle embellit, elle anime le repos, en le préservant du cortège hideux de la débauche ;

« Elle honore et conserve la piété, qu'elle dégage des superstitions et sauve de l'hypocrisie ;

c( Elle consacre la loi, dont elle explique les bienfaits et les oracles ;

a Elle veille sur la liberté, pour empêcher que sa flamme ne s'éteigne dans les cœufs , ou que ses étincelles n'allument la discorde.

« La liberté aveugle est une bacchante ; la liberté instruite est une divinité.

c< Enfin, on demandait au premier moraliste de l'Asie, au célèbre Confutzée, quelle nation il croyait la plus heureuse : « Celle, répondit-il, qui instruit le mieux ses concitoyens et qui cultive le mieux ses terres. »

Cette seconde année de la Feuille villageoise, non moins riche, non moins intéressante, sous tant de rapports, que la première, fut marquée par une catastrophe qui aurait pu priver les habitants des campagnes de leur précieux journal, s'il ne s'était trouvé autour de son principal rédacteur un disciple instruit formé a son école. Nous voulons parler de la mort de Cérutti, dont Grouvelle nous apprend d'abord les longues souffrances.

« M. Cérutti est atteint depuis plusieurs mois d'une maladie

GUOUVELLE ET GINGUENE. 177

grave et douloureuse, nous flit Grouvelle dans le numéro 15 de la deuxième année. Après avoir, pendant quatre ans, servi la liberté et la raison par ses nombreux écrits, il avait espéré porter avec quelque fruit a la tribune législative l'indépendance courageuse de ses opinions; cet espoir avait un moment ranimé ses forces : les premières séances de l'Assemblée nationale les ont bientôt consumées... L'hiver ayant irrité ses maux, il s'est vu forcé, pour dernière privation, de renoncer quelque temps a son travail favori, à la Feuille villageoise. Cependant il la suit, il la surveille toujours. Son unique coopérateur, qui est en même temps son disciple et son ami, écrit, pour ainsi dire, sous ses yeux : il puise dans son entretien les vues, les sentiments, quelquefois les expressions même de, ce philosophe patriote. De cette manière, ajoute Grouvelle, l'intérim se fera moins sentir a nos bons villageois, et ils attendront plus patiemment qu'une saison meilleure leur rende tout entier leur brillant et sage instituteur. . . »

L'espoir que Grouvelle donnait aux abonnés et aux nombreux lecteurs de la Feuille villageoise ne se réalisa pas. Un mois après, Gérutti mourait dans les souffrances, mais avec le calme d'un philosophe et la résignation d'un chrétien. Grouvelle nous a laissé des notices remplies d'intérêt sur la maladie et la mort de son ami.

«Pourquoi la Révolution, qui ranime tout, qui ressuscite tant de citoyens, disait à ce sujet le nouveau rédacteur de la Feuille villageoise, a-t-elle anéanti celui qui l'embrassa, qui la servit avec une si pure et si vive ardeur ! »

Puis rappelant tout ce que Gérutti avait fait pour la cause de la liberté, les écrits par lesquels il l'avait annoncée, ceux qui lui avaient si puissamment servi à la défendre et h la consolider, Grouvelle entrait dans les détails de la vie publique de son ami.

«Jour et nuit occupé a défendre sa patrie et la liberté, ajoutait-il, il eût dû sans doute se croire quitte envers elle... Un désir généreux d'être utile lui lit accepter avec joie le mandat que les électeurs venaient de lui donner. Il avait, pendant sa vie entière, médité des plans étendus pour le bonheur des hommes. Pour les préparer il s'était fait le journaliste des campagnes ; pour les proposer et les établir lui-même, il voulut être l'un des législateurs de la France...

« Les événements publics qui signalèrent l'été de 1791, en sollicitant son âme, consumèrent le reste de ses forces...

« Le jour où l'on célébra le Iriomphe funéraire de Voltaire est

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une époque remarquable de sa maladie. 11 faut avoir connu son enthousiasme pour savoir quelles émotions devait lui donner cette majestueuse solennité. — « Toule la Révolution est là, disait-il. 0'«el spectacle en Europe qu'une grande fêle publique où le noble et le prêtre ne jouent aucun rôle ; où la magistrature est aux pieds du génie ; où les métiers, les arts et les sciences s'honorent eux-mêmes par les honneurs qu'ils rendent !... » —

« Eniin s'ouvrirent les séances de l'Assemblée nationale, poursuit Grouvelle. Hélas ! il n'a fait qu'y paraître ! Au premier pas il succomba. C'est encore son plus grand regret : Je comptais bien y périr, me disait-il ; mais j'aurais voulu du moins y donner plus d'un bon exemple, y ouvrir plus d'un bon avis... II a vu sa destruction; il l'a vue sans crainte et avec indifférence. Il n'a plus cherché qu(; les moyens de la rendre encore plus prompte, et surtout moins cruelle, par des lectures philosophiques, par de doux entretiens, même par la composition de plusieurs écrits. Pour jouir de son esprit, pour endormir ses souffrances, il a surtout invoqué le secours de Vopiuni, ami dangereux, dont il chantait sans cesse les louanges. Rien n'égalait, à l'entendre, le calme voluptueux, la rêverie enivrante dans laquelle il le plongeait. Rien n'égalait même la beauté des idées, l'éloquence et la grâce des discours qu'il lui inspirait. C'était Vopiuni qui, dans ces derniers temps, avait ranimé son goût pour la poésie ; c'est dans le ravissement, dans l'exaltation délicieuse que ce breuvage lui procurait, qu'il a voulu revoir, et qu'il a recomposé tout entier l'ouvrage dont nous donnons ici deux morceaux admirables '.

« Hélas ! quand vous le lirez, bons villageois, le génie qui les dicta n'existera plus ! »

Ce même numéro contient encore une conversation entre Cérutti et un curé sur cette question : a Les superstitions religieuses et les terreurs de l'enfer sont-elles un frein nécessaire et convenable pour contenir le peuple ignorant ? »

Grouvelle, qui avait voué un culte à son ami, nous apprend que ses derniers entreliens roulèrent sur la Feuille villageoise. « Il me

1 Le livre dont parle ici Grouvelle est un poème intitulé : les Jardins de Hetz, ouvrage accompagné de notes instructives sur les travaux champêtres, sur les arts, les révolutions, la noblesse, le clergé, etc. Ces notes furent en partie reproduites, comme le poème lui-même, dans la Feuille villageoise, pour cliarmer, disait le rédacteur, et les esprits les nwins cultivés, el les esprits les pins profonds.

GIIOUVELLE ET GINGUENE. 179

conjurait, dit-il, de ne point abandonner cette publication; il m'encourageait par des éloges, me fortifiait par ses conseils : il me confiait ses vues, ses plans, ses méthodes pour la rendre de plus en jilus instructive et intéressante. Il me désignait ceux des écrivains patriotes qu'il jugeait les plus propres à le remplacer. »

Ainsi l'ombre du fondateur de la Feuille villageoise planait encore sur ce recueil destiné à instruire l'habitant des campagnes.

La dernière production de son esprit, composée, nous apprend Grouvelle, trois jours avant celui de sa mort, fut le quatrain suivant :

Je vais rejoindre enfin le Dieu de ma pensée ; l'uisse-t-il m'acciieillir, pour prix de longs travaux, En ce riant asile, en ce doux Elysée.

Qu'il garde au philosophe, et qu'il ferme aux dévots.

François de Neufchâteau, dans une lettre sur Cérutti, adressée aux rédacteurs de la Feuille villageoise, et publiée dans ce recueil, racontait aux villageois la vie de leur instituteur, de celui qu'il appelait le vrai Socrate rustique. Et il annonçait son intention de concourir de tous ses moyens a la rédaction de la feuille de prédilecfion de son ami.

Enfin, plusieurs curés philosophes firent, dans leurs villages, le panégyrique du rédacteur de la feuille qui avait semé l'instruction dans les campagnes.

M. Dounous, juge au tribunal de Montauban, envoya des vers pour être placés au-dessous de son portrait, que les rédacteurs de la Chrotiique du Mois reproduisirent et firent graver à leurs frais. Voici ces vers; François de Neufchâteau les eût sans doute mieux faits :

Célèbre sans intrigue, honoré sans cabale,

Emulateur des vertus de Caton, Disciple de Socrate, il prêcha sa morale

En écrivant comme Platon.

11 aima les humains comme la Providence; Sur le peuple des champs il versa ses bienfaits. En lui faisant chérir, par sa douce éloquence, La hherté, les lois, le bonheur et la paix.

Nous croirions ne pas avoir rempli noire lâche en retraçant ici l'histoire du principal rédacteur de la Feuille villageoise, si nous ne faisions connaître le style dont il se servait pour présenter l'in-

180 CEHUTTl.

struction aux classes de ses lecteurs pour lesquelles il écrivait. Nous allons donc citer quelques fragments propres à en donner une idée. Voici comment Cérutti apprenait aux villageois ce qu'étaient les parlements :

« Les parlements sont détruits. On craint que ces grands corps de magistrature ne soient trop regrettés en quelques endroits. Ami lect(îur, se pourrait-il ? auriez-vous besoin qu'on vous rappelât ce qu'étaient les parlements?

« D'abord, vous savez qu'ils avaient un grand pouvoir, avantage dont tous les corps usent pour le mal plus souvent que pour le bien ; car vous savez aussi que l'esprit d'un corps est toujours mauvais, quand même tous ses membres auraient un excellent esprit.

« Ami lecteur, les parle Aienls se disaient les tuteurs des rois; mais (piels tuteurs I ils secondaient les plus funestes caprices du monarque, et contrariaient son autorité salutaire. Ils se disaient les défenseurs du peuple; mais quels défenseurs ! ils le laissaient surcharger de tailles, à condition qu'eux ne payeraient i)oint de vingtièmes. Ils se disaient les représentants de la nation ; mais ces faux représentants rempècliaienl d'en avoir de véritables.

« Les parlements étaient toujours en querelle avec les ministres, les évêques ou les intendants; mais pour quel sujet? Pour le partage de nos dépouilles; car c'était pour leurs privilèges, et tout privilège est la dépouille du peuple.

« Les parlements étaient nos juges ; mais de quel droit ? Ils avaient payé tant. Or la science et la vertu du juge ne s'achètent point avec la charge ; et même quand tout un parlement n'aurait eu que des magistrats intègres et éclairés, des juges chargés de tous les procès qui s'élevaient a cent lieues a la ronde, avaient-ils le temps de bien juger? Or chacun sait combien était fatal cet éloignemenl des grands tribunaux. Quand votre partie adverse était plus riche que vous, n'étiez-vous pas contraint de lui tout céder, dans la seule crainte qu'elle ne vous ruinât en vous traînant à cent lieues de vos foyers?

« Ami lecteur, comme vous, nous sommes gens débonnaires, sans fiel, et qui pardonnons les injures; mais pourtant, quand nous plaidions avec un homme de robe, n'est-il pas vrai que nous perdions le plus souvent notre cause? Et quand, par malheur, un de ceux que nous appelions nosseigneurs s'avisait de vouloir s'arrondir, n'est-il pas vrai encore que le voisin lui cédait bien vite son

GKOUVELLE ET GINGUENE. 181

champ, au prix qui lui convenait? car il n'était pas sur de résister à nosseiifueurs .

(c Enfin lorsque, par hasard, quelqu'un de nous osait être philosophe, ce qui signifie un homme assez courageux pour dire ou écrire toutes les vérités utiles aux hommes, alors, ami lecteur, savez-vous ce que faisait le parlement? il brûlait le livre, et le sage était flétri, banni, ou pis encore.

« Ansi donc, si quelque Français regrette aujourd'hui les parlements, qu'il regrette aussi la gabelle, la dime, la corvée, les droits féodaux, la Bastille, les intendants.

c( Encore un mot, ami lecteur. Soyons justes; distinguons les magistrats de la magistrature : si dans la foule des ci-devant conseillers ou présidents, vous connaissez quelque bon juge, n'hésitez pas à lui donner votre voix. S'il fut bon n'étant que magistrat par charge, devenu magistrat par choix il sera meilleur; il n'était que la créature de l'or, il sera la créature du peuple, et voudra, par de plus grandes vertus, mériter une place bien plus belle. »

Nous pourrions citer bien d'autres morceaux plus populaires encore, et remplissant tous le but que Cérutti voulait atteindre ; mais il faudrait citer tout ce que renferme ce recueil,, ou bien nous nous trouverions embarrassé pour le choix. Quelques-uns des articles que nous voudrions placer sous les yeux de nos lecteurs sont trop longs pour entrer dans notre cadre, et ils ne peuvent être analysés.

Tel est celui qui contient le récit de la conduite et de l'intention du bon maire et des bons habitants du bounj de Crangy, lors des émeutes occasionnées par la sortie des blés. Le moyen employé par ce maire pouF ramener ses administrés a la raison nous paraît un modèle de sagesse et d'esprit; aussi Cérutti le présentait-il comme exemple *.

La Feuille villageoise était à peine arrivée a son troisième semestre % quand elle perdit son fondateur. A dater de cette époque» c'est-à-dire du mois de février 1792, c'est Grouvelle qui va en diriger la rédaction. Mais, comprenant combien cette tâche était audessus des forces d'un seul homme, il appela à son secours Ginguené, connu par de bons ouvrages, dans plusieurs desquels il

1 La question de la libre circulation des blés, à laquelle ce récit se rattaclie, a été traitée maintes lois dans la Feuille rillaijrohe.

2 Chaque semestre, composé de 26 livraisnns, l'orme un volume de plus de 600 pages, et chacun de ces volumes est terminé par une table alphabétique des matières qui y sont traitées.

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s'était occupé de l'inslruction des habitants des campagnes. Par une lettre adressée aux souscripteurs de la Feuille villageoise, ce littérateur leur annonce qu'ayant été l'ami de Cérutti, et se trouvant aussi lié avec Grouvelle par la conformité de leurs goûts et de leurs opinions, il allait coopérer à la rédaction du recueil que leur avait légué Cérutti.

« C'est vers les champs, leur disait Ginguené, que se tournent sans cesse et mes regrets et mes espérances... Lorsque je ne serai plus, mon nom recevra des villageois la plus honorable récompense. Ils le placeront entre les noms de leurs deux premiers amis, de celui à qui je succède, sans pouvoir le remplacer, et de celui qui m'appelle à lui, et que le cours de la nature a destiné à ne me pas donner le chagrin de lui survivre. »

Voilà donc la Feuille villaffeoise confiée aux soins, aux lumières et à l'esprit de Grouvelle et de Ginguené. D'autres hommes de lettres, tels que Lequinio, François de Neulchâteau, Lanthénas, Boileau, eta-, vont contribuer a rendre ce recueil aussi varié, aussi instructif, aussi attrayant (ju'il l'avait été par le passé : tout semble se réunir pour en rendre le succès toujours plus éclatant *.

Mais les circonstances dans lesquelles la France se trouve bientôt exigent impérieusement (pie les rédacteurs de la Feuille villageoise se lancent dans la carrière politique, car la politicjue absorbe toute l'attention de l'habitant des villes comme de celui des champs. La France se disposant a la guerre avec les nombreux ennemis de la liberté, tout le monde veut savoir ce qui se passe aux frontières, de même qu'au milieu de la capitale ; tout le monde a les yeux fixés sur nos armées, sur l'Assemblée nationale et surles sociétés populaires : l'on veut connaître, dans tous leurs détails, ce qui s'y dit, ce qui s'y fait. La feuille de Grouvelle et de Ginguené, sans dévier formellement de la ligne ti'acée par son fondateur, ne peut néanmoins plus s'occuper exclusivement des questions qu'elle traitait dans des temps moins critiques ; elle doit négliger les théories de la liberté pour s'occuper de la défendre.

Tous les intéressés dans cette publication ne virent pas alors du même œil cette transformation forcée de la Feuille vilUujeoise. Le libraire Desenne trouva fort mauvais un changement qui pouvait

1 Au H*' volume de sa collection, la Fcuilk villageoise avait atteint le chiffre de U,000 sousccip- U'urs, nombre prodigieux, si l'on rédécliit au peu d'instruction qui existait alors dans les campagnes, oii la plupart des villageois ne savaient pas lire.

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nuire à ses intérêts d'éditeur. Comme tous les libraires de ce tempslà, il crut que ce recueil lui appartenait, par cela seulement qu'il s'imprimait et se vendait chez lui S et se permit de congédier publiquement Grouvelle, par un avis imprimé en tête de son numéro duSjmllet 4792.

« Le vertueux Cérutti, en traçant le plan sage et courageux de la Feuille villageoise, dit le libraire Desenne, n'eut d'autre but que de la rendre utile et instructive aux habitants des campagnes... Avanl sa mort, il les recommanda à M. Grouvelle, son disciple... Les numéros que cet écrivain consacra a célébrer les vertus et les talents de son illustre instituteur parurent annoncer tout ce qu'on pouvait attendre de lui.

ce Mais M. Grouvelle oublia bientôt les conseils de ce grand homme, et, dégagé de toutes entraves, se fit l'écho d'un parti qui semble vouloir anéantir cette même constitution -, dont il se dit cependant le plus chaud partisan. Nous déplorions ce changement, nous sentions combien cette manière insidieuse de présenter des faits avérés pouvait induire en erreur et fausser le jugement des bons cultivateurs, lorsqu'un homme de lettres aussi vertueux que désintéressé nous offrit de consacrer ses talents et ses veilles à cet intéressant ouvrage. Jaloux de mériter l'estime, je dirai même l'amitié des lecteurs, nous avons accepté ses offres avec reconnaissance, et la Feuille villageoise, en continuant d'offrir les avantages promis par M. Cérutti, ne leur montrera plus dans le numéro prochain et les suivants que la vérité, rien que la vérité. »

Cetavis, d'autant plus outrageant pour les rédacteurs de h Feuille villageoise, qu'il fut inséré subrepticement dans le journal qu'ils rédigeaient, força Grouvelle et Ginguené de s'adresser aux tribunaux. Il intervint, sans retard, un jugement de la juridiction commerciale, qui déclara que la société existant entre le libraire et les rédacteurs ne pouvant être dissoute qu'à la fin des abonnements, Desenne serait tenu de faire imprimer les onze numéros qui restaient à publier, si mieux il n'aimait payer aux demandeurs la dépense qu'ils

1 Les mêmes prétentions furent alors élevées par Garnery, qui croyait que les Révolulions de France el de Brabant lui appartenaient; par Tremblay, qui se crut propriétaire du Père Duchexxe ; par Prudlionime, qui disputa les Révolutions de Paris à Tournon, et par plusieurs aulrcs libraires ou imprimeurs. Les hommes de lettres auteurs de ces feuilles résistèrent à de pareilles prétentions, et les libraires, a l'exception de Prudhomme, furent réduits à établir de simples concurrences, qui n'eurent aucun succès.

i Desenne voulait indiquer ici le, itarti républicain, auquel Grouvelle était attaché par ses opinions.

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