Histoire des journaux et des journalistes de la evolution française (1789-1796) Précédée d'une introd. générale
Comme je me suis constamment fait un devoir d'écrire pour l'instruction du peuple, et que beaucoup encore parmi les lecteurs de ce livre pourraient ne pas avoir une juste idée des faits dont les journaux de 1789 à 1796 ont dû s'occuper, si on négligeait d'indiquer a ces lecteurs les causes qui ont amené la Révolution française, et la marche qu'elle a suivie dans toutes ses phases, j'ai cru devoir me conformer aux désirs de mes éditeurs en faisant précéder l'His- ToiRE DES Journaux et des Journalistes qui ont figuré sur la scène politique dans cette grande période, d'un Précis historique des événements mémorables rapportés, commentés ou expliqués par celles des feuilles publiques dont nous allons présenter l'analyse fidèle.
Hommes du peuple et travailleurs eux-mêmes, ces éditeurs, qu'une pensée philanthropique, féconde peut-être, a réunis en société dans le but d'améliorer la condition des ouvriers, ont cru qu'on ne saurait trop faire connaître aux masses la grande Révolution faite par le peuple français.
Je me rends d'autant plus volontiers à leurs intentions, qu'à mon avis, il existe encore dans les nombreux ouvrages qui ont paru depuis quinze ans sur cette Révolution, si diversement jugée, bien
(les erreurs à recliller, des mensonges accrédités à combattre, des calomnies à détruire.
Occupé toute ma vie a rechercher la vérité ; ayant déjà pubhé moi-même plusieurs ouvrages capitaux sur l'histoire contemj)oraine ', j'arrive aujourd'hui avec des convictions laborieusement acquises, avec des opinions bien arrêtées tant sur les hommes que sur les événements. Ces convictions, je les dois beaucoup plus à la lecture des feuilles périodiques des six à sept premières années de notre régénération sociale qu'à toutes les histoires ou mémoires publiés sur celle épocjue. Aussi répéterai-je ici ce que j'ai dit bien des fois : c'est dans les feuilles publiques seulement que se trouvent les matériaux propres à établir l'histoire de notre grande Révolution politique.
Mais avant de présenter ce résumé, dois-je jeter un coup d'œil rétrospectif sur l'existence de notre patrie pendant cette longue généalogie de rois ou slupides, ou fainéants, ou despotes, ou féroces qui ont régné sur elle par l'astuce, par la violence ou par la force?
Convaincu de celle vérité, émise par Saint-Just, que : depuis la liépublique romaine jusqu'à la Révolution française, il n'y a qu'un (jouffre qu'il faut franchir, j'aurais mieux aimé sauter à pieds joints sur l'histoire de la monarchie de France, que d'être oblige de retracer cette longue suite de guerres, de massacres, de dévastations, de dilapidations ; il est trop douloureux d'avoir à énumérer les crimes de toute espèce commis contre l'humanité pendant ces longs siècles d'ignorance et de harbarie qui couvrirent de sang et de misère la plus belle et la plus riche contrée du monde.
Aussi bien les plus érudits conviennent-ils aujourd'hui que l'on ne sait rien de positif sur ceux que l'on désigne comme les rois de la première race dite Mérovingienne , et que leurs noms même ne nous sont que très-impariaitement connus.
I La Suite à l'Histoire de France, depuis t769 Jusqu'en 1852; l'Histoire de la Coiirenlion nationale;
Vllisloire de Napoléon il'nprès liii-mi'me: oU\
INTUODUCTION. 5
Nous laisserons encore a d'autres historiens le soin de loiiiller les annales de la seconde race appelée Carlovimjieîme, et d'y découvrir des traces de civilisation. Pour nous, nous n'y avons aperçu qu'un conquérant législateur, Gharlemagne, à la suite duquel la France retombe dans les ténèbres les plus épaisses. Six siècles ont donc passé sur notre pays sans qu'on s'y soit douté qu'il avait naguère existé au monde des nations chez lesquelles les lumières ont brillé du plus vif éclat ; pendant six cents ans , l'inepte despotisme qui a pesé sur le peuple le plus apte à jouir des bienfaits de la liberté et de la civilisation , l'a empêché de faire le moindre progrès dans la carrière que la Providence lui avait ouverte. Et lorsque Hugues-Gapet , le chef de ce que les généalogistes sont convenus d'appeler la troisième race, mit sur sa tête la couronne qui, dans l'ordre monarchique, appartenait au fils de Louis d'Outre-Mer, la France n'était autre chose qu'une terre maudite, morcelée a l'intini, et sur laquelle une foule de tyrans grands et petits avaient établi les repaires d'où ils fondaient sur leur proie, le peuple.
Quelques auteurs sont venus nous dire que la France doit son illustration à la race Capélienne, et principalement à la branche des Bourbons. Suivant eux, c'est à cette branche que nous sommes redevables des améliorations graduelles qui ont eu lieu dans le royaume. Examinons.
Sous les Capétiens, la race gauloise semble s'affranchir de la tutelle des Francs, et leur prouve, en déposant les derniers Carlovintjiens, sa profonde aversion pour les oppresseurs.
Mais l'histoire est la pour démontrer que ce qu'un roi de cette branche lit de propre à avancer les progrès de la civilisation en France, fut aussitôt détruit par son successeur ; et qu'en résultat, l'ordre social, les libertés publiques, restèrent stationnaires pendant plus de trois siècles.
« Jusqu'à ces derniers temps, dit M. Tissot, une opinion, accréditée par l'ignorance ou la llallerie des écrivains, et adoptée sur
parole, nous faisait regarder les rois de la troisième race, depuis Louis VI, dit le Gros, comme se transmettant les uns aux autres le projet bien formé d'affranchir toutes les villes de France : nous transformions ainsi Louis le Gros en patron des libertés communales, en régénérateur du tiers état. Fruit de la complaisance ou de l'imagination des historiens, qui souvent ont mêlé beaucoup de fables à nos annales trop stériles ou trop obscures, cette gloire qu'ils ont voulu attribuer à Louis le Gros ne soutient pas un examen sévère. »
En elîet, ce roi, que l'on nous montre prodiguant les libertés communales, ne lit autre chose que les vendre fort cher aux bourgeois, et les leur retirer quand le clergé ou la noblesse rachetaient plus cher encore le droit d'opprimer les communes. Ce qui arriva aux habitants de Cambrai et de Laon vient k l'appui de ce reproche de mauvaise foi et de cupidité.
« A cette époque, dit un autre historien, les guerres avaient réuni les habitants dans les villes, comme dans des asiles où ils étaient à l'abri des irruptions de la soldatesque ; mais ils y trouvaient souvent d'autres calamités. Chaque ville avait un seigneur : il n'était pas rare de le voir exercer des droits tyranniques sur les réfugiés qui s'étaient placés sous sa protection, mettre des impôts toujours croissants, exiger des corvées, gêner le commerce, faire acheter les privilèges, outre les amendes, et exercer arbitrairement et sans règles fixes ce qu'ils appelaient la justice. »
Ce simple exposé peint la situation où la France se trouvait alors, situation qui fut loin de s'améliorer sous le fds de Louis le Gros.
Louis le Jeune, de qui sa femme disait qu'il était plus moine que roi, ne rendit d'autre service à la France que celui de conduire en Palestine cette nombreuse bande de brigands dissolus qui allèrent étaler leurs vices et leurs mœurs barbares dans cette terre sainte déjà semée des os de leurs pères. Plus occupé de pèlerinages (|ne d'anK'liorations sociales, ou même matérielles, le destructeur
de Vilry laissait sa capitale même croupir sous les immondices dont elle était remplie, et qui, disent les vieilles chroniques, infectaient l'air et le corrompaient. De la cette dégoûtante maladie, la lèpre, qui rongeait ses misérables habitants, ne communiquant entre eux que par des sentiers marécageux. Louis le Jeune, en répudiant Eléonore, sa première femme, qui lui avait apporté la Guyenne et le Poitou, fournit un pied-à-terre commode au roi des Anglais, et provoqua en quelque sorte cette longue et désastreuse guerre que ce dernier lui fit en France même, et avec le secours de Français.
Philippe- Auguste vint à propos pour tenir tête à l'exécrable Jeansans-Terre. Mais que de calamités n'affligèrent point la France sous le règne de ce prince si vanté ! que de guerres étrangères et intestines ! Et l'expulsion des juifs, alors les seuls commerçants ; et ces pastoureaux chassés de leurs chaumières par les hommes d'armes, et devenus eux-mêmes de redoutables guerroyeurs ; et ces confréries dévastant et brûlant les châteaux en représailles de la guerre d'extermination que leur faisaient les seigneurs, s'attaquant également aux nobles et au clergé, et leur demandant de quel droit ils s'emparaient des biens, qui devaient être communs à tous, tels que les prés, les bois, le gibier qui parcourt les champs et les forêts, le poisson qui peuple les rivières et les étangs, présents de la nature qu'elle destine à tous ses enfants! Et cette troisième croisade, si honteuse pour la France! Et l'extermination de ces malheureux Albigeois !
Nous aimons mieux le vainqueur de Bouvines lorsqu'il s'occupe simplement d'assainir Paris, de paver ses rues, de construire des halles, de garantir ses habitants du contact des lépreux et des filles publiques, ou de faire des règlements sur les propriétés, les fiefs et les droits des seigneurs, que de le voir guerroyer incessamment sans autre but que celui d'obtenir l'hommage de quelques grands vassaux.
Philippe, quoique ayant perdu la Guyenne et le Poitou, eut la gloire d'agrandir son royaume en y incorporant la Normandie, la Picardie, le Maine, l'Anjou, la TouraincN l'Auvergne, l'Artois cl
linéiques autres possessions des grands feudalaires de la couroinie. et même du roi d'Angleterre, qu'il en trouva détachées par les dots, les apanages ou les cessions forcées. Mais son fils, Louis VIll, décomposa encore la France par le partage qu'il en fit entre ses quatre enfants.
Considéré comme chrétien, nul ne pratiqua mieux que Louis LX les douces maximes de l'Évangile ; et, sous ce rapport comme sous bien d'autres, sa mémoire restera en vénération a ceux qui l'ont sanctifié. Gomme législateur, ses établissements * indiquent d'excellentes intentions, et beaucoup de droiture. Il fit ou prépara d'utiles réformes, en portant des lois sages, tant en matière civile qu'en matière criminelle. Personne encore n'avait rendu la justice avec tant de raison et d'équité, et, à nos yeux, il fut certainement le plus digne juge de paix qui eût jamais existé. En mettant les nombreux seigneurs qui l'accompagnèrent lors de sa première croisade dans la nécessité de vendre leurs terres pour s'équiper, sans y songer peut-être, Louis IX fit faire un grand pas h l'agriculture de son royaume; le commerce lui dut aussi quelques essais et beaucoup de bonnes intentions. Il eut le bonheur de jouir d'une longue paix avec l'ennemi le plus irréconciliable de la France; il refréna aussi l'ardeur belliqueuse des grands vassaux en leur imposant ces trêves hebdomadaires appelées semaines du roi^. Mais on chercherait en vain chez Louis IX les qualités qui constituent l'homme de génie et font les grands rois. C'est avec peine qu'on le voit commencer son règne par des actes d'une mauvaise politique, tels que la restitution au roi d'Angleterre du Limousin, du Quercy et du Périgord : c'était aller directement contre le but qu'il se proposait, celui d'assurer la tranquillité du royaume. En effet, cette restitution enfanta, plus tard, des luttes longues, sanglantes, et très-souvent funestes à la France.
« C'est ainsi que l'on nomma les statuts qu'il établit.
î D'après ces trêves, on ne pouvait tirer le glaive que trois jours de la semaine, les autres jours étant consacrés i» des souvenirs reliiiieux.
La guerre qu'il soutint, dans la personne de son frère Charles d'Anjou, contre les Napolitains et les Siciliens, guerre qui ressemble à toutes celles si déplorablement entreprises en tout temps par les rois pour assurer des couronnes aux membres de leurs familles, fut aussi impolitique que mal conduite. La conquête d'une contrée si éloignée de la France et d'un peuple de mœurs si différentes ne pouvait qu'imposer à la nation française de grands sacrifices : les moyens qu'on employa pour soumettre ce royaume et pour le conserver à la famille d'Anjou devaient, tôt ou tard, amener des suites désastreuses. Les vêpres siciliennes ont démontré que les peuples savent toujours se venger de ceux qui les offensent et les oppriment : le bourreau du jeune Conradin eut affaire k d'autres bourreaux.
Autant Louis IX se montre digne d'éloges lorsqu'on le voit s'opposer avec fermeté aux empiétements des papes et des évoques ; autant il mérite l'admiration pour la manière dont il administrait le royaume, autant il nous parait digne de pitié dans ses fréquents accès de dévotion qui le portent jusqu'à vouloir se faire moine, ou bien à sacrifier l'élite de la France pour aller imposer le baptême à un dey musulman. Aussi quels tristes résultats ! Louis le Saint mourut, il est vrai, avec la résignation d'un chrétien ; mais quarante mille Français périrent avec lui sur la plage africaine, par le fer, la peste et la famine. Les rois devraient méditer les sublimes conseils qu'en mourant il légua a son fds ; mais aucun ne voudrait, je crois, avoir à se reprocher sa dernière croisade, car elle couvrit la France de deuil.
Celui des Philippe a qui les généalogistes donnent le surnom de Hardi ne marcha guère dans les voies qui lui furent indiquées. La paix dont la France jouit jusqu'à l'avènement de Philippe le Bel n'eut d'autre cause que l'affaissement général dans lequel le royaume se trouva plongé a la mort de saint Louis. Dominé par l'ancien barbier de son père; aussi irrésolu que superstitieux, Philippe III s'amusa h créer des nobles, lorsqu'il y en avait déjà beaucoup trop en
France. Il eut une meilleure idée quand il voulut assurer l'intégrité du royaume, sans cesse morcelé par les apanages, qui passaient souvent entre des mains ennemies et nécessitaient de longues guerres; mais il ne remédia à rien, ayant laissé aux lilles le droit d'hériter. Il fallut, plus tard, les exclure, en bornant ce droit aux seuls enfants mâles, et en lixant le retour à la couronne des grands liefs qui échoiraient aux femmes.
Le règne de Philippe le Bel, dont les chroniqueurs se sont tant occupés, ne présente à l'historien que vingt années désastreuses pour la France. Gomme si ce n'eût pas été assez des guerres suscitées par l'ambition d'assurer dans sa famille les couronnes d'Aragon, de Sicile et de Castille, il provoqua encore la guerre dite de Flandre, en voulant disposer, pour son lils, de la lille de Guy de Dampierre; il ameuta ainsi contre lui la ligue des Anglais et des Allemands. Cette déplorable guerre de Flandre attira sur la France des outrages et des défaites sanglantes : la révolte de Bruges, où les Français trouvèrent de nouvelles vêpres siciliennes, la bataille de Gourtrai, et, plus tard, le siège honteux de cette même place, et, pour dernier résultat, le vide du trésor, après tant d'impôts établis par le digne ministre de Philippe, Enguerrand de Marigny, furent les tristes conséquences de cette déplorable combinaison.
Tour a tour de mauvaise foi envers l'Anglais et les Flamands, Philippe, dont la cupidité et les prodigalités n'eurent point de bornes, se montra fort peu scrupuleux avec ses propres sujets : il se lit faux monnayeur, et poussa cette basse spéculation jusqu'à ne plus laisser aux monnaies aucune valeur intrinsèque. Ge crime, ajouté à toutes les autres mesures iiscales qu'inventait Enguerrand pour remplir sans cesse un trésor toujours vide, fit prendre les armes contre lui a ses propres sujets.
Ses longues querelles avec Boniface YIII, qui élevait ses prétentions jusqu'à disposer des couronnes, forcèrent Philippe à en appeler aux grands du royaume, aux évêques et abbés, et même aux échevins, jurats et maires de plusieurs villes. Les hisloriens de la
monarchie ont voulu voir dans ces convocations l'origine des états (jénéraux, et l'admission du tiers dans ces réunions. A nos yeux, rien n'indique que les fréquentes convocations de ces assemblées qui eurent lieu sous son règne aient eu le caractère des états généraux : jamais elles ne furent appelées à connaître des affaires du royaume ; jamais aussi le tiers état n'y fut représenté. Philippe ne se servit de ces réunions que pour faire intervenir la noblesse et le clergé dans ses querelles avec le pape, ou bien pour lever de nou* velles troupes , comme après la déroute de Goiirtrai. Quant a la perception des impôts, Philippe n'eut d'autres conseillers que son ministre Enguerrand de Marigny, habitué à exploiter le peuple, et le fameux Pierre Flotte, si habile h lever les contributions, et si dur dans cette charge. C'est donc plus loin que l'on doit chercher l'origine des appels a la nation et de l'intervention du tiers état.
Philippe, qui de sa propre autorité frappa le peuple de tant d'impôts, qui convertit en obligations certains dons gratuits, qui établit et augmenta les redevances pour subvenir aux frais de la guerre, même lorsqu'il ne la ht pas; Philippe, dont la cupidité sut tirer de l'or des Brabançons, des juifs, des templiers, et de tous ses vassaux; qui, pour s'en procurer encore, altéra toujours davantage ses propres monnaies, n'eut jamais d'autre mobile que l'intérêt pécuniaire. Semblable à ces dissipateurs auxquels il faut toujours de l'argent, n'importe h quel prix, il vola de toute main : aussi la fiscalité devint-elle intolérable sous son règne.
La destruction de l'ordre des templiers et le supplice horril)le auquel il fit condamner un grand nombre des membres de cet ordre si puissant et si riche, n'eurent probablement d'autre cause que la cupidité. Lorsque Philippe accusa les templiers de crimes affreux, mais imaginaires, il n'eut d'autre but que de se débarrasser d'un corps redoutable par sa valeur, et de le déi)ouiller de ses biens. Les conseils assemblés a Paris et à Senlis pour condamner, ne furent que des tribunaux a la dévotion du roi ; et la sentence rendue par provision et de son autorité apostolique ne fut, de la part du pape
Clément V, qu'un acte d'inique déférence pour œlui qui l'avait aidé à ceindre la tiare.
Que penser de ces lois soniptuaires portées contre le luxe et les folles dépenses par le roi le plus prodigue, le plus somptueux, le plus gaspilleur qui eût encore existé? Et comme les désordres se tiennent tous par la main, la cour de Philippe le Bel olVril, dit-on. l'exemple des mœurs les plus licencieuses : le procès fait publiquement à ses trois brus pour cause d'adultère ne laisserait aucun doute à ce sujet, si l'on ne connaissait ûéyà les vices qu'engendrent les guerres chez les hommes, et le luxe chez les femmes.
On a fait un mérite h Phili|)pe d'avoir rétabli les parlements. Ces parlements n'étaient guère alors que des conseils royaux siégeant en manière d'assises, deux fois l'an, pour connaître des affaires portées devant le roi comme juge souverain. C'était une bonne idée que celle d'habituer le peuple à recourir au monarque pour obtenir justice ; mais cela prouve qu'il n'avait ni la volonté ni la force de soustraire le peuple aux vexations des seigneurs. La nation n'avait donc rien gagné depuis Louis IX, et l'on peut affirmer même que, sous le rapport de la civilisation, elle avait rétrogradé.
Heureusement pour la cause de l'humanité, la boussole venait d'ouvrir le monde à la navigation, et l'imprimerie allait bientôt changer la face de l'univers : après ces longs siècles d'ignorance, de barbarie, de superstition, la lumière sera faite pour tous, fiat lux; et la vérité se manifestera malgré les obstacles que lui opposeront encore longtemps les oppresseurs des peuples, grands et petits.
Mais par combien d'épreuves cruelles la nation française ne futelle pas obligée de passer avant de pouvoir rompre ses vieilles chaînes ! Qiie de règnes, ou nuls, ou désastreux, ou despotiques, ne dutelle pas encore subir ! Que de calamités le peuple de France n'eut-il pas a supporter !
Et cette branche de Valois qui compte ses règnes par autant d'effrayantes catastrophes nationales, que fit-elle, en résultat, pour affranchir le peuple du joug des nobles et des prêtres, et pour amé-
miRODUCTION. 1t
licier la condition de ceux qui n'appartenaient pas a ces deux castes privilégiées?
Le règne des trois fils de Philippe le Bel, qui, de même que les derniers trois frères de la branche de Bourbon, montèrent successivement sur le trône, nous paraît mériter l'attention de l'historien.
On voit d'abord la main loyale de Charles de Valois, frère de Philippe, soutenir son neveu, Louis X le Hutin. C'est Charles qui poursuit Enguerrand comme l'auteur des troubles occasionnés par les impôts dont ce ministre avait écrasé le peuple ; c'est Charles de Valois qui obtient la condamnation de cet ancien favori, comme concussionnaire, et le fait pendre au gibet de Montfaucon, que ce même favori avait fait élever. « Si Marigny ne fut pas coupable de a dilapidation, il le fut au moins, disent les historiens, d'avoir face vorisé la passion de Philippe le Bel pour le luxe et la dépense, en c< inventant et employant toutes sortes de moyens à la charge du « peuple. » Ainsi le bras fut puni, et la tête épargnée.
Toutefois, le suppHce d'Enguerrand ne délivra pas la France des taxes exorbitantes qui l'accablaient. Comme le trésor était vide, le jeune Louis, ne se sentant pas assez fort pour proposer de nouveaux édits bursaux et pour les faire passer sans opposition, prit le parti de convoquer la noblesse et la bourgeoisie dans le chef-lieu des sénéchaussées, et les fit exhorter à- lui fournir des subsides extraordinaires. Si ce ne furent par la des états généraux tels que ceux qui ont fait la Révolution, au moins doit-on y voir le besoin de faire concourir une partie de la nation elle-même au vote de l'impôt.
Par ce moyen, Louis le Hutin obtint quelque argent. Mais il en lira davantage par l'arbitraire, en vendant aux marchands italiens la liberté de commercer en France, et en rançonnant les juifs, dont il permit le retour dans ses États, moyennant finance.
Ayant besoin d'amasser de grandes sommes pour être prêt k lutter de nouveau avec les Flamands, qui le menaçaient, il imposa de fortes amendes aux juges prévaricateurs et aux agents du fisc. Il vendit aussi des offices de judicature, et proposa des lettres d'alîran-
cliissenients aux serfs des domaines royaux. Mais les habitants des campagnes étaient alors si misérables que le droit de posséder ne les tenta guère : aussi fut-on dans la nécessité de forcer les serfs d'acheter ce droit des traitants ; et ils payài'ent la liberté d'acquérir des terres avec le prix de leur mobilier, seule espèce de propriété qu'il leur fût i)ermis de posséder. Il y eut dès lors moins de serfs, il est vrai : mais celte manière de les alfranchir les mit hors d'état d'user de la liberté qu'on leur concédait a prix si onéreux pour eux. Il ne faut donc pas savoir tant de gré d'une mesure dictée beaucoup plus par l'esprit de fiscalité que par le désir d'afl'ranchir le peuple.
Louis X ne fut pas plutôt en élat de lever une armée, qu'il songea à batailler, comme tous les autres chefs de la monarchie. Il se dirigea de nouveau sur cette Flandre qui avait été le tombeau de tant de Français sous le règne de son père. Courlrai fut encore le point de mire de sa campagne ; il l'assiégea sans succès, et, au bout de deux mois, il fut forcé de rentrer en France avec des bataillons délabrés, décimés par l'ennemi ou les maladies, et ayant perdu leur matériel.
Tout ce que Louis le Hutin tit de mieux dans 3on règne, d'ailleurs fort court, fut de fixer le titre des monnaies, si complètement altéré par son père.
On a encore de lui une ordonnance qui peint très-bien la situation du peuple et des paysans. Elle pwlait défense de troubler, sous quelque prétexte que ce fût, les laboureurs dans leurs travaux, de s'emparer de leurs biens, de leurs instruments, de leurs personnes, et de tout ce qui sert h l'agriculture. Dans un État où un pareil édil devient nécessaire, la condition des serfs affranchis ne devait pas être enviée par ceux qui restaient attachés a la glèbe.
Philippe le Long commença son règne par convoquer une assemblée de prélats, de nobles et de bourgeois de la capitale. Des historiens ont cru voir dans cette convocation des prélats, de la noblesse et de la bourgeoisie, rassemblés dans le même lieu, l'origine des états généraux. Mais si l'on considère que le seul but de Philippe fut d'assurer l'exécution de la loi saliqne, alors attaquée par les
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partisans de la tille que Louis le Hiitin avait laissée de sa première femme, on conviendra aisément que cette assemblée lut loin de ramener en France les anciens champs de mars et de mai. « Sa complaisance a assembler les états, dit un historien assez disposé à trouver des mérites chez les rois, fut un peu forcée. » Ce seul aveu suffit pour juger les intentions de Louis le Long.
Au surplus, ce deuxième fils de Philippe le Bel montra au moins de bonnes intentions par les soins qu'il mit a faire rendre bonne justice aux juges ; et son ordonnance a ce sujet, en révélant tout le mal qui existait alors, nous donne la mesure de sa sollicitude à cet égard.
Il eut aussi, dans la courte durée de son règne, la gloire de terminer pacifiquement les différends qui avaient fait répandre tant de sang en Flandre. N'ayant eu à soutenir aucune autre guerre, il put mettre de l'ordre et de l'économie dans les finances du royaume en supprimant les dons et les grâces, qui, comme au dix-huitième siècle, ruinaient alors l'État. On assure qu'il eut le désir d'établir en France l'unité des poids et mesures ; mais il en fut empêché par l'intérêt qu'avaient les seigneurs, grands et petits, a laisser la confusion dans cette partie. ♦
On pourrait reprocher à Philippe V le massacre des juifs, que de nouveaux fanatiques, excités par les confesseurs, commirent alors, si on ne savait combien les rois de cette époque étaient impuissants pour réprimer les désordres enfantés par les idées religieuses. Lorsqu'on voit que ces bandes ne respectèrent pas même les habitants de la capitale, on comprend la peine de mort portée contre quiconque ferait violence aux juifs.
Du règne de Philippe le Long date la puissance de ces ducs de Bourgogne qui se rendirent si formidables aux rois de France. Autant Philippe-Auguste montra de l'imprévoyance en rendant aux Anglais la Guyenne et le Poitou, autant le second fils de Philippe le Bel fut imprudent en concédant sa sœur à Eudes, et en lui donnant pour dot le comté de Bourgogne. Eudes, qui en possédait déjà le duché, se vit alors le maître d'un État vaste et puissant avec lequel
U INTBODUGTION.
il brava les rois de France. Que de guerres longues et cruelles, que de sang versé à cause de ces malheureux apanages, de ces dots, de c«s concessions de territoires! Et quelle atïection pouvaient avoir pour la mère patrie ces peuples que l'on cédait, que Ton vendait, que l'on troquait incessamment comme des troupeaux de bétail ; ces peuples que l'on menait h la boucherie tantôt sous l'orillamme, tantôt sous l'étendard des grands vassaux, tantôt sous les drapeaux des rois d'Angleterre? Il y avait bien toujours un roi de France; mais ses États, quelquefois étendus du Rhône et de la Loire jusqu'à l'Kscaut, se trouvaient souvent resserrés dans l'Ile-de-France, c'està-dire autour de leur capitale. Il était impossible qu'il pût se former un esprit public propre à lier toutes les parties de l'ancienne Gaule: aussi les hommes d'armes se vendaient-ils à celui qui pouvait les payer, ou les mener au pillage ; les habitants des villes ne s'attachaient qu'à celui qui leur assurait quelque tranquillité, et ceux des campagnes ne connaissaient que le chef qui les défendait.
Les occupations de ce dernier roi se réduisirent à frapper de • fortes amendes sur les juges et les gens de hnance. Il confisqua même les biens des maltôtiers, et fit appliquer à la question Gérard Laguette, receveur général des revenus de la couronne sous son père. « Ces violences contre les gens chargés du maniement des deniers publics et de rendre la justice marquent |)lus de cupidité, dit un historien, que de zèle pour cette justice. » Les généalogistes ne donnent pas moins à ce roi le surnom de Haut- Justicier.
C'est encore de l'époque de l'agrandissement des ducs de Bourgogne que date celui de la branche de Bourbon, réduite, comme collatérale, à ne posséder qu'une baronnie. Charles le Bel, troisième fils de Philippe, et dernier roi de la race dite Capétienne, érigea cette baronnie en duché-pairie. Ce fut une grande faveur, d'après les idées reçues, car il n'existait alors d'autres ducs que ceux de Bourgogne, de Guyenne et de Bretagne, et d'autres pairs que les ducs de Bretagne, les comtes d'Artois et d'Évreux.
Les lettres d'érection de ce duché en faveur du sixième tils de
saint Louis portent ces mots : « J'espère que les descendants du « nouveau duc contribueront, par leur valeur, a maintenir la dignité « de la couronne. » On ne connaissait alors que cette dignité ; les droits de la nation, les libertés publiques, les progrès des lumières, de la civilisation, étaient oubliés depuis longtemps, et ne furent point retrouvés pendant la domination de la branche de Valois.
« La Providence, dit Mézeray en parlant de Philippe le Bel, ne permit pas que la postérité de celui qui avait saccagé la France par des exactions et des violences inouïes jusqu'à lui durât âge d'homme. » Malheureusement la Providence réservait encore à la nation française une suite de règnes tous plus funestes les uns que les autres. Elle devait subir, jusqu'à son épuisement, la branche de Valois, dont chacun de ses membres, à l'exception de Louis XII, lui légua tant de calamités, de fureurs et de misère. "^^
« Pendant cinq règnes, qui embrassent cent trente-trois années, dit en parlant des Valois un historien habitué à louer les rois *, nous n'avons à décrire que des trahisons, des assassinats, des guerres sanglantes, des défaites honteuses ; un roi captif, un autre frappé de démence ; le royaume en proie à toute la fureur des factions; une marâtre contente de perdre le sceptre et la couronne, pourvu qu'elle les arrache à son fils; l'Eglise troublée comme l'Etal: et, au milieu de cette confusion, des actions héroïques, des prodiges de valeur et de fidélité qui tiennent du miracle... »
Et que sera-ce quand l'historien sera arrivé aux règnes des derniers Valois !
Le premier de cette race maudite, Philippe VI, se montre d'abord ingrat envers son parent, Robert d'Artois, et en fait l'un des ennemis les plus acharnés et les plus redoutables de la France. Les armes de ce roi se tournent aussitôt contre les Flamands, qui, fatigués d'être tyrannisés par leur duc, s'étaient révoltés contre lui, et avaient arboré le drapeau de la liberté. « La fortune ayant trahi
' Aiiquclil.
16 INTIIODUCTION.
leur courage près de Cassel, cette ville, dit encore riiistorieii que je viens de citer, fut rasée et réduite en cendres. Les autres grandes villes se rendirent; on en enleva des otages pour la sûreté des amendes, et le plat pays fut ravagé. Partout on abattit les fortifications, dont les mécontents pouvaient se prévaloir pour une autre rébellion. Plus de dix mille des mutins furent condomnés à mort et exécutes dans Fespace de trois mois, la plupart tourmentés pur d'affreux supplices, w
Après cette boucherie d'hommes, Valois rentra en France couvert de gloire, assurent les écrivains a gages.
Il se mit alors a poursuivre Robert d'Artois fugitif, lequel écrivait au duc de Brabant, en le remerciant de son hospitalité : « Vous le savez, pour me chercher dans les antres et cavernes où je me cachais, ils ont mis le feu par tout le Hainaul et le Brabant. Et puisque c'est mon destin d'attirer sur mes pas les incendies, les meurtres, les saccagemeuts, je veux quelque jour retourner vers Philippe, et lui rendre la pareille des pertes qu'il vous a fait souffrir pour l'amour de moi. »
Robert d'Artois donna un libre cours à ses ressentiments dès qu'il eut passé en Angleterre.
Edouard, roi de ce pays, et qui se prétendait aussi roi de France, se servit habilement et de Robert et d'Artevelle, chef d'une récente révolte des Flamands. Robert entra en Picardie le fer et la flamme a la main, et, pour assouvir sa haine, il ravagea cette province jusqu'aux frontières de la Champagne. Bientôt le combat naval de l'Ecluse coûta à Philippe vingt-cinq à trente mille hommes, et près de cent vaisseaux.
Alors parut en Bretagne un autre puissant ennemi que Philippe s'était attiré. Jean de Montfort, aidé des Anglais, saccagea le pays sur lequel il croyait avoir des droits. Mais Philippe ne tarda pas à être délivré de ses deux plus redoutables ennemis : Robert d'Artois et Jean de Montfort périrent en combattant contre lui.
Valois ne prit plus la peine de dissimuler- son caractère violent.
avide et tyrannique. Il déploya, dit Mirabeau S tous les vices les plus lâches de ses descendants. Faux monnayeur, exacteur impitoyable, il protita de la trêve pour établir la (jabelle, c'est-à-dire qu'il força le peuple d'aller acheter le sel dans ses greniers, en donnant ainsi à ce présent de la nature le prix qu'il jugea à propos d'y mettre. Cette sorte d'impôt, que quelques rois avaient déjà perçu, fut régularisé par Philippe ^ ; mais il coûta a la France bien du sang, répandu dans les émeutes provoquées par la gabelle.
Déployant le luxe le plus scandaleux en présence de la misère du peuple, Philippe n'eut jamais d'autre système financier que celui de toujours forcer les recettes au niveau des dépenses sans bornes et sans contrôle qu'il augmentait sans cesse. Le meilleur emploi qu'il fit de la sueur du peuple fut, sans contredit, l'achat, a beaux deniers comptants, du Dauphiné et du comté de Montpellier, pour les incorporer aux domaines de la couronne.
Tous les historiens lui reprochent un trait de perfidie et de cruauté propre a caractériser l'homme tout entier. Sous la foi de la trêve, il invite k un tournoi les gentilshommes bretons les plus considérables par leur naissance, et les plus renommés par leurs exploits : il en fait saisir douze, qu'il choisit, et, sans aucun jugement, il les fait conduire aux halles de Paris, où, après avoir été exposés au pilori, il les fait décapiter; leurs corps restent appendus aux gibets, et leurs têtes sont envoyées en Bretagne pour être attachées aux portes des principales villes.
« De ce moment, disent les chroniques, Philippe de Valois devint sombre, triste, rêveur. Ses remords avaient changé son caractère. L'opiniâtreté d'Edouard a prendre le titre de roi de France fut comme un fantôme menaçant attaché à ses pas, qui Tépouvanfait sans cesse. )^
1 Lettres de Cachet. Coup d'œil sur l'iiistoire de France.
2 On (lit que le roi d'4iigleterre, faisant allusion à cet impôt sur le sel, ainsi qu'à ravantage que Philippe avait tiré do la loi qui ex'. jait les femmes du trône de France, appelait Valois Vauleitr île la loi saliqûe.
18 INTRODUCTIOI^.
Ce fut dans cette situation d'esprit que Philippe eut à soutenir la guerre la plus active et la plus redoutable que lui lit son rival Edouard. Le principal théâtre des hostilités fut d'abord dans la Guyenne. Jean de Normandie, fds aîné du roi de France, y obtint de grands succès, jusqu'au moment où Edouard, débarquant en Normandie une armée considérable, vint, par une diversion hardie, se montrer jusqu'aux environs de Paris. Tout le pays depuis Caen jusqu'à Neuilly fut ravagé par les Anglais, qui brûlèrent Saint-Germain, Nanterre, Rueil, Saint-Gloud et plusieurs autres des villages qui entouraient la capitale.
Philippe, ayant enfin réuni des troupes et la noblesse, repoussa à son tour les Anglais, et les força de repasser la Seine jusqu'à la ^omme, toujours en pillant et brûlant tout ce qui se trouva sur leur route. Après avoir manqué de défaire l'armée anglaise au passage de cette dernière rivière, Philippe, trop assuré dès lors de la victoire, livra la bataille de Créci, qui se changea en déroute pour son armée. Trente mille Français, dont douze cents gentilshommes, parmi lesquels on compta la Heur de la noblesse, payèrent de leur sang ou de leur liberté les imprudences de leurs chefs ; et l'arméi^ d'Edouard, que Philippe comptait prendre, fut mettre le siège devant Calais. Cette place importante, quoique bravement défendue, tmit par tomber au pouvoir d'Edouard ' ; elle fut longtemps le point de départ des excursions (jue les Anglais firent en France sous les règnes suivants.
« La honte de la défaite de Créci, dit un historien*, l'abattement de la nation qui semblait porter sur son front l'humiliation de son souverain, le poids des impôts d'autant plus accablants qu'ils n'avaient servi qu'à des malheurs, les cabales de la cour et les troubles
1 L'histoire et la peinture ont à l'envi célébré le noble dévouement d'Enstache de Saint-Pierre, de Jean d'Aire, de Jacques et de Pierre Wisant, quatre des six bourgeois de Calais qui s'offrirent en holocauste pour apaiser le courroux d'Edouard. Cet admirable trait do patriotisme est trop connu pour qu'il soit besoin d'en raconter les détails.
î Anquetil, d'après Mézeray.
intestins donnaient a Philippe un mainlien soupçonneux, effet des inquiétudes qui le tourmentaient. Alors la France éprouvait encore les horreurs de la peste qui parcourut l'univers au milieu du quatorzième siècle : cinq cents cadavres portés tous les jours en terre, pendant plusieurs semaines, dépeuplèrent la capitale de la France. On ne voyait plus personne dans les campagnes, et, de la disette des cultivateurs, naquit la famine. »
C'est que les guerres de cette époque se faisaient avec une atrocité sans exemple. Jusqu'alors il avait existé une sorte de convention tacite entre les ennemis les plus acharnés pour épargner les femmes, les vieillards, les enfants et tous les gens sans défense. Uei)uis la rivalité de Philippe VI et d'Edouard III, la férocité la plus redoutable avait fait place à la courtoisie des anciens chevaliers. Il n'y eut plus rien de sacré; les soldats, comme les chefs, ne connurent plus ni pitié ni ménagements dans les exécutions militaires ; ce qui fit de la France un champ de carnage et un vaste incendie.
c( Les malheurs de la nation, ajoute Mézeray, ne la corrigèrent pas. Le luxe, le jeu, les pompes, les tournois continuèrent à marcher de front avec tous les fléaux : la débauche, la dissolution, toutes les habitudes perverses qu'engendre la licence des mœurs, se montrèrent a découvert au milieu de la secte des flaijeUanls, qui prit naissance a la fin de ce règne affaibli... Les Français dansaient, pour ainsi dire, sur les corps de leurs parents ; et l'on entendait en même temps, et les violons, et les sons des voix qui chantaient dans le bal, et les cris pitoyables de ceux qui tombaient sous le tranchant du glaive ou qui disparaissaient dans les incendies. »
Les historiographes de la royauté conviennent eux-mêmes que le règne de Jean II fut un des plus désastreux dont fassent mention nos annales; et, en effet, ce règne se résumerait tout entier dans le honteux traité de Brétigny, si la captivité de ce roi n'eût fait naître, en France, des événements extraordinaires, qui prouvent que, dans le quatorzième, comme dans le dix-huitième siècle, le peuple com-
20 INTHOUUCTIO.N.
prenait très-bien les grandes réformes dont le gouvernement des rois avait besoin.
« La fin du règne de Philippe de Valois, dit un de ces historiographes S fut déshonorée par des supplices sa*ns jugement ; Jean, son hls, commença le sien par une exécution aussi répréhensible : il ht trancher la tête, sans aucune forme de procès, au comte d'Eu, connétable de France, soupçonné de collusion avec l'Anglais. ))Et c'est à Jean II que les généalogistes des rois de France ont donné le surnom de Bon !
Au milieu des intrigues et des intrigants dont la cour des rois était alors le foyer le plus actif, nous voyons paraitie le roi de Navarre, Charles le Mauvais, «jeune homme, dit Mézeray, ayant toutes les bonnes qualités qu'une âme méchante rend pernicieuses : l'espril, l'éloquence, l'adresse, la hardiesse et la libéralité. » Le rôle qu'il joua pendant le règne de Jean en fait un homme considérable ; aussi le rencontrerons-nous partout où il put faire preuve d'audace.
Tandis que Jean perdait son temps a prendre, h échanger ou à donner des domaines, le roi d'Angleterre, Edouard, dont les prétentions au trône de France s'étaient forlihées depuis qu'il possédait Calais, préparait une armée, aUn d'être en mesure à l'expiration de la trêve. Jean n'avait ni troupes ni argent. Pour s'en procurer, il convoqua les représentants des trois ordres. C'est ainsi que furent assemblés les premiers états généraux ; car jusqu'alors la noblesse et le clergé avaient seuls été consultés dans les alîaires du gouvernement. Jean, non-seulement avait besoin de la noblesse pour lutter avec son ennemi, mais encore du peuple et de son argent : aussi le convoqua-t-il dans les représentants du tiers état.
En lisant les remontrances qui furent faites au roi sur toutes les parties de l'administration du royaume, et en examinant les nombreuses réformes que ces états généraux demandèrent en échange de l'armée et de l'argent qu'ils lui offrirent, on reconnaît que c'est à ces
1 Amjuetil, d'après Mézeray.
états généraux que le peuple est redevable de son existence politique dans l'État. Malgré l'opposition des courtisans et de toutes les sangsues du peuple, le tiers, appuyé par le prévôt des marchands, Etienne Marcel, obtint une foule de concessions et lit constater le droit que la nation avait seule de décréter les impôts. Sous ce rapport, le règne de Jean est le premier où le peuple ait pu faire entendre sa voix et se faire rendre justice. Il existe même des rapprochements très-intimes entre les états généraux de 1355 et ceux de 1789, comme il existe aussi beaucoup d'analogie entre les événements politiques qui eurent lieu pendant la captivité de ce roi et ceux qui ont régénéré la France trois cent cinquante ans après. Ce n'est pas sans raison que les écrivains royalistes du dix-neuvième siècle ont comparé Mirabeau a Marcel, et le duc d'Orléans au roi de Navarre.
Jean n'avait qu'un désir, celui de se voir a la tête d'une puissante armée pour aller venger la défaite de Créci et pour expulser les Anglais; les états généraux de 1555 pouvaient seuls le mettre en état de se mesurer avec son rival. Comme c'était là tout ce qu'il ambitionnait, il se montra facile sur les conditions que lui imposèrent ceux qui allaient lui donner une armée de troupes réglées et l'argent nécessaire pour la payer. Jean, comme tous ses prédécesseurs, savait très-bien que s'il revenait vainqueur, il pourrait faire la loi à son tour. Il consentit donc à détruire tous les abus qui lui furent indiqués, et même a extirper les vices qui déshonoraient l'administration des finances du royaume : il le fit, dit-on, avec plaisir, car il comprit que la couronne ne pourrait que gagner à se rendre indépendante des grands vassaux.
Après s'être engagé à supprimer les nouveaux impôts, dès que la paix serait faite, et a terminer la guerre le plus promptement possible, Jean quitta Paris à la tête de trente mille hommes d'armes ; ce qui devait former un corps de près de cent mille combattants.
Déjà le roi d'Angleterre avait débarqué, sur le continent, deux armées, dont l'une, a la tête de laquelle était son fils aîné, celui que
l'on appelait le prince Noir, venait de ravager toutes les provinces méridionales de la France ; et l'autre, que commandait Edouard en personne, était entrée, par Calais, dans la Normandie. Jean, avec ses troupes fraîches et nombreuses, marcha contre le prince Noir, qui, hors d'état de se mesurer contre le roi de France, et hésitant sur la ligne de retraite qu'il devait suivre, se laissa serrer de près, et envelopper aux environs de Poitiers. Dans cette position, les Anglais se voyant perdus sans ressources, envoyèrent négocier leur capitulation : le (ils d'Edouard s'engageait à rendre toutes les villes, forteresses, châteaux, (}u'il avait ju'is, comme aussi ses prisonniers, et il promettait en outre de ne point porter les armes contre la France pendant sept ans.
L'occasion était belle pour le roi de France de terminer prom()tement la guerre, ainsi qu'il l'avait promis aux états généraux: il jk)uvait acquérir une gloire immortelle, sans réi)andre une seule goutte de sang. Mais le point d'honneur des hommes de guerre de celte époque ne consistait pas U vaincre sans que l'humanité eût à gémir des égorgements du champ de bataille. Jean fit consister le sien à vouloir prendre le fils d'Edouard : il ne voulut céder aux instances des négociateurs qu'autant que le prince Noir et cent de ses gentilshommes se rendraient ses prisonniers. « On ne me prendra que sur le champ de bataille, » répondit le jeune prince. Et la bataille s'engagea.
Tout ce que la fougue la plus aveugle et la plus déplorable im|)éritie peuvent suggérer, se réunit alors pour pousser Jean et ses généraux à persister dans les plus imprudentes dispositions d'attaque. Quelques heures après, les cadavres d'une partie des gens d'armes français et de leurs chevaux gisaient entassés dans le ravin où le roi les avait si étourdiment engagés ; l'autre partie de cette belle armée était en fuite, et Jean lui-même, après s'être défendu comme un lion, et après avoir reçu, ainsi que son jeune fils, qui le couvrait de son corps, plusieurs blessures,* était obligé de remettre son épée au prince Noir.
INTRODUCTIOÎV. i>r.
Tel fut le résultat de la bataille de Poitiers : elle plongea la France dans la désolation ; et, sans une nouvelle trêve de deux ans, ménagée par le pape, Edouard et son fds auraient pu se rendre maîtres de toute la France.
Le jeune dauphin, qu'on avait promptenient éloigné du lieu du désastre, convoqua de nouveau les états généraux ; et, cette fois, il y eut deux assemblées, l'une dans le midi de la France, l'autre a Paris. Des levées d'hommes et d'argent furent ordonnées en même temps que l'on proscrivit les danses, les spectacles et le luxe des habillements. Trouver de l'argent et des soldats, et prendre les mesures nécessaires pour la liberté du roi, tels étaient les motifs que le conseil du dauphin avait eus en assemblant les états. Mais ce conseil et les courtisans se retrouvaient en face de Marcel, l'homme le plus populaire de l'époque, et de Robert le Coq, l'ennemi le plus chaleureux des excès et des dilapidations de la cour et des maitôtiers.
Ces deux représentants du tiers état, jouissant d'un immense crédit dans l'assemblée, comme auprès de la bourgeoisie et du peuple, jugèrent qu'avant d'accorder ce que le conseil royal demandait, il fallait obtenir du dauphin les grandes réformes que l'administration du royaume exigeait encore, puisque Jean n'avait eu ni le temps ni la volonté sincère de s'en occuper.
Ce n'était pas là ce que voulaient les courtisans : le conseil essaya de s'opposer à ce que l'on délibérât sur ces matières. Marcel et ses nombreux amis chassèrent les gens du conseil, et les remplacèrent par une commission tirée des états.
On fit connaître alors au dauphin les réformes que cette commission voulait obtenir avant tout. Elle désirait d'abord que les états fussent prolongés de quelques mois, afin de pouvoir travailler sérieusement à la régénération du royaume. Le dauphin et ses conseillers firent alors ce que Louis XVI tenta le ^3 juin 1789; ils mirent fin aux états. Mais, complètement dépopularisés par cette mesure, et craignant de rester au milieu des habitants de Paris, toujours plus fortement déclarés en faveur de ceux qui s'occupaient
(lu sort du peuple, ils se retirèrent a Metz, comme voulait le faire, quatre siècles après, Louis XVI ; et, afin de pouvon* se passer du concours des états, le dauphin oidonna une refonte des monnaies, c'est-a-dire une altération assez grande pour trouver sur cette opération les fonds dont le conseil royal avait besoin. Le peuple refusa la nouvelle monnaie et s'insurgea. Marcel, qui s'était établi à la commune, d'où il dirigeait l'opposition, à la tête d'un conseil û'échevins ', demanda que les états généraux fussent de nouveau convoqués; le jeune frère du dauphin et son conseil les rappelèrent k Paris. Les états votèrent alors un impôt pour la délivrance du roi; mais ils s'opposèrent a ce que cet argent passât i)ar les mains des courtisans.
Le conseil du dauphin ayant fait prendre à ce jeune prince le litre de régent, Marcel le 'lui fit refuser par les états, parce qu'il n'avait pas l'âge exigé par les lois du royaume.
Comme on apprit, à Paris, que le dauphin levait des troupes dans la Lorraine pour combattre ceux que les courtisans appelaient les factieux, "Marcel créa une force militaire permanente de quatre mille hommes, attachée aux états généraux, a raison de quatre hommes d'armes pour chaque député. Par ce moyen et par l'appui du peuple, dont il était devenu l'idole, Marcel se trouva h même de ne plus craindre les soldats du dauphin, ou plutôt ceux des courtisans, et put faire régner dans Paris une police sévère. Enfin, il fit suspendre, par les états généraux, et pendant toute leur durée, le parlement ainsi que la cour des comptes, corps dévoués a l'aristocratie qui entourait le dauphin .
Sur l'avis que ce prince s'approchait de la capitale, les Parisiens fermèrent leurs boutiques, et chaque citoyen devint soldat. « Les
1 L'organisation, par Marcel, de cette commune de Paris, est encore l'un des mille traits de ressemblance de cette époque avec celle de la Révolution française. Les chroniqueurs ne nous disent pas s'il y eut aussi des sociétés populaires; mais il a dû y en avoir, puisque l'on dit que le peuple s'assemblait et qu'il prenait des déterminations. Ce que Marcel et le Co<i (irent, pendant les années 1556, 1357 et 1558, pour abattre les courtisans, empêcher la dilapidation des finances de l'État et ré?enérer le royaume fut artmiraltle; c'est pour cela même que les historiens royalistes ont honoré tie leurs injures ces liommes dévoués à la cause du peuple.
riNTUODUCTION. 25
liabitants, raconte Mézcray, s'obslinèrent à payer les taxes, s'imposèrent le service militaire, firent poser des chaînes aux coins des rues et des carrefours, virent de sang-froid abattre leurs maisons des faubourgs, et prêtèrent eux-mêmes les mains a ce genre de démolition, qui, dix ans auparavant, et lorsque le roi d'Angleterre campait à Poissy, avait pensé occasionner une révolte. »
Ou je me trompe fort, ou ces quelques lignes, sorties de la plume d'un écrivain royaliste, renferment l'aveu explicite d'un de ces grands et beaux élans populaires dont la Révolution française nous offre tant d'exemples ; et comme le peuple ne se passionne jamais que pour de grands intérêts, il faut croire que les réformes auxquelles Marcel, le Coq, la commune de Paris et les états généraux travaillaient, étaient bien nécessaires. Malheureusement il n'y eut pas plus d'unité de vues dans les états généraux de 1357 que dans ceux de 1789. a II n'y avait de membres considérés, dit le môme historien, que ceux du tiers. Ceux du clergé et de la noblesse s'étaient fait un système de circonspection ; ils se contentaient de ne pas se laisser entraîner par le torrent, sans s'y o})poser, persuadés que cette puissance usurpée s'anéantirait d'elle-même par ses excès. »
Marcel et ceux de son parti n'avaient aucunement l'intention ni de changer la forme du gouvernement, de pareilles idées n'appartenaient pas a ce siècle, ni de se soustraire a l'obéissance due au roi et a son représentant. Ce qu'ils voulaient, c'était la réforme des abus, une meilleure administration, et l'ordre dans les finances du royaume, jusqu'alors dilapidées par les favoris et tous ceux qui participaient au gouvernement. Etant parvenus a atteindre le but qu'ils poursuivaient, les chefs révolutionnaires reçurent le dauphin au milieu d'eux, au moment où ils apprirent que le roi Jean avait été emmené en Angleterre, et le décorèrent même du chaperon miparti, aux deux couleurs blanc et rouge, qui était le signe ostensible auquel on reconnaissait les patriotes de cette époque.
Un ambitieux redoutable pour tous les partis, parut alors sur la
scène politique pour faire tourner à son profit la révolution opérée dans le gouvernement par les états généraux, la commune et le peuple de Paris. Le roi de Navarre, celui auquel l'histoire a imprimé la qualification de Mauvais, venait d'être mis en liberté par ses partisans, qui avaient attaqué et pris le château où Jean l'avail fait enfermer. Charles le Mauvais se prétendait la victime des intrigues de la cour, pour avoir voulu résister a la mauvaise administration du roi Jean et de son conseil. Marcel, sentant peut-être le besoin de s'appuyer sur un personnage aussi considérable par son rang, ses alliances, ses richesses et son audace, le présente au peuple comme le chef dont il a besoin pour lutter contre les courtisans ; et le peuple accueille le roi de Navarre, qui promet de se dévouer, de sa personne et de ses biens, au succès d'une si noble entreprise ' .
En donnant pour chef au peuple un prince ambitieux, Marcel fit une faute qui devait amener la ruine de la révolution opérée par les états généraux et la commune de Paris. Mais comment la lui reprocher, lorsque cette faute a aussi été commise par les peuples plus éclairés du dix-neuvième siècle ? Qui ne se rappelle le sort qu'eurent les révolutions d'Espagne, de Naples et du Piémont aussitôt qu'on eut eu l'imprudence d'en confier la direction à des princes ?
En effet, Marcel et ses amis ne tardèrent pas h s'apercevoir que le roi de Navarre voulait faire tourner les efforts du peuple en sa faveur. Gomme petit-fils de Louis le Hutin, disait-il déjà, il lui serait facile de prouver que ses droits à la couronne étaient plus incontestables que ceux de qui que ce fût. En attendant, il agissait pour réclamer celles de ses possessions qui avaient été réunies a la couronne; et il levait des troupes pour sou compte.
Quant au dauphin, ramené dans Paris lorsque son conseil croyait qu'il pourrait y exercer l'autorité d'un lieutenant général du royaume,
1 La harangue adressée par le roi de Navarre au peuple assemblé au Pré-aux-CIercs est un morceau fort éloquent et propre à faire vibrer !a lilire populaire.
il en sortait de nouveau lorsqu'il s'y voyait sans pouvoir. En dernier lieu, il s'était retiré à Conipiègne, où il avait cherché a assembler les états. Mais craignant de laisser sa capitale au pouvoir d'un dangereux compétiteur, il y retourna encore pour en sortir de nouveau, avec le dessein de n'y revenir qu'en maîlre.
Le roi de Navarre, se voyant menacé d'une guerre, traita avec le roi d'Angleterre pour un corps de troupes destiné à former la garnison de Paris pendant le siège dont cette ville était menacée. Il n'en fallut pas davantage pour indisposer les patriotes.
Cependant Marcel ne négligeait rien de ce qui pouvait garantir Paris des attaques du dauphin : pendant plus d'un an, il ne cessa de faire travailler les quatre mille hommes de la garde des états à creuser un fossé profond et à élever autour de l'enceinte un rempart de terre revêtu de maçonnerie qui en fermait l'accès depuis la Seine, au-dessous de l'emplacement occupé parla Bastille, jusqu'à celui où ce fleuve atteignait la porte Saint-Honoré. Ce sont ces remparts considérables qu'on appelle aujourd'hui les boulevards intérieurs.
Le dauphin, déclaré régent par son parti, ne trouva pas de meilleur moyen de lasser les habitants de Paris que d'affamer cette ville : il s'établit h Charenton, et empêcha les denrées d'y arriver. Le roi de Navarre campa a Saint-Denis ; il y eut des sorties faites par ce roi, et des combats. On finit par négocier la levée du siège ; et comme toutes ces guerres dévastatrices n'avaient jamais d'autre but que des domaines ou de l'argent, le régent consentit a se retirer, moyennant trois cent mille écus, destinés, disait-il, a la délivrance du roi. Les Parisiens n'ayant pas voulu consentir a donner ainsi leur argent, continuèrent à se défendre, et finirent par chasser de la ville les Anglais, qu'il fallut ensuite pourchasser des environs, ravagés par ces dangereux auxiliaires.
Marcel, maître absolu de Paris, déclara que le régent n'y rentrerait qu'après avoir fait droit aux demandes du peuple. On négocia de nouveau ; mais pendant que le régent débattait les conditions et qu'il promettait une amnistie générale, Marcel fut assassiné à la
porte Saint- Antoine, par son parent Maillard ; et cette même nuit s'opéra une contre-révolution qui ouvrit, sans condition, les portes de la capitale au dauphin et a ses soldats.
Alors commencèrent ces sanglantes exécutions qui dépeuplèrent encore cette ville. Tous les amis de Marcel furent pendus ou noyés, pour avoir voulu soutenir les droits du peuj)le ; la plupart des hommes qui avaient défendu la ville contre le régent furent aussi exécutés.
Quant au Navarrois, voyant son rival maître de Paris, objet de sa convoitise, il se mit à ravager tout le pays limitrophe des provinces qu'il possédait; car c'était ainsi que les princes se combattaient alors : il réduisit la France à la plus extrême détresse. « Ce n'était dans le reste du royaume, dit l'historien Nangis, après avoir déploré les malheurs des prélats et autres bénélîciers, qu'il nous montre comme étant réduits a l'humiliante nécessité d'aller à pied, suivis seulement d'un moine ou d'un valet, et de se contenter de la nourriture la plus frugale ; ce n'était partout que factions dans les villes, divisions dans les familles, brigandages dans les cami)agnes. Les chefs des différents partis arrachaient les villageois de leurs charrues, enrôlaient les paisibles citadins, les forçaient de marcher sous leurs drapeaux, ou de se rédimer du service par argent; les chefs de ces bandes passaient alternativement du parti du régent à celui du roi de Navarre, selon la somme plus ou moins forte qu'on leur promettait. Il se rencontrait aussi entre ces pillards quelques Anglais, qui semblaient préluder à une nouvelle guerre. »
Ajoutons à ce tableau désastreux que nous ont laissé plusieurs des historiens monarchistes, qu'à la même époque, les provinces septentrionales de la France furent encore désolées par une guerre d'extermination entre les seigneurs et les paysans. Jacques Bonhomme se mit un jour en colère contre ses oppresseurs, ce A quoi sont-ils bons? dit-il, qu'à tourmenter les pauvres paysans, accabler leurs vassaux de corvées, les ruiner, abuser insolemment de leurs femmes et de leurs fdles. Pourquoi souffrirons-nous davantage ces
HNTRODUCTION. 29
excès! » Et le peuple, des campagnes de la Picardie, de l'Artois, de la Champagne et de l'Ile-de-France, se leva tout entier pour faire la guerre aux châteaux. Cent mille paysans, armés de faux, de fourches, de bâtons, fondirent sur les repaires habités par les seigneurs, les saccagèrent, les brûlèrent, et tuèrent un grand nombre de leurs petits tyrans.
Telle fut l'insurrection connue sous le nom de la Jacquerie.
Revenus de leur première stupeur, les gentilshommes, mieux armés que les paysans, tombèrent sur ces malheureux, et les poursuivirent comme des troupeaux de bétail. Tous ceux qu'ils prirent furent pendus aux arbres des forêts dans lesquelles ils s'étaient réfugiés. « On les abattait par monceaux, dit Mézeray ; on les écrasait comme des insectes... Le régent, qui s'était mis aussi a leur poursuite, en tua plus de vingt mille, et le seigneur de Coucy en fit une telle boucherie dans ses terres, situés en Picardie et en Artois, qu'en peu de temps la France fut purgée de ces furieux. » Mézeray aurait été plus vrai s'il eût dit que plusieurs provinces furent ainsi dépeuplées par cette chasse aux hommes, h laquelle prit part le régent lui-même.
Et ce n'est là que la plus petite partie des horreurs qui se commirent dans ce moyen âge si vanté de nos jours, et sous les rois de la fatale branche des Valois.
Que, si l'on ajoute à ces dévastations, à ces meurtres, a ces barbaries, le traité conclu a Londres pour rendre à la liberté le roi prisonnier, traité par lequel, outre une énorme somme d'argent que la France ne put jamais payer, on voulut d'abord céder au roi d'Angleterre, en pleine souveraineté, la Normandie, le Maine, l'Anjou, la Touraine, le Poitou, la Saintonge, la Guyenne, Calais avec un territoire arrondi, les comtés de Montreuil, de Ponlhieu, de Guines, et le vicomte de Nanteuil, on comprendra alors pourquoi le roi de France ne devait plus être que rex francus, tandis que celui d'Angleterre prenait le titre de rex Francorum.
Quand on pense que tous ces sacrilices étaient imposés a une
30 L\ÏUOI)lICriO?J.
grande nation pour rendre à la liberté l'imprudent à qui l'on devait la perte de la bataille de Poitiers, on se demande de quelle folie étaient atteints alors les hommes qui gouvernaient la France.
Heureusement il y eut plus de patriotisme dans les états où fut discuté le honteux traité envoyé de Londres par le roi Jean; ces états le rejetèrent a l'unanimité. Croyant forcer les Français à cette paix indigne, Edouard débarqua en France à la tête d'une nombreuse armée; et pendant que le régent s'amusait, le roi d'Angleterre ravagea plusieurs provinces et aflama Paris, a La France , dit Mézeray, était a l'agonie, et pour si peu que son mal augmentât, elle allait j)érir. »
Heureusement, des États comme la France sont impérissables, quelles que soient la lâcheté et les fautes de ceux qui les dirigent. Edouard, frappé de terreur par un orage qui fit beaucoup souffrir son armée, se décida a accorder la paix, en se relâchant de quelques-unes des conditions les plus dures du traité repoussé naguère, ienn s'ennuyait en Angleterre, disent les historiens monarchistes; on négocia de nouveau, et, cette fois, le roi de ce pays se contenta de tout ce que celui de France possédait en souveraineté ou en domaines dans le Poitou, la Saintonge, l'Agénois, le Périgord, le Quercy, le Limousin, l'Angoumois, le Rouergue et le Bigorre; ce qui, ajouté à Calais et à son arrondissement, a la terre d'Oye, au comté de Guines, aux droits de suzeraineté sur les comtés de Foix, d'Armagnac et autres terres cédées par-dessus le marché, et annexées aux provinces que l'Anglais possédait déjà dans le Midi, réduisait la France elle-même a une province démembrée des possessions anglaises. On stipula en outre que la France payerait a l'Angleterre 5 milUons d'éciis!
Comme Jean s'ennuyait a la Tour de Londres, le déplorable traité de Brétigny fut enfin accepté par toutes les parties contractantes, moins le peuple, moins les princes et seigneurs auxquels ce traité imposait des sacrifices de toutes les sortes. Mais les hautes parties avaient prévu le cas. Il était dit dans le traité que, si des seigneurs se permettaient quehjue chose contre la teneur de ce traité.
IINTRODUCTION. 51
les rois, sans leur faire la guerre, contraindraient les rebelles à s'y soumettre an plus tôt.
Ce qu'il y eut encore de plus révoltant dans cet arrangement, :c'est que Jean s'y conforma de bonne foi et obligea les seigneurs à s'y conformer, tandis qu'Edouard ne rendit de tout ce qu'il occupait que les parties à sa convenance. En échange, il légua à la France les bandes mercenaires d'étrangers qu'il y avait amenées ; et ces bandes de brigands, mieux connues sous le nom de grandes compa- (fuies, achevèrent de ravager les provinces qu'elles occupèrent, jusqu'au moment où du Guesclin se mit à leur tête.
Il était temps que Jean s'en retournât a Londres. Il y mourut, et le roi d'Angleterre lui lit faire de magnifiques funérailles : Edouard devait au moins cette consolation à la mémoire de son rival.
Le règne de son tils ne fut pas moins néfaste. Ce Charles V, que les généalogistes appellent le Sage, n'avait d'autre mérite, à l'époque où il s'assit sur le trône, que d'avoir fait pendre tous les ennemis des abus. Comme son père, il fit la guerre partout et longtemps : en Guyenne et en Artois, contre les Anglais; en Normandie, contre le roi de Navarre ; en Bretagne, pour prendre part a la querelle entre Jean de Blois et Jean de Montfort. L'ambiguïté du traité de Brétigny servit fort bien l'ardeur belliqueuse des chefs habitués à guerroyer; et l'on vit alors les du Guesclin, les Clisson, les Montfort, les Grailly, les Tanneguy-Duchâtel, les ducs d'Anjou et de Berry, le roi de Navarre, d'un côté; les Chandos, les KnoUer, le prince Noir, les Hastings, les Pembrocke, les Lancastre, les Buckingham, les Transtamare, dans les autres camps, promener leurs bandes dévastatrices tantôt au Nord, tantôt dans le Midi, tantôt en Bretagne ou en Normandie, puis en Champagne, ou en Alsace, ou dans la Bourgogne; se disputant entre eux, ou au nom de leurs rois, quelques provinces, quelques tiefs, quelques châteaux, quelques lambeaux de terre, arrachés par le vainqueur du jour au vainqueur de la veille, et que la force, la violence ou les traités les plus captieux faisaient * encore passer en d'autres mains lorsque cela convenait a la poli-
tique des rois. Une seule guerre, celle qui eut lieu pour la possession du duché de Bretagne entre ses compétiteurs, ensanglanta et dévasta cette grande province durant vingt-trois ans ; et cette guerre, comme toutes celles de l'époque, se lit avec une cruauté inouïe. Ici c'était Glisson le boucher qui, de sa propre main, massacrait jusqu'à quinze prisonniers, l'un après l'autre, et faisait décapiter, en sa présence, les otages même, sur le bord d'un fossé, afin que leur sang répandît l'épouvante dans la ville; Ik c'était du Guesclin faisant passer au fil de l'épée toute une brave garnison qui s'était rendue, et écharpant les vaincus de Chivrai. Un Anglais, gouverneur d'un château, fait couper le nez et les oreilles a un grand nombre de Rochelois qui se trouvaient avec lui lorsque la Rochelle tomba au pouvoir des Français ; et le prince Noir fait massacrer tous les habitants de Limoges, sans distinction d'âge ni de sexe, et fait brûler la ville sous ses yeux. On vit les deux lils de Pierre leCruel se précipiter l'un sur l'autre, se rouler dans la poussière, et l'un d'eux, Henri de Transtamare, égorger son frère, pour s'emparer de la couronne de Gastille !
Tantôt on voyait les grands vassaux du roi de France combattre sous sa bannière, et, au moindre mécontentement, passer sous celle de l'Angleterre ; tantôt le roi prenait sous sa protection tels chefs départi, et l'année d'après, il les faisait traquer comme des bêtes féroces.
Au milieu de cette anarchie, le roi d'Angleterre, toujours à l'affût des circonstances favorables pour ravir a son rival de nouvelles provinces, jeta en France, par Calais, une armée redoutable, avec laquelle il traversa l'Artois, le Vermandois, le Soissonnais et la Champagne, brûlant les villes et les bourgs, et osant même se présenter sous les murs de Paris pour offrir la bataille a Charles V, renfermé dans sa capitale.
Ici nous retrouvons du Guesclin, devenu connétable; nous le voyons déployer son intelligence de la guerre et sa bravoure presque fabuleuse, pour chasser les Anglais des alentours de Paris, pour ^
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les battre, les disperser et les forcer d'aller cacher leur home an fond de la Bretagne '. Après avoir momentanément soumis Montfort, ce duc de Bretagne toujours prêt a s'allier avec l'Angleterre. Charles V fut porler la guerre sur cette île même, dans le but, sans doute, de faciliter la trêve que les deux rivaux négociaient depuis longtemps. Il eut ici pour auxiliaires les Castillans. Mais cette expédition, comme toutes celles de l'époque, n'eut d'autre résultat que des villes pillées et brûlées, des campagnes ravagées. Deux ans après, les Anglais n'en étaient pas moins les maîtres des quatre principaux ports de France : Cherbourg, Calais, Bordeaux et Brest.
Charles eut la gloire de soumettre le roi de Navarre, Charles le Mauvais, qui avait si longtemps traversé ses projets : il le força a se réfugier en Angleterre. Il eut aussi l'ambition de réunir la Bretagne à la couronne de France, et commença par confisquer cette province sur Montfort. Mais, par sa conduite impérieuse envers les seigneurs bretons, il les força a regretter leur duc : des impôts onéreux, écrasants, achevèrent de lui aliéner le peuple de cette contrée; et bientôt le jeune Richard, successeur d'Edouard à la couronne d'Angleterre, chassa de nouveau les troupes (jue Charles avait envoyées en Bretagne.
Deux ans après, les Anglais, sous les ordres de Buckingham, ravagèrent encore la Champagne, le Gatinais, la Beauce, le Maine et l'Anjou. Mais au moment où du Guesclin allait les combattre dans la position difficile où il les avait resserrés, on apprit que Charles V était dangereusement malade, et l'armée française se débanda; tant les courtisans eurent hâte de penser à leurs intérêts particuliers. Charles mourut, après avoir laissé la régence au duc d'Anjou.
Les historiens des rois, ceux qui ont appelé Charles V le Sage, assurent qu'il diminua les impôts et lit des règlements financiers utiles : mais comme ces mêmes historiens conviennent aussi que, pour soutenir la guerre contre Edouard d'Angleterre, Charles Y
1 Au siège de Thouars, du Guesclin lit loiiilre de grands eiujins, aiiiiciés l/ombarilrs, avec lesiiucls il fiiuiiinya les renipaits.
obtint des étals généraux de 1369 la gabelle du sel pour sa maison, 4 livres par feu dans les villes pour la guerre et 30 sous dans les campagnes, un droit d'aides sur les vins proportionné à leur qualité, et 12 deniers pour livre sur tous les impôts ; cl qu'ils assurent en outre que Charles, quoiqu'il eût immensément dépense pour ses guerres, laissa 17 millions dans son trésor, sounne énorme alors, il est permis de douter que le peuple ail joui, sous le règne du roi qui fil construire la Bastille, de quelque adoucissement aux charges accablantes par lesquelles il était écrasé. Qui ne sait d'ailleurs que, dans les monarchies, les rois se succèdent sans se ressembler, et que l'héritier d'un prince sage et économe est presque toujours un extravagant et un dissipateur? Louis XII aussi fut un roi jirévoyant et économe, mais son gros (jurçon, François I", (jûta tout.
Le seul service réel que Charles V ait rendu a son pays, c'est d'avoir cherché et saisi l'occasion de détruire les grandes compagnies, « fléaux l'edoutables, disent les historiens de l'époque, espèces de nuées orageuses suspendues sur la France, et dont chaque province craignait les foudres aussi subites (ju'extcrminatrices ; » il dirigea ce fléau sur l'Espagne, où l'espoir du butin conduisit à la boucherie les malandrins. Mais le mal était fait; les troupes soldées, les armées permanentes étaient passées dans la constitution de la monarchie, et les rois eurent dès lors le moyen de dompter la nation, en tenant sous les armes la partie oisive et vicieuse pour opprimer le reste.
Charles V légua en outre à la France un roi mineur, entouré de trois oncles rivaux, qui regardèrent la France comme une proie abandonnée a leur rapacité. « Ils fondirent sur elle, dit Anquetil, en vautours affamés, et leur rivalité, au sujet du gouvernement, remplit la cour de dissensions et de cabales. » Pour soutenir leurs droits a prendre part au gouvernement, c'est-a-dire le droit de pressurer le peuple à leur profit, chacun d'eux fit des levées, et les environs de Paris se remplirent de troupes. Pour lever ces troupes, le duc d'Anjou vola le trésor amassé par Charles V,
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Tel lui le eoiniiieiiceiiieiit du règne de Charles VI. l*our déloiirner le fléau de la guerre civile qui allait fondre sur la France, on ne trouva- rien de mieux a faire que d'émanciper un enfant de douze ans. Mais les impôts furent une nouvelle cause de séditions. Pour faire admettre ces impôts, les oncles du roi assemblèrent des états i^énéraux. Les députés du peuple, convaincus que l'argent qu'ils accorderaient se dissiperait en faste et en profusions aux seigneurs, refusèrent cet argent, et restreignirent même les impôts aux seuls subsides qui existaient avant Philippe le Bel : ils exigèrent en outre que les franchises, libertés, immunités et autres concessions faites depuis ce règne fussent contirmées. Il arriva ainsi que ces états statuèrent tout le contraire de ce que le conseil s'était promis. Alors se dessinèrent, comme cinq cents ans après, le parti du peuple et le parti de la cour : celui qui voulait de grandes réformes, et celui qui voulait la conservation des abus; partis qui restèrent en présence ou se combattirent pendant toute la durée de ce règne malheureux.
La France et l'Angleterre offraient alors un bien triste spectacle : deux rois adolescents, et des oncles rivaux se disputant le gouvernement. Ici le duc d'Anjou aspirant à la couronne de Naples, là le duc de Lancastre manifestant ses prétentions sur celle de Castille ; chacun ruinant le royaume qu'il gouvernait pour en acquérir un autre; tous les deux écrasant les peuples d'impôts, et les exigeant avec dureté.
Cette conduite extravagante devait susciter des révoltes : Londres et Paris se soulevèrent a la fois ; Rouen voulut aussi secouer l'autorité despotique qui ruinait cette ville commerçante. Le jeune roi et ses oncles en tirent le siège, pénétrèrent dans la ville et firent pendre les chefs de l'insurrection, en même temps qu'ils rétablirent les impôts. A Paris, l'Université fit condamner Hugues Aubriot, prévôt des marchands, qui avait consacré toute la durée de sa magistrature à faire exécuter des travaux utiles et d'assainissement. Mais les bourgeois et le peuple ne tardèrent pas à le tirer de son cachot. x\lors eul lieu la
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révolte dite des maillotins. Les Parisiens, sous la conduite de Desraarets, cliassèrent la cour et le conseil royal de la capitale. Le peuple, toujours trompé, permit qu'on négociât la rentrée du roi, moyennant une amnistie. Mais quand le duc d'Anjou fut le maître, il lit exécuter les chefs populaires : trois cents furent pendus à leurs fenêtres, trois cents furent décapités, et le reste, qui tenait prison, n'obtint grâce qu'a la condition que chacun d'eux payerait au lise la moitié de ses biens. Comme le peuple murmurait encore, dit un historien monarchiste, comme il se montrait menaçant, on renfermait dans des sacs ceux que l'on condamnait, et on les précipitait nuitamment dans la rivière.
Telle fut la suite de l'amnistie qui avait ouvert au roi les portes de Paris.
Et de pareilles boucheries, de pareilles horreurs se renouvelèrent |)lusieurs fois sous ce règne déplorable.
Il existait alors chez le peuple de France une feiinciitaîion extrême : il était fatigué de toutes les extorsions de la royauté et de la noblesse: et, sans avoir peut-être des idées bien arrêtées sur ce ((u'il voulait, il savait très-bien ce qu'il ne voulait plus. Les Parisiens, toujours les premiers a s'insurger contre les abus et les iniquités, voulurent de nouveau profiter de la guerre liberticide que le jeune Charles et sa noblesse allèrent faire aux Gantois *, pour se régir eux-mêmes. Celte fois l'insurrection fut organisée dans toutes les autres villes de France. Le peuple faisait des vœux pour le triomphe des Flamands, parce que leur cause était celle de tous les opprimés. c( Attendez si ceux de Gand viennent a leur entente, ainsi qu'on l'espère bien, disait l'un des chefs de la révolte, Nicolas Flamand ; adonc sera heure de ce faire ; ne commençons pas par chose dont nous nous puissions repentir. » Mais l'issue désastreuse qu'eut, pour les Flamands, la bataille de Rosbec, ramena le roi et ses dignes conseillers en face de V orgueilleuse ribaudaille de Paris. Le roi lit
t Les liabitaiilsdc rimiiicnse ville de Gand et les autres Flamands venaient encore de chasser leur (lue, et s'étaient armés de nouveau, sous la cnnduito du (ils d'Artewolle. jiour conquérir la liherlé.
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annoncer avec pompe la destruction des révoluliomiaires des Flandres; mais les Parisiens aucun semblant de joie n'en démontrèrent.
Toutefois Charles M put entrer dans sa capitale, escorté par vingt mille bourgeois armés, qui voulaient ainsi lui montrer leurs forces. Dès que la troupe victorieuse a Rosbec eut mis le pied dans la ville, les vengeances et les exécutions recommencèrent. « Il n'y eut d'abord de punis, disent les historiens royalistes, que ceux des habitants qui se permirent publiquement des propos séditieux : ils furent pendus à leurs fenêtres, w Mais dès que les ducs de Berry et de Bourbon furent arrivés dans la ville avec leurs hommes d'armes, ils arrêtèrent plusieurs centaines de personnes, enlevèrent les chaînes des coins des rues, et les tirent porter a Vincennes. Les habitants furent tous désarmés, et douze citoyens, parmi lesquels se trouvèrent Nicolas Flamand et Jean Desmarets, furent livrés les premiers au bourreau. Les exécutions, ainsi commencées, ne se seraient point arrêtées, si l'attitude du peuple, disent les historiens, n'eût fait craindre sa colère. Alors se joua la comédie de l'amnistie. D'un côté le chancelier, Pierre d'Orgemont, qui criait en plein conseil : a Tout n'est pas fini ; il reste encore bien des coupables a punir. » De l'autre côté, les dames et les damoiselles de la cour se jetant aux pieds du roi pour le conjurer d'user de clémence. « Le roi, dit Anquetil, lit grâce, et convertit la peine criminelle en peine civile ; c'est-à-dire le châtiment corporel en argent. Les amendes furent excessives : les plus favorablement traités y perdirent la moitié de leurs biens. » Comme on le pense, ces énormes rançons furent dilapidées par les courtisans, après que le duc d'Anjou eut, selon son usage, pris la part du lion.
Rien n'est aussi funeste aux libertés publiques qu'une armée victorieuse entre les mains du despotisme. Aussi le roi s'empressa-t-il d'abolir la charge de prévôt des marchands, l'échevinage,, les quartiniers, les dizainiers, et tout ce qui pouvait laisser aux Parisiens l'espoir de se gouverner eux-mêmes ; il les mit sous l'autorité d'un prévôt, ayant une force armée à ses ordres. Les aides, le dou-
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ziènie denier, la gubelle el toutes les autres impositions lurent rétablies. Les courtisans applaudirent a ce qu'ils appelaient la fermeté d'un roi, qui, à seize ans, promettait de devenir un digne émule de Néron .
Ce fut alors que le dilapidateur du trésor public, le duc d'Anjou, mit à exécution le projet qu'il nourrissait depuis longtemps de s'emparer de la couronne de Naples, comme héritier de Jeanne. Il franchit les Alpes k la tête de soixante mille hommes d'élite. Mortellement blessé sous les murs de Barlette, son armée se dissipa, el chacun chercha a rentrer en France. « On voyait sur les chemins d'Italie, rapportent eux-mêmes les historiens de la monarchie, la l)lupart des seigneurs et chevaliers sans armes et presque nus, demandant l'aumône pour regagner leur patrie. » Tristes résultats de la manie des conquêtes, toujours achetées avec l'or et le sang de la nation, et qui ne profitent jamais qu'à quelques ambitieux !
Connne si ce n'eût pas été assez de tous les maux que le règne de cet adolescent et de ses oncles avait accumulés sur l'État en aussi |)eu de temps, il prit fantaisie à Charles, âgé seulement de seize ans alors, de se marier. Le conseil lui chercha une épouse en Allemagne, ainsi que l'avait recommandé son père, et cette épouse fut Isabelle de Bavière, le plus grand lléau dont la France ait été frappée.
La lin du quatorzième siècle mérite une mention honorable dans les fastes du monde par la persévérance des Flamands à se délivrer de la tyrannie du duc de Bourgogne. Les Gantois surtout se lirenl remarquer dans cette lutte de la liberté contre le despotisme. Toujours domptés par les secours du roi de France, les patriotes flamands ne se considérèrent jamais comme soumis. Quand nous serons morts, disaient ceux de ces héroïques patriotes que le duc de Bourgogne faisait conduire au supplice ; quand nom serons morts, nos fis se rassembleront pour combattre la tyrajinie.
Malgré la trêve qui existait entre la France et l'Angleterre, le conseil royal combina une grande expédition dans le but de reporter sur cette ile tous les fléaux dévastateurs qu'elle lançait sur le con-
linent. A cet effet, on préleva d'énormes contributions extraordinaires; on doubla les impôts, qui furent exigés avec une rigueur excessive, et l'on lit des préparatifs immenses. Mais le retard que mit le duc de Berry a amener son contingent fut cause que l'expédition avorta. C'est que le duc de Berry, comme tous les grands seigneurs de cette époque, ne se lit aucun scrupule de vendre son inaction a l'Angleterre.
Ce grand rassemblement de soldats oit plutôt de pillards que Charles avait réunis aux environs du port de l'Ecluse , fondit alors sur les provinces françaises environnantes. Les pauvres laboureurs qui avaient coupé leurs grains, n'en avaient que la paille ; les viviers étaient mis à sec, les maisons abattues pour faire du feu; s'ils se plaignaient, ils étaient battus ou tués... Les Anglais, s'ils fussent arrivés en France, n'eussent pu faire plus de mal que les soldats français.
D'un autre côté, le duc de Berry, dans son gouvernement du Languedoc, regardait les peuples confiés a ses soins comme faits pour ses plaisirs, et les traitait en tyran. Quand ils se plaignaient de l'excès des impositions, rapportent les historiens monarchistes eux-mêmes \ il les doublait, et punissait la résistance par des amendes, par la prison et même par des supplices.
Charles, ayant ainsi atteint vingt et un ans, voulut gouverner luimême ; mais il se montra peu ferme dans ses résolutions, et retomba ainsi sous le joug de ses oncles. Ce jeune roi ne mit de l'opiniâtreté que dans les plaisirs. Ce ne furent plus que fêtes splendides à sa cour. La reine, jeune, galante et tourmentée par la passion du luxe, ne pensait aussi qu'a paraître avec magnificence dans les divertissements dont la cour était uniquement occupée, et l'argent du peuple n'eut plus d'autre destination que d'en payer les frais. Charles, dit une chronique, donnait mille écus là où son père n'en
i Fidèle h mon plan de laisser peindre ces malheureux temps par les historiens royalistes euxmêmes, je me suis attaché ii ne m'appuyer que de leur propre autorité, alin que l'on ne pût pas me reprocher d'avoir chargé 1rs effrayants tahicaux que je mels sous les yeux du peuple dans ce résumé.
aurait donné que cenl. Avec de pareilles dispositions, il n'est pas étonnant que le trésor fût toujours vide, et que l'on ne s'occupât qu'à inventer de nouveaux impôts ou h doubler ceux qui écrasaient déjà la nation.
Au milieu des excès auxquels se livrait le jeune roi, il fut atJeinl de cette maladie dont il ressentit les fréijuents accès jusqu'à sa mort, et qui le rendit tantôt furieux, tantôt imbécile. Le délire de Charles livra de nouveau le gouvernement de la France à ses deux oncles rivaux, et ensuite au duc d'Orléans, sou incestueux frère. Bientôt la démence fut l'état habiluel du malheureux Charles VI, el Isabelle l'abandonna aux soins d'une jeune Hlle, Odette, dont In douceur lui rendit quelques moments assez lucides pour pouvoir déplorer sa triste situation.
La vie licencieuse du duc d'Orléans lui attira la haine de son oncle, le duc de Bourgogne, qui arma j)our combattre ce dissipateur éhonté. Quelques lueurs de raison (pie le roi eut alors épargnèrent à la France celte guerre civile. Mais les dispositions qu'il prit furent funestes à l'État, en ce qu'elles assurèrent à la reine Isabelle, exclusivement à tout autre parent du roi, l'autorité la plus étendue et la plus absolue, comme tutrice de son fds.
Ce fut là le sujet de cette lutte de l'ambition et de l'amour du pouvoir entre le duc d'Orléans et le duc de Bourgogne, Jean-sans- Peur, ou, mieux encore, entre la faction des d'Armagnac et la faction des Bourguignons, lutte funeste, qui, pendant vingt ans, désola la France, et lui légua tous les fléaux. Elle commença sous les plus affreux auspices : l'assassinat du duc d'Orléans, favori d'Isabelle. Mais ce meurtre du chef d'une de ces factions ne fit qu'aviver leur animosité, et les rendre à jamais irréconciliables. Pendant vingt ans on vit la France ravagée tour à tour par ces deux partis, toujours en armes l'un contre l'autre pour se disputer le pouvoir, ou par celui de l'Angleterre. Tantôt les d'Armagnac disposaient du roi, à qui l'on faisait dire et faire tout ce que la faction dominante voulait ; tantôt ils traînaient à leur suite la reine, le dauphin et le conseil
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royal ; tantôt la reine et le dauphin se liguaient avec le duc de Bourgogne. Aujourd'hui la capitale était au pouvoir de la reine; le lendemain celle-ci était obligée de se sauver. Les seigneurs, qui se vendaient parfois au conseil royal, se trouvaient, Tannée suivante, dans les rangs du parti opposé. Il y eut la ligue de Gien, la ligue d'Arras.
Quand ces partis étaient fatigués de guerroyer, de dévaster et de vivre dans la confusion, ils essayaient de se raccommoder ensemble. Il y eut des trêves jurées ; il y eut, entre ces factions, la paix de Bourges, la paix de Sancerre, la paix d'Arras, et autres arrangements fallacieux au moyen desquels les partis reprenaient des forces nouvelles et se préparaient à recommencer la lutte. C'est ainsi qu'ils usèrent entre leurs mains jusqu'à trois dauphins.
Cette déplorable anarchie couvrit la France d'incendies, de dévastations, d'assassinats juridiques, de proscriptions, de complots sans cesse renaissants; et, comme si ce n'eût pas été assez des maux que les hommes attiraient sur la France, le ciel s'en mêla : la peste, se joignant encore a tous les autres lléaux, acheva de dépeupler la capitale.
Puis c'était encore le peuple de Paris se révoltant contre ses oppresseurs, tendant les chaînes des rues, autres barricades derrière lesquelles il se défendait, et exerçant de cruelles représailles par ses cahochiens. Bientôt ce même peuple, trahi, vaincu, désarmé, reploniçé dans l'esclavage, décimé par les exécutions, privé de ses magistrats, se trouva forcé de tendre les bras a la faction populaire du duc de Bourgogne, à laquelle Périnet le Clerc obligeait le roi à ouvrir les portes de sa capitale.
Comment raconter toutes les horreurs commises par ces factions ! Ces otages et ces prisonniers égorgés ; ces prisons incendiées ; les plus grandes cruautés commises, sous les yeux de la reine, sur les vieillards, sur les femmes, sur les enfants ; les cadavres des chefs Orléanais traînés dans les rues ; des têtes promenées en triomphe pendant plusieurs jours ; puis encore les troupes du duc de Bour-
gogne (létruisanl, par le fer el la corde, ces mêmes cabochiens qui l'avaient délivré de ses rivaux 1
Et, au milieu de ces malheurs domestiques, l'Anglais à ralTûl, se glissant parmi ces factions, et venant demander, non plus des villes et des provinces, mais la couronne de France; livrant, à Azincourt, une bataille semblable en tout à celles de Poitiers et de Créc\ . et remplissant la France de deuil. Et ce même duc de Bourgogne qui, mù par le désir effréné de gouverner la France et d'écraser ses rivaux, traite avec le roi d'Angleterre, et le recomtaît pour légitinn? roi de France. Et celte Isabelle de liavière (jui, en haine du dau- |)hin, son propre (ils, facilite les prétentions de Henri «l'Angleterre sur la France, et lui donne sa lille, alin de placer sur la tête de cet étranger la couronne qu'il convoitait I
Un seul homme pouvait encore contenir Henri V : c'était ce même duc de Bourgogne qu'Isabelle détestait; mais il est lâchement assassiné, sous les yeux du dauphin, à l'entrevue de Montereau.
« Ne voyez-vous pas, disait l'Anglais, (jue Dieu m'a amené ici comme par la main? 11 n'y a plus de roi de France ; j'ai des droits légitimes sur ce royaume ; tout y est en confusion. Puis-je avoir une marque plus sensible que le Dieu qui dispose des couronnes a résolu de me mettre celle de France sur la tête? »
Non, impie, ce ne fut pas Dieu qui facilita tes projets ambitieux sur la France, mais bien une furie étrangère, une marâtre dont la haine implacable voulut garder le pouvoir, et fermer le chemin du trône au dauphin. Ce fut Isabelle de Bavière qui fut l'âme du honteux traité d'Arras; qui donna la couronne de France à l'époux de sa fille, pour se venger de son propre fils ! Ce fut encore le lils de Jean-sans-Peur qui signa cette infâme spoliation pour agrandir ses États de quelques lambeaux de la France 1 Ce fut cette ligue infernale d'ambitieux qui abusèrent de l'état de démence du roi pour déclarer que la couronne de France serait indivisément unie à celle d'Angleterre, et qui amenèrent le règne du duc de Bedfort !
Quand Charles YI mourut si misérablement, ce fut encore Isabelle
(|ui ordouna aux Parisiens do crier : Vive Henri de Laucoslre, roi (le France et d' Amileterre ! Quel règne abominable que celui de cet infortuné Charles VI et de son indigne femme !
Au moment où ce malheureux roi cessait d'exister, le dauphin, réfugié en Auvergne, n'avait plus sous sa domination que quelques provinces de l'est de la France ; tout le reste recevait la loi ou du (Uic de Bourgogne ou du roi d'Angleterre. Le roi de France n'était plus que le roi de Bounjes. Le duc de Bedfort voulut encore lui disputer ces provinces.
Alors commença cette guerre cruelle entre les Anglais et leurs alliés, et les Français restés fidèles a la cause nationale. Ceux-ci se groupèrent autour du dauphin, devenu le petit roi ; les autres cherchèrent à s'implanter en France par des alliances puissantes, et, mieux encore, par la force de leurs armes. Les étrangers eurent d'abord des succès à Cravant et à Verneuil ; ils s'avancèrent dans le cœur de la France. Mais les seigneurs et le peuple des contrées sur lesquelles Charles VII régnait encore ne tardèrent pas à tenir tête aux Anglais. Renforcé par des Espagnols, des Italiens, et même des Écossais, le connétable se trouva dès lors à la tète d'une armée lespectable. D'un autre côté, plusieurs villes se révoltèrent contre leurs dominateurs ; et la France devint une arène où des détachements de toutes les nations s'entre-détruisaient. On se battait à la fois en Bretagne, en Artois, en Normandie, sur les bords de la Ivoire, sur ceux de la Seine et jusque sur ceux de la Caronne; tout (îtait en feu. La distance des lieux où régnait cet incendie ne laissai! aucun point de la France tranquille.
Le parti national ayant fait éprouver aux Anglais un grand échec Il Montargis, la fortune parut se déclarer pour les Français. D'abord on ramena le duc de Bretagne en donnant l'épée de connétable à son frère, le duc de Richemont; puis on travailla à détacher de l'Angleterre le redoutable duc de Bourgogne. Bedfort, menacé, voulut porter un grand coup en passant la Loire, et en allant attaquer l'armée de Charles VII dans ses cpiartiers.
Alors eul lieu le célèbre siège d'Orléans; alors parut au milieu des combattants français une jeune héroïne, Jeanne d'Arc. Modèle de bravoure dans les combats, de sagesse dans le conseil, de sévérité dans les mœurs, inébranlable dans ses résolutions, marchant toujours d'un pas ferme vers ses desseins, cette femme de génie tint entre ses mains les destinées de la France. Et, tandis que le lâche Charles VII ne s'occupait qu'a perdre son royaume le plus gaiement possible, comme le lui reprochait la Hire, la Pucelle d'Orléans, Dunois, Ghabannes, Xaintrailles, Lafayette, Gaucourt, Graville, Richemont, Barbazan, la Trémoille, ce même la Hire, et autres preux chevaliers, tenaient en échec l'Anglais devant Orléans, le forçaient d'en lever le siège, et conduisaient à Heims ce roi indolent et si peu digne de régner sur cette noble race de braves,
Charles, qui devait tout à la présence de l'héroïne de Vaucouleurs, ne lit rien pour la tirer des mains de ses ennemis, lorsque le sort des combats eut trahi son courage, sous les murs de Gompiègne. « Aucune démarche: aucune proposition d'échange, de rançon ; aucune menace de représailles ne fut faite pour sauver la vie à celle qui avait sauvé la France, disent les historiens monarchistes; et le roi Charles continua à jouir du fruit des travaux de celle qui lui avait posé la couronne sur la tête, sans songer un moment aux malheurs qui l'accablaient . »
C'est que les affaires de ce même Charles Vil prospéraient alors partout; c'est que Xaintrailles et Barbazan venaient de battre les Anglais dans la Champagne; c'est que le duc de Bedfort lui-même avançait les affaires de son compétiteur, par la grande sévérité qu'il déployait pour se maintenir dans les villes ' ; c'est encore parce que la puissance du jeune roi d'Angleterre, Henri VI, était sur son déclin, malgré l'habileté de son oncle, grand capitaine et politique adroit, et malgré les brillants services de Talbot ; c'est enfin parce que l'amour de la patrie avait enflammé tous les cœurs vraiment
t .V Paris, il avait fait tomber, d'mi seul coup, reiit ciiu|uaiite têtes au milieu de la halle
français, (juc cet amour sacré enfantail des armées et des héros sur tous les points de la France, et que ces héros, agissant d'après leurs propres inspirations , servirent mieux le roi que s'il les eût dirigés '.
Bientôt les affaires de Charles VII le mirent dans la position de pouvoir traiter avec l'Anglais et le duc de Bourgogne. Et s'il ne put pas d'abord s'entendre avec son rival , du moins amena-t-il Philippe le Bon h une trêve. Ce fut un acheminement vers l'alliance que le roi de France et le duc de Bourgogne conclurent peu après, alliance qui acheva de ruiner les affaires de Henri VI sur le continent.
Le célèbre congrès d'Arras fit comprendre qu'il n'y aurait jamais d'arrangement possible avec le roi d'Angleterre, dont les prétentions étaient sans bornes. Mais le duc de Bourgogne y reconnut Charles pour roi de France; et l'on put dès lors espérer la restauration de la monarchie française. La mort du duc de Bedfort fit le reste. Et Charles VII ne tarda pas a rentrer dans sa capitale, après vingt ans d'absence forcée.
Malgré les prétentions que les Anglais affichèrent encore dans les divers congrès d'Oye, de Tours et de Saint-Omer, leurs armes ne furent plus à craindre dès que Charles eut reconquis Paris.
Mais alors commencèrent entre le roi et son fils, plus tard Louis XI, ces interminables querelles, qui enfantèrent tant de complots et de guerres civiles. Charles, qui jusqu'alors s'était montré si indolent % voulut régner par lui-même. Grâce à sa maîtresse, Agnès Sorel, et au connétable, Bichemont, il devint aussi habile homme d'État, aussi intrépide guerrier qu'il avait paru incapable et lâche pendant sa jeunesse. Il en était temps.
Malgré les embarras que ne cessa de lui occasionner sa mésintelligence avec son fils, Charles eut la gloire de recomposer le
1 Le président Hénaull, qui juge fort sévèrement Charles VU, dit qu'il ne fut (|ue le témoin des merveilles de son règne.
4 On lui a reproché, avec raison, d'avoir employé presque toute sa vie en jeux, en fêles, en galanlrries.
royaiiine de France, en y réincorjmrant les provinces que l'Anglais s'était appropriées. Un peu plus tard, il les cfiassa de la Normandie, et enfin il leur reprit la Guyenne, que les rois d'Angleterre possédaient depuis longtemps. Et quoique cette dernière province échappât bientôt à Charles par la révolte de ses seigneurs, le gain de la bataille de Castillon la lui rendit peu après. De tant de conquêtes sur le continent, il ne resta alors aux Anglais (|ue la seule i)lace de Calais. Enfin, Charles VII menaça les Anglais dans leur île même; et, ne pouvant avoir la paix avec eux, il les obligea à ne faire qu'une guerre défensive, qui.se termina par une guerre civile entre eux, et par la chute de la maison de Lancastre.
Lorsque Charles VII mourut, les querelles cjui l'avaient si longtemps brouillé avec son fils, Louis XI, avaient fermé le cœur des Français à ce prince toujours rebelle. Les premiers actes de son administration furent loin de le lui ouvrir. Il se montra tranchant, absolu, inflexible, cruel, rancuneux, dissimulé et ingrat.
II commença par se jouer du pape, a qui il avait promis l'abolition de la pragmatique sanction jwur prix de rapi)ui que ce dernier avait donné au jjarti des d'Anjou. Mais, le secours obtenu, Louis XI refusa de remplir ses engagements; et, durant toute sa vie, il tint le pape en échec avec celte indécision.
En pleine paix dvec Edouard d'York, l'heureux compétiteur de Henri VI, Louis XI, n'en envoya pas moins des secours à ce roi, réfugié en Ecosse ; mais ce fut sous les conditions les plus dures : il voulait Calais, si, dans un an, les 20,000 écus prêtés ne lui étaient pas restitués.
Après avoir favorisé la révolte des Catalans contre don Juan d'Aragon, il consentit de même à secourir ce prince; mais à condition que le Roussillon et la Cerdagne seraient le gage de ses avances.
Louis XI reconnut l'accueil paternel que lui avait fait le duc de Bourgogne, en le trompant et en le brouillant avec son fils, le comte de Charolais. Il aigrit aussi le duc de Bretagne, le duc de Bourbon, le duc d'Alençoa, le comte d'Armagnac, le comte du Maine, Dunois
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et la plupart des seigneurs français, qui, pour se garantir des elîets de la mauvaise foi et de la perfidie de Louis, formèrent contre lui cette ligue formidable dite du bien public, à laquelle acquiescèrent plusieurs princes étrangers ; ligue qui eut pour chef l'un des fils de Louis, et dont le but, avoué dans ses manifestes, fut de chasser d'auprès de Louis XI ses conseillers pernicieux, pour parvenir au soulagement du pauvre peuple.
Louis, ne pouvant plus compter sur la noblesse, caressa les villes et le peuple. Il travailla surtout a s'attacher celui de la capitale, en lui faisant beaucoup de promesses, qu'il se garda bien de tenir.
Toute la politique de Louis XI consista à désunir ceux qu'il pouvait craindre, pour les soumettre séparément. Ce fut ainsi qu'il en agit avec la ligue du bien public. Après la bataille de Montlhérv, où chacun des partis se crut vainqueur, Louis commença par traiter avec le comte de Charolais, le plus puissant de ses ennemis ; et, à force de protestations, il l'amena a désarmer. Puis, ayant semé la jalousie parmi les autres confédérés, il eut bon marché de chacun d'eux. Il pardonna aux uns, et l'on sait comment Mézeray qualifiait ses pardons ; il donna des terres aux autres ; a ceux-ci il leur fit des pensions, à ceux-là il leur laissa l'espoir de riches possessions. Ce fut ainsi qu'il parvint à faire signer le traité de Gonflans, vrai modèle d'obscurité et de duplicité, a 11 savait sur toutes choses, dit l'historien Ghâlon, faire des traités selon la volonté de ses ennemis, leur céder ses droits et ses prétentions, afin de les désunir ; mais quand une fois il avait rompu leur ligue et leur union, il reprenait ce qu'il avait cédé, et ne tenait rien de ce qu'il avait promis. » Voilà, dans ces quelques lignes, Louis XI tout entier. Ajoutons que ce roi se ménageait toujours les moyens d'entretenir des troubles chez ses ennemis.
« A l'égard des princes et seigneurs avec lesquels il avait ou pouvait avoir des intérêts à démêler, dit encore Mézeray, sa ruse était admirable : il trouvait le moyen de gouverner leurs maîtresses, leurs favoris et tous ceux qui les ap|)rochaient : il en étudiait les hu-
AS INTHODUCTION.
meurs et les désirs afin de les engager. Il caressait jusqu'aux moindres valets, achetait leur fidélité, quoi qu'elle coûtât, et ne se rebutait pas pour avoir été éconduit deux ou trois fois ; mais il persistait toujours à force de présents et de caresses, tant qu'il eût gagné ceux qu'il croyait lui être utiles. Selon (ju'il connaissait la force de leur esprit, il attirait les uns auprès de sa personne et laissait les autres auprès de leurs maîtres, etc. »
C'était, comme on le voit, la corruption et l'espionnage domestique organisés sur la plus grande échelle. C'est ainsi qu'ont toujours gouverné les tyrans de la terre.
Quelques historiens vantent l'habileté de Louis XI : il faut lire Comines, son historiographe intime, pour rester convaincu que ce roi de France ne se servit de ces ignobles moyens que parce (ju'il n'y avait pas chez lui d'autres qualités : il ne se trouvait dans son élément que lorsqu'il nageait au milieu des intrigues, et il ne connaissait d'autre manière de gouverner qu'en exerçant la plus basse tyrannie et le plus lâche despotisme.
Ce roi couard, comme l'appelait le duc de Bretagne, devait être impitoyable : il le fut en elTel, toutes les fois qu'il crut pouvoir déployer impunément son caractère cruel. Ses commissions de jugement furent des tribunaux iniques. Le traitement qu'il lit éprouver au duc d'Alençon, au comte d'Armagnac, et à une foule d'autres seigneurs, prouve qu'il savait savourer la vengeance. Ses liaisons avec Tristan l'Ermite, son bourreau et son compère, et avec le barbier le Daim, l'avaient tellement familiarisé avec les supplices, qu'on le vil présider aux exécutions qu'il ordonnait, ou bien se cacher pour y assister en secret. Il en inventa même plusieurs, et la cage de fer dans laquelle il tint le duc d'Alençon pendant onze ans aurait dû être construite pour un monstre tel que lui, qui ne sut vivre qu'entouré des grilles du Plessis-lez-Tours.
Cet homme si dissimulé, si perfide, si superstitieux et si despote à la ibis, reçut bien des humiUations dans sa vie • il se vit même traîné à la suite de l'armée du duc de Bourgogne, qu'il avait trompé.
INTHODUCTION. >iO
Mais comme il vécut plus que ce prince, il put effacer la honte du traité de Péronne, et arriver à ses fins, la réunion a la couronne de toutes les provinces possédées par ses ennemis personnels.
C'est ainsi qu'à sa mort, mort digne de sa vie, la France se trouva agrandie de la Provence, de la Guyenne, de l'Anjou, de l'Artois, du duché de Bourgogne, de la Normandie, de la Picardie, de la Champagne et du Roussillon ; et tout cela se lit sans traités fameux, sans aucune action d'éclat. Louis XI dépouilla, l'un après l'autre, tous les grands vassaux de la couronne, en se servant tour à tour et de leurs rivalités, et des moyens de corruption qu'il employait toujours. S'il fut, comme le disent ses historiens, le restcmrateiir (le la monarchie, il faut convenir qu'il travailla beaucoup plus en vue de s'approprier les terres de ses rivaux que de recréer une France. « Le bien fait par des moyens odieux, dit un historien en parlant de Louis XI, ne reste dans la mémoire des hommes que pour faire haïr ceux qui s'en sont servis. »
On assure qu'il composa un recueil de maximes a l'usage de son fds, qui ne fut pas même exempt de ses soupçons ombrageux. Il est probable que Louis XI n'y avait pas omis son axiome favori : Qui nescit dïssimulare, nescit regnare, puisqu'il prétendait qu'il ne fallait d'autre science pour gouverner les hommes.
Louis XI légua à la France un ills mineur, maladif, et très-mal élevé. Aussi le règne de Charles VIÏI ne fut-il guère, pendant longtemps, que celui de sa sœur aînée, la pédante madame de Beaujeu. On vit alors deux partis se disputer la personne du jeune roi pour disposer de l'autorité. Tantôt c'était le duc d'Orléans, premier prince du sang, comme disent les écrivains monarchistes, qui voulait enlever Charles ; tantôt c'était madame de Beaujeu qui ordonnait à ses gens d'enlever le duc d'Orléans lui-même. De la naquit une guerre civile qu'on appela la (juerre folle, et qui finit, comme toutes les autres levées de boucliers, par des traités particuliers, propres à satisfaire l'amour-propre des principaux confédérés.
Deux ans après, les mêmes intrigues mirent encore les armes aux mains des deux partis. Cette fois, le théâtre des hostilités fut la Bretagne, où le duc d'Orléans et ses amis s'élaient retirés. Ici encore le parti de madame de Beaujeu l'emporta ; le duc d'Orléans fut fait prisonnier, et ses partisans périrent par la main du bourreau. Le jeune Charles, profitant de la mort du duc de Bretagne, força sa fille, Anne, à unir sa destinée à celle du roi de France, et à lui apporter en dot cette grande province.
C'en fut assez pour exciter le courroux de l'Angleterre, et du roi des Romains, à qui cette ^irincesse avait été fiancée. Charles VIII calma ce dernier en lui restituant l'Artois et la Franche-Comté. Puis, croyant s'allier le roi d'Aragon, il lui rendit aussi le Roussillon, défaisant ainsi volontairement ce que Louis XI avait eu tant de peine à réunir.
Se croyant alors à l'abri de toute attaque sérieuse, Charles VIII. qui, de son château d'Amboise, ne rêvait que grandes expéditions et conquêtes, remit sur \i\ tapis celle du royaume de Naples, qu'il réclamait comme héritier de René d'Anjou, oncle de son père. Naples était alors gouverné par un prince de la maison d'Aragon. Ferdinand ne se montrait guère disposé a céder sa couronne : il fallut donc entreprendre une guerre, et aller jusqu'au fond de l'Italie. Charles rêvait, dit-on, non-seulement la con(juête de ce pays, mais même celle de Constantinople. Il partit à la tête d'une armée nombreuse, et obtint d'abord de brillants succès. Ludovic Sforce l'attendait k Milan, et Charles y fit son entrée amicale. Puis il envahit la Toscane, dont Pierre de Médicis lui livra les villes et les forteresses. Ivre de gloire, il s'empara de Rome, et marcha sur Naples, où une révolution venait de chasser Ferdinand, et placer la couronne sur la tête du jeune Alphonse. Ce nouveau roi défendit courageusement son royaume ; mais, abandonné, trahi, et ne pouvant plus compter sur son peuple, il dut aller chercher un asile en Sicile, et laissa le champ libre à son compétiteur.
Charles fut couronné à Naples, et ne s'y occupa plus que de fêtes
mnioDUCTiON. si
et de plaisirs, oubliant qu'il avait laissé derrière lui quatre cents lieues de pays, dont les habitants avaient vu avec peine son expédition.
Bientôt les révoltes éclatèrent partout, et dans Naples même. Charles, à qui le danger ouvrit les yeux, s'aperçut que la position n'était plus tenable. La retraite fut décidée : elle ressembla a toutes les retraites pareilles. L'armée française, affaiblie, se vit acculée, investie a Fornoue, et forcée de se faire jour par une bataille désespérée. La valeur française triompha du danger de sa position, el quelques mille Français ou Suisses, restes de cette grande expédition, s'estimèrent heureux de repasser les Alpes. Ceux des nationaux qu'on avait laissés a Naples, sous le commandement du comte de Montpensier, y périrent presque tous par le fer, la faim ou la misère.
Cette conquête de Naples lui valut, au retour, la guerre avec le roi de Castille, qui, profilant de l'absence de Charles, avait déjà envahi le Languedoc, et le ravageait.
Tel fut le résultat de la nouvelle marche des Français vers cette terre semée des os de leurs pères. Mais il est écrit que les revers ne corrigeront jamais les ambitieux et les guerroyeurs ; et Charies VIII ne perdit jamais l'espoir de conduire encore une fois les Français vers le détroit de Scylla. Une mort inopinée l'enleva à ses projets de conquête.]
c< Jusqu'au dernier moment, dit Anquetil, il conserva ce désir effréné de gloire, auquel il sacrifia le bonheur de ses sujets, et qui, sans la conduite timide et maladroite des confédérés à Fornoue, aurait pu lui coûter la couronne et même la vie. »
Nous aimons le début de Louis XII. A l'inverse de tous les princes chefs de factions, il commence par oublier les injures faites au duc d'Orléans ; et au lieu d'écarter du gouvernement ceux qui l'avaient desservi, il s'empresse de les confirmer dans les emplois où ils avaient servi l'État. C'était agir en homme de sens, et prouver qu'à Irente-six ans le duc d'Orléans avait acquis l'expérience que devrait
52 INTHODIICTIOIN.
avoir tout prince qui ceint une couronne. Les excellents choix qu'il lit pour le seconder turent dictés par cette expérience.
Aussi Louis XII dut-il peut-être aux talents et à l'esprit d'équité et d'ordre de ses deux principaux ministres, Guy de Roquefort et Georges d'Amboise, les règlements sages qui honorèrent son règne.
Nous j)asserons rapidement sur son divorce avec la lille de Charles YIII. Comme Napoléon, il crut avoir besoin d'un héritier direct ; mais, plus heureux que lui, il ne trouva pas dans sa seconde lemme, la veuve du dernier roi, l'une des causes les plus puissantes de la ruine de son royaume.
Pour l'intérieur de la France, le règne de Louis XII lut, ainsi que l'assure Saint-Gélais. l'un des contemporains, un règne de Iwn temps. « Ne courut oncques du règne de nul des autres si bon temps qu'il a fait durant le sien. » A un grand zèle pour la justice, à un véritable amour pour son peuple, disent d'autres contemporains. Louis XII joignit des encouragements au commerce et à l'industrie nationale; la population, ce thermomètre suprême de la prospérité des Etats, fut plus grande qu'elle n'avait jamais été; les villes se bâtirent mieux, les faubourg s'agrandirent; les landes et autres lieux incultes se défrichaient; enlin l'opulence régna partout, chez les particuliers comme chez les seigneurs.
Ajoutons que Louis XII ne fut pas insensible aux charmes des lettres; que les mœurs de sa cour purent être citées pour exemple dans ces temps de licence, et que la plupart des merveilles opérées en moins de vingt ans ne coûtèrent aux peuples aucune augmentation d'impôts. Il les avait même diminués d'un tiers en montant sur le trône, et, toutes les fois que les circonstances exigeaient des dépenses extraordinaires, il aimait mieux vendre ou aliéner ses domaines, pour les racheter api'ès par ses économies, que de créer des charges nouvelles.
Cependant tout n'est pas également digne d'éloges dans la conduite de ce roi. Tout économe et tout avare du sang de ses sujets qu'on le dit. il n'en entreprit pas moins des guerres longues et dé-
liNTRODUCilON. o5
plorables; el si ces guerres ne laissèrent pas, en France, les traces des malheurs et des dévastations qui marquèrent celles entreprises par ses prédécesseurs, c'est seulement parce que le théâtre en fut toujours loin de nos frontières. Sa première guerre du Milanez et de Naples coûta à la France l'élite de ses guerriers et de sa noblesse. La protection qu'il accorda, contre l'équité, au pape Alexandre Borgia et à son exécrable tils, César, nuisit beaucoup a sa réputation, et lui mérita la haine du violent Jules II et des Vénitiens.
La seconde guerre d'Italie, que Louis XII entreprit encore pour secourir le Milanez, lui attira sur les bras la ligue de la plupart des Etats italiens, ligue de la sainte union, fomentée par Jules et par les Vénitiens. Ses excellentes troupes, menées au combat par les Bavard, les la Palice, les d'Ars, les la Trémouille, les Fontrailles, les Gaston, les Montpensier et autres chefs illustres, donnèrent souvent une haute idée de la bravoure française; mais elles eurent aussi leurs journées de Cerignoles, de Garillan.
Bientôt les rois d'Aragon, d'Angleterre et l'Empereur, voulant profiter des occupations que les Français trouvaient en Italie, formèrent la ligue de Malines, et portèrent la guerre en Picardie. Les troupes françaises y éprouvèrent encore des revers a la journée dite des Éperons.
D'un autre côté, les Suisses arrivèrent jusqu'à assiéger Dijon ; et la Trémouille ne put se débarrasser de ces mercenaires qu'en leur donnant beaucoup d'argent.
Ainsi Louis XII, alors infirme, se vit tout à coup entouré d'ennemis qui se présentaient au sein du royaume, d'où, jusqu'alors, il les avait tenus éloignés. C'est qu'à force de traités de paix, l'Europe n'avait cessé de couver la guerre, parce que toutes les conditions stipulées avaient toujours laissé subsister les prétentions des princes signataires, qui, pour les soutenir, s'empressaient de saisir toutes les circonstances. Ce ne fut que vers l'époque de sa mort que Louis XII eut la consolation de voir s'établir une paix générale; niais il ne jouit pas longtemps du calme qu'elle allait lui procurer.
■,'. INTBODUCÏION'.
c( Nous travaillons en vain, disait-il a son lit de mort, ce gros garçon-là gâtera tout. »
Le gros garçon auquel Louis faisait allusion était l'arrière-petitfils de ce duc d'Orléans assassiné par le duc de Bourgogne, et le fils de Jean, comte d'Angoulême et de Louise de Savoie. Louis XII n'ayant point eu de lils, le jeune François, héritier collatéral de la couronne de France, monta sur le trône à vingt ans, et prit aussitôt le titre de duc de Milan ; ce qui devait entraîner la France à continuer cette ruineuse guerre d'Italie qui lui avait été si funeste.
Le premier acte i)olili(pie de ce jeune roi, qui, disent les historiens, promettait tant, fut de se liguer avec les Vénitiens et avec le lils de Jeanne la Folle, Charles de Gaslille, depuis GIiarles-Quint; il croyait par la assurer ses prétentions sur le Milanez. Les Vénitiens devaient l'aider dans cette conquête ; Charles s'engageait à faire abandonner Sforce par l'empereur Maximilien. En reconnaissance de ce service, François 1" devait prêter à Charles des troupes et des navires pour s'emparer de l'Aragon, que Ferdinand semblait vouloir s'approprier.
Le premier acte de son administration fut la création d'offices qu'il mit à prix, multipliant ainsi les ventes des magistratures pour se procurer de l'argent.
A peine était-il sur le trône, qu'il s'embarqua dans une nouvelle guerre d'Italie. 11 eut h lutter d'abord avec les Suisses qui, pendant deux effroyables journées, l'arrêtèrent à Marignan. Il vainquit enfin ; mais cette triste victoire coûta, à la France, bien des larmes, et à ses alliés, les Vénitiens, leur meilleur général, L'Alviane.
Ce fut sous ces tristes auspices que François F' entra dans Milan, et que Bavard l'arma chevalier. La, il se laissa circonvenir par le pape, et lui sacrilia la pragmatique sanction, c'est-à-dire les libertés de l'Eglise gallicane, si chères aux personnes les plus éclairées du clergé français et de la magistrature. Cette charte des droits fut remplacée, il est vrai, par la transaction qu'on appelle encore aujourd'hui concordat, où furent conservés la plupart des abus abolis
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par la pruymutique. Il fallut deux ans de prières et de menaces pour obtenir du parlement l'enregistrement de ce concordat, tant il blessait les susceptibilités de la nation, et il ne le fut eniin que par l'exprès commandement du roi. Mais il ne put jamais obtenir l'enregistrement de la bulle d'abrogation de la pragmatique, et François en punit le parlement.
Alors parut sur la scène du monde Charles d'Autriche, chargé à la fois de pourvoir à la sûreté de la Castille, de l'Aragon, du royaume de Naples et de la Flandre. Comme il ne craignait sérieusement que François I", Charles-Quint stipula avec lui des conventions de mariage, conventions ridicules et illusoires, car il s'agissait d'épouser la fille du roi de France qui venait a peine de naître. Que d'événements pouvaient survenir avant la nubilité de cette princesse !
Jusqu'alors François Y^ et Charles avaient conservé les apparences de l'amitié; m'ais à la mort de l'empereur Maximilien, qui arriva en ce temps-la (1519), les deux jeunes monarques se mirent sur les rangs, chacun de leur côlé, pour se faire élire par l'Empire. Les électeurs, craignant de se donner un maître, ne voulaient ni l'un ni l'autre ; mais l'absence de tout compétiteur sérieux les força de se jeter dans les bras de Charles, qui, sous le titre de roi d'Espagne, avait déjà réuni sur sa tête les couronnes de Castille et d'Aragon.
De ce moment éclata de la part de François V^ une jalousie contre son rival (|ui ne s'éteignit qu'avec la vie. Tous les deux, prévoyant les effets de cette rivalité, cherchèrent a se fortifier par l'appui du roi d'Angleterre. Les deux athlètes, après s'être mesurés des yeux quelque temps, en vinrent aux mains a l'occasion de quelques débats relatifs à la Navarre, où tous les deux prirent parti comme auxiliaires.
Ce fut ainsi que commença cette guerre de vingt ans que se firent les deux rivaux, tantôt en Italie, tantôt en Flandre, quelquefois même en France ou en Allemagne, et souvent sur tous ces points à la fois ; guerres sanglantes, ruineuses et destructives pour les peuples, et toujours mal conduites de la part de François.
,W INTRODUCTHm.
Ici, c'était Lautrec qui perdait le duché de Milan pour ne pas avoir reçu un secours d'argent, dont la mère du roi s'était emparée dans le dessein de nuire a ce général, et le roi ne l'apprit qu'après l'évacuation; la, se trouvait le connétable de Bourbon, que l'on aigrissait si impolitiquement à la cour, et qui devait se venger si cruellement pour la France. Le roi, insouciant pour tout ce qui n'était pas plaisirs ou représentation, absorbé par la galanterie, se bornait à donner des ordres assez mal exécutés. Son rival, Charles, occupé d'all'aires sérieuses, le prévenait toujours. Ce fut ainsi que, peu après une entrevue avec le roi d'Angleterre, dans laquelle François I" déploya un luxe inouï, Charles -Quint, presque incognito, lui enleva rap|)ui de ce même Henri, dont François avait cru se faire un allié sincère. Ce fut encore Charles qui fut l'àme de la ligue entre le pape, l'Empereur, le roi d'Angleterre, la république de Venise et les autres États italiens, contre François 1"; ligue à laquelle le roi de France ne put tenir tète qu'en écrasant le peuple d'impôts extraordinaires : enfin, ce fut le rival de François qui profita des ressentiments du connétable pour attirer dans son parti un homme qui devait faire tant de mal à la France.
Peu après la défection de Bourbon, François 1" se vit attaqué du côté des Pyrénées par les Espagnols, en Picardie par les Anglais, et en Italie par la ligue. Les Français perdirent a la fois et la bataille de Romagnano, et l'intrépide Bavard, et le Milanez. Lyon fut menacé par les alliés, et le port de Marseille se trouva bloque par le connétable, devenu l'exécuteur des projets de Charles-Quint contn^ la France.
Au milieu de quelques alternatives de revers et de succès, François F', qui ne pouvait s'habituer à l'idée d'avoir perdu le Milanez, redoubla d'efforts pour s'en emparer de nouveau. Une brillante armée, réunie au pied des Alpes, et que le roi voulut conduire en personne, inonda, comme du temps de Charles VIII et de Louis XIL les plaines de la Lombardie, et François ne tarda pas à faire avec pompe son entrée dans Milan. Là. ébloui par sa ])rospérité d'un
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jour, non-seulement il se refusa à la trêve que Charles-Quint lui lit demander, mais il commit encore l'imprudence de lancer une partie de ses troupes contre le royaume de Naples ; faute grave, qui divisa ses forces en présence d'un ennemi habile et entreprenant.
Le châtiment ne se lit pas attendre : il le trouva sous les murs de Pavie, où sa présomption lui lit tenter un combat funeste qui couvrit la France de deuil. Ce fut alors que ce roi de théâtre, humilié par la perte d'une bataille qui lui enlevait à la fois, et ses conquêtes, et sa liberté, écrivit à sa mère cette fameuse lettre, dont les historiens monarchistes ont tronqué le texte et l'esprit ^
Lorsqu'il annonçait à la duchesse d'Angoulême que tout était perdu, il disait vrai; parce que, dans les monarchies, la prise du roi ne laisse plus d'autres ressources a la nation que de courber la tête. Mais François I" aurait pu conserver l'honneur s'il avait su conserver sa dignité dans les fers. L'homme qui signa l'ordre de désarmer ses galères, et qui retint l'ardeur généreuse de Doria, au moment où son fourbe rival l'emmenait a Madrid sous prétexte d'y traiter plus a son aise ; l'homme qui consentit a être conduit dans sa prison sur ses propres vaisseaux, prêtés aux Espagnols; l'homme enfin qui, s'ennuyant de sa captivité, signa le honteux traité de Madrid, ne fut qu'un lâche ou un écervelé.
La captivité du roi Jean coûta a la France un traité moins humiliant que celui envoyé par François V" à la sanction de la nation. Heureusement pour la France, il n'y eut qu'une voix, parmi les notables assemblés et les députés des provinces que François voulait céder, pour repousser une paix acquise par de si grands sacrifices . le traité y fut rejeté avec indignation. Le chevaleresque François aurait dû faire alors comme le roi Jean : aller se remettre a la dispo-
1 François \" n'écrivait pas seulement à sa mère : Tout est perdu, fun l'honneur, mais bien : Toiit est perdu, fors l'honneur et la vie qui eut sauve. J'ai \u, à la bibliotlièque de la cbambre des députés, des copies aullientiques et complètes de la longue lettre de François F'' à sa mère après la liataille de Pavie : elle est loin de lui faire autant d'honneur qu'on l'a supposé. Il y prend un très-grand soin des affaires relatives à sa propre personne, et paraît n'avoir d'autre souci.
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sition (lu vainqueur. Il aima mieux y laisser ses enfants, et leur préféra sa nouvelle maîtresse, Anne de Pisseleu, qu'il lit duchesse d'Étampes.
Alors commencèrent les intrigues (pour soiilever l'Italie contre Charles-Quint : elles eurent pour résultat la ligue appelée sainte, parce que le pape paraissait en être le chef. Il ne tarda pas à être puni par le sac de Rome et par la perte momentanée de ses États. François y perdit encore une armée, qui périt dans le royaume de Naples. Deux ans après, les promesses de Charles-Quint avaient déjà tourné contre les Français ces mêmes chefs de la ligue sainte.
Fatigués de dévaster rEuro|)e, les deux rivaux, après s'être défiés personnellement, chargèrent deux fennnes de les mettre d'accord; et le traité |>aciticaleur de Cand)rai fut signé au piéjudice de la France.
Mais deux hommes comme Charles-Quint et François 1" ne pouvaient ni vivre tranquilles eux-mêmes, ni laisser le monde en repos. A peine eurent-ils signé la paix deCamhrai, que les opinions religieuses leur fournirent l'occasion indirecte de recommencer la lutte. L'Empereur voulut écraser les protestants d'Allemagne ; ceux-ci leur opposèrent la ligue de Smalkalde, et réclamèrent la protection de François V\ L'on vit alors ce même roi de France, qui devait, un peu plus tard, ordonner les atroces exécutions de Mérindol et de Cabrières, soutenir la ligue des prolestants, et travailler à resserrer sans cesse l!union des confédérés contre l'Empereur. Si, a cette époque, François F' ne suivit pas l'exemple que lui donnèrent son allié le roi d'Angleterre et sa propre sœur, Marguerite ; s'il ne se détacha pas de l'Église romaine, c'est qu'il n'avait jamais cessé de convoiter les plus belles contrées de l'Italie, et qu'il ne voulait pas se créer de nouveaux obstacles.
Le monde offrit alors le spectacle d'un roi secondant les efforts des luthériens de l'Allemagne, et sévissant avec la dernière rigueur contre les luthériens de France ; ordonnant froidement des supplices atroces pour ceux de ces sectaires qui se montraient jus-
INTUOUUCTION'. m
que dans sa cour, et envoyant de l'argent a ceux d'outre-Rliin pour combattre l'empereur très-catholique. Calvin dédiait ses livres k ce même roi restaurateur des lettres, qui faisait brûleries prêches de Mélanchton, le disciple le plus fervent du grand réformateur.
Aussi irréligieux, aussi hypocrites l'un que l'autre, les deux rivaux se servaient à l'envi des idées nouvelles en religion pour se combattre sur le champ de bataille de rAUemagne. Et ils se considéraient comme en paix! Pour faire parade de ses sentiments religieux, Charles-Quint alla faire la guerre aux infidèles, dans le dey de Tunis ; et François 1" faisait rôtir à petit feu des écrivains qui avaient plaisanté sur le sacrifice de la messe. C'est que tous les deux voulaient plaire au pape et aux Italiens, pour les subjuguer. Ne pouvant plus se contraindre, Charles lit de nouveau une guerre ouverte au roi de France : il le lit attaquer h la fois vers la Flandre et dans la Provence. Mais cette province ayant été dévastée par les ordres de François, afin que son rival ne pût y subsister, Charles se vit bientôt dans la nécessité d'aller chercher, à Gênes, un refuge pour les débris de son armée.
Du côté du Nord, les troupes impériales eurent d'abord assez de succès pour faire craindre leur apparition sous les murs de Paris : un élan national et le dévouement de quelques chefs français re poussèrent l'invasion.
Dans une de ces lueurs de paix, qui ne servirent aux deux ennemis qu'à reprendre haleine, François poussa l'imprudence jusqu'à permettre que Charles-Quint traversât la France entière pour aller soumettre les Flamands révoltés contre lui. De ce procédé chevaleresque, François ne retira que des mécomptes et des outrages ; et bientôt la guerre se ralluma entre les deux rois.
« Cette guerre, dit Mézeray, durait depuis vingt-huit ans; la terre était imbibée de sang; la mer avait englouti hommes, vaisseaux, ri chesses. Les peuples, pendant ce temps, n'avaient goûté que quel- (jues repos passagers, procurés par des traités frauduleux, causes de nouvelles guerres. Les impôts allaient toujours croissant. Ià" roi
00 IM'HObUCTlON.
avait rendu le sel marchand, pour dédommager le trésor royal, toujours vide, de l'abolissement de la gabelle. Les habitants de l'Aunis, du Poitou, de la Saintonge se révoltèrent contre les percepteurs. La ville de Bordeaux, la plui)art de celles qui bordent la Garonne et la Dordogne suivirent leur exemple; celle de la Rochelle les imita : c'était un incendie général. Le roi crut cju'il ne {"allait pas moins que sa présence pour l'arrêter : il fut sur les lieux, à la tête de son armée du Roussillon... La lassitude du peuple venait de ce qu'il s'apercevait que le luxe du monarque, de ses favoris, de ses maîtresses, était des lléaux plus ruineux, des monstres plus dévorants que la guerre elle-même. »
La longue et désastreuse guerre qui ruinait la France dura encon; quatre ans : dans ces derniers temps, elle eut souvent une telle recrudescence d'animosité, qu'on aurait dit qu'elle commençait ses fureurs. L'Angleterre venait de rompre avec Fi-ançois 1" ; et les troupes de Henri, faisant dès lors cause commune avec celles de l'Empereur, envahirent j)lusieurs provinces françaises ; elles campèrent même dans la Champagne, (;t jusqu'aux portes de la capitale. Le défaut de subsistances força Charles-Quint à ne point pousser plus loin ; et, après celte etïrajante démonstration, il se retira dans la Lorraine, d'où il signa la paix de Crespy.
En Italie, les Français remportèrent de grands avantages a la bataille de Cérisoles. Mais ils furent loin d'être décisifs, parce qu'on ne savait jamais profiler des circonstances favorables, et qu'on n'avait pas plutôt abattu un ennemi , qu'il s'en présentait d'autres à combattre.
A la fin de son règne, François F' eut encore a soutenir une guerre maritime contre le roi d'Angleterre. On fit de grands pi'éparatifs; mais on employa en fêtes le temps qu'il eût fallu donner aux combats. Les deux rois finirent par s'arranger, tant bien que mal, par le traité de Guines.
François, déjà atteint de la maladie honteuse qui le conduisit au tombeau , termina son règne déplorable par une expédition plus
INTUODUCTION. 6i
déplorable encore : je veux parler de rextermination des Vaudois de la Provence. « Tout était horrible et désastreux dans la sentence prononcée contre ces malheureux, dit l'historien de Thou; et toui lut plus horrible et plus cruel encore dans l'exécution. Yingt-deux bourgs ou villages furent brûlés ou saccagés avec une inhumanité dont l'histoire des peuples les plus barbares présente à peine des exemples. Les malheureux habitants, surpris pendant la nuit, lurent poursuivis et massacrés a la lueur des feux qui consumaient leurs maisons : la reddition volontaire n'exemptait ni les hommes du supplice, ni les femmes des plus affreuses violences : il était défendu, sous peine de mort, de leur accorder aucune retraite. » Ces ordres impitoyables furent les avant-coureurs de la Saint-Barthélémy.
François ï" mourut a l'âge de cinquante-trois ans, après avoir perdu ses deux fds aînés. « Son règne, dit un historien monarchiste, s'est passé en guerres et en négociations aussi malheureuses les unes que les autres. Il a gagné des batailles, pris des villes; mais il a aussi essuyé de grands revers. Il perdit trois ou quatre armées en Italie, fut lui-même fait prisonnier, et durement rançonné; il vit ses provinces ravagées, ses ennemis aux portes de sa capitale, son peuple écrasé d'impôts, et ne se montra point corrigé. Trompé une fois dans ses traités, trompé une seconde, une troisième fois, l'expérience ne l'empêcha pas d'être trompé plusieurs autres fois encore. Indiscret jusqu'à l'imprudence, il contia souvent ses secrets à l'ennemi réconcilié de la veille, qui en abusait le lendemain. Il aima le luxe et les plaisirs... Les fêtes, les spectacles, le faste de sa cour lui coûtaient autant que ses guerres : de là venait le besoin perpétuel d'argent, la création de nouveaux impôts, et l'augmentation des anciens. »
Nous pourrions ajouter ici le jugement sévère que Mirabeau a porté contre ce roi débauché; mais nous croyons l'avoir mieux fait connaître par ses propres actes. On a voulu faire de François I" un restaurateur des lettres et des arts. Les lettres fleurissaient déjà dans les nond)rcux écrits des protestants, et les l>eaux-arts passion-
«2 LNÏHUDUCTION.
liaient alors toute l'Italie. Comment François 1", qui conquit trois l'ois ce berceau de la poésie et de la peinture, aurait-il été insensible à ces développements de l'intelligence humaine? En attirant à sa cour quelques-uns des littérateurs et des artistes les plus distingués de la péninsule italique, il ne fit que suivre le torrent du siècle et de la mode ; en s'entourant ainsi d'hommes supérieurs et reconnaissants, il dut penser que leur gloire rejaillirait sur son règne, et en ferait oublier les calamités.
Quand Henri II monta sur le trône, il était homme fait. On pouvait croire qu'un prince de trente ans saurait gouverner. On vil toul le contraire : Henri H se laissa gouverner lui-même toute sa vie, tantôt par une vieille femme, qui passa des bras du père entre ceux du fils; tantôt par la faction du connétable de Montmorency; tantôl par celle des Guise, auxquels Henri commença à donner de l'autorité; tanlôt, enfin, par la reine, et cette reine était Catherine de Médicis. Or ces factions, avides de ix)uvoir et de richesses, ne s'occupaient que de leur bien-être et de celui de leurs adhérents. « Ils étaient quatre chefs, dit Garnier, qui dévoraient la France comme un lion dévore sa proie. » A défaut tie la guerre étrangère, à laquelle la France devait le traité de Crespy, si avantageux à Charles-Quint, et celui de Guines, conclu avec l'Anglais, on eut alors la guerre des factions. Dans le commencement, elles ne se disputèrent guère que les faveurs : on dépouillait les uns pour enrichir les autres. Mai<s bientôt ces factions s'entre-déchirèrent, et mirent le royaume h feu et à sang.
François I", pour créer des obstacles à l'ambition de son rival, Charles-Quint, avait encouragé les protestants de l'Allemagne, et lui avait opposé la ligue de Smalkalde ; Henri H, livré tout entier aux plaisirs, laissa ruiner cette ligue, seul frein qui pouvait contenir l'Empereur. Ces malheureux confédérés furent anéantis a Muhlberg, et Charles-Quint disposa alors de l'Allemagne. Henri se contenta de faire des remontrances, dont l'Empereur se moqua.
Il en fut de même pour l'Italie. La France y envoya des troupes
pour appuyer ses négociations avec le pape ; mais on dut les faire rentrer pour les opposer a la révolte des communes de plusieurs des provinces du Midi que les impôts et le rétablissement de la gabelle avaient mises en pleine insurrection.
Il est facile de comprendre toutes ces révoltes de l'intérieur lors- (pi'on jette un coup d'œil sur l'administration de Henri II.
Nous voyons d'abord Henri porter des édits barbares contre les blasphémateurs et les hérétiques : les premiers étaient condamnés à avoir la langue percée d'un fer rougi, et les seconds devaient être brûlés vifs. Puis il attribua la connaissance des assassinats, des crimes de contrebande, d^ braconnage et de vagabondage a une cour prévôtale jugeant en dernier ressort. Les mendiants et les gens sans aveu devaient également être jugés par ce tribunal. Ce fut vainement que le parlement s'éleva contre une pareille juridiction et qu'il fit des remontrances, l'édit n'en fut pas moins enregistré, et la vie de tant de classes de citoyens fut dès lors à la merci de cette juridiction inique. Bientôt parurent d'autres édits contre le port des armes et les attroupements, considérés comme des crimes punissables par les seigneurs hauts justiciers. C'était trouver le moyen d'être débarrassé à la fois de la vue de ceux que la misère des temps avaient ruinés et réduits a la dégradation de l'aumône, et de ceux qui, conservant encore quelque énergie, auraient osé prolester, les armes h la main, contre la rigueur des édits.
Tandis que Charles-Quint, maître de l'Allemagne par l'inertie de Henri II, travaillait a se concilier les protestants de ce vaste pays, le roi de France tenait, avec les calvinistes, une conduite qui devait les lui aliéner a tout jamais. Non-seulement il renouvelait souvent les édits draconiens portés contre eux, mais encore il les faisait exécuter jusque sous ses yeux, a Les bûchers qui consumèrent une foule de ces malheureux, en divers quartiers de Paris, dit de Thoii, entrèrent dans l'ordonnance des fêtes qui furent données, l'année suivante, a l'occasion de son entrée solennelle et de celle de la reine dans la capitale. » Ainsi Henri II fut, à cet égard, le précurseur de
m INTRODUCTION.
Philippe, el le cardinal de Lorraine servit de type anx Torreqiiemada de l'Espagne.
Qu'on ne croie pas que les calvinistes aient été les seuls traités avec cette barbarie par Henri II et son conseil : les catholicpies <ln Midi, pour s'être insurg<''s contre les taxes el les gabeleurs, furent également livrés aux bourreaux; et le connétable de Montmorency, en entrant dans Bordeaux comme dans une ville ennemie, parut ne s'appliquer qu'à raffiner les cruautés. « On dressa sur la place de l'hôtel de ville un grand nombre de jmtences et d'échafauds, ra])porte l'historien le plus véridi(pie et le plus scrupuleux de ces temps honteux pour la France *. Cent bourgeois, parmi les chefs les plus apparents des séditieux, furent exécutés ; deux colonels des commuiies, roués vifs, expirèrent sur la croix, une couronne de fer ardent sur la tête. La ville entière fut déclarée atteinte et convaincue du crime de félonie,, et, en conséquence, condamnée à perdre tous ses privilèges. On dépendit les cloches, el on abattit des pans de mur. Le pailement fut interdit pour ne pas s'être opposé au désordre assez prom|)lement et avec assez de vigueur. Le tribunal ordonna que l'hôtel de ville serait rasé, et qu'h sa place serait élevée une chapelle où l'on célébrerait tous les jours roftice des morts pour le repos de l'âme de Tristan Moneins '. I^s jurais et cent vingt notables furent condamnés a aller, en habit de deuil, déterrer, avec leurs oiujles, le corps de Moneins dans l'église des Carmes, de l'emporter sur leurs épaules, d'abord devant l'hôtel du connétable, où ils se mirent k genoux en criant : Miséricorde ! et en demandant pardon a Dieu, au roi et h la justice, ensuite h la cathédrale, où il fut inhumé. » Ces exécutions finirent par une forte contribution destinée a payer les frais de la campagne du connétable contre les Bordelais.
Ces mômes scènes révoltantes se reproduisirent dans le reste de
1 De Tliou.
2 C'est (lu triluinal cxcoptionnpl, organisé par le connétable, duiit il s'agit ici.
:i Moiifins, souverneur de Bordeaux, avait été inin)olé par la fureur du peuple dans une émeute.
la Guyenne, dans l'Angoumois, la Marche, la Saintonge, partout où le connétable se montra avec le prévôt des maréchaux et ses aichers. Presque tous les lieux de son passage restèrent quelque temps marqués par des fourches patibulaires, où il avait fait attacher prévôlalement ceux qui étaient soupçonnés d'avoir joué quelque rôle dans la sédition.
Force était restée au gouvernement, comme on dit de nos jours ; et néanmoins la gabelle fut abolie l'année suivante, ou réduite à l'ancien droit du quart et demi.
Pendant ces exécutions, la cour se plongeait dans les fêles les plus dispendieuses, tant h Lyon qu'a Saint-Germain, à l'occasion du mariage d'Antoine de Bourbon avec la fdle du roi de Navarre, Marguerite, qui fut la mère de Henri IV, Elle célébrait aussi, avec magnilicence, l'union du duc d'Aumale, plus tard duc de Guise, avec la fdle du duc de Ferrare. Le produit de la gabelle, mêlé avec le sang du peuple, était ainsi dissipé, et ne servait qu'à entretenir le faste de la cour.
Lorsque, deux ans après, Henri H et Charles-Quint se déclarèrent de nouveau une guerre dont les peuples de l'Italie, de la Flandre, de l'Allemagne et de la France durent supporter les malheurs, Henri fut obligé de se procurer de l'argent par tous les moyens possibles. Ne pouvant plus rien demander a l'impôt, on établit des emprunts de toutes les sortes, et on créa des rentes, ainsi qu'une foule de charges dans la magistrature, entre autres celles de présidiaux; ce qui couvrit la France de tribunaux et de gens de loi, multipha les juges, les avocats, les procureurs, les sergents et autres fléaux de la société.
« Si vous jugez a propos de faire des représentations sur l'enregistrement de mes édits, vous les adresserez h la reine et au conseil, dit le roi en partant pour l'Allemagne. Les remontrances seront faites, sur-le-champ, par écrit. Si le conseil insiste, vous n'attendrez pas une première et seconde jussion, comme il vous est arrivé quelquefois, mais vous enregistrerez aussitôt, attendu que nos vouloirs et intentions ne sont que bons, justes et raisonnables, m Et le parle-
GG INTIIOUUCÏION.
meiU, à qui Henri II ordonnait ainsi, lui répondit, par l'organt' de Le Maître, premier président, que la compagnie satisferait promptement h tous les ordres qui lui seraient adressés, a et vous nous trouverez, sire, ajouta-t-il, vos très-humbles et très-obéissants, immuables et perpétuels. »
Les immuables n'avaient guère calculé les effets de leur obéissance aveugle et anticipée. Ils ne tardèrent pas à se voir forcés de faire des remontrances sur une foule d'édits désastreux. Mais il fallut les enregistrer du très-exprès commandement du roi.
Pendant que Henri amenait une puissante armcîe vers l' Allemagne, et qu'il s'emparait de Metz, de Toul et de Verdun, pour les garder comme vicaire de F Empire, défenseur de la liberté germanique et protecteur des princes captifs, le duc Maurice de Saxe, l'un des princes ligués contre le despote de l'Allemagne, surjjrit Charles- Quint dans le Tyrol, et faillit le prendre lui même, après avoir dissipé, par la terreur, le fameux concile de Trente. Des négociations s'étant ouvertes aussitôt entre l'Empereur fugitif et les princes confédérés, ceux-ci prièrent Henri II de ne i)as avancer davantage, et il se vit dans la nécessité de s'arrêter sur le bord du Rliin.
Mais il s'était déjà nanti des places qui couvraient la frontière, et il occupait même Luxembourg. Or ces faciles conquêtes devinrent l'objet de la jalousie de l'Empereur, qui voulut les ravir a la France afin d'empêcher Henri de se mêler des affaires de l'Allemagne. L'année suivante, et pendant que la guerre continuait de se faire en Italie avec des chances diverses, Charles-Quint assiégea Metz, que défendait François, duc de Guise. Charles se présenta avec cent mille hommes sous les murs de cette place, alors fort mal fortifiée, et échoua complètement devant les talents que déploya le duc de Guise. Trois mois après, celte armée impériale fuyait, en laissant ses équipages, ses tentes et ses munitions. Ce fut vainement que la reine de Hongrie, gouvernante des Pays-Bas, voulut faire une diversion : ses troupes n'eurent d'autres succès que d'envahir momentanément la Picardie, et de la ravager complètement, après d'hor-
INTKODUCTION. 6Ï
ribles cruautés et après avoir incendié plusieurs villes et plus de sept cents villcKjes. C'était ainsi que Charles-Quint taisait la guerre à la France.
Deux ans après, l'espoir d'un traité sérieux s'étant évanoui, Henri II ravagea, à son tour, le Hainaut, pays que la reine de Hongrie affectionnait. Bavay fut ruinée ; Bouvines et Dinant éprouvèrent, de la part des Français, un sort plus affreux encore ; les habitants de ces deux places furent passés au fil de l'épée.
Gomment raconter, sans frémir, toutes les cruautés, tous les actes de barbarie dont l'Italie, la France, la Flandre et l'Allemagne furent témoins pendant ces guerres atroces, qui ne se calmaient un moment que pour recommencer le moment d'après avec plus de fureur? Que dire de ces trêves fallacieuses, de ces traités dont chaque article renfermait toujours les germes de guerres nouvelles ? sinon que le démon de la destruction devait avoir frappé de vertige même les hommes les plus sages de cette époque ! C'est que le désir immodéré de gloire avait dominé, chez eux, tous les autres sentiments : c'est que l'ambition de (juelqucs chefs, la haine qu'ils se portaient, les poussaient a alimenter leur rivalité par tous les moyens possibles.
Il y eut cependant, a cette même épocjue, des hommes de mérite dans l'art de la guerre ; il y eut des Guise, des Brissac, des Coligny, des Tavannes, des Montluc, des Saint-André, des Strozzi ; mais tous ces hommes remarquables ne servirent que d'instruments a une politique fausse et contraire au bonheur des peuples.
C'était cette politique absurde qui mettait incessamment les armes à la main aux rois et a leur noblesse, tantôt pour disputer quelques lambeaux de terre a un autre roi ; tantôt pour faciliter une alliance ou un mariage; tantôt pour soutenir tel ambitieux que l'on voulait ranger sous ses drapeaux. François I" épuisa le sang français en Italie pour y établir la détestable domination des Borgia; Henri If y sacrifia ses plus braves guerriers pour y soutenir celle des Caral'fa, (pii ne valaient guère mieux.
Et, en résultat, ces guerres, ces conquêtes, ces établissements,
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toujours suivis de défaites, de désastres, ruinaient et écrasaient toutes les nations qui y prenaient part, moissonnaient les populations, faisaient reculer la civilisation, léguaient aux générations suivantes des mœurs barbares et corrompues, des préjugés atroces, des idées absurdes ; elles pervertissaient l'esprit et le cœur d'iionimes nés pour pratiquer les vertus les plus douces, les plus pbilanlhropicpies.
Quelle terrible leçon pour les peuples, que l'bistoire de la rivalité de Gbarles-Quint et de François I"! Et quand on pense que la mort de ces deux rois n'y mit aucun terme, que toutes les ressources de la France, de l'Empire et de l'Europe entière en hommes et en argent y furent encore sacrifiées sous Henri II comme sous Philippe, quel est celui qui ne gémira pas sur les déplorables privilèges que s'arroge le despotisme de tout sacrilier a ses caprices?
Henri II, après avoir craint, même pour sa capitale, les suites de la défaite de Saint-Quentin, dut aux talents du duc de Guise d'avoir repris sur les Anglais, qui les possédaient depuis plus de deux siècles. Calais et son territoire.
Mais ce nouvel exploit du défenseur de Metz donna un maître à Henri lui-même. Bientôt la France se trouva divisée dans ses opinions religieuses ; et deux partis puissants, ayant chacun à leur tête des hommes supérieurs, se disputèrent la prépondérance.
Henri II régnait depuis douze ans, sans que la France eût jamais goûté un seul instant les douceurs et les bienfaits de la paix, lorsqu'enlin, effrayé de la puissance que Charles-Quint venait d'acquérir par le mariage de son iils Philippe avec la reine d'Angleterre, il consentit a ce que l'on traitât. La paix fut signée en 1559, a Cateau- Cambrésis; mais elle fut si désastreuse pour la France, qu'on l'appela la paix malheureuse. Ce fut vainement que Henri II voulut aussi calmer les passions religieuses : elles étaient alors dans un état de fermentation tel, que ni les bûchers, ni l'inquisition établie malgré le parlement, ne purent ramener au catholicisme les disciples, si nombreux alors, des doctrines de Calvin.
La mort surprit Henri au moment où il allail faire poursuivre le
procès de ceux des protestants qui avaient tenu des assemblées publiques; il voulait qu'ils fussent brûlés, quand il succomba luimême dans les jeux d'un tournoi.
Henri II laissa la France en proie aux factions et aux guerres religieuses. « Son règne fut l'un des plus malbeureux de la monarchie, disent les historiens monarchistes eux-mêmes. Ce prince n'a été sans guerre que les trois derniers mois de sa vie... Il surchargea la France d'impôts de toute espèce ; il les varia à l'inlini, et les rendit insupportables par la dureté avec laquelle on les levait. Malgré ces exactions, il laissa une dette de 40 millions, dont les ministres et ses favoris s'enrichirent prodigieusement; car 40 millions étaient alors une somme énorme, équivalant à plus de cinq années des revenus totaux du royaume. »
Mézeray dit aussi que la cour, à l'exemple de Henri II, fut libertine ; que les mœurs se corrompirent encore davantage, et que, sous ce roi, les jurements, les blasphèmes et les mots grossiers entrèrent dans le langage ordinaire. Anquetil ajoute que Henri II empruntait sans honte, recevait avec avidité, et dépensait avec une scandaleuse profusion. Par son imprévoyance et son obstination à accumuler l'élite de ses troupes en Italie, deux fois il risqua la ruine de son royaume. Faible d'esprit, et plus propre à être conduit qu'à gouverner un état, il vécut dans un éternel asservissement aux volontés des autres.
Les historiographes de la royauté, forcés de convenir de toutes les calamités qu'attira sur la France le règne du faible et dissolu Henri II, semblent croire qu'il fut le plus mauvais roi que les Français aient eu. Ils oublient que Henri II eut des prédécesseurs plus détestables encore, et qu'eux-mêmes en ont dit autant de chacun de ces prédécesseurs. Ils semblent perdre de vue que ces mauvais rois ont été tellement nombreux, que c'est à peine si l'on en trouve un ou deux de supportables dans la longue série d'hommes couronnés que le royaume a subis. Ces historiographes, n'embrassant jamais dans son ensemble les funestes effets de la rovauté sur la nation, et
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ne s'altaclianl que successivement a chacun des règnes qui ont pesé sur elle, paraissent ne pas se douter qu'après Henri II régnèrent ses trois fils, et que ces trois enfants ont, k eux seuls, s'il est possible, accumulé sur la France plus de maux, plus de calamités, plus de; misères, plus de lléaux que les règnes l'éunis de vingt autres de ses rois.
Ajoutons que les trois lils de Catherine de Médicis ont ceint la couronne presque dans l'enfance; et que c'est déjà un bien grand malheur, constaté par l'histoire de tous les pays, qu'un roi mineur, entouré d'ambitieux ou de lactieux.
Le règne de cet adolescent que les généalogistes appellent François II ne dura pas deux ans : il se passa sans guerres étrangères : mais il n'en fut pas moins beaucoup plus agité que bien d'autres règnes néfastes. Les factions qui divisaient la France, tant sous le rapport administratif que sous celui de la religion, y prirent une consistance telle, qu'elles seules occupèrent la scène politique, nonseulement durant le règne de ce roi enfant, mais encore pendant celui, beaucoup trop long, de cet autre enfant, qui fut Charles IX.
Il y eut d'abord rivalité pour le pouvoir entre les Guise, d'un côté, et le connétable de Montmorency, ministre de Henri H, de l'autre côté. Le cardinal de Lorraine et le duc de Guise, oncles de la jeune reine (car François II avait été marié, à quinze ans, avec Marie; Stuart, reine d'Ecosse), appuyés par la reine mère, Catherine de Médicis, s'emparèrent de l'esprit du jeune roi, ou plutôt du pouvoir, que leur disputait le connétable, au nom des princes du sang ; mais les Lorrains eurent pour eux le jeune roi, qui déclam solennellement avoir choisi le cardinal et le duc de Guise pour gouverner l'État.
Cette préférence donnée a des étrangers fit beaucoup de mécontents, h la tête desquels se placèrent le roi de Navarre, Antoine de Bourbon, le plus proche héritier du trône après les frères du roi, le prince de Condé, son frère, Montpensier, le connétable et les trois frères Châtillon, si célèbres dans les fastes de cette épocpie.
INTRODUCTION. ' 1i
Tous ces hommes ont figuré d'une manière si éclatante sous le règne des fds de Catherine, qu'il convient de les faire connaître, avant de parler de leurs actes.
Charles de Lorraine, cardinal et ministre des finances de François II, était, d'après les auteurs du temps, un savant, ami des lettres, fort, éloquent, et fort zélé pour la religion, quoique de mœurs très-libres ; d'un maintien grave et imposant, sa prospérité le rendit insolent et orgueilleux; mais on le considérait comme un ministre très-capable.
Le duc de Guise, son frère, très-bel homme et de fort bonne mine, rechercha toujours la popularité : général a un âge où l'on est à peine soldat; ayant eu le bonheur de rendre de très-grands services à la France par sa belle défense de Metz et par la prise de Calais, il était devenu cher aux Français, qui le regardaient comme un prince affable, franc, loyal, entreprenant et intrépide. A toutes ces qualités, qui lui avaient acquis le dévouement le plus sincère de ses amis, le duc <le Guise joignait encore les talents de l'homme d'État et de l'administrateur.
Antoine de Bourbon, au contraire, n'était qu'un prince timide et paisible : la tranquiUité et le repos eussent été ses seuls désirs, s'il fût parvenu à récupérer en entier le royaume de Navarre, qu'il tenait du chef de sa femme, Jeanne d'Albret. Lorsque les injustices dont il se crut la victime l'eurent forcé à se jeter dans les intrigues et les conspirations, il n'y apporta qu'incertitude et vacillations : aussi son rôle fut-il très-secondaire ; et il ne servit guère lui-même la faction a laquelle il se lia, que par son nom.
Son frère, le prince de Condé, ne lui ressemblait nullement sous ces rapports : hardi, entreprenant, fier, courageux et pauvre, il aurait été un bon chef de parti, si les grandes qualités, la froide bravoure, les talents supérieurs des trois frères Ghàtillon, ne les eussent désignés comme l'âme de l'opposition .
L'aîné de ces trois frères, l'amiral de Coligny, était un homme d'une grande probité, d'un esprit austère et inilexible, et d'une droi-
ture qui lui avait donné une immense considération dans son parti. Aussi grand capitaine que le duc de Guise, il possédait sur lui l'avantage de la réflexion; aussi, lorsqu'une fois il avait pris une détermination, aucun obstacle ne pouvait l'arrêter, et les revers n'abattirent jamais son âme, d'une trempe supérieure.
Des deux frères de l'amiral, l'un, Andelot, colonel général de l'infanterie, était un guerrier intrépide, propre k tous les coups de main. La nature l'avait doué de brillantes qualités; son esprit était fertile en ressources, et, sans être aussi réservé que son frère, il passait pour un liomme très-prudent.
Le cardinal de Châtillon, troisième frère de Coligny, était doué d'un esprit pénétrant. Il s'était acquis la réputation d'un habile négociateur; mais son caractère ouvert, doux, insinuant, en faisait un homme à part dans sa famille. « La capacité des trois frères, chacun dans leur genre, disent les auteurs contemporains, leur bonne intelligence, leurs alliances, leurs charges, l'étendue de leurs correspondances, rendirent bientôt formidable a la cour le parti qu'ils formèrent dans l'État. »
Les Châtillon avaient été fort liés avec les Guise, aux talents desquels ils rendaient justice ; mais dès qu'ils crurent ne plus voir dans ces étrangers que d'insatiables ambitieux, ils leur jurèrent une haine sans bornes.
Dans les circonstances difficiles où la jeunesse du roi avait placé l'État, une cour qui renfermait de pareils hommes devait devenir le foyer ardent des intrigues, des cabales et des conspirations de tous les partis.
Les opinions religieuses, qui dominaient alors tous les esprits, servirent a tracer l'infranchissable ligne de démarcation qui ne tarda pas à faire des Français deux camps ennemis ; et la religion se mêla dès lors a la politique, pour renforcer les partis qui allaient lutter avec tant de violence.
« Eniin les griefs articulés contre le ministère par les protestants et les mécontents catholiques, dit l'auteur de V Histoire de la Ligue,
s'accrurent, et les ennemis des Guise ne manquèrent pas de mettre en première ligne leur intolérance religieuse. C'était un moyen d'émouvoir les calvinistes, si nombreux déjà. De leur côté, les amis des Lorrains, voulant enflammer les catholiques en faveur de ces princes, faisaient valoir, aux yeux du peuple, leur zèle méritoire pour la religion romaine, et même leurs rigueurs nécessaires, disaient-ils, pour détruire une secte perturbatrice du repos public, et ennemie.du pape et du roi. De la se forma, des deux côtés, l'habitude de confondre la cause avec les personnes. Le cathoHque, voyant les Guise attaqués, crut qu'ils ne l'étaient qu'en haine de la religion ; et, par une suite du même préjugé, le calviniste ne vit dans les mécontents catholiques que des hommes qui risquaient tout pour le préserver de la persécution. Les protestants se plaignaient qu'on avançait contre eux les calomnies les plus atroces ; et, en effet, on les avait accusés ou laissé accuser de vouloir mettre le feu a Paris et de forcer les prisons pour exciter une révolte. Il est visible, ajoutaient-ils, qu'on veut nous rendre odieux, et que ceux qui veulent nous perdre, en allumant contre nous le courroux de la populace, n'ont d'autre but que le partage de nos dépouilles, w
Les plaintes des protestants étaient fondées sur les encouragements que le fanatisme religieux recevait des ministres, et sur l'inique partialité qui présidait à ses actes, ainsi qu'a la répartition des faveurs; aussi, dès les premiers moments de l'administration des Guise, les partis se montrèrent-ils dans l'arène avec toute l'ardeur d'hommes décidés a vaincre ou a périr.
Également maltraités par les ministres de François II, les catholiques mécontents et les protestants songèrent sérieusement a abattre la puissance des Guise, qui les effrayait également. Ces deux fractions distinctes du même parti opposant cimentèrent leur union, et dressèrent leurs batteries dans une assemblée que leurs chefs tinrent, vers la fin de l'année 1559, à la Ferté, l'un des châteaux que le prince de Condé possédait sur la frontière de la Picardie. Ce prince s'y livra sans réserve à l'amiral et au connétable, auxquels
T. I. io
l'unissaient déjà des liens de parenté. Dans cette assemblée délibérante, on décida qu'on enlèverait le roi, qu'on le séparerait de ses deux ministres, et que ces derniers seraient mis en jugement.
Mais, comme une aussi grande entreprise ne pouvait avoir des chances de succès qu'autant que les conjurés réuniraient des forces imposantes, chacun s'occupa de lever des troupes, de leur donner des capitaines, et de les faire arriver à Blois, où l'on savait que la cour devait passer l'été. Le secret devant être l'âme d'une pareille entreprise, on convint encore que la direction de tous ces préparatifs serait confiée a un gentilhomme entreprenant, du nom do la Uenaudie. On eut soin aussi de laisser croire au\ calvinistes (ju'ils ne prenaient les armes que pour se défendre, et aux mécontents qu'il ne s'agissait que de réprimer l'ambition des Guise.
Tel fut le plan de la conspiration appelée conjuration d'Amboise . conspiration vaste, habilement conduite, et qui aurait pleinement réussi s'il ne s'était trouvé dans l'avocat Avenelle un nouveau Sinon qui trahit les intérêts des conjurés, en abusant du secret (jue l'intrépide et imprudent la Renaudie eut la faiblesse de lui contier.
Tout allait au gré des désirs des conjurés, et les Guise vivaient, a Blois, dans la plus grande sécurité, lorsque Avenelle éventa le complot. Les oncles du roi apprirent h la fois et le nombre de leurs ennemis, et le danger qui les menaçait. Déjà, par précaution, et sur quelques avis reçus d'Allemagne, où les conjurés levaient des troupes, les Guise avaient transféré la cour à Amboise, ville plus aisée a défendre contre un coup de main, et munie d'un château assez fort pour attendre du secours. Ils s'y croyaient en sûreté. Voulant conjurer un danger dont ils ne connaissaient pas toute la gravité, ils entrèrent en accommodement avec les protestants, en proclamant une amnistie en leur faveur; l'édit portant peine de mort contre eux fut considéré comme non avenu.
Mais cette mesure réparatrice vint trop tard. Déjà les divers corps de troupes auxquels la Renaudie donnait ses instructions étaient arrivés près d' Amboise. Le prince de Condé. les Châtillon, qui
n'avaieiil [)as perdu l'espoir d'abattre les Guise, s'y étaient rendus, suivis chacun d'une Ibule de gens déterminés ; et l'exécution de la conjuration avait été lixée au 16 mars 1560. Les Guise, parfaitement instruits alors du plan des conjurés, ne trouvèrent rien de mieux 'a faire que de changer la garde du roi, et de faire murer les portes par lesquelles les troupes de la Renaudie devaient entrer. Puis ils lancèrent au dehors de nombreuses patrouilles. Rencontrant les conjurés par petites bandes, ces patrouilles tombent sur eux et les dispersent. Les prisonniers sont pendus aux fenêtres et aux créneaux du château, atin d'intimider les autres conjurés.
Malheureusement ceux-ci, marchant par petites troupes, n'ayant aucune relation entre elles, continuèrent de se présenter successivement, et se firent écharper en détail. La Renaudie, courant la campagne pour presser les retardataires, réunir des forces et attaquer avec quelque chance de succès, lut environné par les royalistes, et tué après s'être défendu en lion. Son corps fut attaché à une potence, avec cette inscription : Chef de rebelles.
Croyant le danger passé, le chancelier Olivier lit rendre, malgré l'avis des Guise, un édit par lequel le roi accordait a tous ceux qui avaient pris les armes sans connaître le but de leur tentative une amnistie entière, pourvu qu'ils retournassent tranquillement chez eux. Le plus grand nombre se mit en route; mais, dans la nuit, un reste de conjurés, croyant trouver le moment favorable, essayèrent encore de s'emparer de la ville, et furent repoussés.
Alors les Guise firent révoquer l'édit d'amnistie, et des ordres furent donnés pour détruire tous ceux qui seraient pris les armes à la main. Les conjurés trouvés ou ramenés h Amboise y furent tous mis à mort. « Les uns, disent les chroniques, périrent attachés aux potences ; les autres tombèrent sous le fil de l'épée. Et, comme le sang inondait les rues, et que les bourreaux ne pouvaient suffire, on prit le parti, plus expéditif, de jeter ces malheureux dans la Loire, pieds et mains liés, et sans aucune forme de jugement. »
On rit de pitié aujourd'hui en lisant la relation de ces événements.
Comment un gouvernement a-t-il pu ignorer, pendant plusieurs mois, les préparatifs qui se faisaient partout pour cette croisade contre lui? Gomment a-t-il pu permettre aux conjurés d'armer tant de troupes, et de les faire arriver jusqu'au lieu où le dénoûment devait avoir lieu, sans pouvoir y mettre obstacle? Et comment les conjurés eux-mêmes, après avoir pu soulever la France contre le gouvernement des Guise, se sont-ils laissé écraser en détail? G'est que les chefs, le prince de Gondé surtout, n'avaient pas encore tout à fait tiré l'épée contre leurs ennemis, et qu'ils ne laissèrent agir que des subalterntis, afin de se ménager une porte de salut en cas de malheur.
Après cette triste échaufiburée, on voulut s'expliquer. Les calvinistes affirmèrent que la religion n'avait été pour rien dans leur résolution; qu'ils n'avaient voulu que réprimer la tyrannie des Guise. Les mécontents déclarèrent qu'ils n'avaient pris les armes que pour forcer les ministres à assembler les états, afin de modérer les édits portés contre les calvinistes. Le prince de Gondé jura (ju'il n'avait jamais rien tenté contre la personne sacrée du roi, et (jue jamais il n'avait eu l'intention de révolter des Français contre leur souverain.
Néanmoins les Guise, plus affermis que jamais, lui gardèrent rancune. Et comme la conjuration contre eux donna de nouveaux signes de vie quelques mois après, attendu, disaient les huguenots et les mécontents, que Ventreiirise était bonne et sainte; que des troubles se manifestaient dans plusieurs contrées a la fois, et que l'on prenait les armes en Provence et dans le Dauphiné, les oncles du roi, persuadés que la révolte était permanente, et avait de puissants instigateurs, crurent qu'il fallait couper la tête à l'hérésie et à la rébellion en frappant les chefs. Les princes de Bourbon, les Ghâtillon, le connétable et tous les principaux ennemis des Lorrains furent mandés a Orléans, sous prétexte d'y assister aux états qui devaient s'y tenir.
Le roi fit arrêter le prince de Gondé : on saisit ses papiers, et l'on
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mil dans les Icrs plusieurs des personnes qui lui étaient attachées. En même temps, les Guise voulurent se débarrasser du roi de Navarre, qui évita le guet-apens. Bientôt le prince de Condé fut condamné a mort, et l'on lixa son exécution au jour de l'ouverture des états.
En ce moment-la François II, âgé a peine de seize ans, se mourait de langueur. Dans ce danger extrême, les partis suspendirent leurs coups. Sollicité, dans sa prison, pour consentir à quelque accommodement avec les Guise, Gondé répondit : c< Il n'y a meilleur moyen d'appoinlement qu'avec la lance. » Paroles imprudentes, dit Anquetil, qu'il aurait payées de sa vie, si François II n'eût pas été emporté rapidement par ses infirmités. Paroles caractéristiques, ajouterons-nous, qui l'ont pressentir les guerres à mort que les partis allaient se livrer sous le successeur.de François.
Gomment retracer cette longue et sanglante anarchie qui désola le règne de Gharles IX mineur, anarchie dont les états assemblés a Orléans furent les impuissants témoins ? Quel misérable gouvernement que celui que la France eut a subir sous Gatherine de Médicis I Se jetant tantôt dans les bras des Guise, tantôt dans ceux du prince de Gondé ; protégeant aujourd'hui le parti qu'elle persécutait le lendemain, Gatherine, tour a tour impérieuse et soumise, ne sut employer que la ruse et la duplicité dans ses négociations perpétuelles avec les partis. « En traitant les affaires sans système et sans prévoyance, Gatherine, dit de Thon, caressant toutes les, factions lorsqu'elles avaient le dessus, faisait à chacune des promesses qu'elle ne se piquait jamais de tenir. »
Sa politique, ou plutôt celle qui résulta de ses actes, semblait avoir pour objet de ne jamais permettre qu'un parti fût complètement écrasé par l'autre parti. G'est qu'elle comprenait que le pouvoir qu'elle voulait conserver a tout prix lui échapperait si les catholiques ou les protestants n'eussent plus eu à lutter ensemble.
Ge fut ainsi qu'au moment où la mort de François II ramena en triomphe les princes de Bourbon à la place qu'occupaient les Guise,
TS LNinODUCTIOIS.
Catherine se garda bien de sacrifier les princes lorrains au parli qui aurait pu opérer une révolution salutaire dans l'État. Lorsqu'au contraire elle vit les Guise, réunis au connétable et au roi de Navarre, transfuge de son camp, former une ligue puissante, Catherine eut recours aux calvinistes pour se soustraire à l'empire que les Lorrains exerçaient sur le gouvernement. « Ce conllit, dit Anquetil, engendra des guerres, et les guerres amenèrent des traités dans lesquels la reine mère, quoique d'une main peu sûre, tint toujours la balance. Enlin, quand, par la mort des principaux catholiques', Catherine ne vit plus à ceux-ci d'autre chef que le roi, elle s'attacha sans retour à ce parti, et mit en œuvre jusqu'au crime pour le rendre dominant. »
Lorsque les Guise, liés avec le roi d'Espagne et appuyés par son ambassadeur, parurent suspects à la reine mère, elle travailla à s'attacher les calvinistes, alin de les amener à appuyer son autorité en cas de besoin. Cette tolérance de Catherine pour les protestants fâcha le connétable, très-attaché à la religion calholicpie.
La crainte d'être forcé de rendre compte des gratifications excessives qu'il avait reçues de Henri II et de son successeur, ainsi que l'exigeaient alors les assemblées provinciales réunies pour l'élection des députés aux états, amena aussi dans le camp des Guise le maréchal de Saint- André. Bientôt le vieux connétable, qui se crut menacé dans sa fortune par les réformes exigées, passa aussi du côté des Guise.
Ainsi se forma ce fameux triumvirat contre lequel durent se confédérer tous les chefs des calvinistes : ainsi prit naissance cette ligue catholique dont Philippe II fut le chef; le pape, l'âme, et les Guise, le bras.
Il y eut alors dans l'État deux partis bien distincts et fortement prononcés : les catholiques, ayant a leur tête les triumvirs, qu'appuyaient l'Espagne et la cour de Rome; et les mécontents, soute-
1 La uioit (lu roi de N^vano el du iiiavetlial de Saiiit-Aiidié, i.'l I assassinai du duc de (luise.