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nus par les calvinistes. La reine mère voulut planer au-dessus ; elle ne lit que mécontenter l'un après l'autre ces deux partis, et souvent tous les deux a la fois.
Une première fois on tâcha de les réconcilier, ou plutôt de les empêcher d'en venir aux mains. L'édit appelé de juillet, édit d'amnistie, qui ne profila aux protestants qu'en ce qu'ils n'eurent plus h encourir la mort lorsqu'ils seraient convaincus d'hérésie, fut le lien par lequel Catherine voulut réunir les deux partis. Mais les calvinistes, auxquels cet édit refusait le droit de s'assembler, même hors des villes, en appelèrent au colloque de Poissy, a défaut d'un concile national qu'ds évoquaient de leurs vœux, et que le pape ne voulut jamais permettre.
Le colloque de Poissy se tourna contre le clergé. On lui reprocha ses mauvaises mœurs, son ignorance et son avarice; il y fut question de lui enlever, pour fermer les plaies du Trésor, les deux tiers de ses immenses richesses, et il ne les sauva alors qu'en offrant un don gratuit de 45 millions, payables en dix ans; don volontaire qui fut accepté.
Au surplus, ce colloque ne fit qu'aviver les disputes, et ne servit qu'à aigrir davantage les calvinistes contre les catholiques ; ceux-ci venaient d'attirer à eux le faible roi de Navarre.
Bientôt le chancelier de l'Hôpital, ce ministre renommé par sa sagesse et sa tolérance, fit assembler les députés des parlement^ pour aviser s'il était avantageux au royaume, dans les circonstances où il se trouvait, de permettre ou de défendre les assemblées des calvinistes, c'est-à-dire de leur octroyer le droit de professer le culte réformé. L'assemblée se prononça pour l'affirmative, et Védit de janvier accorda enfin aux calvinistes l'exercice public de leur religion, quoique avec des restrictions.
L'Hôpital, à qui les calvinistes durent cette tolérance, avait appuyé la décision comme devant mettre un terme à la guerre que se faisaient les deux partis. Mais les catholiques se montrèrent outrés de cette faveur. L'ambassadeur d'Espagne et le légat se permirent
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(les remontrances qu'ils appuyèrent par des menaces. Quant aux chefs (lu parti catholique, effrayés de la prépondérance que le piince de Condé et les Châtillon prenaient à la cour, ils résolurent de tout tenter pour élever un mur d'airain entre les Français attachés 'a la religion ancienne et ceux qui professaient le culte réformé. Le duc de Guise, qui s'était éloigné de la cour pour aller négocier avec l'Allemagne, fut rappelé à Paris, et s'y dirigea avec une nomhreuse escorte fanatisée.
Chemin faisant, celte escorte, qui grossissait toujours, insulta les nouveaux religionnaires qui assistaient au prêche, dans la petite ville de Vassy. Des injures on en vint aux coups. Dans la mêlée, le duc de Guise fut blessé a la joue d'un coup de pierre. C'en fut assez pour déchaîner ses gens contre les habitants de Vassy. Les malheureux calvinistes, désarmés, tombèrent sous le fer des hommes d'armes, qui les massacrèrent, sans distinction d'âge ni de sexe. Le carnage devint affreux.
Ce fut la le signal de la guerre entre les deux partis.
Le duc de Guise, attendu impatiemment par les catholiques, lit une entrée triomphale dans Paris, et le peuple cria : Vive le vengeur de la foi! Ce fut en vain que le prince de Condé, appuyé alors par la reine mère, voulut balancer la puissance populaire du prince lorrain; la partie n'était plus égale dans celte ville fanatisée. Les chefs des calvinistes furent obligés d'en sortir pour aller se réunir autour de la reine mère, qui avait emmené le roi à Fontainebleau.
Mais, ainsi que le prince de Condé l'écrivait 'a l'amiral Coligny et a Dandelot son frère, en les pressant d'aller le joindre, non-seulement César avait passé le Rubicon, mais encore il s'était emparé de Rome, et agitait ses étendards dans les campagnes pour les soulever. D'un coup de main, les triumvirs s'emparèrent de Catherine et de Charles IX, et les ramenèrent à Paris.
Dès lors, forts de l'autorité que leur donne le nom du roi, le duc de Guise, le roi de Navarre et le connétable ne s'ocrcupent plus qu'à
liNTIÎOUlCTION. 8Ï
ilélruire les temples des protestants, et h chagriner les nouveaux religionnaires. La guerre civile devint imminente.
Le prince de Gondé s'empara d'Orléans, et en fit sa place d'armes. Il y fut bientôt rejoint par les principaux seigneurs de son parti, qui lui amenèrent de nombreux secours. Tous jurèrent de ne quitter les armes qu'après avoir soustrait le jeune roi à l'influence des Guise et du triumvirat; tous déclarèrent vouloir remettre en vigueur les lois l'ondamenlales du royaume, la loi de Dieu et l'édit de janvier, si ouvertement violés par les triumvirs. Le prince de Gondé fut reconnu pour chef de la ligue contre les Lorrains. En peu de jours le soulèvement fut général dans plusieurs provinces, et, entre autres, dans le Dauphiné et dans la Normandie, dont la capitale et les principales villes se déclarèrent en faveur des calvinistes.
Bientôt la guerre éclata dans la Guyenne, le Languedoc et le Dauphiné, et cette guerre fut marquée par les excès les plus affreux. Les calvinistes s'emparèrent aussi de Lyon, d'Angouléme, du Mans, d'Angers et de plusieurs autres villes. Il ne s'agissait plus de quelques révoltes faciles a apaiser; tout annonçait une guerre opiniâtre et générale. Renforcé par les troupes que lui amenèrent, de toutes les provinces, les Ghâtillon, les Groï, les Porcien, les Larochefoucauld, les Rohan, les Grammont et nombre d'autres seigneurs, le prince de Coudé ne tarda pas a se voir a la tête d'une puissante armée.
De leur côté, les triumvirs en formaient une non moins considérable, qu'ils appelèrent l'armée royale.
Avant d'en venir aux mains, Catherine ménagea une entrevue aux chefs opposés. Ils ne purent s'entendre. L'armée des calvinistes, considérée comme supérieure par sa force et sa belle organisation, demanda d'en venir aux mains. La fureur des deux partis se déchaîna successivement sur Beaugency, sur Blois et sur Poitiers. Partout furent commises des horreurs qui font frémir. « Il n'y avait nulle sûreté, nul asile contre la violence, dit l'auteur de V Histoire de la Liïjue : la bonne foi des traités, la sainteté des serments furent.
dans celte guerre, également foulées aux pieds. On vil des garnisons entières, qui s'étaient rendues sous la sauvegarde d'une capitulation honorable, passées au fil de l'épée, et leurs capitaines expirer sur la roue. Les annales des villes, les fastes des familles ont transmis jusqu'à nous des exemples d'inhumanité dont la variété surprend autant que la cruauté inspire d'horreur. Des tortures adroitement ménagées pour suspendre la mort et la rendre plus douloureuse ; des pères, des maris poignardés entre les bras de leurs filles et de leurs épouses, outragées sous leurs yeux; des femmes, des enfants traités avec des excès de brutalité inconnus chez les peuples les plus barbares ; des magistrats vénérables dc^venus les victimes de la fureur d'une populace effrénée, qui, poussant la rage au delà de la mort, traînait dans les rues leurs entrailles encore palpitantes, et se repaissait de leur chair; enfin des provinces entières dévastées, et le pillage et le meurtre comblés par l'incendie. L'histoire a conservé les noms de quelques monstres, hommes de sang, dont les traces étaient marquées par le carnage, ajoute encore le même historien : des monstres qui faisaient des prisons de leurs châteaux, et des bourreaux de leurs valets ; qui, enfin, non contents de se faire un jeu de la vie des hommes, ajoutaient aux supplices les tourments, et aux tourments la raillerie... »
Et cette guerre atroce, dans laquelle les catholiques, excités par les prêtres, le légat et l'ambassadeur d'Espagne, donnèrent les premiers exemples de ces cruautés, s'étendit sur toute la France, qu'elle ravagea pendant dix ans.
Toutefois, dès la première campagne, les événements graves amenés par les suites de la bataille de Dreux, bataille gagnée d'abord par les calvinistes, et que l'heureuse étoile du duc de Guise regagna aussitôt; ceux, plus graves encore, que fit naître l'assassinat de ce même duc de Guise, sous les murs d'Orléans; ces événements fortuits, disons-nous, faillirent mettre un terme à cette rage des deux partis : la paix fut même signée par le prince de Gondé, qui se laissa imposer la loi au moment le plus favorable pour pouvoir la donner.
Le prix de celte paix, contre laquelle s'élevèrent l'ortenient et l'amiral Coligny, et Calvin, et Bèze, et les autres ministres, fut l'édit d'Amboise, terme moyen entre les concessions faites aux calvinistes par ceux de juillet et de janvier. Au moyen de ce nouvel édit, qui ne contenta personne, les calvinistes furent obligés de rendre Lyon, que le redoutable et cruel des Adrets tenait pour son parti ; Orléans fut évacué par eux, et les royalistes y mirent garnison. Mais ce qui chagrina encore plus l'amiral, fut le licenciement de l'armée qu'il avait eu tant de peine a former : ses retires furent licenciés.
Durant cette paix, dont le prince de Gondé et son parti eurent tant à se repentir, Catherine fit déclarer la majorité de son fils Charles IX : il avait alors à peine quatorze ans. C'était le moyen d'éloigner tous ceux qui avaient des prétentions à gouverner pour les remplacer elle-même. « Charles fut livré a des flatteurs, à des âmes basses, à des hommes vicieux, dit un historien, et leur exemple, ainsi que leur coupable connivence, corrompirent son bon naturel *. »
Bientôt on fut obligé de publier des interprétations de l'édit d'Amboise; et, sous prétexte de régler certains articles, on mit à cet édit une foule de restrictions propres à gêner les nouveaux èvangélistes, et à les aigrir encore davantage. Ils se plaignirent au roi, à la reine mère, et surtout au prince de Condé, qui, ayant stipulé l'édit, semblait s'être rendu garant de son exécution. Mais Condé, fatigué de la guerre et des intrigues, oubliait au sein des plaisirs, disent les chroniqueurs, la contrainte que lui imposait auparavant la (pialité de chef de parti.
Ce haut poste échut alors tout naturellement à l'amiral. Coligny, loin de s'endormir comme le prince, se montra chaque jour plus entrepienant. 11 eut alors à lutter contre le connétable, l'ennemi le plus obstiné des calvinistes. Ce vieillard entêté, se voyant négligé
* Il ne faut pas oublier que le même auteur qui fait ainsi l'éloge du bon naturel de Charles IX, dit, un peu pins loin, que ce jeune prince était plus dissimulé qu'on ne l'est à son Age; il nous le nionlrc déjà bouillant de colère contre les calvinistes, el ne parlant que de les détruire
par le jeune loi et par sa mère, crut que la guerre seule le tirerait de l'obscurité à laquelle il se voyait condamné. Il dressa un plan de soulèvement des catholiques contre les calvinistes : trois cents étaient proscrits par lui, et le reste devait être chassé de la capitale.
«. Ce que le connétable entreprenait dans l*aris contre les calvinistes, dit Anquetil, d'après de Thou, Damville, son (ils, le tentait dans le Languedoc, Tavannes en Bourgogne, et beaucoup d'autres gouverneurs dans leurs provinces. A ces eflbrts, le pape joignait ses foudres, le concile de Trente ses anathèmes, et les princes étrangers leurs sollicitations, accompagnées de menaces notifiées par des ambassades solennelles. Le pape citait à Rome une foule de prélats qui avaient embrassé la religion réformée, et la reine de Navarre y était mandée pour y rendre compte de ses opinions religieuses. »
Ce fut à celle époque que Catherine fit parcourir h son fils la plus grande partie de la France, et principalement les contrées où les calvinistes avaient des places et des forts, qu'on fit abattre. Ce fut encore dans ce voyage que Catherine et son jeune fils s'abouchèrent avec Tavannes et le duc d'AIbe, dépositaire des secrets de Philippe II, pour réduire les calvinistes, et, suivant l'expression du jeune roi lui-même, recourir ii la force pour plier des têtes trop élevées pour le salut de l'Etat.
Ce fut encore au milieu de la paix jurée que Catherine tint ces conseils secrets dans lesquels on prit la détermination d'arrêter le prince de Condc'^ et l'amiral ; de placer des Suisses a Paris, a Orléans et a Poitiers ; de révoquer l'édit de pacification, et de défendre l'exercice de la religion réformée sous les peines les [)lus sévères. Ces conseils étaient appuyés par le duc d'Albe et ses troupes, par le pape et ses excommunications, et par les principaux chefs catholiques.
Ce qui transpira de ces délibérations, la présence des six mille Suisses que la cour avait pris à sa solde, le passage sur la front ièn; de l'armée commandée par le duc d'Albe, et une foule d'autres indices, firent ouvrir les yeux aux calvinistes sur les dangers (pi'ils
allaient courir : ils se réunirent secrètement en armes, et prirent le parti d'aller chasser les Suisses d'auprès du roi. Ils en voulaient smiout au cardinal de Lorraine, le plus redoutable de leurs ennemis, et ils cherchèrent à s'en emparer alin de le garder en otage.
Le prince de Condé manqua l'expédition qu'il dirigea vers ce but. Mais la cour, remplie de terreur, dut quitter Meaux à la hâte, et aller s'enfermer dans Paris, que les calvinistes bloquèrent.
On négocia. Les calvinistes demandèrent un nouvel édit qui leur lïit favorable, la convocation des états généraux et la diminution des impôts. Catherine ne voulut pas entendre parler de pareils arrangements; et, malgré l'avis du chancelier l'Hôpital, (pii garantissait la soumission des calvinistes si on renonçait a les tromper, la guerre recommença près de Saint-Denis. Les catholiques eurent le champ de bataille; mais ils perdirent dans cette journée une foule de leurs meilleurs capitaines, et entre autres le vieux connétable. « Ce n'est point Votre Majesté qui a gagné la bataille, encore moins le prince de Condé, disait a ce sujet le maréchal de Lavieilleville a Charles IX ; c'est le roi d'Espagne. » Mot très-vrai, par lequel on faisait sentir au tils de Catherine que sa conduite envers les calvinistes lui était soufllée par le plus cruel ennemi de la France, le duc d'Albe, digne confident de Philippe II.
Ne voulant pas s'exposer avant d'avoir reçu les renforts qu'ils attendaient de l'Allemagne, les calvinistes firent retraite vers la Meuse. Mais, quelques mois après, ils étaient de nouveau en forces sous les murs de Chartres, afin d'affamer Paris. Catherine, qui faisait consister toute sa félicité à gouverner seule, et qui en effet dominait dans le conseil et commandait même les armées par les capitaines qu'elle leur donnait, recourut encore aux négociations, c'est-à-dire à la ruse. Elle amena les confédérés a signer l'accommodement qu'on appela la paix boiteuse, par laquelle Charles IX s'engageait h faire exécuter l'édit de pacification de 1565, sans restrictions. c( Ceux qui ne se fièrent pas aux ])romesses du roi et de sa mère, dit à ce sujet un auteur contemporain, furent les plus ha-
biles. » C'est ainsi qu'on jugeait les arrangements rédigés sous les auspices de Catherine.
Comme c'était toujours dui-ant la cessation des hostilités (|ue la cour méditait ses noirs projets contre les calvinistes, on s'occupa alors de s'assurer à la fois de tous les chefs des confédérés; et c« ne fut qu'avec beaucoup de peine que le prince de Condé et ses amis purent se garantir, par la fuite, des embûches qui leur furent tendues dès le lendemain même de la signature des nouvelles conventions. Le cardinal de Lorraine enflammait toutes les populations, et la chaire ne retentissait que de cris de rage contre les calvinistes. Le parti était pris de ne plus rien ménager ; aussi le roi révoqua-t-il l'édit de 1503 en entier.
Le prince de Condé, l'amiral, Dandelot, la reine de Navarre et une foule d'autres calvinistes marquants retirés h la Rochelle se virent dans la nécessité de recommencer la guerre. Et cette fois les calvinistes ne purent plus se méprendre aux intentions de la cour.
L'armée des confédérés, réduite, peu avant, a quelques fuyards, se recruta bientôt d'une foule de religionnaires. Ainsi quelques bandes fugitives purent de nouveau tenir tête aux troupes royales ; plusieurs provinces furent en proie h la guerre la plus cruelle, la plus horrible qui eût encore existé.
Mais la prospérité du prince de Condé ne dura pas longtemps. Surpris sur les bords de la Charente au moment où il allait au-devant d'un renfort, il fut obligé de se battre loin de son infanterie. Quoi(|ue grièvement blessé par un accident, il charge l'ennemi, a la tète de sa cavalerie, mais il est bientôt enveloppé : renversé de cheval, il combat encore un genou à terre, et ne se rend que lorsque ses forces ne lui permettent plus d'agir. On lui avait promis la vie sauve ; mais l'ordre était donné de n'épargner aucun des chefs calvinistes; et Condé reçut la mort d'un lâche appelé Montesquiou, capitaine des gardes du duc d'Anjou, frère de Charles IX.
On crut que la mort du chef laisserait beau jeu h l'armée royale pour exterminer les protestants. Mais ce parti, toujours battu, sem-
blait renaître de ses cendres. Peu de temps suffit h l'amiral, à son frère, Dandelot, et aux autres capitaines calvinistes pour réunir les débris de Jarnac, les renforcer et les rendre redoutables. Le jeune prince de Béarn, depuis Henri IV, fut proclamé général, quoique Goligny en exerçât les fonctions. Un renfort d'Allemands vint encore mettre Coligny a même de tenir la campagne. Mais il fit alors une perte irréparable, celle de son frère, Dandelot, général liabiie, soldat intrépide, chéri de son parti et craint par l'ennemi. L'amiral déploya alors la bannière de la reine de Navarre, sa plus précieuse alliée, et il y fit écrire dessus : Paix assurée, victoire entière oio mort glorieuse.
La bataille de Moncontour, complètement perdue par les calvinistes, mit encore en relief le courage, la constance et les ressources que Goligny trouvait en lui-même. L'année d'après, il reparaissait à la tête de forces assez redoutables pour marcher sur Paris.
Désespérant alors de vaincre et de soumettre les calvinistes, la reine mère, les Guise, Tavannes et quelques autres catholiques s'appliquèrent a les tromper par une paix avantageuse, et à les détruire ensuite par un massacre général. Gharles IX embrassa cet horrible parti avec toute l'ardeur qu'il avait manifestée pour les guerres civiles. La cour, encouragée par les sanguinaires doctrines de Rome, attira vers elle les chefs des nouveaux religionnaires ; et ceux-ci, sur la foi de la paix fallacieuse qu'ils venaient de signer à Saint-Germain en Lave, se laissèrent gagner par les caresses qu'ils reçurent de Gharles IX et de sa mère.
Goligny, déposant sa prudence ordinaire, et ne pouvant croire un seul instant que l'accueil filial qu'il recevait d'un jeune roi de vingtdeux ans pût cacher une aussi noire perfidie, se livra avec la plus grande sécurité à ceux qui, pour cimenter la réconciliation des deux partis, allaient donner la sœur du roi à un prince calviniste, au chef apparent de leur armée, à un prince de Bourbon, au fils de la reine de Navarre.
Que Gharles IX ait longtemps médité le massacre des calvinistes.
88 INTIIODUCTION.
comnio rassurent beaucoup de mémoires du temps, ou (|n'il ne s'y soit déterminé qu'après la tentative d'assassinat sur l'amiral, ainsi que le prétendent d'autres historiens, ce roi n'en sera pas moins considéré, au\ yeux de la postérité, comme le monstre le plus odieux, l'assassin le plus lâche que le soleil ait jamais éclairé. « A lui seul, dit Mirabeau, il surpassa, dans un i\^e. encore si près des passions les plus douces et les plus généreuses, tous les crimes des rois ses prédécessetirs ; il exécuta ce que le plus odieux des empereurs romains ne lit qu'imaginer : il ordonna que, d'un seul coup, et en seul jour, soixante mille de ses sujets fussent massacrés pour la plus grande gloire de Dieu. »
Ajoutons (jue Charles IX préluda h ce crime horrible, inouï, sans exemple, par d'autres crimes non moins révoltants : car on ne peut le laver de la mort mystérieuse de la reine de Navarre, survenue peu de jours après son arrivée a la cour; personne n'a mis en doute que le favori du duc d'Anjou, LigneroUes, et le seigneur de Mong n'aient été assassinés par ses ordres. Louis XI avait son compère le bourreau; Charles IX eut Maurevel, qu'on appelait publiquement le tueur du roi.
Comment le prudent, le sage Coligny put-il se laisser aveugler par toutes les feintes caresses dont il était tout a coup devenu l'objet de la part de ses mortels ennemis? C'est que sa bonne foi, sa loyauté, ne lui permirent seulement pas de soupçonner un jeune roi de tant de dissimulation, de tant d'hypocrisie ; c'est encore que Charles IX avait eu l'art de l'enchaîner à la cour par un prétendu projet de guerre en Flandre, projet qui comblait de joie l'amiral. Quand un gentilhomme pénétrant demanda son congé a Coligny par cela seul qu'on lui faisait trop de caresses a la cour, l'amiral répondit en montrant les apprêts du mariage du jeune prince de Béarn avec la sœur de Charles IX, et il y trouvait un motif de cette confiance absolue qui lui (it braver tous les avis.
Les noces de Henri de Bourbon furent célébrées le 18 août 1572, et, quatre jours après, l'amiral, en sortant du Louvre, avait le bras
gauche fracassé et l'index emporte par un coup d'arquebuse que lui lirait Maurevel, le tueur du roi. Cette fois Charles IX paraît ne pas avoir été l'instigateur de ce lâche assassinat, puisque Catherine, son tils, le duc d'Anjou, et le duc de Guise avouèrent l'avoir fait commettre pour punir ce rebelle. « Puisque vous trouvez bon que l'on tue l'amiral, dit alors Charles a qui on venait de monter la tête contre les calvinistes, je le veux aussi. Et il ajouta en entrant en fureur : Mais que l'on tue aussi tous les huguenots de France alin qu'il n'en demeure pas un seul... » — « Ce terrible arrêt prononcé, ajoute Miron qui écrivit sous la dictée du duc d'Anjou, lorsqu'il était roi de Pologne, Charles voulut que nous donnassions les ordres promptement; et on ne songea plus qu'à celte terrible exécution. »
— « De ce moment, dit un autre historien, Charles se prêta à tous les déguisements qu'on lui lit sentir nécessaires pour la réussite. Ayant rassemblé, sous divers prétextes, le plus de genlilshommes huguenots qu'ils purent appeler autour de Coligny, du roi de Navarre et des autres chefs de ce parti, Charles IX et son exécrable conseil décidèrent que l'extermination des calvinistes aurait lieu dans la nuit du 24 août, et sur le signal qu'en donnerait la cloche de l'horloge du palais. »
Mais l'impatiente Catherine anticipe elle-même cette sanglante tragédie, et le tocsin de Saint-Germain l'Auxerrois sonne, par ses ordres, et met en mouvement les troupes, les compagnies bourgeoises et les autres soldats que Charles IX et les Guise transforment en fanatiques assassins.
Coligny , la grande et noble victime désignée aux poignards, tombe un des premiers sous les coups de Bême, le satellite de Guise ; et son cadavre sanglant, jeté par la fenêtre aux pieds <lu prince lorrain et du duc d'Angoulême, reçoit de ces deux chefs cathohques les outrages les plus indignes.
« Aux cris, aux hurlements, au vacarme épouvantable qui se lit entendre de tous les côtés sitôt que la cloche du palais sonna, racontent plusieurs historiens, les calvinistes sortent de leurs maisons
à demi nus, encore endormis et sans armes : ceux qui veulent gagner la maison de l'amiral sont massacrés par les compagnies des gardes postées devant sa porte ; veulent-ils se réfugier dans le Louvre, la garde les repousse à coups de pique et d'arquebuse : en fuyant, ils tombent dans le$ troupes du duc de Guise et dans les patrouilles bourgeoises, qui en font un horrible carnage. Des rues on passe dans les maisons, dont on enfonce les portes ; tout ce qui s'y trouve, sans distinction d'âge ni de sexe, est massacré; l'air retentit des cris aigus des assassins et des plaintes douloureuses des mourants. Le jour vint éclairer la scène alîreuse de cetle sanglanle tragédie... Les cadavres détrancbés tombaient des fenêtres; les portes cochères étaient bouchées de corps achevés ou languissants, et les rues de morts que l'on traînait, sur le pavé, a la rivière... Le massacre dura trois jours... « Saignez, saignez, s'écriait l'impitoyable Tavannes; les médecins disent que la saignée est aussi bonne en ce mois d'août comme en mai. » Le duc de Guise, le duc de Montpensier, et le bâtard d'Angoulême. vse promenant dans les rues, disaient que c'était la volonté du roi qu'il fallait tuer jusqu'au dernier, et écraser celte i"ace de serpents. Excitées par ces exhortations, les compagnies bourgeoises s'acharnèrent au massacre de leurs concitoyens comme elles l'avaient promis ; et on vit un orfèvre nommé Grucé, montrant son bras nu et ensanglanté, se vanter que ce bras en avait égorgé plus de quatre cents en un jour... »
— « Le fougueux Charles, une fois livré a son caractère impétueux, ne connut plus de bornes, dit un autre historien : on l'accuse d'avoir tiré lui-même sur les malheureux calvinistes qui, pour fuir, traversaient le fleuve, à la nage, sous ses propres fenêtres \ Il ne se tint pas renfermé dans son palais pendant ces jours de sang ; il en sortit, et se promena par la ville, accompagné de sa cour : cortège
1 Les historiens que je cite sont les plus monarchiques et les plus indulgents. D'autres, et en trèsgrand nombre, ont donné les détails les plus circonstanciés relativement aux coups d'arquebuse que Charles IX tirait de sa fenêtre du Louvre sur les calvinistes; et cette fenêtre a longtemi)S porté une inscription flétrissante pour cet infftme roi de France.
biillanl qui l'aisail un contraste révoltant ave(5 les traces du massacre imprimées sur toutes les murailles... 11 alla a Montfaucon, où sont les fourches patibulaires de Paris, voir le corps de l'amiral... Selon la coutume des caractères extrêmes, le jeune Charles, une fois convaincu qu'il ne fallait pas que dans un royaume rien parût arriver sans l'aveu du souverain, ne connut plus de modération : il autorisa de son nom le massacre qui se fit dans les piovinces ; il fut horrible à Mcaux, a Angers, k Bourges, à Orléans, h Lyon, à Toulouse, à Rouen, sans compter les petites villes, les bourgs et les châteaux particuliers, où les seigneurs ne furent pas toujours en sûreté contre la fureur des peuples ameutés. Les cadavres pourrissaient sur la terre sans sépulture, et plusieurs rivières furent tellement infectées des corps qu'on y jetait, que ceux qui en habitaient les bords ne voulurent de longtemps boire de leurs eaux ni manger de leurs poissons... »
A ces détails horribles, que je puise dans les auteurs les plus dignes de foi et les plus modérés, je pourrais en ajouter beaucoup d'autres non moins atfreux ; mais je pense qu'ils doivent suffire pour caractériser, et l'époque du règne des Valois, et les monstres que cette époque enfanta.
Heureusement pour l'humanité, il se trouva encore quelques gouverneurs qui refusèrent de se prêter à l'exécution des ordres sanguinaires de Charles IX, de sa mère et de son odieux conseil. Saint-Héran, commandant en Auvergne, eut le courage de les supposer faux. D'Orlliez, gouverneur de Bayonne, répondit qu'il n'avait trouvé dans son commandement que de bons citoyens, de braves soldats, et pas un bourreau. L'évêque de Lisieux obtint un sursis, et sauva par là les calvinistes de son diocèse. Le comte de Tendes, Gorde, Ghabot-Charny, Mandelot, de la Guiche, Tannegui le Veneur et Matignon ne purent se résoudre à obéir. « Mais, disent les historiens de cette époque désastreuse, la mort précipitée du comte de Tendes et du vicomte d'Ortliez fait croire que leur générosité a été récompensée par le i)oison. »
Charles IX, que nous ne devons plus considérer que comme un fou furieux, usa de menaces, et employa même la violence pour obtenir la conversion des deux jeunes chefs calvinistes épargnés dans le massacre, le prince de Béarn et le prince de Condé. Le prince de Béarn, ou plutôt le roi de Navarre, plus tard Henri IV, céda lacilement ; il ordonna même dans ses Ktats le rétablissement de la religion catholique, et défendit le culte de la religion réformée : le jeune prince de Condé résista davantage, et ne céda qu'à la force. Mais Briquemaut et Cavagne, découverts dans leur asile, surent mourir en vrais martyrs de leur croyance. Charles IX fil faire le procès à la mémoire de Coligny. Il faut lire le jugement qui le flétrit pour se faire une idée de la rage des juges. L'homme généreux qui, à la tête des protestants, combattit avec tant de courage et de persévérance une cour et un roi corrompus ; le chef vertueux qui leva l'étendard de la liberté contre la tyrannie, fut déclaré infâme. La postérité l'a noblement vengé. Elle aurait dû lui élever des autels ; car s'il eût réussi, la France n'aurait pas eu a subir encore le règne de cet autre tils de Catherine, l'hypocrite et dissolu Henri III.
Quelques historiens, et, entre autres, le grave de Thon, ont assuré que Coligny, désolé de voir la France courber la tète sous tant de mauvais rois, aurait eu l'idée de la constituer en république et d'établir le lègne de la liberté sur les débris du despotisme. Coligny a emporté son secret dans la tombe. Il est donc diflicile de rien préciser à cet égard. Mais il parait naturel que l'homme qui portait dans son cœur toutes les vertus antiques, ait cherché h faire revivre ces vertus en détruisant la cause qui s'opposait à ses vues. Et, certes, si la royauté eût dû périr chez un peuple aussi ignorant et aussi abruti que l'était alors le peuple de France, on doit (convenir qu'il ne s'était jamais présenté de circonstances plus favorables que celles qu'offrirent les règnes successifs des trois fils de Henri 11. Il faut bien que l'idée d'une république ait germé alors chez les esprits généreux, puisque nous voyons le conseil municipal de la Rochelle, présidé par Henri Marchand, maire en exercice pendant le siège de
INTHODUCTION. 95
ce dernier boulevard du calvinisme et de la liberté, faire prendre a sa ville le titre de république, et le conserver pompeusement en l'ace de l'armée royale.
C'est assez parler du règne funeste de Catlierine de Médicis et de son lils, l'infâme Charles IX; terminons ce coup d'œil sur une époque à jamais déplorable, en faisant connaître comment mourut le roi dont l'arquebuse servit, dans ses propres mains, de sanglant auxiliaire aux piques et aux poignards de la Saint-Barthélémy.
« Son caractère changea après cette terrible exécution, dit un historien monarchiste; de gracieux et bénin, il devint sombre et farouche. Les impatiences et les emportements auxquels il avait toujours été sujet augmentèrent... Il croyait voir des spectres; des songes affreux le réveillaient en sursaut ; son imagination fra[)|)ée lui présentait sans cesse des ruisseaux de sang, des monceaux de cadavres, et lui faisaient entendre des sons lugubres et des accents plaintifs qui perçaient les airs... Sans prêter un crime a sa mère, on peut dire que les remords et le chagrin furent le seul poison qui abrégea ses jours. »
Obligé de fuir de Saint-Cermain devant un de ces complots, si fré- (juents alors, on l'entendit s'écrier : « Si, au moins, ils avaient attendu ma mort! » Elle ne se lit pas désirer longtemps. Après avoir inutilement lutté contre la violence du mal, Charles IX cessa de vivre à vingt-cinq ans; heureux, disait-il, de n'avoir point de (ils. Il laissa Catherine, sa mère, au comble de la joie de pouvoir placer la couronne de France sur la tête du duc d'Anjou, le seul de ses lils qu'elle aimât autant qu'elle aimait le pouvoir.
Quand Charles IX mourut, son frère et son successeur, le duc d'Anjou, était en Pologne, où l'argent et les intrigues de sa mère lui avaient assuré un trône sur lequel il ne s'assit qu'un moment. Ce jeune prince, qui prit alors le nom de Henri III, laissa h la hâte ses nouveaux sujets pour se rendre aux pressantes instances de sa mère, déclarée encore une fois régente.
Avant de parcourir ce règne si agité, durant lequel la France
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éprouva tant de maux ; avaut de faire connaître les événcnienls de ces quinze années de convulsions, propres h donner le coup de grâce à la royauté, s'il ne s'était pas trouvé au bout un Henri IV, il convient de donner une idée des mœurs de l'époque, afin (pi'on puisse mieux apprécier le concours des circonstances (jui ébranlèrent si foiUemenl le trône, et qui furent si près d'y placer un étranger, devenu l'idole du peuple.
« Les symptômes avant-coureurs de la révolution cpii fui au moment de s'accomplir en France, ceux surtout que l'on remarque j)rincipalement sous le règne de Henri Hl, sont, dit un historien moderne d'après de Thon, de la part du roi, une conduite bizarre qui lui ôta la conliance de la nation, et qui fit passer de la critique de sa conduite particulière, au mépris de sa personne ; de la part des peuples, un esprit de fanatisme et d'enthousiasme beaucoup plus général depuis que les cruautés de la Saint-Barthélémy eurent persuadé que c'était au poignard a décider la querelle. Les grands, comme les princes du sang, les Guise, les Montmorency, prirent l'habitude de séparer leur cause de celle de la patrie, et de se faire des créatures uniquement attachées a eux. Les gentilshommes de la cour se {)iquaienld'un dévouement entier à ceux qu'ils appelaient leurs maîtres. Il y avait à cet égard entre les protégés et les protecteurs, une rivalité qui dégénérait en querelles personnelles : on se bravait; on se faisait des défis : les femmes s'en mêlaient, et des intrigues d'amour, des tracasseries domestiques devenaient des affaires d'État.... Les idées extrêmes sur les choses même ordinaires ne manquaient pas d'être du goût de celte jeunesse emportée, qui passail la journée entière dans les salles basses du Louvre, occupée à tirer des armes. Ils se liaient par des serments de ne jamais s'abandonner, de suivre toujours le même parti, d'avoir biens et maux communs....
« On remarquait encore des traces de l'ancienne galanterie, mais dégénérée dans les deux sexes. Les femmes, au lieu de ces sentiments qui inspiraient autrefois l'héroïsme, tiraient vanité des preu-
INTRODUCTION. 9:i
ves de dévouement outrées que la frénésie inspirait h leurs amants. De là les jalousies, l'espionnage, les confidences, les rapports, les inimitiés qui déshonoraient le monarque et sa famille a la face du royaume...
« Les grands ou se souciaient peu alors de l'estime publique, ou ils n'avaient pas les mêmes idées que nous du respect qu'ils se doivent à eux-mêmes, ajoute le même historien. Rien de si commun que ces courses tumultueuses du roi avec toute sa cour, tantôt dans les foires, qu'il parcourait dansant, chantant, insultant marchands et curieux, exposé lui-même aux huées d'une populace insolente ; tantôt chez les bourgeois, à l'occasion d'une noce, d'un baptême ou de quelque autre réjouissance : il s'y commettait des désordres qui devenaient la matière des plaisanteries du jour. A ces débauches publiques succédaient des actes de religion éclatante, tels que des messes solennelles, des processions pompeuses ; mais, par un mélange profane, ceux qui venaient d'assister a ces dévotions avec tout l'extérieur du recueillement, se transportaient de Ih chez l'astrologue et le devin, espèce de gens mis h la mode par la crédulité de Catherine de Médicis : hommes et femmes s'y donnaient des rendez-vous clandestins. On y composait des philtres pour se faire aimer, des charmes pour se venger...
« Entin, on y était cruel et impitoyable de sang-froid ; et, par une habitude qui ôtait toute honte a cet égard, Charles IX et Henri lll interrogeaient eux-mêmes les criminels, présidaient, pour ainsi dire, aux tortures, et assistaient aux exécutions : les femmes n'en détournaient pas les yeux. On remarque même un caractère de férocité jusque dans les témoignages de leur tendresse. La reine Marguerite et la jeune duchesse de Nevers se firent apporter les têtes de Lamote et de Coconas, leurs amants, se donnèrent le triste plaisir de les toucher, de verser des larmes sur ces restes chéris, et de les embaumer de leurs mains... »
De pareils tableaux, dont l'exactitude est certifiée par tous les auteurs contem|)orains, et, en quelque sorte, légalisée par le grave
90 IINÏRODUCTION.
et le véi'idique de Thou, nous relracent ces époques d'anarchie, de confusion et de barbarie dont les annales du moyen âge offrent tant d'exemples; ils nous font comprendre tout le tort fait a la civilisation par les trois à quatre successeurs immédiats de Louis XII, et nous laissent mesurer avec précision la distance qui sépare et éloigne l'époque où régnèrent les lils de Henri II du siècle précédent. Nous avons donc eu raison de dire que, dans les monarchies, rien ne se suit, rien ne se ressemble, par défaut de principes fixes et immuables ; ce que, par hasard, un roi a pu faire de bon, de favorable aux progrès de la civilisation, ne manqua jamais d'être détruit par ses successeurs.
La situation où la France se trouvait h l'avènement de Henri III, situation qui ne fit qu'empirer journellement durant les quinze années de son règne néfaste, était telle, que, si la France n'eût pas porté en elle-même les germes vigoureux des brillantes destinées auxquelles l'appelaient la Providence et la liberté, elle eût infailliblement péri sous les efforts des factions disposées à s'en disputer les lambeaux épars. Et ce grand malheur pour le monde n'eût été dû qu'à l'ineptie du despotisme sous lequel elle gémissait, qu'à la mauvaise éducation des lils de Catherine de Médicis, à la faiblesse de leurs règnes, à la corruption de leurs mœurs, aux mauvais exemples qu'ils donnèrent à leur cour et à la nation entière.
Les massacres de la Saint-Barthélémy n'ayant fait qu'aigrir et multiplier les calvinistes, et les intrigues de la reine mère ayant éloigné de la cour une foule de seigneurs catholiques, tous fort mécontents, Henri III trouva son royaume dans le désordre et la confusion. Chacun des calvinistes ou des mécontents qui eut à se plaindre se crut autorisé à se fortifier dans son gouvernement, ou à se cantonner dans la ville qu'il commandait. « On ne voyait, dit de Thou, que surprises de places, compositions, traités particuliers; quelques intervalles de paix dans les provinces habituellement consumées par la guerre civile, et les horreurs de la guerre tout à coup
(ransporlée dans les cantons qui comptaient le plus sur les douceurs de la paix. »
Au lieu d'adopter les mesures prudentes que la sagesse indiquait dans ce conflit; au lieu de travailler à réunir les esprits, Henri III ne trouva rien de mieux a faire que d'aller guerroyer contre la ligue qui se formait au milieu du royaume, et que les conférences de Milhaud venaient d'organiser et de fortifier. Le vainqueur de Jarnac et de Moncontour aurait pu encore faire cette guerre de manière a obtenir des résultats décisifs. Mais, au grand étonnement de ceux qui lui supposaient les vues d'un bon capitaine, Henri III, par une des inconséquences dont sa vie offre tant d'exemples, s'amusa à chicaner avec ses sujets, en faisant un jour des offres qu'il rétractait le lendemain, et en tâchant, non de les ramener au devoir ou de les vaincre, mais de les détruire les uns par les autres.
Ainsi que cela devait arriver, cet ignoble manège n'aboutit qu'à faire soupçonner sa bonne foi, et à lui attirer, dès le commencement, des marques publiques de mépris.
Henri commit encore une autre faute. Au lieu d'utiliser les talents, l'expérience des vieux militaires et des anciens généraux, il les mécontenta en leur préférant ses jeunes favoris, qu'on appela ses mignons, et les mit par la dans la nécessité de créer de nouvelles factions contre lui. « Tantôt un passe-droit, tantôt un manque d'égards, dit de Thou, enlevait au roi de bons serviteurs, pour le livrer h de jeunes étourdis. Et pourtant jamais prince n'eut tant besoin de sages conseils. Pendant qu'il se livrait au spectacle de son sacre, qu'il passait des journées entières à arranger des diamants sur ses habits, et a présider à la toilette de sa nouvelle épouse, les calvinistes, et ceux que l'on appelait les politiques, mettaient, à Nimes, la dernière main au traité dont ils étaient déjà convenus. «
Que de passions ardentes, que d'intérêts divers agitèrent le règne de ce roi faible et corrompu par les plaisirs! Ici, c'est la jalousie qui fait du duc d'Alençon, frère du roi, un rebelle dangereux et un drapeau pour les mécontents; là, c'est la religion qui sert de pré-
T. I. iS
texte au\ animosités excitées dans tout le lovaiime. D'un autre côté, Tambition élève les Guise jusqu'au rang de rivaux du roi lui-même; enlin, l'intrigue et la duplicité qui suivent partout la reine mère, cette trop.lameuse Catherine de Médicis, sèment les noirs soupçons, et provoquent les complots dont la France se couvre.
On voit d'abord se former dans l'État une confédération puissante, composée des calvinistes et des mécontents. Ce fut une sorte de république qui élisait ses chefs, distribuait les fonctions, établissait des impôts, en réglait la levée et l'emploi, promulguait des lois pour l'administration de la justice, pour la discipline des armées, pour la liberté du commerce, pour l'exercice de la religion; et tous ces actes de souveraineté se faisaient en dehors du monarque.
Puis, le roi se voit réduit à faire une trêve honteuse avec ses propres sujets. Il est obligé de laisser flotter les étendards des confédérés contre lui sur les remparts de ses villes, qu'il livre lui-même comme le gage de son désir d'éviter la guerre. Mais pendant que la trêve se publiait d'un côté, les hostilités recommençaient ailleurs. Si les chefs suspendaient pour un moment leurs querelles, les inférieurs se croyaient aussitôt permis de les vider sur les champs de bataille. Et l'on vit le duc d'Alençon prévenir le parlement qu'une armée étrangère allait entrer en France pour y être utilisée contre les ennemis de l'État, c'est-à-dire, contre les ministres et les favoris do Henri III.
Quand ce prince eut cessé de donner de l'ombrage au roi son frère, en retirant aux mécontents l'appui de son nom et de sa personne, au moyen des conditions avantageuses que sa mère lui fil obtenir, Henri III se vit de nouveau en présence d'autres opposants, plus redoutables encore : les Guise se trouvèrent les chefs de la ligue catholique contre un roi très-catholique; et le roi de Navarre, échappé de la cour, parut à la tête des calvinistes, tandis que Damville rassemblait les mécontents du Languedoc, et que le jeune prince de Condé soulevait la Guyenne et le Poitou.
Ainsi, loul n'élail que factions autour de Henri; et ce roi, faible et dissolu, passait son temps en fêtes, en plaisirs, en débauches avec ses mignons, ou en puérilités dignes d'un enfant. «Nonobstant toutes les affaires de la guerre et de la rébellion que le roi avait sur les bras, dit de Thou, il allait ordinairement en coche, avec la reine, son épouse, par les rues et les maisons de Paris, prendre les petits chiens qui leur plaisaient; ils allaient aussi par tous les monastères de femmes, aux environs de Paris, faire de pareilles quêtes de petits chiens, au grand regret des dames qui les avaient, et il se faisait lire la grammaire pour apprendre a décliner... Pendant que les rebelles se fortitiaient a l'ondire de la trêve, le roi de France taisait mettre sus, par les églises de Paris, les oratoires, autrement dits les paradis, où il allait tous les jours faire des aumônes et des prières en grande dévotion... 11 assistait a ces cérémonies avec un air de parade et de vainc complaisance, et il était ensuite le premier a rire des bouffonneries qui avaient échappé a ses jeunes favoris sous le sac de pénitents. Enfin, continue le niême historien, non content de dire son chapelet de têtes de morts le long des rues, il le marmottait au bal, et jusque dans ses parties de débauches. »
— «L'histoire s'abstient de prononcer, dit le timide Anquelil, sur le genre d'attachement qui entraînait Henri vers ses favoris, appelés les mhjnons; mais elle ne peut se dispenser de dire que l'affection désordonnée qu'il leur témoignxiit en public avait blessé les regards de la multitude, et fait naitre des soupçons injurieux qui flétrissaient également le prince et ses amis... Ses prodigalités envers ces jeunes gens, après avoir attiré sur eux l'indignation j)ublique, excitèrent des murmures contre le roi lui-même. Les femmes surtout, déjà aigries contre Henri, le détestèrent sans retour quand elles virent que, prodiguant a ses favoris les parures de leur sexe, il les dépouillait elles-mêmes de leurs ornements par des édits contre le luxe... On voyait avec indignation que le roi, en môme temps qu'il prescrivait a ce sujet cette épargne forcée, augmentait lui-même ses dépenses, grossissait sa garde, introduisait a la cour un faste in-
iOi) INTRODUCTION.
connu... Chaque jour Henri donnait des édils bursaux, qu'il faisait recevoir par force dans des lits de justice. Il créait aussi une infinité de charges inutiles, dont il abandonnait les provisions à ses mignons, et ceux-ci a leurs tailleurs, cuisiniers et parfumeurs. Enfm il élait difficile de ne point éclater en voyant un roi de France s'avilir jusqu'à faire parade publiquement de goûts puérils et d'amusements ridicules, pendant qu'il y avait dans l'État une fermentation présageant les plus funestes mouvements. »
Tel fut Henri lll. Et l'on comprend qu'un pareil homme, ayant h lutter avec le duc de Guise, qui possédait de si grandes qualités, et avec le roi de Navarre, chéri par sa bravoure, sa loyauté, sa franchise et son enjouement, devait ne pas soutenir la comi)araison. Dès lors le prestige de la royauté s'évanouit insensiblement aux yeux du peuple, et l'on s'habitua à l'idée qu'un autre que le roi pourrait fort bien gouverner la France.
Toutefois, il ne faudrait pas croire que les Guise eussent conçu tout a coup le projet de s'asseoir sur le trône ; leur ambition eut ses âges. Le père de celui qui donna tant d'inquiétudes a Henri 111 ne voulait que rendre puissante sa maison, et gouverner sous le nom du roi. Mais Guise le Balafré porta ses vues plus haut. Secondé par le cardinal son oncle, il travailla a lier le sort de la religion catholique, qu'on affectait de voir menacée par les calvinistes, à l'existence de la maison de Lorraine; et lorsque les Guise furent parvenus îi persuader aux bourgeois et au bas peuple qu'eux seuls pouvaient sauver le culte antique, l'autorité royale devint un problème entre les mains de Henri HL Si les Guise se montrèrent habiles en tout, les circonstances les servirent aussi au delà de leurs prévisions : une régente détestée, un roi méprisé, point de successeur direct sur lequel le peuple pût fonder ses espérances pour l'avenir, et, du côté du roi de Navarre, un collatéral imbu des maximes nouvelles, peu estimé alors à cause de sa facilité a changer de religion, de ses propres galanteries et de la conduite scandaleuse de sa femme que de chances favorables pour un ambitieux!
INTIlODUCTIOiS. 101
Au milieu de l'anarchie qui régnait partout, la partie de la population de la France attachée au culte catholique crut que pour soutenir la religion on devait, comme l'avaient fait les calvinistes, former une confédération puissante, propre a résister aux ennemis du catholicisme. Ce fut la l'idée de cette ligue fomeuse que les Guise encouragèrent de tout leur pouvoir. Les ligueurs s'engagèrent, par serment, a persévérer jusqu'à la mort dans la sainte union formée au nom de la sainte Trinité, pour la défense de la religion catholique, du roi Henri III, et des prérogatives dont le royaume jouissait sous Glovis.
Quoique Henri fût compris dans le serment, une autre clause transmettait, pour ainsi dire, la puissance royale non au roi, mais au chef que les confédérés devaient élire, et auquel ils s'obligeaient d'obéir. «Ce chef seul, portait cette clause, décidera les contestations qui pourraient survenir entre les confédérés, et ils ne pourront recourir aux magistrats ordinaires que par sa permission. »
Ainsi, les ligueurs se constituaient eux-mêmes un pouvoir indépendant dans l'État, et ce pouvoir, appuyé secrètement par le pape et |)ar le roi d'Espagne, ne tarda pas a se montrer redoutable au roi de France, quoique dès le commencement il eût pris le parti de se déclarer lui-même chef de la Ligue.
Ce fut au milieu de ces circonstances que le roi ouvrit les états convoqués à Blois.
Quelques historiens ont avancé que le fanatisme religieux et l'ambition des Guise conduisirent seuls les délibérations de cette assemblée. Cette assertion est démentie par ce qui se passa dans ces délibérations. Sans doute que la composition de ces états devait faire craindre qu'ils ne se conduisissent d'après les impulsions secrètes du duc de Guise; mais heureusement il se trouva parmi ces, députés un sage, un savant respecté de tout le monde ; Jean Bodin s'y montra l'apôtre de la tolérance, le partisan éclairé de la paix ; et, malgré la faction qui voulait la guerre contre les calvinistes, la paix ne fut pas sacrifiée alors aux exigences de ceux qui faisaient
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entrer la guerre dans les chances favorables à leurs vues, chances qu'ils apercevaient déjà.
Quant aux questions politiques et gouvernementales qui furent traitées aux états de Blois, l'historien doit faire connaître les elTorls des députés de 157G pour réprimer les usuri)alions de la couronne, en se refusant a toutes les prétentions injustes du prince et de ses ministres. Les intérêts du peuple furent vivemejit défendus par Bodin et ses amis. Cependant ce fut en vain que les états demandèrent que ce qui serait décidé par l'assemblée générale eût force de loi ; Henri III éluda cette proposition, ainsi que quelques autres de nature h l'alarmer sur le pouvoir despotique qu'il exerçait: mais les états lui refusèrent l'argent qu'il leur demandait.
Privé des subsides nécessaires pour faire la guerre, Henri III négocia une paix stable avec les calvinistes ; et le résultat de ces négociations patentes, mêlées d'intrigues secrètes, ayant pour but de détacher Damville du parti des calvinistes, fut l'édit de pacification donné à Poitiers en l'an 1577. On assurait aux calvinistes l'exercice public de leur culte, avec une liberté plus étendue, mieux spécifiée et moins sujette aux interprétations qui avaient altéré le sens des précédents (klits sur celte matière délicate. Les réformés pouvaient avoir un temple dans le chef-lieu de chaque bailliage et de chaque juridiction royale, excepté dans Paris, à dix lieues à la ronde et à deux lieues de la cour. Ils étaient, au surplus, rétablis dans leurs droits de citoyens.
ce Pour sentir la nécessité de cet édit, il faut se représenter l'étal du royaume dans le moment où il fut porté, dit Anquetil. Il était dénué d'afgent au point que l'on fut obligé de donner h Casimir des pierreries de la couronne en gage des sommes qui lui étaient dues. Ce général, non payé, menaçait de revenir sur ses pas, et de se joindre aux calvinistes, qui le rappelaient. Le roi ne pouvait leur opposer que des troupes suspectes, la plupart infectées du venin de la Ligue. Il n'y avait aucune subordination dans le royaume. La certitude d'obtenir le pardon des crimes les plus atroces, en passant
INTHODUCTION. 103
(l'un parti dans l'autre, ouvrait la porte à tous les désordres : on allait jusqn'à tourner la justice en dérision... »
Si redit de Poitiers eût été exécuté de bonne foi, les armes sellaient tombées des mains a tous les partis ; car les calvinistes ne demandaient autre cbose que ce qu'ils avaient obtenu. Mais, du côté opposé, les intérêts divers qui faisaient agir les cliefs comprometlaient à chaque instant cette paix. Tantôt c'était le duc d'Anjou qui avait besoin de la guerre pour aller s'emparer de la Flandre ; tantôt c'était le duc de Guise et son frère Mayenne qui prenaient les armes ou contre les calvinistes, ou contre le roi lui-même, pour les causes les plus futiles; tantôt, enfin, c'était le roi qui, d'une affaire de galanterie, en faisait l'objet d'une prise d'armes. De sorte que, sous le règne de ce roi méprisé, on comptait déjà jusqu'à sept guerres, à l'époque où le duc d'Anjou, objet de la constante jalousie de Henri III, mourut, après avoir commis beaucoup de fautes en Flandre.
Depuis quelques années, Henri ITI tenait exactement ses promesses aux calvinistes ; et ces procédés, auxquels ils étaient peu habitués, avaient insensiblement dissipé leurs préventions. On devait se croire au terme des agitations religieuses qui avaient désolé la France, lorsque l'ambition des Guise se réveilla par la mort du frère du roi, son seul héritier direct. Ils trouvèrent moyen d'alarmer les catholiques sur l'existence future de la religion en France si le trône venait à être occupé par le roi de Navarre ; et la guerre contre les calvinistes fut résolue par eux. Il résulta de ces intrigues un Iraité avec le roi d'Espagne et le vieux cardinal de Bourbon, par lequel la Ligue s'engageait à exclure du trône de France les protestants, et a y placer, de préférence, le vieux cardinal ; espèce de pierre d'attente qui devait en ouvrir la route au duc de Guise.
Alors les prédicateurs, les écrivains à la solde des Guise, exagérant les dangers que la religion allait courir, mirent toute la France en alarmes, et chacun dut songer à la guerre. Henri III crut arrêter les élans de ces transports fanatiques en défendant toute levée d'hommes ; les chefs des ligueurs ne tinrent aucun comple de cette défense.
iQA LNTRODUCTION.
Persuadé enfin que c'était contre lui, contre ses favoris et contre sa cour que se faisaient les préparatifs des ligueurs, Henri III songea d'abord à opposer aux Guise le roi de Navarre et ses calvinistes. Mais, craignant de soulever par la tous les catholiques, il s'arrêta à un moyen plus mauvais encore : il traita avec les chefs de la Ligue, alors rassemblés dans la Champagne, d'où ils menaçaient la capitale. Henri, qui n'avait fait aucune levée de troupes, se trouva h leur discrétion : ils lui imposèrent la loi, et cette loi fut la révocation de l'édit de Poitiers. Henri IH se vil obligé de défendre l'exercice de tout culte étranger au culte romain dans l'étendue du royaume, sous peine de mort contre les contrevenants; il dut encore ordonner aux ministres de sortir, dans le délai d'un mois, de ses États; six mois furent accordés aux autres calvinistes qui ne; voudraient pas changer de religion. Il déclara en outre tous les hérétiques incapables d'exercer les emplois publics qu'ils possédaient. Enfin, il s'engagea h retirer les places de sûreté qu'il avait données aux religionuaires, et de leur faire la guerre s'ils ne les livraient pas.
Pour comble d'humiliation, le lâche Henri III promit de donner des places de sûreté aux ligueurs, et de payer lui-même les troupes étrangères que le duc de Guise avait appelées en France.
Le roi de Navarre et ses amis comprirent aussitôt les graves conséquences que ce traité devait avoir pour eux. L'excès du danger ralUa tous ceux qui étaient menacés. Plusieurs catholiques, entre autres le duc de Montmorency, gouverneur de Languedoc, se joignirent a eux. Des pays étrangers on leur fit passer quelques détachements de troupes, en attendant de plus grands renforts ; et, avant même que la sainte union fût en état d'ouvrir la campagne, le roi de Navarre, tiré de la nonchalance dans laquelle les plaisirs l'avaient plongé, était en mesure non-seulement de se défendre, mais encore d'attaquer.
Nous voici arrivé a ce que l'on appela la guerre des trois Henri : Henri 111, Henri de Guise et Henri de Bourbon ; ce fut la neuvième guerre civile entreprise sous les mêmes auspices, et pour les mêmes
causes. Le roi de Navarre, qui n'avait pas voulu donner a ses ennemis le temps de s'organiser, eut d'abord de grands succès en Guyenne, dans le Languedoc, le Dauphiné, la Saintonge et le Poitou. Mais le prince de Condé, ayant voulu passer la Loire, compromit son armée au milieu de populations soulevées, et la perdit en entier en peu de temps. Obligé de fuir, lui onzième, en Angleterre, il ne tarda pas a descendre à la Rocbelle avec une flotte et des secours, qui procurèrent a son parti des succès propres à faire oublier ses imprudences.
La Ligue, aux abois, s'en prit au roi qui, disait-on, était de connivence avec les calvinistes. Voulant frapper un grand coup, elle obtint du pape, qui était alors Sixte-Quint, une bulle d'excommunication contre les Bourbons et leurs partisans. Le roi de Navarre et le prince de Condé y furent déclarés hérétiques relaps, ennemis de Dieu et de la religion, et, comme tels, déchus de tous les droits et prérogatives des princes du sang et indignes de succéder à la couronne. Les sujets du roi de Navarre lurent en outre déliés du serment de fidélité.
Les Bourbons protestèrent, et déclarèrent au pape une guerre mortelle : ils défendirent même a leurs coreligionnaires d'obéir à l'édit qui les exilait, et confisquèrent les biens des catholiques pour subvenir aux frais de la guerre. Dans un manifeste dû à la plume de Mornay, le roi de Navarre montra au clergé, séduit, les ruses des princes étrangers qui, disait-il, faisaient servir à leur ambition le zèle et l'argent des catholiques trompés.
« Sous un pareil chef, dit de Thou, de petits corps valaient des armées. Avec peu de troupes, mais toutes animées de son esprit, il prit des places fortes, subjugua des provinces, rendit inutile l'armée de Mayenne, lancée contre lui, et lit des exploits si étonnants, que les soupçons de connivence entre lui et le roi de France se renouvelèrent plus que jamais. »
Pour les détruire, Henri III fut obligé de remettre en vigueur tous les anciens édits rigoureux contre les calvinistes, et de tenir
1(,(i INTRODUCTION.
sur pied deux nouvelles armées ; ce qui n'empêcha pas les chefs des ligueurs de travailler de toutes leurs forces a fortifier la haine du peuple contre son roi. Le but évident des ligueurs était d'éloigner à tout prix les Bourbons du trône quand Valois viendrait à mourir, et de faire abolir la loi salique, afin (pie la couronne passât sur la lêle des enfants du duc de Guise, qui avait épousé une Valois, lille de Catherine et de Henri II.
Le roi de Navarre connaissait toutes ces intrigues: il les conjurait par des succès. Ayant enfin obtenu que les princes protestants de l'Allemagne embrassassent chaleureusement la cause commune, il (juitta les i)rovinccs méridionales pour aller à la rencontre des troupes levées de l'autre côté du Rhin. Chemin faisant, il livra, contre Joyeuse, la bataille de Coutras, dans laquelle les soldats de Henri III furent complètement défaits, et leur général tué.
Mais les Allemands, harcelés par le duc de Guise, attendirent en vain le vainqueur de Coutras : il avait quitté son armée pour une intrigue galante; et cet oubli de ses devoirs fut cause de la ruine des Allemands, obligés de recevoir la loi du duc de Guise.
Alors le prince lorrain leva le masque. Dans une assemblée qu'il jirésida, tenue à Nancy, il voulut dicter ses volontés au roi luimême.
Pendant que les Guise grandissaient aux yeux du peuple, et que leur audace semblait ne plus connaître des bornes, les calvinistes perdaient d'une manière bien déplorable celui que le roi de Navarre appelait son bras droit : le prince de Condé venait de mourir empoisonné au sein même de sa famille. Ce fut un ennemi de moins que les Guise eurent à combattre, et un ennemi intrépiile, infatigable et d'une prudence consommée ; aussi ne manqua-t-on pas de les désigner comme les auteurs ou les instigateurs de ce crime.
Les princes lorrains s'étaient alors lancés dans une carrière qui devait les conduire au Capitole, ou creuser sur leurs pas des précipices insondables. Après avoir déchaîné le peuple contre le faible Henri III, ils allaient se trouver eux-mêmes en face de ce fameux
conseil des Seize, qui dominait et dirigeait alors la capitale. Les Seize, émanation du peuple de Paris, dont ils représentaient les opinions, les vœux et les passions, trouvaient dans les assemblées de quartier, qu'ils présidaient, des gens aussi animés, aussi fanatiques, aussi convaincus de la prétendue connivence du roi avec les calvinistes. Cette certitude, qui leur avait déjà inspiré des résolutions extrêmes contre le roi, leur fit concevoir alors le dessein de s'emparer de la personne de Henri lui-même, et d'égorger tous les courtisans suspects au peuple. Mais le roi ayant été prévenu de ce nouveau complot, le duc de Guise, qui s'était avancé jusqu'aux portes de Paris, se trouva dans la nécessité de rétrograder. Les Seize lui mandèrent de se présenter hardiment, s'il ne voulait perdre la confiance et l'affection des catholiques.
En ce moment-là, le roi pouvait d'un seul coup d'autorité frapper toute la faction révolutionnaire. Mais il ne prit d'autre parti que d'enjoindre au duc de Guise de ne point se présenter à Paris. Guise n'en entra pas moins dans la capitale, où l'attendaient ses nombreux amis ; et son entrée fut un triomphe. Le jieuple le salua du nom de libérateur et de sauveur. Ce fut dans ces circonstances qu'il se lit conduire chez le roi parla reine mère. On délibérait, au Louvre, si l'on ne ferait pas arrêter et punir ce chef audacieux ; mais il se présentait pour se justifier, et on le laissa sortir. Le lendemain, l'hôtel de Guise était transforn)é en quartier général de la révolte contre le roi et sa cour, et lui-même se rendait au Louvre pour y faire accepter les conditions contenues dans le manifeste de Nancy. Le roi voulut montrer de la fermeté ; mais au moment où il faisait entrer les soldats suisses dans Paris, le peuple sonna le tocsin, lendit les chaînes des rues et éleva des barricades. « En moins de quatre heures, disent les auteurs contemporains, toute cette grande ville se trouva croisée de retranchements solides, derrière lesquels s'abritaient les mutins, qui plantèrent insolemment leur dernière barricade devant le Louvre. » Les Suisses du roi furent massacrés à coups d'arquebuse ou par les projectiles lancés sur eux des toits et
(les fenêtres. Le leiKleiiiain, Guise allait dicter la loi, quand il ajiprit que Henri III avait quitté Paris avec sa cour et ses soldats*, et s'était retiré à Chartres.
Cette résolution imprévue déconcerta le prince lorrain ; car son projet était de retenir le roi piisonnier, et d'obtenir de lui les concessions que les ligueurs demandaient. Guise fut un moment découragé par cette fuite. Mais il ne tarda pas à assurer sa conquête par la nomination de nouveaux magistrats et de nouveaux capitaines, tous fortement attachés h sa fortune. Néanmoins, il essaya de se justifier des imputations de violence que ses ennemis lui adressaient dans de nombreux écrits, et il chercha à négocier, au moyen de la reine mère, a laquelle il lit des i)rotcslations de respect i)our le roi.
Les Seize, qui n'étaient peut-être pas dans la conlidence des projets que le duc de Guise avait voulu mettre à exécution, décidèrent qu'on irait demander i)ardon au roi, et qu'on le prierait de revenir. Ce l'ut la confrérie des pénitents, a laquelle Henri avait appartenu, qui se mit en route procession nellenient pour aller lui porter ce vœu. Cette burlesque députation lut suivie d'une ambassade du parlement et des ofliciers municipaux. Mais Henri ne voulut rentrer dans Paris qu'après avoir traité avec les ligueurs, c'est-à-dire avec le duc de Guise. On négocia longtemps ; et, de toutes ces délibérations, naquit le fameux édit de juillet, appelé Védit d'union. Il portait que les ligueurs ne mettraient bas les ai'mes que lorsque les calvinistes seraient détruits, et qu'on ne reconnaîtrait jamais pour roi de France un prince qui ne professerait pas la religion catholique. Le duc de Guise fut nommé généralissime de la croisade, et les ligueurs envoyèrent des troupes dans les places qui leur étaient abandonnées pour sûreté. Le duc de Mayenne se tint prêt à conduire une armée dans le Languedoc, et Guise devait prendre le commandement de celle dirigée contre le roi de Navarre.
< il est facile de saisir l'analogie qui existe entre la journée des barricades de 1588, et les journée^ de juillet 1830. C'est que, dans ces deux époques, le peuple parisien s'était soulevé contre un roi méprisé ri outre ses satellites; il les chassail de leur capitale.
IMRODUCTR». i09
Mais, avant de partir, le duc de Guise voulut faire contirmer, par les états, qui venaient encore d'être convoqués à Blois, l'autorité que lui avait confiée l'édit d'union. « Jamais chef de parti n'eut de plus belles espérances, dit h ce sujet un auteur contemporain. Guise, venant à Blois combattre son roi et détruire sa puissance, ou la partager pour l'anéantir ensuite, comptait presque autant de partisans zélés qu'il y avait de députés dans les états. La plupart, complices de sa révolte, tremblant pour eux-mêmes si le duc succombait, étaient aussi intéressés que lui au succès... Guise n'avait omis aucune des précautions qui devaient lui rendre les délibérations favorables. D'un seul mot il pouvait faire soulever Paris, ainsi que la plupart des provinces et des villes qui environnaient la capitale ; dans les autres, il avait a sa dévotion un nombre inlini de partisans de la première noblesse : des magistrats, les évêques et archevêques, une foule de docteurs, de curés, de religieux de différents ordres, toute la société des jésuites et un peuple immense, dont le fanatisme faisait des soldats, étaient pour lui. »
Les ligueurs avaient arrêté de faire déclarer loi de l'État l'édit d'union, arraché au roi. Ils l'obtinrent ; et Henri fut obligé de jurer publiquement qu'il le ferait observer. Quoique cet édit eût fermé le chemin du trône aux princes calvinistes, les états voulurent que le roi de Navarre fût exclu nommément, et Henri promit de porter de nouvel édit. Enfin le duc de Guise, à qui l'autorité de lieutenant général et de chef des armées ne suffisait plus, insinua que les états eussent à le proclamer connétable, afin que, revêtu de cette autorité indépendante, il pût, disait-il, procurer le bien de la religion malgré le roi lui-même.
On affirme que sa sœur, la duchesse de Montpensier, portait toujours a son côté une paire de ciseaux d'or, pour faire, disaitelle, la couronne monacale a Henri, quand il serait confiné dans un monastère.
Cependant Henri, (lue les ligueurs abreuvaient d'outrages, parce (|u'ils le considéraient comme incapable de prendre une détermina-
lion, s'anèla eiiliii à une mesure extrême, celle de se défaire des Lorrains. « Si le duc de Guise eût été moins redoutable, sans doute Henri, qui n'était pas sanguinaire, assure un historien, se serait contenté de le faire arrêter. Mais, adoré comme il l'était de ses partisans, qui faisaient le plus grand nombre des habitants du royaume, que ne pouvait-il pas espérer des longueurs d'un procès, ou s'il s'échappait des fers? Sa mort fut donc jurée, et on se servit même, pour l'y amener, de l'appât de son crédit... »
Le roi l'ayant fait avertir qu'il tiendrait le conseil de grand matin, le 22 décembre, ahn d'avoir la journée libre, le duc s'y rendit. Un instant après, on vint lui dire que le roi voulait lui parler dans son cabinet : Guise salue le conseil, traverse la chambre du roi, et se rend à la porte du cabinet. Au moment de l'ouvrir, l'un des gardes aposté se saisit de l'épée du duc et, de l'autre main, lui plonge un large poignard dans la poitrine ; d'autres gardes le frappent à la tête et au ventre : le duc veut fuir ; mais avant d'arriver à la porte du conseil, un dernier coup qu'il reçoit le fait tomber roide mort. Le cardinal de Guise, frère du duc, et l'archevêque de Lyon, entendant du bruit, se lèvent pour aller au secours de leur chef; ils sont arrêtés par les ordres du roi, qui, le lendemain, fait donner la mort au cardinal. On arrêta aussi la mère et les lils du défunt, ses plus proches parents, les principaux partisans de sa maison et le vieux cardinal de Bourbon.
La terreur répandue par ces assassinats eût permis à Henri HI de se rendre maître de Paris et de la Ligue elle-même, s'il fût accouru dans sa capitale. Mais il perdit son temps à clôturer les états et à faire enterrer pompeusement sa mère, qui expira peu après la mort du duc de Guise. Henri s'était borné a envoyer à Paris des négociateurs auprès des autres chefs de la Ligue et des Seize. Ces négociateurs trouvèrent les Parisiens dans le paroxysme de la fureur. Et malgré les efforts du premier président Achille du Harlai, le peuple nomma aussitôt pour son gouverneur le duc d'Aumale, cousin germain de Henri de Guise. Mayenne, son frère, quitta a la hâte l'armée
INTRODUCTION. iU
qu'il dirigeait contre les calvinistes du Midi, et accourut a Paris, où l'attendait l'ambassadeur d'Espagne, Mendose.
Tout ce que le fanatisme religieux, joint k la haine des partis, put inspirer de moyens propres à exciter les Parisiens et les ligueurs contre le roi et contre les princes protestants fut mis en œuvre, avec le plus grand succès, pour empêcher Henri de rentrer dans sa capitale. Les Seize jurèrent et tirent jurer au peuple de tirer vengeance du crime qui les avait privés d'un chef adoré, et d'y employer jusqumi dernier denier de leur bourse et la dernière goutte de leur sang. Se méfiant du premier président du Harlai et de la plupart des membres du parlement, dévoués au roi. les Seize les firent enfermer a la Bastille. Une décision fut rendue par la Sorbonne par laquelle les Français étaient déliés du serment de fidélité prêté a Henri HI. Cette décision autorisait la Ligue a faire des levées d'hommes et d'argent pour la conservation de la religion catholique.
Tel était l'état des choses dans la capitale lorsque Mayenne y arriva. Les Parisiens l'accueillirent comme leur chef et comme le vengeur du crime commis contre son frère et contre la religion. Henri ayant eu la faiblesse de lui faire présenter un projet d'accommodement pour agir ensemble contre les calvinistes, Mayenne répondit quil ne pardonnerait jamais au misérable qui avait fait assassiner ses frères. Il tint parole.
Élevé aux fonctions de lieutenant général de l'État et couronne de France, Mayenne confirma l'autorité des Seize, et l'entoura d'un conseil général de l'union. Henri, qui aurait dû agir avec la plus grande activité, se contenta d'écrire, ou d'envoyer des agents dans les localités chancelantes, pour tâcher de les retenir dans le devoir.
Mais déjà les principales villes du royaume suivaient l'exemple de la capitale, et l'étendard de la rébellion ouverte flottait sur toute la France. L'orage qui grossissait à chaque instant allait éclater du côté de Paris. Et l'on pouvait même craindre que le roi ne fût enlevé a Tours, où il s'était réfugié presque sans troupes, sans argent et sans autorité.
112 INTHODUGTIOIN.
Il n'y avait qu'un parti à prendre dans cette extrémité; c'était de traiter avec le roi de Navarre et ses calvinistes, qui raarcliaient alors vers la Loire, ne rencontrant aucun obstacle pour s'approcher de Paris. Aussitôt d'Epernon et la duchesse d'Angouléme ouvrirent les négociations. On convint (ju'il y aurait, entre les deux lois, une trêve d'un an, et que, pendant cette année, ils feraient, de concert, la guerre à Mayenne et aux ligueurs. Henri de Valois et Henri de Bourbon eurent leur première entrevue au château de Plessis-lezïours, à la fin d'avril 1589. De ce moment calvinistes et royalistes furent unis comme des frères, et leurs forces rassemblées se tournèrent contn; les eflbrts des ligueurs. Mayenne étant veiui braver le roi juscjue dans son refuge de Tours, Henri, indigné, se réveilla de sa léthargie, se mit a la tète de ses soldats, et leur rendit le vain- (jueur de Jarnac et de Moncontour.
De ce joui", tout changea de face autour de Henri HI. Ses lieutenants obtinrent divers succès contre les ligueurs : les Parisiens furent battus près de Senlis, et la petite armée royaliste ])ut aller au-devant des Suisses et des Allemands (jue Sanci amenait à son roi. La jonction se lit à Saint-Cloud, où Henri HI vit bientôt arriver l'armée des calvinistes. Ainsi, en moins de trois mois, le roi se trouvait à la tête de plus de quarante mille hommes, braves soldats, chefs aguerris, munis d'armes et de provisions.
Le duc de Mayenne, renfermé dans Paris, y faisait toutes les dispositions jugées nécessaires pour défendre cette ville. Mais le petit nombre de troupes qu'il avait pu y faire entrer ne lui laissait guère l'espoir de repousser les royalistes, malgré les efforts que faisaient les prédicateurs pour fanatiser encore davantage les soldats de la sainte union.
Ce fut dans celte crise qu'un moine jacobin, appelé Jacques-Clément, se présenta au camp des royalistes, se disant porteur de lettres des amis du roi enfermés dans la Bastille. C'était la l'homme que les Seize et le duc d' Aumale avaient choisi pour fraj)per Henri III au milieu de sa cour. Admis auprès du roi, pour lui remettre les
lettres qu'il s'était procurées à Paris, Jacques-Clément profita du moment où Henri les lisait pour lui plonger un couteau dans le ventre. Le roi, blessé, retire le couteau, et en frappe lui-même l'assassin au visage : aussitôt les gentilshommes présents mettent en pièces le meurtrier, et enlèvent, par sa mort, tout moyen de connaître ses
complices.
Dès le soir, la blessure fut reconnue mortelle, et Henri se disposa courageusement à quitter ses amis pour l'éternité. Ayant fait assembler autour de son lit les principaux seigneurs, il les exhorta à reconnaître, après lui, le roi de Navarre, sans s'arrêter à la différence de la religion ; et il expira dans les bras de son beau-frère, après lui avoir fait comprendre que jamais il ne s'assiérait tranquillement sur le trône de France, si préalablement il ne renonçait au calvinisme.
Henri HI mourut à l'âge de trente-huit ans, vivement regretté de ses amis et de ses serviteurs, qui l'aimaient sincèrement, malgré ses défauts, mais exécré des ligueurs, qui n'avaient cessé de prier journellement Dieu de les délivrer de la funeste race des Valois; race maudite, en effet, qui accumula sur la France tous les fléaux qui peuvent aflliger une nation, et ceux plus dangereux encore qui la corrompirent et la dénaturèrent.
Ainsi furent exaucés les vœux des ligueurs. La race des Valois se trouva éteinte.
Si les peuples divers dont se composait alors la nation eussent été aussi éclairés qu'ils le furent par la suite, il est probable que la royauté, avilie, méprisée, détestée sous ces rois, eût péri en France. Le huguenot Henri releva la couronne, foulée aux pieds par tout le monde, et le chef de la branche des Bourbons fut aussi le restaurateur de la monarchie.
Un dernier coup d'œil sur le règne de Henri IV et de ses successeurs, jusqu'à Louis XVI, va compléter ici l'introduction à l'histoire de la presse pendant les premières années de la Révolution française : car du règne des Bourbons date le commencement de cette nouvelle
puissance qui se manifeste dans l'État; puissance irrésistible, qui menace, mine, ébranle et l'ait tomber tous les mauvais gouvernements.
La sagesse, l'esprit de conciliation, la clémence unie à la fermeté dont Henri IV lit preuve dès qu'il eut posé sur sa tête la couronne (|ui lui fut si longtemps disputée; l'esprit de paix et de sécurité qu'il imprima a son règne : l'ordre et l'é'conomie que, de concert avec Sully, il introduisit dans les linances; sa bonne foi dans les transactions politiques, et, enlin, l'affection (ju'il eut toujours pour son peupl(\ firent de Henri IV. malgré ses défauts et ses passions personnelles, un roi a part, le seul dont le peuple ait gardé la mémoire.
« Ceux à qui j'ai réparti le plus d'bonneurs sont assez audacieux, disait-il lui-même, de prétendre que c^tte paix, dont je jouis, me fait négliger mes affaires, mépriser les entreprises glorieuses et honorables; que j'aime trop les plaisirs, auxquels j'emploie l'argent (pie je devrais leur donner en gratifications, comme ils méritent ; (|ue j'aime trop les bâtiments et les riches ouvrages, la chasse, les chiens et les chevaux, les cartes, les dés et tous les jeux ; les dames, les délices, l'amour, les festins, les assemblées, comédies, bals, courses de bagues, où on me voit paraître encore avec ma barbe grise, et être aussi vain, aussi content d'avoir reçu une bague de quelque belle dame que dans ma jeunesse. Je ne nierai pas, convenait-il, qu'il n'y ait quelque chose de vrai dans ces reproches; mais on devrait me pardonner ces divertissements, qui n'apportent aucun dommage à mes peuples, par forme de compensation de tan! d'amertumes que j'ai goûtées, et des peines que j'ai eues jusqu'à cinquante ans. Est-il étonnant, d'ailleurs, qu'élevé dans la licence des camps, j'aie contracté des vices? Les faiblesses sont l'apanage de l'humanité... Mais je quitterai plutôt maîtresse, amour, chasse, bâtiments, festins, plaisirs, que de perdre la moindre occasion d'aquérir honneur et gloire ; et ma principale gloire, après mon devoir envers Dieu, ma femme, mes enfants, mes fidèles serviteurs et mon
INTHODUCTION. ILS
peuple, que j'aime comme mes enfants, est de me faire tenir pour prince loyal, de foi et de parole, et faire action, sur la fin de mes jours, qui puisse les couronner de gloire et d'honneur. »
Tel fut Henri IV. Aussi son règne est-il marqué comme Tune de ces époques de bonheur, malheureusement trop rares, dans les annales des nations et les fastes de la royauté.
Néanmoins, on ne doit pas se dissimuler que, tout en avouant que la nation assemblée ne reconnaissait pas de supérieur qui eût le droit de lui imposer sa volonté, Henri IV et son ministre redoutèrent toujours les états généraux, et n'en gouvernèrent pas moins despotiquement, quoiqu'avec modération et habileté; tant le despotisme domine les rois, même les plus populaires et les plus libéraux! L'édit de Nantes, ce code de pacification pour le royaume et d'équité pour les calvinistes, est resté son plus beau titre de gloire aux yeux de la postérité, comme la révocation de ce môme édit fut, plus tard, la honte du règne de celui que les Ilatteurs ont tant salué du titre de (jmnd roi.
Malheureusement, le règne de Henri IV ne fut pas long. Le poignard d'un de ces fanatiques que les couvents et les sociétés religieuses entretenaient dans leur sein, trancha les jours du roi qui avait fait promulguer l'édit de Nantes, et la France retomba aussitôt dans l'état d'où Henri IV l'avait tirée.
Avec la régence de Marie de Médicis, les troubles, enfants de la faiblesse des gouvernements, le désordre dans l'administration, les prodigalités de la cour, le favoritisme reparurent. Appelés pour remédier au mal, les états généraux de 1614 S tout en montrant du courage et des lumières, se laissèrent tromper par des supercheries et des mensonges. En vain voulurent-ils demander compte des économies laissées par Hemi IV : elles avaient été dissipées scandaleusement.
1 Ces étals généraux lurent les derniers convoqués par les rois de Franco jusqu'à ceux de 1789. Ainsi, pendant cent soixante-quinze ans, la nation cessa d'être consultée, et le despotisme seul réijna sur un pays si apte à jouir des liionlnits de la liberté.
M<> LNTHOUUCTION.
La plus grande faute de ces représentants de la nation fut de ne pas avoir prévu le règne de Richelieu, en ne point constatant les droits du peuple, et le retour périodique des assemblées nationales.
Richelieu vint, et, dès lors, les étals disparurent. « Le plus despote des hommes, dit un historien, mit à ses pieds l'État, les grands et jus(pi'h sou maître, sans réhahiliter le peuple. Richelieu éleva bien haut la fortune de la France ; mais il abattit tous les courages et viola toutes les lois : il prit plaisir h verser du sang pour faire montre de sa puissance, et se venger des terreurs que ses ennemis lui avaient causées si souvent. »
— « A cette époque, dit encore Rabaut-Sainl-Étienne, le roi était maître de la paix et de la guerre ; il disposait souverainement, et sans contrôle, des trésors et des forces de la France ; sa volonté n'avait aucune borne. Et comme Richelieu s'était mis a la place du faible Louis Xlll, ce fut cet homme hautain et impérieux qui régna despotiquement sur la France. Sous ce prêtre vindicatif, les excès de la puissance royale se développèrent en toutes choses. La législation varia journellement au caprice de la royauté ; il n'existait plus que confusion et inconséquence dans les lois, les usages, les coutumes; le droit civil était incohérent: la législation criminelle toujours barbare, et la peine de mort, intligée sans aucune proportion avec le délit, se trouva suspendue sur la tête de tout le monde. » Cet état déplorable dura jusqu'à la Révolution française.
Richelieu, après avoir gouverné despotiquement, corrompu les grands et avili le peuple, légua ses maximes à Louis XIV. Mais, avant de subir la tyrannie de ce prince, la France dut passer par les saturnales de la Fronde, et s'humilier encore sous cet autre prêtre, Mazarin.
La Fronde ne fut pas mue par le fanatisme religieux comme la Ligue; elle naquit des excès du despotisme, et elle le combattit longtemps dans la personne de Mazarin, et au nom de la liberté, que le peuple voulait franchement et de bonne foi. Malheureusement, le cardinal de Retz, le héros de cette levée' de boucliers, sa-
INTRODUCTION. Ul
criiïa la liberté à l'intérêt de sa faction : son génie, son audace, son aptitude aux affaires et ses talents auraient dû élever Gondi au rang des grands citoyens ; son entourage le réduisit aux minces proportions d'un chef de faction. Les circonstances lui ayant fourni les moyens de se rendre le régulateur de l'Etat, il borna lui-même son • rôle h la mutinerie d'un mécontent, qu'on apaise ou qu'on gagne par les faveurs.
c( Il en fut de même de tous les autres coryphées du parti, de ce lâche et indécis Gaston, de ce Beaufort, si bien surnommé le roi des halles, dit M. Tissot, du duc de Longueville, gouverné par sa femme, et de ce Condé, si différent du Condé de Norlingue. Le Gondé de Paris, avide, impérieux, également suspect au peuple et au parlement, ne laissa voir qu'une demi-ambition. Séduit par les artitices d'Anne d'Autriche, subjuguée elle-même par Mazarin, Condé, sur lequel les ennemis de ce ministre avaient tant compté, traversa les projets de ceux avec lesquels il semblait faire cause commune ; et quand la noblesse elle-même émettait le vœu pour la convocation des états généraux, Condé éloigna cette juste demande, et servit ainsi les intérêts de ce même despotisme qu'il avait voulu renverser.
« Dans le cours de celte révolte, qui aurait pu devenir une grande révolution, si les chefs eussent été autre chose que des privilégiés n'aspirant qu'après les dignités, les commandements, l'intluence et des richesses, le peuple seul, ajoute le même historien, fut toujours de bonne foi. » Ce qu'il voulait, c'était la chute du déshonorant despotisme sous lequel on avait voulu lui faire courber la tête ; il voulait aussi le règne de la liberté. Ses vœux eussent été comblés, si Condé eût montré les vues d'un Mirabeau. Mais il ne se trouva personne parmi les chefs des frondeurs qui fût de taille a seconder le peuple. Aussi Mazarin lînit-il par triompher, malgré le rôle méprisable qu'il lui échut, et quoique ses fourberies eussent déshonoré le gouvernement qu'il dirigeait lui-même vers sa perte. Le traité de Westphalie et l'acquisition de l'Alsace permirent à ce prêtre fourbe et dissolu de mourir au faîte des grandeurs. »
us lîNTIlODUCTION.
Louis XIV, si mal élevé par sa mère et par le cardinal, après s'è- Ire effacé durant la vie de Mazarin, fit voir, dès qu'il monta sur le trône, qu'il avait sucé les principes des deux ministres odieux à l;i Franc-e. Ne trouvant autour de lui que des flatteurs et des esclaves, il put facilement consolider la tyrannie, seul moyen de gouverner qui lui ail jamais souri. « On ne comprend pas, dit un historien en parlant de ce roi, que, si jeune, il ail pu concevoir un système de despotisme tel que celui qu'il mit en usage dans toutes les parties de l'État, n
C'est qu'il n'appartient qu'aux rois éclairés, aux princes philosophes, amis de l'humanité et de leur peuple, de régner par la raison et les principes de liberté ; c'est que Louis XIV n'était ni un homme éclairé, ni un philoso[)he, ni l'ami alTectueux de son peuple, mais simplement l'élève de Richelieu. Il regardait la personne et les biens de ses sujets comme une propriété dont il pouvait disposer arbitrairement. La seule idée de partager le pouvoir souverain avec la nation l'eût mis en fureur; aussi ne parla-t-il jamais d'assembler celte nation par les étals généraux. A ses yeux, les |)arlemenls eux-mêmes étaient des factieux ou des usurpateurs de l'autorité royale. Pour les punir, il leur ôta toute influence politique, et les réduisit au silence de la servitude, en les forçant, le fouet h la main, d'enregistrer sans examen préalable, et quelquefois même sans lecture, les actes de sa volonté.
Comme tous les tyrans, Louis concentre toute son attention el toutes ses faveurs sur l'armée : il la veut nouvelle et façonnée à l'obéissance. Avec une discipline sévère et de fré(]uentes occasions de gloire, que son ambition et sa politique cherchent partout. Louis XIV fait de nos jeunes soldats des instruments de son despotisme, des séides de sa personne ; c'est dans l'armée seule qu'il liouva la sécurité de son trône el des barrières contre le mécontentement du peuple : il s'en sert pour faire exécuter ses édils, pour percevoir les impôts, et même pour convertir avec le glaive ceux de ses sujets (ju'il ne trouve pas assez orthodoxes. « Bientôt il jette sur tous les
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Français, de (}iielque rang qu'ils soient, dit encore M. Tissot, le vaste réseau de la police, empruntée au gouvernement de Venise par IVichelieu ; et cette police est dirigée par le moine Joseph, qui la transl'orme en inquisition. » — « Sous ce roi, ajoute Rabaut-Sainl-Etienne, les Français furent soumis a un régime oppressif d'autant plus humiliant, que ce peuple, doué d'un tact délicat, et de ce don indéfinissable de la nature qu'on appelle esprit, commençait à avoir aussi (les lumières, quoiqu'il lui manquât encore cette opinion publique (pie la propagation de ces lumières forma ensuite. »
A partir de Louis XIV, il n'y eut plus en France de grands vassaux, il n'y eut plus de chevalerie; tout fut fondu en une noblesse |)artagée en deux parties distinctes : la première, comblée de faveurs, vit autour du monarque, mais dans la dépendance la plus absolue, et obhgée de courber le genou devant le maître ; la seconde, pauvre et fière, se trouve jetée dans l'armée, où elle s'accoutume à cette soumission passive des militaires, sur laquelle le despotisme fonde sa force. Le clergé, qui semblait plus rebelle au joug, est acheté avec la feuille des bénéfices ou perd son influence au contact d'une cour qui énerve tous les genres de courage et d'indépendance. Le roi de celte cour nombreuse se montre sans entrailles : n'aimant ni la noblesse, ni le clergé, ni sa famille ; méprisant surtout ceux de ses sujets qu'il désigne comme roturiers et ignobles, il ne considère au monde que lui seul.
« Le peuple, dit un historien en parlant du règne de LouisXlV, était asservi a un grand nombre de tyrannies particulières : depuis le premier ministre jusqu'au dernier agent de l'autorité, ce n'était qu'une chaîne d'oppression. Tous consentaient à ramper sous leur maître, pour avoir le droit de mépriser leurs inférieurs ; et cet esprit servile s'est fidèlement conservé dans les règnes suivants. »
L'orgueil qui aveuglait ce roi lui inspira l'idée de devenir le maître de l'Europe ; et par cette prétention insensée, il souleva contre lui et rois et républiques, et catholiques et protestants. Habitué h s'entourer d'un grand appareil de puissance, ses armées, pendant
quelque temps redoutables aux étrangers, finirent par ne plus l'être qu'à ses sujets. Dix mille prisons s'ouvrirent; des commissions extraordinaires furent créées, et servirent souvent, ainsi que les lettres de cachet, à punir ceux qui osèrent se permettre de crier contre sa tyrannie.
Ce roi, qui avait commencé par encourager les arts et l'industrie, ne tarda pas h leur donner un coup mortel par la révocation de l'édit de Nantes. Cinq h six cent mille protestants allèrent porter dans toute l'Europe la haine de son nom, au moment où son arrogance lui avait déjà attiré l'inimitié de tous les peuples. Aussi la lin de son règne fut-elle marquée par une longue suite de calamités désastreuses pour la nation et humiliantes pour lui. Après des guerres ruineuses qui coûtèrent k son peuple autant que lui coûtait son faste, Louis XIV laissa la France dans la misère la plus affreuse, chargée d'une dette immense, et privée d'une partie de cette population active et industrieuse qui pouvait seule cicatriser les plaies de l'État.
Le caractère du gouvernement ne changea point dans le court intervalle de la régence, pendant lequel Law acheva de ruiner la nation.
Louis XV, trouvant la machine du despotisme toute montée, la laissa fonctionner. Cependant les parlements qui, sous Louis XIV, n'avaient osé faire aucune remontrance, sortirent de leur longue nullité. Alors commença entre eux, la cour et le clergé une lutte interminable dans laquelle on se disputait une autorité usée, en présence d'une nation fatiguée de fournir aux prodigalités de la cour. Louis XV n'en continua pas moins de se livrer a ses penchants déréglés; et, a son exemple, la cour, hypocrite quand Louis XIV se fut jeté dans la dévotion, devint dissolue. On ne s'occupa plus que de plaisirs, sans s'inquiéter du scandale que l'on donnait à la France attentive. Ainsi le despotisme se déshonorait par le vice et provoquait toute sorte de haines ; la langueur de l'administration se communiquait à la plupart des classes de la société. Le gouvernement
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ne songeait qu'a se maintenir, les ministres qu'à intriguer, les courtisans qu'à piller pour dépenser, les grands qu'à obtenir des places et des dons, et la gloire et la force de l'Etat n'entraient plus pour rien dans ces combinaisons faciles et méprisables.
Mais tandis que la nation perdait ainsi son caractère, les gens de lettres en prenaient un nouveau sous ce règne de plomb, et préparaient les armes qui devaient briser les fers de la tyrannie. Alors se forma cette grande école d'écrivains supérieurs dont les ouvrages répandirent tant de vérités utiles ; ceux-ci formant à leur tour une multitude de disciples, il s'établit un tribunal éclairé qui devint le juge des ministres, des rois et de leurs gouvernements : ce tribunal fut celui de l'opinion publique. Les écrivains accoutumèrent les oreilles d'un peuple courbé sous le despotisme au mot doux et flatteur de liberté, et ce mot a formé ces âmes tières qui ont prépaie' et fait la Révolution. Les tyrans s'endormirent au sein des plaisirs; les plus violents et les plus habiles ennemis de la liberté d'écrire, les jésuites, disparurent; les livres passèrent les frontières, pénétrèrent dans toutes les maisons, et répandirent les lumières dans toutes les classes. La cour, livrée à un faste dévorant et aux plaisirs les plus désordonnés, ne s'inquiétait guère des progrès que la raison faisait sur le peuple français. Louis XV ne s'aperçut qu'il y avait des germes de dissolution dans le corps politique qu'à l'instant où il sentit en lui-même les germes de la mort. Au lieu de travailler à calmer ce mécontentement général, précurseur des orages, il chercha à s'étourdir dans le plaisir; et, tout entier à ses jouissances, il semblait dire à la révolution qui s'avançait : Attendez que je n'y sois plus.
Telle était la situation des choses en France lorsque Louis X\ I monta sur le trône. Il y porta, disent les historiens royalistes, une répugnance marquée pour la tyrannie exercée par ses prédécesseurs et un goût très-vif pour la réforme des abus. On assure aussi qu'il lit prévoir de bonne heure ce système d'hésilation qui ne lui permit jamais de rien achever, et qui fut plus tard la cause de sa perte.
Quelques tentatives d'améliorations faites successivement par Tur-
golel Necker, tentatives avortées par la faiblesse du roi, qnisacrilia ces deux ministres aux clameurs des courtisans, viennent à l'appui de cette dernière opinion.
En nous résumant sur les règnes si vantés des Valois et des Bourbons, nous arrivons^à reconnaître qu'il y avait sans doute bien loin de la France des Capétiens, partagée en ces innombrables duchés et comtés, dont chacun se subdivisait encore en une infinité d'autres petites souverainetés, à la France compacte, telle qu'elle existait à la mort de Louis XI. Mais la tyrannie d'un seul avait gagné à cette concentration. A un Louis XII succédèrent bientôt un François I". un Henri II, un Charles IX, un Henri III.
Sous les Bourbons, les grands et petits possesseurs de liel's ne s'érigèrent plus en autant de despotes indépendants ; ils ne firent plus la guère au roi de France ; ils ne se battirent plus aussi souvent entre eux ; ils ne s'arrogèrent plus le droit de piller les passants sur les grands chemins, ni celui de faire ravager les campagnes par leurs soudards : sous ce rapport, l'humanité gagna beaucoup h la soumission de la noblesse. Mais la condition des manants, du peuple, de la nation, ne s'en améliora pas sensiblement. L'irrésistible progrès des lumières avait bien amené en France un bien-être relatif qui n'existait pas dans les siècles et sous les règnes précédents; mais ce bien-être était tout matériel, et tel que l'admet le despotisme pour pouvoir plus facilement remplir ses coffres. Le peuple resta toujours courbé sous le joug de la royauté, de la noblesse et du clergé. Nous ne sachions pas que les rois de la branche des Bourbons se soient épris d'une belle passion pour les améliorations intellectuelles et politiques, ni qu'ils aient cherché a faire jouir leurs sujets des bienfaits de l'instruction et de la liberté. Que fut la liberté, même sous Henri IV ? Les maximes du despotisme restèrent toujours la charte des rois ; et il ne fallut rien moins que les efforts des écrivains indépendants, des philosophes, des publicistes, des moralistes et des économistes, efforts renouvelés pendant près de trois siècles, pour effacer ces maximes du code des nations.
Répétons donc hardiment que l'état politique dans lequel la Révolution française trouva le peuple ne différait guère de la situation déplorable où il avait vécu tant à l'époque des Capétiens, que dans la période remplie par le règne des Valois.
Jusqu'ici je n'ai fait qu'esquisser la marche des événements et indiquer les progrès que cette Révolution ne cessait de faire, malgré les vives résistances qu'elle rencontrait dans tout ce qui existait d'organisé en France. Celte Révolution apparaît d'abord comme étant toute matérielle, si je puis m'exprimer ainsi , c'est-a-dire, amenée par une suite de fautes et une série de circonstances fortuites. l\ me reste à apprécier les causes morales qui ont préparé cette régénéralion, qui l'ont rendue inévitable, indépendamment des excès de la royauté, et qui en ont précipité le dénoùment. C'est dans ces causes morales que l'on trouvera l'explication du plus grand événement dont les annales des peuples fassent mention.
Au moment oîi les abus du despotisme et les désordres des grands mirent la royauté aux prises avec les parlements et le peuple, la révolution morale était accomplie chez tous les esprits éclairés. L'Europe, la France surtout étaient alors inondées d'une foule d'écrits philosophiques propres à diriger l'opinion publique contre les mauvais gouvernements.
La découverte de l'imprimerie avait révélé au monde de grands penseurs; la France pouvait déjà opposer aux autres nations une foule d'hommes supérieurs dans tous les genres: leurs livres, comme la boussole, avaient fait pressentir, ils indiquaient même aux peuples un nouveau monde pour eux.
L'histoire de la Révolution qui s'opéra en France, de 1 789 à 1793, est donc tout entière dans les livres des philosophes qui combattirent les erreurs qu'on s'était appliqué à perpétuer parmi les masses ; c'est dans ces livres, et non dans les chroniques des cours, qu'il faut étudier les symptômes de celte Révolution ; c'est là seulement qu'on peut apercevoir son point de départ, ses développements, sa marche tour a tour timide ou audacieuse, souvent entravée, quel-
i'U ' INTRODUCTIO??.
qiiefois même arrêtée dans son cours, mais jamais détournée de son but ; s'y dirigeant d'un pas ferme, renversant les obstacles successifs que les ennemis de la philosophie élevaient sans cesse entre le despotisme et la liberté, démasquant h la fois et la tyrannie, sous quelques dehors trompeurs qu'elle se (h'i^misât, et les hypocrites qui interposaient le catholicisme entre les oppresseurs et les opprimés, et préi)arant enfin le triomphe de la raison et de la justice chez un peuple qui n'en eut longtemps qu'une idée confuse.
Examinons attentivement l'influence prodigieuse que les grands écrivains surgis au milieu des diverses époques récentes de l'histoire de notre patrie exercèrent sur leur siècle; suivons cette traînée de lumière qu'ils laissent après eux, et nous arrivons droit à la Révolution, sans être obligés d'en chercher les causes ailleurs. Celui .qui a dit, avec tant de raison, que Vhistoire des rois était le martyrolo(je des peuples, aurait pu ajouter, avec non moins de vérité, que l'histoire de la philosophie est la préface de notre Révolution.
Après les controverses religieuses, et même au milieu de ces querelles scolasticpies où tant d'esprit fut gaspillé pour entasser tant de sophismes, la vérité commença à poindre vers le milieu du seizième siècle.
Déjà Amyot, le pauvre Amyot, en translatant au grec en français, et d'une manière si attrayante, la vie des hommes illustres, grecs et romains, comparés l'un avec l'autre, épuisa tout le génie et tous les trésors de notre langue pour faire connaître a ses concitoyens une race dont le moule semblait brisé. On se demanda quelles institutions, quelles mœurs, quels gouvernements avaient pu produire de pareils honnnes; et, en étudiant les grandes époques de Sparte, d'Athènes et de Rome, en les comparant avec l'état social de la France, on put comprendre toute la distance qui nous séparait des anciens.
Jean Bodin vint alors exposer, dans ses livres de la République^ le code du droit public ; il développa ses idées avec une hardiesse dont le seiziènje siècle n'offre que peu d'exemples.
Plus positif encore, la Boétie indiqua la roule a suivre pour marcher vers cette perfectibilité dont son intime, Montaigne, doutait. La Boétie, qui n'écrivit qu'un livre très-petit, mais substantiel, nous apprit combien il y avait loin de la France telle qu'elle était sous les Valois, jusqu'aux gouvernements qui avaient travaillé a émanciper le peuple. L'auteur du Traité de la Servitude volontaire fut un écrivain taillé sur le patron des anciens, un ardent républicain, au milieu d'une société dont la seule religion politique était le pouvoir absolu. La même époque qui vit naître la Boétie enfanta aussi Montaigne et de Thou. Montaigne, l'historien de l'homme; Montaigne, qui descendit si avant dans les profondeurs du cœur humain, fut, sans contredit, le grand réformateur de l'entendement et le restaurateur de la philosophie en France : il se montra, dans ses écrits le plus naïf comme le plus parfait des philosophes.
De Thou peignit, avec toute l'indignation d'une âme ulcérée, cette suite non interrompue d'erreurs, d'excès, de fautes, de crimes auxquels s'étaient livrés, pendant un siècle, les rois et les autres acteurs qui figurent dans son histoire. De Thou mit a nu les intrigues des cours et des ambitieux ; il prêcha la tolérance au milieu des fanatiques; et s'il ne les convertit pas, il sut du moins leur faire honte de leurs fureurs et de leur aveuglement.
Il eût peut-être suffi de ces quelques philosophes pour régénérer toute une nation. Malheureusement les éclairs que firent jaillir, au milieu des ténèbres, les premiers écrivains qui s'occupèrent d'autre chose que de théologie, ne brillèrent i)as pour tout le monde ; les livres étaient chose trop rare, et le peuple trop aveuglé, trop façonné au joug pour que la lumière pût pénétrer dans ses rangs tout à la fois. Si l'instinct populaire des Français fut toujours sûr, toujours infaillible comme la raison, le défaut absolu d'instruction les livrait au premier fourbe qui voulait les tromper. Aussi combien d'efforts surnaturels, de la part des gens de lettres, pour réparer le mal pro/iuit par tant de siècles d'abrutissement et de superstition ! Que de persévéï'ance ne durent-ils pas déployer pour combattre a la
lois les erreurs inculquées par l'éducation politique, et l'enipiie des préjugés qui dominaient la nation, et la tendance du pouvoir a les perpétuer ! Combien ne fallut-il point de forces morales pour briser, l'un ajirès l'autre, les innombrables cbaînons (jue le despotisme ne cessait de forger pour retenir les peuples dans leur funeste immobilité !
Heureusement il commençait à s'établir alors des communications philosopbiques entre la France et le nord de l'Europe, où régnait l)lus de liberté.
Bacon, ce père de la philosopliie expérimentale, étendait, en Angleterre, le cercle des connaissances bumaines, sapait les préjugés qui nous environnent dès le berceau, et prophétisait les vérités que Newton devait démontrer dans le siècle suivant. Après avoir légué à ses concitoyens, auxquels il fut si supérieur, le fruit de ses immenses études, il légua sa mémoire et son nom aux nations étrangères, (pii s'empressèrent de leur donner droit de cité, et de mettre aj)rolil ses profondes études.
D'un autre côté, Grotius, ce chaleureux patriote batave auquel était réservée la gloire de transmettre à la postérité les événements mémorables dont sa patrie fut témoin dans le seizième siècle, (ixait le droit des gens. Puis, comparant les républiques de la Grèce et de Rome avec la républicjue batave, il arrivait a proclamer cette vérité, que les peuples libres font seuls de grandes choses ; que, seuls, les Etats où règne la liberté sont forts, puissants et riches. Grotius voulait donc la liberté de tous, et surtout celle des mers. Ses maximes pénétrèrent aussi partout, malgré les tyrans de la pensée.
Les écrivains du seizième siècle enfantèrent ceux beaucoup plus nombreux du siècle suivant.
Et quel siècle précurseur de révolutions que celui qui commença par Corneille et qui finit par donner au monde Voltaire! Quel siècle que celui dans lequel régnèrent tour à tour Molière, Pascal, Locke, Bayle, Clarke, Montesquieu et tant d'autres écrivains célèbres dont les veilles lurent consacrées à détruire les préjugés et à éclairer les hommes !
lîNTRODUr.TIO^'. 127
(Juels rudes assauts le fanatisme n'eut-il pas a recevoir alors des trois prêtres contemporains, Bossuet, Bourdaloue et Fénélon ! Quel siècle que celui qui vit Newton et Fontenelle à l'œuvre !
Quels grands réformateurs que Corneille et Molière ! L'un fait revivre sur la scène les antiques vertus. Mettant sans cesse aux prises la grandeur d'âme, l'héroïsme contre l'intérêt, il nous fait admirer les beaux caractères, aimer les grandes actions, vénérer les grands hommes, adorer la liberté. Dans Corneille, la générosité, la pitié succèdent aux fureurs de la tyrannie et au crime. Ses drames sont des tableaux d'histoire peints de main de maître.
L'autre, philosophe sans le savoir, s'attaque aux vices de la société, arrache le masque des. hypocrites, bafoue les sots et les charlatans , foudroie les fripons, et nous inspire la vénération pour l'homme de bien.
Tous les deux font faire d'immenses progrès a leur patrie, a leur langue ; tous les deux corrigent les mœurs en attachant ; tous les deux marchent d'un pas assuré vers une révolution morale, alors même que Newton et Fontenelle en opéraient une complète dans les sciences physiques et naturelles.
Pascal, immense génie que la nature ravit trop tôt au monde. nous révèle à la fois, et l'écrivain éloquent et caustique versant le ridicule a pleines mains sur les éternels ennemis des lumières, et le moraliste sévère, et l'observateur attentif, et le philosophe profond. Que de flots de lumière, que de vérités n'a-t-il pas versés sur son pays, en indiquant aux hommes l'art de penser, l'art de raisonner, l'art d'écrire comme il le faisait lui-même !
Et ce Bayle, le plus laborieux, le plus persévérant des gens de lettres qu'ait produits le dix-septième siècle ; ce Bayle que Voltain; appelle le premier des dialecticiens et des philosophes sceptiques; qui ne craignit pas d'attaquer le despotisme de Louis XIV au milieu de sa splendeur, et qui apprit a ne parler que douteusement des choses douteuses, combien ne contribua-t-il pas à éclairer ses compatriotes !
128 lîNTIlODUCTlON.
En môme temps vint Fontenelle, h qui la nature accorda tous les dons de l'esprit et du cœur, et lui laissa le temps de démontrer, pendant près d'un siècle, les vérités dont il avait les mains pleines ; Fontenelle, l'un des plus grands écrivains dont la France s'honore, qui ne fut étranger à rien de ce cpii constitue les connaissances humaines, qui se montra toujours le favori de la raison et l'adversaire des préjugés; Fontenelle, qui professa surtout la philosophie pratique, et qui enfin fit dire de lui :
L'ignorant le comprit, le savant l'admira.
Il n'est pas jusqu'à l'inolTensif la Bruyère qui ne se révolte contre le despotisme, et qui ne prononce le mol de république au milieu de la monarchie modèle.
Plus tard entra en lice un jeune magistrat, débutant, sous les formes les plus frivoles, par mettre à nu les vices des sociétés et des gouvernements despotiques. Alontesquieu se révèle tout entier dans ces profondes études sur la grandeur et la décadence de la république romaine. Que de hautes leçons, que d'utiles enseignements, que d'exemples salutaires pour les nations se trouvent renfermés dans ce volume! u Le genre humain avait perdu ses droits, a dit Voltaire en parlant de V Esprit des Lois, Montesquieu les a retrouvés *. » Et en effet, à quelles recherches ne dut-il pas se livrer pour découvrir les éléments si variés des constitutions, des lois et des mœurs des peuples qui ont passé sur le globe ! Comme il démontre les vices du gouvernement de l'époque où il vivait, par la seule comparaison des vertus dans lesquelles il trouve la base des républiques ! Dégagé des erreurs et des préjugés qui entourèrent son berceau, Montesquieu eût été l'un des grands législateurs du peuple.
1 On a (lit, avec quelque raison, que Montesquieu n'avait restitué au genre humain que la plus faible partie des droits retrouvés par lui. Sous ce rapport, l'auteur de YEsprit des Lois est loin de b'élcver k la hauteur de J.-J. Rousseau. Proliahlenicnt il se fût montre plus hardi s'il fût né, comme ce dernier, sous un gouvernement répuWicain.
INTHODUCriON. 129
Au dix-septième siècle, la philosophie pénèlre partout; elle se fait apercevoir même dans les écrits de cette caste jusqu'alors occupée à imposer aux peuples la domination la plus tyrannique et la plus redoutable. Des prêtres faits hommes empruntent la voix du ciel pour faire entendre la vérité a l'oreille des rois et des grands. La France voit successivement la chaire de vérité occupée par Bossuet, Bourdaloue, Fénélon etMassillon. Celui que l'on appela, à si juste titre, V Aigle, s'y élève à une grande hauteur, d'où son génie plane sur la France attentive. Il veut dégager la religion chrétienne des absurdités dont elle avait été surchargée: il la montre simple, facile et toute naturelle, telle qu'elle découle de l'Évangile; puis, abordant la politique des rois, il menace les tyrans des châtiments que Dieu leur réserve ainsi qu'aux nations corrompues. Non content de parler une langue qu'il épure et enrichit, Bossuet écrit. Son Discours sur l'Histoire universelle apparaît comme un modèle d'éloquence, de raison et de philosophie. Après avoir essayé vainement d'instruire et de corriger les cours et les rois, Bossuet instruit et corrige les peuples en leur mettant sous les yeux les grands exemples de l'antiquité.
Le fondateur de l'éloquence chrétienne, Bourdaloue, suit de près le vol audacieux de l'aigle de Meaux. Les mêmes sentiments l'animent : sa raison est choquée de ce qu'il voit; il fait entendre de mâles sermons ; il voudrait former des philosophes chrétiens ; il leur montre la liberté, qu'il voit s'avancer a grands pas, et à laquelle les vices de la monarchie frayent la route qu'il lui reste à parcourir pour se trouver en présence des trônes. Mais Bourdaloue, prêchant devant la cour, n'a pour auditoire que des hommes ou corrompus ou efféminés, dont il désespère. L'illustre auteur de Télémaque, convaincu que Louis XIV n'a aucune idée de ses devoirs de roi, dicte lui-même les conditions auxquelles un peuple peut être heureux. « Il ne faut pas que tous soient à un seul, aftirme-t-il ; un seul doit être à tous pour faire leur bonheur. » Son livre déplaît à la tyrannie, toujours ombrageuse, qui le fait supprimer, comme
elle avait fait défendre les représentations <le Tartufe. Mais le livre survit, et le peuple rend des actions de grâce à l'éloquent, au digne, au vertueux citoyen qui disait sans cesse : «J'aime mieux ma patrie que ma famille ; j'aime encore mieux le genre humain que ma patrie. »
Plus hardi, plus vigoureux encore, Massillon rappelle à celui qui se considère comme le maître de tous, que les nalions ont des droits étendus, imprescriptibles, et (ju'il en coûte souvent de les leur ravir par la force ou par l'astuce. Massillon ne se fatigue point de répéter aux princes qu'ils sont les premiers esclaves de la loi, et que les nations sont au-dessus d'eux.
En présence de ces prélats véritablement chrétiens, le chef du catholicisme s'aperçoit que le pouvoir temporel va lui échapper.
Déjà Martin Luther, en soulevant contre l'ultramontanisme une partie de l'Europe, avait ébranlé le trône pontifical ; et l'autoril*'! papale, mise dans la balance avec les libertés publiques et la libertc' des consciences, ne pèse plus sur les nations. La reforme marche avec la philosophie vers l'alTranchissement du genre humain.
En Angleterre, où la liberté de parler et d'écrire fut achetée par
de longues et sanglantes révolutions, le dix-septième siècle offre a
, la reconnaissance du monde Milton, Locke, Newton, Clarke et une
foule d'autres philosophes différant dans leurs opinions religieuses.
mais marchant tous au but commun, la liberté.
Milton, qui fui un poëte divin, se montra aussi le plus éloquent comme le plus intrépide des défenseurs de la liberté. Il l'aima avec passion, et fut en tout un parfait républicain. L'écrivain courageux qui se dévoua a la défense du peuple ; qui demanda toujours la liberté illimitée de la presse ; qui établit im Plan de république dign<' des anciens; qui traça les Devoirs d'un bon citoyen, et qui sacrilia sa vue à réfuter la Défense du roi, mérite d'être cité en tête des philosophes dont l'Angleterre et le monde s'honorent.
Locke, que l'on se plaît à reconnaître comme l'instituteur de la pensée, publie le fruit de ses méditations sur le gouvernement civil :
liNTHODUCTlON. 131
donne la cluu'le des droits naturels des peuples, et émel ainsi les |)rincipes éternels que J.-J. Rousseau ne tarda pas à développer avec tant de raison dans son Contrat social.
Newton résume, en ses immortels écrits, toute la philosophie naturelle , fruit de ses immenses découvertes dans les sciences physiques : il dissipe a tout jamais une foule d'erreurs.
Clarke, son disciple, étend ses observations sur l'homme, pour lequel il réclama les bienfaits d^ la liberté.
Dès cette époque, la France, malgré les entraves qui gênent la pensée et la presse, et malgré son mauvais gouvernement, marche a la tête de la civilisation nouvelle- Elle impose a l'Europe sa philosophie, ses arts, ses découvertes dans les sciences, sa langue, la langue de Bossuet et de Racine, de la Fontaine et de Boileau. Riche de sa propre littérature, elle n'a plus rien à envier ni à l'Italie, ni à l'Allemagne, ni aux autres nations du Nord, qu'elle devance maintenant, après être restée longtemps sans pouvoir les atteindre : elle fait pressentir ce qu'elle aurait pu devenir sous un gouvernement moins ombrageux et moins offusqué des lumières; et l'on devine déjà que le sort du monde est entre les mains des gens de lettres de ce beau pays.
Les grandes questions sociales étaient dès lors passées à l'état de théories dans les livres : il fallait arrivera leur application. Mais avant d'atteindre ce but ; avant d'avoir sapé tous les préjugés du jour, la France eut encore a subir un temps d'arrêt imposé h la philosophie par celui des tyrans de la pensée et du })euple que les llatteurs ont salué du titre de Grand. Livrée aux caprices d'un pouvoir arbitraire tombé dans le bigotisme, la (jrande nation fut au moment de perdre le fruit de toutes les nobles conquêtes de l'esprit humain ; et l'on allait peut-être oublier les travaux si utiles des écrivains du seizième et du dix-septième siècle, quand Voltaire parut.
Jeune encore, Voltaire séduisit tous les esprits en les soumettant aux charmes d'une poésie brillante. Appelé par son génie au rôle d'apôtre de la vérité, l'amour de l'humanité s'(Miipara de son cœur.
132 INIBODUCTION.
La nature le combla de ses dons : l'esprit, la raison, la facilité, la grâce, le bon goût, la persévérance. Gomme elle lui laissa le temps d'éclairer deux générations, l'infatigable activité du philosophe stimula son siècle pendant soixante ans, et ne lui permit pas de s'endormir un seul jour sur la vérité. Aussi personne ne détruisit autant de préjugés, ne coujbattil autant d'erreurs, ne dévoila autant d'abus, ne défendit autant d'opprimés, et ne terrassa autant d'athlètes de la sottise et de l'ignorance. Ses leçons judicieuses, ses critiques lines, ses satires piquantes, furent le continuel lléau de la tyrannie et de son cortège. Tous les principes de la liberté, toutes les semences de la Révolution, sont renfermés dans les écrits de Voltaire : il l'avait prédite, et il la faisait en minant sans cesse le terrain sur lequel le despotisme était établi.
Voltaire fut puissamment aidé, dans son apostolat, par cette grande école d'écrivains supérieurs dont les ouvrages répandirent tant de vérités utiles dans le cours du dix-huitième siècle.
Buffon, en étudiant les Éiioques de la Nature; en nous initiant à tous les phénomènes qu'elle présente a l'œil de l'observateur ; en nous peignant ses grandes et sublimes scènes, nous fait connaître l'homme dans ses développements physiques et moraux. C'est un llambeau qui pénètre les mystères de cette nature dont les folies humaines nous avaient tant éloignés.
Diderot, le chaleureux, renlhousiasle, le persévérant Diderot, tonne contre la tyrannie, attaque, "a son corps défendant, la ligue des prêtres et des jésuites, et voue à l'exéciation du genre humain les brigands oppresseurs du monde. La variété de ses connaissances lui fournit l'idée de cette vaste Encyclopédie qui devait détruire tant d'erreurs et propager tant d'idées nouvelles.
Condillac, lui aussi grand philosophe et grand écrivain, se présente alors comme l'un des caractères dominants du siècle. Son Essai sur l'Origine des Connaissances humaines fait pénétrer la lumière dans les sciences les plus abstraites. Nul n'attaqua les préjugés populaires avec plus de vigueur, de raison et de philosophie.
D'Aleniberl, l'ann de Diderot, consacre aussi sa plume à la recherche du vrai. Comme son collègue, il lutte de toutes ses forces contre la tyrannie, contre les jésuites et contre les préjugés.
D'Holbach, que les abus du pouvoir absolu indignent, encourage de ses richesses, de ses lumières et de toute la haine qu'il porte au despotisme, ses amis a l'œuvre. Il trace lui-même les Éléments de la Morale universelle.
Alors se forma cette grande société de gens de lettres, d'hommes de science, de philosophes, d'économistes marchant tous vers le même résultat et répandant tant de vérités autour d'eux ; alors s'exécuta, non sans obstacles de la part du despotisme, celte grande pensée de Diderot, d'élever un monument où les lumières du monde entier vinssent se réfléchir, un monument qui pût servir de phare et de guide aux générations futures : d'Alembert en indiqua la portée dans son Discours préliminaire. Et, malgré les arrêts du conseil, malgré les condamnations, les suppressions, les suspensions, et, surtout, malgré les jésuites, ï Encyclopédie parut. c< Les tyrans s'endormirent au sein des plaisirs ; les jésuites se cachèrent momentanément; les livres s'imprimèrent toujours, pénétrèrent partout, et répandirent les lumières dans toutes les classes. »
En même temps que ces hommes employaient leur vie, si labo- VI euse, à relever le genre humain, un philosophe, digne des temps anciens, lit parler à la liberté le langage le plus mâle, le plus séduisant. Jean-Jacques Rousseau peignit en traits de feu les charmes de cette liberté, idole de son cœur. Il en traça le code dans son Contrat social; et ce livre immortel rallia tous les esprits dans un même sentiment, celui de délivrer le monde et de rendre les peuples heureux.
Quand Raynal, aidé par Diderot, entra si audacieusement dans la lice ouverte ; lorsqu'il attaqua, avec le courage de l'indignation, toutes les tyrannies, toutes les hypocrisies, le plus difficile était fait en France. Déjà le sage Mably, en se livrant à l'étude de l'homme, de ses droits naturels et sociaux, avait prévu et prédit la Révolution ;
134 INrnODUCTlON.
ses ouvrages, que l'on réimprimait, étaient devenus le catéchisme de tous les Français : déjà Duclos, Helvétius, Grimm, Gondorcet et leurs amis avaient semé les germes des principes républicains. Ne s'occupant, dans tous leurs écrits, que des progrès de l'esprit humain, n'ayant h cœur que le bonheur de l'humanité, ils avaient successivement, et sans relâche, poursiiivi le parlement, le clergé, la noblesse, la cour, et même la royauté. Raynal trouva cependant moyen de faire partager sa haine contre le despotisme îi tous ceux qui lurent son livre, et V Histoire philosophique des deux Indes eut une influence prodigieuse sur les peuples des deux hémisphères.
L'histoire de la philosophie, de ses développements, de ses progrès en France, de sa domination sur le globe, est donc la préface obligée de la Révolution de 1789. Ge scmt les gens de lettres, les philosophes qui ont préparé cette grande Révolution, et ce sont eux qui l'ont consommée ; c'est dans leurs livres que se trouve jalonnée la route parcourue par la lumière pour arriver juscju'a nous ; c'est aussi dans leurs livres que sont écrits, en lettres ineffaçables, l'arrêt de mort des tyrans, la chute de la tyrannie et l'affranchissement du genre humain. Ne cherchons pas ailleurs les causes naturelles de cet immense événement : on ne saurait les trouver que dans le triomphe de la raison sur les erreurs et les préjugés, que dans la propagation des lumières, dans l'instruction progressive des masses.
Sans doute que les maximes préchécs par la ])hi!osophie, que les vérités démontrées, puis mises en application par les écrivains des deux derniers siècles, avaient été connues et pratiquées par plus d'un peuple de l'antiquité. Mais une longue suite d'entreprises vandalesques contre la civilisation ; la dégénération des descendants des Brutus, des Gaton, des Spartacus et des Sertorius ; des guerres sans fin, des dévastations, le règne de tant de tyrans ineptes ou cruels, avaient de nouveau plongé le monde dans les ténèbres, l'ignorance et l'oubli de ces principes sacrés. Le genre humain semblait avoir perdu la charte de ses droits; les hommes de lettres l'ont retrouvée : elle s'est conservée dans les livres, et la presse l'a restituée
INTHODUCTIUN. 135
aux peuples. C'est la presse qui, au milieu de l'hiver le plus rigoureux, réchauffe, ranime tous les cœurs dans lesquels s'est conservé le feu sacré de la liberté ; c'est la presse qui appelle à prendre part aux affaires publiques cinq 'a six millions de citoyens qu'on en avait toujours tenus éloignés ; ce sont les écrits enfantés par les circonstances qui engagent les Français a profiter du moment favorable pour revendiquer leurs droits.
Voyez toute une population virile s'agitant sur la surface de la France, et portant dans tous les bailliages, dans toutes les villes où doit se faire le choix des électeurs et des députés aux états généraux, une ardeur, un enthousiasme difficiles à décrire! C'est la presse, ce sont les écrivains patriotes qui stimulent tout le monde: ce sont les clubs, nouvellement organisés par les gens de lettres, par tous les citoyens chaleureux, qui guident ces masses, arrachées tout à coup aux occupations les plus paisibles, les plus vulgaires, dans les choix qu'elles doivent faire. «Jamais, dit Rabaut-Saint- Étienne, jamais on n'avait vu tant d'activité chez ce peuple si actif: les uns écrivaient, les autres péroraient, tous s'agitaient pour obtenir les suffrages du peuple et ceux des électeurs, soit pour eux, soit pour leurs amis. On imprimait, on répandait nuit et jour des listes sur lesquelles étaient portés les noms des hommes que l'on Croyait les plus dignes de l'honneur de représenter la France dans cette grande assemblée. Des agriculteurs, des marchands, des avocats, des médecins, des fabricants, des militaires, des hommes de lettres ^
t Un historien de sens a fait la remarque que le clioix du tiers état tomba principalement sur des avocats, des médecins et des commerçants, et que partout les gens de lettres et les académiciens furent en minorité dans les assemblées électorales. « Les gens de lettres, dit-il, étaient cependant les hommes les plus éclairés. Jamais l'autiirité n'avait pu fermer la bouche d'un écrivain distingué, et elle craignait le langage libre et fler de ces hommes courageux, dont l'exil et les lettres de cachet furent souvent la récompense de leurs idées philosophiques. Malheureusement, il y avait deux classes dominantes dans les assemblées : les propriétaires et les commerçants qui connaissaient peu les hommes de lettres et ne pouvaient guère les apprécier, et les avocats qui étaient en rivalité avec eux. Ils ne se trouvèrent ni appuyés, ni en nombre suffisant pour se défendre : ils ne furent donc pas portés, et, conséquemment, peu d'entre eux se sont montrés au premier rang dans la Révolution, tandis que les avocats y jouèrent un rôii- brillant. )> .Fc dois a.j(mtcr à ces remarques, fort justes
15(i INTRODUCTION.
étonnés de se voir réunis pour ia première l'ois, lâeliaientde s'entendre pour conquérir ces droits naturels et imprescriptibles qui leur avaient été ravis par les privilégiés et par le despotisme. »
Tous ne calculaient sans doute pas la portée de leur vote ; mais ceux de qui émanaient les cahiers du tiers état avaient la conscience qu'il s'agissait de refondre complètement les lois de la monarchie, et de refréner l'arbitraire.
Qu'on lise les cahiers remis par les sénéchaussées et les bailliages aux députés envoyés aux états généraux de 1789, et l'on sem étonné des innombrables réformes que la nation demandait, et qu'elle n'eût probablement pas obtenues, malgré la fermeté des membres du tiers état, si le peuple ne fût intervenu en prenant la Bastille ! Qu'on jette les yeux sur les abus infinis que l'Assemblée constituante fut obligée de détruire; qu'on examine les mille réformes qu'elle dut introduire dans toutes les branches de l'administration publique, et l'on reconnaîtra facilement que tout ce qui existait était mauvais, détestable, insupportable pour des hommes qui connaissent leurs droits et ceux de la nation.
Aussi que d'obstacles la Révolution ne rencontra-t-elle pas de la part des castes diverses qui s'étaient toutes créé une existence à part de celle du peuple !
« La lutte ne pouvait manquer d'être violente et fort longue, dit Rabaut-Saini-Étienne, dans son excellent Résumé de l'Histoire île la Révolution française pendant la session de V Assemblée constituante ; car, si d'un côté on trouvait cette masse industrieuse et éclairée formant la nation, de l'autre se présentaient soixante mille nobles ou anoblis qui tenaient tous les fils de la féodalité, et la foule de soudoyés que ces nobles faisaient vivre; les militaires gradés, tous nobles, ou, ce qui est pis, prétendant l'être; cent mille privilégiés, dont la prérogative consistait a ne pas payer tel ou tel impôt ;
{l'ailleurs, que si les gens de lettres furent en très-petit nombre dans rAsscml)lée nationale, ils n'en remplirent pas moins, dans la Révolution, le rôle le plus important et le plus courageux, soit par les journaux, soit dans les clulis.
deux cent mille prêtres, inégalement fortunés, mais tous liés par un même système, ne formant qu'un seul tout, dirigeant h leur gré la populace et les femmes, et accoutumés depuis mille ans à gouverner l'empire de l'opinion et des préjugés ; soixante mille personnes vivant de la vie religieuse, et dont plusieurs influaient puissamment sur le monde auquel elles avaient fait vœu de renoncer ; les fermiers généraux, tous les gens du fisc, et leur armée de cinquante mille hommes ; cette multitude de gens qui occupaient des emplois jusque dans les plus petites villes, et leurs familles et leurs amis ; enfin la robe tout entière, ces parlements rivaux de la puissance des rois, défendant ou sacrifiant le peuple pour leur agrandissement, et qui, de juges, aspiraient a devenir législateurs ; les cours inférieures qui leur étaient soumises ; et cette nuée de gens de pratique qui levaient sur la population un impôt dont l'imagination redoute le calcul. Cette masse effrayante occupait toute la France : elle l'enchaînait par mille liens, et ces hommes réunis croyaient former toute la nation, parce qu'ils regardaient le reste comme peuple. »
Ajoutons encore que la noblesse et le clergé possédaient à peu près les deux tiers des terres, et que l'autre tiers seul payait des impôts au roi, une foule de droits féodaux a la noblesse, la dîme au clergé, et supportait de plus les dévastations des chasseurs nobles et du gibier. Cet état de choses était insupportable ; il devait être détruit par les progrès des lumières.
Qu'on cesse donc de répéter ce que les privilégiés de 1789 ont voulu accréditer : suivant eux, tout aurait bien 7narché, sous le règne de Louis XVI, si la France n'eut obéré ses finances pour soutenir les Américains contre les Anglais. Ainsi, ces gens-la supposent encore aujourd'hui que la Révolution n'eut d'autre cause que le déficit d'une centaine de millions.
11 nous a été facile de prouver le contraire.
Mais il nous reste encore à rectifier une de ces nombreuses erreurs qui se sont perpétuées. Ce déficit, que Calonne portait à 140 millions, et que Necker prétendit, plus tard, n'être que de 56 millions,
iSa INTBOUUCTION.
s elevail, en effet, à la somme énorme de plus de cinq Mn.i,iARDs'. La monarchie se trouvait donc réduite aux abois, dès avant 1788, pour avoir dévoré toutes les ressources quelconques que la France avait pu offrir à l'avidité de ceux qui ne cessaient de la pressurer.
Quand on récapitule tous les obstacles que devaient rencontrer les députés aux états généraux de 1 789 pour se conformer au vœu des cahiers qui leur furent remis, et pour remplir le mandat régénérateur qu'ils avaient accepté; lorsqu'on pense encore que le roi et tous les privilégiés devaient augmenter journellement le nombre de ces obstacles et les rendre infranchissables en s'opposant sans ceSse h l'adoption des formes constitutionnelles, on ne sait ce qu'on doit admirer le plus de l'énergie, de la sagesse et de la persévérance que la majorité de ces députés déployèrent, avant que les intrigues de la cour les eussent divisés, ou de la force de l'opinion publique, sur laquelle s'appuya l'Assemblée nationale.
Mais pour rendre à chacun la part d'éloges qui lui revient, il ne faut pas oublier que ce furent les gens de lettres de l'époque mémorable dont nous allons nous occuper qui formèrent cette opinion publique et soutinrent les premiers pas des députés dans la vaste et périlleuse carrière qu'ils avaient à parcourir. C'est parce que le rôle dont les journalistes se sont emparés dans la Révolution française fut, sans contredit, le plus actif et le plus important, qu'il mérite la mention a part que nous allons en faire dans ce livre.
Et comme c'est dans les journaux d'alors que se trouvent et les relations les plus vraies des événements qui ont signalé le cours de notre régénération politique, et les portraits les plus ressemblants des hommes qui y ont pris une part active, nous nous sommes servi de ces journaux pour initier le lecteur à tout ce qui s'est passé de remarquable de 1789 a 179G; c'est dans ces feuilles, et prin-
1 Lorsque la Convention nationale créa le Grand-Livre de la dette piililique, les comptes incontestables que le célèbre Cambon fut chargé de faire pour établir et régulariser toutes les dettes de la France, ont fait connaître (ine le déficit laissé par la royauté s'élevait réellement à la somme effroyable de 5,090,468.000 livres.
cipalement dans celle publiée par Brissot-Warville, a nos yeux la plus complète, la plus riche en faits, en réflexions et en opinions sensées, que nous avons puisé ces récits circonstanciés, ces détails curieux et intimes trop négligés par les historiens; récils qui nous dispensent complètement du soin de résumer les époques mémorables dont ce célèbre écrivain et ses autres collègues de toutes les opinions se sont occupés.
Nous nous bornerons donc ici à indiquer la marche que la Révolution a suivie, tant dans ses phases ascendantes que dans ses périodes de réaction ; renvoyant nos lecteurs, pour les détails, les explications et les commentaires, aux journahstes eux-mêmes, dont ils trouveront les piquantes narrations dans le cours de ce livre.
Tout le monde sait que l'ouverture des fameux états généraux de 1789 eut lieu le 5 mai. Les humiliations que la cour prépara au tiers état, et les intrigues du ministère pour obtenir que les députés votassent par ordres, et non individuellement, sont aujourd'hui du domaine de l'histoire. Si la cour l'eût enq)orté, c'en eût été lait des espérances que la nation avait fondées sur celle réunion, si longtemps désirée. Grâce à la fermeté du tiers, le vote par tête l'emporta, et la nation se trouva ainsi réellement représentée.
La cour, effrayée de ce qu'elle appelait l'audace du tiers état, travailla dès lors a rendre nulles les prétentions de ceux qui voulaient restituer au peuple ses droits. Les députés, chassés de leur salle par l'ordre du despotisme, se réunirent au Jeu de Paume, et y jurèrent de ne point se séparer avant d'avoir donné à la France une constitution libérale. Quand s'ouvrit la séance royale du "io juin, dans laquelle on allait signifier aux états généraux la volonté du roi, ces états généraux s'étaient constitués en Assemblée nationale , et la royauté se trouvait en face d'une puissance formidable.
Il ne restait plus au despotisme, pour se maintenir, d'autre moyen que de dissoudre l'assemblée par la violence. Une armée de trente mille satellites fut réunie autour de Versailles et de Paris.
Les Parisiens, justement alarmés par les journaux et par les réii-
UO INTKODUCTIO^.
nions patriotiques du Palais-Royal, prirent les armes, attaquèrent, dans la Bastille, le boulevard du despotisme, et se rendirent maîtres de la capitale. La royauté capitula. Les troupes furent renvoyées, la garde nationale organisée, et le roi se montra aux Parisiens, avec la cocarde tricolore, pour sanctionner tout ce qu'ils avaient fait sans lui.
Tandis que la cour ajournait ses projets jusqu'aux circonstances favorables qu'elle devait faire naître, l'Assemblée nationale votait la déclaration des droits de l'homme ; puis, d'un même coup, et dans la seule nuit du 5 août, elle détruisait, h tout jamais, la féodalité et la plupart des abus de l'ancien régime. Voulant sauver la France de la banqueroute que lui avaient léguée les prodigîdilés de la monarchie, l'assemblée déclara les biens du clergé propriétés de l'État, et créa les assignats. Bientôt après, elle abolit les ordres religieux et tous les litres de noblesse.
La Révolution marchait a grands pas : la cour voulut l'arrêter en éloignant le roi, et en livrant l'Assemblée nationale aux troupes contre-révolutionnaires, rassemblées de nouveau à Versailles. Les craintes et les ressentiments des Parisiens amenèrent les journées des 5 et 6 octobre, qui empêchèrent la fuite du roi, vengèrent les outrages faits à la nation, et ramenèrent le gouvernement dans Paris.
Le roi et l'assemblée s'y hxèrent. Dès lors, ce sont les patriotes de cette capitale qui surveillent les projets contre-révolutionnaires de la cour, d'accord avec l'émigration.
Mais déjà l'Assemblée nationale se trouve divisée en deux partis : celui qui veut que la Révolution ait son cours, qu'elle affranchisse le peuple et régénère tout; celui qui travaille à ramener l'ancien régime, en donnant légalement au roi le droit de faire la paix et la guerre et de mettre son veto sur les lois émanées des représentants de la nation. Le premier de ces deux partis opposés compte ses forces a la fédération générale de 1791 ; l'autre veut éloigner Louis XVI, pensant que l'anarchie rendrait au roi ce qu'il considère comme ses droits.
Après plusieurs tentatives de fnile. avortées par la surveillance
du peuple, Louis XVI parvient entin à quitter la capitale, et se dirige sur la frontière, où les traîtres et les émigrés l'attendent pour le mettre à même de dicter la loi a la nation. Arrêté à Varennes, et ramené captif à Paris, sa fuite provoque les manifestations les plus hostiles h sa personne et h la royauté elle-même. L'Assemblée nationale, dégénérée, veut rendre à Louis XYI sa couronne et son autorité : elle fait proclamer la loi martiale contre les patriotes qui demandent la déchéance du roi, et on les massacre au Champ de Mars. Sous l'impression de ces effrayantes exécutions, les royalistes de l'assemblée revisent la constitution, la proclament et la font jurer par un monarque qui a déjà trahi vingt serments.
L'Assemblée constituante, après avoir mis deux ans et quatre mois à démolir l'ancien édifice social, basé sur le [)ouvoir absolu d'un seul, laissa la France en proie aux partis qui la divisaient; l'un de ces deux partis n'avait jamais voulu de constitution, et l'autre rejetait alors celle de 1791 comme renfermant trop de restrictions h la déclaration des droits de l'homme et à l'exercice de la liberté.
Quand l'assemblée dite Législative, produite par le marc d'anjeiit et la division des citoyens en actifs et non actifs, arriva pour faire exécuter l'œuvre de la Constituante, les esprits, tournés vers le républicanisme, étaient fortement irrités contre la royauté ; les jacobins demandaient un siippléînent de révolution.
Cette assemblée, devant lutter à la fois, et contre les sociétés populaires, qui la devançaient, et contre le comité autrichien, qui tramait la perte de la Révolution, et contre les prêtres et les émigrés, <jui excitaient tous les rois de l'Europe à une croisade liberticide, usa toutes ses forces a soutenir un roi et une constitution dont personne ne voulait plus.
Bientôt elle l'ut amenée, par les girondins, a déclarer la guerre à l'Autriche ; guerre qui comblait alors les vœux de la cour, assez habile pour faire servir l'ardeur belliqueuse du peuple a seconder les trahisons combinées avec l'étranger. Le ministère, cpii était de bonne foi, voulul faire décréter un camp de vingt mille hommes.
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destinés à se réunir sous les murs de Paris, atin de se porter la où le salut de la France l'exigerait. Mais le roi, conseillé par le coniit<' secret que dirigeait la reine, refusa d'autoriser cette mesure salutaire, et irrita ainsi les sociétés populaires et les girondins.
Convaincus dès lors de la connivence de la cour avec les émigrés et les étrangers, les jacobins organisèrent la journée du ^0 juin, dans le but de forcer le pouvoir exécutif à sanctionner le décret du camp sous Paris, ainsi que ceux rendus contre les prêtres turbulents de l'intérieur. Cette journée eut pour résultat d'avilir encore davantage la royauté, et de pousser le roi dans les voies contrerévolutionnaires qu'il clierchait d'aplanir aux étrangers, sur lesquels il fondait l'espoir de sa délivrance.
Les deux mois qui s'écoulèrent jusqu'à la révolution du 10 aoùl furent employés de part et d'autre aux préparatifs du dernier combat que devaient se livrer les partisans du despotisme et les amis de la liberté. La cour, aussi pressée d'en finir que les jacobins, et comptant sur un succès que devait faciliter la niarcbe des armées étrangères dans le cœur de la France, fit du palais des Tuileries le (juartier général de ses troupes militantes et sa place d'armes ; de leur côté, les jacobins et les cordeliers, appuyés sur les patriotes des faubourgs et sur les bataillons de volontaires bretons et marseillais, et assurés du concours de la commune de Paris, se décidèrent à en finir avec la royauté par le sort des armes.
Voici la journée du iO août. Le tocsin s'est fait entendre toute la nuit; le rappel, la générale ont battu pour rassembler les patriotes des sections. Les Marseillais, les Bretons, les jacobins, les cordeliers sont à leurs postes, prêts à se porter contre le château des Tuileries. Mais après avoir excité les Suisses à détruire les patriotes insurgés, le roi et la reine fuient du champ de bataille, et vont se cacher au sein de l'Assemblée nationale.
Le combat s'engage : aux fusils des Suisses, les insurgés opposent le canon des sections ; le château tombe en leur pouvoir, et le peuple croit avoir vaincu la rovauté.
Du Temple, où on l'enferme, la famille royale tend ses bras vers les cohortes étrangères, dont les progrès mettent la patrie en danger. Le roi, la reine, tous les aristocrates vaincus comptent sur une délivrance prochaine, car ils connaissent l'itinéraire des soldats de leurs alliés. Un miracle seul peut sauver la Révolution et la liberté : ce miracle le peuple l'opère en se jetant en masse au-devant des Prussiens et des Autrichiens.
Mais avant d'aller combattre l'ennemi de l'extérieur, le peuple veut ne plus avoir à redouter celui de l'intérieur: sa rage se tourne d'abord contre ceux qui appellent les armées étrangères en France; et les journées néfastes de septembre virent périr, par la main du peuple, les vaincus du 10 août, détenus dans les prisons.
Quand la Convention nationale, convoquée après la chute de la royauté, prit les rênes flottantes du gouvernement, la canonnade de Valmy avait arrêté l'invasion étrangère, et l'élan belliqueux du peuple consolidait la Révolution. La nouvelle assemblée s'empressa d'abolir la royauté, et d'établir la République française : ce fut le commencement d'une ère nouvelle, indiquée par l'admirable calendrier républicain.
Dans les premiers mois de son existence, cette autorité, redoutable aux ennemis de la liberté, ne se dessina pas aussi complètement qu'on l'eût désiré : elle perdit un temps précieux en querelles entre les montagnards et les girondins. Le procès, et surtout le jugement de Louis XVL forcèrent chaque représentant du peuple à faire sa profession de foi sur la royauté. Elle succomba; et dès lors la Convention, n'ayant plus rien a ménager, déploya cette énergie qui seule pouvait sauver la liberté. Ceux des députés qui n'adoptèrent pas les mesures terribles que les circonstances mirent a l'ordre du jour furent considérés comme des obstacles à la marche de la Révolution et au salut de la patrie. Les journées des 31 mai et •2 juin 1793, dirigées contre les modérés, renversèrent le parti de la Gironde, pour établir le régime révolutionnaire, qui fut appelé le règne de la Terreur.
La trahison de IJiimouriez, en mettant la République au bord de l'abime, montra tout ce que le comité de salut public sut trouver de courage et d'énergie en lui-même, et de dévouement dans le peuple. La France républicaine fut sauvée ; et bientôt elle iit trembler tous les rois sur leurs trônes.
Mais, au milieu de ces gigantesques et sublimes élans du patriotisme, la désunion se mit dans la Convention, et jusque parmi les membres du célèbre comité de salut public. La journée du 9 thermidor, en frappant Robespierre, Saint-Just et Couthon, considérés conïme les j)lus fermes appuis du gouvernement révolutionnaire et de la République elle-même, laissa la Convention en proie h de nouvelles factions, et amena la réaction thermidorienne. Au milieu des succès inouïs de ses armes, l'existence de la Républicpie se trouva menacée, et elle eût succombé sans la victoire du 13 vendémiaire, remportée par les patriotes sur les sections contre-révolutionnaires.
A partir du 9 thermidor, la Révolution marcha à reculons. Rientôt elle fut audacieusement attaquée lorsque les armées de la République volaient de victoires en victoires, et au moment même où l'esprit révolutionnaire gagnait les autres peuples.
Le coup d'État du 18 fructidor sauva encore une fois cette République, cimentée par tant de sang généreux. Mais, malgré les efforts énergiques du peuple français, elle finit par disparaître à l'apogée de sa gloire. Un seul homme, un soldat heureux absorba la Révolution, et marqua ainsi un temps d'arrêt au triomphe des principes auxquels il devait son élévation et sa renommée.
L'Histoire des Journaux et des Journalistes de la Révolution française va nous retracer tous ces événements mémorables, et nous faire connaître les hommes qui y prirent part.
DES JOIIIINAIISTES
DE r,A