‹ Histoire des journaux et des journalistes de la evolution française (1789-1796) Précédée d'une introd. généraleChapitre 11 sur 15 · COUP-D'OEIL PRÈLI.MINAIHE SUR LES JOURNAUX, ETC · texte numérisé non relu

COUP-D'OEIL PRÈLI.MINAIHE SUR LES JOURNAUX, ETC

ont porté leurs collègues et c'onteni))orains. Par cette marche nouvelle, je crois avoir trouvé le moyen de l'aiie mieux connailn; et mieux apprécier ces hommes (iiu'on ne l'a lait jusjpi'a ce jour. Mes esquisses auront au moins l'aNantage d'être tracées d'a|)rès nature, et les personnages (jui y ligiu'enl s'y montreront les (ils de leurs (euvres.

I!i';i)A(;ti:uu en r.uKF nu patiiiote français, journal lirrk i:t impartial'

,lKAx-PtKimi: Brissot, né au village de Ouarville, piès Cliartrcs, le 14 janvier 1754, et décapilé à Paris, le 51 ortohre 1795, à l'Age de 59 ans. Il est plus ronnn sous la désignalion de Hrissot de Warville, nom qu'il prit étant en Angleterre, en écrivant ainsi, suivant la manière anglaise, relui du lion de sa naissance, et en l'accolant à son nom de l'amillcv

•Brissot (U^ Warville, si célèbre dans les fastes de la preniitMo llévolulion française, était connn avant celte époque comme un écrivain et un publiciste de mérite. Il avait publié la Théorie des Lois criminelles^, les Lettres philosophiques sur l'Histoire d'Angleterre, et une foule d'autres ouvrages cpii indiquaient un ami des lumières et de l'humanité. Ce fut lui qui créa le Patriote français, l'un des journaux révolutionnaires que le 14 juillet 1789 fit naître à Paris. Le r' numéro de cette gazette, dont Brissot fut longtemps le principal et l'unique rédacteur connu, parut le 29 juillet de cette même année. Ce journal était (piotidien, du format in-4" à deux colonnes; mais chaque numéro ne se composait que de quatre pages, ce qui le rendait fort exigu, eu égard aux matières qui s'y traitaient. Le prix de souscription n'en était pas moins de 9 livres par trimestre ; il sortait des presses de l'imprimerie du Patriote français, place du Théâtre- Italien.

L'épigraphe que Brissot avait placée en tête de sa feuille était celle-ci : « Une gazette libre est une sentinelle avancée qui veille sans cesse pour le peuple. »

1 Le ponrail de ce journaliste fameux que nous donnons ici a été gravé sur le dessin de Guérin. Il est d'une grande ressemblance •• Brissot avait la ligure pâle, l'air triste et méditatif; il fut un des premiers qui, pour ressembler aux quakers, s'iiabilla avec une extrême simplicité et adopta la coiffure sans poudre, à une époque oii l'on ne portait ijuc des ailes de pigeon, la boinse ou la queue poudrées.

-' MiiTilicaii, dans ses Leilres de Caclicl, fait l'éloge de cet ouvrage de Itrissol.

184 BHISSOÏ-WARVILLE.

ComnKi la plupart des autres journaux qui parurent à l'ouverture des états généraux, la gazette de lirissot ne contint guère d'abord qu'un résumé de ce qui se passait dans l'Assemblé constituante. Mais ce résumé était fort bien fait. Le rédacteur s'y attachait beaucoup plus a l'esprit ([u'au texte des débats, et il les rendait d'une manière piquante en y intercalant ses réflexions ; mérite que l'on ne trouve point dans les feuilles de l'époque.

Si les séances de l'Assemblée nationale étaient aussi conqilètes que possible dans le Patriote, le reste y fut d'abord très-négligé : l'on y chercherait en vain, jusqu'à la lin de cette première année de la liberté, ce que nous appelons aujourd'hui des articles de fonds, c'est-a-dire l'examen des questions a l'ordre du jour, l'appréciation des circonstances et des événements. Parfois seulement, Brissot parlait de ce qui se passait dans les départements ; et s'il faisait quelque excursion à l'élranger, c'était toujours avec une certaine circonspection. Les seuls sujets sur lesquels Brissot revint souvent et ([u'il ait assez longuement développés, sont l'abolition de la traite des noirs, et les questions relatives aux colonies. On le voyait s'élever avec force contre l'égoïsme mercantile et l'esprit des trafiquants des ports de mer, qui se montraient o|)j)osés à celte grande réforme. Brissot laissait ai)ercevoir dans sa feuille qu'il était l'un des membres les plus actifs de la société des Amis des noirs. « Pour corriger les Welches, disait-il en citant Voltaire, il faut frapper fort et souvent. — Nos colons sont de terribles Welches. »

Tout en défendant chaleureusement les hommes de couleur et les noirs, Brissot n'oubliait pas les blancs. Il se prononça avec vigueur pour l'abolition de l'ordre de primogéniture, que la noblesse voulait conserver, et contre le droit d'aînesse. On trouve dans sa feuille des articles remarquables en faveur de l'égalité des partages : ce qui passait alors pour des idées nouvelles.

Le rédacteur du Patriote français se montra aussi fort contraire aux divers plans linanciers proposés par Necker, plans mesquins, qui n'eurent, en effet, que des résultats misérables. Il vanta ceux du comité des finances de l'assemblée, ainsi que les vues de Mirabeau et de Clavières sur cette partie. Brissot se faisait un plaisir d'élever le peuple a la hauteur de la Ilévolution, et ce fut dans ce but qu'il publia en entier les avis que Boland de la Plàtrière donnait aux ouvriers de Lyon. Boland ayant été sensible à cette sympathie du journaliste de Paris, il lui adressa des lettres critiques fort curieuses

BRISSOT-VVARVILLE. 485

sur la ville de Lyon, dans lesquelles, tout en vantant le patriotisme du peuple et des ouvriers, il déplorait l'indifférence que les commerçants montraient pour une Révolution propre a délivrer les transactions mercantiles des nombreuses entraves qui les gênaient, et principalement des monopoles. Ces lettres attirèrent personnellement à Brissot des injures et des menaces de la part de jeunes Lyonnais : Brissot s'en trouva offensé, et, |>our la première fois peut-être, il parla de lui dans une feuille qui s'était toujours tenue à l'écart des personnalités.

« Ma plume prostituée !... s'écriait Brissot en soulignant une des phrases des Lyonnais! Ma |)lume prostituée! et à qui? Est-ce aux prélats? je n'en vois qu'un bien vertueux, et nous sommes loin d'être d'accord sur tout. Est-ce aux banquiers? aux nobles? aux armateurs, planteurs, aristocrates de toutes les couleurs, de tous les États? Ceux-là seuls payent, et, pour billets de caisse, ils m'adressent des menaces d'assassinat! Ali! si j'étais si facile à corrompre, il y a longtemps qu'ils m'auraient acheté ! Je suis vendu, mais au peuple ; et ce peuple, celui même de Lyon, n'a pas de pain! Ces jeunes gens feront-ils aussi, comme certains planteurs, tomber dans ma poche les guinées de l'Angleterre? Cela serait présumable, car Pitt n'a-t-il pas intérêt aussi a ruiner les manufactures de Lyon?

« La cornqition de mon cœur! poursuivait Brissot. Vous ne m'avez pas lu, vous qui avez écrit cette atrocité. Vous ignorez ma vie : un solitaire; un homme de lettres farouche, j'ose le dire, qui, pour juger sans complaisance, s'isole de ses meilleurs amis, qui ne .suit pas même les carrières où il pourrait réussir, cet homme-là ne peut avoir le cœur corrompu : l'homme corrompu ne vit point avec lui-même; il se fuit avec soin, il fuit la solitude.

« La plume me tombe des mains, ajoutait-il, en m'occupant de traits de cette espèce. Si je les ai repoussés, c'est qu'on les prête à des jeunes gens. Je les aurais négligés de la part de ces scélérats qui vivent de mensonges, de ces apôtres du despotisme (jui défigurent et salissent de leur venin les êtres et les actions les plus estimables ; mais j'estime la jeunesse, et j'espère beaucoup d'elle. Je ne puis donc que plaindre ceux qui ont voulu m'outrager ici. J'attends du temps leur repentir, et ils se repentiront s'ils sont aussi vrais patriotes que moi . »

Ou je me trompe fort, ou de semblables mouvements d'indignation ne pouvaient partir que d'un cœur pur et d'un patriote sincère.

180 BRISSOT-NVAnVILLi:.

Aussi snis-jc Ibiulé à penser, qu'à celle époque surloul, Brissol élail loin (le méi'iler la qualification d'inlrigant qu'on lui a appliquée dans la suite.

Lorsque la Bretagne et l'Anjou conçurent la belle idée de se fédérer j)Our le succès de la Révolution. Brissol l'ut un des premiers à publier le pacte fédéral if des habitants de ces deux ])rovinces. Quel- (jues jours ai)rès (lin de mars 1790). il a|)prit que les sociétés populaires de Glermonl-Ferrand s'étaient aussi confédérées entre elles. « 11 est a désirer, dit-il aussitôt, cpie ces sortes de confédérations se multiplienl partout. Cette confédération des lumières sera plus utile et plus redoutable encore que celle des armes du despotisme. » Et il appuya fortement ces fédérations, ainsi que celles des milices nationales.

Le journal de Brissol, quoique assez insignifiant dans les trois premiers trimestres dé son existence, ne se fit pas moins remarquer par sa bonne tenue. Son rédacteur y lit preuve d'esprit et de jugement. Son style est toujours correct, élégant même: il y montre souvent beaucoup d'érudition. C'est, au reste, la seule feuille politique de cette époque qui ail consacré quelque place aux annonces et à l'analyse des livres nouveaux.

La liberté de la presse fournit à Brissol l'occasion de rompre bien des lances avec ceux qui voulaient la refréner. On le vit attaquer chaleureusement le projet de loi sur les libelles, et l'on trouve dans le Patriote fraitçais des lettres de Condonîel, de Lanthènas et autres patriotes, dans lescpu^lles cette liberté était défendue avec d'excellents arguments.

Tel est le coup d'oeil que |)résenle le journal de Brissol- Warville durant la première période de son existence. Ajoutons encore (pie la publication du fameux Livre rouge lui fournit la matière d'un grand nond)re d'articles dans lesquels il éplucha ce registre honteux des dila])idations des courtisans.

Mais, à partir de son quatrième trimestre (mars 1790), le rédacteur du Patriote français sentit la nécessité d'imprimer une impulsion nouvelle a sa feuille. Un Prospectus, placé en tête de son •244* numéro, annonce qu'il allait donner à son journal un développement utile. La Révolution marchait à pas de géant ; elle s'étendait en Belgique : il fallait trouver le moyen de tout embrasser. Brissol le promit, et son journal prit en effet i)lus de consistance.

Quoique son format fut resté le même, le Patriote français trouva

BRISSOÏ-WAIIVILL!]. 187

moyen d'examiner plus attentivement les matières traitées dans l'assemblée, et même dans les sociétés populaires : quelques suppléments hebdomadaires lui permirent de faire connaître en délai! les événements (pii avaient lieu en Belgique, et de donner des nouvelles des départements de la France, ainsi que de l'étranger ^

La feuille de Brissot devint dès lors i)lus générale, sans pour cela changer aucunement de rédaction. « On m'a dit que j'étais trop sérieux, disait-il lui-mêmt; ; on voudrait me \oir dérider, persifler el faire des caricatures : ce rôle ne me convient pas. 11 faut être soi. et lors même que le peuple français retomberait dans le goût des boulïonneries j)olitiques et littéraires, un écrivain qui se resj)ecte et qui ne veut qu'être utile ne devrait jamais se dégrader jusqu'à s'y prêter... (Ceci s'adressait évidemment aux Actes des Apôtres.)

« Il y a des gens assez malheureux pour vouloir toujours être gais, même au milieu des discussions les plus sérieuses, ajoutait Brissot. Ce rire convulsif doit disparaître avec la démence qui caractérise les esclaves, et faire place à la sérénité de la raison...

— « Il est des écrivains, disait plus loin le rédacteur du Patriote français, qui voudraient proscrire les réflexions du récit des débats : ils accusent leur impuissance, et voudraient y condamner les autres. Ces réflexions sont nécessaires pour un peuple qui sort de l'ignorance. »

(i'est ainsi que Brissot exposait les principes qu'il s'était tracés el la direction qu'il voulait donner à sa feuille. On le vil en effet s'efforcer de rom})re cette monotonie (jui règne dans la piemière année de sa publication. Sous forme de lettres, parurent alors, dans le Patriote français, des thèses fort remarquables, soutenues })ar Condorcel, Pétion, Payne, Grégoire, Kersaint, Lanthènas, et plusieurs autres députés siégeant au côté gauche, sur les grandes questions (pii s'agitaient dans l'assemblée, telles que l'organisation de l'armée et des tribunaux, le droit de paix et de guerre, les bases du Code civil, les milices nationales, la liberté des cultes, la liberté de la

1 Le journal de Brissot nie paraissint la feuille modèle de l'époque, j'ai dû ni'élcndre davantage sur ce qui s'y trouve, parce (ju'elle m'offrait beaucoup plus de détails intimes sur les événeuicnls et les hommes de la Révolution que les autres gazettes de cette période. L'article Brissot sera donc incomparablement le plus long de ceux contenus dans ce livre, par cela même que je ne pourrais, sous peine de me répéter souvent, revenir, en parlant de ses autres collègues, sur des choses déjà traitées par ce journaliste à peu près comme elles le sont dans les autres feuilles de la même opinion. A partir de son quatriëpic trimestre, le Palriole français contient, sur la Révolution, les détails historiques les plus curieux et les plus propres à éclairer le lecteur. J'ai donc essayé d'en faire l'analyse la plus complète que pouvaient comporter les divisions de mon livre.

I,S8 BHISSOT-WAHVILLK.

presse, etc., etc. On y trouve une lettre fort curieuse de Pélioii à Mirabeau, relative a la projwsitioii de ce dernier sur le droit de fçuerre, lettre qui fait pressentir et motive la scission qui éclatait entre les i)atriotes purs et ceux qui se laissaient corrompre ( numéro 520 du Patriote français). Condorcet y a aussi traité, avec une ij;rande supériorité, la question du cens d'éliij;il)ilité (numéro 519). Clavière, depuis minisire des linances, y parla du mariage des prêtres, de la refonte des monnaies, etc. Grégoire y publia ses réllexions contre le duel , et Kersaint dévelop|)a souvent , dans le Patriote français, ses idées sur la marine <le l'État.

Au milieu de cette foule d'excellents articles que beaucoup d'bommes marquants j)ar leurs connaissances déposaient journellement dans cette» feuille grave, Brissot semblait s'être réservé de traiter les (|uestions (pii lui étaient plus lamilières. Toute sa sollicitude avait pour objet de resserrer les liens qui, dans son opinion, devaient unir la nation française et la nation anglaise : il considérait cette union de deux peuples libres comme le gage de la paix européenne. Aussi le vit-on s'élever avec force contre la proposition faite par M. de Noailles de proscrire de France les objets provenant des manufactures anglaises.

Ceci se i)assait vers l'époque où l'affaire de la baie de Noutka semblait devoir amener une rupture sérieuse entre l'Angleterre et l'Espagne, et alors que cette dernière puissance réclamait de la France l'exécution du j)acte de famille, c'est-a-dire de faire cause connnune avec elle (juin 171)0). Brissot, qui entretenait des correspondances dans les princi|)aux ports de mer, y provoqua des pétitions pour le maintien de la paix avec les Anglais, et reproduisit ces pétitions dans sa feuille, en les accompagnant de ses réflexions. « Point de gueriv, s'écriait-il souvent; la guerre serait funeste au iléveloppement de la liberté en France. Il ne faut pas que la grande llévolution qui s'opère cbez nous soit détournée de son cours... La guerre ne proliterait qu'au despotisme, etc.. etc. » Ce fut dans ce sens qu'il adressa plusieurs lettres aux frères et amis les jacobins, pour les engager îi ne point doimer dans le piège que les ministres tendaient a l'esprit belliqueux de la nation.

Il était alors beaucoup question de l'organisation d'une garde du roi, qui devait, disait-on, se composer de six mille bommes. Brissot. de même que tous les autres journalistes patriotes, combattit de tous ses moyens cette organisation, qu'il considérait conmie incon-

sliliUioiinelle, et comme propre h jeter des semences de division au milieu de l'armée nationale. Il y eut h ce sujet des lettres fort aigres adressées publiquement au général Lafayette, dans lesquelles on le sommait de s'expliquer catégoriquement, et de déclarer s'il avait consenti à rendre suspecte la garde civique placée sous son commandement.

Ce lut vers cette époque (lin de juin 1790) que, répondant à un citoyen qui lui écrivait : Tu dors, Bruttis! Brissot s'écria : « Non, je ne dors pas, mais je suis stujiélait. J'observe attentivement les partis ; non pas celui des noirs, il ne mérite guère que Ton s'occupe de lui ; mais ceux qui se forment si déplorablement au sein de l'Assemblée nationale et au milieu de cette majorité jusqu'ici considérée comme patriote. C'est le parti dominant que j'observe ; je suis les manœuvres, les contre-manœuvres de ses différentes sections. Je lève les yeux, et ce sont ceux qui ont la plus haute réputation que je surprends le crime à la main, pliant le genou devant les ministres ou devant des femmes. — Insatiable soif de l'or ! ou plutôt insatiable soif des jouissances! tu nous perdras, tu perdras la constitution. Je le crois et le croirai toujours, point de liberté sans mœurs privées. Les Epaminondas, les Trasibule, les Dion, les Caton, ne roulaient point dans de superbes chars, ne donnaient point de festins magnitiques : Caton se promenait pieds nus sur la place publique; Epaminondas n'avait aucune influence, vivait obscur; le luxe, au contraire, a toujours suivi, entouré ceux qui, sous le voile de la liberté, ont assujetti leur patrie, tels que les Pélopidas, les Périclès, les César...

« Vous voulez être libres, continuait Brissot, et vous flagornez tour à tour et le peuple et la cour, et vous encenspz les districts ; vous les investissez de tous les pouvoirs pour les leur dérober dans leur ivresse ; et, au lieu de marcher droit à la liberté, vous n'employez (pie des moyens mesquins et souterrains, et vous voulez être prônés; vous stipendiez ou caressez les journalistes, et vous vendez le présent à l'avenir... Vous voulez être libres, enlin, et dans tous vos écrits, vos discours, vos travaux, vous ne voyez (pie votre gloire, votre intérêt, votre vanité. Le peuple n'est qu'un moteur vos lèvres, comme celui de Dieu sur celles des théocrates.

« Des mains adroites, mais perfides, concluait Brissot, travaillent a perdre la sainte cause de la liberté: mais les sentinelles patriotes veillent sur elle et vous observent : ils risqueront tout [sic, les sen-

IÎK> HIUSSOT-WAKVILLI'.

lineiles), ils soniieronl Talarme, s'il le Tant, pour déjouer vos manœuvres, si vous y ])ersistez... Que ceux qui se reconnailronl a ces traits lasseul taire leur iutérèl, ou les [)atriotes ne tairont plus leurs noms. »

Il n'était j)as dillieile de deviner (pie ces graves reproches s'adressaient principalement h Mirabeau et à liarnave. Les patriotes les soupçonnaient déjà, avec (pu'Upie apparence de raison, de s'être vendus l'un h la cour, l'autre aux colons. L'opinion de Mirabeau sur le veto, sur le droit de jiaix et de ji[uerre ; le luxe (pi'il déployait, lui, arrivé à rAssend)lée nationale sans ressources aucunes et n'ayant (|ue des dettes ' ; ses passions, qu'il assouvissait ostensiblement : tout, en un mot, dans sa conduite, le rendait suspect dej)uis quelques mois; et, pour les j>alriot<'s clairvoyants, sa trahison était constante-. On reprochait a liarnave la tlexibilité des princi()es (pi'il avait at'tichés d'alwrd, et sa tendresse pour les colons; de là ce cri d'alarnïe. cri r|ne Marat faisait entendre depuis longtemps contre celui (pi'il a|)i»elait le Sardanapalc de la Révolution ; cri que le Patnote français dut répéter : de là les attaques de Brissot contre Darnave : de là entin la scission qui s'opéra à cette époque, et cpn créa, parmi les premiers athlètes de la Uévolution, le |)arti de Mirabeau et celui des Lameth : V\ camp où se renfermaient les fondateurs de la constitution bourgeoise, et celui dans leipiel s'étaient retirés les Pétioii, les Robespierre, les Buzot, les Salles, les Antoine, les tîrégoire; scission dé|)lorable, dont le résultat fut, l'année suivante, la division entre les membres du club des Jacobins.

Les amis de la liberté avaient donc dès alors la douloureuse certitude que la cause (pi'ils soutenaient était trahie par ceux-là même qui s'étaient rendus populaires au commencement de la Révolution. Us n'avaient guère plus d'espoir que dans la liberté de la presse et dans le peuple. Aussi, le décret du 7)1 juillet contre les libellistes leur ])arut-il un grand attentat contre cette liberté : leurs craintes, à ce sujet, ne tardèrent pas à être justitiées par les mesures rigoureuses que le Ghâtelet, enhardi, prenait contre les journalistes patriotes.

Quand Brissot vit (ju'on décrétait de prise de corps, pour leurs

• 11 est jiisU' (le ne pas laisser ignorer que Mirabeau s'étail procuré de grandes ressources pécuniaires par la publication de son Courrier de Proreiice.

2 Les papiers trouvés plus tard cliez rinleiidaiit de la liste civile, Lapone, n'ont que trop ronlirmé depuis la vénalité' de celui i|ue l'on appelait encore le Dèmoulhène et le Marins françaii.

RRISSOT-WARVILLE. 191

écrits, Marat, Fréron. Camille Desmoulins ; quand il vil l'ompressement des contre-révolutionnaires h solliciter un décret sur le mode d'exécution de celui du 51 juillet, Brissot, indigné, s'écria : « Le danger est là !» Et aussitôt il se mit a défendre chaleureusement et Camille et Fréron, qu'il voyait exposés aux coups des contrerévolutionnaires.

Brissot n'aimait pas Marat : à l'occasion du fameux article de celui-ci : C'en est fait de nous, il l'avait appelé Énenjumène ; mais sa sollicitude pour la liberté de la presse porta Brissot à donner des éloges à Danton, président du district des Cordeliers, pour s'être opposé à l'arrestation de l'ami du peuple. Et cependant, Brissot faisait partie du comité des recherches de la municipalité.

L'affaire de Camille Desmoulins et de son accusateur Malouet. ainsi que l'incident de la séance dans laquelle Camille avait osé ramasser le gant que lui lançait son adversaire, se trouva commentée, en faveur du journaliste, dans le Patriote français. Brissot s'y félicitait d'avoir vu défendre la liberté de la presse par Pétion, Alexandre de Lametli et Robespierre, dans la personne du rédacteur des Révolutions de France et de Brabant. « Mais on n'a vu paraître h la tribune aucun membre fameux, disait-il avec regret ; les Mirabeau, les Barnave, les Sieyès, les Chapelier, les Duport, etc., etc., ont gardé le silence le plus profond et le plus significatif. Et pourtant, ajoutaitil, il s'agissait du salut de la constitution ; car il faut sans cesse répéter cette vérité : qu avec la liberté de la presse, toute constitution s'améliore, et que sans cette liberté la meilleure se détruit. »

Jusque vers la fin de 1790, le rédacteur du Patriote français s'était fort peu occupé de ce qui se passait dans le club des Amis de la Constitution séant aux Jacobins ; c'est à peine si dans les 300 premiers numéros de cette feuille on trouve quehpies mots indiquant l'existence de cette société. Mais du moment où il put croire que la Révolution était menacée par des hommes bien plus dangereux que les aristocrates prononcés, Brissot sentit qu'il fallait la faire soutenir par les sociétés populaires, elles aussi sentinelles avancées de la lil)erté. Profondément convaincu que tous les efforts de la cour, des prélats, des aristocrates et des traîtres iraient se briser contre la lil»erté de la presse et la force morale des clubs patriotiques, il s'attacha journellement à défendre l'une et à soutenir les autres. Les clubs devinrent dès lors le sujet de plusieurs de ses articles apologétiques. Il se félicitait sans cesse d'apprendre que de nouvelles et

192 HHISSOT-WAIIVILLK.

nombiouscs sociétés populaires s'organisaient partout '. Il encourageait (le toutes ses forces ces léunions de patriotes, les ju'éconisait au besoin, et insérait volontiers leurs réclamations, leurs lettres, leurs adresses. On le voyait souvent faire des excursions dans le sanctuaire du club des Jacobins de Paris, et ai)prendre au public les questions qui s'y étaient agitées, et les délibérations qui s'en étaient suivies. Enlin, on le vit féliciter les citoyens de la seclion des Cordeliers de leur organisation en club et de l'ouverture de leur salle, qui eut lieu le 7)0 juillet 170(1. Rrissot était loin de s<' douter alors (pie ce club serait la principale cause de sa mort.

Quelques nuuiicipalilés ayant voulu s'opposer à l'ouverture des clubs dans leur ville, ou même les ayant fait fermer, le Patriote français contribua de tous ses moyens à saisir ile (ctle affaire l'Assemblée nationale. 11 applaudit vivement au décret (pii fut rendu à ce sujet, décret qui blâmait ces nuniicipalités, et consacrait le droit (pie la constitution avait rendu aux citoyens de s'assend)ler pour s'occuper de la cbose publi(pie. On voyait souvent Brissot reproduire dans sa feuille les lettres qu'il adressait à ses frères et amis, et celles qu'il allait lire lui-même à la société mère. On pouvait déjà prévoir le grand rôle (jue ce journaliste jouerait plus tard dans cette société fameuse.

Brissot voyait avec peine (jue la composition des nouvelles municipalités eût répondu si mal ii l'attente des révolutionnaires : il manifesta ses n^grets des clioix faits par les citoijeas actifs qui, disait-il, n'ont pas encore perdu l'babitude de considérer la quaUté des bommes plut(*>t que leurs qualités. Mais il promit de surveiller les municipalités (jui voudraient faire renaître de nouvelles aristocraties (U créer de nouveaux desj)otismes. On trouve dans le numéro du 7 août 1790 un article fort remar(pial)le au sujet de ces municipalités déjà gangrenées. Conséquent avec les principes qu'émettait son journal. Brissot fut fâché de la réélection de Bailly aux fonctions de maire de Paris : il lit honneur de ce choix autant h l'état de possession dans lequel était le maire de 1789, qu'à sa bonne table. « On redoute ce choix encore moins dans Bailly lui-même, disait-il, que dans ceux qui le circonviennent. »

1 Dans son numéro 572, en date du 15 août 1790, le Palrinle frunçais pul)lie une liste des clubs existants alors en France sous le titre d',l7«/'.s' de la Ciin.\lilulion. Mais cette liste nu; paraît loin d'être complète, si on la compare aux nombreuses demandes d'afliliations adressées à la société mère de Paris, demandes dont le Journal des Awis de la Conutilulion se trouve journellement rempli.

La déplorable aiïaiie de Nancy, si diversement appréciée dans la capitale, arracha au Patriote français des cris d'indignation. Tandis que les aristocrates et les hommes de la légalité tressaient des couronnes pour le général Bouille, Brissot et les autres patriotes de son opinion gémissaient sur ces massacres en déplorant les ordres cruels qui avaient amené cette affaire de samj. L'indignation de Brissot éclata encore lorsqu'on apprit, a Paris, les sentences sançjuinaires rendues par le conseil de guerre suisse. Il se récria contre cette juridiction prévôtale et ces supplices atroces que l'on souffrait dans la France régénérée et sous l'empire de la constitution. Brissot ne pouvait parler de sang-froid de ces vingt et un soldats suisses pendus d'un seul coup, et du malheureux qui fut roué. On sait que quarante autres soldats de cette nation furent envoyés aux galères pour la même révolte ', et que c'est de leur retour que date le règne du bonnet rouge dans les annales de notre Bévolution.

Brissot ne cessait d'attaquer le ministère dans lequel il ne voyait que des hommes dévoués a l'ancien régime. Aussi le vit-on se féliciter du remplacement de M. Champion, alors garde des sceaux, par Duport. Et comme l'on faisait honneur h Lafayette de cette détermination de Louis XVI, Brissot parut se raccommoder avec ce général. « Qu'il continue a éclairer le roi ; qu'il lui désigne des hommes qui puissent avoir la confiance du peuple, ce sera le meilleur moyen de réfuter les calomnies que l'on cherche a accréditer sur son compte, et de prouver qu'il veut les conséquences de la Bévolution. »

A cette époque, il était question de donner a un M. Blondel le portefeuille de l'intérieur qu'avait M. Guignard de Saint-Priest. Ce choix fut considéré comme très-mauvais par les jacobins, et M. de Lameth ne craignit pas de dénoncer ce candidat a la tribune de la société. Brissot loua Lameth. « Sans lui, dit-il, sans sa courageuse dénonciation, nous aurions un mauvais ministre de plus, au moment où il est si nécessaire d'épurer le conseil exécutif. »

Brissot saisit celte occasion pour s'élever contre le projet de donner le contrôle général des finances h Delessart, qui, disait-il, n'était qu'une créature de Neckcr et un intrigant de cour. « Quand nos finances ont besoin d'être régénérées, ajoutait-il ; quand tout vous

t Un peu plus tard, l'Assemblée nationale, sollicitée par les jacobins et les autres sociétés populaires, rendit un décret pour négocier avec les cantons suisses la grâce de ces derniers condamnés. Mais vingt-deux malheureux soldats n'en avaient pas moins été sacrifiés aux exigences de ce f|u'oii appelle la discipline militaire.

194 ItHISSDT-WAlUlLLi;.

dit qu'il ne faut conder cette partie de l'administration de l'Etal (ju'a un homme eapa])le, vous allez la placer entre les mains d'un petit routinier qui ne saura que se traîner dans les fausses voies où s'est fourvoyé son maître ! Vous voulez donc rendre impossible cette régénération? Ce serait en vain «pie l'Assemblée nationale porterait les décrets les plus salutaires, vous en verriez avorter les effets paileur mauvaise application. » Brissot blâmait aussi la composition du comité des assignats qui, selon lui, offrait un assemblage d'hommes h vues tellement opposées, ([u'on n'en pouvait rien es|H'rerde conséquent et de stable. On sait, en elTet, combien il y eut d'opinions différentes sur l'émission des assignats : les uns ne voulaient que des assignats de 2,000 livres et au-dessus; les autres' pensaient , avec raison, que, pour populariser cette grande mesure révolutionnaire, il fallait émettre des assignats re])résentant les plus petites sommes.

Ainsi qu'on le voit, Biissot Fie négligeait pas les questions financières, qu'il traitait tant par lui-même (pie par son ami Glavières. Le Livre rouge, registre honteux des dilapidations de la cour et des courtisans, lui fouinil la matière d'une foule d'articles qui offrent encore aujourd'hui le plus gi'and intérêt. Il faut lire aussi les considérations criticpies cpie le Patriote français publia sur l'érection du mur d'enceinte de Paris, mesure qu'il blâmait de toute la force de sa raison. « Quoi! s'écriait le ré<lacleur, vous ne reculez pas devant une dépense de 15 millions, qui n'aura d'autre résultat que d'embastiller les habitants d'une ville ouverte et de gêner la circulation, sans vous offrir aucune compensation digne d'égards! »

La question du transport des lettres et journaux, question assez neuve pour la France, fut aussi abordée et débattue dans le Patriote. Brissot appuya chaleureusement les raisons données par Cerutti. dans sa Feuille villageoise, pour abolir le port des journaux et autres écrits périodiques : il voulait aussi que la taxe des lettres fût réduite a un taux qui pût faciliter la circulation des correspondances intimes et commerciales. En un mot, il indiquait une réforme postale, aujourd'hui encore ajournée par le gouvernement.

Nous avons déjh vu Brissot s'attaquer aux membres de l'Assemblée nationale qui étalaient un grand luxe, et les considérer commt» des hommes ou déjà corrompus ou près de se laisser corrompre. Les traits acérés lancés contre ceux dont il taisait encore les noms dans l'espoir d'une conversion ne tardèrent pas à percer le voile. Brissot.

imiSSOT-VVAR VILLE. I9o

run des plus ardents amis des hommes de couleur et des noirs, avait vu avec autant de douleur que d'étonnement les principes émis par Barnave dans ses rapports sur les colonies : il avait dès lors pu croire que le jeune et éloquent député s'était laissé séduire j)ar l'or des colons ; et, de ce jour, il lui avait voué une haine vigoureuse. Ayant vu Barnave présenter aux jacobins les députés du nord de Saint-Domingue, et ayant entendu ces colons émettre, au milieu de cette société, des principes qu'il regardait comme contraires a la déclaration des droits de l'homme et a l'humanité, Brissot lit imprimer et publia avec profusion une lettre qu'il adressait au député du Dauphiné, dans Igiquelle étaient traitées les questions relatives aux colonies. Il y examinait aussi, avec une grande sévérité, la conduite et la vie de Barnave.

« Vous vous proclamez et vous vous faites proclamer patriote par excellence, disait Brissot a son antagoniste ; Je vous conteste aujourd'hui ce titre honorable.

« Qu'est-ce qu'un démocrate, ou patriote? disait l'auteur de cette lettre si remarquable.

« Il importe essentiellement à la cause publique de tracer ici le portrait du vrai démocrate ; c'est le moyen de démasquer les sycophantes qui, a l'ombre de ce titre, surprennent les suffrages, s'acquièrent une grande popularité pour se rendre redoutables a la cour, et la lui vendent ensuite. Telle a été la marche de beaucoup de démagogues ; de ce Strafford, dont l'ignorance, sous la plume de M. de Gazalès, a crayonné impudemment l'éloge; de Cromwell, qui ne renversa le trône que pour s'asseoir sur ses débris ; de Monck, qui vendit la République à Charles II. Si la France doit maintenant redouter quelque chose, c'est un Cromwell ou un Monck. Apprenons il les connaître et à les distinguer des vrais patriotes.

« Un démocrate, ou patriote (je les confondrai), ne dit pas : faime le peuple, je suis Vami du peuple, etc. Cette pédanterie est loin de son esprit, comme de ses habitudes. Il est trop identifié avec le peuple pour se placer ainsi hors de lui. Il le défend ; il s'oppose a ceux qui veulent le tyranniser, parce (}ue cette tyrannie le révolte, comme appartenant lui-même a cette classe immense, que les despotes, les aristocrates et certains hommes populaires placent insolemment au-dessous d'eux.

« Un patriote veut la liberté pour tous les hommes : il la veut sans exception, sans modilication. Il veut que parloul le principe soil

196 BIUSSOT-WARVILLE.

reconnu, quoiqu'il sache bien que partout on ne peut pas précipiter la destruction de l'œuvre des tyrans.

« Un démocrate hait la royauté, non pas pour des causes personnelles; non i)as. comme Cromwell, pour y substituer la tyraimie sous quelque autre nom; mais comnie Caton ou comme Hampden, ou comme Samuel Adams, j)ar la conviction intime que les rois sont des mangeurs; (l'hom7nes, et que la royauté est un lléau politique, un foyer autour duquel se rassemblent les détracteurs de l'humanité.

« Un patriote est inflexible dans ses principes, invariable dans sa conduite. Cette homogénéité de principes et de conduite, cette constante probité, est le caractère distinctifdu vrai démocrate.

« Un patriote a son âme sur ses lèvres ; dût la vérité nuire à ses convenances, il la dit : il ne sait point capituler avec les préjugés, les passions, les intérêts privés. Il heurte de front, et jamais par des voies obliques ; jamais la fausseté n'a souillé son âme ni sa bouche.

« Un patriote ne se targue pas de ce qu'il ne flatte pas le peuple. Toujours au milieu de ses frères, il leur dit ce qu'il pense être la vérité. Le salut, l'avantage commun, voilà ce qui l'inspire. Ses discours sont caractérisés par l'intérêt du moment. Il ne cherche pas des api)laudissements, mais a instruire ou à s'instruire. Sa franchise est au ton de la chose dont il s'agit.

« Ne connaissant d'autre intérêt que celui du corps dont il n'a pas le sot orgueil de se séparer, ses opinions sont nécessairement populaires; il sait très-bien distinguer celles qui appartiennent a l'ignorance ou à la corruption : il les combat sans craindre de i)erdre une popularité a laquelle il ne sait rien sacrifier.

« Un patriote n'intrigue point, ne cherche point h dominer dans la société ; il ne manœuvre i)oint pour arriver aux premières places : il se repose sur ses services, ses vertus, ses talents. Réussit-il, rien n'est plus ardent pour le bien public, et il ne s'en glorifie pas ; ne réussit-il pas, il ne s'en plaint point, ne s'en étonne pas, ne s'en décourage pas.

« Un patriote rejette le luxe comme un poison, comme un crime. Il n'affecte pas d'avoir dans son antichambre une cour nombreuse de clients ; de recevoir avec une dignité froide, apprêtée ; de donner des audiences. Laissant au despotisme ces comédies insolentes, il est simple, modeste, le même pour tous et avec tous. Il n'est rude et fier qu'avec les ennemis de la liberté, qui sont les siens, ceux de ses frères.

« Un palriole respecte les talents utiles a la chose pul)lique el a

BRISSOT-VVARVILLE. 197

la cause do Fégalité ; il les loue liaulement, il n'en est point jaloux.

« Un patriote aime, pratique, prêche la philosophie.

« En deux mots, amour sincère du genre humain ; enthousiaste pour la liberté universelle ; inflexibilité de principes ; franchise dans le langage; aversion pour le luxe, l'intrigue, la vanité, tels sont les principaux caractères du démocrate.

« Si vous avez ces qualités, ajoutait Brissot, par quelle fatalité n'en voit-on aucune trace dans vos rapports sur les colonies, dans vos opinions sur le pacte de famille, la réunion d'Avignon, l'indépendance des Belges, etc.? Pourquoi y remarque-t-on, au contraire, une flexibilité de principes si extraordinaire a votre âge ; un langage artificieux, assorti a certaines circonstances, à certains intérêts, que vous favorisez aux dépens des vrais principes sociaux ?

« Si vous êtes l'ami de la liberté et de la justice, comment vos œuvres prouvent-elles le contraire? Le patriote y cherche en vain des motifs pour sa confiance. Bien ne le garantit que l'homme qui a sacrifié les sang- mêlés ne sacrifiera pas les citoyens non-actifs ou actifs de France, quand un intérêt nouveau le lui ordonnera.

« Mais il est un autre trait qui fait suspecter, avec raison, et votre politique et vos vues : ce sont vos déclamations, vos tirades contre la philosophie. Le mépris que vous en faites mérite quelque attention. Ce trait, au milieu d'une révolution faite par la philosophie, est caractéristique : il peut servir de présage. Il laut donc l'examiner, puisque vous êtes débutant dans la carrière politique.

« Vous méprisez la philosophie ! vous, inconnu dans le monde politique avant la Bévolution ! vous, dont la jeunesse et le dévouement apparent à la cause de la liberté semblaient devoir annoncer le respect pour la philosophie, cette mère des révolutions, ce fléau des tyrans ! Un pareil mépris décèle ou de l'ignorance, ou de la perversité, ou une légèreté dangereuse. Vous n'avez donc jamais lu ni Sénèque, ni Epictète, ni Marc-Aurèle, ni Rousseau, ni surtout ce philanthrope Plutarque, dont on relit cent fois les tableaux si naïfs, si séduisants, et qui le sont encore la centième fois? Vous n'avez donc jamais connu les bienfaits de la philosophie ? Vous ignorez donc qu'à elle seule l'homme est redevable de son amélioration , comme les nations de leur liberté et de leur progrès ? Contemplez, suivez dans le cours de sa vie un philosojdie comme Aristide on Phocion; réfléchissez aux services que pouvaient rendre leurs lumières, leur raison et leurs vertus.

« Lisez la vu; do Caton {l'Uti(|ne, dans IMiitanjue, de César ou d'Antoine, cl je vous demanderai ensuite à qui vous aimerez mieux ressembler ; et je vous demanderai ensuite auquel d'enire eux vous confieriez le gouvernement d'une société? Et si , sans vous accuser d'une corruj)tion jjrolbnde, vous ne pouviez le refuser à Caton, je vous demandei'ai comment vous oseriez persister dans votre mépris pour la philosophie ? car Caton fut l'ouvrage du seul stoïcisme ; ce l'ut lui seul qui en lit un être presque céleste. »

Puis, examinant la vie si honorable des Fabricius, des Cincinnalus, et, à une autre é|)oque, celle des Maxwel, et des Washington. Brissot s'écriait :

« Ah ! combien la France serait heureuse si h; nombre de ces jihilosophes j)atriotes était considérable, et si les rênes du gouvei'nement étaient confiées à des mains aussi pures I Et vous laissez croire que vous les méprisez !

« Oser insulter a la philosophie avec de pareils e.venq>les sous les yeux, concluait Brissot, ce n'est pas seulement ignorance ou aveuglement, c'est un l)lasi)hème ; c'est une impiété qui ne peut (|ue souiller les lèvres d'un tyran , d'un ennemi des honnnes ! Oui , les tyrans seuls peuvent vouloir étoulïer la philosophie, parce qu'elle seule prépare dans le silence ces grandes catastrophes qui amènent la chute du despotisme.... w

Comme on le voit par ce manifeste du rédacteur du Pairiole français, la guerre existait déjà entre le journaliste et ceux des députés que Brissot considérait comme dangereux pour la liberté. Et. sous ce rapport, on apercevait quelcjue identité entre les Ojiinions de Marat et les appréhensions de Brissot.

On commençait alors à parler beaucoup de républicanisme en France, et Marat, sans prononcer ce mot, poussait évidemment vers ce régime. Tous les esprits éclairés ne craignaient pas d'avouer (jue la république avait leurs sympathies ; mais on send)lait renoncer à la démocratie pure pour ce ([u'on appelait alors la démocratie mitigée, c'est-a-dire pour la monarchie constitutionnelle, telle que la majorité de l'Assemblée nationale voulait l'établir.

Brissot ayant eu l'occasion d'examiner, dans sa feuille, un livre sur le Républicanisme, publié par Robert, livre qui fixait l'attention des patriotes, émit roi)inion suivante, dans son numéro 498 (10 décembre 1790) :

« Malgré mon penchant pour la républi<pie. dil-il , je ne crois pas

({lie M. RoborI ait complètement prouvé que toutes les circonstances où nous sommes se prêtent à l'établissement de cette forme. Il y a en France beaucoup d'ignorance, de corruption . de villes, de manufactures de luxe , trop d'hommes et trop peu de terres ; et j'ai l^eine à croire que le républicanisme se soutienne à côté de ces causes de dégradation. »

Nous verrons plus tard le rédacteur du Patriote français changer d'avis sans changer de principes. Mais en attendant, il faut lui tenir compte des efforts qu'il faisait journellement pour préparer les mœurs au républicanisme. C'est dans ce but qu'on le vit pubher les réflexions de Condorcet sur la nature des spectacles qu'on devait offrir au peuple pour former son éducation politique ; ce fut encore dans cette pensée qu'il revenait souvent sur l'abolition du duel, de la peine de mort, du mariage des prêtres, etc., etc.

Nous arrivons à 1791. L'attitude des rois à l'égard de la France inspire des craintes à tous les amis de la liberté. La malheureuse issue de l'insurrection des Belges , les mauvais traitements essuyés par les Liégeois pour avoir secoué momentanément le joug odieux de leur évêque , font faire de tristes réflexions aux patriotes français. Il croient s'apercevoir que le roi et ses ministres abusent la nation. Le journal de Brissot, l'une des sentinelles avancées du parti révolutionnaire, cherche a faire sortir de leur léthargie ceux des patriotes qui vivent dans la sécurité.

« Les malheurs des Belges, leur disait-il, doivent nous ouvrir les yeux. Et l'on ne voit pas dans la conduite des princes un complot formé contre la liberté française ! On ne voit pas que par la rédnrtiou des Belges et des Liégeois, ils s'acheminent pour attaquer la nôtre î Le comité diplomatique dort ; le ministère dort : l'Assemblée nationale dort lorsque l'orage se forme ; les jacobins eux-mêmes se divisent sur les moyens. Les ardents patriotes ne voient (jne vingtcinq millions d'hommes, et rient des craintes et des précautions. Ils exagèrent le danger des précautions, et ne voient pas le danger réel.

« On nous cite sans cesse le caractère pacifique de l'empereur ( c'était encore Léopold ) ; on nous cite la convention de Reichenback.... Et qui peut être dupe de ces mensonges diplomatiques? Les hommes du dix-huitième siècle ne sont plus des enfants : toul cela ne convient qu'a des esclaves ; nous nous garderons bien d'ennuyer nos lecteurs de ces majestueuses niaiseries et d'en souiller la plume de la liberté.... »

•im BHfSSOT-WARVlLLE.

h]n tenant ce langage, Brissot ne poussait pas à la guerre : il avait, au contraire, la conviction que l'Angleterre n'avait point d'intentions hostiles; et, dans son opinion, la guerre ne pouvait être faite a la France qu'autant que le cabinet de Londres se déclarerait contre elle. Les vives sympathies que la révolution avait trouvées en Angleterre ; les dispositions amicales des classes instruites de ce pays avaient fasciné les yeux du Patriote français. Brissot ne connaissait pas tout ce que le cœur de Pitt couvait de haine contre la France émancipée. Tranquille de ce côté, il aurait voulu que l'on ne se laissât pas suri)ren(ire par les autres puissances européennes, toutes fort mal disposées, quoique protestant sans cesse de leur désir de ne pas se mêler de nos afl'aires et d'éviter toute guerre. Les armements de l'Autriche, de la Prusse, de la Sardaigne et du roi de Naples n'étaient cependant plus, à cette époque, un secret que pour la diplomatie française.

Aucun des patriotes clairvoyants ne doutait plus qu'il n'existât un complot général formé contre la France par les puissances du continent : on était convaincu que Louis XVI marchait d'accord avec ses frères, et qu'il profiterait du premier moment favorable pour sortir de la France. On se faisait alors une idée terrible des malheurs qui fondraient sur le royaume si le roi parvenait à aller joindre ses frères; on croyait voir la guerre civile éclater partout. Marat lui-même se montrait efirayé en parlant de ce complot : et telles étaient les préoccupations <les révolutionnaires à ce sujet, qu'au lieu d'ouvrir les portes à Louis XVI , dans l'intérêt de la liberté, et de lui aplanir les obstacles qu'il pouvait rencontrer, ils éprouvaient des insomnies en songeant à la possibilité de celte fuite.

Il faut dire que les amis de cette liberté , si mal assurée jusqu'alors, avaient encore bien d'autres motifs graves de s'attrister. La plus déplorable scission venait d'éclater entre les premiers athlètes de la Bévolution. Les patriotes de- l'assemblée, comme ceux qui composaient la garde nationale, la municipalité, le département, les sections, s'étaient divisés en deux camps : les uns, à la tête desquels marchaient alors Mirabeau, Barnave, l'évêque d'Autun , et la plupart des fondateurs de la constitution, étaient considérés comme des modérés : les autres, convaincus que la cause de la liberté était trahie par ceux-là même qu'elle avait élevés sur le grand théâtre politique, se serraient sous le drapeau arboré par Pétion .

BBISSOT-VVAHVILLF. 2(H

Uol)espieiTO , Buzot, Grégoire, Danton et les autres chefs les plus ardents des jacobins et des cordeliers. Ceux-ci , soutenus par Brissot, Marat, Camille Desmoulins, Hébert, Audouin, Fréron, Carra, Gorsas et autres journalistes révolutionnaires, se plaignaient journellement de l'incurie des ministres et du comité diplomatique, qui, disaient-ils, semblaient ne pas s'apercevoir de la gravité des circonstances dans lesquelles la France révolutionnée se trouvait ; ils les accusaient de laisser nos troupes dans la plus complète désorganisation, en présence des armements considérables que les puissances continentales faisaient.

L'anarchie régnait, en effet, dans tous les corps, et des rixes sanglantes, des désordres déplorables ne cessaient d'avoir lieu , soit entre les divers régiments, soit entre les officiers et les soldats des mêmes bataillons.

Brissot s'empara des troubles fâcheux survenus à Aix, troubles dans lesquels six officiers avaient été victimes de la fureur des soldats, pour adresser les plus vifs reproches h ceux qui avaient laissé l'armée dans la désorganisation.

« Voila l'un des effets de l'inaction de l'Assemblée nationale dans son organisation de l'armée, s'écriait-il : elle devait tout casser et tout recomposer ; elle a voulu tout conserver. Elle n'a pas vu que les soldats, tous attachés à la Révolution, trouveraient les premiers ennemis dans leurs chefs, presque tous dévoués a l'ancien régime et détestant la Révolution. De là mille injustices de la part des officiers, mille sujets de haine, de défiance, d'atrocités. Rappelez-vous l'affaire de Nancy, et les cartouches jaunes données à tous les meilleurs patriotes des régiments. C'est ainsi que l'incorrigible aristocratie de l'armée porte elle-même la désorganisation dans les corps dévoués à la cause de la liberté. »

Brissot signalait aussi le danger de laisser tant de régiments composés d'étrangers, et principalement d'Allemands, au milieu de l'armée nationale. Selon ce journaliste, c'était la une infraction formelle aux principes de la constitution. 11 craignait qu'une pareille faute n'eût des résultats désastreux. « Si nous avons la guerre, disait-il, nos plus dangereux ennemis se trouveront dans nos rangs , et vous pouvez vous attendre à des rébellions, à des trahisons compromettantes pour l'honneur de nos armes. »

Quelques jours après, le Patriote français se féhcitail du décret rendu sur la proposition de Mirabeau , de Lameth et de Robespierre.

202 BHISSOT-WAHMLLi:.

par lequel le roi était prié de presser l'organisation de l'armée et de la porter au complet de guerre. « Mais, ajoutait-il par une intuition prophétique, vous n'aurez rien fait tant que cette organisation sera confiée U des mains impures : on vous trompera, et vous serez les dupes de votre aveuglement. »

Le procès de Louis XVI nous ajiprend , en effet, connnent les royalistes avaient obéi au décret pour compléter l'armée. Le crime de sa désorganisation, en présence de l'ennemi , fut un de ceux que l'on reprocha le plus vivement à ce roi.

Tout en s'occupant de ces grandes questions, Brissot ne négligeait pas les affaires secondaires. Le décret rendu contre les réfugiés belges choquait sa raison. « Je ne connais rien de plus impolitique et de plus inique que la mesure prise contre les patriotes belges que la tyrannie force à quitter leur pays. Quoi 1 s'écriait Brissot, après avoir déploré les malheurs de la Belgique ; quoi ! vous ordonnez de faire rejeter, a main armée, ces malheureux sur un territoire où ils peuvent être voués a la mort par les fauteurs de la réaction I La maréchaussée sera plus humaine, soyez-en sûrs ; elle n'exécutera pas votre décret.... Combien votre conduite diffère de celle d'un gouverneur espagnol ! En pleine guerre, le commandant de la Havane refusa de s'emparer d'un vaisseau anglais de 64 canons, que la tempête avait forcé de se jeter dans un port ennemi ! . . . . m

Brissot, ainsi que ses autres confrères, exerçait une surveillance scrupuleuse sur les actes des autorités. Nous l'avons déjà vu blâmer le maire de quelques mesures arbitraires prises par la municipalité. Il le blâmait alors d'avoir défendu aux vainqueurs de la Bastille de s'assembler.

« Cet arrêté, disait à ce sujet le rédacteur du Patriote français, est une infraction aux lois, aux droits de l'homme. Les vainqueurs de la Bastille ne sont point un corps armé ; ils peuvent s'assembler quand bon leur semble...

« Ce n'est pas la seule violation du droit du citoyen que nous ayons à reprocher a la municipalité ; elle en a commis une autre en suspendant le club monarchique. Et l'on ne conçoit pas que le club des Jacobins ne l'ait pas dénoncée a l'Assemblée nationale ; c'eût été un beau trait de générosité et de désintéressement.... » Puis, Brissot reprochait à Bailly l'autorité arbitraire qu'il s'arrogeait, disait-il, sur les spectacles. «Comment les députés de Paris, s'écriait-il, ne dénoncent-ils pas ces délits? Pourquoi en avons-nous vingt dans

BniSSOT-VVAIWlLLE. 203

VAssemblée nalionalt^V » ( Il est facile de voir que Brissol aspirait à devenir l'uu des députés de Paris. )

Toutee qui avait conservé le cachet de l'ancien régime, au milieu du régime nouveau, était aussi l'objet incessant de la critique ou des railleries du Patriote français. Quelques usages aristocratiques, remis en vigueur à cette époque, lui fournirent l'occasion de s'élever fortement contre les hommes qui s'étaient rendus coupables de ces anachronismes.

Les compliments adressés, à l'occasion du jour de l'an, au jeune dauphin, choquèrent vivement le propagateur des idées démocratiques. «Cet héritier de la couronne, disait Brissot, n'est qu'un enfant, et la qualité ne change point sa nullité intellectuelle. Or, n'est-il point de la dernière indécence que des représentants d'hommes libres, c'est-à-dire raisonnables, complimentent gravement un être nul, une statue, une poupée occupée de poupées? N'est-ce pas prostituer la dignité nationale? Les parlements s'agenouillaient autrefois devant les bambins royaux ; mais c'étaient des esclaves aux genoux d'une idole, et nous sommes libres. »

Vers la même époque, Brissot, ayant appris que quelques ofticiers de la garde nationale parisieime, de service au château des Tuileries, s'étaient oubliés jusqu'au point de porter la queue de la robe de la reine, il les dénonça à leur section ; et aussitôt les patriotes du quartier Mauconseil se mirent en devoir d'évoquer cette affaire. Il parut résulter de leurs investigations que l'état-major avait prescrit cette dégradante fonction de domesticité. On voulut remonter à la source ; et comme il eût été absurde d'accuser Lafayette d'un pareil trait de servilité, on demanda la destitution de ceux des officiers qui avaient laissé exister une pareille consigne.

Ainsi que nous l'avons déjà fait remarquer, Brissot parlait rarement de lui-même dans sa feuille, et, lorsqu'il le faisait, ce n'était guère que pour se défendre de la calomnie.* Alors sa plume, ordinairement mesurée, s'animait jusqu'à l'indignation ; il devenait caustique, mordant, dédaigneux.

Ayant appris qu'on avait fait circuler une liste des mouchards de Lafayette, sur laquelle son nom se trouvait au nombre des écrivains vendus, disait-on , a ce général , Brissot repoussa vigoureusement cette accusation. « Je connais trop les hommes, s'écria-t-il , j'ai une trop haute idée de la dignité d'un homme libre pour appartenir à aucun chef, .le suis instrument utile, je crois, de !a liberté; mais la

'2{H KHISSOT-WAUMLLK.

liberté n'adopte aucun iiomuie, aucune tète privilégiée : les têtes sont mobiles, la liberté seule est immuable. Je suis du parti |)opulaire :

mais ce |)arti doit être indépendant de tous cbefs, de tous clubs )>

Mallet du Pan, rédacteur du Mercure de France, qu'on regardait, alors comme vendu à la liste civile, avait souvent attaqué Brissot , qui ne lui avait jamais n'pondu. tant il éprouvait du regret, disait-il souvent, d'entretenir le |)ublic des outrages qui lui ('laient laits. Mais jierdant enlin |)atience, le rédacteur du Patriote finit par lancer à son ennemi des traits dans lesquels perçait tout son mépris.

« On me dit ([u'il me déchire souvent, écrivait-il. De pareils ennemis ne sont pas dangereux pour l'honime de bien : Teium imbelle sine ictu. Il y a si.v mois que j'ai renoncé à le lire. Il faut ra])and<»iiiier a la fange où il croupit, et ne pas salir nos lèvres ni notre plume de son nom. Je vois tant de choses utiles à faire! Je vais et j'irai droit mon but, sans m'amuser à écraser ces insectes. » Brissot, (pii était dévoué an parti que soutenaient Pétion, Robespierre, Buzot, Antoine, etc., se voyait journellement attaqué par ceux de ses conl'rères qui se montraient eflrayés des tendances républicaines de son journal. Il eut avec Duqnesnoy, rédacteur de VAmï (les Patriotes, une querelle <lans laijuelle Brissot maltraita son adversaire, qu'il appela un lâche calomniateur pour avoir répété les bruits que l'on cherchait à accréditer de la vénalité du Patriote français, vendu, disait la malveillance, h Pitt et aux Anglais.

c< Au moment où votre dernier numéro a paru, di.sait Brissot à Duquesnoy. je me proposais de discuter avec vous la question dernièrement élaborée sur le pouvoir exécutif et législatif. Mais je ne discute point avec les hommes que je mépri.se. C'est le système constant de ma conduite : les vils calomniateurs doivent être les parias de notre société. Les écrivains honnêtes ne doivent i)as même s'apercevoir de leur existence, puisqu'il est presque impossible de les faire j)unir par les tVibimaux. L'erreur peut mériter l'indulgence ; la méchanceté, la malveillance n'en méritent guère. »

Brissot, (pii avait consacré sa plume a défendre les noirs et les hommes de couleur, et qui sollicitait depuis longtemps l'abolition de la traite, la suppression de l'esclavage et l'admission aux droits civils des malheureux courbés sous le joug des colons, avait vu avec une peine profonde Barnave et Gouy d'Arcy opposer des entraves à l'affranchissement des colonies. Ces deux membres de l'assemblée huTiit dès lors souvent attacpiés dans le Patriote, et, de cette guerre.

BIUSSOT-WARVILLE. 205

résulta dans le cœur de Brissot une haine vit^oureuse contre les planteurs et contre le jeune orateur qui, dans son rapport, semblait avoir plaidé la cause des oppresseurs.

Les troubles survenus à Saint-Domingue devinrent un nouvel aliment pour cette guerre quotidienne que Brissot faisait à ses deux antagonistes. De part et d'autre furent échangées de nombreuses lettres. Gouy publia une brochure : Brissot lui répondit, d'une manière fort remarquable, par une autre brochure. La querelle s'envenima au point de s'adresser mutuellement et publiquement des injures. Un peu plus tard, Gouy ayant fait quelques avances à Brissot pour mettre un terme à cette guerre de plume, la réponse du journaliste fut dédaigneuse.

« Louis-Marthe Gouy, lui dit Brissot, reprenez votre estime; elle est un outrage pour moi. Beprenez vos protestations de fraternité; un patriote français, un ami de l'humanité, de la liberté, de l'égalité, ne fraternise point avec un antipalriote, un défenseur de l'esclavage, avec un libelliste. Ma réponse s'est fait attendre; j'ai voulu me commander le sang-froid. Il m'en coûte beaucoup de mépriser, et peu de le dire. »

Quant à Barnave, auquel il était alors sérieusement question, parmi les colons, d'élever une statue à Saint-Domingue, comme au sauveur des colonies, Brissot lui écrivit a ce sujet une lettre trèspiquante, dans laquelle on remarque le passage suivant :

« Vous êtes bien jeune pour avoir une statue, et elle pourrait bien ne plus exister lorsque vous serez encore. Si les planteurs de Saint- Domingue vous eussent érigé ce monument a Paris, ce serait pour vous l'outrage le plus sanglant. Ce signe d'opprobre attesterait éternellement à la nation que, corrompu par l'or des planteurs, que, vendu à leurs intérêts, vous avez reçu le jirix de leur reconnaissance... »

Malgré cet acharnement contre le protecteur des colons, on vil alors Brissot rendre justice à Barnave a l'occasion d'une atlaire de liberté de la presse. Suivant son habitude, Malouet demandait que l'on refrénât ce qu'il appelait le libertinatie de la presse. Brissot défendit chaleureusement les principes.

«. L'homme public, avait dit Barnave, doit se soumettre à l'active censure de tous les citoyens. Malheur a celui qui veut s'y soustraire, et qui invoque un sentiment oppressif. L'e\périenc(> journalière nous montre l'utilité de la surveillance publique; et j'observe que.

206 BHISSOT-WAR VILLE.

par le cours des évéïienienls, il semble qu'elle s'exerce plus constamment sur les hommes qui se montrent plus sévères amis du peuple. Quelle qu'elle soit, concluait Barnave, je suis garant de leur entière soumission... »

Brissot comprit l'allusion : le lendemain, le Patriote français se félicita d'avoir entendu Barnave appuyer les vrais principes. « Il est noble, disait ce journaliste, il est généreux de louer les armes avec lesquelles on a été blessé. »

Quel(jues jours après, Brissot, paraissant croire que Barnave était ramené à résij>iscence, relativement à son opinicHi sur les colonies, se montra disposé à louer de nouveau son adversaire : malheureusement ce ne fut qu'une trêve pour reprendre haleine.

Le rédacteur du Patriote français, a qui l'on ne peut refuser de grandes connaissances, une vaste érudition, un style correct, souvent élevé, et toujours exempt de ces déclamations emphatiques dont les journaux du temps sont plus ou moins remplis ; Brissot, disonsnous, (jui avait écrit, sur les colonies, sur l'Inde, sur l'Angleterre et l'Amérique, des livres marqués du coin de la raison, montrait aussi la prétention d'être un politique habile, et un bon financier. Il avait souvent mis à nu les fautes de la diplomatie ministérielle ; et, lout récennnent encore, il avait Ibrmulé des plaintes graves sur la nullité et l'incurie de nos ambassadeurs et chargés d'atï'aires, « qui, disait-il, sont ou ineptes, ou coupables : ineptes, s'ils ne voient pas ce qui se passe dans les cours auprès desquelles ils sont accrédités ; coupables ou traîtres, s'ils nous dissimulent nos dangers. » Il ne fallait pas être doué d'une grande perspicacité pour s'apercevoir alors que la Bévolution était trahie partout, et par tous les agents royaux, assez généralement hostiles à la cause de la liberté.

Brissot et son ami Clavières s'étaient sérieusement occupés des grandes questions financières qui avaient travaillé tous les esprits avant et depuis la Bévolution. Indépendamment de jdusieurs brochures spéciales, Brissot s'était emparé de tous les plans financiers soumis a l'assemblée, et les avait examinés, commentés ou critiqués avec beaucoup de sagacité. Le Livre rowje, les assignats, les biens du clergé, lui avaient encore otTert l'occasion d'émettre ses vues sur les diverses branches de la fortune publique ; et il traitait toujours avec de grands développements tout ce qui s'y rattachait.

On le vit, dans le commencement de 179i, attaquer vivement le rapport l'ait }>ar Camus sur la créance de \ millions, don( le duc

d'Orléans demandait le remboursement. Brissot expliquait trèsbien l'origine de cette créance. Elle provenait de la renonciation faite à la succession du régent par Louise-Elisabeth d'Orléans, sa fille, à l'époque de son mariage avec le prince des Asturies. On avait stipulé alors que, pour prix de cette renonciation, Louise-Elisabeth recevrait une somme de 50,000 écus d'or, liquidés postérieurement à 4,158,850 livres tournois. Cette dot ne fut point payée, le prince des Asturies ayant laissé sa femme veuve peu après son mariage. Mais la princesse toucha une rente viagère très-forte, qui continua d'être payée à la famille d'Orléans. Or, les patriotes demandaient de quel droit le régent avait disposé de la fortune publique pour accroître la fortune de sa propre famille ; car sa succession n'en était pas moins passée entière à ses descendants, malgré et même à cause de la renonciation. C'était évidemment un capital de 4 millions, dont le régent avait fait cadeau a sa fille, aux dépens de la France.

Néanmoins , le comité de liquidation , par l'organe de Camus, reconnu jusqu'alors pour le plus rude adversaire des abus, avait conclu au payement, par la nation, de cet énorme capital.

« On a de la peine à en croire ses sens en entendant un pareil rapport, s'écria Brissot. Est-ce bien le sévère Camus qui l'a fait?... Comment n'a-t-il pas réfléchi que le libertinage du régent, qui surpassa celui de Tibère à Caprée, que ses prodigalités, ses folies ont coûté à la France des monceaux d'or incalculables, et qu'a cette effroyable dilapidation il était indécent d'ajouter un autre vol fait a la France dans ces temps de scandale?

« Comment n'a-t-il pas réfléchi que le régent n'avait doté sa fille, reste impur de ses débauches, qu'aux dépens <le l'État? que cette fille, devenue veuve, avait été trop heureuse de toucher depuis la rente de cette dot, extorquée au trésor public? Qu'après son décès, soixante-dix ans après cet acte d'iniquité, et sous un gouvernement où tout se purifie, il était révoltant de réclamer une dette provenant d'une source doublement impure ? que cette demande était d'autant plus révoltante qu'elle est en faveur de M. le duc d'Orléans, qui bénéficierait, après ses ancêtres, de la cession faite par la douairière, cession payée aux dépens de l'État? Ainsi, non-seulement il aurait l'héritage cédé par cette princesse, mais encore sa dot, payée par l'État, pour le dédommager de cette succession. Comment M. Camus a-t-il eu pallier ce tissu d'iniquités en disant que ce mariage avait resserré les liens de deux cours I Et que sont de pareils liens pour

•208 HUISSUT-VVAHVILLK.

les peuples, ces traités, où lui seul est la victime! El parce que les rois se veudaient jadis réciproquement le sang de leurs peui)les, il faut que le peuple exécute aujourd'hui cl paye ces abominables marcbés î »

Brissol, que celle affaire indignait et parce (pi'elle allait consacrer l'abus, le vol le plus criant, et parce qu'elle compromettait la réputation d'un patriote comme Camus, concluait en disant qu'en bonne justice on devait faire regorger à la ftimille d'Orléans 104 millions qu'elle avait |)er(-us indûment |)our la rente de celte dot.

Soit que sa religion eût été surprise dans cette afl'aire, soit qu'il n'eût pas examiné assez attentivement l'origine de la prétendu»' créance, Canuis. a (pii les reproches de Brissol ouvrirent les yeux, avoua franchement ses torts, et reconnut, dès le lendemain, que celle liquidation devait être examinée de nouveau. Ce fut aussi l'avis (pi'émirent plusieurs députcîs, parmi lesipiels se firent remarquer MM. Folleville et Martineau. Brissol reçut de (iamus une explication franche, loyale, qui le cond)la de joie.

« Vous m'avez soulagé d'un terrible poids, lui répondit le rédacteur du Patriote fniiirais: je n'attendais pas moins de votre patriotisme et de votre loyauté. Il était douloureux pour moi d'avoir été forcé de cx^nsurer sévèrement un homme pour qui j'ai le plus de vénération : ma i)lume s'y refusait. Je voyais les aristocrates triompher, disant : Et le sévère Camus se laisse aussi corrompre ! Votre lettre fera rentrer dans le néant leurs infâmes calomnies. » Brissol entrait encore dans de nouveaux développements propres a porter la conviction dans resi)ril de tout le monde, et il résumait ainsi l'affaire de la réclamation du duc d'Orléans : « Un homme a été volé d'une forte somme d'argent : il la retrouve, doit-il la restituer aux enfants du voleur?... Quelle créance, tant équivoque qu'elle fût, pourrait-on rejeter, si l'on accueillait un brigandage qui a coûté 100 millions a la France... »

Grâce "a Brissol, aux autres journalistes patriotes ( voyez l'article d'HÉBERT), et aux opinions émises à la tribune par MM. de Folleville et Martineau, la liquidation de la prétendue créance de la famille d'Orléans sur la nation fut enfin rejetée*.

1 Je ne suis pas en position de savoir si la ilemaïule de la famille d'Orléans, rejetée en 1791, n'a pas été reproduite sous la Uestauration. Ceux qui connaissent la persévérance des princes et des courtisans à faire valoir ce qu'ils appellent leurs droits, ne mettront pas en doute que les prétentions des descendants du régent n'aient été renouvelées en ce temps si opportun. « A la cour des rois, disait Brissot, tout est ventre ou liourse >'

RRISSOT-WAUVILLE. 209

Encouragé par ce succès, Brissot écrivit une hrocljurc, publiée dans son journal, pour dénoncer à Camus et à l'opinion publique les grands abus, les désordres scandah'ux que l'on reprochait à l'administration des finances.

« Comment espérer, disait-il, d'éclairer jamais ce dédale ténébreux où les biens de l'État se perdent, quand le lil en est entre les mains d'hommes intéressés à le rompre ? Les corrupteurs s'enhardissent ; des soupçons déshonorants s'accréditent ; d'imprudents agitateurs alïichent leur association avec des députés même; on croirait, d'après eux, toutes les liquidations mises à l'encan. Ici, ce sont des réclamations immenses dues à des étrangers, et qui seront payées, dit-on, partie à leurs propriétaires, partie à ceux qui, dans l'Assemblée nationale, protègent leurs réclamations. Là, on colporte des listes de créances pour des fournitures qui coûteront à la nation 20 ou 50 millions, et dont les vrais réclamants n'en toucheront pas cinq... » Brissot engageait Camus à redoubler de sévérité, s'il ne voulait pas que l'on reprochât au nouveau régime les dilapidations et les iniquités de l'ancien.

Vers cette époque (fin de mars 1791), l'Assemblée nationale eut à s'occuper de plusieurs grandes questions constitutionnelles. Il s'agissait, d'un côté, d'assujettir la nomination des ministres a l'élection populaire ; de l'autre, de déterminer les incompatibilités avec la représentation nationale, et enfin de constituer la régence.

Brissot, de mônie que les jacobins et les plus chauds patriotes de l'assemblée, pensait que les ministres devaient être librement élus par les électeurs, comme l'étaient les administrateurs, les juges, les représentants, etc. Il soutenait qu'il était de l'essence des principes constitutionnels que tout fonctionnaire fût électif, excepté le monarque, et énumérait tous les avantages que la nation retirerait d(^ ces choix.

« Citoyens, vous ne verrez disparaître la morgue ministérielle et celle des commis, avait dit a ce sujet la société patriotique de Lonsle-Saulnier, vous ne verrez des ministres populaires, accessibles et simples, que lorsque le ministère sera électif, temporaire et, par conséquent, dépendant du peuple à pied. ■>■>

L'affaire fut longtemps débattue par l'Assemblée nationale. Le principe de l'élection y fut chaleureusement soutenu par Bobespierre. Pétion, Buzotet quelques autres membres du côté gatiche ; Dandn'. •fessé. Anson. le combattirent et le firent l'ejeter par une majorilé (pii

210 RRISSOT-\VaR VILLE.

commençait à ne plus montrer la même ardeur dans les réformes.

En se plaignant de ce résultat, Brissot jeta un coup d'œil scrutateur sur l'attitude des principaux membres de l'assemblée. Après avoir rendu justice aux efforts de Pétion et de Robespierre que, disait-il, on était toujours assuré de voir défendre les principes, il s'exprimait ainsi sur les autres orateurs :

« Et Mirabeau n'a rompu le silence que pour dire quelques mots insignifiants ! et il a écrit, écrit pour ne point parler ' ! Et Chapelier s'est borné à se caresser la jambe ! Et Barnave s'est absenté le jour d'un si grand combat ! Et vingt membres patriotes ne sont arrivés qu'a midi, tandis que les rcMes et le mot d'ordre étaient distribués de bonne heure ! Et les pères de la patrie, MM. de Lameth, ont gardé le silence lorsqu'il s'agissait du salut de la constitution, et de déplacer Delessart ! Et l'on voudra que je me taise lorsque je suis témoin d'une aussi lâche désertion des principes! lorsque l'œil le moins clairvoyant peut en apercevoir les fatales conséquences! Non, Tros, Tjjriusve, milii nullo discrimine habebo. »

Quant aux incompatibilités, Brissot voulait qu'on s'en tînt au principe que nul citoyen ne devait remplir à la fois deux places publiques exigeant un exercice simultané. « Ce principe, disait-il, doit servir de règle et de base au décret à porter. 11 faut mettre de côté tout intérêt personnel, ou bien il n'y aura bientôt plus que corruption au lieu de liberté... Il faut être bien étranger aux effets de la Révolution pour croire que si les juges sont tenus d'opter, on manquera de députés.

II s'en présentera, gardez-vons d'en douter. »>

Comme à l'ordinaire, Pétion et Robespierre se déclarèrent pour le principe dont Brissot réclamait l'application dans ce cas. Aussi, ces deux députés étaient-ils sans cesse cités pour modèles dans le Patriote français. Brissot ne voyait rien au-dessus de la patriotique persévérance de Robespierre à soutenir la cause de la liberté et de l'humanité, et il disait de Pétion : Non ego ventosœ plebis suffragia capto. « Les principes, disait-il souvent, sont comme une jolie femme : du moment où elle faiblit, on peut prédire sa défaite. »

1 A l'époque des débats sur la régence, Mirabeau était déjà fortement affecté de la maladie qui le conduisit au tombeau. Son médecin lui défendait de paraître à la tribune; mais il s'en dédommagea eu écrivant son discours lii.'' torique sur les régences.

La solution des débats relatifs à la régence indisposa encore plus fortement Brissot contre la nouvelle majorité qui se dessinait alors dans l'assemblée, et qu'il ne voyait plus mue ni par l'intérêt national, ni par l'amour de la liberté. « Mirabeau, s'écriait-il à ce sujet, se joue de la nation. Il a rassemblé les plus forts arguments contre l'hérédité de la régence et a voté pour elle. Ce n'est pas la première fois que l'on a observé chez lui de pareilles manœuvres : nous laissons au peuple le soin de qualifier la conduite de celui qui fut son idole... Que de pitoyables arguties n'avons-nous été obligés d'écouter... Barnave, qui a bien voulu perdre de vue la portée de la (|uestion en elle-même, ne s'est occupé que de ce qu'elle présentait de puéril : il voulait que le régent fût astreint à prêter serment avant d'entrer en fonction, tandis que Chapelier croyait que ce haut fonctionnaire ne devait le prêter qu'après. Bon Dieu! en quelles mains sommes-nous tombés ! »

Dès 1791, Brissot, par ses écrits et par son journal, était devenu une puissance. De toutes parts on le consultait sur les questions U l'ordre du jour, et ses avis étaient toujours pris en considération. Les habitants de Saint-Étienne ayant élu un évêque constitutionnel qui avait opté pour un autre diocèse, la société patriotique de cette ville s'adressa a Brissot pour le prier de lui désigner un ecclésiastique bon patriote et digne de l'épiscopat. « L'abbé Fauchet ! l'abbé Fauchet! leur répondit le rédacteur du Patriote français. Il n'est pas simple prêtre citoyen, ajouta-t-il; il est citoyen universel : il a l'enthousiasme de la liberté, de l'humanité universelle. Sa conduite, pendant ses deux ans de municipalité, est un modèle de civisme. Depuis, il n'a cessé d'écrire pour la liberté, de la prêcher et de la faire aimer... L'oubli de ses concitoyens m'indigne... C'est une tête exaltée, s'écrie-t-on. Eh! ne sont-ce pas ces têtes exaltées qui ont fait la Révolution et qui la soutiennent? La tiédeur des âmes ordinaires amène bientôt le sommeil, et le sommeil favorise le despotisme (pii veille toujours. Les têtes exaltées sont aussi les hommes les plus désintéressés, les meilleurs amis des mœurs, les censeurs les plus intrépides des abus, sous quelque forme qu'ils se déguisent. Une tête exaltée n'a ni famille, ni amis lorsque la liberté est en danger. Et parce que ces hommes sont peu nombreux, qu'ils sont presque surnaturels, on les exclurait des places? Hommes imprévoyants ! vous ne serez jamais hors du danger, et vous aurez tant besoin de têtes exaltées ! »

212 BRISSUT-WAItVILLb;.

On voit ici avec quelle chaleur Brissot recommaiulait au peuple les citoyens qu'il considérait comme de bons et dignes patriotes. Fauchel lut élu évêque du Calvados sur l'éloge que le Patriote français en avait fait. Et ce ne fut pas là un des choix les moins heureux de tous ceux que l'instinct populaire dicta alors aux électeurs.

U' 'i avril 1791, Miral)eau, sinqui le Patriote français avait fait planer de graves soupçons, mourut. Brissot parut ne s'associer qu'avec peine à la douleur i)ul)li(pie. « 11 laut écarter de sa tomlx». «lit-il, les reproches qu'on peut lui faire : il ne faut voir aujourd'hui que l'homme à talents, que l'homme dont les conceptions étaient vigoureuses, (pii rendit de grands services à la chose j)ublique, et qui, surtout dans les commencements de la Révolution, écrasait raristo<;ratie, l'enchaînait, la dominait

Du droit (nriin cspril ferme en ses vastes desseins A sur l'esprit craintif des vulgaires humains.

Couvrons d'un voile ses fautes ; ne jetons que des Heurs sur sa tombe... »

Puis, cherchant à rassurer ceux qui croyaient que la mort de Mirabeau serait une calamité nationale, il s'exprimait ainsi : « La mort de ses plus fermes soutiens n'ébranlera point la constitution, etciî sera sans doute une idée douce, pour ceux qui aiment plus la Révolution que la gloire, de penser que le retour du despotisme est maintenant impossible... Mirabeau est aux pieds de l'Être suprême, ajoutait Brissot : combien de choses il doit mépriser, qu'il avait encore la faiblesse de rechercher ! Combien de regrets il doit former ! »

A l'époque de la mort de Mirabeau, les patriotes éclairés ne doutaient plus que ce célèbre tribun n'eiit trahi la cause du peuple et de la liberté : le faste qu'il déployait laissait trop apercevoir qu'un marché corrupteur l'avait enrichi. Mais on n'en était encore qu'aux soupçons, aux conjectures : les papiers trouvés plus tard chez l'intendant de la liste civile Laporte n'étaient pas connus alors. Et tel était l'engouement public, qu'on fit un crime a Alexandre Lameth d'avoir refusé de faire partie de la députation des jacobins auprès de Mirabeau malade. Pétion fit plus encore : il s'abstint de paraître au cortège funèbre, disant qu'il avait la certitude que le peuple français se déshonorait en honorant la dépouille mortelle d'un traître. Brissot

BRISSOT-VVARViLLE. 215

l>làma hautement la qualilication de citoyen vertueux donnée par les sections au député de la Provence. « Mirabeau lui-même, disait Brissot, eût rayé ce mot de son éloge ; je l'ai assez connu pour pouvoir l'affirmer. » Puis, il ajoutait : « On n'est point honorable quand on s'est déshonoré. »

De pareilles assertions prouvaient, de la })art de Brissot, une conviction profonde des méfaits j)olitiques de celui qu'on ne désignait que sous le nom de (frand orateur.

Vers les premiers jours du mois de mai 1791, mourut, en Angleterre, le docteur Price, connu, dans le monde savant, par une foule d'ouvrages appréciés, et dans le monde politique, pour un chaleureux ami de la liberté et de la Bévolution française, à laquelle il prenait le plus vif intérêt. Beaucoup d'écrivains français et anglais firent, comme Plutarque, une comparaison entre Price et Mirabeau, tous les deux décédés a la même époque. Brissot s'empara de ces parallèles pour tracer le portrait de Mirabeau. Nous croyons devoir le reproduire ici , afin qu'on puisse le mettre vis-a-vis de ceux qu'en ont fait d'autres journalistes de la Bévolution , et principalement avec le portrait tracé par le rédacteur des Actes des Apôtres, Peltier.

« Si deux hommes ont été opposés sous tous les rapports, a dit Brissot, ce sont Price et Mirabeau. L'un fut irréprochable dans sa conduite privée, religieux observateur de la morale et de la philosophie ; l'autre se joua, depuis son enfance jusqu'au tombeau, de tout ce qu'il y avait de plus sacré parmi les hommes : il persifla ceux qui respectaient les mœurs ; il mit tout en œuvre pour les corrompre , écrits et séductions verbales.

« Du côté des connaissances, Price était un des premiers calculateurs politiques ; il approfondit la doctrine des rentes viagères et des bienfaisantes assurances sur la vie, doctrine peu connue, même en Angleterre; il' approfondit encore l'économie politique. Une foule d'ouvrages sortis de sa plume prouvent que presque toutes les branches des sciences poh tiques et philosophiques lui étaient familières. « Mirabeau n'eut jamais que des connaissances d'emprunt. Ce qu'il connaissait bien par lui-même, c'était le monde au milieu duquel il vivait ; l'art d'en tirer parti ; de s'attirer, par la terreur ou la fascination, les caresses et la recherche de toutes les factions : il avait le secret d'aspirer à lui les talents les plus féconds, de les exprimer utilement pour sa gloire, de se faire pardonner, en les sacrifiant, son ingratitude, ou d'empêcher le public d'y croire; en im

•il4 BRISSOT-VVARVILLE.

mot, (lu côté des connaissances, Miral>eau fut tout par les autres '. Price fut tout par lui. Celui-ci aimait mieux être que paraître, et Mirabeau sacriliait tout à la gloriole.

(( Du côté de l'éloquence, Mirabeau la possédait à un haut degré, lors(|u'il improvisait , lors(iu'il était en fureur, et lorsqu'il avait la sagesse de borner ses fureurs à (juehpies minutes ; car au delà, c'était un volcan qui, au lieu de lave enllammée, ne vomissait (pie des cendres. L'éloquence de ses écrits tenait à la séduction de sa déclamation, au talent de ses faiseurs, à un néologisme heureux.

« l'rice n'a jamais eu cette élociuence Ibugueuse : son style était pur, simple, candide comme son âme. Il écrivait, il parlait, comme il pensait, en philosophe; toujours le raisonnement à ses lèvres oji le calcul a la main. Price send)lait toujours prêcher au milieu d'un lycée de philosophes : Mirabeau paraissait toujours être au forum, au milieu d'une multitude orageuse qu'il voulait séduire, entraîner.

« Du côté du patriotisme, du cosmopolitisme, Price aima passionnément la liberté, non pour lui , mais i)our les autres ; non pour sa grandeur, mais pour l'amélioration des hommes. Il ne voyait la liberté que comme la source de toutes lumières, de tout bien : il la voulait partout, pour tous ; et, dans cette violente passion qui le consumait, il mépiisa toujours ses intérêts et sa gloire. En voyant, en entendant Price, il était impossible de ne pas croire à son amour pour les hommes et pour leur lil)erté.

« En suivant de près Mirabeau on croyait qu'il haïssait plus le despotisme qu'il n'aimait la liberté. 11 s'indignait du despotisme d'autrui ; mais il aurait tout sacrifié, dans ses fureurs, à son despotisme personnel. Son âme, sa tête, son cœur, son être entier, semblait eu être imprégné; sa physionomie même et ses discours le trahissaient. C'était avec le despotisme qu'il voulait ressusciter la Uberté. Le peuple, il ne l'aima point, il ne le connut jamais; il recherchait les vrais amis du peuple, parce qu'il les redoutait, parce

1 Je n'airae pas Mirabeau. A mon avis, le décret du la Convention qui expulsa ses cendres du Pantliéon fut juste et moral. Mais je suis loin de penser comme ceux qui disent qu'il fut tout par les autres. Ainsi qu'il l'avoue lui-même, Mirabeau n'eut jamais de maîtres : « C'est au milieu de la vie la plus errante et la plus agitée, raconte-t-il, que j'ai acquis le très-petit nombre des connaissances que je possède. » Mais on serait injuste à son égard, si on ne rendait pas justice à la capacité de sa tête, à sa grande sagacité, à sa pénétration et à ses connaissances variées. Rien, en effet, ne lui était étranger ; car il lui suflisait d'une nuit de méditations et de travail pour posséder à fond les questions les plus ardues et les plus compliquées. 11 ne faut d'ailleurs que jeter un coup d'œil sur ses nombreux écrits, et principalement sur les notes dont il accompagna ses Lettres de Cachet, pour se convaincre qu'il avait au moins beaucoup d'érudition.^

qu'en les caressant il les faisait servir h ses desseins : il se servait du nom du peuple, parce que c'était un piège utile, une arme nécessaire pour écraser les ministres, qu'il voulait remplacer. Il ne voyait dans la révolution que sa gloire, ses plaisirs et une source inlarissable de richesses ; il voulait de l'or surtout, parce qu'il aimait le luxe et l'ostentation; et Price foulait tous ces hochels à ses pieds. « La pierre de touche, dit un ancien, éprouve les métaux; l'or éprouve la probité. » Ce mot fut vrai pour Mirabeau. Il voulait des grandeurs, il voulait opprimer tout.

« Est-on démocrate avec cette soif inextinguible de vanités et de domination? Non, Mirabeau n'était démocrate que par un calcul aristocratique.

« Ah ! si j'avais vécu, disait-il au lit de mort, j'aurais causé de l'embarras à ce charlatan Pitt. » Price aurait dit : « Je ne désire vivre que pour voir l'artisan heureux, éclairé ; que pour aider à l'instruire... » Combien la mort de Price doit donc être affligeante, surtout à la veille de la révolution qui se prépare en Angleterre ; révolution où son nom, ses écrits, auraient été d'un si grand poids ! Sa mort est donc une vraie calamité.

« La mort de Mirabeau a paru , aux yeux de ceux qui le connaissaient profondément, et qui sont familiarisés avec les partis et les ressorts secrets qui les dirige; elle a paru, dis-je, utile à la liberté.

« Les hommes de cette trempe font les révolutions et les perdent. Si Cromwell était mort à temps, et avant la dissolution du long parlement, l'Angleterre ne gémirait pas aujourd'hui sous le joug d'un imbécile Brunswick. »

C'était ainsi que Brissot appréciait et jugeait Mirabeau dès le commencement de 1791. Marat pensait depuis longtemps comme son collègue.

Nous avons déjà vu le Patriote français entretenir ses lecteurs des nouveaux modérés qui , dans son opinion, cherchaient à faire rétrograder la Révolution. Peu de jours après la mort de celui que l'on considérait comme le chef de cette secte, la plus dangereuse que la liberté eût a combattre, disaient les patriotes, Brissot formula son accusation.

Sous le titre de Réflexions d'un patriote-philosophe qui suit avec attention le parti rétrograde de l'Assemblée nationale, les changements dans les opinions et les manœuvres de ceux auxquels on doit cette marche contre -révolutionnaire : sous ce titre, disons-nous.

216 HIUSSOT-WAR VILLE.

parut, dans le journal que Brissot rédigeait, un manifeste contre cett(^ nouvelle fraction des constitutionnels, désignée plus tard sous l'appellation de Réviseurs.

« La secte que l'on dévoile ici , et qui n'est que d'un cran audessus des inonarchiens, existe, disait le Patriote français : elle prend des forces dans l'assemblée. C'est à elle que l'on doit la rédaction des décrets sur le trésor public et sur l'bérédité de la régence ; c'est elle qui a fait voter toutes les mauvaises dispositions émanées de l'assemblée depuis quelque temps. Beaucoup de jacobins, fervents en apparence, lui appartiennent secrètement.

« Ses membres préféreraient une constitution moyenne, entre la liberté et l'esclavage, où un conseil d'un monarque exercerait tous les pouvoirs, sauf h consulter et a ménager les représentants de la nation, placés h côté de lui pour lui donner crédit et l'cMiqiècber de trop abuser. »

Examinant ensuite la différence entre la constitution décrétée et celle sur lacpielle les modérés avaient la prétention de ramener la France, Brissot les analysait ainsi : « Dans l'une, le monarque est officier du peuple ; dans l'autre, le peuple n'est que le conseil du monarque ; dans l'une, ce peuple ordonne et le monarque exécute: dans l'autre, le monarque veut et le peuple consent. Dans l'une, la loi est l'expression de la volonté générale ; dans l'autre, elle est celle de ro])inion du monanjue. quand elle ne blesse pas trop la volonté commune. On peut adapter à cette dernière constitution quelques formes républicaines, et l'exemple d'une nation voisine de nous est bien séduisant. Tout homme qui a de l'argent ou des talents pour l'intrigue y est vraiment libre, à l'abri du règne du despotisme ; il peut en goûter tous les avantages, et s'enrichir aux dépens du public sans pouvoir être inquiété par le ministre. Il ne faut pas beaucoup de vertu pour préférer cette constitution à celle de notre ancien régime, et il est assez naturel que^ bien des gens veuillent maintenant ramener h ce point les progrès de la liberté. Un gouvernement qui se maintient par la corruption est bien plus commode (pi'un gouvernement qui se perfectionne par les lumières. Tel est le petit secret des seuls ennemis que nous ayons vraiment à craindre. Nous avons désarmé la tyrannie ; il nous reste à démasquer l'hypocrisie, et le masque de la religion n'est pas le seid qu'il faille faire tomber au\ pieds de la raison. »

A cette époque, on se préoccupait beaucoup en France des arme-

HUISSOT-W AU VILLE. -217

ments maritimes qui se faisaient en Angleterre. On supposait que Pitl voulait menacer la France, et les esprits s'alarmaient d'une guerre qui nous aurait pris au dépourvu. Aussi existait-il dans l'assemblée, comme dans les sociétés populaires, un parti qui voulait forcer les ministres a mettre la France en mesure. Le comité diplomatique avait même été chargé de présenter un rapport à ce sujet. Brissot, de même que plusieurs autres patriotes, fut d'avis qu'il ne fallait provoquer aucune guerre. Aussi s'éleva-t-il contre le [)rojet, dont il était alors question, d'armer des vaisseaux.

« Ecoutons nos diplomates, disait-ih écoutons les Montmorin et ses plats commis, les évèque d'Aulun, les Barnave, les Mirabeau, s'il en vit encore, les Delessart, etc., etc. ; qu'ils nous prouvent que des hommes sages doivent imiter les imprudences, les folies qu'ils reprochent à Pitt ; qu'ils nous prouvent que, parce que ceux qu'ils appellent nos ennemis se ruinent en dépenses guerrières, nous devons, nous, nous ruiner de la même manière ; qu'ils nous prouvent que les Anglais seront plus intimidés en nous voyant armer des vaisseaux qu'en nous voyant tranquilles spectateurs de mouvements insensés; enfin, qu'ils nous fassent voir comment nous serons moins redoutables à leurs yeux si, laissant nos voisins s'agiter entre eux, nous conservions nos trésors, nous rétablissions nos affaires, nous achevions l'œuvre de notre liberté. Gomment ! nous rétrograderions en forces, en puissance, parce que, tournant toute notre attention sur notre intérieur, nous nous appliquerions sans relâche à y déjouer les projets des malveillants, à confondre enfin les comédiens de la Révolution, qui n'intriguent et n'occupent les places que pour tromper les patriotes, entraver l'Assemblée nationale, et retarder le règne constitutionnel de la liberté, dans l'espoir que quelque accident leur livre notre sang pour se venger de nos progrès !

« Que nos députés amis de la Révolution se tiennent donc sur leurs gardes, ajoutait Brissot. Si on propose d'armer, jamais proposition n'aura mérité plus de déiiance et plus de mépris... Quand je vois iVI. l'évêque d'Autun dans le comité diplomatique, quand je me rappelle les accusations élevées contre lui par sa manie d'agioter, ne puis-je croire qu'on voit dans les vaisseaux que nous aurions la sottise d'armer, la hausse ou la baisse des fonds '. »

1 On voit ici ce qu'eu 1791 l'on pensait déjà de la délicatesse de M. de l'alleyraiid : lieaiiioii|i portraits rie lui de cette époque ont conservé toute leui traîclieur.

Les journaux patriotes avaient plusieurs fois éventé le projet de la cour (le conduire le roi à la irnotière. Ce projet n'avait manqué d'être mis à exécution dans diverses circonstances cjue par l'extrême vigilance du peuple, qui, averti par les feuilles publiques, surveillait mieux la demeure du roi que ne le faisait la garde nationale.

Le 18 avril, le peuple, apercevant dans la cour des Tuileries plusieurs voitures attelées, se montra inquiet. Le bruit ayant couru que, sous prétexte d'aller à Saint-Cloud, le roi et sa famille devaient se rendre aux frontières ou même sortir de France, la fermentation fut grande autour du palais. On sonna le tocsin à Saint-Roch; des attroupements considérables se formèrent sur la place du Carrousel ; le peuple cria : // ne partira pas ! et se mit en devoir d'empêcher ce départ. Lafayette et Bailly, accourus sur les lieux, s'efforcèrent de protéger la liberté de la famille royale. Mais la garde nationale ayant désobéi en faisant cause commune avec le peuple, le roi, Ui reine et leur suite furent obligés de rentrer dans leurs appartements.

« Le roi veut, dit-on, partir, le décret de l'assemblée à la main, a écrit à ce sujet Brissot ; ses voitures sont disposées comme pour un voyage de cent lieues. Jacques II partit aussi et revint. Qui n'arrête pas le partir n'a (jarde d'arrêter la course (Montaigne). » Puis il s'élevait contre la persistance du roi à braver l'opinion publique. Ce que Brissot vit de plus regrettable dans cette affaire, ce fut la démission que le général Lafayette donna de son commandement, démission motivée sur la désobéissance à s(^s ordres de la garde nationale. Brissot n'était pas, comme on le disait, dévoué à Lafayette: niais ses griefs contre lui ne l'empêchèrent pas de considérer sa démission comme une calamité. « M. Lafayette, disait-il, est patriote intimement, profondément, et je ne sais pas si parmi les nombreux patriotes qui le rivalisent il en est un seul aussi déterminé que lui ii monter sur l'échafaud. M. Lafayette a une qualité qu'aucun autre militaire français n'a et n'aura de longtemps, parce que c'est une (jualité dont on ne fait point l'apprentissage en France, ni dans les armées européennes : c'est le sang-lroid, la modération, la patience des injures... Autre chose est de commander a des automates disciplinés, ou à des citoyens-soldats, des soldats libres. Or M. Lafayette a appris cet art en Amérique : il est peut-être le seul qui ait ce secret ; les autres n'ont commandé qu'a des soldats français dans cepavs-la. Il commandait, lui, des Américains qui raisonnent avec le

général, qui n'obéissent que par la raison. Or les Français sont aujourd'hui des Américains ; et tout officier qui voudra nous mener à la prussienne fera verser du sang, ou versera le sien... Le peuple de 1791 est à mille lieues, pour la raison, du peuple de 1789. »

Ce que Brissot disait de Lafayette était très-vrai ; ce qu'il disait encore de la manière dont on devait conduire des soldats-citoyens l'était aussi ; mais ses doctrines lui attirèrent sur les bras la plupart des chefs militaires, ceux qui n'avaient foi que dans l'obéissance passive. « Brissot, disaient ces gens-là, rendra impossible la discipline de l'armée, sans laquelle il n'"y a point de forces militaires. » Et, comme Brissot exerçait déjà une grande influence sur les jacobins, on commençait à dire que les jacobins désorganisaient l'armée.

L'organisation de la garde nationale vint encore mettre en relief les principes démocratiques du rédacteur du Patriote fronçais. Il entrait dans les projets des ministres, et de ceux des ci-devant patriotes qui les soutenaient alors, de n'admettre dans les rangs de cette garde civique que les seuls citoyens actifs. Bobespierre, Buzot, Pétion et quelques autres voulaient que tout citoyen domicilié pût en faire partie. Brissot les soutint, et s'éleva de nouveau contre Barnave, qui. disait-il, se cachait lorsqu'il s'agissait de questions populaires. c( Vous ne vous apercevez pas, criait le journaliste à Babaut Saint-Etienne et autres partisans des restrictions ; vous ne vous apercevez pas qu'en parlant sans cesse de citoyens actifs et de ceux que vous avez faits inactifs, vous faites revivre la i)opulace, pour recréer le despotisme... Voyez, ajoutait-il, comme cette partie de l'assemblée crie à l'ordre! quand on prononce devant elle le mot de citoyen passif! c'est Tibère mettant au nombre des crimes d'appeler la tyrannie par son nom. »

— « Ecrasons l'hydre, répétait-il souvent. Ne voyez-vous pas la faction aristocratique ressusciter sous le nom de modérés. Enfants de la Montagnes serrez vos rangs, réunissez-vous en faisceau ; opposez votre amour de la patrie et de la liberté aux factions corrompues qui veulent faire reculer la Bévolution. Écrasons l'hydre ! »

Brissot voyait renaître l'hydre de l'aristocratie au sein de l'Assemblée nationale elle-même ; il la voyait renaître dans le directoire du département de Paris, dans la commune, dont les proclamations en-

i (l'osl la preiniéro lois ijuc je liouve employée telle (léiioiuiiialidii de M(iiit;)t,'iie |m)IU' 'V)ié ganclio de rassenililée, (•'est-it-rtire les palrinles fléinorraies.

220 BRISSOT-WAUVILLK.

gageaient le peuple à se mélier de V exagération iht patriotisme. « Ces mots seuls, écrivait-il, décèlont le parti qui domine dans le directoire : c'est le cachet des modérés.

« I^ peuple en corps se trompe rarement, soutenait-il encore. Si on voulait parcourir tout ce qu'il a fait depuis la Révolution, on verrait (pi'il lui a fait laire plus do pas (\ne la sagesse combinée de tous les directoires, et (pi'il a autant aid*' la Constituante (pie les écrits philosophiques. »

Vers cette époque, les patriotes de l'assendjlée demandaient à grands cris la réunion d'Avignon' et du Comtat. (jue les ultramonlains et les aristocrates repoussaient de toutes leurs forces. On avait vu avec peine Barnave penser comme eux. Les événements déplorables dont ce pays devenait le tluVitre; la certitude où l'on était (jue le Comtat allait offrir, au milieu de la France, des rassemblements d'une foule de contre-révolutionnaires, firent alors insister vivement |)our cette réunion. Brissot fut un des journalistes qui appuya le plus chaleureusement cette mesure, pn'cédemment rejet(''e. Il la considérait comme un acte de bonne j»oliti(pie, surtout après le vœu émis par les habitants. « Tant que vous n'aurez pas décrété que le Comtat fait partie intégi'ante de la France, s'écriait-il, vous laisserez ce malheureux pays exposé aux liorreurs de la guerre civile. Voyez ce qui s'y passe. Tous les contre-révolutionnaires du Midi s'y sont donné rendez-vous, et, de là, ils bravent vos décrets. Que de malheurs vous auriez évités si vous eussiez eu le courage de porter ce décret salutaire il y a quelques mois ! Vous n'auriez pas à vous rej)roclier aujourd'hui le sang que va coûter le siège de Carpentras, de ce repaire d'où il faut ex[)ulser au plus vite les brigands qui s'en sont emparés, si vous ne voulez pas que tout le Midi devienne en feu. »

Il faut voir avec quelle jubilation Brissot annonçait a ses lecteurs le décret rendu pour la fabrication des petits assignats, fabrication qui avait été repoussée jusqu'alors. « Le patriotisme l'emporte, s'écriait-il à cette occasion ; les assignats de 5 livres sont décrétés I Grâces en soient rendues à la persévérance de MM. Pétion, Grégoire, Buzot, Robespierre, et surtout à M. Beaumetz qui, revenant avec franchise et sincérité sur ses premières opinions, a fortement influencé l'assemblée par l'aveu de ses erreui's. »

Brissot avait reçu et inséré dans sa feuille une foule de lettres sur la question des colonies, question dont il s'était occupé avec ardeur, haiis la plupart rie ces lettres, les uKMubres qui avaient opiné

BRISSOT-VVARVILLE. -221

contre raftVanchisseiuent des hommes de couleur se trouvaient maltraités. Barnave surtout y était peint comme s'étant laissé corrompre par l'or des colons. On y encourai^eait Brissot a poursuivre sa patriotique carrière. « Soyez toujours patriote sans peur et sans reproche, lui disait-on. Croyez , frère Brissot, que cela vaut mieux que d'insulter ce peuple même à qui nous devons tant, à commencer par Louis XVI et finir par le dernier agent du pouvoir exécutif. Car celui-là aussi apprendra à raisonner, et, pour lors, c'en sera fait de la tyrannie et de ses archontes. »

Brissot, qui avait combattu avec tant de courage et de persévérance pour la liberté des hommes de couleur, vit avec joie le décret rendu en leur faveur. « Le genre humain triomphe, dit-il, à l'époque où fut rendu ce fameux décret (8 mai 4791). La philosophie vient de remporter une éclatante victoire sur les préjugés ; cette victoire prouve que, sous un régime libre, la philosophie Unit par triompher de toutes les erreurs. Imprimez, imprimez donc, ne vous lassez point. »

Puis il ajoutait : « Et M. Barnave, qui était présent à la séance, n'a pas parlé ! Qu'aurait-il pu répondre aux paroles si pleines de vérités, si touchantes, que M. Baymond, homme de couleur, a l'ail entendre au milieu de l'assemblée attentive ! Les noirs eux-mêmes <»nt été entraînés... Que de peines pour se déshonorer, disait-on en parlant de l'orateur vendu aux colons ! — On ne se déshonore pas si lacilement, répondait M. Menou ; M. Barnave n'a pas une réputation d'un jour. — Oui, lui répHquait un vrai patriote ; mais il y a dixhuit mois qu'il l'ébrèche. — Cette grande question a tracé la ligne de démarcation entre les vrais et les faux jacobins; car on ne peut être jacobin et voter contre les principes. Il esta remarquer qu'aux .lacobins, ce que l'on appelait faussement leurs chefs est contre les principes, tandis que la masse est pour. C'est l'inverse de 1789. »

Je l'ai déjà dit, et il est facile de s'en assurer par les opinions de Brissot, ce journaliste travaillait de toutes ses forces à faire triompher la démocratie. Quoiqu'il eût récemment déclaré que les mœurs de la France ne lui paraissaient pas favorables au régime républicain, personne ne mettait en doute que le rédacteur du Patriote français ne fût républicain lui-même. Il se trouvait donc alors en butte aux attaques des journaux modérés, qui l'accusaient de travailler à implanter en Franco le gouvernement des fatals-Unis d'Amérique, gouvcrnemeiil doni il avait fail l'apologie dans plusieurs de ses ouvrages

de longue haleine ; et d'un autre côté, le parti ulli-amontain le maudissait comme un disciple de l'école antireligieuse de Voltaire, en Ui faisant passer pour un athée. Brissot. cpii voulait maicher avec le siècle et ne point se traîner à la remorque derrière la i)artie éclairée du peuple, s'inquiéta fort peu de ces accusations, et n'en continua pas moins la guerre qu'il faisait avec tant de succès au fanatisme et aux préjugés.

A l'occasion de querelles religieuses excitées par les évèques et les prêtres qui avaient refusé le serment, lirissot s'était fort courroucé contre ce qu'il ai)i)elait les fauteurs de guerre civile, en même temps qu'il avait applaudi aux choix faits par le peuple j)our rem|)lacer les prélats ultramon'tains. *

« Personne n'est dupe des motifs qui dirigent la j)lupart de nos prêtres rel)elles et surtout nos prélats, disait-il. — La moitié d'entre nous, conviennent-ils eux-mêmes, sont déjà, par la nouvelle division de la France, destitués de leurs sièges. Quant aux autres, il faudra qu'ils résident, qu'ils visitent leurs diocèses, qu'ils supportent le poids du joug, qu'ils travaillent a la vigne comme un simple curé; et pour prix des sueurs du ministère 15,000 livres de rente, 30,000 au plus! Avec ces 15 ou 50,000 livres de rente, il faudrait (jue la plupart vécussent autant que des Mathusalem pour payer leurs dettes. Et si l'on considère que ce sont les plus grands paresseux de France; qu'il ne leur reste aucun ])ouvoir; qu'on leur a donné, comme dans les premiers siècles de l'Église, un conseil de curés avec voix délibérative, que de raisons pour abandonner leurs sièges! »

— « Nos journaux d'hier, ajoutait plus loin Brissot, sont remplis d'articles relatifs aux curés qui refusent de prêter serment. Pourquoi mettre tant d'importance à ces refus ? Ne reste-t-il pas assez de prêtres pour célébrer l'office. La folie des autres ne tarderait pas à être oubliée ou corrigée si toutes les paroisses suivaient l'exemple de celle de Ruel *. »

— « Il parait un nouveau bref du pape qui excommunie les nouveaux évêques, s'ils ne viennent à résipiscence, ajoutait encore Brissot au sujet des afiaires religieuses du royaume. Le curé de Rome se serait épargné cette comédie, s'il eût connu les dispositions des esprits en France. Finita è la commedia. Adieu paniei\ vendanges sont fuites.

I Tous les habiliiiits do ct'do iiiiimmiir ;iviiit'iil l'iix-niônics chanlé les (illicos sans curé.

« Au surplus, ajoutait-il, pour rassurer les âmes timorées, nous nous proposons de prouver que le pape n'a aucune autorité sur les églises de France, et que, s'il excommunie, nous avons le droit de lui rendre son excommunication. »

Puis il annonçait cette nouvelle : « On a brûlé, aujourd'hui , en grande cérémonie, au Palais-Royal, le mannequin du pape, revêtu de ses habits de grand costume, ayant à sa main son fameux bref; le mannequin de l'abbé Royou lui tenait compagnie. On a jeté aux flammes les écrits de ces cafards qui défendent une religion a laquelle ils ne croient pas. Il est du devoir des amis de la constitution de répéter la même cérémonie dans tous les pays, afin de faire tomber partout cette idole de Baal. »

Et comme les patriotes des départements étaient aussi irrités que ceux de la capitale contre le pape , la cérémonie provoquée par le Patriote français eut lieu dans un grand nombre de localités, qui se firent un plaisir d'en envoyer le procès-verbal aux Jacobins.

Quoique le journal de Rrissot fût toujours grave, toujours sérieux, il crut devoir, a l'occasion des querelles religieuses, déroger a cette gravité, pour mettre sous les yeux de ses lecteurs quelques fragments d'une pièce de vers publiée sur le clergé. Nous les reproduisons, parce qu'ils sont peut-être le seul morceau de poésie satirique que l'on trouve dans le Patriote français. Les voici :

Honneur, messieurs, au sublime clergé !

Car vous savez que lui seul est chargé

De nous conduire auprès de Dieu le père.

Or donc, messieurs, tandis que bien gorgé

Il nous voit tous accablés de misère,

Ne doit-il pas être seul soulagé?

Il a raison, la chose paraît claire.

Frappez, frappez sur le bon citoyen ;

Ecrasez-nous les pères de familles.

Qu'est-ce, après tout, que cette espèce?... Rion!

Les sots ne font que des garçons ou filles!

Mais monseigneur fait tout un autre bien !

Il boit, il mange, il jouit, il digère;

Très-mollement il dort sur le satin;

Il prend fillette au lieu de son bréviaire,

Se couche lard, jouant jusqu'au matin !

Toujours chez lui se irouve nappe mise;

Le ciel pour lui créa la perdrix grise;

224 HRISSOT-WAR VILLE.

Tous les bous vius sout pour l'homme au rabul Voilà le corps nécessaire à l'Etal!

Laissez encore à messieurs nos prélats, Pour leurs plaisirs, cent mille écus de rente. Souffrirez-vous qu'un prélat se tourmente?

Surtout, messieurs, respectez tous les biens

De notre mère sainte Eglise :

Voudriez-vous passer pour des païens I Ils sont acquis par de si purs moyens 1 Car elle n'obtient jamais rien par surprise I

Nous avons vu le rédacteur de celle feuille applaudir à ceux des décrets rendus ])ar l'assemblée (pii lui parurenl conformes aux principes; nous allons le trouver aussi b l en colère que son confrère le Père Dnchesne contre le projet élaboré par les nouveaux modérés de celte assemblée pour déterminer l'étendue du droit de pétition. C'était évidemment un pas rétrograde que ceux que l'on aj)pela un peu i)lus tard les réviseurs voulaient imposer à la Révolution. Brissol combattit les vues patentes el secrètes de ces membres, et il le lit avec une clialeur d'âme qui inditpiait une profonde indignation. Plusieurs jours de suite son journal perdit de vue tout autre objet pour ne s'occu|)er que de parer le coup dont on menaçait la lilierté.

« On assure que Mirabeau, avant sa mort, avait formé le projet, disait Brissol (et il disait vrai ), d'enchaîner Paris par le département et la France par Paris. Disposant a son gré du directoire el du comité de constitution, il aurait fait ici la loi et présidé à l'exécution.

« Cette idée acquiert une grande vraisemblance quand on observe la conduite du directoire et du département de Paris, la coalition qui s'y est formée entre ces deux sociétés, les adresses insidieuses de l'un, et les projets abominables de l'autre.

« Lorsqu'on a lu le projet de décret sur le droit de pétition ; lorsqu'on se rappelle que la déclaration des droits n'est pourtant pas une illusion , on ne conçoit point qu'il existe des hommes assez dévergondés pour oser proposer à l'assemblée régénératrice de la France de fouler aux pieds les droits les plus sacrés de l'homme, en interdisant aux Français l'usage de la parole et des plaintes.

« Un décret sur le droit de pétition! s'écriait Brissol. Ne faut-il pas être bien écolier ou profondément tyran pour en imaginer tm I

BllISSOT-WARVILLK. 22o

Un décrel en dix-huit articles pour une chose aussi simple I [)Oui' régler un droit que l'homme tient de la nature ! Mais les valets ûu despotisme savent bien multiplier les obstacles a l'affermissement d<' la liberté; c'est le secret de ressusciter le despotisme lui-même.

« Croirait-on que le comité veut borner aux citoyens actifs le droit

de faire des pétitions? Vous supposez donc que les passifs

n'auront jamais occasion de se plaindre, ou que s'ils se plaignent la législature serait déshonorée de recevoir leurs plaintes?...

« Disons le mot, poursuivait Brissot; les pétitions des diverses sociétés des amis de la constitution effrayent les ennemis secrets de la liberté. Que font-ils? Ils leur ôtcnt le droit de faire des pétitions. Et de quels prétextes colorent-ils cette spoliation? De ce que le droit de pétition est un droit individuel. Mais pourquoi des citoyens qui peuvent, comme individus, faire des pétitions, ne le peuvent-ils plus étant réunis? Comment! le nombre diminuerait le<lroit? Cesse-t-on de raisonner parce qu'on raisonne en commun?...

« Soyez donc de bonne foi, et dites que vous haïssez les clubs, et que vous voulez les annuler. Ainsi vous voilà au niveau des Breteuil à l'aurore de la liberté; vous voulez, comme lui , nous donner des fers.

« Que dirais-je de ces pitoyables arguments pour prouver que le droit d'afficher est un droit souverain? ajoutait le rédacteur du Patriote.... C'est partout avec la même hypocrisie qu'on veut Irom- [)er le peuple, en lui mettant le collier. Croirait-on que M. Chapelieia été applaudi lorsqu'il a crié à l'anarchie, clabaudé contre les républicains ! C'est le mot du guet convenu dans la forêt pour désigner la maréchaussée qu'on redoute. »

Rendant un compte détaillé des débats auxquels ce projet de décret avait donné lieu , Brissot louait beaucoup Robespierre d'avoii' défendu les hommes irréprochables qu'on accuse d'anarchie, disait il, parce qu'ils prêchent la surveillance. « Ces patriotes, ajoutaitil, ne sont eux-mêmes attaqués que par des hommes flétris, qui cherchent, en gênant la liberté de la presse, à écarter une censure importune. » Le journaliste rapportait aussi un des arguments dont s'était servi Grégoire pour combattre le funeste projet. «Si vous dépouillez les citoyens du droit de se plaindre, aurait dit ce nouvel évêque, garantissez-leur donc le bonheur: défendez au malheur de les atteindre: mais si, malheureux, vous leur ôtezc^ droit, la liberté rétrograde. »

.^■20 BRISSOT-VVARVILLK.

A l'appui de son opinion et de celle de ses amis politiques. Brissol rapportait quelques maximes proclamées par le républicain Clootz : « La liberté, disait celui qui se lit appeler V orateur du (jenre humahi, se fonde sur la force des citoyens ; le despotisme se fonde sin- la faiblesse des sujets. Assemblez-vous, éclairez-vous, armez-vous, voilà le cri d'im gouvernement libre. Dispersez-vous . n'ayez ni lumières, ni armes, voila le cri d'un gouvernement arbitraire. »

Enfin le Patriote français complétait sa défense du droit de pétition par un article fort curieux, imité sans doute de Machiavel, et qu'il avait intitulé : Des diverses manières d'enchaîner le peuple lorsqu'on s'est servi de lui pour faire une révolution. Cet article, trop étendu pour trouver une place dans ces études sur Brissot, et trop substantiel pour être analysé, aurait, j'en suis sûr, paru fort piquant après la révolution de 1850.

Brissot, h qui l'on ne pouvait refuser beaucoup d'érudition, se faisait un plaisir de citer souvent les anciens auteurs classiques et les b(ms écrivains modernes. Montaigne et Montesquieu l'étaient journellement par lui. 11 savait a peu près par cœur Tacite; aussi reproduisait-il de mémoire , et beaucoup plus exactement que son collègue Camille Desmoulins, divers passages de ce célèbre historien d'un peuple fameux. « Selon les appréciations de Tacite, disait-il. la plus mauvaise des républiques aurait duré plus que la meilleure des monarchies. Montrez-moi que la France, considérée sous le même point de vue que les républiques, ajoutait le journaliste, ait eu, trente ans de suite, la même forme de gouvernement; que deux rois se soient ressemblés l'un a l'autre, et que la différence entre eux n'ait pas toujours été telle, qu'il n'en soit ressorti, dans l'administration du royaume , des variantes plus considérables que celles qu'on a pu observer dans les républiques. »

La cause de ces variantes était facile a indiquer ; elle se trouve dans la nature elle-même de l'arbitraire, qui n'a aucune règle, aucun principe pouvant lui servir de base ; tandis que les républiques s'appnient sur des maximes simples et toujours les mêmes pour tous les hommes qui prennent le timon des affaires publiques.

Nous voici arrivés au mois de juin 1791. époque de la fuite de Louis XYI ; époque de transition des idées, et où le républicanisme, longtemps comprimé, va se montrer au grand jour. Dès avant cette fuite, qui porta le coup morlel a la royauté, la scission parmi les membres réputés les plus patriotes de l'assemblée et du club des

BRJSS(JT-\VAR VILLE. 227

lacobiiis était complète. D'un côté, les successeurs de iMirabeau, ceux qui voulaient que la Révolution n'allât pas plus loin et s'arrêtât au gouvernement monarchique constitutionnel tel que l'avait réglé l'Assemblée constituante, se servaient du mot de République pouialarmer tous les modérés, tous les gens timides, tous les amis de la paix et du repos, en rendant suspectes les intentions de leurs adversaires politiques. Ceux-ci reprochaient aux Barnave, aux Chapelier, aux Target, aux Duport, aux Dandré et môme aux Lameth leur marche rétrograde, tous les mauvais décrets portés depuis quelque temps par la majorité de l'assemblée, dont ils disposaient, ainsi (pie toutes les mesures impopulaires arrêtées par le directoire du déparlement. Ils les accusaient de nourrir le projet de modifier la constitution elle-même, et principalement, de vouloir introduire dans le gouvernement les deux chambres, pour plaire aux souverains étrangers. Les divers journaux de la Révolution ne restèrent pas neutres dans cette grande querelle.

Quoique Brissot et Camille Desmoulins marchassent dans la même voie et vers le même but, Camille avait plus d'une lois reproché à son collègue ses préventions contre certains membres de l'assemblée ; ce qui donna lieu entre ces deux journalistes, également patriotes et indépendants, a une polémique fort curieuse. On trouve, dans les numéros 656, 657 et 659 du Patriote français, trois longues lettres de Brissot a Camille, dont nous extrayons les passages suivants, comme appartenant a l'histoire de la Révolution française.

« Vous me reprochez d'attaquer MM. Barnave et Lameth, parce que vous les croyez les plus fermes arcs-boutants de la Société des Amis de la Constitution ; vous me reprochez d'ébranler cette société parce que vous la regardez comme la plus solide colonne de la constitution elle-même, comme la grande tribune d'où l'on peut parler a la fois a vingt-cinq millions d'hommes, d'où la voix de la liberté et de la raison foudroie les entreprises nationicides, disait Brissot au rédacteur des Révolutions de France et de Rrabant.

« Idées exagérées ! et je vous le prouve... Appuyer la constitution sur les jacobins, c'est, comme les Indiens, appuyer le globe sur un éléphant...

« Que me parlez-vous de la tribune des Jacobins pour éclairer le peuple? Toute la France, que dis-je, le peuple de Paris peut-il y assister? Cette tribune n'esl-elle pas exclusivement circonscrite? l/admission des membres ne l'est-elle pas? N'en exclul-on pas sur-

228 BRISSOT-WAKVILLE.

tout les citoyens passifs ', ceux-là qui, seuls, l'ont les n'volutions, e( derrière lescjuels se cachent ces patriotes? Et comment osez-vous dire que tous les citoyens en sont membres, lorsqu'elle est réduite 'a douze cents sociétaires.... ? Puis cette tribune des Jacobins a-l-elle donc un accès bien facile? Pour y être entendu ne faut-il pas presque toujours, ou être investi d'une i^n'ande considération, on annonc('' par une grande réputation, ou précédé par quelque intrii^ne seci'èl<' des membres injluentiels y

« Une pareille tribune ne peut donc éclairer le peujjle. Elle est trop oiageuse, trop suj(itte aux passions. La tribune du peupb' ne peu! être privilégiée, partiale, locale : la tribune de l'instruction |)ubli(|ue doit embrasser le peuple entier; ses accents doivent frapper les oreilles du publicle plus nombreux. En un mol, cette tribune, c'est la Phesse. La mille orateurs haranguent le peuple a la fois ; lli se forme l'opinion publique ; là elle n'est point commandée par des accès passagers d'enthousiasme; là on compare, on juge dans le silence de la méditation, et d'après la comparaison des faits et des raisons apportés par mille canaux ouverts à tous, et dont la distribution est régulière et constante.

« De bonne foi. pouve/-vous comparer à cet océan de lumières, ce petit lilet péniblement, obscurément et irrégulièrement transmis par le directoire des jacobins à trois ou quatre cents sociétés, où il se perd ensuite sans laisser aucune trace utile? Et encore ce fdel n'est-il pas toujours pur et homogène. H est souvent teint par les passions, les intrigues, les vues secrètes : tandis que la lumière répandue par la presse, jaillissant de tous les côtés, de tous les partis à la fois, s'élabore, se purifie par une opposition franche et ouverte, et par une comparaison qui précipite le limon pour ne laissera la surface qu'une liqueur limpide. . .

« Je l'aidéjà dit, ajoutait Brissot, les jacobins peuvent passer ; mais la liberté de la presse fera insensiblement de tous les Français des jacobins; et la liberté de vingt-cinq millions d'hommes, qui savent et qui veulent devenir libres, n'a rien à redouter d'aucune force connue. Continuons d'aller aux Jacobins pour y entretenir sans cesse le feu du patriotisme ; mais n'exagérons pas riniluence de cette société et ne prenons pas Vaiufirard pour Rome. Continuons d'y aller pour

1 Brissot éliiit alors cii guerre ouverte, non pas avec la société des Jacobins, mais avec les niemlires (le son bureau et ceux qui doniinaienl à cette tribune, les Barnave, les Lanielh. elc ; il en voulait surtout à Choderlos Laclos, secrétaire de la société et rédacteur de son journal.

ossayer d'en bannir le tumulte des débals, l'impatience avec laquelle on y entend ceux qui lieurtent le système prédominant, la prédilection marquée pour ceux qui flagornent la prostitution des applaudissements, la tiédeur sur les matières les plus importantes ou les plus justes, l'insouciance des patriotes...

— « Vous m'accusez de dire constamment du mal de MM. Lameth (H Barnave, répétait encore Brissot, dans une seconde lettre à Camille Desmoulins ; vous m'accusez de n'en pas dire assez de Mirabeau, et d'être dévoué à Lafayette. Examinons ces trois rcproclies. . .

« La cause de mes démêlés avec M. Barnave est sullisammenl connue; mes écrits existent : il est maintenant jugé, mis a sa place. Ma prédiction s'est vérifiée ; son nom a fini avant lui. 11 serait inutile et peu généreux dç revenir a la charge. Un Français ne bal pas un ennemi a terre.

« Ce mot peut s'appliquer encore a ses inséparables amis, MM. Lameth, que vous appelez si plaisamment les pères de la constitution. 11 faut avouer au moins qu'ici l'enfant a précédé les pères, cl que, depuis, ils ont cruellement déliguré et laissé défigurer cet enfant putatif... Au surplus, en censurant ces pères de la constitution de leur insouciance ou de leur désertion, je leur ai rendu justice quand ils la méritaient...

« La conduite de MM. Barnave et Lametli depuis le décret des hommes de couleur ne peut pas les rendre plus estimables à vos yeux. Désespérés d'être démasqués, qu'ont-ils imaginé? Ne pouvant attaquer les mœurs, la réputation, la probité de leurs adversaires irréprochables, ils les ont accusés de républicanisme, — Vous renversez la constitution, vous établissez le républicanisme, — disail M. Duport à M. Robespierre, lorsque ce dernier voulait exclure les députés actuels du ministère et de la législature ! M. Duport ne prenait-il pas ici la corruption pour la constitution.^ et ne faisait-il pas l'éloge de ce républicanisme qui anéantissait les petites ambitions?. . . Est-il généreux, me dites-vous, de les attaquer quand, de tous côtés, on les harcèle? Est-il politique de s'altaquer entre jacobins, entre patriotes? Est-ce le républicain Desmoulius qui prêche cette fausse générosité, cette politique condanmable aux yeux de la raison ? MM. Barnave et Lameth sont-ils infaillibles? Sont-ils la constitution? Sont-ils la société des Jacobins ? Que l'erreur vienne des jacobins ou des monarchiens, elle est toujours l'erreur: el l'ami de la vérité ne doit avoir aucun respeci pour le voile ipii la couvre. La pairie es!

230 BHISSOT-WAIUILLE.

avant les jacobins ; ou plutôt, qui trahit la patrie, trahit les jacobins. Vous l'avez dit vous-même : « Ce ne sont plus les aristocrates que nous avons a craindre, ce sont ceu\ qui ont gagné la contiance du peuple par un masque de patriotisme. . .

« Si je me suis opiniâtre dans celle cause, ce n'est pas une passion particulière, mais parce que j'ai la passion de l'humanité, de la liberté ; parce que je la veux par tout et pour tous ; parce que je défendrai tous les hommes, sous quelle latitude qu'ils habitent, et quelle que soit la couleur de leur éjûderme... Vous ne supposez pas, Camille, que ces pauvres noirs se cotisent pour me payer, ou bien que les Anglais me soudoient pour faire abolir un commerce dont les deux tiers du bénéfice passent dans leurs mains ! Ces pauvretés vous font pitié, sans doute... Uni me paye donc:* L'humanité, le plaisir de l'aire le bien...

« Vous m'accusez d'avoir montré trop d'indulgence pour Mirabeau. Si j'avais la patience de léuilleler mon journal, je vous prouverais que je l'ai traité avec s<''véril('' toutes les fois qu'il m'a paru s'écarter des principes. . .

« Je l'avoue, j'ai toujours eu plus de considération pour Mirabeau que pour ses adversaires ', parce qu'il avait un grand talent, de vastes moyens, parce qu'on pouvait le tirer de ces erreurs et le replacer dans les principes. Il y était attaché par une certaine grandeur d'âme que personne ne lui avait contestée : ses passions seules l'obscurcissaient souvent : il pouvait dire comn»e Médée :

\ ideo uioliora proboquc. détériora seqiior.

On pouvait enflammer Mirabeau pour le bien, pour une grande vue. H était alors dans son élément: et lors même qu'il se laissait entraîner dans la fange, on voyait encore percer au travers des rayons de grandeur. Peut-on en dire autant de ses rivaux, même dans le plus haut éclat de leur gloire...? Non est magniis pumilio, dit Sénèque, licet in monte constiterit ; colossns mwjmtudmemmamservabit, etiani si steterii }n puteo. «L'atome n'est toujours qu'un atome, même sur une montagne, et le colosse, quoique dans un abime, conserve encore ses formes imposantes. »

« Vous me croyez dévoué a M. Lafayette, disait encore Brissot ;«

I Biissol veut riiie ses rivaux, rai' ses adveisaiics tMait'iil les aiisUtcralos avoués.

BRISSOT-VVARVILLK. 251

Camille Desmoulins, lui prouvant par la qu'il ne voulait laisser aucune de ses accusations sans réponse. El sur quels fondements? Parce que je ne le dénonce pas. parce que je ne le calomnie pas périodiquement comme vous, Maratet Martel '. Je l'avoue, j'ai cru que le moyen de rendre les dénonciations utiles était de ne jamais les hasarder sans preuves ; car les fausses dénonciations justifient et encouragent les méchants, autant qu'elles peuvent affliger les bons... Relisez mes numéros sur les affaires du Brabanl, et vous verrez si une plume mercenaire traite avec cette rudesse un homme auquel elle est dévouée?...

« Il est vrai que je ne l'ai pas accusé de souper avec Mirabeau chez Yelloni, ni d'avoir fait assassiner Rotondo, ni de vous environner vous-même de mouchards, etc., etc. Je vous l'ai dit. ainsi qu'à vos collègues en dénonciation, donnez-moi des preuves, et je me porte son dénonciateur. Mais des contes bleus, les terreurs d'une imagination en délire, sont-ils des preuves? Vous ne parlez que d'assassinats, et vous les prêtez a un homme dont on ne conteste ni la bravoure, ni la douceur de caractère : ou niez ces qualités, ou n'en faites pas un vieux de la Montagne. Encore faut-il mettre de la vraisemblance dans ses accusations.

« En pensant à M. Lafayette, vous ne vous croyez pas en sûreti^ si vous ne vous environnez de pistolets, de sabres, de cannes armées... La peur prouve les fantômes, mais ne prouve pas la réalité du danger.

« Que vous mettiez aux gages de M. Lafayette une foule de baibouilleurs qui le déshonorent en le flagornant, cela se conçoit ; mais mettre sur la même ligne un écrivain qui a fait ses preuves d'indépendance, a qui vous avez cent fois rendu cette justice, et qui a plus rarement encore servi M. Lafayette qu'il ne l'a critiqué, cela est absurde. Moi, vendu à un homme 1... Nous nous sommes vus, Camille Desmoulins, nos âmes se sont épanchées l'une dans l'autre; il est difficile d'être faux dans ces moments ; et vous osez me calomnier ! Je ne vous payerai pas d'un semblable retour, je vous crois facile a tromper, mais pas à corrompre.

a Vous prenez Pétion pour juge entre nous deux: je le veux : il connaît a fond mon âme, ma vie entière, mon existence actuelle, mes moyens, mes vues : interrogez-le... Moi, dévoué à Lafavette!...

I Martel f'Iait lo loi'édiiclpiir Af VOinteuv du Peiipli' (\[]p Krprnn piil)li;iit.

252 lîRISSOT-WARVILLE.

Les écrivains qui s'isolent de tous les hommes en place, qui ne ménagent aucun parti, aucun individu, ne sont ni calomniateurs, ni vendus... Vous l'avez dit vous-même :

J'ai poussé la vertu jusques à la rudesse.

Les houjuies (|ui se vendent sont plus sou|>les. plus accoinniodants... »

Brissot terminait cette longue et curieiïse polémique par des conseils fraternels (pi'il doimait 'a son collègue.

« Vous êtes jeune, (^amille Desmonlins, la candeur est sur vos lèvres, lui disait-il : vous comptez toujours écrire sous sa dictée ; mais vous êtes souvent dupe de cette candeur même. Vous la prêtez aux autres, à ces hommes astucieux qui empoisonnent votre esprit en le remplissant de terreurs, de contes, de calomnies ; en échauflani votre imagination contre des chimères qui convertissent votre talent patriotique en un stylet dangereux, avec lequel ils percent vos amis et leurs ennemis.

« Vous accusez avec une légèreté qui a fait douter plus d'un sage de votre probité. Montaigne disait : — Ces gens sont si alertes à vous sou])çonner de corruption, parce qu'ils sont susceptibles de s'y prêter. — Ex infinnltate sua de virtute fennit sententiam, dit Sénèque.

« Conmient n'avez-vous [)as vu que cette facilité a prodiguer des éloges et décerner l'apothéose a des hommes que vous traînez ensuite dans la boue ; que votre facilité à dénoncer, sans preuves, ceux que vous avez divinisés: que votre fécondité en sarcasmes et en injures discréditeraient, sinon les principes, car ils sont maintenant audessus des attaques, comme des inconséquences de leurs défenseurs, au moins les leçons que vous donnez au public? Un journaliste doit le respecter, doit se respecter lui-même dans les combats qu'il livre à ses adversaires : il doit plus souvent employer la raison que l'arme du sarcasme ; et quand il emprunte cette dernière, ce doit être avec sobriété : car ces répétitions dégoûtent, et surtout lorsqu'elles dégénèrent en injures grossières et dignes des anciennes halles...

« Les fonctions de journaliste populaire, dont vous vous êtes chargé, vous astreignent h étudier, a approfondir les pi'incipes d(^ la liberté, a connaître l'histoire des n''publiqu('s modernes, a éludier

151USS0T-WARV1LLE. 255

les détails par lesquels l'arislocratie rusée détruit successivement tous les grands principes...

« En un mot, Camille Desmoulins, voulez-vous être utile avec votre talent? étudiez et méditez. — Voulez-vous être indépendant? dînez chez vous, et ne dinez jamais chez les chefs de parti ou les gens en place. — Voulez- vous toujours les juger sainement et sûrement? jugez-les par les faits et leurs opinions, et jamais par des historiettes et des suppositions. — Enfin, ne divinisez jamais aucun homme ; ne jurez jamais sur aucun nom : et, pour en finir avec vous par une citation qui convienne a votre luxe d'érudition, dites, avec je ne sais quel saint : Cum enim quis dicnt • Fjjo qniilem sum Pauli . (ilim mitem : Ego Apollo. Qukl igitur est Apollo? quid vero Paulm? — Encore un mot... Auguste pouvait attacher a son char Horace et Virgile ; mais Lépide ou Géthégus ne n'ussiront jamais à attacher au leur Camille Desmoulins. »

Ou je me trompe fort, ou celte polémique entre ces deux écrivains célèbres dans les fastes de la Révolution peint mieux ces hommes que ne pourraient le faire les biographes les plus consciencieux. Quel est celui de ses contemporains qui ne reconnaît pas les défauts, les exagérations, les faiblesses de Camille Desmoulins, dans ces quelques lignes que Brissot lui adresse en forme de conseils.

Un événement grave, prévu depuis longtemps par Brissot et les autres journalistes patriotes, désiré par les royalistes, mais relégué au nombre des choses impossibles par les modérés, vint alors rapprocher, pour quelques jours, les patriotes de toutes les nuances, et donner un nouvel essor a l'esprit républicain manifesté par quelques journalistes : je veux parler de la fuite de Louis XVI.

N'ayant point à raconter ici les détails de cette fuite, je me bornerai a faire connaître les opinions de Brissot au sujet de cette affaire décisive, qui acheva de dépopulariser la royauté en France. J'ajouterai seulement que Brissot me paraît avoir été, dans cette circonstance, l'organe du parti qui poussait vers la République, et qui aurait probablement triomphé dès alors, sans les intrigues des modérés réunis aux aristocrates. Voici comment le Patriote français manifesta ses premières impressions sur cet événement.

« Les modérés viendront-ils encore nous vanter la bonne foi des

rois, le civisme du nôtre, son attachement a la constitution ? Citoyens,

vous vous rappelez tous ces discours mielleux tenus par le roi a

l'Assemblée nationale, et ce manifeste démocratique qu'il a envoyé

à loules les cours de l'Europe. On s'est reposé sur ces belles protestations, on s'est endormi. Eh bien, ce roi patriote s'est enfui...

a Que iaut-il faire?... Que tous les bons citoyens, que les amis de la liberté se rallient, se serrent autour des vrais principes. Oublions toutes nos queielles privées, tous nos ressentiments occasionnés par la différence des opinions; soyons amis» soyons frères, si nous voulons être libres. Avec cette union nous n'avons rien à redouter. La fuite du roi est sans doule le signal de la guerre : sans doute il a une partie liée : il compte sur les étrangers, sur les mécontents. Vains secours si nous sommes unis, si nous voulons périr plutôt que d'abandonner la liberté conquise! Louis XYl a lui-même ici brisé sa couronne. Il était impossible d'espérer de le convertir au patriotisme : on ne convertit point un despote a la liberté ; mieux vaut encore qu'il se soit tout a coup démasqué, dans un moment où l'effervescence patriotique règne universellement. Il nous aurait causé de bien plus grandes calamités, si, se laissant entraîner à la Révolution, il se fût borné a en infecter secrètement les sources. La foi des rois est la foi punique, bien fou qui s'y fie. L'épée est maintenant tirée; il faut jeter au loin le fourreau, et ne pas profiter de la leçon a demi.

« Onze heures du soir. Point de nouvelles du roi. La tranquillité du peuple est aussi imposante que celle de l'Assemblée nationale. Voifa 25 millions de gagnés, dit-il ; et il se repose sur l'Assemblée nationale, qui mérite sa confiance, et que ce beau jour reporte à sa première hauteur.

« ... On ôte les enseignes du roi aux boutiques qui les portaient : les notaires mettent bas les fleurs de lis. »

Tout annonçait donc une grande révolution dans le gouvernement de la France. Cette révolution allait se faire sous les plus heureux auspices et sans qu'il en coûtât a l'humanité une seule goutte de sang. Déjk les diverses fractions des patriotes de Paris abjuraient leurs querelles particulières sur l'autel de la patrie; déjà les jacobins, si déplorablement divisés entre eux, serraient leurs rangs, et ajoutaient a leurs forces celles qu'ils tiraient des autres sociétés populaires de la capitale, ainsi que des adresses venues des départements.

Brissot annonça, avec plaisir, qu'après une séance orageuse, occasionnée par un Credo politique que Siéyès avait fait circuler, M. Lafavette était entré aux Jacobins, avec MM. Lametli, Baniave et

BRISSOT-VVAR VILLE. 23o

Chapelier, et qu'une réconciliation avait été jurée entre ces chefs influents, aux applaudissements du public. 11 augurait bien de cette réconciliation.

Malheureusement pour les patriotes, le roi fut arrêté à Varennes.

La grande question a l'ordre du jour fut dès lors de savoir ce qu'on ferait d'un roi parjure, qui s'était mis lui-même hors de la constitution.

« Les opinions, disait Brissot, étaient partagées parmi les patriotes lorsque le roi était en fuite et qu'on ignorait encore qu'il était arrêté. Les uns désiraient qu"il s'échappât ; d'autres, qu'il fût ramené. Parmi les premiers, il y avait diversité de motifs : ceux qui croyaient que les rois sont une pièce inutile et nuisible dans un gouvernement libre, remerciaient le ciel d'en avoir délivré la France, et espéraient qu'elle s'éclairerait sur les vices de la royauté : d'autres, entraînés par des calculs particuliers, voyaient le trône vacant par la fuite du roi, et le destinaient, dans leur imagination ambitieuse, a l'homme qui pouvait le mieux servir leurs vues perverses. Quant a ceux qui désiraient le retour du roi, leur calcul était simple : ils aiment la paix; ils craignent la guerre, et surtout la guerre civile, et elle semblait disparaître si l'on pouvait ramener le roi.

« Quels qu'aient été les calculs lorsqu'on était encore dans l'ignorance sur le sort du roi, la scène change maintenant ; le roi revient : qu'en fera-t-on? ajoutait Brissot.

«... Que le roi ait fui, déserté son poste de sa propre volonté, c'est un délit qui ne laisse aucun doute... Où sa fuite conduisaitelle? Evidemment, à la guerre civile... Quand il le voudrait maintenant; quand il aurait l'air de se repentir, de regretter son parjure, de reconnaître son forfait, conviendrait-il de lui conserver sa couronne?

« La première opinion qui a été présentée au public est tranchante : Plus de roi, soyons républicains ! Tel a été le cri du Palais- Royal, de quelques écrivains, de quelques sociétés. Mais leur enthousiasme pour le gouvernement républicain n'a pas fait, hors du Palais-Royal, tant de prosélytes qu'on pouvait l'attendre. Les jacobins n'ont reçu qu'avec improbation une députation du club des (-ordeliers qui venait leur présenter cette idée ^ 11 semblait que ce

I 11 ne faut pas oublier que les jacobins étaient alors sous riiinuencc des rcviseiirt:.

.23«> BRiSSOT-WAUVlLLE.

fùl uii blasphème a leurs yeux. Cette répugnance pour le nom d'un état oh l'on est, parut bien singulière aux veux des philosophes 1 Cette singularité n'est que le fruit d'un calcul secret : nous l'expliquerons ailleurs. Ici nous nous bornerons a copier le parti recommandé par l'auteur d'un journal dont le patriotisme est connu, le rédacteur de la Bouche de Fer '. Voici ce (pi'il dit :

« N'allez pas tond»er dans les pièges qu'on tendait toujours aux « jieuples. On changeait le nom des mangeurs d'hommes, et l'on (( conservait toujours, sous d'autres formes, leur race maudite : oui, (( maudite par tous les anciens amis du peuple ; et il est écrit dans « l'Évangile : l^e ciel nous a donné des rois dans sa colère.

Il Noire ciiiicnii. c'csl notre iiiailn-; u Je vuiis le (lis en iioii ri';iii(;:iis.

c< s'écriait la Fontaine. Ce maitre-Pa s'ap|>elait jadis un tyran : et nos « enfants riront un jour de pitié quand on leur apjH'endra (jiio nous <c disions quelquefois un bon roi...

« Non, mes amis, il ne faut point de manyenrs dlwmmes , il ne « faut point sur la terre de ces espèces de monstres, qui dévorent c< des tiô h Zà) millions par an, comme vous un morceau de pain « bis ; qui trafiquent de la liberté ; qui n'entretiennent dans la plus « affreuse misère tant de citoyens que pour les forcer de trahir la v< patrie pour avoir du pain...

« Que les quatre-vingt-trois départements se conlédèrent et dé- (( clarent qu'ils ne veulent ni tyrans, ni monarques, ni protecteurs, « ni régents, qui sont des ombres de rois aussi funestes a la chose « publique que l'ombre du bohon-upas -, qui est mortelle. »

Ce manifeste en faveur de la République fut chaleureusement appuyé par les journalistes et les sociétés patriotiques fraternelles. Les cordeliers supplièrent l'assemblée de ne rien statuer qu'après avoir connu le vœu des départements. Beaucoup d'autres sociétés émirent la même opinion. Quelques-unes allèrent plus loin : celle de Clermont-Ferrand soutint qu'il n'y avait plus de roi. plus de trône en France ; que le peuple avait le droit de se donner le gouvernement qui convenait le mieux a ses lumières : en un mot, que la

1 C'était l'aLbc Fauchet, nouvellenient élu évéquc du Calvados. - L'arhre-poison que produisent les îles de l'arcbipel Indien.

BRISSOT-VVARVILLE. 257

liberté étant incompatible avec la monarchie, il fallait prolitei' de l'occasion pour s'en débarrasser, etc., etc.

Ces démonstrations etTrayèrent et ceux que Ton appelait les nouveaux modérés et le côté droit tout entier; ils se liguèrent pour rétablir le roi sur le trône.

Brissot dénonça aussitôt cette coalition, qu'il considérait comme très-dangereuse et ayant pour objet de tromper le peuple.

« Quel est le but de tous ces intrigants couverts du masque du patriotisme? s'écriait-il. C'est de sauver leur honte en sauvant le roi. Ils n'ont cessé de nous dire que le roi était l'ami de la Révolution ; qu'il était le plus honnête honnne de son royaume ; qu'il tiendrait sa parole... Ils n'ont cessé de peindre comme des esprits turbulents, incendiaires, ceux qui prêchaient la déliance.

c< ... La nuit du mardi au mercredi a mis a nu leur imbécillité ou leur hypocrisie. Ils sont restés confondus, pétrifiés. Mais, revenus de leur stupéfaction, ils ont vu leur salut dans leur coalition avec les amis de la cour: et tel est l'empire qu'ils ont repris sur l'assemblée, que, tandis qu'au dehors c'est un crime de douter du délit du roi. au dedans c'est presque un crime d'en parler et de soupçonner qu'il soit en faute, et qu'on puisse le punir. Je ne sais même si, dans quelques jours, en supposant que la coalition continue à triompher, on n'ira pas demander pardon au roi d'avoir voulu l'arrêter, et le conjurer, les mains jointes, de reprendre la couronne.

« Quant à l'aristocratie, poursuivait Brissot, l'arrestation du roi ayant déconcerté ses mesures, elle n'a rien de mieux h faire que de se réunir aux modérés et aux ambitieux. Le rôle du côté droit devient dès lors fort simple : il se taira, crainte de nuire au j)lan de ses amis secrets. Ce plan consiste k laire traîner l'affaire en longueur, afin d'amortir l'indignation du peuple, et de laisser le temps à la pitié de lui succéder...

« Ce n'est pas tout, ajoutait encore le journal qui dénonçait le plan de la ligue ; il faut écarter les hommes indépendants et invariables dans leurs opinions ; il faut les rendre suspects : on dira qu'ils sont républicains, après avoir convenablement diffamé le républicanisme ; on fera circuler que ce sont eux qui soulèvent le club des Cordeliers et les sociétés fraternelles; que ce sont eux qui provoquent les adresses des sociétés populaires des départements...

« Cette coalition durera-t-elle longtemps? se demandait Brissol. Non ; les méchants ont été déjoués aussitôt ((u'ils ont ('t(' démasqués.

II faut donc les démasquer de nouveau. Il faut dénoncer cette coalition aux jacobins, qu'ils se vantent, tout en ridiculisant leurs nouveaux orateurs, qu'ils se vantent, dis-je, d'avoir a leur dévotion, lorsqu'ils ne doivent être et ne sont a la dévotion que de la liberté; il faut les dénoncer aux clubs populaires, aux sociétés fraternelles, qui, dans cette crise, ne doivent cesser de veiller sur la chose publique ; aux journalistes, qui, je le dis avec joie, n'ont qu'un cri sur cette question, et que rien, sans doute, ne saura ébranler et ne corrompra : il laut appeler l'attention de tous les corps politiques, des municipalités, des départements et des assemblées primaires surtout. Quelle question peut les intéresser davantage?... Et l'on voudrait leur interdire le droit d'exprimer un vœu ! . . .

« Je le dis avec eflroi, concluait Brissot, mais c'est une vérité qui m'est démontrée : la France est depuis quelques jours gouvernée par une demi-douzaine d'intrigants méprisables : le mal le plus grand en résulterait si ce jeu devait durer longtemps : s'il n'existait pas, dans les départements, un contre-poids ; dans la liberté de la presse, un fanal qui dévoile tôt ou tard les pervers; et, dans les honnêtes gens, la volonté de pulvériser ces atomes. »

Comme on le pense, les moyens indiqués par Brissot furent aussitôt mis en œuvre pour paralyser la ligue des royalistes avec les réviseurs. Et, afm qu'il y eût de l'unanimité dans le vœu émis par les sociétés populaires, les corps constitués et les assemblées primaires, on se rallia à ce point : Si vous conservez la roijauté, que le conseil exécutif soit électif par les départements et amovible.

« Telle est l'idée qui paraît réunir, aux Jacobins, le plus de suffrages, annonçait quelques jours après le journal de Brissot : elle a d'abord été proposée par M. Danton ; les jacobins ne veulent plus de roi qu'à cette condition. Ils ne veulent pas cependant passer pour répubhcains, ajoutait-il avec ironie. Ne disputons pas sur les termes : je ne veux pas d'autre république que cette monarchie. Les jacobins sont des républicains sans s'en douter : ils font, comme M. Jourdain, de la prose sans le savoir : qu'importe? la prose est excellente. » X La fuite du roi avait mis les partis en présence, s'efforçant de faire prévaloir leur opinion sur la grande détermination que l'Assemblée nationale allait prendre en cette occurrence. Nous trouvons dans le journal de Brissot un exposé de principes qui nous initie aux prétentions de chacun de ces partis.

o Deux questions sont aujourd'hui agitées parmi les patriotes.

disait ce rédacteur de journal : 1" Abolira-t-on la royauté? 2" Si ou ne l'abolit pas, donnera-t-on au roi un conseil électif?

« Les républicains, ajoutait Brissot, pensent, sur la première question, qu'on peut et doit abolir la royauté dès a présent. On le peut, disent-ils, sans violer le décret qui consacre la monarchie, parce que celui qui possédait cette royauté a forfait a sa parole, ayant protesté contre la constitution ; parce qu'il a, par cela même, abdiqué la royauté, et nous laisse dans le même état où nous étions avant de décréter la monarchie héréditaire. On le doit parce q^ue la conservation de la royauté ne peut être qu'une source de calamités et de désordres.

« Les monarchistes soutiennent, au contraire, qu'on ne peut pas et qu'on ne doit pas abolir la royauté. On ne le peut pas, disent-ils, parce que l'Assemble nationale a décrété la monarchie héréditaire, et a saisi, par Ta même, tous les héritiers mâles du roi. Or le délit qui peut le faire destituer ne doit pas frapper son successeur, ou l'on violerait les décrets.

a On ne doit pas abolir la royauté, ajoutent-ils, parce qu'il en résulterait une foule de calamités, la guerre civile, la ruine de l'empire. C'est sur ce dernier point que s'élèvent les questions les plus importantes.

« Les républicains soutiennent que la royauté doit être abolie, parce qu'un peuple sage se déshonore et provoque sa ruine en conservant un office abandonné au hasard, et auquel le hasard peut appeler un idiot, un scélérat, comme un homme habile ou vertueux :

« Parce que cet office, n'étant qu'une place d'éclat et de représentation, pèse cruellement sur toute la nation, et par les dépenses qu'il entraîne, et par le luxe et la corruption dont il donne le funeste exemple ;

« Parce que 25 millions valent la peine d'être économisés par une nation qui paye, en intérêts, plus de 200 millions par an;

a Parce qu'on peut avoir un excellent pouvoir exécutif sans avoir de roi ; un bon centre d'unité sans roi ; un mouvement très-actif sans roi ; .

c( Parce qu'enfin, un roi n'est qu'un centre de corruption, et. qu'étant indépendant du peuple, il tend toujours a envahir la souveraineté du peuple, sans s'exposer à aucun danger, a aucune peine.

« Dans la circonstance actuelle, ajoutent les républicains, d'après Brissot. la royauté est d'autant plus dangereuse, il est d'autant plus

240 ihussot-wahvillh:.

nécessaire de l'abolir, qu'en la conservant vous courez mille dangers, quelles que soient les mains auxquelles vous la couliez : car vous exposez la nation h l'anarchie si vous rétablissez le roi actuel : personne n'obéira... Ayez un autre roi, on se battra poui' relever celui qui est détrôné. Voilà donc la guerre pour deux individus, tandis que vous n'en devez plus avoir <pie pour la chose pid)lique... N'ayez plus de roi, et les mécontents ne peuvent plus s'attacher a aucun nom, et ils deviennent odieux a toute la terre, en voulant donner un tyran à une nation qui n'en veut plus.

« Tels sont les principaux raisonnements pn'sentés par les réjniblicains, ajoutait Urissot : ils valent, ce me semble, la |)eine d'être discutés. Je voudrais donc qu'au lieu d'ameuter les ignorants contie eux : qu'au lieu de se jeter dans des déclamations vagues, et dans de misérables objections, cent t'ois rebattues, contre le républicanisme, on discutât froidement chacun de ces raisonnements, soit aux Jacobins et dans les autres sociétés patriotiques, soit dans les papiers publics. . . Si ces raisons ne paraissent pas assez fortes îi l'Assemblée nationale pour la (hHerminer a abolir immédiatement la r<>yauté ; si elle croit devoir, malgré les circonstances, observer religieusement son décret sur la monarchie , au moins ces discussions pourront être utiles pour les conventions futures : elles le seront encore j>our préparer la décision sur la seconde question que j'ai posée... »

Brissot poursuivait ses observations en disant que si l'assemblée n'abolissait jmint la royauté, et si elle rendait le pouvoir exécutif ii Louis \V1, elle devait au moins l'entourer d'un conseil ('-lectif et amovible. « Mettre, sans ce conseil, le roi a la tête d'une nation qu'il a voulu trahir, disait-il, c'est insulter cette nation : c'est outrager l'opinion publique, les principes de la raison et de la constitution ; c'est semer l'anarchie et la discorde ; car, (pii peut obéir a un homme qu'il méprise ! Il y aurait de l'immoralité a rétablir le roi : et la nation qui l'accepterait, se jugerait indigne de la liberté... »

« En un mot, concluait Brissot, après avoir passé en revue les dangers que feraient courir a la France un roi mineur et un régent ; en un mot, point de roi, ou un roi avec un conseil électif et amovible. »

Pendant que les journaux de la capitale soutenaient ces thèses contre le roi et la royauté, les patriotes des départements et la plupart des sociétés populaires envoyaient à l'assemblée et aux Jacobins des pétitions énergicpies pour les engager a mettre Louis XVI en jugement, et h débai'rnsser la France des éternels ennemis fie sa liberté.

BHISSOT-VVAUVILLE. 241

De toutes parts on invoquait la république. « Saisissez l'occasion, s'écriaient les sociétés populaires ; vous n'en aurez jamais de plus belle : faites que le Français n'ait plus désormais d'autre roi que lui-même... »

— « Si vous parvenez a soulever le peuple contre cette lace maudite, écrivaient les membres de la société populaire d'Artone aux Jacobins, la postérité vous citera comme le fléau des lois et les bienfaiteurs de rhumanit(''. »

— « Nous voulons la liberté sans rois, disaient ceux de Dôle ; la liberté même avec ses orages... » Et déjà les liabitants de cette ville avaient effacé les inscriptions royales.

La France entière paraissait dans l'anxiété de connaître la détermination que l'assemblée allait prendre. L'ambassadeur d'Espagne ayant voulu interposer ses bons offices en faveur du roi, reçut, des patriotes de cette assemblée, une réponse propre a le décourager.

Malgré toutes ces démonstrations et ces pétitions contre Louis XYl , Brissot augurait fort mal du rapport que l'on attendait avec une si vive impatience, et que les comités différaient toujours. 11 était convaincu que ceux qui dirigeaient ces comités allaient proposer a l'assemblée de déclarer que le roi ne pouvait et ne devait pas être mis en cause. Brissot, ayant observé les manœuvres de ce qu'il appelait la faction Duport, avait été conduit a en induire la mise hors de cause du roi ; ce qui, aux yeux des patriotes, eût été considéré comme un déni de justice.

« On dirait a les entendre, disait Brissot, que la royauté est une conception profonde , méditée , le fruit d'une sagesse plus qu'humaine. Eh ! quels hommes, quel temps, quelles circonstances choisissent-ils pour nous présenter leurs imbéciles arguments 1 »

Ce fut dans ces mêmes circonstances que les patriotes de la capitale rendirent aux cendres de Voltaire les honneurs extraordinaires décrétés par l'assemblée. La dépouille mortelle de ce grand philosophe fut portée au Panthéon français. Brissot, l'un des organisateurs de cette fête, contribua de toutes ses forces au triomphe de la philosophie, préparé par la liberté reconnaissante.

Cette fête ayant mis en ébullition tous les esprits, on s'attendait i» voir éclater l'orage. Mais ayant appris que les comités feraient leur rapport le surlendemain, les partis suspendirent leurs coups jusqu'après la décision de l'Assemblée nationale.

En attendant, les patriotes signèrent une pétition dans laquelle ils

lil nilISSOT-WAUVILLE.

priaient les députés de ne rien statuer jusqu'à ce que le vœu (!<• toutes les assemblées priniaiics eût ('té manifesté. C'était un moyen détourné d'empêcher toute délibération sm- le rapport <lont les conclusions avaient transpiré dans le public, et de forcer les constituants à convoquer ces assemblées primaires, dont ils avaient ajourné les opérations pour le renouvellement des députés. Il fut convenu que celte pétition serait i)résenté(^ dans la séance indiquée pour la lecture du rapport des comités réunis.

Ce rapport fut tint le lo juillet, par le di'puté Mugent de Nantbou. 11 repoussait la proposition de niettre le roi en jugement, se fondant sur son inviolabilité, et sur oc que l'on ne pouvait incriminer un fait permis à tout citoyen et avoué parles lois. Ce fut en vain que Pélion, Grégoire, Vadier. Robespierre, Prieur de la Marne et quelques autres di'putés patriotes s'efforcèrent de combattre l'inviolabilité du roi ; les modérés prétendirent qu'il ne pouvait être coupable puisque rien ne prouvait qu'il eût en connaissance du complot tendant à le faire servir à des projets violents. Ce fut encore vainement que le parti républicain lit présenter sa pétition pour consulter la France ; personne, si ce n'est Robespierre, ne l'appuya. Mais ce chef des jacobins, qui se sentait soutenu par la foule immense entourant la salle, parla avec une grande vc'lu'mence. « Vous avez tous entendu et reçu les serments du roi, dit-il ; quel est le juré qui, après son voyage et son manifeste, ne le déclarerait coupable de parjure, et par conséquent de félonie envers la nation?... Oserez-vous prononcer l'impunité du roi, quand la nation le déclare coupable. ]\Iettez-vous aux pieds de cette nation ; consultez son bon sens, puisque le vôtre vous abandonne. »

Mais les réviseurs avaient pris leur parti : ils se mirent a crier contre la République ; ils feignirent d'en avoir peur. « Le jugement du roi, s'écria Rarnave, serait-il autre chose que la proclamation de la République ? Vous mettez votre gloire à terminer une révolution sans exemple dans les annales du monde, et on vous propose d'en ouvrir une nouvelle ' !... »

Le projet des comités fut adopté a une assez forte majorité, malgré

1 Si Barnavc, qu'on disjiit alors gagné par la reine, oùt appelé à son aide cette raison supérieure dont il avait fait preuve au commencement de la Révolution, il eiJt compris que l'acte par lequel les constituants voulaient clore celte Révolution, léguait à la France de grandes convulsions. Le décret qui lui imposa un roi parjure et déshonoré aux yeux du peuple, rendit nécessaire la journée du 10 août. On eût peut-être évité celles de septembre et tant d'autres que l'humanité déplore, si la royauté eût été abolie, en France, après la fuite du roi.

les réclamaliousde l'exlrème gauche, qui ne cessa de protester : le roi l'ut mis hors de cause comme inviolable. « Personne ne doutait pourtant, a dit a ce sujet un écrivain royaliste, le marquis de Ferrières; [)ersonne ne doutait que Louis XVI n'eût eu des intentions hostiles, et qu'il ne se fût coalisé avec Bouille et les puissances étrangères. » Brissot fut aftligé, indigné d'une pareille décision. Pendant plusieurs jours sa feuille ne fut remplie que d'amères réflexions sur ces honteux débats et sur leur triste issue.

« Eh bien, s'écria-t-il, les voilh, ces héros de la liberté, ces législateurs si grands, qu'il fallait être insensé, méchant ou stipendié par l'Angleterre pour avoir osé les dénoncer à l'opinion publique, avant ([u'elle se doutât de la perversité des uns et de l'ignorance des autres I Quel était le but de cette éclatante réunion que semblait avoir opérée la fuite de Louis XVI? La faction Uuport amène aux Jacobins les députés qu'elle a le i)lus déchirés. A cette mémorable époque, toute division avait disparu, et malheur à celui qui ne voyait dans cette comédie que de funestes présages... Il n'a fallu que quelques heures pour justifier le petit nombre d'honnnes auxquels les réputations n'en imposent point, et qui, dévoués depuis longtemps à la cause du peuple, ont appris a connaître ses faux amis. Non, les hypocrites ne comptaient 'point que Louis XVI fût ramené. Le maitre de })Oste de Sainte-Ménéhould n'était pas dans leur conlidence ; et les aristocrates qui se pressaient de nous dire qu'un plan de conciliation allait terminer tous les débats, ainsi (pie le travail artificieusement prolomjé delà constitution, levaient déjà la couverture du traité secret qui allait éclore. On n'a pas plutôt appris l'arrestation de Louis XVI, que toute la cohorte de ces réconciliés, si honorables les uns pour les autres, ne paraît plus aux Jacobins, dédaigne ses déclarations patriotiques, et dénonce la société entière des Amis de la constitution comme une assemblée de factieux... Certes, on aurait tort de s'étonner de ces perfidies, et il faudrait bien plutôt rougir d'en avoir été un instant la dupe, s'il n'était pas dans le caractère du bon citoyen d'être facilement trompé par les apparences du civisme.

« Aujourd'hui que Louis XVI est déshonoré sans retour; qu'aucune confiance ne peut i)lus reposer sur lui ; qu'il ne peut plus être que le vd jouet des ambitions et des intrigues les plus scélérates, que veulent nous persuader ces mômes sycophantes, qui naguère aflèctaientpoursa personne le plus souverain mépris?... Qu'il n'a pas péché, et que, s'il a péché, il est inviolable ! . . . Et nous nous donnons

2il HHISSOT-WARVILLE.

la peine de réfuter sérieusement cette atrocité politique, et toutes les absurdités qu'ils jettent au travers de la question, pour l'obscurcir? Ils sont jugés! Ces ignominies auront nn terme; elles sont peut-être nécessaires i)our achever de nous dessiller les yeux : pour appeler enfin au secours de la chose publique et de la Révolution des hommes éclairés, fermes, attachés aux principes, et capables, par leur civisme, de la faire dominer dans les résolutions du corps législatif. Encore quehpu's jours, et rassend)lée veria que, partout l'empire, on veut un système franc cl loyal de liberté, et non ces honteuses fictions ([ui déshonorent et détruisent la constitution.

« Elles paraissent chaque jour, ces fictions, sous un aspect plus propre à les rendre méprisables, et à fortifier les citoyens (pii appellent le règne du bon sens et de la raison, toujours compagne de la liberté. Pensent-ils nous en imjmser encore, tous ces ])hr(iseurs, sur la loyauté, l'hérédité, l'inviolabilité, et sur toutes ces inventions des mangeurs d'hommes^... »

Brissot analysait ici les séances où avait été débattue la grande (juestion de l'inviolabilité de Louis XYI. après avoir ronq)u luimême le pacte juré qui l'unissait a la nation. Il faisait ressortir, avec une grande force de logique, toutes les erreurs, tous les sophismes sur les(piels s'étaient appuyés les partisans de l'inviolabilité. 11 s'attaquait principalement a IJandré, a Duport, a Barnave, a Desmeuniers, comme ayant fait les plus grands eflbrts pour innocenter le roi, et surtout pour avoir v(tidu eIVrayer l'assemblée sur les intentions des républicains.

Relevant avec chaleur une assertion de DuporI, qui avait dit (fue le système républicain était contraire aux mœurs françaises : « Ditesnous donc, lui répondait Brissot. dites-nous donc, profond penseur, en quoi consistent ces mœurs si contraires au républicanisme d'un peuple que vous appréciez d'après la corruption de votre parti ; d'un |)euple (jui commence a prendre des mœurs, grâce a l'aurore de la liberté? Donnez-nous votre théorie sur ces relations commerciales que le réiuddicanisme détruirait? Je croyais bonnement, d'après l'expérience, que, plus les Etats se rapprochaient de la constitution républicaine, plus le commerce y était llorissant. Le conmierce est né, il n'a prospéré, il n'a acquis de grandeur que dans les républiques. Le commerce est républicain par ses besoins, par sa liberté, pour ses développements. Rien n'inconmnode le commerce comme les rois et leur séquelle.

imiSSOT-WAUVILLE. 24?i

« Éles-vous aussi de ceux qui menacent la République de Fiance d'une interrui)tion de commerce avec ses voisins? poursuivait Brissot, s'adressant toujours à Duport. A qui persuaderez-vous ces balivernes? Les républicains laissent-ils leur sol en friche? brùlent-ils les ateliers? persécutent-ils les arts, les manufactures, etc., ou bien les Français républicains seraient-ils moins honnêtes gens que les Français monarchistes? Défendez donc vos ridicules contre-sens: car il est fatigant d'avoir à développer vos assertions, pour montrer (jue ni le bon sens, ni la raison ne les avouent.

« Voila pourtant, ajoutait le rédacteur du Patriote français , voila pourtant le merveilleu.v galimatias sur letpiel la bande a fondé ses plus grandes espérances. Comme ces sophismes, comme ces tleurs de rhétorique, comme cette insolente loquacité de MM. Duport, Barnave, Goupil et compagnie se sont évanouis devant le discours si judicieux de M. Pétion; devant l'énergie de M. Yadier; devant l'imperturbable logique de Robespierre!... Ni l'excellent discours de M. Buzot, ni les réllexions si pleines de justesse de M. l'abbé Grégoire, n'ont pu dessiller les yeux des membres prévenus par l'effroi ([ue leur cause le mol de républicain. . .

« Toutes ces misérables calomnies, concluait Brissot, n'en imposeront pas au peuple français. 11 voit le dessein des triumvirs, de régner sous le nom de Louis XVI '. de ce roi qu'ils veulent tenir suspendu; de replanter la noblesse dans la constitution, et d'enchaîner le peuple : et voila pourquoi on empêche son vœu de parvenir à l'Assemblée nationale ! »

Puis s'adressant au général Lafayette, donton blâmait les mesures dans ces circonstances, Brissot s'étonnait de le voir concourir au plan des ennemis de la liberté. « (-omment, disait-il, M. Lafayette s'est-il |)rêté a chasser le peuple des Tuileries et des environs de l'Assemblée nationale? Comment a-l-il pu domier l'ordre de ne laisjser entrer dans les tribunes que des hommes et des femmes dévoués aux factieux et munis de cartes particulières, tandis qu'on repousse les patriotes qui n'ont (pie des billets ordinaires, sans le timbre de la bande? Comment n'a-t-il pas déjà puni l'insolence et la barbarie avec laquelle les officiers, surtout, séparent les groupes, et maltraitent les citoyens (jui parlent contre l'infamie des» comités? Je; résiste toujours a croire

1 Ias pinrioles reprocliait'iit alors au parti dos Duport, dos lîaniavc, dos Cliapolior, dos Daiidro, des Lamoth, do n'avoir coiiscrvo la royauli' quo pouf dovonir niiiiisUcs d'un roi qui louf aurait taul u'oMiaalious.

2i6 BRISSOÏ-WAR VILLE.

([u'il ait aucune part a ces manœuvres. 11 m'a dit, il y a (|uiiize jours, (ju'il n'a|)i)rouvail point le projet des sept comités. Je l'attends a la décision, c'est ma dernière épreuve; s'il opine avec eux, je le range dans la classe de tous ces l'aux patriotes dont le nom ne doit passer à la postérité qu'avec exécration. »

Toutefois, Brissot, qui, avec ses collègues les autres journalistes patriotes, avait si vigoureusement lutté contre rojjinion des comités réunis; Brissot, tout en dé|>lorant que les législateurs se lussent déshonorés [)ar l'adoption du décret du 15 juillet 1791, recommanda la soumission, quand ce décret fut porté. « Malgré tous les vices du décret, disait-il, il est rendu, il faut (d>éir. sauf a le faire réformer par la prochaine législature». »

Malheureusement, cette déjdorahle d(''cision avait mis le peu|)le de la capitale en ébullition. Dès le lendemain, le dé|)artement de Paris manifesta a l'assemblée les craintes ({ue l'on avait. Dandré saisit cette occasion jwur déblatérer contre les factieux. « A entendre; les apologistes du décret, disait ii ce sujet Brissot, la voix publiepie était en sa faveur. Mais viula cpie, ce matin, Dandré dénonce et les clubs et le peujde qui ont la stupidité de ne pas s'agenouiller devant la grande conception des ajmtres <le l'inviolabilité. Il demande ([u'on fasse vite une adresse aux Français ; ipi'on expédie vite des courriers dans tous les déjjartements ; (jue la municipalité de Paris soit vite mandée pour maintenir la police ; que les accusateurs publics des six tribunaux poursuivent vile tout motionnaire, pétitionnaire, etc.. Il faut reuiercier la clémence de M. Dandré, ajoutait le rédacteur du Patriote; il faut le remercier de s'arrêter en si beau chemin ; il ne manquait plus (pie d'inviter l'assemblée a dresser des échafauds, des bûchers, a faire un auto-da-fé de tous les patriotes, et la haine de M. Dandré pour la liberté se serait peut-être calmée... 0 l'excellent décret, qui a besoin de tout cet attirail de baïonnettes, d'adresses explicatives, de poursuites judiciaires, de violences, pour imposer le respect! Comme la vérité se persuade avec ces doux moyens ! . . .

« Il est vrai que la farce (jui se jouait au dehors était bien ])ropre a préoccuper tous les esprits, ajoutait Brissot. Les environs de l'assemblée étaient garnis de canons, avec des canonniers mèches a la main ; et, comme si l'on avait craint que les uniformes bleus ne succombassent dans le terrible combat (pi'ils allaient essuyer, on leur avait joint les fameuses pi(|ues et les forts de la halle dans leur

niUSSOT-WAR VILLE. 247

équipage guerrier, citoyens respectables qu'on abusait par un danger qui n'existait pas ; car le peuple était partout paisible. Yils charlatans ! s'écriait Brissot indigné ; vous ne jouirez pas longtemps de votre triomphe ! la raison vous poursuit : elle est pour vous la tête de Méduse; elle vous pétrifiera, et vous subirez le supplice de l'infamie réservé à tous les hypocrites... Ou vous renverserez la liberté de la presse, ou vous serez renversés par elle. »

Brissot s'eflraya de la tournure que prenaient les affaires, lorsque, dans la séance du 16 au soir, il vit les ministres et les accusateurs publics aller prendre les ordres de l'assemblée, et quand il entendit le président enjoindre à ces ofliciers de la justice d'avoir a employer .tous leurs pouvoirs pour poursuivre les hommes qui, suivant lui, voulaient troubler l'ordre et faire dévier ropinion des principes constitutionnels.

« Trouve-t-on, dans les discours des empereurs romains, un ordre qui pût engendrer des actes plus tyranniques que cette phrase vague du président '? s'écria Brissot. N'est-il pas clair qu'il veut qu'on persécute ceux qui n'ont pas la même opinion que la majorité de l'assemblée ? N'est-il pas clair que ce discours est un attentat contre la liberté de la presse et contre la déclaration des droits?»

Le soir du dimanche, Brissot annonça à ses lecteurs les scènes déplorables dont le Champ de Mars venait d'être le théâtre. « C'est le cœur navré de douleur, disait-il, que nous avons vu répandre le sang du peuple : nous attendons des informations plus certaines pour rendre compte de ce triste événement. »

Puis il ajoutait ces quelques lignes : « Non, ce n'est pas à coups de fusil qu'il faut dissiper les attroupements ; ce n'est pas avec des lois qui supposent les citoyens insoumis ou méchants qu'on les rend bons et sages; ce n'est pas avec des drapeaux rondes qu'on fait naître la confiance, seul moyen de paix et de tranquillité dans les gouvernements libres. Le peuple veut justice et raison, et ce n'est pas lorsqu'il voit l'une et l'autre violées dans la loi qu'il veut comme elle... »

« Une autre scène, non moins aflligeante, a lieu aux Jacobins, disait encore le journaliste patriote. Les ambitieux, que nous avons démasqués, veulent renverser cette société et en créer une autre... Nous éclaircirons demain ce complot. »

1 C'était Alcxamlre Lametli qui présidait, et c'est sur lui principaleuient que les patriotes lirenl tomber tout le poids de la déplorable affaire du Champ de Mars.

248 «RISSOT-VVAHVILLE.

Aux^ YOiix (le Brissot, comme à ceux de tous les autres ('crivains dévoués à la cause de la libellé, il était ('vident qu'il entrait dans le plan de ceux (]ui venaient d'innocenter le roi, de dissoudre les sociétés populaires, et principalement celles d(^s Jacobins et des Cordeliers. Aussi le Patriote français ne cessait-il de dévoiler les manœuvres des réviseurs, (ju'il considérait alors comme les plus dang(^reux einiemis de la Révolution. Tous les jours il engageait les vrais jacobins et les sociétés afliliées 'a se tenir en garde contre les pièges qui leur étaient tendus, et a rester unis pour conjurer la conspiration royaliste.

Brissot d(''ployait alors, pour soutenir la cause qu'il défendait, et celle de ses amis les jacobins, une activité et une ardt^ur dont l'bistoire des journalistes de la Révolution offre peu d'exemples. Tous les jours sa feuille contenait de longs et fort bons articles dans ce but : tantôt c'étaient des lettres qu'il écrivait à la société des Jacobins pour l'éclairer sur le scliisme (pi'on ('levait parmi ses propres membres : tantôt il rédigeait des adresses aux sociétés anili('es pour les engager a ne j)oint se séparer des vrais amis de la Révolution. Puis il examinait les circonstances où l'on se trouvait, et s'efforçait d'éclairer les masses.

« Les députés patriotes (pii se sont réunis aux Feuillants, disait Brissot, sont dupes ici de l'intrigue de quelques bommes que la soif de dominer tourmente. Ils ont longtemps voulu régner sous le nom du peu|)le : alors ils vantaient sa souveraineté. Ils veulent aujourd'Iuii régner sous un fantôme de roi, qu'ils retiennent prisonnier, après l'avoir déclaré inviolable, et ils prêchent son inviolabilité absolue. Ils voulaient régner par les clubs, et ils vantaient les clubs: ils les dénoncent et les persécutent aujourd'hui qu'ils sont démasqués. Lorsqu'ils défendaient la bonne cause, ils prêchaient la réunion entre tous les patriotes : ils excitaient tous les esprits contre une société schismatique qui se formait : aujourd'hui ils arborent euxmêmes l'étendard du schisme ; et pounjuoi? parce (pie vous n'avez pas adopté leur opinion ; parce que vous avez eu l'audace d'en avoir une autre : dès lors ils vous appellent des hérétiques, des factieux. J'avais, il y a longtemps, prévu le dénoûment de la comédie qu'ils jouaient. Un patriote, disais-je, qui sacrifie une seule fois la cause de la liberté, la sacrifiera dans tous les cas où son intérêt le lui commandera. Défiez-vous, ajoutais-je, des hommes qui, sous le prétexte de raison d'Etat, capitulent avec les principes: c'est la le caractère

du faux patriote. Le vrai patriote est inflexible, invariable dans sa conduite; cette homogénéité de principes et de conduite, celte constante probité est son trait dislinctif.

« L'événement a démasqué les faux patriotes, et ne laisse plus a découvert que leur ambition de dominer. On voulait, par vous, commander l'opinion publique : cette opinion se déclare contre eux, et aussitôt ils veulent briser l'ouvrage de leurs mains ; ils veulent élever autel contre autel. Ainsi l'on vit, dans les beaux temps de la Grèce, Aratus, le défenseur de la célèbre ligue achéenne, appeler dans sa patrie les barbares et se joindre a eux, plutôt que de se voir remplacer par le célèbre Cléomènes. Aratus trouva dans cette coalition ignominieuse et l'infamie, et la ruine de sa patrie; mais son amourpropre avait été satisfait...

« Ne redoutez donc rien des manœuvres de la coalition, disait Brissot aux patriotes ; l'incapacité, les perfidies, les intérêts opposés de ses chefs la renverseront très-promptement. Je vois dans ces coalitionnaires beaucoup de Lépides et pas même un Antoine... «

Après avoir publié le rapport de la municipalité sur la triste scène du Champ de Mars, Brissot le commenta et le rectifia par une relation fort détaillée insérée dans sa feuille. Il y faisait l'histoire de la fameuse pétition signée sur l'autel de la patrie, et prouvait que tout ce qu'avait fait la société des Amis de la constitution, dans cette affaire, avait été légal. « Je ne vois, disait-il, dans ces faits, aucun crime qu'on puisse imputer ni aux pétitionnaires, ni aux jacobins : ils avaient le droit de pétitionner, de s'assembler: ils pouvaient rester assemblés jusqu'à la proclamation de la loi... »

Brissot s'indignait de ce que l'on avait désigné comme provocateurs de cette affreuse catastrophe, Pétion, Robespierre et Buzot . « Gomment a-t-on eu l'audace, s'écriait-il, de soupçonner la vertu la plus pure? Gomment a-t-on eu l'audace d'inventer et de faire circuler cette calomnie? Gomment a-t-on cherché à soulever contre ces hommes irréprochables et les gardes nationaux, et le peuple? Sommes-nous donc déjà arrivés aux temps malheureux de la démagogie, où l'on faisait boire la cigué aux Socrate, aux Phocion ?. . . »

Le Patriote avait jeté un cri d'alarme en voyant les comités de constitution et de jurisprudence de l'assemblée proposer l'établissement d'un tribunal exceptionnel, d'une chambre étoilée pour jugeiles auteurs des troubles du Ghamp de Mars.

« Gomment une pareille idée de chaml)re ardente, de cotumission

2o() BRISSOT-WARVILLE.

sans appel, d'un trïhwuil souverain, a-t-elle pu entrer dans la tête d'hommes qui se disent les amis de la liberté, qui vantent notre constitution? clamait-il. Ont-ils donc oublié que cette constitution déclare que tout homme a droit d'être jugé par ses pairs, par le juge de son domicile, par un juré, et d'appeler h un tribunal qu'il choisit? et, par votre commission, vous renversez îi la fois ces quatre droits primitifs de l'homme ! Ce n'était pas assez d'arrêter illégalement des hommes soupçonnés ' ! vous voulez étendre la même iniquité sur toute la procédure et jusque sur le jugement ! Vous voulez renouveler toutes les horreurs des commissions du sanguinaire Richelieu, du rampant Laubardemont, du tyran Jacques II, de ses infâmes bourreaux Kirk et Jeflries I

« Heureusement, ajoutait plus loin le rédacteur du Patriote français; heureusement, un même transport d'indignation a saisi tout à la fois les honnêtes Buzot, Rewbell, Camus et Robespierre ; leur opposition a effrayé la cohorte, et ramené la majorité pure de l'assemblée. Et Pétion a fait décréter qu'il y aurait appel du tribunal qui serait nommé... Grâce à Camus, a Lanjuinais, au respectable Tronchet et à quelques autres patriotes amis de la constitution, l'exécrable idée d'une commission, si fortement soutenue par M. Dandré, a été rejetée. Cette fois, le bon génie de la France l'a emporté, et l'œil de l'homme libre, fatigué de toutes les ignobles manœuvres de la semaine, a pu enfin se reposer sur un décret dicté parla raison. »

J'ajouterai encore, si le lecteur veut avoir une idée exacte, nette, précise du malheureux événement du Champ de Mars, où périrent, sous le feu de la garde nationale, une cinquantaine de personnes de tout âge et de tout sexe ; j'ajouterai qu'il doit lire la lettre que Pétion écrivit a ce sujet a ses commettants, ainsi qu'une adresse des jacobins a l'Assemblée nationale. Elles se trouvent, l'une et l'autre, en entier dans le Patriote français des 24 et 25 juillet 1791. Ce sont deux pièces historiques fort curieuses, mais trop longues pour pouvoir être insérées dans ces études sur Brissot.

Laissons maintenant les réviseurs et les jacobins aux prises ; nous ne leur avons accordé que trop de place dans cet article : nous nous

1 On avait déjà arrêté deux imprimeurs, Brune et Momoro, pour avoir publié la pétition. In peu plus tard, des décrets de prise de corps furent lancés par l'accusateur public contre ces mêmes imprimeurs, ainsi que contre Santerre, Legendre, Camille Desmoulins et plusieurs autres quidams, prévenus d'avoir excité les citoyens à la révolte. Danton s'était soustrait aux persécutions en allant se réfugier à .\rcis-sur-.\ube.

BRISSOÏ-WARVILLE. 251

le reprocherions si tout ce que Brissot a dit de cette querelle ne nous avait paru digne d'intérêt, et si nous n'eussions considéré les détails extraits du Patriote français comme appartenant a l'histoire intime de la Révolution. D'autres affaires non moins importantes, d'autres événements majeurs vont, à l'époque où nous sommes arrivés, occuper cette feuille et son rédacteur.

Et d'abord nous allons voir Brissot prendre à cœur les élections générales qui devaient amener une seconde législature. Il avait approuvé, avec tous les patriotes, le décret rendu par l'assemblée pour le renouvellement complet de ses propres membres, sans qu'ils pussent être réélus. Mais il s'était élevé avec force contre celui rendu lors de l'arrestation du roi, pour suspendre les élections. Ce dernier décret venait d'être rapporté sur les sollicitations des directoires, des municipalités et des sociétés populaires, et l'on allait enfin procéder a l'élection des membres de la seconde Assemblée nationale, lorsque le comité de révision crut devoir proposer l'abolition du marc d'argent, précédemment imposé pour être éligible. Cette abolition eût été regardée comme un retour aux principes, comme un bienfait, si le comité ne se fût avisé de vouloir toucher aussi aux conditions nécessaires pour être électeur. Le comité n'accordait plus le droit d'élire qu'aux seuls Français payant une contribution directe évaluée à quarante journées de travail. Ainsi d'un trait de plume, les réviseurs enlevaient aux cinq sixièmes des citoyens le droit d'élire leurs députés.

Grande fut la colère des sociétés populaires et des journalistes dévoués à la liberté lorsqu'ils eurent connaissance de ce projet liberticide. Brissot se fit remarquer dans cette nouvelle lutte. Par des calculs qu'il était diflicile de combattre, il prouva que la constitution de 1789, en exigeant une contribution directe égale à la valeur de trois journées de travail pour être électeur, et en fixant leur âge légal à vingt-cinq ans, avait privé les deux tiers des Français du droit d'élire; et que, par la loi proposée en 1791, cette exclusion frapperait les neuf dixièmes des citoyens. « Ajoutons encore, disait Brissot, que si les législateurs venaient a diminuer l'impôt personnel , le droit d'élire les députés serait concentré entre les mains de cent mille électeurs au plus. »

Les intentions du comité de révision étant ainsi pénétrées, les amis de la liberté aimèrent mieux laisser subsister dans son entier la loi portée en 1789; ils défendirent même le marc d'arçient pour

qu'on n'en prît pas occasion de porter une loi ijeaucoup plus restrictive des droits du citoyen ; et le projet du comité fut heureusement repoussé i)arla majorité de l'assemblée.

On se pi'épara alors sérieusement aux élections pour remplacer en entier les membres de l'Assemblée constituante. Chaque parti offrit ses candidats, et fit ses circulaires pour les recommander aux électeurs. Les jacobins de Paris exhortèrent ceux des départements à choisir de vrais, de bons, d'incorruptibles patriotes. « Le sort de notre liberté, disaient-ils par l'organe du journal de Brissot, dépend des choix qu'on va faire. Employez votre vigilance pour qu'ils soient bons. » Puis Brissot disait lui-même aux électeurs : « Nous ne sommes pas hors de danger, des députés faibles d'esprit ou de patriotisme nous perdraient infailliblement. »

Comme on le pense, le rédacteur du Patriote français se mit sur les rangs pour représenter le département de Paris a la nouvelle législature. Mais sa candidature fit éclore plus d'un libelle contre lui. [In écrivain ministériel, du nom de Morande, en lança plusieurs dans lesquels Brissot était peint comme un intrigant. Le gant fut relevé aussitôt. Le rédacteur du Patriote français exposa sa vie entière dans un long récit de tout ce qu'il avait fait, soit en France, soit à l'étranger, depuis sa jeunesse : il y faisait l'énumération de ses nombreux écrits en faveur de la liberté et de l'humanité ', de ses traductions de bons livres, des persécutions qu'il avait éprouvées de la part du despotisme. « Je livre ma vie, disait Brissot en terminant ce long exposé; je la livre au plus sévère examen, et -je jure aux méchants une guère éternelle, n

Cependant les ennemis patents et cachés de Brissot n'en continuaient pas moins a l'attaquer sous toutes les formes. L'un écrivait que sa vie était odieuse; l'autre affirmait qu'il n'était autre chose que le chef de bureaux des traîtres à la patrie : celui-ci lui reprochait (Vavoir été payé par les puissaîices étrangères ; celui-là affirmait cpi'il n'avait écrit en faveur des hommes de couleur que pour en recevoir de gros traitements ; c'était a qui s'acharnerait avec plus de violence contre le rédacteur du Patriote français.

« J'en conviens, leur répondit Brissot, ma vie doit être odieuse pour tous les partisans du despotisme, pour les hommes pervers,

1 Cette vie de Brissot de Warville, que l'on trouve dans les numéros 759 et 740 de son journal, contient, avec les suppléments, 16 pages in-l" h deux colonnes, c'est-à-dire, environ 100 pages in-8" ordinaire. C'est un document précieux pour les biographes.

BRISSOT-VVARVILLE. 255

pour les libellistes soudoyés... Qu'on nomme donc les traîtres avec lesquels je corresponds! Sont-ils Prussiens, Anglais, Hollandais?... l^a multiplicité de mes occupations m'a fait rompre même les communications amicales ; je ne vois aucun étranger ; je ne fréquente pas même les sociétés dont je suis membre, et j'en suis bien marri. Est-ce donc ainsi que se conduit un chef de parti, un intrigant?. . . Examinez ma vie de tous les jours ; suivez-moi dans mon intérieur . vous y trouverez l'honnête médiocrité vantée par Horace, et je puis dire comme lui :

Non ebiir neque aureum Mea renidet in domo lacunar.

La simplicité la plus grande règne dans tout ce qui m'appartient : je n'achète ni terres, ni maisons ; je n'ai ni équipage, ni domestiques : mon ordinaire lacédémonien ne peut tenter personne ; je n'ai point décaisse, point de portefeuille ; le vif intérêt que j'ai pris à la cause des noirs a été extrêmement nuisible âmes intérêts, et je renvoie, a ce sujet, à mes amis, qui me reprochent si souvent, et avec raison, ma négligence sur ma fortune... »

— « J'apprends, disait-il a la veille des élections: j'apprends que de nouvelles distributions de libelles contre moi sont commandées. Mes ennemis, ceux de la cause a laquelle j'ai voué ma vie, veulent m'enlever l'estime publique ; je saurai confondre les calomniateurs. »

Mais en même temps que l'on cherchait à perdre Brissot aux yeux des électeurs, la plupart des sociétés populaires des départements recommandaient sa candidature. Les amis de la constitution de Chartres, pays qui avait donné le jour au rédacteur du Patriote fronçais, l'appuyaient chaleureusement, et rendaient un témoignage honorable de sa vie, si violemment attaquée '.

Malgré cet appui, Brissot, dont la candidature était repoussée à la fois et par le parti des réviseurs, si puissant alors, et par ceux qui tremblaient au seul nom de républicain, eut bien de la peine à être nommé. Obtenant toujours des voix nombreuses, mais jamais en majorité, il fut ballotté dix fois et pendant dix jours de suite ; chose sans exemple dans les annales des élections populaires en France ;

1 Brissot n'avait pas toujours clé heureux dans ses entreprises littéraires. Plusieurs des opérations qu'il avait conçues n'avaient point réussi ; et ses ennemis s'étaient l'ait une arme contre lui de ses propres ilésastres.

2o4 BRISSOT-VVARVILLE.

ce ne fut qu'à la onzième fois qu'il obtint enfin une grande majorité ' .

« A pareil jour, il y a sept ans, dit alors Brissot aux électeurs en les remerciant de la confiance dont ils venaient de l'honorer, les portes de la Bastille s'ouvrirent pour me rendre à la liberté. Qui l'eût dit alors, que, sept ans après, le peuple m'armerait de son pouvoir pour faire trembler les tyrans!... Que de combats, que d'atrocités, ({ue de calomnies ont trempé ma vie d'amertume! Mais un seul jour, un seul jour de justice efTace des siècles de douleur, des volumes de libelles, et ce jour est votre ouvrage... Patriotes ! cette lutte inouïe , sans exemple, si honorable pour moi , m'impose de grands devoirs. Vous attendez beaucoup de mes efïorts, pourrai-je tromper votre attente lorsque vous avez tant fait pour moi ! Nous sommes environnés de tant de dangers ! 0 vous qu'on a égarés par des calomnies, suivez-moi dans la carrière que je vais parcourir: ma vie y répondra de tout. J'y entre pur et j'en sortirai pur. »

Bépondant ensuite aux félicitations que lui adressaient un grand nombre de sociétés populaires sur son élection, il disait aux frères et amis : « La persécution ministérielle m'a fait élire : j'espère que je l'ai bien méritée, cette persécution, par mon patriotisme : je jure que jusqu'au bout de ma carrière je la mériterai. .le vous engage à me suivre, à me surveiller dans mes nouvelles fonctions: vous m'y verrez toujours sous le drapeau delà liberté. »

L'élection de Brissot ne l'aveugla pas sur les intrigues que le ministère avait ourdies dans le corps électoral : aussi ne cessa-t-il de se plaindre de ce qui s'y passait : il voyait avec peine la plupart des candidats patriotes presque toujours sacrifiés a des anciens amis (le la cour.

« Cette élection, disait-il, en parlant de celle de Debry^ ancien régisseur général : cette élection a été suivie d'un tunmlte effroyable, occasionné par l'indignation des patriotes, irrités de la médiocrité des choix faits depuis quelque temps. On doit les attribuer à un club formé a la Sainte-Chapelle, qui tient ses séances a huis clos, et où l'on présume que le ministère a une très-grande influence. Les intrigants, les hommes corrompus qui dirigent cette association clandestine, prennent si bien leurs mesures, qu'd est tel. inconnu et inepte, qui s'est trouvé avoir, à un premier scrutin, deux cent cinquante

I Ce lut dans ces l'ameiiscs {'lecUons de 179« (iiic Nccker oblint trois voix ; exemple frappant de la désaffection du peuple pour ceux qui. dans les révolutions, restent en arriére. 3 Jean Dehry fut mieux apprécié plus lard par Brissot lui-même.

voix, tandis qu'un homme célèbre par toute l'Europe (Brissot entendait parler de Gondorcet, déjà infructueusement ballotté avec ces hommes nuls ) ne peut réunir ce nombre * ! Les patriotes se sont récriés avec indignation contre cet accaparement des consciences... C'est à l'opinion publique que les amis de la liberté doivent s'adresser pour réveiller, dans les électeurs, les sentiments patriotiques qui devraient les diriger. Qu'ils songent que nous sommes sur le bord d'un abhne ; que les finances peuvent éprouver une catastrophe incalculable, si l'on n'appelle pas à la législature des hommes éclairés et capables de réparer les inepties et les déprédations qui ont souillé les années 1790 et 1791. Il s'agit d'opter ici entre la banqueroute ou la prospérité publique. »

On voyait évidemment, par ce passage, que Brissot aurait voulu voir élire son ami Clavière, qui avait publié de forts bons écrits suiles matières de finance. Clavière ne fut élu que député suppléant; mais ses amis le portèrent au ministère, où il entra en même temps que Roland, autre écrivain économiste préconisé par Brissot.

Le 23 du mois de septembre 1791, Brissot annonça que, voulant se dévouer entièrement aux fonctions importantes auxquelles le choix de ses concitoyens l'avait appelé, il se voyait dans la nécessité d'abandonner la rédaction principale du Patriote français a ses collaborateurs, a Conservant la propriété de ce journal, ajoutait-il néanmoins, et désirant qu'il continue de tracer aux lecteurs qui lui sont restés fidèles les suites d'une Révolution si glorieuse, et les principes qui peuvent la consolider, j'y donnerai une attention constante... Mon caractère, le but i^rmcip^A d'instruction nationale que j'avais en vue. et la polémique où j'ai été souvent engagé malgré moi, m'ont empêché de m'occuper avec exactitude et de l'état journalier des puissances étrangères, et de ces anecdotes qui peignent si bien les personnages de la scène du jour : ces deux parties seront suivies avec exactitude, et en même temps avec cette décence dont un patriote, qui ne veut que le bien, ne doit jamais s'écarter. » *

Par cet avis, Brissot se démettait évidemment de ses fonctions de rédacteur en chef du Patriote français ; mais ce journal, l'un des meilleurs de l'époque, restait sous le patronage de son créateur. Dans mon opinion, Brissot fit une faute grave : arrivé h la fortune politique par cette feuille, il avait l'air de laisser tomber le marche-

1 l^nndoreel fut enliii élu le 20, dmiier jour des olpctions.

pied qui lui avait servi a s'élever. Aux yeux du public, le Patriote français, jusqu'alors considéré comme un organe national, pouvait bien, dès ce moment, ne plus être considéré que comme la tribune d'un parti qui ne tarda pas h s'appeler jiarti Brissot, et. plus tard, parti des brissotius.

A dater de la réunion des députés en i)remière Assemblée législative, Brissot s'efface donc, pour quelque temps, de son journal : il ne va plus lui servir personnellement qu'à publier quelques-uns des nombreux discours ou rapports qu'il fera, soit h la tribune nationale, soit a celle «les jacobins. Mais le Patriote français reste, et nous compléterons l'bistoire de ce journal en indiquant les opinions qu'il émit dans les circonstances graves au milieu desquelles la France se trouva bientôt, et en suivant Brissot au moment où il s'occupera de nouveau de la partie la plus importante de sa feuille.

Disons d'abord que la rédaction du Patriote parut ne pas avoir éprouvé de cbangements notables. Le journal de Brissot ne dévia pas des opinions n'publicaines qu'il avait tant travaillé, en dernier lieu surtout, a faire prévaloir. Les principes pbilosopbiques professés par cette feuille furent religieusement adoptés par les successeurs de Brissot. et l'on peut aflirmer. sous ce rapport comme sous bien d'autres, qu'on ne s'apeiçoit guère du changement de rédaction annoncé officiellement par Brissot lui-même.

L'Assemblée constituante ayant, sous rintluence des réviseurs, rapporté le décret du 15 mai 1791 sur les colonies, auquel le Patriote français avait tant applaudi, on vit ce journal déplorer amèrement ce qu'il considérait comme une erreur funeste.

Voici comment il rendit compte de ces nouveaux débats.

« L'intrigue l'emporte : un décret qui innnortalisait l'Assemblée nationale, qui était propre a faire fleurir les colonies et le commerce, le décret du 15 mai est révoqué. »

Puis il ajoutait : « La douleur dont nous avait pénétrés le funeste décret, qu'on peut regarder comme l'acte d'indépendance des colonies et le signal des plus horribles massacres, ne nous a pas permis de nous étendre sur les débats de la séance d'hier. » Le journal de Brissot rendait justice a Bewbell, Blin. Pétion, Pvobespierre. Fermond, Barère et Grégoire, qui, disait-il, s'étaient opposés au décret de toute la force d'un raisonnement qui avait pulvérisé les phrasologies des Dandré et des Barnave. « Le projet des comités, ajoutail-il. a été adopté au milieu des témoignages les plus frappants de l'indi-

BUISSOT-WARVILLK. 2r>7

i^nation du peuple, témoin des cabales et des manœuvres dont cette séance a été si fertile. M. Lafayette (il écrivait son nom en capitales), M. Latavette, qui s'était énergiquement prononcé en faveur du décret du 15 mai, a trahi, par son absence,, la cause de l'humanité; c'est sans doute a ce prix qu'il est entré dans la coalition. M. Siéyès a eu la faiblesse (pour ne rien dire de plus) de se retirer au moment de l'appel nominal. »

Parlant ensuite de l'acceptation de la constitution parle roi, acceptation dont bien des gens avaient douté par des motifs divers \ le Patriote français s'exprimait ainsi :

« A Dieu ne plaise que nous cherchions h faire croire que la démarche du roi n'est pas sincère; mais, en politique, comme en philosophie, le plus sûr est de toujours douter, surtout quand une cruelle expérience a montré les dangers d'une crédulité trop facile. Quand on a été témoin de ces scènes d'enthousiasme, que les fripons préparent avec tant d'adresse et que les dupes jouent avec tant de naïveté, le politique philosophe rentre dans le silence du cabinet, et cherche à raisonner sa joie avant de s'y livrer. Il ne sait que penser en voyant, d'un côté, le roi accepter la constitution avec toutes les apparences de l'empressement, et, de l'autre, ses frères redoubler leurs coupables efforts pour la détruire...

« Les vrais patriotes, ceux qui ne sont ni enthousiastes, ni idolâtres, ceux qu'on ne peut persuader que par des faits, qu'on ne peut convaincre que par une conduite constamment droite, attendent le roi a une grande épreuve. Si, avant quinze jours, il n'écrit pas a l'empereur et au roi de Prusse pour se plaindre, au nom du peuple français et au sien propre, de la ligue qu'ils ont formée contre notre liberté et contre son autorité (la convention de Pilnitz venait d'être connue à Paris) ; s'il ne témoigne pas son indignation a tous ses parents fugitifs, qui ne conspirent pas moins contre lui que contre la nation-; s'il ne fait pas une réponse énergique a leur lettre et à l'association des rois, Louis XVI est irrévocablement jugé ; son acceptation est une nouvelle comédie, son serment est un nouveau parjure. »

1 « Il arocplera, avait dit Grégoire, en pleine assemblée, à ceux qui supposaient que le roi n'accepterait pas la constitution ; il jurera tout ce qu'on voudra, gardez-vous d'en douter ; mais il ne tiendra pas son serment. » Ces paroles prophétiques prouvent au moins que le parti patriote ne s'abusait pas sur les intentions de Louis XVI.

2 Le roi écrivit à ses frères comme le désiraient les patriotes. Ses frères lui répondirent secrètement, par un liillet dont voici le sens : « Ne vous gênez pas ; écrivez-nous-, de la part de ces gens-là, tout ce qu'ils voudront que vous nous écriviez; nous n'y ferons aucune attention. »

•inn BHISSOT-WAlU'ILLE.

Reiidanl compte au public de la dernière séance de TAsseniblée consliluante, le Patriote français s'exprimait ainsi :

« Hier, le peuple a donné un grand exemple de justice, qui, sans doute, ne sera pas perdu pour la seconde législature. Au moment où les députés, entrés inviolables dans l'assemblée, en sortaient simples citoyens, une foule innombrable payait a chacun le prix de ses travaux : on poursuivait de huées et de sittlets MM. Lameth, Barnave, Goupil, Dandré, etc., etc. : on couvrait d'applaudissements et de bénédictions les Prieur, les Buzot, les Grégoire et tous ceux qui n'ont jamais varié. Lorsque les deux Gâtons de la Constituante, c'est-àdire MM. Pétion et Robespierre, parurent, on les couronna du chêne civique, au bruit d'applaudissements unanimes, et aux accords d'une musi(|ue militaire, placée sur la terrasse des Feuillants. — Recevez, leur disait-on, le prix de votre civisme et de votre incorruptibilité : en vous couronnant, nous donnons le signal à la postérité. — Pour échapper au peuple qui accourait de toutes parts avec la musique, ajoute le Patriote en continuant le récit de cette ovation, les deux héros de la l'ète se sont emj)ressés de monter en liacre. Aussitôt, les chevaux sont dételés, et des citoyens, qui craignaient de n'avoir pas assez témoigné leur reconnaissance, traînent eux-mêmes la voiture. A cette vue, les députés s'étaient élancés à terre et voulaient se sauver. De bons citoyens sont parvenus k les retenir, et a persuader le peuple qu'il ne devait point s'avilir par cette idolâtrie d'esclave, el donner ainsi des armes à la calomnie. On les a donc laissés partir au bruit des faul'ares, des applaudissements et de ces acclamations faites pour payer trois années de courage et d'incorruptibilité. »

Avant de <lire son opinion sur la nouvelle Assemblée nationale, \r Patriote français crut devoir faire connaissance avec cette foule d'hommes nouveaux, envoyés par les électeurs pour consolider la Révolution.

l\ vit d'abord avec peine les chicanes que l'on fit a l'évéque Fauchet, dont les nouveaux modérés voulaient annuler l'élection comme étant en état d'accusation, et par conséquent suspendu des droits de citoyen actif. En effet, le tribunal de Baycux avait cru devoir frapper d'une accusation, pour un prétendu délit de la presse, le courageux rédacteur de la Bouche de Fer. Mais la constitution exigeait que l'état d'accusation fût prononcé par le jury et non par un agent de l'autorité, l'assemblée eut le bon esprit de rejeter ce moyen inventé par le paj'ti ministériel pour exclure un républicain.

« Dès la seconde séance de la législaUire, on a pu entrevoir l'esprit qui la guidera dans sa carrière, disait à ce sujet le Patriote. Les Iransports avec lesquels elle a applaudi a sa propre décision sur la validité de l'élection de l'ardent patriote Fauchet, et l'impatience avec laquelle elle a entendu le ministériaiisme insinuer sa doctrine perverse, prouvent que l'intrigue, quoique aidée de la liste civile, aura bien de la peine a remporter ces triomphes fréquents qui ont déshonoré la décrépitude du corps constituant. »

Mais, deux jours après, le Patriote se mit en colère en entendant un jeune député, Dumolard, prendre la parole contre les sociétés populaires.

« Toutes les attaques dirigées jusqu'ici contre les sociétés patriotiques, dit alors le journal de Brissot, ont été faites h l'ombre de (juelques prétextes plus ou moins spécieux. On aurait renoncé d'attaquer de front et a découvert les asiles du patriotisme et les remparts de la Révolution. Il était réservé a M. Dumolard d'aller plus loin que M. Chapelier lui-même. Ce jeune compatriote de M. Barnave n'a pas craint de demander qu'on supprimât la dénomination d'Amis de la constitution, sous prétexte que tous les bons citoyens étant amis de la constitution, aucun ne pouvait s'attribuer cette dénomination.

« Quel pitoyable raisonnement ! s'écriait le Patriote. Quoi ! on ne pourrait prendre un titre parce qu'on le partage avec tous les autres I .le ne pourrais me dire citoyen français parce que tous mes compatriotes le sont comme moi!... Il était bien inutile de s'arrêter à réfuter ces absurdités : cependant M. Sarrazin s'est chargé de puhériseiles sophismes du jeune compatriote de M. Barnave S et l'assemblée a eu la sagesse de passer a l'ordre du jour. »

Comme il n'en résultait pas moins pour Brissot la conviction que les sociétés populaires trouveraient des ennemis au sein même de la législature, il saisit cette occasion pour publier, dans sa feuille, un extrait du discours qu'il avait lu, peu avant, aux Jacobins pour ûvmontrer l'utilité de ces sociétés, et la nécessité de les maintenir et de les multiplier.

<( Puisque les sociétés populaires sont, à juste titre, l'eflroi des tyrans et de leurs valets, y disait Brissot ; puisque le despotisme tend sans cesse a les miner sourdement ou a les détruire ouverte-

1 l.r Volviotc français sp plnisnil ;i fniro icmnnuicnino Dnninlard et RiiiiKixc l't^ipiit coinpatriolf"-.

•iOD BRISSOT-VVARVILLE.

ment, il faut donc que les amis du peuple développent sans cesse leurs efforts pour soutenir ces sociétés; il faut ((ue les fonctionnaires publics patriotes, en se mêlant perpétuellement dans leur sein avec les simples citoyens, leur prêtent un appui vigoureux. Eh ! qu'auraient-ils à craindre de cette communication conslante? Si l'erreur s'y glisse, ils aideront a la réformer: si la vérité y brille, ils en proliteront. »

A cette époque, la société des Amis de la constitution séante aux Jacobins de Paris prit une grande mesure, à laquelle Brissot ne fut pas étranger : se fondant sur un article de son règlement intérieur portant que tout membre qui voterait contre les droits de l'homme serait h jamais exclu de la société, les jacobins régénérés déclarèrent c|u'ils ne pouvaient plus conserver dans leur sein MM. Charles et Alexandre Lameth, Barnave, Duport et Goujnl de Préfeln ; en conséquence ils les rayèrent, en séance publique, de leur registre d'inscription '.

Peu de jours après, le bureau de cette société fameuse ayant été renouvelé, Brissot fut- élu président, et Bobesi)ierre secrétaire.

Brissot fut aussi l'un des nouveaux secrétaires de l'Assemblé législative. On sait que le premier bureau de cette assemblée fut totalement composé d'honnnes sympathisant avec le Patriote français. Ce sont ces hommes nouveaux, au milieu desquels se trouvaient Vergniaud, Guadet, Condorcet, etc., que les anciens députés de la noblesse et du clergé appelèrent va-uu-pieds ou saus-culotte ; « dénomination, disait le Patriote français, que ces messieurs ont substituée à celle ûe républicaîn, de factieux, dont ils nous ont longtemps honorés. »

Si l'on veut maintenant apprécier l'idée que les patriotes arrivés a l'Assemblée nationale se faisaient de leur mission de représentants du peuple français, il faut méditer le discours que Condorcet prononça, le 2 novembre 1791. pour s'opposer a ce que les ministres (Missent des conférences particulières avec les membres du corps législatif. Comme le Pati'iote français approuva chaleureusement les principes émis à cet égard par Condorcet, nous extrairons de ce discours le passage suivant :

« Rien n'est plus dangereux pour la liberté, répéta le journal de

' La société des Amis do la constitution de Pontoise, villf- oii la faniilie Lanictli avait de nombreux clients, prit la même résolution, et raya de ses registres les deux frères.

BUISSOT-WAH VILLE. 201

Brissol; rien n'est plus dangereux que les liaisons entre les niinistres et les membres dn corps législatif : elles ne peuvent jamais engendrer que la corruption. Et quand on supposerait qu'elles i)ussent avoir quelquefois un motif louable, elles seraient encore un danger dans ce cas, parce qu'elles feraient naître le soupçon, et que l'honneur des législateurs, comme celui de la femme de César, ne doit point être soupçonné. C'est donc avec beaucoup de raison que M. Condorcet s'est élevé contre les conférences que le ministre de l'intérieur désire avoir avec les députés des vingt-quatre départements auxquels on doit accorder des secours... Ou le ministre, ajoutait le Patriote français, cherche a placer sa responsabilité a l'abri de l'inviolabilité des députés qu'il veut assembler chez lui, ou c'est un moyen imaginé pour établir des divisions quelconques de la législature en chambres. »

Quelle différence entre les principes posés par Condorcet a l'ouverture de la deuxième législature, (!t les usages corrupteurs que l'on a laissé s'établir en d'autres temps! Qui ne se rappelle les scandaleux dîners ministériels où tant de consciences furent vendues entre le bordeaux et le Champagne ! C'est de l'époque de la restauration que datent aussi ces intrigues corruptrices qui ont eu i)our résultat l'avilissement de la représentation nationale.

Nous avons déjà dit que le journal de Brissot se montrait satisfait de l'esprit de la nouvelle assemblée: mais il aurait voulu qu'elle prit une attitude plus décidée a l'égard des traîtres du dedans et du dehors. Aussi le voyait-on appuyer les pétitions envoyées de toutes parts contre les émigrés qui menaçaient les frontières, et contre les prêtres réfractaires qui troublaient déjà la Vendée. Le Patriote français remplissait aussi journellement ses colonnes d'une foule de lettres où les projets de l'émigration étaient dévoilés. C'est ce journal qui nous apprend que la princesse de Lamballe, l'une des favorites de la reine, était rentrée en France, après avoir été conférer avec les princes et les Polignac. Le Patriote ne cessait de réclamer les mesures les plus énergiques pour punir ces Français qui allaient ouvrir les portes de leur [)atrie aux puissances coalisées pour lui ravir sa liberté, et qui préludaient ainsi h la guerre civile. On savait que les émigrés ne cessaient d'écrire a leurs amis de l'intérieur : (( Remuez, et nous entrerons ; » et que ceux-ci leur répondaient : « Entrez, et nous nous rennierons. » Personne ne doutait de la coalilion liberticide qui existait entre les princes français et les souverains

'2irl BRISSOT-WAK VILLE.

étrangers ; personne, excepté ceux qui rerniaienl les yeux pour ne pas voir, ne pouvaient plus traiter de clninéri<]ue la |)art active que Louis XVI prenait h l'organisation et aux nianileslations hostiles des émigrés. Aussi vit-on le journal de Brissot applaudir de toutes ses forces au lanieux décret {)orté dans le mois de novend^re contre les émigrés: décret que Brissol. en sa (pialité* de (l(''pul(''. contribua beaucoup à faire rendre.

« Nous avons une Assemblée nationab; digne de nous et digne de la liberté, s'écria le Patriote le jour où ce décret fut rendu : elle a d(''|>loyé une lénnelé qui va faire trembler les rebelles, et avorter les projets des puissances étrangères. »

-Mais lor.s(jue le journal <pii se jtroclamait la Sentinelle avancée île la liberté, vit frapper ce décret salutaire du veto royal, il ne garda plus aucune mesure contre le chef de l'État. « Jusqu'ici, dit-il, |)lacé dans un juste milieu entre une aveugle crédulité et une incrédulité (jue le passé justiliait cependant, l'honmie sage avait attendu, pour j)rononcer sur les intentions du roi, une épreuve grande el peu équivocpie; jusqu'ici il avait fait taire les préventions les plus légitimes. Le décret sur les émigrants était celte épreuve décisive ; el si le roi se fût hâté de le sanctionner, et de détourner, en le laisanl exécuter promptement, les dangers <pn menacent la patrie, on eût |)u croire qu'il la préférait à ses frères et à leurs jjartisans. Mais il a fait signilier à rassend)lée, par ses ministres, (pi'il exerçait sur ce (h'cret sa pn'rogalive funeste du veto, et le njinistère de la justice d |)rononcé la formule fatale : Le roi examinera.

« Ainsi, le roi examinei'a si des rebelles, a la télé desipiels on voil ses frères, doivent être dissipés ; le roi examinera s'il faut mettre un terme à leurs menaces insolentes ; le roi examinera s'il faut laisser continuer leurs criminels préparatifs ; le roi examinera s'il faut empêcher une contre-révolution d'éclater : le roi examinera s'il faut sauver la patrie.

« L'assemblée a reçu avec dignité et sans étonnement cette notilicalion. Elle n'a pas voulu entendre le ministre, qui se préparait à expliquer les motifs du refus du roi... L'assemblée est passée à l'ordre du jour. Mais l'ordre du jour est le salut de l'État, et elle saura le sauver sans le roi ...»

Et le journal de Biissot s'élevait avec force contre les ministres Monlmorin, Delessart et Bertrand de Mollerille, cpii. disait-il, ne sont q\ie trop portés "a entretenir le roi dans les sentiments qu'il ve-

HIUSSOT-WAH VILLE. ^C.ô

liait do dévoiler. On vit alors le Patriote faire une guerre acharnée an pouvoir exécutif et a ses agents ; guerre qui cul pour résultat le renvoi des ministres royalistes, et leur remplacement successif par des ministres patriotes, dont la plupart étaient les amis de Brissot.

Nous lisons dans son journal de la tin de novembre 1791 un article intitulé : de l'État actuel de l'Esprit et du Patriotisme, qui nous initie assez bien a la situation où la France se trouvait vers la fin de la deuxième année de la Révolution.

« Beaucoup de villes, sans être infectées d'aristocratie, comme elles pouvaient l'être au milieu de tous les robins, les prêtres et les nobles qui y abondent, disait le journaliste, sur la foi des correspondances, ne présentent cependant pas encore les caractères (jue désirent les amis de la liberté. L'ancienne bourgeoisie est entièrement indolente : si l'égalité lui plaît, c'est pour n'avoir pas de supérieurs, et non pour avoir des égaux. L'aristocratie bourgeoise est peut-être un des plus grands inconvénients qu'aient fait naître les décrets qui ne sont pas entièrement d'accord avec les bases de notre constitution; et ce vice, qui n'est pas bien aperçu dans les départements, peut un jour la renverser. Le bourgeois veut se mettre a la place du noble, et laisser l'artisan a la sienne. Cependant l'artisan est partout le vrai défenseur, l'ami sincère de la Révolution; lui seul fréquente les assemblées électorales ; lui seul forme la garde nationale, qui a maintenu la Révolution ; lui seul enfin est digne de la liberté, parce qu'il a seul de bonnes mœurs. Malheureusement il n'est point instruit , et on éloigne de lui toute instruction. On ne saurait croire combien les administrations, remplies d'hommes qui ne doivent qu'au peuple leur élévation, dédaignent maintenant sa surveillance ; combien elles se croient au-dessus de l'opinion publique. Pétitions, plaintes, on s'en moque ; on ne rend compte de rien ; les décrets ne sont publiés que lorsque par hasard on veut bien y songer ; on ne met à exécution que ce qui plaît... L'esprit de corps, l'orgueil et par conséquent les petites simagrées de la société titrée se sont emparés de la plupart de nos administrateurs. . . »

« Malheur a ceux que le peuple a chargés de ses intérêts, s'il est obligé de reju-endre lui-même la défense de sa liberté ! Scm défaut d'instruction lui a fait tirer, pour toutes les places, ses représentants de la classe la plus dépravée, celle des riches. Mais ils portent en vain, dans toutes les administrations, la corruption et la perfidie de leurs cœurs; ils ne feront pas retond)er leur patrie dans l'esclavage.

■iOi niUSSOr-WAUVlLLE.

et ils courent le risque d'être victimes de leur pencliant pour l'aristocratie et pour le despotisme '.

« C'est surtout dans nos campagnes, concluait l'auteur de cet article, que règne la plus déplorable ignorance sur l'exercice des droits du citoyen. Elles veulent la liberté, et personne n'est Ta pour les instruire. Le peuple veut qu'on l'instruise; il ne peut l'être que par les sociétés populaires. L'éducation nationale ne portera ses fruits que dans cpielcpies années. Les clubs, dont la Révolution a couvert la France, ont porté les leurs subitement. Parler de détruire ces sources de nos vertus civiques, c'est évidemment proposer d'étouffer la liberté : ce serait un blaspbème punissable si, depuis la Révolution, les représentants du peuple français s'étaient élevés à la bauteur de leurs destinées, et avaient gravé dans toutes leurs lois celte majesté du peuple ((u'on n'insultait pas a Rome, connue cbez nous, impunément, et devant laquelle il faut faire plier tous les ennemis du peuple, sous peine de le voir retomber dans l'avilissement et l'esclavage. »

Vers la lin de 171)1, tout Paris s'agita pour la nomination d'un maire, en renq)lacemenl de Raillx , (pii avait déposé son écliarpe : on devait aussi renouveler les oHiciers municipaux. Comme on le pense, cbaque journal présenta les titres de ses candidats. Le Patriote frauçdis, après avoir passé en revue ceux de ces candidats qui avaient des chances pour obtenir les suffrages des électeurs, arrêtait son choix sur Pétion, chaleureusement recommandé par les autres feuilles révolutionnaires.

« Un parti nombreux réunira ses voix sur le ci-devant général (Lafayette), disait le Patriote français. S'il suflisait, pour être maire de Paris, d'avoir de l'aménité, de savoir parler au peuple, et de le flatter au besoin, nous croyons que M. Lafayette remplirait bien cette place. Mais il faut un homme versé dans l'administration, un homme habitué au travail ; nous croyons que M. Lafayette est loin d'avoir ces qualités...

« S'il n'y avait dans les sections ni aristocrates, ni ministériels, ni amis de la liste civile, ni endormeurs, M. Pétion serait, a coup

1 Si j'ai r.:pporté quoiques fragnienls do cet arliclo, c'est parce qu'il nous peint à merveille la classe bourgeoise, telle qu'elle était alors et telle qu'elle est encore de nos jours. On y trouvera aussi les motifs (le la haine que 1rs hommes de 1793 et 1794 manifestèrent pour les premiers fonctionnaires constitutiminols élus par les populations, liaine qui fut plus funeste à cette classe qu'à celle des er.neniis ouverts de la Révolution.

BHISSOÏ-VVARVILLK. 265

sur, nommé. Mais il a contre lui de s'être constamment montré patriote, zélé défenseur des droits du peuple, de n'avoir jamais intrigué ni cabale : il a d'ailleurs de la probité, des mœurs pures : il est bon lils, bon époux, bon père, bon ami et bon citoyen. Avec tous ces titres-la on doit nécessairement être rejeté. »

Le Patriote français ne semblait ainsi désespérer de la majorité des électeurs que parce qu'ils avaient fait d'assez mauvais cboix pour les administrations départementales. Mais lorsqu'il apprit que le jacobin Rœderer, venait d'être élu a la place de procureur-syndic du département de Paris, on entendit Brissot s'écrier : « Du courage, citoyens, du courage !... Cette nomination fait espérer aux amis de la liberté qu'ils auront bientôt à se réjouir d'un nouveau triompbe, et que le maire de Paris sera digne, par ses vertus et son patriotisme, de rivaliser avec notre procureur-syndic. »

En effet, malgré les efforts des ministériels, et les calomnies dont les journaux aristocrates gratifièrent Pétion, cet ancien membre de la Constituante l'emporta sur tous les autres concurrents aux fonctions de maire : il obtint six mille sept cent buit voix, tandis <iue Lafayette ne put en réunir que trois mille cent vingt-trois. Le Patriote français laissa éclater sa joie de cette élection. « Honneur aux citoyens patriotes de Paris ! s'écria-t-il ; M. Pétion est maire... Voilà encore tous les calculs de M. Dandré dérangés. Le pauvre bomme ! — M. Lafayette avait quitté son humble retraite d'Auvergne: il était à Paris; il s'en ira comme il était venu. . . »

Le journal de Brissot ne tarda pas a se réjouir encore de l'élection de Manuel aux fonctions de procureur de la commune. « De la probité, des talents, des lumières, du patriotisme, beaucoup de philosophie, tels étaient, disait le Patriote, les titres de Manuel. » La nomination de Danton aux fonctions de substitut de Manuel, et celle de Diétrich, élu maire de Strasbourg, remplit aussi de satisfaction Brissot et ses amis.

« Il y a beaucoup de fermentation a la cour, disait, quelques jours après, ce même journal. Le roi est très-mécontent de la nomination du nouveau maire, et cela ne nous étonne pas. »

Ces lignes du Patriote démentent ce qu'ont avancé quelques historiens au sujet de la nomination de Pétion : suivant ces auteurs, la cour l'aurait préféré a Lafayette, parce qu'elle croyait diriger plus lacilement \c. député de Chartres. Il me semble que la cour devait savoir a quoi s'en tenir sur les 0|>inionsde Pétion. dont le nom était

devenu inséparable de ceux des Robespierre, des Grégoire, des Prieur, des Buzot, et autres chefs du parti populaire. L'accueil que Pétion venait récemment de recevoir des patriotes de Londres, elles couronnes civiques qui lui étaient alors envoyées de toutes les parties de la France, démontrent assez combien la cour eût été aveuglée en api)uyanl, comme l'ont dit ces historiens, la candidature de ce républicain.

Si Brissot se montrait satisfait du patriotisme des électeurs de la capitale, roj)inion de l'Assemblée législative sur les grandes questions dont elle avait alors à s'occuper le rassurait aussi contre les intrigues de la coui'. « On a dit et répété que le ministérialisme, que Vimpartialisme dominait dans l'Assemblée nationale, lisait-on dans le Patriote frauçais: on a dit aussi que la liste civile s'y était d(yà formé un parti puissant. Uien de plus faux; et, nous le disons avec d'autant plus de plaisir que les vérités consolantes sont plus rares, la grande majorité, la presque totalité de la législature est composée de patriotes ardents et de gens Iroids par tempérament, ou ftubles par caractère, mais l)ien intentionnés. Ce parti ministériel tant prôné se réduit à une quarantaine d'I^ommes, qui portent le cachet de la cour empreint sur leur front, qui perdent tous les jours le peu d'influence que leur avait acquise leur hypocrisie, et dont plusieurs, désespérant de former un côté droit bien conditionné, l'ont déserté eux-mêmes.

« Ah ! si le ministérialisme eût triomphé dans l'assemblée, eûtelle rendu ce décret si justement rigoureux contre les émigrés ; eûtelle adopté certains articles du projet de décret sur les troubles religieux, articles propres, par leur fermeté, a mettre un terme à ces désordres? »

Mais pour que cette fermeté dont Brissot félicitait l'Assemblée législative ne fût pas déployée en vain contre les émigrés, les prêtres perturbateurs et les aristocrates , il appuya de toutes ses forces la réorganisation d'un comité de surveillance.

Ce fut encore Brissot qui demanda que la liquidation des charges et de la dette publique de l'ancien régime fût suspendue : il prononça, contre cette liquidation, telle qu'elle avait eu lieu jusqu'alors, un fort bon discours pour prouver que la caisse des liquidations était devenue la caisse des émigrés.

« C'est surtout dans la liquidation de la dette contentieuse, disait-il, que la contre-révolution a eu le plus de succès. On l'avait créée, cette liquidation, pour la Révolution: elle a tourné contre elle : on l'avait

BRISSOT-VVAR VILLE. 267

créée pour la justice ; elle a été la source de nombreuses injustices : on l'avait créée pour le peuple ; elle n'a profilé qu'aux grands et aux riches. C'est a payer les dettes de leurs tyrans, dettes que le peuple n'avait point contractées, dettes contractées tantôt pour river ses fers et enchaîner sa langue par la terreur, tantôt pour acheter, au prix de son sang et de sa misère, des triomphes qu'il ne pouvait célébrer que par ses pleurs ; c'est, dis-je, a payer ces dettes que l'on sacrifie les richesses de la France... Peut-on excuser cette précipitation avec la- ((uelle on a remboursé les brevets de retenue, ces contrats odieux par lesquels un homme vendait une faveur qu'on lui retirait, vendait le droit de piller et de s'enrichir, dont il avait déjà tant abusé ; contrats par lesquels un courtisan, saturé du joug du peuple, vendait à son successeur la facilité de s'en gorger a son tour ; contrats contre lesquels la nation n'a cessé de réclamer, et dont les notables de 1617 avaient demandé la destruction par une loi fondamentale ! Comment n'a-t-on pas senti qu'il était absurde de payer, aux dépens du peuple, cette simonie ministérielle : qu'il était impolitique, en la payant, de fournir des moyens a ceux qui ne soupirent qu'après la destruction de l'ordre de choses que la Révolution a établi l Si nous ne parvenons pas a déplacer insensiblement la richesse, concluait Brissot, nous n'aurons eu que l'inquiétant frisson de la liberté. »

L'Assemblée nationale ayant goûté les réflexions de Brissot, de Gambon et de Glavières, rendit, sur leur proposition, un décret par lequel, suivant l'expression du Patriote fiançais, elle coupait court à ces nombreux canaux qui portaient toutes les richesses nationales dans le trésor de la rébellion. Pour être admis a recevoir le montant des reconnaissances des liquidations, il fallait présenter les certificats de résidence exigés par le décret rendu le 13 décembre contre les émigrés.

Brissot ne fut pas non plus étranger au décret (pii ordonna la fabrication des petits assignats de 10 sous et au-dessus : il regardait cette mesure comme devant attacher à la Révolution les populations de la campagne et les classes peu aisées.

Nous voici arrivés a cette grande époque où le peuple français , liatigué de se voir le jouet de la diplomatie, et convaincu que les rois de l'Europe se disposaient a lui faire la guerre, prit la résolution de la leur déclarer. Brissot fut l'un des journalistes et des députés qui rontribncrent le plus a cette détermination. Nous allons faire connaître les motifs par lesquels il appuya celte grande mesure : nous le

268 BRISSOT-VVARVILLE.

(levons paico ([w ce lui la une des plus graves accusations que les montagnards aient, plus tard, formulées contre ce député journaliste et contre les girondins, ses amis ; nous le devons encore parce que de la divergence des opinions qu'émirent alors aux Jacobins Brissol el Robespierre, résulta cette liaine fatale qui divisa irrévocablement ces deux défenseurs de la cause du peuple et de la liberté.

Dès la lin de novembre de 1701, Brissot avait considéré la guerre avec les princes allemands comme inévitable : il avait pensé et écrit ((u'il ne fallait pas laisser a nos ennemis Vhonueur ûc nous la déclarer. « Le décret rendu contre les émigrés, disait-il plus tard, ne fait que redoubler leur rage, sans dompter leur obstination, el le veto du roi n'a fait qu'augmenter leurs espérances. Leurs préparatifs continuent avec plus d'activité que jamais. Les politiques ne seront pas dupes des ordres donnés aux émigrés par l'empereur et l'électeur de Bavière de quitter leurs États respectifs. On n'a voulu que leur fournir un prétexte pour se rapprocher sans nous alarmer. »

El a l'appui de son opinion, Brissot citait une foule de lettres de Liège, devienne, de Stuttgard, de La Haye, de Strasboui'g, d'Italie et d'Espagne où les projets des ennemis de la Révolution française étaient dévoilés.

Toutefois, Brissot pensait toujours que nous n'aurions jamais la guerre avec l'Angleterre ; il en donnait d'assez bonnes raisons. La demande faite, a cette même époque, par les whigs de ce pays, cjui venaient d'envoyer une dépulalion a Paris pour féliciter l'Assemblée? nationale et y fraterniser avec les jacobins, était, pour le rédacteur du Patriote, une preuve consolante de la sympathie que les hommes éclairés de la Grande-Bretagne éprouvaient pour les Français *.

« La guerre ! réi)était encore Brissol quinze jours après avoir jeté son premier cri : la guerre ! tel est le vœu de tous les patriotes français, tel est le vœu de tous les amis de la liberté répandus sur la surface de l'Europe, qui n'attendent plus que cette heureuse diversion pour attaquer et renverser leurs tyrans ~.

1 L'ndi'osse de la société des whigs, société immense qui couvrait l'Angleterre de ses branches, proclamait que tous ses membres étaient prêts à sacrifier leur vie, leur fortune et leurs intérêts les plus chers pour secourir les Français, si leur liberté était attaquée, et qu'ils contribueraient de tous leurs moyens à combattre la tyrannie et à détruire l'esclavage. « La France accepte vos vœux, leur avait répondu le président Lemontey ; elle reçoit de vous le grand exemple d'un amour impérissable et sans mélange pour la liberté. »

2 A l'exemple de la société des whigs, un grand nombre de citoyens de plusieurs villes d'Allemagne el (le la Suisse venaient d'adresser à la société des Miis de la constitution de Strasbourg un pacte fé-

« C'est a cette guerre expiatoire, qui va renouveler la face du monde, et planter l'étendard de la liberté sur les palais des rois, sur le sérail des sultans, sur les châteaux des petits tyrans féodaux, sur les temples des papes et des muphtis; c'est a cette guerre sainte, ajoutait Brissol, qu'Anacharsis Glootz est venu inviter l'Assemblée nationale, au nom du genre humain, dont il n'a jamais mieux mérité d'être appelé l'orateur. »

Le 14 décembre 1791, le roi se rendit à l'assemblée pour lui déclarer que, si les princes allemands ne taisaient pas cesser, dans leurs États, tout attroupement et toutes dispositions hostiles de la part des Français qui s'y étaient réfugiés, il ne verrait plus, en ces princes, que les ennemis de la France, et qu'il proposerait la guerre contre eux.

Le discours du roi fut beaucoup applaudi. Mais les patriotes les plus ardents crurent dès lors que la yiierre proposée par le roi devait cacher quelque piège auquel la nation ne devait pas se laisser prendre. De ce jour, les esprits se divisèrent, non pas précisément sur la guerre, que chacun regardait comme inévitable, mais sur son opportunité. C'est ainsi que, dans la société des Jacobins surtout, un parti assez fort s'opposait a ce que la guerre fût déclarée par nous dans un motnent où l'armée française se trouvait désorganisée par la désertion, et où nos places fortes et notre matériel ne présentaient pas les garanties nécessaires de succès.

Tandis que Robespierre et quelques-uns de ses amis s'opposaient à ce que la guerre fût déclarée par nous aux puissances qui protégeaient l'émigration, Brissot soutenait, aux Jacobins, les opinions qu'il avait déjà émises dans son journal , et l'emportait même sur son adversaire. Voici comment le Patriote raconta sa victoire.

« La société des Amis de la constitution, dit-il, était partagée sur la question de savoir s'il fallait faire actuellement la guerre, ou attendre qu'on nous attaquât. Plusieurs membres, éclairés par l'expériciice, avaient fait ce raisonnement bien simple, et qui n'est que trop bien justifié par les événements ultérieurs : Le pouvoir exécutif propose la guerre, donc nous ne devons pas la vouloir.

« Mais il restait deux questions : Le roi, en proposant la guerre. la veut-il? La veut-il telle que les patriotes la voudraient? La divi-

dératii" par lequel ils déclaraient vouloir l'aire cause commune avec les Français, si les (yrans les atta (luaicnt .

sion des palrioles sui' la nécessité de la guerre n'a pas attendu, pour cesser entièrement, la solution de ces deux questions : un discours de M. Brissot a levé tous les doutes ; les applaudissements qu'on lui a accordés sont autant de cris de guerre ; et, contre l'attente des ministériels, peut-être même contre le but de l'initiative, la guerre sera décidée. »

— « Certes, disait encore Brissot en parlant du nouveau veto apposé par le roi sur le décret rendu à l'occasion des troubles religieux: certes, la cour a grand sujet de se |)laindre de ce que plusieurs patriotes ne veulent jjIus la guerre au moment où elle semble la vouloir, elle qui a laissé croître et s'étendre les racines de la contre-révolution dont on nous menace; elle qui s'est opposée à l'unicpie guerre que nous dussions faire à nos ennemis, celle des conliscations et des arrêts de mort. Certes, elle est bien fondée a accuser ceux qui la soupçonnent de connivence avec les ennemis du dehors, elle qui ne cesse de protéger les ennemis du dedans; elle qui vient de lever l'étendard de la guerre religieuse, en frap{)ant de son funeste veto le décret qui, seul, pouvait contenir les prêtres séditieux et fanatiques.

« II examinera!... poursuivait Brissot en répétant la formule du veto, et cependant la torche du fanatisme incendiera ifos départements; et cependant on nous fera une guerre cruelle au dedans, tandis (pi'on em|)loiera nos forces actives au dehors. // examinera!. . . .lusle ciel! et quand la |)atrie sera perdue, il se décidera!

« Mais non. Français! vous sauverez la patrie; vous la sauverez malgré la cour, sans la cour, puisqu'elle méconnaît et paralyse votre volonté solennellement exprimée par vos représentants dans vos adresses, dans vos pétitions; vous ferez en sorte que cette volonté ne soit pas vaine; vous surveillerez les ennemis quels qu'ils soient, et si l'on vous trahit, malheur aux traîtres! »

Puis, revenant sur la nécessité de rompre cette paix fallacieuse (|ui servait si mal à déguiser la haine des ennemis de notre Révolution, Brissot s'écriait, au sein de la société des Jacobins : « Peuton balancer un seul instant à les attaquer? notre honneur, notre sûreté, notre crédit public, la nécessité de consolider notre Révolution, tout nous en fait la loi...

« Quoi I Louis XIV déclare la guerre a l'Espagne parce que son ambassadeur est insulté à Londres par l'ambassadeur espagnol, el nous, dont les concitoyens sont depuis deux ans les victimes des

outrages, des persécutions dans presque toutes les parties de l'Europe; nous, dont les frontières sont à chaque instant menacées par des armements qui deviennent de jour en jour plus formidables ; nous, dont les réquisitions sont traitées avec ignominie par de misérables princes; nous. Français; nous, hommes libres, nous balancerions un instant?...

« Il faut donc nous venger ou nous résoudre à être éternellement le jouet de l'Europe entière et du plus misérable de ses tyrans ; il faut nous résoudre a la mort politique, car une nation couverte d'opprobre cesse d'exister. »

Répondant ensuite à ceux qui craignaient que la guerre n'offrît au roi l'occasion de se mettre à la tête d'une armée puissante et d'étouffer la Révolution, Rrissot soutenait que nous n'étions plus aux temps où l'on pouvait craindre le pouvoir exécutif a la suite d'une guerre ^ <:< Lorsque les soldats n'étaient pas citoyens, disait-il; lorsqu'ils ne connaissaient pas leurs droits, ils pouvaient prêter leurs forces au tyran dont ils avaient secondé les exploits ; mais aujourd'hui nos soldats, nos gardes nationaux ne se déshonorent plus a être les satellites d'un homme.

« Français, concluait Rrissot, vous avez voulu la guerre : vous êtes fondés : le pouvoir exécutif va la déclarer ; il fait son devoir, et vous devez le soutenir quand il fait son devoir : en le soutenant il vous reste a le surveiller, et s'il vous trahit, le peuple est là... »

Peu de jours après (20 décembre 1791), un membre de l'Assemblée nationale ayant proposé de déclarer la patrie en danger, et cette proposition ayant excité des murmures, Rrissot l'appuya dans son journal. « Quoi ! la patrie n'est pas en danger ! s'écria-t-il. Et la fureur des émigrés amoncelle des orages sur nos têtes ; et la perfidie des conspirateurs creuse des mines sous nos pas; et le fanatisme distille ses poisons dans notre sein ; et la persévérance de la cour à contrarier, a avilir, à paralyser le corps législatif, menace le gouvernement d'une prompte dissolution ! La patrie n'est pas en danger ! . . . n faut donc que la foudre vous frappe, pour vous faire croire a l'orage ! »

Comme cela devait être, le journal de Rrissot se fit un devoir de mettre sous les yeux du public tous les principaux discours pronon-

• Nous ferons ronnaître, l'i l'article RoBF.spiKRnK, les arttuuieiils que lui et ses amis (ii)posaient à ceux de Brissot.

ces, tant à l'Asseniblée nationale qu'aux Jacobins, en faveur de l'o- |)inion (|u'il avait soutenue sur la nécessité de déclarer la guerre aux princes de rAlleniagne et au roi de Bohème et de Hongrie, c'est-àdire à l'empereur d'Autriche. C'est ainsi qu'il publia successivement les discours remarquables de Rœderer, de Fauchet, de Manuel, de Bancal, de Vergniaud, de Doppet, de Louvet, de Carrier, etc. '. ainsi (jue plusieurs autres discours qu'il prononça lui-même sur ce sujet ; c'est encore dans ce même esprit qu'il inséra l'excellent rapport (pie fUGensonné, au nom du comité dipl<miali(pie. Le manifeste dé l'Assemblée nationale, rédigé par Condorcet, fut aussi publié à l'appui des opinions de Brissot, qui, sur cette grave question, eut l'assentiment d'une très-grande majorité, tant parmi les députés, que dans la société des Jacobins.

Mais, alin que l'on ne pût se méprendre sur ses intentions , Brissot ne cessait de répéter que la guerre qu'il voulait n'était pas la guerre défensive , celle qui tuerait la nation de la cause de la liberté ; mais bien la guerre offensive, la seule qui pût faire triompher la Bévolution et affranchir l'Europe entière. Béj)ondant à quel- (pies patriotes qui ne voulaient pas qu'on prît l'offensive par cela seulement (pie la cour avait opiné dans ce sens-là : « Oui , s'écriait Brissot, la cour l'a demandée un instant, ou plul(')t elle a semblé demander la guerre offensive; mais elle ne l'a jamais désirée, et aujourd'hui elle la désire moins (pie jamais. » Brissot avait raison : la guerre olTensive n'entrait nullement dans les projets des contrerévolutionnaires : ils ne voulaient autre chose que fournir aux émigrés et aux troupes qui devaient leur servir d'auxiliaires des motifs suffisants pour commencer la guerre liberlicide arrêtée à Pilnitz. Nous verrons, plus tard, comment les ministres de Louis XYI furent amenés à proposer sérieusement la guerre.

J'ai déjà parlé de la division qui avait éclaté, depuis quelque temps, entre Brissot et Robespierre. Je vais en indiquer sommairement les causes.

Le lecteur a pu voir avec quelle affection Brissot parla toujours de Robespierre : selon le Patriote français le député d'Arras s'était constamment montré l'un des plus chaleureux défenseurs de la liberté et de la cause du peuple. Brissot l'avait souvent désigné

1 La société dos Jacobins envoya aux sociiHcs afliliécs tous les discours, sur cette question, dont elle avait ordonné l'impression à ses frais.

HRISSOT-WAUYILLE. 275

comme le Caton de l'Assemblée constituante ; on le vil applaudir franchement aux félicitations que les patriotes de Paris et des départements avaient adressées au collègue des Pétion, des Grégoire, des Prieur et autres ennemis des cours et de la royauté.

Cependant Robespierre s'était toujours tenu sur une certaine réserve a l'égard du rédacteur du Patriote : n'aimant pas Lafayette, le député d'Arras avait vu avec peine quelques éloges donnés directement ou indirectement à ce général dans la feuille de Brissol. Mais, à l'époque des élections, ce dernier ayant déclaré que le chef de la garde nationale avait perdu sa confiance, Robespierre ne fut pas fâché de voir arriver k l'Assemblée législative l'homme de lettres qui avait rendu des services à la Révolution.

Bientôt ces deux hommes célèbres se trouvèrent en présence dans la société des Jacobins, dont Brissot fut élu président le même jour où Robespierre fut désigné pour remplir les fonctions de secrétaire. La morgue de Robespierre souffrit de se trouver au-dessous de lirissot, lui qui se considérait le premier en patriotisme ol m popularité ; lui qui n'avait cessé de dom.iner dans la sociét*' depuis la radiation des Lamcth *.

Bientôt les vifs et patriotiques débats qui eurent lieu aux Jacobins sur la guerre, mirent de l'aigreur entre les deux athlèt(\s de la société. Gomme on l'a déjà vu, Brissot ne cessait de crier que la France devait déclarer la guerre aux princes d'Allemagne. Robespierre, par cela même que la cour semblait provoquer ces hostilités, ne voulait pas que les Français prissent l'initiative : s'effrayant d'une guerre entreprise au milieu de tant de circonstances défavorables, il soutint de toutes ses forces une opinion contraire à celle que Brissot et ses amis les girondins tirent prévaloir. Le soupçonneux Robespierre cria que l'on voulait perdre la cause de la Révolution.

Il n'en fallut pas davantage poui' brouiller ces deux chefs des jacobins, et pour diviser la société en deux camps. Ghacun des deux rivaux se plaignit de son adversaire.

« Hier, à la société des Amis de la constitution, lisait-on dans le Patriote français du 19 janvier 1702, M. Robespierre, à propos de la guerre, a dénoncé notre feuille du 18 décembr<' comme renft'r-

i Dans ces rlioix, les jacobins avaient eu plus égard à la h ié rare h le rie l'âge qu'à d'autres ronsidéiatlons; Brissot, ayant cinq à six ans de plus que Hnhespierre, ,ivail obtenu la lu'ésidetice.

tiTi BRISSOT-WARVILLE.

mant une lettre où se trouvait l'éloge de M. Lafayette, et il n*a pas manqué d'en faire un crime a M. Brissot. Pour première réponse, j'engage mes lecteurs à relire cette lettre, et ils verront (ju'il est faux qu'on y lasse l'éloge de M. Lalayette ; en second lieu, ils verront, ce que M. Rol)espierre s'est bien gardé de dire, qu'elle est extraite du Moniteur... Je dois ajouter que M. Brissot, en avertissant le public <|u'il reprendrait la rédaction des séances de l'Assemblée nationale, a déclaré (pi'il ne répondait que de cette partie '. Enfin, pour que ma façon de penser sur M. Lafayette soit bien connue, je ne craindrai jamais de l'exprimer bautement. et je déclare £|uejV le regarde comme un de ces hommes qui ont le plus nui à lu cause de 1(1 liberté. Quant aux soupçons que M. Robespierre s'est efforcé de répandre contre cette feuille, j'ai méprisé les calomnies des aristocrates et des ministériels: je puis bien endurer la mauvaise humeur d'un patriote. »

Quoique cet article fût signé par Girey-Dupré, jeune littérateur méiidional, (pii s'était attaché à la rédaction du Patriote français, on ne peut pas mettre en doute (ju'il n'appartienne au rédacteur en chef de ce journal : on n'a d'ailleurs qu'il jeter les yeux sur la note (pii l'accompagne pour rester ronvaiiu ii que c'était Brissot luimême tpn se défendait des sou|»çons de Robespierre. Voici cette note.

« Enfin la presque unanimité des patriotes est convaincue (jue le désir que la cour a semblé manifester pour la guerre n'était qu'une comédie. Les journaux qu'elle payti, criaient : La guerre ! la guerre 1 et maintenant ils prêcbent la paix. Ses bons amis à l'Assemblée nationale criaient dans les comités : La guerre! la guerre! et maintenant ils vantent les avantages d'un système pacifique et modéré. Patriotes égarés ! ajoutait-il en s'adressant évidemment à Robespierre et a ses amis, ouvrez les yeux, et ne vous laissez pas retenir par la mauvaise honte d'avoir été dupes des sycophantes ministériels. »

Cette leçon, que Brissot voulait donner à son rival, devait déplaire souverainem<Mit h un homme aussi rempli d'amour-pro|)re

1 Dès le \" (lu même mois de janvier 1792, Brissot, revenant sur la délerminalion annoncée par lui d'abandonner la rédaction de son journal à ses collaliorateurs, avait déclaré qu'il rédigerait seul la partie de sa feuille concernant les séances de l'Assemblée nationale, et qu'il ne répondrait personnellement que de cette partie, conliant le reste à ses amis politiques et collaborateurs, et principalement à r.irey-f)upre.

BRISSOT-VVAR VILLE. 275

que Robespierre, et la querelle allait s'envenimer, lorsque heureusement les amis de ces deux hommes célèbres dans les fastes de la Révolution interposèrent leur médiation.

Le surlendemain, on lut dans le Putriole français une note signée encore Gfrey-Dupré, conçue en ces termes :

« Depuis quelque temps, tous les bons citoyens gémissaient de la division qui régnait dans cette société. Dans plusieurs de ses discours, M. Robespierre avait répandu des soupçons contre M. Brissot. M. Brissot a parlé aujourd'hui, et, après avoir prouvé la nécessité de la guerre, il a facilement dissipé tous les nuages qu'on s'était plu à amonceler sur sa conduite. Cependant il a rendu justice aux intentions de M. Robespierre, et a fini par déclarer qu'il ne conservait ni haine, ni ressentiment. L'on a demandé de toutes parts l'impression de son discours : mais l'orateur s'y est opposé lui-même pour effacer jusqu'aux traces d'une division funeste.

«Le respectable M. Dussaulx, ajoutait le journaliste, a dit qu'il manquerait quelque chose à un aussi beau moment, si ces deux excellents patriotes ne s'embrassaient aux yeux de la société. A peine avait-il Uni, que MM. Robespierre et Brissot étaient dans les bras l'un de l'autre, au milieu des applaudissements unanimes de la société attendrie par ce spectacle touchant. M. Robespierre est alors monté à la tribune : il y a protesté de son attachement pour M. Brissot, a invité l'assemblée a s'occuper de l'importante question de la guerre, atin d'examiner les mesures nécessaires pour la faire avec avantage, et a fait espérer que M. Brissot et lui se concilieraient aisément sur ce point. »

Malheureusement, la réconciliation ne fut i)as durable, et nous verrons bientôt les funestes effets de celte division.

Mais avant de reproduire ces déplorables querelles, arrêtons-nous un instant sur celles qui éclatèrent, a la même époque, entre le rédacteur du Patriote français et l'ancien rédacteur des Révolutions de France et de Brabant, Camille Desmoulins. Cette ibis l'agresseur fut Brissot, ou, ce qui revient au même, son collaborateur Girey-Dupré, car il est probable que'ce second rédacteur du Patriote ne fit que donner son nom \

' l'eu de jouis avanl. Brissot. ilans uu do ses discours aux .lacoliiiis, avail dit ik' Dcsiiiouliiis (|»'il l'puisslt toHl son csprii et toute son éitidition iiour soutenir la tlii-se des aristocrates. e( pour décourager le peuple.

•i7(i BRISSOT-WARVILLE.

Or. voici ii quelle occasion Camille Desmoiilins iiit fortemenl tancé par son collègue.

Après avoir loué la vigilance que le nouveau maire, Pétion, exerçait sur toutes les branches de sa vaste administration, le Patriote français s'exprimait ainsi :

<c Trois sortes de tléaux infectent surtout la capitale : les filous, les joueurs et les chiens. On sait avec quelle ardeur notre maire patriote donne la chasse aux premiers : il vient aussi de déclarer la guerre aux derniers : on assonmiera tous les chiens vagabonds que l'on trouvera dans les rues passé dix heures du soir.

« Toutes les murailles, j)Oursuivait le Patriote français, sont salies d'un placard rouge signé Camille Desmguliiss, dans lequel, après une justification sophistique de quelques bancjuiers et souleneui's de tri[)ots condanmés par le tribunal de police correctionnelle ; après de grossières injures vomies contre des juges qui ont fait leur devoir, on trouve une invective abominable contre les mœurs, et une scandaleuse ai)ologie des jeux de hasard. » — « C'en serait fait de notre liberté, dit l'auteur, si elle reposait sur les mœurs. » — « Cet homme, ajoutait le journal de Brissot. ne se dit donc patriote (pie pour calomnier le j)atriotisme? »

On conqn'cnd combien Camille dut se sentir blessé de ce vif reproche. 11 écrivit immédiatement au rédacteur du Patriote français une lettre datée du 31 janvier, l'an III de notre ère, par laquelle il leprochait h son adversaire d'avoir mutilé son placard, en ne mettant sous les yeux de ses abonnés que des lignes isolées. «Les journalistes n'ont commencé à m'attaquer, disait Desmoulins, que depuis que j'ai quitté la carrière polémique. » Ce qui voulait dire : Prenez garde que je ne taille de nouveau ma plume si redoutable ^ Puis il les défiait de trouver ses écrits coupables. « Jamais, ajoutait-il, je ne fournirai le plaisir de me faire rougir de mes écrits a ceux qui semblent à l'affût de mes prétendues fautes... Ceux qui se croient des hommes d'État et qui voient différemment, auraient dû imprimer ces pages, ces lignes si criminelles de mon affiche, non pas en les isolant (car avec cette méthode on pourrait envoyer l'auteur de l'Evangile à Bicètre), mais prises dans leur ensemble. Faites donc lire mon crin)e h tous les yeux ; je n'aurai jamais

1 En t'Iïel, Caniiilc llosiiKHilin- tn' i,mi1;i |m- ;i piiMior un nnuveaii jotininl (ju'il intitula : lu Trihuiic 'les Pntriolrs.

besoin d'autre réponse à mes détracteurs que de les renvoyer à l'ouvrage même qu'ils calomnient, et de prendre le public, le juré d'opinion pour juge entre eux et moi. Pour le passé, le présent et l'avenir, cette justitication seule suffira aux écrits de

Camille Desmouliiss. »

— a Nous ne pouvons satisfaire a la demande de M. Camille Desmoulins, répondit aussitôt Girey-Dupré, parce que son placard est trop long, et parce que notre feuille ne doit pas servir de véhicule au poison qu'il renferme: mais nous devons à M. Desmoulins une réponse catégorique, et nous ne la lui ferons pas attendre. »

En effet, peu de jours après, le Patriote français publia deux lettres adressées a Camille Desmoulins par Girey-Dupré, dans lesquelles ce dernier démontrait que, comme homme de loi, Camille avait justifié par des sophismes les tripotiers auxquels il prenait un si tendre intérêt, et que, comme citoyen, il avait eu doublement tort de chercher à prouver que les mœurs sont un superflu à la liberté. «Le peuple en masse a des mœurs, lui criait Girey-Dupré;

il ne souffre pas qu'on insulte aux mœurs Vous êtes jeune,

ajoutait le rédacteur du Patriote, eh bien , vous vous êtes fermé à jamais la carrière des honneurs populaires. Les amis des mœurs, armés contre vous de votre placard, vous l'opposeront sans cesse ; et ni l'intrigue, ni l'hypocrisie, ni l'enthousiasme ne pourront surmonter cette barrière... Je renonce à répondre aux quinze pages d'injures grossières et de plates pasquinades que vous avez écrites contre M. Brissot et contre moi. Dévoués l'un et l'autre a la cause de la liberté, nous n'occuperons pas le public de querelles personnelles qu'il doit ignorer. Je vous conseille donc de renoncer à la noble tâche que vous avez entreprise ; ce seraient des calomnies perdues, puisque nous ne voulons ni répondre à vos discours, ni acheter votre silence * . »

On comprendra facilement pourquoi Camille Desmoulins fut dès lors l'un des ennemis les plus implacables de Brissot, et comment il devint, par ses pamphlets, une des causes les plus actives de la mort de ceux qu'on appela les Brissotins. Nous le verrons plus tard s'écrier, en parlant de Brissot et de ses amis les girondins, et

1 Ces insultes étaient signées par (iirey-Dupré ; mais allii de prouver qu'il s'y assoe lait, Brissot luiniènie s'exprimait ainsi en rendant compte des séances rie l'assemblée : « Malgré les immorales déclamations de quelques sophistes corrompus et corrupteurs, il doit exister des mœurs chez un peuple libre; les nui-urs affermissent la liberté, cl la liberté régénère les nia-urs et même les crée. >■

27S UHISSOT-WARVILLE.

en déplorant leur condamnation : « C'est mon Brissot dévoilé ' qui les a tués ! »

Si je me suis étendu sur ces querelles, c'est parce qu'elles furent la préface de toutes les inimitiés auxquelles Brissot, l'un des journalistes les plus réservés à l'égard des personnalités, se trouva en butte l'aimée suivante.

Il faut ajouter encore que di^à Brissot s'était fait d'autres ennemis, même parmi les journalistes réputés patriotes, tels que Duquesnoy, rédacteur de l'Ami des Patriotes : Cerisier, rédacteur de la Gazette universelle : et cpi'il ne cessait d'attaquer les rédacteurs des suppléments au Journal de Paris, qu'on publiait alors sous le titre de Postillon. L'un des rédacteurs de ce supplément, ayant déterré l'un des nond)reux écrits publiés par Brissot bien avant la Révolution, prétendit que cet écrivain avait avancé, sur la propriété, considérée dans sa nature, des principes contiaires au droit de propriété, et qu'il avait même justifié le vol, dans l'état civil. Brissot se défendit en citant textuellement le passage sur lequel ses ennemis avaient basé leur accusation : et comme il en résultait évidemment que Brissot avait dit le contraire de ce qu'on lui reprochait, il lui fut facile de confondre l'anonyme a (pii le Journal de Paris livrait les colonnes de son supplément.

<( Voulez-vous connaître, lecteur, la source de cette diffamation au mouKMit où les malintentionnés ne cessent d^alarmer les Fran- (:ais sur le respect des propriétés? s'écriait Brissot. Vous pensez bien que l'anonyme, assez lâche pour taire son nom quand il attaque, n'est pas assez maladroit pour imprimer gratuitement dans un journal qui ne fait rien gratis. Qui paye donc? le voici. l\ existe des agents du pouvoir exécutif salariés pour décrier les patriotes intlexibles dont ils n'ont pu séduire la sévérité : il existe de bas valets de l'ancienne littérature qui faisaient métier de flagorner le despotisme, et qui, pour le ressusciter, font des libelles a tant la page : c'est à cette coalition impure que vous devez attribuer ces articles du Journal de Paris, de VAmi des Patriotes, etc.. où l'on déchire régulièrement les hommes les plus respectables qui ne sont pas de l'avis des ministres, articles prônés et colportés par les surnuméraires de la liste civile. Si je voulais soulever le voile, ou je me lromj)e fort, ou je trouverais ini lâche courtisan des Lenoir et des

1 l'ainiililel piililie jwr Camillr Dcsiiiouliiis au mois ilaout 1793.

Vergenne, homme dont le nom seul annonce la bassesse ; je trouverais un agent du pouvoir exécutif qui, si justice était faite, mériterait 1 echafaud. »

On voit par ces lignes combien Brissot était indigné et irrité des calomnies répandues sur son compte par les ennemis qui lui surgissaient de toutes parts. Plus il se défendait contre les traits de ces ennemis, plus ceux-ci redoublaient leurs attaques. Croyant leur fermer la bouche, il leur répondit une dernière fois en ces termes (Voyez le numéro 949 du Patriote français, du 15 mars 1792) :

a Je croirais manquer aux devoirs que me prescrit le poste dû le patriotisme m'a placé, si je m'amusais a réfuter les dissections ministérielles qui se font de mes premiers écrits, et si je m'amusais à prouver qu'avant la Révolution j'écrivais contre les despotes et le despotisme avec la même énergie qu'a présent. Je renvoie mes lecteurs impartiaux a ma Théorie des Lois criminelles, à mon Traité de la Vérité, etc., etc., ouvrages écrits avant 1786. Je ne prends ici la plume que pour un seul fait, artificieusement glissé dans le dernier libelle.

« L'anonyme du Journal de Paris a l'air de croire que j'ai été au service de l'ancienne police... Théodore Lameth et Louis-Marthe Gouy ont imprimé l'année dernière la même calomnie; je les ai démentis; je les ai défiés de citer un seul fait, une seule preuve ; je les ai traités de calomniateurs : ils se sont tus. Voilà ma réponse à l'anonyme : je le défie de signer son nom, et de prouver cette atroce calomnie... Moi aux gages de la police ! s'écriait Brissot. Cette idée me fait bouillonner le sang. Moi qui n'ai à rougir d'avoir jamais eu aucune faveur de l'ancien régime ! moi qui puis me glorifier de n'en avoir sollicité aucune! moi qui, loin d'avoir encensé les ministres, les ai constamment poursuivis ! moi toujours libre, toujours indépendant... Mais c'est trop m'arrêter a de pareilles impostures : je déclare que j'y réponds pour la dernière fois. »

Quelle que fût sa résolution, Brissot se vit encore dans la nécessité de répondre. U anonyme, défié par lui de signer son nom, se fit connaître : c'était François Pange, homme de lettres, décoré, je crois, du titre de marquis, et l'un des familiers des ministres! a Son petit acharnement n'a rien qui m'étonne, dit alors Brissot ; il se souvient du comité des recherches (Brissot avait été membre de ce comité), qui dérangeait si cruellement les combinaisons de ses protégés. Castigantem remordet... Il n'ose pas articuler ses biches

'2m HRISSOT-WARVILLE.

calomnies ; il ne fait que les insinuer : il veut percer, sans risquer de l'être ; c'est un assassin qui vous donne un coup de poii,niard dans l'ombre... Que François Pange et compagnie continuent de me disséquer dans leurs minces pamphlets, en suppléments ; qu'ils stipendient la plume de ces misérables avortons qui, dans l'impuissance de faire des ouvrages utiles, les déchirent, et ne j)ouvanl espérer de réputation, détruisent celle des autres; je les laisserai tomber d'euxmêmes dans l'oubli : l'insolente médiocrité n'excite pas même le sourire de la pitié... Sous un régime populaire, l'homme du peuple. <pii joint au talent une îmie de feu et une austère inflexibilité, ajoutait Brissot, cet homme est au-dessus des calomnies : elles peuvent quel([uefois l'atteindre, mais elles meurent en l'atteignant. Sa conduite de chaque jour est la meilleure réponse à toutes les satires : on prend quelquefois son silence pour l'impuissance, et ce n'est que le mépris... »

Laissons un moment ces disputes personnelles |)our nous occu|)er encore une fois de l'opinion de Brissot sur les mesures que la giavilé des circonstances exigeait. Aussi bien serons-nous obligés de parler bientôt de la guerre implacable qui éclata a cette époque entre le rédacteur du Patriote français et Robespierre ; c'est-à-dire, entre les deux chefs qui divisèrent si déplorablement la société des Jacobins, et dont les luttes de tribune eurent pour résultat les journées des 7)\ mai et 12 juin 1795, ainsi (pie la destruction du parti appelé Brissot in.

Si je pouvais analyser chacun des numéros du journal dont Brissot était resté évidemment l'âme, le lecteur trouverait ici les détails les plus curieux et les plus circonstanciés sur tous les événements quotidiens qui signalèrent cette époque à jamais célèbre. Obligé, par les bornes du cadre que je me suis imposé, à passer sous vsilence la plupart de ces événements', afin de pouvoir dire quelques mots de ceux auxquels Brissot prit une part plus active qu'aux autres, je ne puis pas même indiquer sommairement les faits ou objets importants dont il a dû s'occuper, et qu'il a presque toujours

1 Si l'on réfléchit que la plupart des journaux de la Hévolution dont j'ai à nroccuper dans ce livre forment cliacun des collections de lo, 12 et \i volumes de 3 à 600 pages, on se fera une juste idée de l'immensité des matières qui y sont traitées, et du travail que j'ai dû faire pour en extraire la quintessence. L'article Brissot, le plus long de tous ceux que nous publierons, par les raisons que j'ai déjà fait connaître, et parce qu'il présente l'histoire du parti girondin, n'est cependant que le résumé de plus de 6,000 pages iii-i" à deux colonnes, sans compter les suppléments.

RRISSOT-WAHVILLK. -281

traités avec les développements nécessaires ponr (pie le lecteur pût se rendre compte de tout ce qui se passait.

S'il en était autrement , et qu'il me fût permis de m'étendre davantage sur cette foule de sujets intéressants dont Brissot eut a entretenir ses lecteurs pendant sa longue carrière de journaliste, j'aurais à faire connaître ses opinions, toujours très-sensées, sur la politique des puissances étrangères , qu'il aimait à exposer et à deviner souvent; sur le cumul des places et des traitements, qu'il combattit de toutes les forces de sa logique: sur la création des passe-ports, a laquelle il se montra favorable : sur les joueurs, les tripots, les courtisanes, qu'il ne cessa de poursuivre ; sur les encouragements à donner aux arts et a l'agriculture : sur !a fabrication des armes à feu et des piques dont il s'occupa de manière a stimuler le pouvoir exécutif; sur les mœurs publiques, qu'il voulait réformer ; sur les richesses littéraires de la France qu'il désirait de voir utiliser; sur les gardes nationales et les troupes de ligne, dont il aurait voulu faire autant de vrais soldats citoyens ; sur les sociétés populaires, auxquelles il ne cessait de recommander une bonne tenue; sur les finances, dont il s'occupa beaucoup dans son journal jusqu'au jour où il les vit entre les mains de ses amis, Glavières et Cambon ; sur les accaparements , la disette , et les émeutes qui en furent souvent les suites ; sur les troubles du Midi et du Nord, qu'il ne cessait d'attribuer aux aristocrates, aux prêtres, et surtout aux fonctionnaires, dont il déplorait le mauvais choix, etc., etc.

Brissot ne cessait aussi de dévoiler les manœuvres contre-révolutionnaires que l'on employait dans toute la France, et principalement a Paris, pour susciter des ennemis à la cause de la liberté : et il les attribuait, souvent avec raison, à l'intluence du pouvoir exi'cutif et à l'or de la liste civile.

«Gomment voulez-vous ne pas être édifiés sur l'emploi civique que la liste civile fait des ^5 millions qu'elle prélève sur le peuple, disait ironiquement le rédacteur du Patriote, lorsqu'il résulte du procèsverbal de l'interrogatoire d'un sieur Boyer et de quelques subalternes, que la liste civile les paye pour prêcher partout l'ordre et lu paix, pour faire des motions pacifiques sur la terrasse des Feuillants, et pour s'opposer aux factieux dans les spectacles ? N'esl-il pas avère aujourd'hui que, pour ces importants services, ces honnêtes motionnaires recevaient, savoir, le pacificateur en chef, 500 livres pai

•28-2 BRISSOT-WABVILLi:.

mois, el ses agents, 40 sous, plus ou moins, par jour; et que cette rétribution leur était comptée par le nommé Reiclie, secrétaire de la liste civile ' '.' »

Et à l'appui (le ces faits constatés, le Patriote français racontait les désordres, les troubles, les rixes survenus depuis quelque temps dans les diverses salles de s|)ectacle de la capitale.

Ici c'était une représentation tout aristocratique donnée, aux Italiens, en présence de la reine; au milieu de cette représentation, les assistants du parterre avaient été obligés d'administrer, disait le journal de BmsQl, des corrections patriotiques diiw courtisans, aux valets et à tous ceux des spectateurs cpii avaient fait preuve du délire de la servitude. Peu de jours après, il racontait comment les amis de la Révolution avaient, malgré les aristocrates, forcé l'orchestre du théâtre de Monsieur à jouer deux fois le Ça ira , et comment les patriotes avaient, au Théâtre-Français, fait mettre la cocarde nationale à tous les individus qui n'en portaient pas ce soir-là. A quelques jours de distance, le Patriote eut encore a raconter une vraie bataille qui avait eu lieu au Vaudeville , toujours entre les patriotes et les aristocrates, bataille dans laquelle un garde national reçut des blessures mortelles. Ce jour-lâ (c'était le 24 février 4792), les aristocrates, en majorité, avaient eu le dessus dans la salle, et ils avaient beaucoup crié à bas les jacobins. Mais le lendemain les patriotes obtinrent une revanche complète, revanche que le journal de Brissot raconte longuement et emphatiquement. Puis encore il parle d'une représentation de la tragédie de Brutus au Théâtre-Français, dans laquelle, dit-il, l'enthousiasme patriotique a été porté à son, comble. <( Hier , disait encore le même journal , en parlant d'une nouvelle représentation de Brutus au Théâtre-Français ; hier, les bravos, les applaudissements, l'air chéri de Ça ira, l'air si bien appliqué. Oit peut-on être mieux qu'au sein de sa famille, ont été pour M. Pétion un témoignage bien flatteur de l'estime et de l'attachement de tous les patriotes... Qu'on ose comparer a cette scène touchante l'enthousiasme h froid, les applaudissements convulsifs, les bravos mercenaires, les plates allusions que fournit à une foule d'esclaves

1 En afiirmant cps faits, Brissol disait vrai : les preuves de res manœuvres existaient au comité de surveillance. Plus lard, on trouva parmi les papiers découverts dans l'armoire de fer le plan complet de l'organisation de ces molionnaires de carrefour, de ces claqueurs de théâtre, et de ces hommes qui avaient la mission d'aller applaudir les députés aristocrates; ce plan, dont l'exécution contait lieaucoup d'argent à la liste civile, appartenait à Rivarol.

BRISSOT-VVARVILLE. 285

la présence de leurs maîtres dans un des spectacles favoris de la liste civile !»

En racontant ces scènes et plusieurs autres qui se passaient journellement dans les diverses salles de Paris, le journal de Brissot ne cessait de répéter qu'on ne saurait assez purger les théâtres de ces pièces immorales ou aristocratiques que l'on y représentait encore. Aussi se montrait-il triomphant en apprenant à ses lecteurs que, tel jour, les patriotes avaient fait brûler, sur le théâtre même, une de ces pièces dans lesquelles les aristocrates avaient saisi des allusions ; que tel autre jour , on avait arboré le bonnet de la liberté au milieu du parterre, et que des pages, en costume, avaient été traînés dans le ruisseau.

« Maintenant, ajoutait le Patriote, nous dirons franchement qu'il est temps que les spectacles cessent d'être autant de champ de bataille où la fureur des aristocrates ou la juste vengeance des patriotes triomphe tour a tour, et d'où bientôt n'oseront plus approcher les gens paisibles qui vont y chercher une honnête récréation, et le sexe timide qui doit en être l'ornement. Il est temps qu'une police rigoureuse en bannisse ces pièces immorales où la pudeur, les lois, la liberté et ses défenseurs sont insultés avec autant d'eftVonterie que d'audace. La déclaration des droits n'assure la libre manifestation des pensées, qu'autant qu'elle ne trouble point l'ordre public.»

A cette même époque (premier mois de 1792), le Palais-Royal occupa aussi très-souvent le journal de Brissot. Ce fameux jardin et ses galeries, naguère appelés le forum de la Révolution, étaient tout à coup devenus le lieu du rendez-vous des plus turbulents aristocrates de la capitale : les patriotes, les jacobins connus qui s'y montraient encore parfois, y étaient très-souvent maltraités : plusieurs fois des scènes graves, sanglantes, avaient suivi les insultes; mais toujours les aristocrates étaient restés les maîtres de ce champ de bataille, d'où ils ne cessaient d'expulser, avec des voies de fait, les amis de la Révolution. Les patriotes songèrent enfin a débarrasser ce centre de la capitale des ennemis qui semblaient y avoir arboré le drapeau de la contre-révolution : et voici commeni ils s'y prirent.

<( Un grand nombre de patriotes, raconte le journal de Brissol de la lin de février 1792, indignés de l'insolence que les ennemis de la liberté aflichaient depuis quelque temps, et persuadés (ju'elle avait pour but de faire croire que l'aristocratie triomphait a Paris,

•285 BRISSOT-VVARVILLK.

se sont rassemblés, liier, au Palais-Hoyal, et, précédés de m usicieiis qui jouaient fa ira, ont visité tous les cafés et caveaux du Palais- Royal, en arborant pai'tout des cocardes nationales, et jurant de venger les outrages que les patriotes et le patriotisme pourraient essuyer dans ce berceau de la Révolution. Aucune voie de fait n'a eu lieu, et ceux des aristocrates dont l'insolence était bien connue, en ont été quittes pour crier : Vive la nation ! vive la liberté ! »

Vers cette même époque (fin de mars 1792), quelques journaux venaient d'agiter la (piestion de la coiffure que les patriotes devaient adopter : des llièses avaient été soutenues pour démontrer (|ue le chapeau, quelle qu'en fût la forme, n'avait rien de gracieux, et qu'au contraire, il privait les hommes qui le portaient de l'avantage de laisser voir le front, siège de l'intelligence humaine. Un grand nombre de patriotes, séduits par l'idée de porter sur leur tête le signe de l'affranchissement des anciens, adoptaient déjà le bonnet phrygien, qui, de|)uis (juelque temps, figurait sur les piques arborées dans plusieurs lieux publics '. Mais, sur queh|ues observations qui furent faites à ce sujet dans la société des Jacobins, cette coiffure fut d'abord abandonnée. Voici comment le Patriote français s'exprime à l'égard de la mesure adoptée j)rovisoirement i)ar la société :

« Depuis quelques jours, plusieurs patriotes avaient paru avec des Inmuets rouffes. Cette coiffure symbolique, outre qu'elle rappelait une idée bien chère, celle de la liberté, leur plaisait encore parce que, abandonnée jusqu'ici a la partie la moins fortunée du peuple, et adoptée ensuite par des patriotes de tout état et de toute fortune, elle semblait détruire la plus injuste, la plus avilissante des aristocraties, celle des richesses. Ce que n'ont pu ni les plaisanteries fades des bouflons aristocrates, ni les graves raisonnements des philosophes ministériels, une simple lettre de M. Pétion aux jacobins et quelques observations de Robespierre l'ont opéré. Ces deux patriotes ont fait sentir qu'il y aurait quelques inconvénients à adopler un nouveau signe de patriotisme : ils ont pensé que la cocarde nationale et la devise vivre libre ou mourir, devaient suffire aux amis de la constitution. Ces réflexions ont été vivement applaudies, et la

i Tous les historiens de la Révolution ont assigné pour l'époque de rapparitioii du boniicl rouge en !• "rancc le jour de la fête donnée par les Parisiens aux soldais suisses du régiment de Chàteau-Vicnx : l'est une de ces erreurs qui passent inaper(;ues dans des résumés, mais qu'il faut rectilier ioi pour rendre hommaur à la vérité de l'histoire.

BHISSOT-WAIWILLK. 28o

société a invité ses membres à s'abstenir de porter le bonnet rowje en public '. »

Les trois à quatre premiers mois de 1792 marquent encore dans riiistoire de la Révolution par la guerre acharnée que les journaux patriotes firent aux ministres du roi, et par celle non moins active que ces ministres, joints aux princes du Nord, ne cessèrent de faire a la société des Jacobins. Comme on le pense, Brissot ne resta pas indifférent dans cette lutte violente : on le voyait journellement défendre les sociétés populaires, et attaquer le pouvoir exécutif, qui voulait les dissoudre.

« Il paraît que les ministériels n'ont pas perdu l'espoir de dissoudre les sociétés patriotiques, disait Brissot dans son journal, après avoir entretenu plusieurs fois ses lecteurs des tentatives faites pour amener cette dissolution. C'est surtout contre les jacobins qu'ils dirigent toutes leurs batteries : ils veulent en écarter tous les membres de l'Assemblée nationale, en les faisant insulter par quelques aboyeurs qui cachent leur perfidie sous le masque de l'extravagance, et en criant qu'un député ne peut être membre d'aucune société patriotique. Samedi soir, dans un très- volumineux plaidoyer pour le directoire du département, M. Gorguereau a surtout insisté sur ce point ; et l'on doit observer que, le lendemain, M. Pardaillan, aussi député de Paris, a fait distribuer un discours où il tâche de prouver l'incompatibilité du titre de député avec celui de membre d'un club... Jacobins ! il vous est facile de déjouer ces lâches combinaisons. Plus de calme dans vos séances, plus de tolérance pour les opinions, moins d'idolâtrie pour tel ou tel individu-, et tous les députés patriotes et bien intentiomiés s'empresseront de se rendre dans votre sein. »

— (( On annonce que le ministère fera connaître demain à l'Assemblée nationale la lettre de l'Empereur, disait quelques jours après, le Patriote français. On la vante comme un chef-d'œuvre de déclamation dirigé spécialement contre les jacobins et les républicains... »

Il faut lire les réflexions que lui arrache cette réponse. « Comme

' On U'ouve dans le numéro 910 du Pulriolc (rança'm un ai'liclc l'dil imniniuablc sur la réforme it luire dans le costume des Français. L'aulcuf y entre dans des détails curieux sur les inconvénients el les ridicules attachés surtout îi la coiffure que les hommes portaient avant la IJévolulion, coiffure que l'on voulait proscrire par une foule de motifs que l'hygiène et le goût pouvaient avouer.

-' Brissot avait en vue le despotisme qu'il accusait Robespierre d'exercer sur la société des Jacobins.

•im BRISSOT-VVARVILLE.

tout le monde connaît le Chant du Coq, VAmi des Patriotes, la Gazette universelle, la Gazette, et le Journal de Paris, etc., etc.. s'écriait Brissot, nous nous dispenserons de donner une longue analyse de ce message, qui n'est qu'une paraphrase tudesque des morceaux les plus saillants des papiers ministériels... On y parle de la Révolution comme aux Tuileries et aux Feuillants. On y peint le royaume en proie à Vanarchie fiopulaire, et l'assemblée dominée par un parti républicain dont elle accueille les discours, parti qui veut exciter une guerre étrangère pour plonger la France dans la guerre civile ; parti qui, par ses fureurs, empêche le ramènement de cette classe (la noblesse), qu'on pouvait regagner par des adoucissements : c'est-à-dire, ajoutait Brissot, la résurrection de la noblesse, et la chambre haute...

« On ne s'attendait guère a voir l'Empereur s'ériger en avocat de la constitution, poursuivait le rédacteur du Patriote; mais c'est encore ce qu'il a de commun avec les feuillants... Il ne dissimule pas que s'il conserve une armée en état d'observation passive, c'est pour empéclier cette terrible puissance des jacobins de renverser la monarchie libre de France, pour laquelle il se sent un tendre intérêt. Tel est encore le but du concert qu'il a formé avec diverses puissances : ce n'est pas trop d'une pareille ligue contre cette secte formidable... On pense bien, concluait Brissot, que ces terreurs et ces menaces ont été accueillies par les plus vifs éclats de rire : les ministériels semblaient rougir eux-mêmes de ces déclamations; ils eussent bien voulu (pielques tirades contre les républicains et les jacobins: mais en faire une puissance, c'était couvrir de boue et les souffleurs et l'écolier I n

Parlant ensuite de l'impression que la lettre de l'Empereur avait produite dans le public, le Patriote français s'exprime ainsi :

<( La déclaration de guerre de l'Empereur contre les jacobins a été regardée, par le peuple, comme une nouvelle preuve de la nécessité de défendre celte société contre tous ses ennemis. — Léopold est notre ennemi, disait le peuple; il n'en veut aux jacobins que parce qu'ils sont nos amis ; on ne veut les dissoudre que parce qu'ils ont fait la Révolution, et que le jour de leur dissolution serait le dernier jour du règne de la liberté. — Quant au reproche de républicanisme, ajoutait Brissot, le peuple n'en est pas dupe; nous avons entendu sur ce point un argument bien simple dans la bouche d'un artisan. — On nous peint, disait-il, les républicains comme des monstres :

nous savons que les jacobins sont d'excellents patriotes ; il faut donc ou que les jacobins ne soient pas républicains, ou que les républicains ne soient pas des monstres. »

Malgré ces démonstrations populaires en faveur des jacobins, et malgré l'appui que prêtaient à cette société les journaux vraiment patriotes, il n'en est pas moins vrai que toute l'artillerie de la cour, des aristocrates et des diplomates était alors dirigée contre ce fameux club ; jamais il n'eût couru d'aussi grands dangers, sans les efforts et l'énergie dont chaque jacobin fit preuve en cette circonstance. Les ministres, dans leurs journaux ; les aristocrates, dans leurs feuilles, et les princes, dans leurs manifestes, ne cessaient d'accuser les jacobins d'être non-seulement la cause des troubles qui éclataient suitous les points de la France, mais encore le seul obstacle qui s'opposât a un accommodement avec les puissances étrangères, et, par conséquent, la cause la plus immédiate et la plus active de la guerre qui allait fondre sur l'Europe. On comprend cond^ien ces accusations devaient ébranler les esprits faibles, les amis de la tranquillité, et tous ceux que la guerre effrayait; on comprendra aussi combien les jacobins durent déployer de courage et d'audace pour tenir tête à leurs nombreux ennemis, favorisés par les circonstances qui semblaient se déclarer contre les clubs.

« L'intrigue et la scélératesse, disaient au peuple, par l'organe du Patriote, les chefs de cette redoutable société, arment contre nous tous les hypocrites et les ambitieux qui veulent anéantir notre constitution, et qui, pour essayer d'y réussir, feignent de la vouloir, ne cessent d'imputer les troubles dont ils nous agitent précisément h la société patriotique et nombreuse qui défend avec le plus de vigueur et de constance cette même constitution que leur orgueil déteste, que leur fanatisme redoute, et que leur égoïsme abhorre.

« Cependant, citoyens, qui de vous pourrait être dupe encore d(^ leurs suppositions et de leurs calomnies, toutes plus abominables, toutes plus incendiaires, et toutes plus absurdes les unes que les autres ?

« Les émigrés sont-ils jacobins? les prêtres réfractaires sont-ils jacobins? les ministres sont-ils jacobins? tous les aristocrates en place sont-ils jacobins? les nombreux émissaires stipendiés du despotisme sont-ils jacobins? les libelles et journaux inconstitutionnels sont-ils faits par des jacobins? les pièces de théâtre qui prêchent la servitude sont-elles faites par des jacobins? les fouiberies diploma-

•288 BRISSOT-VVAB VILLE.

tiques sont-elles imaginées par les jacobins? les accaparements sont-ils faits par les jacobins? les faux assignats sont-ils fabriqués par les jacobins? le numéraire qui passe chez l'étranger est-il envoyé par les jacobins? les grains qui sortent du royaume sont-ils exportés par les jacobins? et, enfin, le dernier olïice de l'Empereur est-il fait par les jacobins ?

« Non, certainement non.

(( Il est donc clair qu'on vous abuse insolemment, et qu'on veut vous donner le change sur les véritables auteurs de tous nos maux. Il est donc clair que ce sont les aristocrates, les ministériels et leurs ligues infâmes qui conspirent seuls contre la constitution et contre la tranquillité publique. Il est donc clair que c'est uniquement pour détourner les regards de dessus leurs exécrables complots qu'ils les prêtent, avec tant de perfidie et d'acharnement, a la société couiageuse et inébranlable qui les a toujours démasqués, qui, pour cela même, a fait leur désespoir, et qui n'a jamais répondu à leurs affreux libelles que par la publicité de ses séances et l'utilité de ses discussions. Il est donc clair que sans la résistance vigoureuse de cette société, la contre-révolution aurait pu s'opérer, peut-être même très-paisiblement, quels qu'eussent été les efforts fidèles et multipliés de nos législateurs patriotes.

« Quel est l'homme de bonne foi qui puisse mettre en doute que ces patriotes intrépides, réunis dans la société en butte aux attaques de tous les ennemis de la Révolution, ne soient la digue inébranlable contre laquelle se sont brisés et se briseront toujours les flots furieux qui voudraient ébranler l'édifice de la liberté? Gardons-nous, citoyens, de rompre ou de laisser rompre cette digue salutaire ; c'en serait fait de notre Révolution, de notre liberté, et de l'affranchissement du genre humain qu'elles nous promettent. »

C'est ainsi que les jacobins se défendaient aux yeux du peuple français: et ce peuple, qui n'avait plus de confiance qu'en eux, leur prouvait tous les jours, par son dévouement a la cause de la liberté, qu'il était prêt à soutenir les sociétés populaires contre leurs nombreux ennemis.

Et comme l'on devait nécessairement placer au premier rang de ces ennemis un ministère au milieu duquel figuraient les Rertrand de Molleville, les Montmorin. les de Lessart, tous les efforts des patriotes se réunirent pour faire tomber ces ministres. Ils furent tous successivement dénoncés, non-seulement a la tribune des Jacobins.

mais encore au sein de l'Assemblée nationale, comme complice (les contre-révolutionnaires de l'extérieur.

Brissot fut un des journalistes et des députés qui se firent le plus remarquer dans cette guerre, dont les chances furent souvent balancées.

Commencée bien avant le mois de janvier 1792, cette lutte se ralentit un moment à l'époque ou le roi donna le portefeuille de la guerre à M, de Narbonne. Comme c'était alors le ministère le plus important, tous les regards se tournèrent vers un ministre qui sut se faire applaudir par les patriotes en les berçant d'illusions. Brissot, qui ne manquait pas de tact pour juger les hommes publics, comprit immédiatement tout ce qu'il y avait de légèreté et de présomption dans ce jeune militaire : il le compara aussitôt aux héros de VOEil-de-Bœuf, et ne tarda pas à l'assimiler à ses autres collègues.

Déjà on l'avait vu attaquer vigoureusement et le ministre de l'intérieur Montmorin, qu'il considérait comme un traître que l'assemblée aurait dû envoyer devant la haute cour nationale d'Orléans, et Bertrand de MoUeville, qu'il dénonçait avec raison comme le désorganisateur de la marine de l'État, et de Lessart, dont les actes diplomatiques lui paraissaient marqués du coin de la plus grande impéritie ou de la plus noire trahison.

« Tandis que M. de Narbonne semble tout préparer pour la guerre, s'écriait le rédacteur du Patriote en présence des tergiversations du pouvoir exécutif, M. Lessart prêche sans cesse la paix... Le pouvoir exécutif, ajoutait-il, veut il la guerre? ne la veut-il pas? on n'en sait rien. Tout ce qu'on sait, c'est qu'il dort... ou bien qu'il nous endort. Au reste, s'il dort, il faut avouer qu'il a parfois de fort mauvais rêves... »

Puis il ajoutait, a l'occasion de l'arrestation de quelques agents secrets du pouvoir exécutif, qui avait eu lieu aux frontières :

« Il est temps de porter le flambeau dans les ténèbres de notre diplomatie. Pour tout homme qui examine, en observateur, le cours des événements et nos rapports extérieurs actuels (15 février 1792), il reste prouvé que, outre les ministres avoués de la nation française auprès des cours étrangères, il existe des agents secrets chargés de missions ténébreuses et suspectes. Quand on connaît les bases sur lesquelles repose notre Révolution, on ne conçoit pas trop la nécessité de prodiguer de l'argent a des hommes, très-suspects

290 HIIISSOT-WAR VILLE.

dans leurs opinions, pour découvrir ou deviner ce qui se passe dans le cabinet ou dans le boudoir d'un prince... »

Ayant appris par le Moniteur qu'un ministre considéré comme patriote, Cahier de Gerville, venait de donner sa démission, Brissol chercha à ouvrir tous les yeux sur les manœuvres des contre-révolutionnaires. « Depuis quelque temps, dit-il, M. Cahier éprouvait bien des dégoûts à la cour. Où en sont donc réduits les ministres, s'il existe une espèce d'incompatibilité tacite entre la probilé et le ministère?... Celte retraite ne surprend pas tant ceux qui suivent les trames secrètes du château... Quels que soient les motifs qui aient dicté cette démarche, concluait le Patriote français, M. Cahier doit à sa patrie, il se doit à lui-même de motiver sa démission : s'il a ce courage, l'estime de ses concitoyens le dédommagera des caprices de la cour... »

Quant à Bertrand, les patriotes de l'assemblée avaient voulu faire déclarer qu'il ne possédait pas la confiance de la nation, mais une majorité de douze voix le soutint au ministère. Lequinio, qui n'avait pu parler contre ce ministre à la tribune, lit paraître, dans le Patriote français, une lettre par laquelle il accusait ce ministre d'avoir sciemment désorganisé l'armée navale', et d'avoir retardé, autant qu'il était en son pouvoir, les armements que l'assemblée avait votés. Après lui avoir démontré que lui, ministre chargé de faire exécuter la loi sur la résidence des fonctionnaires, avait enfreint cette loi avec de mauvaises intentions, Lequinio lui disait : « Ou vous ne connaissiez pas la loi de la résidence, et, si vous ne la connaissiez pas, vous êtes un ministre grossièrement ignorant et totalement incapable des fonctions publiques; ou vous la connaissiez, et vous êtes un imposteur : et de l'imposteur au traître quel est l'intervalle? choisissez. Dans l'un et dans l'autre cas, il est sûr que la conliance de la nation ne peut plus reposer sur vous. »

— « A mesure que le ministre Bertrand devient plus suspect aux patriotes, la cour le dédommage par ses faveurs, » ajoutait Brissot.

Un peu plus tard, lors de la retraite de Narbonne, le Patriote français s'écriait encore : « Narbonne est congédié , et Bertrand reste. Quelle confiance peut inspirer le pouvoir exécutif, quand il s'obstine a conserver Bertrand, contre lequel, à V unanimité, l'as-

1 licrirand de Molleville a depuis avoué fraiiclicment, dans ses Mémoires, que loule sa sollicitude, e<)iiiiiip ministre, avait eu pour but de perdre la Révolution.

semblée a adressé des observations au roi qui auraient dû le faire chasser de sa place comme un mauvais citoyen, comme un traître a sa patrie !

« Le roi vient d'annoncer à l'assemblée, répétait encore Brissot. qu'il ne croyait pas, après la lecture des observations contre M. Bertrand, devoir retirer sa confiance à ce ministre. En effet, il n'était convaincu que de mensonge et de connivence avec les émigrés : on sent qu'il n'y a pas là de quoi chasser un homme du ministère. »

Ce fut surtout contre de Lessart que Brissot se déchaîna à l'époque où ce ministre des affaires étrangères, sommé de mettre sous les yeux de l'Assemblée nationale sa correspondance avec le cabinet de Vienne et notre ambassadeur a cette résidence, attira sur lui la haine de tous ceux qui purent apprécier l'indignité de celte correspondance. Ce fut Brissot qui demanda le décret d'accusation contre ce ministre, qui, dit-il dans,un long et remarquable discours, avait ou négligé ou trahi ses devoirs. Les députés Mailhe, Vergniaud, Guadet, Gensonné, Aréna et plusieurs autres ayant appuyé la proposition de Brissot contre le ministre Lessart, ce décret fut rendu à une grande majorité. Claude Lessart, ministre des affaires étrangères de Louis XVI, fut solennellement accusé, dans un décret portant seize chefs d'accusation motivés par Brissot, d'avoir négligé et trahi ses devoirs, compromis l'indépendance, la dignité, la sûreté et la constitution de la nation française, et, en conséquence, il fut renvoyé devant la haute cour nationale séante à Orléans (décret du 10 mars 1791). Personne ne s'étantlevé pour défendre le ministre accusé, l'Assemblée nationale ordonna au pouvoir exécutif de faire arrêter Lessart, et de faire mettre les scellés sur ses papiers, ce qui fut exécuté immédiatement, à la grande satisfaction de Brissot et des autres patriotes que la correspondance de ce ministre avec le prince de Kaunitz avait indignés.

Le parti patriote considéra cette mesure rigoureuse, mais nécessaire, comme une grande victoire remportée sur le comité autrichien. Elle eut, en effet, pour résultat la dislocation complète du ministère auquel de Lessart et Bertrand appartenaient, et prépara ainsi les voies aux ministres que Louis XVI choisit, peu de temps après, parmi les patriotes amis de Brissot et des girondins.

«Notre atmosphère politique est encore trop chargée de vapeurs malfaisantes, disait a ce sujet Brissot, il faut plus d'un coup de foudre pour la purifier complètement. » Et déjà l'on proposait d'étendre

292 BRISSOT-WARVIIXE.

l'accusation au ministre de la justice, Duport, et à celui de la guerre, Narbonnc.

Lorsque le Patriote français apprit les premiers changements opérés dans le ministère, il s'en réjouit. Mais il ne négligea pas de donner ses conseils aux nouveaux ministres, et de dire franchement son opinion sur chacun d'eux.

« On assure que le patriote Dumouriez, dit alors Brissot, est nommé ministre des affaires étrangères. Jamais ministre ne se trouva dans des circonstances aussi favorables au développement de ses talents et de ses vertus civiques. M. Dumouriez n'oubliera pas, sans doute, qu'il est cher aux patriotes, et il ne s'en souviendra que pour penser qu'ils seront pour lui des juges d'autant plus sévères, que leurs vœux l'appelaient à la place qu'il va occuper ; il se souviendra que la rigueur de la responsabilité h laquelle il va être soumis sera en raison du patriotisme qu'il a montré ' »

— «M. Lacoste succède h M. Bertrand, poursuivait Brissot, après s'être félicité que ce dernier ministre eût enfin compris qu'il devait se retirer. M. Lacoste, dans sa mission à la Martinique, a lutté avec courage contre l'aristocrate Béhague : il va être entouré d'ennemis plus dangereux ; puisse-t-il déployer la même vigueur. »

— « Le roi, ajoutait quelques jours après Brissot, a nommé M. Clavière au ministère des contributions publiques, et M. Boland (de la Plalrière) au ministère de l'intérieur. Les noms de ces deux ministres doivent faire concevoir les plus heureux augures pour la prospérité et le maintien du gouvernement populaire. Ce sont deux fervents jacobins, qui, tous deux, réunissent lumières, activité, patriotisme et caractère bien prononcé... Les patriotes doivent espérer que ces deux membres du conseil exécutif suivront invariablement la ligne de la liberté, et qu'ils sauront quitter le ministère au moment où il faudra s'en écarter, différents de ces hypocrites qui ne singent le patriotisme que pour parvenir et rester a leurs places, malgré le peuple. »

La marche que Brissot semblait tracer aux nouveaux ministres, et le conseil qu'il leur donnait de remettre leurs portefeuilles dans le cas où ils ne pourraient pas faire le bien, n'étaient pas une de ces

* Pour se faire une idée du chaleureux patriotisme que Dumouriez professait alors, il faut lire le discours qu'il prononça au club de Niort, pour engager les militaires à se dévouer à ia cause de l;i liberté. Ce discours, l'un des plus curieux de l'époque, se trouve dans le numéro 922 du Variotf français.

formules banales que l'on prononce toujours en pareil cas. Le rédacteur du Patiiote français était trop bien informé de ce qui se passait a la cour, et surtout dans ce conseil secret que le peuple appelait comité autrichien, pour ne pas avertir ses amis, devenus ministres, des pièges qu'on leur tendait. Désespérée de ne pouvoir dissoudre les jacobins, la cour s'était d'abord arrêtée au parti d'appeler au conseil du roi les chefs de ce club, Robespierre, Danton, Collot-d'Herbois et autres patriotes professant des opinions extrêmes, et de les confondre, dans le même ministère, avec Necker, Lafayette et Barnave. C'était le moyen de rendre tout gouvernement impossible, et de démontrer par la que le système conlitutionnel ne pouvait pas fonctionner en France.

Ce plan ayant été rejeté comme laissant apercevoir trop ouvertement les intentions désorganisatrices de la cour, elle s'était arrêtée alors au parti de prendre les ministres parmi les jacobins, convaincue qu'elle était que ces gens-là ne tarderaient pas a donner des preuves de leur impéritie, et à nécessiter de nouveaux choix, au moyen desquels le comité autrichien pourrait continuer ses trames contre-révolutionnaires.

Le ministère qu'on appela patriote fut donc le fruit de ces combinaisons secrètes. Brissot les connaissait; aussi ne cessait-il de dire à ses amis de ne point compromettre leur popularité, car c'eût été servir la cour.

Le roi. qui voulait rejeter toute la responsabilité des actes de son nouveau conseil, protesta qu'il avait employé tous les moyens indiqués par l'opinion pour rétablir la tranquillité et faire respecter la loi.

« Vous m'avez dit souvent, écrivit-il a l'Assemblée nationale, que le seul moyen de faire marcher le gouvernement, c'était de prendre des ministres accrédités par leurs opinions populaires. J'ai cru devoir l'employer, afin qu'il ne reste plus h la malveillance aucun prétexte de douter de la bonne volonté que j'ai de concourir de toutes mes forces au bien de 7wtre pays. »

Le Logographe, journal de l'opinion des feuillants, ayant dit que Brissot était le beau-frère de RolanJ, ce journaliste s'en défendit aussitôt. « Je ne suis ni le beau-frère, ni même l'allié de M. Roland [de la Platrière), répondit-il ; je suis seulement son ami, et je m'en fais gloire ; car j'ai la plus profonde certitude qu'il cessera d'être ministre au moment où il ne lui sera plus possible d'être en tout

'l'H BRISSOT-WARVII.LE.

paliiote de l'observance la plus rigoureuse; et cesl k ce prix seul que je puis être l'ami d'un ministre. »

Lorsque Durantlion fut nommé ministre de la justice, pour compléter le ministère dit patriote, le journal de Brissot s'empressa d'annoncer que ce nouveau garde des sceaux, l'un des fondateurs de la société des Amis de la constitution de Bordeaux, avait assuré ses frères et amis qu'il porterait, dans ses nouvelles fonctions, le même patriotisme, la même fermeté, le même amour du bien public qu'il avait déployés dans ses fonctions administratives.

Voilà donc les amis de Brissot au pouvoir. Le Patriote français devait les y soutenir de toutes ses forces : il le lit de son appui et de ses conseils.

A l'époque où ce ministère entra en fonctions, des troubles plus ou moins graves, des désordres répréhensibles, agitaient plusieurs contrées de la France. La guerre civile avait éclaté dans les départements de l'Ardèche, de la Lozère, du Cantal, des Bouches-du- Rhône, etc. Brissot, de môme que les autres journalistes patriotes, n'avait cessé d'attribuer ces désordres à l'incurie et aux fausses mesures de l'ancien ministère et de ses agents.

« On doit remarquer que les hommes qui affichent l'amour de l'ordre, avait-il dil, sont souvent les protecteurs du désordre; que les amis de l'indulgence sont souvent les promoteurs des motions les plus sévères et même les plus sanguinaires : ces conséquences tiennent a l'esprit de parti. L'ordre est le mot favori des ministériels, et cependant, quand il s'agit de punir les désordres des prêtres réfractaires où des nobles rebelles, on les voit alors s'élever et réclamer les principes de la philosophie et de la tolérance. S'agit-il du peuple et des patriotes, alors tous nos ministériels se convertissent en Dracons; ce n'est qu'avec du sang qu'on peut expier leurs délits et même leurs fautes. Que conclure de ces variations? s'écriait Brissot. Que ces sentiments d'ordre et de paix ne sont que pure hypocrisie... Le peuple est cent fois plus ami de l'ordre et de la paix que ces hommes qui déguisent mal, sous ces mots d'ordre et de paix, leur haine contre l'égalité et contre le peuple... »

— « Il n'est pas de cause plus certaine et plus immédiate des désordres, ajoutait plus loin le rédacteur du Patriote français, que les mauvais choix des différents fonctionnaires publics. En vain plusieurs d'entre eux doivent leur élévation a la Révolution : le torrent de l'opinion aristocratique qui les environne les entraine. »

Ayant appris que les Marseillais avaient, de leur propre mouvement, marché contre les aristocrates d'Arles, et, qu'en passant à Aix ils avaient désarmé un régiment de Suisses, Brissot s'écriait :

« Si, au lieu de faire de pompeuses déclamations contre les sociétés patriotiques ; au lieu de conjurer leur perle, dût-on ne l'obtenir que par la perte de l'État ; au lieu de semer la discorde et la corruption dans le corps législatif; au lieu de rédiger des proclamations ou inconstitutionnelles, ou insolentes, ou inutiles ; au lieu d'inonder, à grands frais, le royaume de pamphlets au moins ministériels; si, au lieu de faire tout, excepté son devoir, l'ancien ministère eût voulu de bonne foi réprimer l'aristocratie et le fanatisme triomphants dans le Midi ; s'il ne se fût pas obstiné a cacher à l'assemblée la véritable situation de cette partie de l'empire, on ne verrait pas aujourd'hui le scandale d'une armée agissant en son nom, à sa propre réquisition, pour faire respecter la liberté, insultée par des hommes qui n'avaient plus de frein légal. C'est ce que viennent de faire les Marseillais... »

Et afin que de pareils événements ne se reproduisissent plus sous le ministère de ses amis, Brissot leur conseillait sans cesse de ne pas suivre ces déplorables errements. « Les causes des désordres qui ont désolé l'empire depuis la Révolution, leur répétait souvent le rédacteur du Patriote, n'ont échappé à aucun observateur ; mais personne ne les a rapprochées et retracées avec plus de force et d'éloquence que M. Jean Debry ne l'a fait aujourd'hui (séance du 29 mai 1792). L'inertie du pouvoir exécutif pour l'exécution des lois, son activité funeste pour élever des obstacles contre l'affermissement du nouvel ordre de choses, sa connivence avec les puissances liguées contre nous, sa complicité avec les traîtres émigrés, telles sont les principales causes de nos maux... »

— « Les aristocrates qui cherchent a exciter des troubles, disaitil encore en s'adressant aux ennemis de la Révolution, sont des insensés; ils ne voient pas qu'ils mettent eux-mêmes le feu à une mine dont l'explosion doit leur être funeste. Le peuple s'aperçoit tôt ou tard que des émeutes partielles et sans but le ruinent en pure perte ; il s'aperçoit que c'est contre lui qu'on veut diriger les armes qu'on met entre ses mains; il s'aperçoit que ses agitateurs sont ses plus cruels ennemis, et il finit par se venger sur eux des erreurs qu'ils lui inculquent, des excès qu'ils lui font commettre. »

'296 RRISSOT-WARVILLE.

Brissot ne manqua pas de faire remarquer qu'au moment où les ennemis de la Révolution cherchaient h semer la division partout, et principalement avec les jacobins, les /(?Mi//an/s reprenaient leurs séances. « ifs vont se rassembler dans l'église Sainl-Honoré, disaitil ; M. Adrien Diiport doit être leur président, et M. Barnave, qui est de retour h Paris, sera le secrétaire. Cela promet!... »

Puis le rédacteur du Patriote ajoutait ces rétlexions :

« C'est au moment de la renaissance de cette société qu'on excite, au sein des jacobins, les plus violentes convulsions, et qu'on emploie les déclamations virulentes, les calomnies atroces, les sourdes manœuvres pour en éloigner les députés a l'Assemblée nationale et les meilleurs citoyens. Quel que soit le but de ce plan incivique, soit qu'il ait pour principe la vanité, le désir de briller ou de dominer exclusivement, soit qu'il ait pour objet la dissolution d'une société contre laquelle les ennemis étrangers et domestiques réunissent tous leurs efloris, on peut assurer que ses auteurs sont les coopéraleurs les plus zélés des feuillants, et les alliés les plus précieux delà maison d'Autriche.

« Mais qu'ils ne s'y trompent point; ils ne sont pas encore près du but. On s'apercevra bientôt du double précipice où ils veulent nous entraîner. Les bons citoyens, ceux qui ont préparé la conquête de la liberté, ceux qui l'ont opérée, ceux qui l'ont assurée, ceux qui ont toujours marché d'un pas ferme dans la carrière du patriotisme, ceux-là ne courberont jamais leur tête sous quelque despotisme que ce soit; ceux-là résisteront avec un égal courage à tous les intrigants, quels que soient les titres dont ils se parent, le langage qu'ils affectent, les services dont ils se vantent; ceux-là triompheront, parce qu'ils combattront toujours sous les enseignes de la Déclaration des droits de l'homme.

« Et qu'on n'espère pas pouvoir les diviser. On peut répandre des calomnies; mais la vertu les repousse aisément : on peut élever des soupçons; mais la franchise les dissipe sans peine : on peut semer des germes de haine ; mais les patriotes sont faits pour s'aimer tous comme ils aiment tous la patrie; ils ne tarderont pas à se rapprocher, à s'expliquer, à s'embrasser, et tout le poids de la haine retombera sur ceux qui l'ont soulevée. Faux amis du peuple, concluait Brissot, feuillants, charlatans politiques, déclamateurs haineux, intrigants de toute espèce, on vous arrachera le masque ; vos petites vues, vos petits moyens, vos petites

BKISSOT-WARVILLK. 297

haines, paraîtront au grand jour, et vous recueillerez les fruits amers de la discorde que vous semez. »

Pour bien comprendre la colère qui arrachait a Brissot des pages aussi éloquentes, il ne faut pas perdre de vue que le rédacteur du Pafriofe était alors en butte aux calomnies que lançaient journellement contre lui et la Gazette universelle, et le Postillon du Journal de Pa?is, et V Ami du peuple\ et Y Ami du Roi. Au sein même des jacobins, Brissot ne cessait d'être attaqué par des révolutionnaires, qui commençaient à lui reprocher ce qu'ils appelaient ses intrigues pour faire porter ses amis au ministère, et pour y arriver lui-même. Son journal lui suscitait aussi des ennemis ; et il se voyait sans cesse obligé de répéter que, ses nombreuses occupations ne lui permettant pas de porter un œil attentif sur tout ce qui s'y insérait, il ne voulait et ne devait répondre personnellem.ent que du compte rendu des séances de l'assemblée. {Patriote français du 42 avril 1792.)

Mais le lendemain il était encore obligé de se défendre conlre d'autres coups qu'on voulait lui porter.

« Lorsque les scélérats qui vivent de calomnies, disait-il, sont convaincus de mensonges sur un point, ils ré[)ondent en fabriquant une calomnie nouvelle : telle est la marche que la liste civile fait tenir aux gazeliers universels. Ils impriment aujourd'hui que j'ai vécu à la table de M. Lafayette, lorsqu'il commandait l'armée parisienne... J'ai dîné, je crois, deux ou trois fois, en 1789, chez M. Lafoyette, et depuis je n'ai pas mangé une seule fois chez lui, ni avec lui... Je déclare à un antre parti qui me calomnie en sens inverse, et qui fabrique des comptes de déjeuners et de conciliabules avec M. Lafayette, que je n'ai pas vu ce général depuis le 25 juin 1791, jour où sa coalition fut complètement scellée. »

Peu de jours après (23 avril 1792), Brissot fut attaqué aux Jacobins, et par Collot-d'Herbois, et par Chabot : on le peignit comme un intrigant dont toute la sollicitude n'avait eu d'autre objet que de faire arriver ses amis au ministère, et qui voulait placer la France

' Voici comment le Patriote françMix s'exprimait sur la résurrection du journal de Marat il 5 avril 17921, dont il venait de paraître deux nouveaux numéros, remplis d'injures sur le compte de l'Assemblée nationale :

« Les conspirateurs qui ont lûclié contre les patriotes cette bêle furieuse sont dans une grande

erreur s'ils croient pouvoir égarer le peuple par ses hurlements insensés. !.e peuple est trop instruit

.sur ses intérêts; il est trop éclairé sur les principes; il connaît trop bien ses vrais amis pour être

dupe d'un titre: il lira Marat ressusrité,p[ il verra du même nnil.il confondra dans lemême mépris

VAmi du Peuple et VAnii du Roi. «

2'J8 BRISSOÏ-WARVILLE.

SOUS le protectorat du général Lafayelte. On lui reprocha en outre ses opinions pour la guerre, ainsi qu'une foule d'autres griefs formulés par les patriotes les plus ardents contre ce député de Paris.

Brissot s'en émut. « M Collol-d'Herbois, s'écria-t-il au sortir de la séance, a dénoncé MM. Rœderer, Brissot, Gondorcet et autr^v M. Merlin a dénoncé M. Gondorcet ; M. Robespierre a appuyé ces dénonciations, et en a promis une volumineuse collection pour vendredi. M. Chabot a dénoncé MM. Gondorcet, Fauchet, Vergniaud, Guadet. enfin toute l'Assemblée nationale, excepté trente membres (dont M. Chabot est uni '. Vendredi l'on a déclaré la guerre au roi de Hongrie, et voila à (pioi l'on s'occupe! Puisqu'il faut dénoncer, nous dénoncerons aussi ; le juré de l'opinion prononcera entre tous les patriotes et quelques hommes corrompus ou turbulents, instruments du comité autrichien, qui paye les uns et égare les autres »

La manière dont Brissot se défendit de l'accusation portée contre lui et le zèle qu'il mit à défendre son ami Gondorcet appartiennent de trop près à l'histoire de cette époque, pour que nous ne nous fassions pas un devoir de citer quelques passages de son discours, comme aussi de celui que Guadet prononça à la même occasion, et que l'on ne retrouve guère aujourd'hui que dans le Patriote français. Ces passages contiennent des portraits tracés de main de maîlrC; dont le lecteur reconnaîtra sans |)eine les originaux.

« Les agitateurs du peuple se fabriquent à dessein des épouvantails, dit Brissot dans son discours aux Jacobins, et ils en prêtent ensuite la fabrication a ceux qu'ils veulent perdre. Ainsi, depuis quelque temps, ils parlent de protecteur et de protectorat. Bs veulent effrayer les esprits par ce mot. afin de pouvoir les familiariser avec ceux de tribun et de tribunat... Insensés! ils ne voient pas que le protectorat est une chimère, et qu'en dépit de toutes leurs intrigues, le tribunat n'existera pas davantage! Et qui aurait donc la fatale audace de vouloir se faire prolecteur?... Qui peut imaginer que la race des Brutus est éteinte?...

« Vous qui voyez dans Lafayette un nouveau Gromwell, un nouveau protecteur% vous ne connaissez ni Gromwell, ni Lafayette, ni

' Ces trente membres étaient ceux qui avaient voté contre la déclaration de guerre décréiée trois jours auparavant. Ils formèrent dès lors, aux Jacobins, le parti opposé à ceux qui avaient contribué à cette déclaration, et l'on ne tarda pas à désigner ceux-ci sous la dénomination de Brissolins.

* Ceci s'adressait à Camille Desmoulins, qui croyait toujours voir Lafayette prêt à chasser le parlement français, et à s'emparer de la dictature.

BRISSOT-WARVILLE. im

le peuple français. Cromvell avait du caractère, et l'on ne devient point protecteur sans caractère... Et la nation ne sera pas assez lâche pour souffrir un protecteur, eût-il du caractère... Moi, le partisan, l'esclave d'un protecteur ! s'écriait Brissot. Ou l'égalité régnera, ou je périrai en combattant pour elle, et contre les protecteurs et contre les tribuns,

« Les tribuns ou les agitateurs sont une autre classe d'ennemis bien plus dangereux pour le peuple que les protecteurs. Les tribuns, poursuivait Brissot en s'adressant à Robespierre, sont les hommes qui veulent accaparer la réputation, la popularité, pour accaparer l'empire ; qui flattent le peuple pour le subjuguer; qui tyrannisent les opinions sous le nom de la liberté; qui décrient tout ce qui ne sort pas de leur bouche; rendent suspects tous ceux qui ne caressent pas leurs exagérations ; distillent le poison des défiances, le fiel des soupçons, sur la vertu la plus pure, parce que la vertu ne veut pas s'avilir devant leurs caprices. Voulez-vous reconnaître ces hommes a des signes certains? Rappelez -vous qu'Aristide et Phocion n'assiégeaient pas sans cesse la tribune ou les places publiques ; mais qu'ils étaient à leur poste, au camp ou dans les tribunaux'; qu'ils ne parlaient jamais d'eux-mêmes; qu'ils parlaient peu, mais qu'ils faisaient beaucoup; rappelez-vous qu'ils ne flattaient jamais le peuple. .. Les aristocrates et les faux patriotes de ce temps-la n'épargnèrent pas à ces grands hommes les dénonciations et les menaces : Phocion fut même victime d'un de ces flatteurs du peuple, qui l'accusa d'avoir conjuré contre sa patrie, lorsqu'il s'occupait du soin de la sauver. »

Saisissant avec beaucoup de tact et d'à-propos ce trait pour en faire l'application à Gondorcet, également dénoncé au club des Jacobins, Brissot s'écriait :

« C'est au moment même où ce respectable patriote, luttant contre une maladie cruelle, se livre aux travaux les plus opiniâtres pour terminer le plan de l'instruction publique; c'est au moment où il apprend aux puissances étrangères, dans des adresses dictées par la philosophie la plus sublime, à respecter les droits de l'homme et des peuples libres; c'est au moment où il épuise sa santé dans des calculs immenses pour réparer nos finances ; c'est encore lors-

* I.e Patriote français venait de roprorlier à Itobespierre, rércmiiieiU démissionniiiro rie ses fonctions (l';ircus.Tleur publir au trilmnal critninei, d'avoir déserté son iiostc.

")00 • BRISSOT-WARVILLË.

<|ue, infatigable dans ses travaux, il attaque, dans un journal qui lait le désespoir du modérantisme\ celte faction dangereuse, qu'il en dévoile les manœuvres, qu'il pulvérise ses petits sophisnies, qu'il met à nu son hypocrisie; c'est alors qu'il honore l'Assemblée nationale, qu'il éclaire le monde, qu'il justifie votre choix, c'est alors qu'on vient l'accuser, dans celle enceinte, d'intrigue, de conjuration contre la liberté, contre la patrie...

« Délracteurs de ce grand citoyen, poursuivait Brissol, où sont donc vos titres pour le déchirer avec tant d'audace? Qui êtes-vous? Qu'avez-vous lail? Où sont vos travaux, vos écrits? Où sont les services rendus a la patrie, a la liberté, à la philosophie? Pouvez-vous citer, comme lui, tant d'assauts que, pendant plus de trente ans, il a livrés, avec Voltaire, d'Alembert, Diderot, à la superstition, au fanatisme, au despotisme parlementaire et ministériel, aux erreurs de toutes les classes? Croyez-vous que si ces génies opiniâtres et courageux n'avaient aplani la voie de la liberté politique par la liberté religieuse ; s'ils n'avaient électrisé les esprits, montré a l'homme le secret de sa grandeur et de sa force; croyez-vous que la tribune retentirait de vos harangues faciles sur la liberté? Ce sont vos maîtres en philosophie, et vous les calomniez lorsqu'ils servent le peuple !... Vous déchirez Condorcet lorsque sa vie révolutionnaire n'est qu'une suite de sacrilices pour le peuple. Philosophe, il s'est lait politique; académicien, il s'est fait journaliste; noble, il s'est fait jacobin ; placé par la cour dans un poste éminent et lucratif, il l'a quitté pour celui que lui a confié le peuple; sollicité par le ministère, les feuillants, il n'a voulu servir que le peuple. Et cependant, qui le déchire au milieu de ses immortels travaux?...

« Ce sont des hommes qui se vantent d'aimer le peuple et la liberté... Ses plus cruels ennemis tiendraient-ils un autre langage? Saliraient-ils avec plus d'infamie le talent respectable? Déclameraient-ils avec plus d'acharnement contre la vertu? La travestiraient-ils avec plus d'ignorance en intrigues?... Et qu'y a-t-il donc de commun entre le génie et l'intrigue? entre la philosophie el l'immoralité? enlrela lampedeSocrate elles orgies des boudoirs? Oui, malheur à l'homme qui a profané celle enceinte de toutes ces horreurs!... Il a donné la mesure ineffaçable de son âme impure.

I Après avoir coopéré à la rédaction du Journal de Paris, du temps de Carat, Condorcel rédigeait alors, avec t^lavii-res et Oaran de Toulon, la ChronUpir.

BRISSOT-WAIlVILLIi: 301

mais il n'a pas flétri le génie... Car, dans un régime libre, le génie plane toujours au-dessus des calomnies, qui retombent bientôt avec leurs auteurs dans.le néant, lorsque le nom des Zoïles n'est rappelé que comme un opprobre. »

C'est ainsi qu'après s'être défendu lui-même, Brissot avait trouvé des paroles éloquentes et chaleureuses pour défendre son collègue (^ondorcet. Rien n'honore plus le rédacteur du Patriote français que ces élans du cœur. Nous verrons bientôt jusqu'où il sut porter le dévouement.

Quant à Cuadet, plus impétueux, moins maître de lui que Brissot, il ne se borna pas à se disculper; il attaqua son antagoniste, et ne le quitta que lorsqu'il crut l'avoir terrassé,

« M. Robespierre, dit-il aux Jacobins, a annoncé qu'il avait un grand complot de conjuration à vous dévoiler; il a annoncé que, dans la séance de vendredi, il mettrait sous vos yeux les preuves d'un plan de guerre civile arrêté dans l'Assemblée nationale : je le somme de tenir sa parole ; et pour le mettre à même de faire connaître a cette société tous les traîtres à la fois, je lui dénonce un homme qui met toujours son orgueil avant la chose publique, et son amour-propre avant l'amour de la pairie ; je lui dénonce un homme qui parle sans cesse du prix qu'il attache à la confiance du peuple, de son dévouement à défendre ses intérêts, et qui a déserté le poste où la conliance et l'intérêt du peuple l'avaient appelé ; je lui dénonce un homme qui insulte tous les jours à la raison des membres de cette société, en leur parlant d'une faction qui le persécute, tandis que, chef lui-même d'une faction, il y dispose à son gré de l'ordre du jour, de celui de la parole, et de tous les signes d'approbation ou d'improbation qu'on y reçoit; je lui dénonce un hommequi, soitambition, soit malheur, est devenu l'idole du peuple, et cherche tous les jours à le devenir davantage ; je lui dénonce un homme qui ne cesse d'assiéger la tribune, et d'y parler de lui, de ses vertus, de ses sacrilices et de ses terreurs affectées, lorsque l'amour de la liberté lui commanderait peut-être de s'imposer a lui-même la peine de l'ostracisme ; je lui dénonce un homme qui, après s'être opposé à la guerre, et avoir prédit qu'elle entraînerait les plus grands malheurs, puisqu'elle assurerait le triomphe de nos ennemis du dedans, cherche à réaliser ces malheurs en divisant les patriotes, et en semant au milieu d'eux les défiances et les soupçons ; je lui dénonce un homme (pii, dans le moment où il cherche h affaiblir, parles accu-

ÔO'i HRISSOT-WARVILLE.

salions les plus absurdes, la confiance du peuple dans la majorité de ses représentants, fait écrire dans un journal dont il dispose [VAmi du Peuple) S que le moment est venu de donner un dictateur à la France... Je lui dénonce en même temps un homme, ajoutait Guadet, qui, sans parler jamais des poignards dirigés contre son sein, saura, s'il le faut, mourir au poste où ses concitoyens l'ont appelé; qui servira constamment le peuple sans parler de lui-même, et qui, tant qu'une goutte de sang coulera dans ses veines, ne souffrira pas que la Révolution, qui a été faite pour tous, tourne à l'avantage d'un seul... Et ces deux hommes, concluait Guadel. sont lui et moi*. »

Quoique les honneurs de la tribune eussent été pour Brissot et son collègue Guadet, le Patriote français, en rendant compte de cette séance, ne put dissimuler que, «si les honnêtes gens, qui n'aiment pas plus la tyrannie des démagogues que celle des despotes, avaient applaudi ces deux rivaux de Robespierre, Brissot s'était vu souvent interrompu par des cris violenls de femmes placées dans les tribunes, et très-bien formées, disait ce rédacteur, à l'art d'injurier ceux qui n'idolâtrent point M. Robespierre. »

C'était ainsi que Brissot était obligé de se défendre journellement des accusations qu'on portait contre lui, tant a la tribune des Jacobins quà celle des CorJeliers, et des injures, des calomnies que l'on imprimait dans certains journaux, ou dans les libelles distribués jusqu'à la porte de la salle législative.

« C'est une marche employée plusieurs fois par les conspirateurs, disait-il a ce sujet, d'accuser ceux dont les agitateurs redoutent la fermeté et les lumières, des complots qu'ils trament eux-mêmes. La secte qui veut tout renverser, pour régner au moins sur un chaos, fait retentir, la tribune populaire, qu'elle déshonore, de dénonciations forcenées contre les patriotes les plus intègres, et leur impute un système absurde de protectorat et de dictature, dont on ne produit pas la preuve la plus légère.

w Eh bien, ouvronsle journal avoué de cette secte; ouvrons l'Ami du Peuple deM. Marat, qui paraît avec l'approbation du club des Gordeliers, nous y lirons (numéro633, pages 7 et 8) ces mots que nous

' Guiiriet était ici ou mal infornié ou do mauvaise foi, car personne ne disposait de l'Atni du Peuple que sou seul rédacteur. Les rapports entre Uobcspierre et Marat étaient d'ailleurs très-froids.

* J'ai cru devoir .njouter ici ii la défense de Urissol celle de GuaJet, avec lequel il avait une sorte de solidarité, el aussi parce que ces morceaux curieux ne se trouvent nulle part, hors le Patriote /rançais.

BRISSOT-VVARVILLE. Ô03

transcrivons fidèlement : — « Que le peuple n'a-t-il assez de sens «pour sentir la nécessité de se choisir un dictateur suprême, dont les «pouvoirs soient circonscrits de manière que, sans autorité pour «dominer, il en 2Ài une illimitée pour abattre les chefs des conspi- ((rîïleursdésigjiés par la voix publique, et pour forcer le législateur «corrompu à mettre h prix la tête des rois, des princes et des géné- «raux qui viendraient en armes contre nous? etc. » — Nous ne discuterons pas ces abominables lignes, où l'extravagance, ajoutait Brissot, le dispute à l'atrocité. Mais qu'il paraisse donc, ce nouveau Mazaniello, ce tribun désiré ; qu'il lève entièrement le masque ; que, du haut de sa tribune sanglante, il demande la tête ôes conspirateurs désignés par la voix publique, c'est-a-dire par la voix de ses complices et de quelques imbéciles adorateurs qu'il a égarés*... Patriotes éclairés, s'écriait Brissot, vrais amis de la liberté, ces images vous effrayent. Rassurez-vous : vos tribuns présomptifs sont aussi lâches qu'atroces, aussi stupides qu'ambitieux ; les poignards de la calomnie sont les seuls qu'ils emploient, et ils ne massacreront que des réputations^.»

Après avoir accusé ouvertement Robespierre d'être l'auteur des divisions qui affligeaient la société des Jacobins, Brissot mettait sous les yeux de ses lecteurs le portrait que Guadet avait, disait-il, tracé avec autant de courage que de vérité de ce chef de la démagogie.

« Trois opinions, répétait-il d'après Guadet , partagent le public sur M. Robespierre. Les uns le croient fou, d'autres attribuent sa conduite à sa vanité blessée; un troisième parti le croit mis en œuvre par la liste civile. Nous ne croyons jamais a la corruption, qu'elle ne soit bien prouvée; mais nous croyons aussi que, soit folie, soit vanité, M. Robespierre est évidemment l'auteur de la division qui déchire la société ; et que le seul moyen pour lui de reconquérir sa réputation, est de se réconcilier avec les vrais amis de la liberté et de la constitution, de ne plus accaparer la parole aux Jacobins, d'abjurer cette manie de dénonciations que jamais il ne prouve, et de permettre enfin que la société s'occupe de questions importantes, et non pas des querelles de MM. Robespierre et Gollot-d'Herbois. Certes, ces débats sont scandaleux ; ils doivent combler de joie les aristo^

* 11 n'est pas difficile de s'apercevoir que Brissot voulait désigner ici Roliespierre.

* Le Patriote français disait aussi que la colère de Collot-d'Herbois provenait de ce que le ministère de l'intérieur, pour lequel il avait été sérieusement proposé, même par le journal de Brissot, lui était échappé.

504 BRlSSOr-WARVILLE.

craies; mais quel en est l'auteur? El que n'ont pas fait pour les éviter ceux qu'on accuse si ridiculennent de conjuration?»

Quel que fût le ton de ces récriminations, on voit que Brissot se serait encore prêté volontiers a un raccommodement avec Robespierre. Mais ce raccommodement devint tous les jours plus impossible, tant à cause des circonstances critiques où la France se trouvait, que par les excitations et les provocations des journaux représentant les opinions des deux partis. Bientôt Brissot et ses amis ne furent plus, aux yeux d'une partie des jacobins et des cordeliers, que des conspirateurs contre la liberté ; tandis que RobCvSpierreet ses partisans étaient considérés par leurs ennemis comme des démagogues, visant à la popularité pour arriver à la dictature.

Ce fut cette déplorable querelle, dont les accès se manifestèrent avec une violence toujours recrudescente, qui engendra ces haines mortelles, causes premières de la mort des brissotins et des girondins ; elles furent aussi les avant-coureurs de ces affreuses catastrophes qui ensanglantèrent la France à toutes les crises qu'elle éprouva dans cette période.

Au printemps de 1792, une occasion solennelle se présenta pour réunir les patriotes de l'assemblée et des sociétés populaires dans une même pensée et vers un seul et même but. Cette occasion fut la fête par laquelle les jacobins et tous les patriotes célébrèrent la libération elle retour des malheureux soldats suisses du régiment de Château-Vieux, envoyés aux galères pour l'affaire de Nancy. On crut un moment que les diverses fractions du parti qui avait fait la Révolution allaientsacrifierleurspréventionset leurs animosités sur l'autel de la patrie. L'aveugle haine que les soupçons et la jalousie avaient fait germer dans le cœur des premiers athlètes de la Révolution ne s'assoupit qu'un instant, et la discorde agita de nouveau ses brandons dès le lendemain.

Cette fête patriotique, par laquelle les jacobins voulurent célébrer le triomphe de la liberté, occupe une grande place parmi les événements historiques de celte même année 1792: il ne faut donc point s'étonner si les journaux de toutes les nuances s'en occupèrent chaleureusement, les uns pour l'organiser avec le plus grand éclat, les autres pour blâmer celte démonstration. Les ministériels, les aristocrates, s'opposèrent longtemps et de tontes leurs forces a cette cérémonie, dans laquelle ils croyaient voiruneinsulte a l'Assemblée constituante et a la siarde nationale. Ils cherchèrenl même a mettre

RRISSOT-WARVlLLh 305

la discorde dans l'armée parisienne : des placards remplis d'injures contre les ordonnateurs de la fêle, des libelles dans lesquels on menaçait et les Suisses et les jacobins, virent le jour a celte occasion. En un mot, la capitale e| la France entière turent agitées pendant longtemps par les passions que cette grande démonstration souleva, et la guerre civile fut sur le point d'éclater a Paris '. Il faut lire les journaux du mois d'avril 1792 pour se faire une idée de la lutte qu'eurent à soutenir les jacobins contre les aristocrates, les modérés, les ministériels, et une partie de la garde national'e. A la fin les jacobins, appuyés fortement par la municipalité, l'emportèrent.

Les quarante Suisses du régiment de Cliâteau-Vieux, délivrés par un décret de l'Assemblée nationale, partirent de Brest pour se rendre a Paris, escortés par une députation du club de cette ville. Des souscriptions fructueuses avaient pourvu à tous leurs besoins. Arrivés dans la capitale, entraînant avec eux les officiers municipaux et une foule de patriotes des villes qu'ils avaient traversées, ces soldats furent reçus par une députation des jacobins ayant à leur tête Collot-d'Herbois, qui s'était constitué le défenseur et l'orateur de ces victimes, etTallien, l'un des principaux ordonnateurs delà fête. Ici nous laisserons parler le journal de Brissot ; carBrissot et ses ' amis les girondins furent de grands partisans de cette cérémonie. « Depuis Brest jusqu'à Paris, raconte le Patriote français, le voyage des quarante soldats de Cbàteau-Vieux n'a été qu'une fêle continuelle, et c'est un bel argument contre tous les sopjiismes des prétendus amis de la paix et de l'ordre, que cette allégresse unanime qui a partout éclaté sur le passage de ces martyrs de la liberté, que ces larmes que le souvenir de leurs malheurs a lait couler, que ces larmes plus douces qu'on a versées en les embrassant. C'est surtout à Versailles que les transports ont été plus vifs et les fêtes plus solennelles. Versailles, ruiné par la Bévolution, bénit celte révolution; et sur les ruines des abus, se console de la perte de son opulence. Les soldats de Château- Vieux l'ont quitté hier, et sont arrivés ici à une heure après midi. Un grand nombre de citoyens et de citoyennes, de gardes nationaux, de soldats invalides, de soldats suisses, avaient été les recevoir hors de la ville, et les ont accompa-

' « Les esprits s'échauffent, les passions fermentent, les citoyens se divisent, portait une procla niation du maire de Paris; tout semble présager le désordre. On veut clianç-er un jour de fête en un jour de ueuil. Les ennemis du bien public s'applaudissent; mais les amis de la patrie et de la paiy se rallieront toujours, et l'espoir des intrigants sera trompé. >i

gnés jusqu'à l'Assemblée nationale. Le chemin était bordé d'un peuple immense, (jui f\)isait retentir l'air des cris chéris : Vive la nation! Vive la liberté! Vivent les soldats de Château- Vieux! Vivent les jacobins!

« Lorsqu'on a su qu'on faisait un appel nominal pour savoir si les quarante victimes de Bouille et des intrigants ses complices seraient admises h la séance, poursuit le Patriote, l'indignation a succédé a la joie et n'a été calmée qu'au moment où, la majorité des patriotes ayant triomphé, Château-Vieux a élé introduit à la barre. M. Collot-d'IIerbois, défenseur de ces braves soldats, a pris la parole en ces termes :

« Législateurs, vous voyez devant vous les soldats de Châleau- « Vieux dont vous avez brisé les fers.

« C'était pour eux un besoin pressant que d'épancher ici leur re- (' connaissance

« Ils ont recueilli, pour vous, sur toutes les routes, un tribut qui « doit bien vous être précieux : ce sont les bénédictions sincères, u vives et prolongées du peuple français pour tous les décrets que « vous avez rendus... Celui des décrets qui a rendu les soldats de « Château-Vieux a la nalion a été reçu |)ar la grande majorité de u l'empire comme un bienfait. Cela seul doit répondre à leurs enne- « mis, car ces infortunés en ont encore des ennemis. Les plus cruels, « peut-être, ont siégé dans cette enceinte. Ildoilêlreconsolantpour « vous de |,)enser que. de cette même tribune d'où avaient été lancés, « sur ces braves soldats, avec la rapidité de la foudre, les condam- « nations, les supplices, les fers et la mort, sont parties aussi, quoi- « que avec moins de rapidité, l'espérance, les consolations, la « justice et la liberté...

« Dès que les soldats de Château-Vieux ont été rendus à cette li- « berlé, ils ont prononcé le serment de mourir pour la défendre : « ils le renouvellent ici devant vous... Puissent les fers qu'ils ont « portés, et que vous avez brisés, être les derniers dont le despotisme « se soit servi pour enchaîner les plus ardents, les plus déterminés « défenseurs de la cause de la liberté! »

— « Après la séance, ajoutait encore le journal de Brissot, le cortège, grossi d'un grand nombre de députés, s'est rendu aux Jacobins, où il était attendu pour un repas dont la frugalité avait commandé les apprêts, et dont une douce gaieté a fait les charmes. Des toasts civiques ont été portés au milieu des transports des convives

BRISSOT-WAIIVILLE • r>Uî

el des applaudissements d'une mulliuide de citoyens qui environnaient la salle.

« La séance de la société des Amis de la constitution a été trèsbrillante et plus touchante encore. Tous les cœurs ont été attendris en entendant, et le député de Brest qui avait ramené les braves soldats, et leur éloquent défenseur Collot-d'Herbois, et le député de la garde nationale de Metz, l'un des blessés de la malheureuse affaire de Nancy, et le président de la société, Vergniaud. On s'est retiré dans l'épuisement du plaisir. Une nouvelle scène a terminé la journée. Château-Vieux a été présenter ses hommages a la municipalité. MM. Collot-d'Herbois et Pétion ont été ravissants \ Le cortège s'est ensuite rendu au faubourg Saint- Antoine, où M. Santerre avait fait préparer les logements à nos amis de Château-Vieux. La grande fête aura lieu dimanche. »

Pendant que les jacobins en dressaient le programme, et que le maire donnait ses instructions,, une foule de placards, de libelles, de lettres menaçantes, affichés ou répandus par les aristocrates et les feuillants, continuaient à irriter et les membres des clubs, et les hommes timorés qui redoutaient les suites de la manifestation patriotique en faveur des victimes du despotisme; mais rien ne put l'empêcher.

« Le corps municipal, convaincu que nul signe de contrainte ne <' doit comprimer les généreux épanchemenls de la joie et de l'allé- « gresse du peuple, porte la délibération : que l'abandon de la con- « liance doit prendre la place de l'appareil de la force; que les fêtes « de la liberté doivent être libres comme elle ; qu'il est temps de '( montrer au peuple qu'on l'estime, qu'on croit a sa raison et a « sa vertu, qu'on croit qu'il n'a pas de meilleur gardien que lui- « même ; que nulle baïonnette ne doit prescrire sa marche, ni diri- « ger ses mouvements ; qu'il est aussi sage que moral d'abandonner « le peuple au sentiment de sa dignité, assuré que ce sentiment « lui tracera des règles d'ordre et d'harmonie tout aussi bonnes « que celles de la police la plus clairvoyante ; qu'il lui inspirera le « respect qu'il se doit à lui-même; arrête: Aucun citoyen, s'il

' « Soldais de la lilierté.vousiiii avez été les martyrs, répondit Pétion à l'orateur; et vous avez servi sa cause par votre esclavage même. Vous avez porté des fers: c'est pour les faire haïr... C'est vous qui, les premiers, avec les gardes françaises, ave/, fait tomber nos fers, en refusant l'appui de vos armes au despotisme. I.e magislrat lUi peuple, (lui est aussi le magistrat de la liberté et de la i-oiistilulion, ne p"ul pas oublier un aussi important service, ei sa reconnaissance est une dette iialionale. »

508 • BRISSOT-WABVILLE. -

« n'est de service, ne pourra, sans réqiiisilion légale, paraître en « armes, dimanche prochain (15 avril 1792) : (ouïe espèce d'armes « est comprise dans la présente prohihilion. »

Au moytn de ces sages dispositions, la fête populaire eut lieu le jour indiqué, au milieu d'un immense concours de speclateurs, et sans que nuls désordres, nul accident, justifiassent les funestes prévisions de ceux qui avaient lait pressentir des collisions sanglantes.

« La fêle de la liberté, s'écria Brissot tout radieux, a été ravissante... Le peuple la voulait ; quelques aristocrates s'y opposaient; elle a été célébrée. C'est encore un nouveau triomphe. Mais, que dis-je? un triomphe... Met-on au nombre des travaux d'Hercule sa facile victoire sur les Pygmées? >>

Entrant ensuite dans les détails les plus minutieux, Brissot s'exprimait ainsi :

« Pour donner une idée générale de la fête célébrée hier en l'honneur de la liberté, il suffirait de dire que le peuple en était l'ordonnateur, l'exécuteur, l'ornement et l'objet. Rien n'a été plus beau que cette fêle, parce que rien n'est plus beau qu'une grande masse d'hommes animés des mêmes sentiments de patriotisme et de fraternité; parce que rien n'est plus beau que les élans combinés de ces âmes simples, qui n'ont pas appris, comme ceux qui s'appellent eux-mêmes les honnêtes gens, l'art de dissimuler ou de compasser leur joie; parce que rien n'est plus beau que le peuple, lorsqu'il est abandonné a sa propre impulsion, lorsqu'on ne le calomnie pas par des précautions inutiles, flétrissantes, el qui deviennent souvent l'occasion des désordres qu'elles devaient prévenir; parce que rien n'est plus beau que la modération du peuple, de ce peuple que ses ennemis peignent comme une canaille vile et féroce', de ce peuple qui, contrarié pendant si longtemps dans ses vœux pour la fêle, par une faible et intrigante opposition, qu'on n'a crue nombreuse que i)arce qu'elle a varié à l'intîni ses formes et ses manœuvres, ne s'en est vengé que par le dédain...

« Pendant cette longue fêle, disait Brissot en terminant sa narration, l'on ne vit pas paraître une seule baïonnette, et il ne se commit pas le moindre désordre : d y régna toujours la police de la liberté, et

' Le i'oi et sa cour curi'iit tellcineiit peur ilu peuple, que le jardin des Tuileries fut feniié le j^»ur Ac rentrée du coricge à t'aris et le jour de la fête; la garde du château fut doulilee.

BRISSOT-VVAU VILLE. ")00

l'ordre qui résulte de l'harmonie des esprits et des cœurs. Sous le règne du despotisme, au mariage de Louis XVI, l'on donna une t'ète; toutes les troupes étaient sur pied, et cependant plus de cent personnes y perdirent la vie. Que l'on compare M »

Quoique les aristocrates et les feiiillantins eussent eu le dessous dans celte circonstance, ils n'en continuèrent pas moins à lancer leurs pamphlets contre les ordonnateurs de la fête : quelques journalistes cherchèrent h la ridiculiser; Dupont (de Nemours) publia une longue lettre, adressée au maire, dans laquelle il s'efforça de prouver que Pétion avait eu des torts graves dans cette affaire. Celte lettre, répandue avec profusion, nécessita une réponse du maire, réponse devenue historique, car tout ce qui est relatif aux soldats de Château, a leur libération et à la fête qui leur fut donnée, y est retracé d'uuQ manière fort remarquable. (Voyez le Patriote français des 2i, 25 et 26 avril 179i) El, pour que tout ce qui peut marquer une époque se trouvât réuni dans cette affaire, Gouvion, major général de la garde nationale, donna sa démission, prétendant que les jacobins, en faisant triompher les soldais de Château-Vieux, avaient dirigé leurs coups contre Lafayette^ Il menaça de sa colère tous ceux qui avaient manifesté de l'intérêt au sort des victimes du despotisme. Enfin, le vieux général d'Affry, commandant la division militaire de Paris, se démit aussi de son commandement : ce qui fit dire aux jacobins que la cause de la liberté comptait dès lors deux ennemis de moins parmi les fonctionnaires publics.

Les honneurs accordés aux soldats suisses retirés des galères où les avait envoyés la justice expéditive et atroce de leurs conseils de guerre, et l'affront que les Marseillais venaient de faire au régiment d'Ernest, de la même nation, en le désarmant, soulevèrent successivement aux Jacobins et à l'Assemblée nationale la question des troupes mercenaires. Brissot s'en empara.

« Les troupes mercenaires, dit-il, n'ont-elles pas toujours été funestes a la liberté des peuples qui les ont employées? Une nation

' Je me suis étendu sur cette fête patriotique, parce que j'ai ciu que, clans un livre destiné à reproduire les mœurs, le langage, les passions, les vues de nos pères, je ne devais rien négliger de ce (|iii peut expliquer, p;ir des exemples divers, le but que je me suis proposé. Et, à mon tour, je m'écrierai : Qu'on compare les lêtcs populaires du régime de la liberté avec celles des autres régimes î

' « On assure que M. I.arayelte est à Paris, disait le Ptilriote français lors des préparatifs de la fêle. Que vicni-il faire? Croit-il retrouver encore le 17 juillet (le massacre du Cluinip de Mars)? il ne retrouvera que les liomraes du 14 juillet. ..Que vient-il faire, enlin? Nous tromper ? le temps de l'erreur est passé; relever son crédit? il esi perdu sans ressources... »

.jlO BRISSOT-WARVILLE.

de vinglcinq millions d'hommes, une nation qui irouve plusieurs centaines de mille de soldats, au lieu de cinquante mille dont elle avait besoin pour recruter ses armées, une nation armée tout entière doit-elle entretenir des troupes mercenaires? Un peiqde qui ne veut combattre que pour sa liberté doit-il en remettre la défense à des mains étrangères, à des mains vénales? Telles sont les questions, ajoutait-il, (jui s'offrent à l'esprit des patriotes et des politiques, lorsqu'ils examinent nos relations actuelles avec la Suisse; telles sont les questions qu'il faudra résoudre incessamment, et qu'on résoudra sans peine »

En effet, la question soulevée par Brissot était résolue dans l'espril de tous les amis de la liberté. La cour seulement s'opposa longtemps au licenciement des troupes suisses au service du roi; et il ne fallut rien moins que la révolution du 10 août pour^renvoyer les Suisses et les autres soldats étrangers chez eux. Outre l'initiative, Mrissot prit encore une grande part à ce licenciement.

Au milieu des innombrables objets dont le Patriote français dut s'occuper; au milieu de toutes les réformes utiles ou nécessitées par les circonstances auxquelles Brissot participa ou même qu'il provoqua, nous mentionnerons seulement la suppression de certaines congrégations religieuses restées debout, et celle du costume des prêtres. El, à cet effet, nous reproduisons ici les expressions dont il se servit en rendant compte des débats sur ces mesures révolutionnaires, parce que nul autre que lui ne savait assaisonner ses récits de tant de sel attique.

« On s'étonnait quelquefois, dit-il, du grand nombre de congrégations monastiques et d'ordres religieux qui couvraient la France; on aurait dû s'étonner qu'il n'y en eût pas davantage. H était si commode, en effet, de se dévouer au service de Dieu, pour être servi par les hommes; de travailler exclusivement à l'œuvre de son salut, pour être dispensé de travailler pour vivre; de s'humilier devant le ciel, pour dominer la terre!

« La Révolution n'avait pas entièrement délivré la France de ces nuées de sauterelles plus avides, plus dévorantes que toutes celles dont Dieu inonda l'Egypte ; plus funestes que les sept fléaux dont il frappa, dit-on, ce pays, et qui auraient pu les remplacer tous, si elles eussent alors existé. L'Assemblée constituante, en supprimant les congrégations appelées régulières (ironiquement sans doute), avait ajourné la destruction des congrégations dites séculières, et

BRISSOÏ-WAR VILLE. 511

respecté l'antique Sorbonne; la Sorbonne, seule digue qui arrêtât ce débordement de pbilosopbie sacrilège et lurbulente^ qui, après avoir ébranlé l'auguste édifice de la foi, a renversé, hélas ! toutes les sublimes institutions de nos ancêtres. Eh bien! la Sorbonne n'est plus : la séance d'aujourd'hui (5 avril 1792) a vu son dernier soupir. Elle a expiré avec les frères ignoninthis, les frères cordonniers, les frères mulolins, les sœurs matelotes de Sainte-Agnès, et une foule d'autres congrégations illustres qui ont été enveloppées dans une même proscription. Et c'est le vendredi saint, ajoutait Brissot, qui a été le jour de leur mort, comme le jour des morts avait été celui de leur spoliation !

« Un évêque philosophe, M. Torné, poursuivait Brissot, en applaudissant a l'abolition de ces ordres, a proposé d'en faire disparaître jusqu'aux ruines en supprimant le costume ecclésiastique et monacal : il a appelé ceux qui le portaient des caricatures errantes. — Je suis évêque, a t-il dit, je crois que c'est à un évêque a faire parler la raison contre les abus religieux de toutes les sectes. — 11 a développé les graves inconvénients qu'il y aurait a laisser subsister les marques distinclives des congrégations supprimées. En effet, les costumes religieux étant aux ordres monastiques ce que les armoiries et les livrées étaient à la noblesse, il fallait suivre pour les uns la même marche que pour les autres.

« M. Becquet a pris la défense des capucJwiis avec le même courage qu'il a déployé en plaidant la cause de MM. Bertrand et Lessart. (Ah ! révérend père Becquet! s'est-on écrié.) M. Auberta demandé grâce pour la toilette des nonnes; mais M. Mulot a soutenu qu'on devait déchirer guimpes et bandeaux, et il a répondu à M. Becqui t que les moines, qui sont maintenant si attachés à leur froc, sont précisément ceux qui s'en dépouillaient le plus facilement toutes les fois qu'ils le pouvaient.

.'< Enfin l'AvSsemblée a décrété la suppression de tous les habits et signes distinctifs ecclésiastiques, hors des fonctions du culte. (M. Fauchet se résigne et met sa calotte dans sa poche. — M. l'é; vêque de la Haute-Vienne offre sa croix en don patriotique. L'assemblée applaudit à ces deux traits, et elle sera elle-même éternellement applaudie par tous les philosophes, pour avoir porté le dernier coup à la superstition.) »

Les prêtres étaient alors l'objet d'une surveillance spéciale de la pari des sociétés populaires et des fonctionnaires patriotes : on

ne cessait de les représenter, avec raison, comme les plus acl ils instruments (kint l'aristocratie se servait pour di'saffectionner de la cause de la liberté le peuple, et surtout celui des campagnes; on les accusait, avec non moins de certitude, d'exciter les troubles qui désolaient plusieurs contrées; en un mot, on considérait ceux de ces ecclésiastiques qui avaient refusé le serment civique comme les plus dangereux auxiliaires des émigrés. Bien des fois l'Assemblée nationale avait voulu frapper ces prêtres; mais des obstacles de plus d'une nature s'y étaient opposés, et l'on avait toujours ajourné les mesures de rigueur que les patriotes réclamaient contre les perturbateurs en soutane.

Mais, vers la fm d'avril, et au moment où l'on se disposait à la guerre, l'asseniblée sentit la nécessité de mettre un frein aux agitations de l'intérieur. François (de Nantes) ' fut cbargé enfin de faire un rapport sur les troubles excités par le fanatisme religieux. Voici comment Brissol analysa le travail de ce rapjiorteur : j-

« Des principes sains, des idées pliilosopbiques. des tableaux bien faits, une justesse d'esprit et une impartialité rare, voilà ce qui distingue ce travail intéressant, l'un des meilleurs qu'ait encore entendus l'Assemblée nationale. Peut-être l'orateur s'est-il quelquefois trop attacbé à atténuer les désastres qu'occasionnent le fanatisme et l'hypocrisie sacerdotale. On ne doit cesser de le rappeler, pour la confusion de ceux qui veulent sauver des scélérats 'a l'ombre de la philosophie. S'il ne s'agissait que de troubles religieux, que de discussions scolastiques, que de querelles de dévots, que de débats sur la couleur du capuchon, sur la longueur de la barbe monacale, ou sur la largeur de la tonsure, ajoutait Brissot. sans doute alors le législateur devrait mépriser; le philosophe devrait éclairer; l'homme d'esprit, chansonner ; et la guerre finirait par la défaite des deux partis. Mais ici les matières religieuses ne sont qu'un prétexte : la superstition est l'âme de la révolte, et le fanatisme l'instrument de la contre-révolution. Des prêtres fripons font entendre à leurs insensés prosélytes que la route de Coblentz est le chemin du ciel, et que hors la noblesse et les parlements il n'est point dé salut. Ce n'est donc pas les soldats du pape qu'il faut combattre par le ridicule, ce sont les soldats des princes qu'il faut réprimer, dissiper et vaincre. »

* l'Ilis connu sous li; nom de Friniçois de iNeufcliâteau.

Quelques publicisles demandèrent que les prêlres ne fussent plus élus par le corps électoral ; qu'il n'y eût plus de clergé constitutionnel, plus de salaire faisant partie de la dette nationale: en un mot, ils voulaient extirper jusqu'au nom de prêtre, pour punir les ecclésiastiques de leurs intrigues contre-révolutionnaires.

Les autres journalistes, au nombre desquels se montrait Brissot, appuyaient sur la nécessité de déporter les prêtres séditieux, en considérant cette mesure rigoureuse comme un acte de police extraordinaire. « Quand on a suivi l'histoire des séditions qu'ils ont excitées, disait le rédacteur du Patriote français; quand on s'est rendu compte des désastres dont ils sont les auteurs; quand on les a vus employer tous les moyens de séduction que leur donnaient la confiance et la crédulité, prêcher partout l'incendie, aiguiser partout les poignards, convertir en bêtes féroces les êtres les plus timides et les plus doux, et changer en vastes cimetières des départements entiers, est-il un député qui reculât devant la nécessité de purger le sol de la liberté en déportant les prêtres séditieux? »

Le décret qui prononçait cette déportation ayant passé a une forte majorité, l'Assemblée nationale le soumit à la sanction royale ; mais le roi le garda longtemps devant lui sans faire connaître son intention a cet égard.

Dans l'intervalle, les esprits s'aigrirent contre les ecclésiastiques, et Ton commença à s'occuper beaucoup de matières religieuses et du culte lui-même.

Déjà le mariage des prêlres avait été reconnu par la loi civile. Tous les jours on voyait d'anciens ecclésiastiques ou d'ex-moines aller présenter à l'Assemblée nationale ou aux Jacobins les épouses qu'ils s'étaient légitimement données; et l'assemblée, comme les sociétés populaires, ne manquait jamais d'applaudir à cette détermination.

On était arrivé a l'époque où a lieu la procession de la Fête-Dieu. L'année précédente, l'Assemblée nationale, les autorités constituées et la garde civique avaient assisté, à l'église de Saint-Germainl'Auxerrois, à cette procession. Mais il y avait déjà bien loin, sous le rapport des idées religieuses, de 1791 à 179:^, Les patriotes, les philosophes, travaillèrent a faire tomber ces anciens usages. Le journal de Brissot publia, le dimanche 3 juin, un arrêté de la municipalité ainsi conçu :

« Le corps municipal, plein de respect pour les principes consa-

-,14 BRISSOT-WARVILLK.

« cré« par la conslilulion,qiii garantit à tout homme le droit d'exer- « cer le culte l'eligieux auquel il est attaché;

« Sur le réquisitoire du procureur de la commune, arrête :

« r Que ne pouvant, aux termes de la constitution, établir au- « cune imposition directe ou indirecte, parce que ce droit est ex- « clusivement réservé au corps législatif, il ne peut forcer les ci- « toyens h tendre ni tapisser en aucun temps l'extérieur de leurs (( maisons, cette dépense devant être purement volontaire, et nede- « vaut gêner en aucune manière la liberté des opinions religieuses;

« 2° Que les citoyens soldats ne devant se mettre sous les armes « que pour l'exécution de la loi et la sûreté publique, la garde na- « lionale ne peut être requise pour assister aux cérémonies d'un « culte quelconque ;

« 5° Que la prospérité publique et l'intérêt individuel ne permet- « tant pas de suspendre la liberté et l'activité du commerce, les « citoyens ont le droit d'exercer en tout temps les facultés indus- « trielles qui leur sont garanties par le payement de leurs contri- « butions et patentes ;

« Le corps municipal enjoint aux commissaires de section, de « police, et au commandant de la garde nationale, de veiller au maince lien de l'ordre public, conformément aux dispositions du présent « arrêté*. »

Quelques jours après, en rendant compte de la séance législative du 5 juin an soir, Brissot s'exprimait ainsi :

« La religion du législateur, c'est le culte de l'humanité; ses bonnes œuvres, ce sont de bonnes lois ; son paradis, c'est sa patrie, s'il la rend heureuse; il est sûr de faire son salut, s'il sauve l'État.

« Vouloir qu'une Assemblée nationale prenne part aux cérémonies d'un culte, c'est déclarer ou que ce culte est le culte de la nation, ou que cette assemblée n'appartient qu'a une partie de la nation ; et ce fut un spectacle étonnant pour un philosophe de voir, l'année passée, la troisième année de la liberté française, à la (in du dix-huitième siècle, dans la patrie de Voltaire et de Rousseau, de

* Cel arrêté, envoyé aux quarante-huil sections par le procureur de la commune Manuel, fut accompagné d'une circulaire dans laquelle il disait: « Le temps, sans doute, n'est pas éloigné où chaque secte religieuse, se renfermant dans l'enceinte de son temple, n'obstruera plus, à certaines époques de l'année, par des cérémonies extérieures, la voie publique qui appartient à tous, et dont nul ne peut disposer pour un usage particulier. »

Il faut lire encore une lettre fort curieuse que le même procureur de la commune adressa au commandant de la garde nationale. On la trouvera dans le numéro 1006 du Patriote français.

BRISSOT-WARVILLE. 5i:>

voir, dis-je, le corps des représentants du peuple assister a la i)rocession d'une paroisse.

« Cependant nous avons élé sur le point de voir se renouveler ce scandale; et déjh il avait été décrété, sur l'initiative du curé de Saint-Germain-l'Auxerrois, que l'assemblée irait k sa procession. Mais il a suffi de démontrer l'inconséquence dans laquelle on tombait pour faire rapporter ce décret imphilosophique : on s'est contenté d'ordonner qu'il n'y aurait pas de séance jeudi matin, pour procurer aux bonnes âmes le plaisir d'aller à la procession ; ce qui est encore une inconséquence. »

11 est facile de comprendre la colère du clergé, des bigotes et des contre-révolutionnaires en présence de ces mesures. Loin de s'y soumettre, ils osèrent braver et la municipalité et l'Assemblée nationale : le ban et l'arrière-ban des individus des deux sexes sur lesquels les prêtres exerçaient encore de l'influence furent, par eux, convoqués pour assister à la procession, et l'on y vit môme beaucoup de gardes nationaux en armes. Aussi la Fête-Dieu fut-elle l'occasion des troubles que la commune avait voulu prévenir.

« Le fanatisme, que l'on avait cru atterré sous le poids du ridicule, s'écria Brissot en parlant des graves désordres qui avaient eu lieu, a fait hier ses derniers efforts pour agiter les esprits. On avait d'abord violemment déclamé, dans les sacristies, contre l'arrêté tressage et très-constitutionnel de la municipalité, et contre les lettres très-philosophiques de MM. Manuel et Rœderer, puis on agi...

« Des fenêtres brisées, des maisons enfoncées, des citoyens insultés, arrêtés, meurtris de coups, tramés en prison par des gens apostés, et, ce qui doit surtout exciter l'indignation, par des gardes nationaux armés, qui, au mépris de toutes les lois, suivaient la procession sans être de service, sans être requis : tels sont les excès, les horreurs qu'on nous signale...

« On pourrait croire, ajoutait le Patriote français, que les rixes auxquelles les processions ont donné lieu sont des luttes du fanatisme contre le fanatisme, entre les croyants au culte sermenté et les croyants au culte non sermenté. Ce serait une erreur ; la plupart des personnes insultées sont reconnues pour être patriotes, et l'on nous a nommé entre autres M. Legendre, membre de la société des Amis de la constitution...

« Nous apprenons avec plaisir a nos lecteurs, que tant d'horreurs révolteront sans doute, que la municipalité s'occupe des moyens de

les faire punir, et de rappeler à leurs devoirs les gardes nationaux, qui ont fait l'honnête métier de suisses d'église et d'archers de l'inquisition, avec l'uniforme de la garde nationale et les armes delà loi... »

En effet, le corps municipal prit aussitôt un nouvel arrêté dans lequel il blâmait énergiquement l'intervention des citoyens en armes pour accompagner militairement une cérémonie d'un culte : il s'efforçait aussi de faire comprendre la sagesse des mesures d'ordre qu'il avait prescrites.

« Ce qu'il y a de remarquable, disaient le maire et les ofliciers municipaux, c'est que les citoyens peu favorisés de la fortune et dont l'éducation a été plus négligée se sont mis facilement à la hauteur de ces idées simples et vraies, tandis que des hommes en apparence plus éclairés ont montré tous les préjugés de l'ignorance et du fanatisme *. »

On ne pouvait se dissimuler que les gens qui ne respiraient que troubles n'eussent saisi cette occasion de les faire naître, en manifestant une ferveur hypocrite pour échauffer les esprits et semer la discorde. Mais, malgré leurs tentatives, le culte catholique romain venait de subir les ulteinles les plus rudes et les plus propres a le faire reculer jusqu'aux époques de l'Eglise primitive : ce qui était considéré par les patriotes comme une victoire de la philosophie sur la superstition.

Nous sommes arrivés a celte époque décisive où l'Assemblée nationale, fatiguée de voir sans cesse la France servir de jouet aux princes allemands et k la politique du cabinet de Vienne, se décida h prendre l'iniiialive d'une guerre qui existait déjà de fait. Nous avons déjà vu Brissot écrire et pérorer pour que cette guerre, mal dissimulée, fût déclarée ouvertement. Nous allons le suivre dans les combats qu'il livra, a cet égard, tant contre le parti de Robespierre que contre le comité aulrichien.

Faire connaître ici d'une manière précise ce qu'était ce conseil secret du roi que le peuple désignait sous la dénomination si expressive de comité autrichien, cela serait aussi diiïicile aujourd'hui qu'il le fut en 1792. Mais nier l'existence d'un conseil intime, extraordinaire, dont faisaient partie quelques anciens ministres et d'autres

' C'étaient encore ceux que l'on appelle aujoiird'liui les boiiliqu iers, un tout temps opposés aux éftjrmes que le siei'le exigeait.

grands aristocrates, ei que dirigeait la reine, sous l'inspiration de l'envoyé autrichien Blumendorff, et l'influence du cabinet de Vienne lui-même ; nier l'existence d'un ministère occulte, dont les actes se manifestaient journellement, ce serait se refuser à l'évidence la plus palpable.

Ce conseil secret, dont firent nécessairement partie Guinard de Saint-Priest, Lessari, Bertrand, Laporte, le duc de Brissac et quelques autres aristocrates prononcés ; ce conseil dont Marie-Antoinelle était l'âme, avait pour mission de travailler à détruire, autant que possible, ce que les Assemblées nationales faisaient en faveur de la Révolution, et de travailler à ramener l'ancien régime. Pendant les années 1791 et 4792. ce comité s'occupa sérieusement, par les conseils de l'Autriche, à implanter en France les deux chambres, au lieu d'une assemblée unique, et l'on assure même qu'à cette condition l'empereur d'Autriche se serait abstenu de faire la guerre à la France; sûrs qu'étaient les aristocrates, que ce système aurait suffi pour rétablir insensiblement la royauté dans ce qu'elle appelait ses droits.

Quoi qu'il en soit, le comité autrichien, dont on parlait depuis longtemps, ne fut mis en relief et dénoncé formellement que dans les premiers mois de 1792, a l'époque où le roi appela à son conseil patent les ministres désignés par les patriotes. Voici comment en parle le journal de Brissot :

« Le public a, depuis l'origine de la Révolution, entendu citer éternellement ce comité autrichien, comité dévoué entièrement aux intérêts de la maison d'Autriche, qui, présidé par Guignard, sous l'ancienne assemblée, a sans cesse contrarié les [)rincipes, la Révolution, et qui, lors delà révision, est parvenu, par son influence, à souiller la constitution ; ce comité qui, sous la nouvelle assemblée, dirigeant les ministres jusqu'au 10 mars, a cherché à nous cacher l'existence de la coalition des puissances, a traîné la France dans des négociations honteuses, a contrarié la guerre offensive et ses préparatifs; qui, depuis le 10 mars, n'a cessé de décrier et la guerre, et les nouveaux ministres, et toutes leurs opérations, et qui par là même a contribué, en grande partie, à les rendre stériles; ce comité, quoique ayant la plus grande activité, quoique composé d'individus qui ont servi différents partis, mais que le même intérêt réunit maintenant ; ce comité dont les mouvements sont connus, malgré le soin qu'il prend de ne pas laisser des traces qui

'>1^ BHISSOT-VVARVILLE.

pourraient le eoin|>romettre. Depuis trois ans, il est dénoncé à l'opinion publique : ses membres en ont été successivement démasqués... Les sieurs Monlmorin et Bertrand, dont la France se rappellera longtemps et douloureusement le ministère, caractérisé par l'ineptie et la perfidie, ont porté plainte contre M. Carra, qui, pour la millième fois peut-être, a fixé sur eux, à cet égard, l'opinion publique... »

— « Le comité autrichien, disait plus loin Brissot, n'est pas enseveli avec le ministère qui vient d'expirer; il existe toujours, et il n'a fait que changer ces manœuvres : ci devant il dirigeait le conseil, maintenant il va le contrarier ; et il n'y a rien de si facile, car il peut aisément savoir tout ce qui s'y dit et tout ce qui s'y détermine. Ce comité voit que le nouveau ministère est résolu à prendre les mesures les jjIus rigoureuses contre les puissances étrangères, qu'il leur parle enfin le langage d'hommes libres outragés et qui ne veulent pas supporter l'outrage... Que doit faire ce comité pour déjouer les desseins du ministère nouveau, pour l'empêcher d'amener les puissances étrangères a une satisfaction où îi la guerre? Il doit, puisqu'il lui est impossible de changer l'état de choses, et de donner a ses amis de Madrid et de Vienne les hommes et l'argent qui leur manquent ; il doit semer les divisions entre les patriotes, chercher à ameuter les esprits contre la guerre et contre toute espèce de démarches vigoureuses. En soulevant quelques esprits contre la guerre, en faisant imprimer des paragraphes contre la guerre dans les journaux à sa disposition, qu'arrive-l il? On divise les patriotes; on aigrit contre les ministres, qui veulent la vigueur; on encourage les puissances étrangères h nous insulter, a nous outrager, a nous menacer. S'élever contre la guerre, c'est dire a ces puissances ; « Ne craignez rien du ministère actuel ; soyez fermes, et vous serez soutenus par un parti considérable. » Toute opinion contre la guerre ne peut donc qu'être très-funeste, et on conçoit qu'elle doit être employée par ce comité autrichien, qui veut donner le temps à ses amis de se préparer à nous attaquer.

« Au fait, ajoutait Brissot, aucun Français ne veut la guerre pour la guerre ; mais tout Français doit la vouloir lorsque la dignité et la sûreté de la nation l'exigent. Personne ne sait encore si nous serons amenés à ces circonstances ; mais si telle était notre destinée, ce serait être le plus cruel ennemi de notre Révolution et de la liberté que de ne pas vouloir la guerre. Prêcher d'avance contre la

imiSSOT-VVARVILLE. 319

guerre, dire qu'il ne faut la faire dans aucune circonstance, exagérer les malheurs qu'elle entraînerait, c'est évidemment embarrasser les opérations des ministres, qui, quoiqu'ils ne veuillent pas la guerre, sont obligés d'en menacer les étrangers pour les forcer à ne pas troubler notre tranquillité ^ »

— « On ne cesse de dire que le comité autrichien, que les aristocrates veulent la guerre, ajoutait encore Brissot ; c'est une niaiserie et un mensonge. S'ils étaient en force, ils devraient la vouloir; mais ils sont écrasés... L'intérêt du comité autrichien est donc d'éviter ce combat; et voila pourquoi il doit exciter des hommes a prêcher la paix ; voila pourquoi vous voyez dans les journaux des lettres de Vienne si violentes contre les hommes qui veulent de la vigueur dans la marche... On voit des patriotes dupes de ces manœuvres; et ces patriotes, par leur crédulité, font un grand mal. Il n'y a point d'homme si dangereux qu'un honnête homme quand il est ignorant ou disposé au fanatisme : il influe par sa probité, il égare par son fanatisme. »

Pour compléter le portrait que Brissot faisait de ce fameux comité, j'extrairai encore du Patriote français le passage suivant :

« Le comité autrichien des Tuileries ne cesse de s'agiter en tout sens pour semer la division et allumer la guerre civile. Anéantir les sociétés patriotiques, diffamer les meilleurs citoyens, élever des soupçons sur les députés les plus purs, et amener ainsi la dissolution de l'Assemblée nationale elle-même, voila à quoi il travaille tous les jours au moyen des nombreux journaux qu'il soudoie, sous toutes les formes et dans tous les genres, au moyen d'une foule d'émissaires, dont les masques sont nuancés à l'infini, et qui, répandus dans les clubs, dans les assemblées politiques, dans les groupes, dans les cafés, ébranlent la confiance due aux représentants du peuple, décrient le nouveau ministère, déclament contre une guerre devenue inévitable, et s'efforcent d'inspirer la méfiance et de faire naître le découragement. Rien n'égale la perversité des conseils que ce comité donne au roi, si ce n'est peut-être leur absurdité ^ »

* Quelle frappante et déplorable analogie entre la position du ministère patriote de 1792, et celle du ministère Laflite en 1851 ! C'est que la situation était la même ; c'est que l'un et l'autre de ces cabinets se trouvaient dominés, paralysés par une i;amarilla dont les intérêts éiaient opposés à ceux de 1,1 nation.

"^ Ce que Brissot disait ici de l'action du comité autrichien ne pouvait être dit alors que par indue tion ou supposition; tt cependant le plan qu'il indique se trouva réel. Lorsque, après le 10 août, ou découvrit les papiers secrets déposés chez I.aportc, on yvlt des plans de contre-révolution, apostilles

Gomme le peuple, à qui l'on parlait sans cesse du comité autrichien, se montrait exaspéré contre les meneurs du château, et que l'on craignait qu'il ne finît par se porter à quelque extrémité, puisque déjà l'on menaçait de dénoncer la reine, la cour imagina, ainsi que nous l'a déjà appris Brissot, d'intenter un procès au journaliste Carra, qui, en dénonçant à son tour le comité secret, avait désigné Bertrand cl Monlmorin comme en étant les membres les plus dangereux.

Carra, appelé devant le juge de paix Etienne Rivière, sur lequel les aristocrates complaient, déclara qu'il tenait les renseignements publiés par son journal de MM. Merlin, Chabot et Bazire, membres du comité de surveillance de l'Assemblée nationale. Le juge de paix voulut prendre connaissance des pièces que le comité de surveillance avait à sa disposition : on les lui refusa. Alors il osa lancer un mandat d'amener contre les trois membres de l'assemblée désignés par Carra: ces membres furent arrêtés. La cour voulait par là avilir l'Assemblée nationale : les députés patriotes le sentirent. L'assemblée manda à la barre le juge de paix considéré comme l'instrument du comité autrichien. Plusieurs séances très-vives furent consacrées à cette affaire. Brissot, Gensonné, Chabot, Bazire, Condorcet, produisirent de grandes preuves morales, et même matérielles, des intrigues contre-révolutionnaires du château et des deux ex-ministres dénoncés par Carra. Les sociétés populaires, les sections s'en mêlèrent, et tout Paris fut sens dessus dessous.

C'était ce que la cour désirait : elle voulait proliter de ces troubles et de la confusion qui régna pendant quelques jours, pour mettre à exécution un grand complot contre la cause de la liberté. Ce complot eut même un commencement d'exécution : on vit des soldats suisses et des soldats français de la garde constitutionnelle du roi arborer la cocarde blanche, crier : A bas les jacobins! à bas la nation ! proférer des injures contre l'Assemblée nationale et menacer les députés patriotes.

« Qu'il existe un parti dont l'objet évident est d'avilir l'Assemblée nationale et d'amener sa dissolution pour faire place au système des deux chambres, chéri de la cour, s'écria alors Brissot; que ce parti ait des protecteurs jusqu'au sein même de l'Assemblée nationale;

de la main de Louis XVI, dans lesquels on conseillait au roi les manœuvres que le Patriote fran- {sais dévoile dans ses articles sur ce comité.

que ce parti fasse maintenant les plus grands efforts pour triompher, soit en divisant les patriotes, soit en les persécutant séparément, soit en chercliant à gêner la liberté de la presse, soit en remplissant nos armées de traîtres, c'est ce dont on ne peut plus douter quand on suit de près les manœuvres des intrigants et qu'on voit les troubles qu'ils suscitent... »

L'assemblée, convaincue de la dangereuse audace de ses ennemis, frappa d'un décret d'accusation le juge de paix Rivière, et l'envoya devant la haute cour nationale, pour avoir attenté a la dignité et à l'inviolabilité de l'Assemblée nationale et de la liberté de quelquesuns de ses membres. Puis elle se déclara en permanence, et autorisa les comités des sections à suivre son exemple. « Le réveil des patriotes, dirent les sections, endormira l'aristocratie du sommeil de la mon. »

— « L'immense population des faubourgs Saint-Antoine et Saint- Marceau, raconte Brissot, est venue aujourd'hui (29 mai 1792) offrir à l'Assemblée nationale l'appui de ses bras et de ses cœurs. Elle a délilé au milieu de la salle, et a présenté le spectacle touchant de l'égalité et de la concorde. Hommes, femmes, vieillards, enfants même, tout était confondu, tout était armé : piques, fusils, fourches, sabres, tout marchait de front, et les habits de travail brillaient a côté des uniformes. »

Assurée dès lors du patriotique concours des sociétés populaires et du peuple, l'assemblée frappa un grand caup. Bazire, ayant démontré que le maintien de la constitution, le salut de l'empire et de la Révolution sollicitaient impérieusement le licenciement de la garde du roi, prononça un long discours pour prouver la nécessité immédiate de la dissolution de ce corps contre-révolutionnaire, « De cette garde, ajoutait Brissot, composée contre les formes constitutionnelles, puisqu'elle renferme une foule d'hommes qui n'ont jamais servi ni dans la garde nationale, ni dans les troupes de ligne, et qui, bien loin d'avoir prêté le serment civique, ont lormellement protesté contre la constitution; de cette garde du roi, dont l'esprit contre-révolutionnaire est l'esprit de corps; de cette garde du roi^ qui est le nid et le refuge des conspirateurs, et dont la composition même est une conspiration ; de cette garde, de laquelle on a eu grand soin de rejeter tous les membres qui avaient laissé percer quelque patriotisme; de cette garde, enfin, plus coupable que cellei[m, le 5 octobre 1789, excita le réveil du peuple. »

T. I. Ai

-,'n RRISSOT-WARVILLE.

La discussion sur celle mesure urgente s'étanl ouverte. Brissot appuya chaleureusement la dissolution demandée. Guadel, Mazurier, Vergniaud', Gambon, Chabot et plusieurs autres députés s'étant joints à Brissot, le licenciement de la garde constitutionnelle fut volé a une très-grande majorité. L'assemblée fit plus encore, elle décréta d'accusation le chef de cette garde, l'ex-duc de Cossé-Brissac, et le renvoya devant la cour nationale d'Orléans.

« Pendant celle délibération qui a duré jusqu'à trois heures du matin, raconte Brissot, il y eut des alarmes assez vives dans Paris. Mais reniprcssement des bons citoyens à prendre les armes assura la tranquillité : la nuit a été calme; toutes les rues étaient illuminées et remplies de palrouilles, quoiqu'il fit un temps affreux. Tandis que l'Assemblée nationale veillait pour le salut de l'empire, une foule de citoyens armés veillaient autour d'elle. »

« La société des Amis de la constitution toujours vigilante, mais surtout dans les moments de danger, ajoutait-il, était assemblée; elle a envoyé aux sociétés affiliées une circulaire pour les instruire de l'état des choses, et les prémunir contre les faux récits. »

— « Aujourd'hui, poursuivait le Patriote français, dans sa feuille du lendemain, tout Paris est a la hauteur des circonstances : une foule de citoyens remplissaient le Carrousel et les Tuileries, et tous les environs de l'Assemblée nationale. On a arboré un drapeau tricolore et le bonnet de la liberté au-dessus de la porte du château : on a orné de cocardes nationales deux anges qui soutiennent les armes de France, et une touffe de rubans aux trois couleurs a brillé entre les trois fleurs de lis. Une nmltitude immense a assisté a la parade des gardes du roi* ; ces messieurs ont fail de nécessité vertu : ils ont jeté leurs chapeaux en l'air, en criant : Vive la nation! vive la liberté! Leur musique a joué et rejoué Ça ira pendant plus d'une demi-heure.

« Le maire, disait encore Brissot, vient d'informer l'Assemblée nationale des excellentes dispositions du peuple, et de la joie générale qu'a causée le décret qui a prononcé le licenciement de la garde

* « L'inobservation des règles consUtulionnelles, dit Vergniaud, nous eût donné le droit d'empêcher cette garde de se former : elle s'est formée sans que ces règles aient été observées; nous avons donc le droit de la dissoudre. »

* Quelques jours après, le Patriote français publia, avec les commentaires que lui arrachait l'indignation, une lettre du roi par laquelle, voulant donner à sa garde une preuve de son affection, il conservait la solde aux ofliciers, sons-officiers et soldats, jusqu'à ce que, disait-il, il eiit fait connaître ses intentions ultérieures. Ce fut un nouveau sujet de scandale pour les patriotes.

du roi... L'aristocratie est cachée, le feuillanlisme est niuel... U règne entre la garde nationale et le reste du peuple un concert désespérant pour les mauvais citoyens... La force publique est toujours très-active... Les rues continuent d'être illuminées pendant la nuit. »

Ainsi se termina l'une de ces grandes crises qui se reproduisirent si souvent dans l'année a jamais mémorable de 1792. Mais comme tous les jours, tous les instants de la vie des journalistes de la Révolution étaient marqués par des luttes et des combats qui ne leur laissaient pas un moment de répit, nous retrouvons encore Brissot au milieu de la mêlée que provoque la déclaration de guerre.

Pour donner une juste idée des opinions qu'il émit et de la conduite qu'il tint dans cette grave circonstance, nous sommes obligés de revenir sur nos pas, et de remonter au mois précédent (avril 1792).

Le lecteur sait déjà dequelle manière les jacobins, du moins ceux du parti de Brissot, avaient répondu au manifeste de la cour de Vienne contre leur société ; il connaît aussi la lutte qui s'engagea alors entre Robespierre elle rédacteur du Patriote français au sujet de cette guerre et de son opportunité. L'opinion de Brissot avait trouvé de l'écho en France, et principalement parmi les sociétés populaires, dont plusieurs envoyèrent des adresses en faveur de la guerre.

Une circonstance fortuite ne tarda pas a donner un grand poids à cette opinion. Les journaux anglais firent connaître à Brissot la convention conclue à Vienne, le 18 février 1792, entre le comte de Collorédo, chargé des pouvoirs de l'empereur d'Autriche, et le baron de Bischoffswerder, ministre plénipotentiaire du roi de Prusse, à l'effet d'établir entre ces deux puissances un concert pour prendre les mesures les plus propres à soutenir l'honneur et la dignité des couronnes, contre toute atteinte, disait celte convention, qui leur serait portée par des factieux, soit qu'ils fussent leurs propres sujets, ou ceux de leurs alliés, ou ceux de tout prince ou potentat quelconque, dont la dignité souveraine pouvait être exposée aux insultes.

« Les hautes parties contractantes, portait l'article 4, sont con- « venues d'user de toute leur puissance pour faire rendre a la cou- « ronne de France les anciens droits et prérogatives qui lui appar- « tiennent ; et, à cet effet, el es emploieront, aussitôt que la saison « le permettra, les forces suivantes : S. M. Impériale el ses alliés

")24 BKISSOT-WARVILLE.

« s'engagent a mettre en campagne cent vingt mille hommes ef'fec- « tifs ; et S. 31. prussienne et ses alliés s'engagent a fournir soixante « mille hommes au-dessus de leur contingent dans les armées de « l'Empire Ces troupes agiront comme il sera convenu après entre « les parties... Si, contre toute attente probable, ces forces étaient « insuffisanles, LL. 3IM. Impériale et Royale prendront toutes les « mesures ultérieures d'augmentation qui seront jugées néces- « sa ires. »

Ce traité n'avait pas besoin de commentaires : c'était une déclaration de guerre positive faite par l'empereur d'Autriche, le roi de Prusse et leurs alliés h la nation française. Brissot, indigné de ce que la cour et l'ancien minisire des affaires étrangères, Lessart, eussent soustrait cette pièce h la connaissance de l'Assemblée nationale et du peuple français, lança une accusation fulminante contre ce que l'on appelait le comité autrichien. « Vous avez craint , lui disait-il, que la nation, pénétrée d'indignation, ne provoquât sur-le champ la guerre, et, par la, ne dérangeât toutes les combinaisons des puisssances qui jouent la comédie. »

Les journaux royalistes, comme ceux dévoués aux feuillants, cherchèrent d'abord a nier l'existence ou l'authenticité de ce traité; ils accusèrent même Brissot d'en être le fabricateur. Mais bientôt, tout le monde dut se rendre à l'évidence : et il fut constaté que le roi et son ancien ministre avaient dérobé à la connaissance de la nation un acte équivalent a une déclaration de guerre contre la France.

L'opinion se prononça fortement : il ne fut plus permis de renvoyer a d'autres temps la déclaration d'une guerre qu'il fallait entreprendre sur-le-champ; on ne voulait pas donner aux Prussiens et Autrichiens le temps de venir nous attaquer en forces.

« Tyrans ! vous demandez la guerre, portait un placard affiché sur les murs de Paris : vousl'aurez. L'amour des conquêtes n'est pour rien dans la guerre que nous vous ferons, le peuple français y a solennellement renoncé. Voici, a notre tour, nosconditions ; quel que soit le sort des combats, rien n'y sera changé : le peuple français ne mettra bas les armes que lorsqu'il aura lavé son injure dans le sang des oppresseurs du monde. Les terres des émigrés en armes seront le partage de ceux qui les auront punis. Les prétendus seigneurs étrangers et tous les complices des tyrans qui ont menacé nos foyers paisibles payeront seuls les frais de la guerre injuste qui nous est suscitée. »

BRISSOT-WAK VILLE. 525

— « C'est suriout au moment où nous allons entreprendre la guerre la plus juste, la plus honorable, et, je l'espère, la plus glorieuse dont aient jamais parlé les fastes du monde, ajoutait Brissot, qu'il importe de prouver à l'armée que c'est l'amour de la patrie et non la fureur des conquêtes, la liberté et non l'ambition qui nous met les armes à la main... La guerre que nous entreprenons sera la guerre du genre humain contre ses oppresseurs. »

Le 20 avril 1792, Louis XVI et ses nouveaux ministres se rendirent à l'Assemblée nationale. Dumouriez, chargé du portefeuille des affaires étrangères, lut le rapport qu'il avait fait au conseil sur la situation politique de la France \ « Ce rapport, dit Brissot, est un exposé très-bien fait de nos griefs contre la maison d'Autriche ; un tableau très-énergique de la conduite de Joseph et surtout de Léopold à noire égard ; un examen bien raisonné, et une réfutation des derniers offices de M. Kaunitz. Le ministre y concluait à une déclaration de guerre au roi de Bohême et de Hongrie, déclaration que le roi s'est empressé, aux termes de la constitution, de proposer à l'Assemblée nationale.

« A la reprise de la séance, ajoute le rédacteur du Patriote français, la discussion s'est engagée sur la proposition de la guerre. MM. Lasource et Daverhoult demandaient qu'elle fut renvoyée au comité diplomatique, pour en être fait rapport le lendemain ; d'autres membres plus impatients voulaient engager la discussion surle-champ. La première proposition paraissait plus sage et plus digne d'une assemblée qui ne doit pas se décider avec précipitation. Mais, d'un côté, on était tellement persuadé de la justice de cette guerre, et, de l'autre, on croyait le temps si précieux, qu'on ne voulait pas perdre un moment. On a donc aussitôt ouvert la discussion. MM . Pastoret, Mailhe, Guadet, etc., ont soutenu la proposition de guerre. Le seul M. Becquet a eu le courage de s'y opposer La proposition de guerre a été décrétée à l'unanimité*.

« En attendant la rédaction du projet de décret, confiée a M. Gensonné, on a entendu différentes motions additionnelles, et entre autres une très-bonne adresse de M. Condorcet, dont l'assemblée a

' Le rapport de Dumouriez, qui se trouve analysé dans la plupart des journaux du temps, a été publié en entier dans le journal de Brissot des 22 et 23 avril 1792.

* Brissot ne parie pas des applaudissements et des vives acclamations qui accueillirent cette déi:laration de guerre. Suivant d'autres journaux, l'assemblée entière, les tribunes, la foule immense qui entourait la salle, firent retentir l'air de leurs cris et de leurs transporls de joie. Brissot voulut probablement jouir avec modération du triomphe de son opinion.

326 BRISSOT-VVARVILLE.

ordonné l'impression *... Le projet de décret ayant ensuite été présenté et adopté sans réclamation, il a été arrêté qu'il serait envoyé sur-le-champ a la sanction du roi, par une députation de vingtquatre membres *. »

Brissot triomphait. Celte guerre, qu'il considérait depuis longtemps comme nécessaire pour mettre un terme à une inaction funeste, et pour venger les affronts faits à un grand peuple, venait enlin d'être déclarée, aux applaudissements de la généralité des patriotes. Les adresses des sociétés populaires des villes les plus considérables et même les plus commerçantes venaient journellement démontrer que l'Assemblée nationale avait fait résonner la fibre populaire, en même temps que les immenses dons versés sur l'autel de la patrie pour subvenir aux frais de celte même guerre ' prouvaient incontestablement qu'aucuns sacrifices ne coûteraient aux Français pour la soutenir. Le célèbre orateur duijenre humain, Anacharsis Glootz, présenta à l'assemblée un don de 12,000 livres, pour contribuer, disait-il, à celte sublime et philosophique croisade.

« Les dons patriotiques, ajoutait Brissot, continuent presque toujours ; ils attestent d'une manière sensible les progrès de l'esprit public ; ils attestent encore ce dévouement généreux qui fait sacrifier

' Oii trouve cftlo iiroclaïuatioii dans le l'atriote français des 30 avril et \" mai 1792.

* Deux décrets furent rendus pour la déclaration de guerre sur la rédaction de Gensonné : le premier, après avoir mis en relief les tortset les provocations de la maison d'Autricbe envers la France, se résumait par ces mots : « Considérant enlin que le refus de répondre aux dernières dépêches du « roi des Français ne laisse plus d'espoir d'obtenir, par la voie d'une négociation amicale, le redres- « sèment de ces dillércnts griefs, équivaut à une déclaration de guerre, décrète qu'il y a urgence. »

Dans le second, ((uenous remettons ici sous les yeux du public, l'assemblée exposait les principes qui allaient diriger la nation française dans la gu^rro qu'elle était forcée de déclarer. Les voici :

« L'Assemblée nationale décrète que la nation française, fidèle aux principes consacrés par «a con- « stitution, de n'entreprendre aucune guerre dans la vue de faire des conquêtes, et de n'employer « jamais ses forces contre la liberté d'aucun peuple, ne prend les armes que pour le maintien de sa « liberté et de son indépendance; que la guerre qu'elle est forcée de soutenir n'est point une guerre « de nation à nation, mais la juste défense d'un peuple libre contre l'injuste agression d'un roi ; que .( les Français ne confondront jamais nos frères avec leurs véritables ennemis ; qu'ils ne négligeront « rien pour adoucir le lléau de la guerre, pour ménager, conserver et faire retomber sur ceux-là seuls H qui se ligueront contre sa liberté, tous les malheurs inséparables de la guerre ; qu'elle adopte d'a- « vance tous ceux qui, abjurant la cause de ses ennemis, viendront se ranger sous ses drapeaux et « consacrer tous leurs efforts à la défense de la liberté ; qu'elle favorisera, par tous les moyens qui « sont en son pouvoir, leur établissement en France : délibérant sur la proposition formelle du roi, « et après avoir décrété l'urgence, décrète la guerre contre le roi de Bohême et de Hongrie. »

' Les journaux de l'époque, et principalement le Patriote français, étaient quotidiennement remplis des longues listes de ces dons, qui s'élevèrent ù des sommes considérables, les députés, les autorités, les fonctionnaires, les gardes nationaux, les dames, les ouvriers, les ouvrières et jusqu'aux enfants déposèrent sur l'autel de la patrie et le produit de leur cotisation, et leurs bijoux, et leur argenterie, et même le fruit de leur travail ! La seule société patriotique de Bordeaux rc. cueillit, en une seule soirée, plus de 60,000 livres.

rinlérêt particulier à l'inlérêt général, et qui constitue le véritable civisme. Un petit discours, une devise, une inscription, quelquefois sublimes, souvent ingénieux, toujours énergiques, accompagnent ordinairement ces offrandes. Aujourd'hui ces expressions du patriotisme portaient ce caractère de gaieté. qui n'a pas abandonné les Français au sein des orages de la Révolution. Un patriote de Poitiers écrivait en envoyant une paire de boucles d'argent : — Elles ont servi à contenir sur mes pieds les tirants de mes souliers, elles serviront à mettre sous nos pieds les tijrans du monde. — Deux cordonniers, en faisant hommage de leurs lettres de maîtrise, ajoutaient : — Nos maîtrises serviront à tirer vingt coups de canon de plus pour braver les rois. »

En faisant déclarer la guerre, les députés de l'école de Brissot auraient voulu lui imprimer un caractère nouveau, empreint de l'es- |)rit du siècle. Non-seulement ils avaient déclaré, au nom de la France, qu'elle renonçait aux conquêtes, aux brigandages et autres fléaux que les hostilités entre les rois amenaient toujours, mais encore ils auraient voulu supprimer les courses sur mer. Le député Kersaint, au nom des comités diplomatique et de marine, en lit la proposition formelle, qu'il appuya sur les motifs les plus puissants en politique, en morale et en philosophie.

« Celte suppression de la course, disait Brissot en secondant de toutes ses forces les efforts de Kersaint, est dictée par l'humanité, par la constitution, par la politique. L'humanité veut la suppression d'un brigandage qui ne fait qu'aggraver les fléaux de la guerre; la constitution la veut, parce qu'elle repose sur un principe de fraternité universelle, parce que l'Assemblée nationale a renoncé au droit de conquête, au droit d'envahir les propriétés particulières ; entin la politique la veut encore, car, d'abord, dans la guerre avec l'Autriche, la France a, sur mer, tout à perdre et rien a gagner. Mais, si de ces considérations on s'élève a des vues plus grandes et plus générales, ajoutait le rédacteur du Patriote, on voit combien il est intéressant que la France donne un si bel exemple aux nations européennes... »

La discussion s'étant ouverte sur cette question aussi neuve qu'intéressante, Guadet, Lasource, Aubert, Aréna et autres députés patriotes se prononcèrent pour cette abolition, qu'ils envisagèrent sous toutes ses faces.

« Nous sommes arrivés à un temps, dit Guadet, où l'esprit de

.V28 BRISSOT-VVARVILLE.

liberté propage rapidement ses principes, où les nations s'éclairent, où elles ne peuvent manquer d'apercevoir que la course maritime est un acte de barbarie et un fléau qui pèse sur tout le monde... Qu'estce que la course? le droit donné a quelques individus de piller le commerce de son ennemi, et, par conséquent, d'imposer le com merce universel ; c'est, en dernière analyse, un impôt mis sur la généralité pour enricbir quelques spéculateurs ou quelques heureux brigands. » Guadet assurait que la destruction de celte piraterie était sollicitée par le commerce de Bordeaux, et M. Émery certifia que c'était aussi le vœu de la marine de Dunkerque : « de Dunkerque, disait-il, qui a acquis tant de gloire dans ce genre de guerre. »

— « Et cependant, ajoutait Brissot, M. Rouyer n'a pas craint de combattre et ces principes, et ces faits, et ces vœux ; il a exactement copié la conduite de M. Barnave. Comme lui, il a calomnié la philosophie, c'est-à-dire qu'il s'est jugé, qu'il s'est condamné lui-même; comme lui, il a fait retentir les grands mots de commerce et de colonies, sonné l'alarme sur l'Angleterre, sur ses vues hostiles, et le tout à contre-sens '. — Trente millions, s'écriait M. Bouyer, ont été le fruit de la course de 1756... — Et des négociateurs plus versés que lui dans ces matières lui ont aussitôt répondu : — Que, dans celte loterie infâme, où deux mille se ruinaient pour en enrichir dix, les pertes avaient presque partout surpassé les profits. »

Malgré ces arguments, Brissot eut le chagrin de voir le projet de Kersaint ajourné; et ce qui l'affligea encore d'avantage, c'est qu'il dut attribuer cet échec à l'opinion émise sur celte question par un de ses amis politiques, Vergniaud, qui, craignant que la suppression de la course ne fût pas adoptée par les autres nations, voulait qu'on négociât avec elles auparavant.

« Par quelle fatalité faut-il qu'on rétrograde au moment même où la carrière était si belle? ne put s'empêcher de s'écrier Brissot. C'est, ajouta-t-il, que la peur est toujours a côté de l'ignorance ! »

Brissot n'eut pas longtemps a se féliciter d'avoir contribué à faire déclarer la guerre ; car nos premiers faits d'armes furent des plus désastreux.

^ Il ne faut pas perdre de vue que Brissot svait l'intime conviction que le cabinet de Londres resterait neutre dans la guerre qu'il allait éclater. Son opinion, à cette égard, différait complètement de celles de Robespierre et deMarat, tous les deux convaincus que l'Angleterre nous tomberait sur les bras dès qu'elle nous verrait aux prises. Marat et Robespierre jugeaient bien mieux que Brissot les vues secrètes de Pitt.

Suivant la vieille lactique, on avait disséminé l'armée française en plusieurs corps sur une immense étendue, depuis Givel, où commandait Lafayelte, jusqu'à Dunkerque. On voulut faire agir tous ces corps à la fois : Tun sur Namur, un autre sur Mons, un troisième contre Tournay, et entin un quatrième devait s'emparer de Furnes et entrer dans la Flandre maritime. Les troupes qui devaient agir sur Mons, et que commandait le général Riron, furent repoussées et mises en déroute. Heureux de retrouver Valenciennes pour s'y réfugier, le général Théobald Dillon, qui marcha sur Tournay, fut encore plus maltraité : il y eut un sauve qui peut; et ses soldats se croyant trahis, massacrèrent leur chef, ainsi que quelques autres officiers supérieurs, et se réfugièrent dans Lille. Lafayetle, qui allait s'avancer sur Namur, fut obligé de s'arrêter, et ses troupes furent paralysées ; le seul général Carie réussit a s'emparer de Furnes, mais il dut le quitter aussitôt et rentrer en France.

Qu'on se figure l'effet que ces déroutes simultanées produisirent dans Paris! On cria a la trahison, à la désorganisation; et, ainsi que cela se voit toujours en pareil cas, on s'attaqua à ceux qui avaient fait déclarer la guerre : on leur imputa non-seulement les revers de nos troupes, mais encore les suites de ces honteuses déroutes. On vit alors l'aristocratie relever la tète, et l'émigration prendre de nouveaux développements : des régiments de cavalerie entiers, tels que Royal-Allemand, Saxe et Berchigny, désertèrent avec les officiers à leur tête ; des généraux donnèrent .leur démission ; en un mot, il y eut un mouvement de désorganisation qui aurait pu devenir funeste à la cause de la liberté.

Heureusement, l'Assemblée nationale, les sociétés populaires, les journalistes et le peuple se montrèrent au-dessus de ces échecs.

« Au milieu des efforts multipliés de l'aristocratie et du démagogisme pour désorganiser l'armée, en décourageant les généraux et en excitant les soldats a d'horribles excès; au milieu des séductions de toute espèce dont on les environne et des terreurs qu'on cherche a leur inspirer, disait alors Brissol, c'est une mesure de haute sagesse de retracer à l'armée, dans une adresse digne des circonstances, ses devoirs et ses grandes destinées. Cette mesure aété proposée par M. Lequinio... »

Quant a nos revers, Brissot s'en consolait ainsi : « La guerre d'un peuple libre contre un despote doit toujours finir à l'avantage T. I. 42

du premier, parce que le despote a besoin d'acholer des armées, et que le peuple libre est tout entier une armée : ses ressources ne finissent qu'avec lui-même. Quoique quelques petits succès semblent justilier la témérité du soi-disant souverain qui ose se mesurer avec nous, il faut être insensé pour s'engager dans une lulle avec une nation qui a trouvé plus de cent nulle soldats en (juinze jours'. Que sera-ce maintenant que la guerre est commencée, maintenant que la patrie appelle ses enfants autour de ses drapeaux *? »

Abordant ensuite les désertions qu'on semblait déplorer, Brissot en parlait en ces termes : « Le régiment Roval-Allemand est passé en entier a l'ennemi. C'est dommage à cause des chevaux... Suivant d'autres lettres, plusieurs officiers de Bercliigny ont aussi déserté.

Ce n'est pas un mal; la terre de la liberté se |)urge Quant aux

désordres qui ont nécessité la levée du camp de Tiercelet, ajoutait le rédacteur du Patriote, ils serviront de leçon aux généraux qui mettent sur la frontière des corps suspects et indisciplinés. »

C'était ainsi que Brissot se consolait du mauvais succès de notre agression contre les Autrichiens ; il ne cessait d'attribuer ces revers au relâchement de la discipline militaire, relâchement qu'il attribuait aux principes désorganisateurs des démagogues réunis aux aristocrates.

« Quelques patriotes dont le zèle est plus grand que les lumières, disait-il à ce sujet, croient plaider la cause des soldats toutes les fois qu'ils s'opposent h ce que l'on resserre les liens de la discipline militaire. Comme si la discipline n'était pas le salut du soldat ainsi que celui de l'empire; comme si la discipline n'avait pas toujours été rigoureusement observée parles peuples les plus libres; comme si l'indiscipline n'était pas la plus dangereuse des trahisons que nous devons craindre. Le mot de discipline sévère n'effrayerait pas tant certains esprits, s'ils ne s'en étaient pas formé une idée fausse, et s'ils ne la regardaient pas comme un fardeau dont le poids retombe exclusivement sur le soldat. La discipline est une vaste chaîne dont le premier anneau tient à la loi, et dont chaque

* Depuis la déclaration de guerre, les enrôlements volontaires pour l'armée avaient été si considérables, que bien des municipalités s'étaient trouvées dans la nécessité de mettre un terme à l'ardeur belliqueuse des citoyens.

- Par un décret rendu le même jour, 4 mai 1792, l'assemblée avait ordonné la levée immédiate de trente et un bataillons de volontaires de huit cents liommcs chacun. Quinze jours après, ces bataillons étaient rassemblés et prêts h marcher.

BRISSOT-WAIWILLE 331

anneau pèse également sur chaque niililaire de lous gracies, depuis le général jusqu'au simple soldat. »

— « Quel est le premier moyen de faire triompher la liberté de h coalition des esclaves armés contre elle, ajoutait plus loin Brissot, après avoir déploré le relâchement des liens qui unissent les soldats €t leurs chefs? C'est la discipline. Quel est le second? C'est la discipline. Quel est le troisième? C'est la discipline. La discipline a rendu les Grecs libres vainqueurs des Perses esclaves ; la discipline a rendu les Romains libres vainqueurs de tous les rois de la terre; et les Romains n'ont été vaincus que quand leur discipline s'est affaiblie avec leur liberté et corrompue avec leurs mœurs. Il est superflu de recommander le patriotisme à des Français régénérés ; il serait outrageant de leur recommander le courage : recommandons-leur la subordination, qui seule peut faire triompher le courage, pourvu qu'elle soit dictée par le patriotisme. »

Pendant que Brissot établissait ainsi les principes qui doivent faire triompher les armées d'une nalion libre, Robespierre et ses partisans ne cessaient de l'attaquer comme l'auteur des dangers que la patrie courait alors. Se sentant accablé par ies circonstances, et «on paries torts qu'on lui attribuait, Brissot jugea a propos de ne plus soutenir la lutte avec des ennemis aussi acharnés.

« M. Robespierre, dit-il un jour, continue de me faire la guerre, de me dénoncer et de me faire dénoncer aux Jacobins. Je ne prendrai plus la peine de lui répondre ; cette guerre est un scandale, et peut devenir une source de calamités pour la liberté. Malgré tout l'avantage que mes adversaires me donnent sur eux, je regarde comme un vrai délit de la continuer. La douleur des vrais patriotes, la joie des feuillants et l'intérêt de la liberté me commandent encore le silence. Cette guerre, d'ailleurs, tombera d'elle-même, j'aime a l'espérer, parce qu'elle ne porte que sur des absurdités. Le procès entre M. Robespierre et moi sera jugé par notre conduite commune . M a déserté son poste, sans pouvoir en donner une seule bonne raison : je suis et je serai fidèle au mien. C'est en remplissant fidèlement mes devoirs, et non en dénonçant éternellement que je lui répondrai. Je l'attends h latin delà législature: je produirai mes actions; nous examinerons les siennes, et le public sera juge de notre patriotisme. Agendo et non dicendo, c'était la devise de Galon, et c'est la mienne. »

Nous avons vu Brissot accueillir avec joie l'arrivée au minislère

(lu général Dnmouriez, et vanler son palriotisme et ses talents. Depuis peu de temps, les choses étaient bien changées. Dumouriez s'était montré trop courtisan du roi et de la reine pour pouvoir marcher d'accord avec le rigide Roland et le probe Clavière. Dcgrave même n'avait pu supporter les prétentions de Dumouriez à tout régler, et il venait de donner sa démission, emportant, disait Brissot, l'estime des patriotes, chose rare dans un ministre. Servan, colonel du 104' régiment, et frère du célèbre avocat général, le remplaça: ce dont Brissot félicita la nation ; car, dans son opinion, Servan était un chaleureux ami de la Révolution et un homme de bien.

De ce moment, la division se mil parmi les ministres patriotes. Roland, Clavière et Servan se détachèrent de Vimmoral Dumouriez, et, comme on le pense, Brissot se rangea du parti de ses amis. Toutefois le rédacteur du Patriote français soutint encore ce ministre, lorsque, au commencement de juin, il voulut donner sa démission, motivée, disait Brissot, sur les éternelles déclamations de ceux qu'il appelait les démagogues.

Mais une grande mesure, proposée par le nouveau ministre de la guerre, Servan, et fortement appuyée par Brissot et ses amis, vint changer en guerre ouverte le refroidissement entre les ministres. Je veux parler du projet présenté par Servan d'établir, autour de Paris, un camp de vingt mille hommes, formé avec les cinq volontaires que chaque canton devait envoyer à la fédération. Ce projet, vivement appuyé par Roland, Clavière,. Brissot et leurs amis, trouva une forte opposition dans la cour, parmi les chefs de la garde nalionale, et même parmi ceux des jacobins que dirigeait Robespierre. Adopté par la grande majorité de l'Assemblée nationale, le décret qui ordonnait la formation du camp sous Paris mit en ébullilion toutes les passions. Les uns vantaient cette mesure comme la plus sage et la plus salutaire que l'on pût imaginer ; les autres disaient que c'était une insulte faite a la garde nationale parisienne, et que l'on voulait livrer Paris aux satellites des ennemis du roi ; d'autres enfin n'y voyaient qu'un appui pour le parti qui avait fait déclarer la guerre. Des pétitions pour ou contre la formation de ce camp circulèrent et se couvrirent de signatures.

« L'intrigue, disait a ce sujet le rédacteur du Patriote françaiSy s'agite de toutes les manières, pour empêcher l'exécution du décret qui ordonne qu'il y aura un camp de vingt mille hommes à quelque distance de Paris.... Les Parisiens sont trop éclairés pour ne

pas voir les avantages de ce camp : on pourra y former aux manœuvres de campagne les gardes de Paris; les gardes des départements pourront soulager les citoyens soldats de la capitale : ce camp sera encore une pépinière de bataillons propres a être envoyés, au besoin, sur les frontières : et s'il arrivait que, malgré notre armée , l'ennemi perçât, ne serait-il pas avantageux qu'une armée setrouvât dans l'intérieur pour arrêter les efforts des Autrichiens?»

L'opposition continuant à se manifester fortement tant parmi les aristocrates que dans une partie de la garde nationale, Brissot s'en plaignit encore.

« Ce n'est plus dans le mystère et en employant de fallacieux détours que l'on prêche le royalisme effréné et la honteuse aristocratie des richesses, disait-il; ce n'est plus dans l'ombre que se distribuent les calomnies et les provocations contre l'Assemblée nationale : c'est dans les assemblées politiques ; c'est dans les corps de garde ; c'est ofliciellemenl ; c'est avec l'ordre du jour qui doit diriger la force publique... »

Puis, rendant compte d'une séance des Jacobins où avait été arrêté l'envoi d'une circulaire en faveur du camp , Brissot s'exprimait ainsi :

« Malgré les efforts de M. Robespierre pour égarer cette respectable société, les intentions et les lumières de la majorité lui ont fait éviter un piège infernal... M. Robespierre a bien voulu consentir à l'adresse ^ ; mais à condition qu'elle contiendrait la censure du sage décret de l'Assemblée nationale : lui-même en a fait la satire la plus absurbe et la plus amère, aux grands applaudissements des tribunes, toujours garnies des mêmes individus, d'une partie de la société, qui a renoncé en faveur de M. Robespierre a l'usage de sa raison, et enfin, de quelques complices des fureurs de cet énergumène... Puisse cet acharnement de M. Robespierre à arracher 'a l'Assemblée nationale la confiance du peuple être un trait de lumière pour tous ceux qui lui sont encore attachés de bonne foi ! »

Quelques jours après, Brissot dévoilait les manœuvres des intrifjants, qui, disait-il, n'avaient pas perdu courage. Ils ont imaginé, ajoutait le rédacteur du Patriote, d'adresser une pétition au roi ,

' Dans cette adresse, les jacobins invitaient les sociétés affiliées à empèclicr qu'on ne fît pour ce camp de fédérés des choix qui compromissent la chose publique.

334 BIIISSOT-WAIWILLK.

pour le prier île refuser sa sanclion au décrel pour le camp de * vingt mille hommes. L'aristocralie et les feuillanls ont aussi levé le masque. »

Le roi, qui élait bien décidé h refuser celte sanclion, comme il avait déjà refusé celle du décret contre les prêtres, accueillit avec faveur celte pétition. Mais comme il eut à lutter à ce sujet avec les ministres qui avaient proposé et appuyé cette mesure, il pritle parti de les renvoyer, ne conservant près de lui que Dumouriez, chargé de contre-signer ces actes.

Brissot entra en fureur contre ce général-ministre : son indignation éclata dans un article qu'il publia à l'instant, et que son journal nous a conservé comme l'un des meilleurs exposés de la situation des alTaires à l'époque du renvoi du ministère appelé patriote.

« H est douloureux pour un homme qui a quehjue délicatesse, pour un patriote (jui sent combien l'miion est nécessaire à la prospérité de nos armes, dit-il, de soulever le masque qui couvrait la perfidie d un ministre qu'il eslimait, et d'allumer ainsi de nouvelles haines... Mais le salut de la chose |)ublique l'exige. Il faut déchirer tous les voiles que le souvenir d'une intimîlé de quelques moments faisait respecter; il faut dire la vérité lout entière, et le seul reproche <jue j'aie à me faire, c'est de ne l'avoir pas fait plus tôt.

« On devine, poursuivait Brissot, que je veux parler ici dn sieur Dumouriez, qui, avec des protestations de patriotisme, uneconduite assez bien soutenue dans la Vendée, et la réputation de quelques talents militaires, élait parvenu h séduire les patriotes et à se faire appeler au ministère par la voix publique.

« Le commencement de son ministère a répondu a l'attente des bons citoyens, mais il n'a pas été dillicile de se convaincre que sa réputation était usurpée et que son patriotisme n'était qu'hypocrisie... Le sieur Dumouriez souffrait depuis longtemps, avec impatience, d'être associé avec 3L\L Servan, Clavière et Roland : d'abord, parce qu'il ne les dirigeait pas comme il l'avait espéré, et ensuite parce qu'ils osaient blâmer son immoralité, la protection qu'il accordait a des hommes corrompus et sa versatilité politique ; le sieur Dumouriez résolut de les perdre dans l'esprit du roi, et il y parvint aisément à l'aide de calomnies, en les peignant comme des factieux et des républicains qui bouleversaient tout.

« Il fallait saisir ensuite une occasion pour réaliser les terreurs du prince : le décrel du camp de vingt mille hommes la lui fournit.

Le sieur Dumoiiriez s'éleva coiilre ce projet ; il (il entendre que ce plan (levait favoriser celui des factieux...

« Nous devons observer ici, ajoutait encore Brissot, que c'est le sieur Dumouriez lui-même qui, il y a plus de deux mois, et depuis, n'a cessé de répéter qu'il fallait un camp pour sauver Paris dans le cas où les Autrichiens pénétreraient, et qu'il ne demandait pas mieux que de le commander. Entraîné par lui, le roi a fait demander le portefeuille à M. Servan.

« Ce brave et vertueux citoyen a rendu compte aujourd'hui à l'assemblée de ses efforts pour faire triompher la cause du peuple et les armes de France, et de la récompense qu'il en recevait par son expulsion du ministère.... Cette nouvelle ayanlcauséla plus vive indignation à l'assemblée, elle a décrété, sur le rapport du respectable Dussaulx, que 3Ï. Servan emportait, en sortant du ministère, l'estime elles regrets de la nation....

« C'est au moment où l'assemblée couvrait d'applaudissements ce décret si honorable pour celui qui en était l'objet, que le président a lu une lettre du roi, contre-signée Duranthon, qui annonce qu'il a ôté leurs portefeuilles respectifs a MM. Roland, Clavière et Servan; que ce dernier était remplacé par le sieur Dumouriez; le premier, par M. Mourgue, etqueM. Clavière n'avait pas encore de successeur. Le sieur Dumouriez sera remplacé par M. Naillac. Au surplus, ajoutait le rédacteur du Patriote, le roi proteste de son amour pour la constitution. Cette ironie a causé quelques murmures.

« Les deux lettres des ex-ministres Clavière et Roland, dont la lecture a succédé a celle du roi, ont excité de nouveau l'enthousiasme des patriotes ^ Il a été porté au plus haut degré en entendant une autre lettre écrite avant-hier au roi, par M. Roland, et qui n'a pas peu contribué a sa disgrâce^ . C'est l'âme austère de Brutus, c'est le style brûlant de la liberté. . .

« L'apparition du sieur Dumouriez n'a pas peu surpris au milieu de cette lecture; des murmures généraux d'indignation, un i-epoussèment presque universel lui ont fait sentir que son hypocrisie était à découvert, et il a essuyé le cruel martyre de voir couronner devant lui ses vertueux rivaux , que sa basse ambition lui avait fait écarter...

' Ces lettres ont été insérées dans le Monileur.

- Le Patriote français a reproduit en entier la célèbre lettre de Roland au roi, dans ses numéros «042, 10'<5 et 10U.

350 BRISSOT-VVARVÏLLE.

« Il a cependanl eu le courage de lire a l'assemblée un long mémoire, qui n'csl qu'une attaque impudente de l'administration de M. Servan. M. Dumouriez y a joint des leçons à l'assemblée sur l'esprit de parti, leçons qui en attirèrent au ministre une assez vive et assez bien méritée de la pari de M. Guadet' .

« A la première altacpie, le sieur Dumouriez. qui se vante pourtant d'avoir un grand caractère, a pris bravement le large : il voyait que le feu allait devenir vif; il ne se trompait pas. Il s'en est fallu de peu qu'on ne l'envoyât a Orléans; le côté droit lui-même le demandait... »

Deux jours après, Brissot, ayant déjà adressé à Dumouriez une lettre jdeine de reproches et de vérités fort dures* , s'exprimait encore ainsi sur son compte :

« De bons patriotes pensent que le sieur Dumouriez, qui avait été fait ministre des allaires étrangères pour déclarer la guerre à l'Autriche, s'est fait ministre de la guerre pour nous forcer à faire la paix. Cette opinion n'est que trop justifiée par le tableau qu'il a présenté à l'Assemblée nationale, tableau dont l'eflrayante exagération ne peut avoir pour objet que d'inspirer le découragement et dé nous mener là où le ministre voudra nous conduire... »

Annonranl ensuite la démission de M. Duranlhon, Brissot ajoutait ces mots d'une très-grande portée :

« Ainsi, le roi a désorganisé le ministère |)récisément au moment où la marche des Prussiens est assurée ; ainsi, par ce changement, on déconcerta tous les plans qui auraient pu nous défendre de l'invasion des étrangers, et on veut persuader aux nations étrangères que le patriotisme n'est pas très-fort en France, puisqu'on se permet de briser un ministère patriote... Si des malheurs doivent accabler la France, qui doit en être responsable? concluait Brissot. Les hommes qui ont provoqué le changement de ministère. »

Jetant alors un coup d'œil sur la société des Amis de la constitution, Brissot annonçait, avec plaisir, que les jacobins s'occupaient sérieusement des moyens de sauver l'Etat dans la crise qu'il éprouvait; que leurs discussions devenaient paisibles et reprenaient leur ancien intérêt, après avoir mis de côté les personnalités et secoué le

1 Pour se faire une juslc iilce de cette fameuse séance, il faut la lire dans le Moniteur, où a été transcrit aussi le mémoire de Dumouriez.

* Voyez coite lettre dans le l'a'riole français du 16 juin 1792 ; c'est h-,' seul journal qui ait conservé ce morceau curieux.

joug de Robespierre. « Il en sera de son despotisme, ajoutait le rédacteur du Patriote français, comme de tous les autres... »

Nous sommes à la veille du 20 juin, à la veille des événements les plus graves et les plus compliqués qui se soient succédé dans le cours d'une révolution si féconde en péripéties; nous approchons du 10 août, qui fut à lui seul une grande révolution, et des déplorables journées de septembre; nous approchons de la proclamation d€ la République; du jugement de Louis XVI; des catastrophes militaires qui ont suivi sa mort ; de la guerre entre la Gironde et la Monlaj^me, et d'une foule d'autres incidents, qui vont signaler les premiers pas de la Convention nationale; les journaux de l'époque deviennent donc tous les jours plus remplis de faits, de relations et de détails historiques du plus haut intérêt. Celui de Rrissot surtout en contient une infinité qui n'ont été rapportés par aucune des autres feuilles périodiques : il a ici un immense avantage sur le Moniteur lui-même, dans lequel on ne trouve guère que les séances de l'Assemblée nationale, et les relations officielles des événements militaires ou civils. Le Patriote français, au contraire, se bornant a analyser, avec esprit, ces séances, porte son attention sur tout ce qui se passe, sur tout ce qui se fait, sur tout ce qui se dit et s'écrit en dehors de l'enceinte législative : il est riche, très-riche de faits tous plus curieux les uns que les autres, de ces faits anecdotiques ou personnels qui se rattachent aux partis, et qui sont si propres à rendre l'histoire piquante, en promettant de déroger h sa gravité par tout ce qui peut captiver plus fortement l'attention du lecteur. Nulle autre part que dans le Patriote français ne se trouvent les matériaux propres à retracer les différends haineux entre Brissot et Robespierre, la lutte des rolandins et des brissotijis avec la commune de Paris, la guerre entre les girondins et les montagnards.

C'est pour donner une idée de ces querelles, de ces luttes, de ces scissions qui divisèrent si déplorablement les fondateurs de la liberté en France, que je me suis déjà beaucoup étendu sur l'article Brissot, dans cette Histoire des Journaux et des Journalistes de la Révolution française : j'aurais désiré pouvoir mettre sous les yeux du lecteur tout ce que chaque numéro de son journal offre d'intéressant, de curieux sur cette guerre des partis; mais il faudrait dépasser les bornes que je me suis imposées; car il n'est pas une des feuilles du Patriote qui, a partir du mois de juin 1792 jusqu'au

."i/iS BRISSOT-WAIWILLK.

mois de juin 1793, n'offre à cet égard les détails les plus circonstanciés, les plus dignes de figurer dans l'histoire de notre Révolution, Je continuerai donc à me borner a une analyse succincte de ce que renferme le dépositaire le plus authentique des pensées et des projets du parti de la Gironde, regrettant de ne pouvoir y consacrer un vojume entier.

Nous voyons d'abord Brissot pressentir, dès avant le 20 juin, l'orage que les dangers de la patrie et les intrigues de la cour accumulent sur la tête de Louis XVI. Il montre a l'Assemblée nationale cet orage près de fondre et sur le roi, et sur la France. « Une plus longue indifférence, s'écrie4il, ne serait plus faiblesse, elle serait trahison ; et l'Assemblée nationale, qui peut encore sauver la patrie, si elle l'ose, la perd si elle hésite. Une dépulation de la Croix-Rouge lui a tracé ses devoirs, en lui retraçant les circonstances où elle se trouve. — « Élevez-vous à la hauteur de vos périls, vous disent les « citoyens de cette section, après vous avoir peint les trames et les « conspirations dont la liberté est entourée: reportez, par de gran- « des mesures, dans l'âme des conspirateurs, la terreur dont ils « ont cru notre âme susceptible... Vous êtes environnés de l'es- « timo, de la force, de l'amour de tous les bons Français; frappez « les méchants. »

Et Brissot appuya aussitôt la formation d'une commission extraordinaire pour sonder les plaies de l'Etat et y appliquer le remède. Il soutenait alors qu'il n'y avait plus d'autre gouvernement en France que le comité autrichien, que ce conseil secret qui dirigeait le roi au profit des ennemis publics. Citant, à ce propos, le renvoi de Dumouriez du ministère, Brissot expliquait ainsi l'action de ce comité : « Sa tactique, disait-il , est simple : il a semé la division entre les ministres ; il a perdu les patriotes par celui qui feignait de l'être, et, quand on a vu ensuite ce dernier voué au mépris de tous les patriotes, on l'a éconduit.

« Mais le peuple n'est pas dupe de ces manœuvres; il connaîtra sans doute un jour les traîtres qui se jouent ainsi de ses intérêts dans des moments de crise, et leur châtiment sera terrible. »

Retraçant plus loin cette crise dont tout le monde se préoccupait, le Patriote français s'exprimait ainsi :

« Au dehors une coalition formidable nous menace; au dedans notre ministère est totalement désorganisé, totalement nul ; car on ne peut pas appeler ministère l'espèce de fantôme mimique qui porte

BRISSOT-WARVILLE. r.5ti

aujourd'hui ce nom '. La bassesse el la nullité des acteurs, l'opprobre et l'indignation qui couvrent les membres du côté droit, d'où sort ce monstrueux assemblage, ne pourraient qu'attirer le sourire de la pitié sur cette méprisable farce, si les scélérats qui égarent le roi ne jouaient ici le sang et la liberté du peuple.

— « Le bruit des dangers de la patrie retentit dans tout l'empire, ajoutait encore Brissot à propos d'une adresse des Marseillais et des Bordelais. Partout le peuple se demande quelle est donc l'audace de ces conspirateurs qui, après vingt parjures, après autant de pardons, trament encore la ruine d'une nation à laquelle on ne peut reprocher que sa trop longue clémence. N'esiil pas temps que la Révolution finisse? n'est-il pas temps que les représentants du peuple sachent ce qu'ils peuvent espérer, et une cour perfide ce qu'elle doit craindre? »

Puis, s'atlaquant personnellement a Lafayette,quele Patriote fraU' çais considérait alors comme le plus dangereux des contre-révolutionnaires, Brissot lançait ainsi son manifeste contre ce général :

« Ces hommes, qui ne sont forts que des divisions qu'ils créent; qui ont divisé l'Assemblée nationale, le ministère, les jacobins, les sociétés populaires, les autorités ; qui les ont divisés par des rapports, par des propos, par des insinuations, en excitant les haines et les jalousies ; après les avoir affaiblis et presque détruits dans l'opinion publique, par leurs divisions, viennent de faire paraître sur la scène un nouvel acteur. Cet acteur est le général Lafayette.

« J'avais gardé le silence sur lui, ajoutait Brissot, parce que je croyais nécessaire de conserver la confiance a un général de nos armées, qui d'ailleurs ne manifestait point de sentiments contraires h la liberté : il se démasque aujourd'hui, et je dois en parler d'après ma conscience ; il doit s'attribuer a lui-même tout le mal que je dirai de lui.

« M. Lafayette avait jusqu'ici évité de se mêler à nos discussions particulières : la force des jacobins l'épouvantait; les talents, l'union du ministère lui en imposaient ; l'influence de l'esprit de la liberté dans l'Assemblée nationale arrêtait sa secrète ambition. A peine croit-il les jacobins affaiblis par leurs divisions, qu'il les dénonce

* Brissot jetait le ridicule à pleines mains sur les ministres qui avaient remplacé ses amis. « Pour les affaires étrangères, disait-il, nous avons M. Chambonas ! pour celui de la guerre, M. Lajard ! ! pour celui de l'intérieur, M. Montciel!!! On parle de MM. Dormcsson, Amolot et Caron de Beaumarchais : il y a des variantes dans lesquelles ligure un M. Beaulieu; ignoli nitUa cupido! »

bravement à l'Assemblée nationale, et qu'il demande leur destruction. Le ministère patriote est dissous, et bravement encore il vient l'outrager. Ses amis lui ont fait entendre qu'ils étaient les maîtres dans l'Assemblée nationale, et il s'érige en dictateur; il vient donner non pas des conseils, mais des lois.

« Nous ne prétendons pas analyser aujourd'hui la lettre que M. Lafayette a écrite à l'Assemblée nationale', ajoutait Brissot; il faut, pour la réfuter, la relire attentivement dans le cabinet ; je ne puis aujourd'hui que rendre les impressions qu'elle m'a faites, et retracer ses principales dispositions.

« C'est le coup le plus violent qu'on ait encore porté à la liberté; coup d'autant plus daugereux, qu'il est porté par un général qui se vante d'avoir une armée à lui, de ne faire qu'un avec son armée; d'autant plus dangereux encore, que cet homme a su, par sa feinte modération et par ses artifices, se conserver un parti, même parmi les hommes qui aiment vivement la liberté : sa lettre le démasque. C'est une seconde édition des lettres de Léopold au roi : il semble que l'une et 1 autre sortent de la même fabrique, c'est le même esprit partout; c'est la même haine contre les jacobins; c'est la même horreur pour les factieux *... M. Lafayette crie contre les factieux !

Quis tulerit Gracctios de seditione querentes?

«... Oui, concluait Brissot, tous les hommes qui idolâtrent la liberté ont dû être révoltés de cette lettre. Conserver encore quelque estime pour M. Lafayette, après l'avoir entendue, c'est en être indigne soi-même...

— « La liberté de la France dépend de ses soldats, de ses volontaires nationaux, du peuple français, répondait encore Brissot à ceux qui voulaient garder des ménagements envers un général placé à la tête d'une armée dévouée. C'est d'après cette idée que

' Cette fameuse lettre de Lafayette à l'Assemblée législative, lettre qui lui fit tant d'ennemis, n'a pas été insérée dans le Patriote français, quoique Brissot l'ait annoncée; mais on la trouvera dans le Moniteur du 19 juin 1792.

- « 11 faut avouer que les meneurs de M Lafayette l'ont étrangement trompé, disait encore Brissot au sujet de cette lettre contre les jacobins. Un homme puissant, qui veut conserver son ascendant, ne doit demander que ce qu'il est silr d'obtenir. Quand Cromweli prenait avec le parlement d'Angleterre le ton impérieux, il avait vaincu à Dunbar; et où est le Dunbar de M. Lafayette? ce n'est sûrement pas la victoire du 17 juillet (le massacre du Champ de Mars)? »

l'Assemblée nationale doit se diriger à l'égard de ce chef militaire: elle doit faire abstraction de son nom, de ses services, de la puissance qu'il se prêle, pour juger sa lettre, et il est impossible qu'elle ne la juge pas sévèrement. Peut-être eût-il été digne de celte assemblée de passer purement et simplement à l'ordre du jour. »

Après les grands débals qui eurent lieu à ce sujet, dans lesquels Guadel suggéra qu'un pareil factum n'appartenait probablement pas a Lafayette, et qu'il était le fruit des menées contre-révolutionnaires et des intrigants, l'assemblée renvoya la lettre du général à la commission chargée de rendre compte de la situation de la France. — « C'est une preuve, s'écria Brissot, que l'Assemblée nationale voit les manœuvres des ennemis de la liberté. Citoyens, veillons .' Jacobins, soyons sages, mais fermes ! »

On voit, par les journaux patriotes de celte époque, que les amis de la liberté et les partisans de la guerre ne voulant plus accorder leur confiance au général Lafayetle, la reportèrent sur le maréchal Luckner, vieux militaire, sabreur, mais assez mauvais général. Lorsque Dumouriez se fut rendu a l'armée, où il se montra de nouveau jacobin très-prononcé, le parti de Brissot oublia ses griefs contre l'ancien ministre, et lui accorda même son appui. Brissot, qui avait eu personnellement à se plaindre de quelques placards de Dumouriez, où le rédacteur du Patriote était méchamment accusé d'avoir spéculé sur les actions de la compagnie des Indes S pardonna à ce général du moment où il fut aussi renvoyé du ministère ^ « Dumouriez sollicite la permission de rejoindre l'armée de Luckner, dit-il. Puisse-t-il y expier ses erreurs et ses fautes ! Puisse-t-il surtout ne pas y porter cet esprit d'intrigue qui l'a perdu, après avoir fait compromettre le salut de l'État ! »

La journée du 20 juin fit oublier, pour quelque temps, Lafayelte- Cromwell, comme on l'appelait alors.

Nous ne reproduirons pas ici les diverses relations de cette pronienade du peuple qui se trouvent dans le Patriote français ; elles

' A la même époque, les journaux feuillanlins accusaient aussi Brissot et ses amis de s'être partagé entre eux les six raillioos de dépenses secrètes accordés au ministère de Koland, Clavier, Servan et Dumouriez. Les comptes présentés par Dumouriez lui-même prouvèrent que ces six millions étaient restés presque intacts. Brissot, que la ténacité de ses ennemis indignait, ne voulut seulement pas répondre à une aussi basse calomnie.

* Après la retraite de Uoland, Clavière et Servan, Dumouriez ne consentit à rester au ministère qu'à condition que le roi sanctionnerait les deux décrets du camp de vingt mille hommes et contre les prêtres: on le lui avait prorais; mais le roi n'ayant plus voulu tenir sa promesse, Dumouriez donna alors sa démission.

342 BRISSOT-WARViLLE.

ne dilfèrenl que sur quelques points des versions connues et attestées par les enquêtes faites a ce sujet. Seulement, nous remarquons, d'après ces mêmes relations, que l'on n'attacha pas d'abord une très-grande importance à ces manifestations populaires en faveur du ministère congédié et des décrets sur lesquels le roi avait apposé son veto. Ce ne fut guère que lorsque la cour, poussée par les aristocrates et les femUanlins de l'assemblée, voulut venger ce qu'elle considérait comme un affront fait au roi. que cette affaire fut présentée sous un aspect tout différent de celui qu'elle offrit d'abord.

« Le peuple, dit Brissot en parlant de cette manifestation patriotique ; le peuple devait une réponse à la lettre de M. Lafayette : il l'a faite aujourd'hui. Le peuple, qui ne se laisse pas diriger par l'intrigue, est venu demander lui-même justice du renvoi du ministère patriote, et présenter son vœu sur les deux décrets que les intrigants ont fait rejeter.

« Depuis quelques jours on annonçait que les faubourgs Saint- Antoine et Saint-Marceau se préparaient à faire cette démarche civique : les correspondants du général qui siègent au directoire du département de Paris ont aussitôt monté leurs batteries pour empêcher ce rassemblement : paragraphes, placards, arrêtés, rien n'a été omis de la tactique ordinaire. Ils ont cité la loi, eux qui l'ont violée avec tant d'effronterie lors de la pétition de l'état-major contre le décret du camp de vingt mille hommes ! Enfin, pour dernière manœuvre, le directoire du département de Paris s'est présenté à la barre pour dire qu'il y avait lieu de craindre que ce rassemblement ne servît, à son insu peut-être, à appuyer, par l'appareil des armes, une pétition qui doit être présentée au roi, et que. d'après les ordres du ministre de l'intérieur, ce directoire avait ordonné de faire marcher des troupes pour défendre le château.

« Il n'a pas été difficile a M. Vergniaud. poursuivait Brissot, de calmer les alarmes répandues par le directoire, et de justifier l'intention du peuple.

« Au même instant, une lettre de M. Santerre, command'ant le bataillon Saint-Antoine, en indiquait l'objet. Ce brave peuple, ajoutait Brissot, veut célébrer la journée immortelle du Jeu de Paume, planter un arbre en l'honneur de la liberté, et célébrer ainsi une fête civique. Il demande à exprimer, par une adresse, ses hommages à l'assemblée, et sollicite la faveur de défder devant elle...

« Les habitants des faubourgs sont admis, malgré les clameurs

ordinaires de quelques membres du côté droit qui, ne pouvant soutenir ce spectacle de la liberté, se sont retirés : il a duré plusieurs heures, au bruit des instruments : ouvriers, gardes nationaux, femmes, sabres, piques, fusils, faux, tout était pêle-mêle, tout se confondait, tout avait le caractère de la joie et de la franchise ; plusieurs sections et plusieurs bataillons s'étaient joints aux faubourgs. »

Après le récit de ce qui s'était passé à l'assemblée , le Patriote français ajoutait ce post-scriptum :

«En sortant de l'Assemblée nationale, les habitants des faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marceau ont été rendre visite au roi, et lui présenter une pétition : il l'a reçue avec beaucoup de calme, et a mis, a leur prière, le bonnet rouge *... Le peuple s'est conduit, dans le château, en peuple qui connaît ses devoirs, et qui respecte la loi et le roi constitutionnel. L'Assemblée nationale, instruite de ce qui se passait, a envoyé successivement plusieurs députations au roi. Le maire de Paris est parvenu à faire évacuer insensiblement le château ; à neuf heures il était vide, et tout était calme. Et cepencanl plus de quarante mille personnes avaient marché ! Et voilà le peuple que les feuillants calomnient ! »

Deux jours après, Brissot apprit que les feuillant'ms présentaient la démarche du peuple sous les couleurs les plus noires. Il se récria vivement.

« La scène d'avant-hier avait trop exalté le patriotisme, dit-il, pour ne pas déplaire à beaucoup de nos modérés : ils n'aiment pas que le peuple, qu'ils veulent endormir, se réveille ainsi en sursaut.

« Ah ! s'il eût existé, comme vous voulez le faire croire, une faction régicide, qui l'eût empêchée, vingt fois depuis la Révolution, de venir à bout de ses desseins? qui l'eût empêché, avant-hier surtout, où il n'aurait pas même été nécessaire d'être courageux pour être régicide ? Calomniateurs du peuple ! vous qui l'accusez de brigandage, de cruauté, vos calomnies se réfutent d'elles-mêmes, puisque ce peuple les connaît et qu'il ne vous punit pas !

« liCpendant, il faut l'avouer, poursuivait le rédacteur du Patriote français, un grand complot existait ; mais c'était celui d'allumer la guerre civile dans Paris, et de mettre aux prises l'immense

' D'après une version d'un témoin oculaire, le roi aurait demandé lui-même le bonnet rouge, et l'aurait placé sur sa tête. Cela paraît probable, si l'on se reporte aux circonslaiices. Néanmoins tous les iiistoriens ont prétendu qu'il avait été invité, forcé même à cet acte de déférence.

7jU IJRISSOT-WAR ville.

multitude de citoyens armés avec la force publique. Dès le matin, onavait porté des troupes au château ; quatre pièces de canon étaient dans la cour avec leurs canonniers. Un corps nombreux de gendarmerie à pied y arriva, ayant a sa lêle le sieur Carie, qui fit charger les armes... »

Brissol démontrait ensuite que si les projets de ceux qui préludaient ainsi a la guerre civile n'avaient pas reçu leur exécution, on le devait aux sentiments patriotiques que les troupes, les gardes nationaux, la gendarmerie et même les Suisses avaient montrés en cette circonstance '.

Cependant la cour et les (euUlantïns cherchèrent a se venger sur Pétion. Ce maire et quelques municipaux furent insultés publiquement. Une pétition fut colportée dans Paris contre les patriotes des faubourgs et contre Pétion, qui, disait le directoire du département, n'avait pas fait observer les lois contre les rassemblements.

« Des hommes avides de guerre civile, frémissant de n'avoir pu tremper leurs mains dans le sang de leurs concitoyens, et furieux de ce que leurs bras ont été enchaînés le 120 juin, s'écriait Brissot, ont dirigé une pétition contre les quatre-vingt mille citoyens dont le mépris les a sauvés des mouvements de l'indignation ; contre M. Pétion, qui n'a pas voulu déployer l'étendard de la mort: contre la municipalité, qui ne leur a pas ménagé le doux spectacle du carnage, et contre l'Assemblée nationale, qui a accueilli avec bonté un peuple que la plus juste des colères et le plus violent des désespoirs n'ont pas même porté à se venger de ses cruels ennemis... »

Puis il ajoutait : « On répand le bruit que le directoire, sans doute pour exiter la guerre civile, vient de suspendre M. Pétion de ses fonctions de maire. Cet exès d'audace achèverait de prouver combien le directoire de Paris est ennemi de la liberté du peuple : s'il est quelques coupables, c'est dans ce directoire *. »

* Une lettre, écrite par un royaliste au sujet de la journée du 20 juin, et publiée deux mois après par tous les journaux, portait ce qui suit : « Cette journée a été mal dirigée : puisque la garde nationale dévouée ne s'est pas montrée, il fallait au moins exciter quelques violences capitales... On ne fait jamais les choses qu'à demi ; et puis le gros a gâté toute l'affaire en disant blanc le jour aux députations, et en disant noir le lenderaain.On aime assez le p«/?7. Tâchez, dans la tourmente projetée pour jeudi, qu'on aille au fait. »

- Les directoires des départements étaient, comme celui de Paris, assez dévoués à la cour et aux feuillants, ainsi que le démontrent leurs adresses. Voici comment Brissot s'exprime au sujet de ces corps aristocratiques :

« Les intrigants qui, vers la fin de l'Assemblée constituante, ont égorgé les patriotes, énervé le patriotisme, mutilé la constitution, vendu à la cour une partie de la liberté publique, en un mot, opéré

Le lendemain, une dépnlation du faubourg Saint-Antoine se présenta à la barre de l'Assemblée nationale. « On menace de poursuivre les auteurs du rassemblement qui a eu lieu le 20 juin, dit leur orateur Gonclion; nous venons les dénoncer et les oiïrir a la malveillance des malveillants... C'est nous... c'est nous, pères de famille, citoyens soldats, vainqueurs de la Bastille; c'est nous qui, fatigués de tant de complots, des outrages faits à la nation et au corps législatif, avons rassemblé les hommes du 14 juillet pour renouveler un pacte d'alliance... Les troubles proviennent de l'anarchie; l'anarchie a pour cause les factions, et c'est la corruption de ta cour qui produit ces dernières... »

— « Si l'on a résolu de nous perdre, disait encore une députation de Versailles, nous avons résolu de nous sauver: nulle autorité sur la terre ne peut contraindre les hommes à vouloir leur ruine, et le salut du peuple est plus sacré que les prérogatives des rois... »

Malgré ces protestations, la cour et les feuillants travaillèrent de tous leurs moyens à venger l'envahissement du château du roi, et les outrages que le peuple, disaient-ils, avait fait au chef du pouvoir exécutif. Le roi appela au château des juges de paix pour constater que des portes avaient été brisées, et il écrivit à l'Assemblée nationale pour la prévenir qu'il laissait a sa prudence le soin de rechercher les causes de l'événement du 20 juin, et de prendre les mesures nécessaires pour l'inviolabilité et la liberté constitutionnelle du représentant héréditaire de la nation. La procédure contre ce que les aristocrates appelaient l'attentat du peuple fut suivie \

Pétion, inculpé publiquement par le directoire de ne pas avoir fait observer les lois, somma ce corps administratif de poursuivre, d'une manière franche et directe, le maire de Paris, s'il avait manqué à son devoir. Il s'ensuivit une scission très-prononcée entre le eonseil du département et la municipalité. Le directoire osa pro-

une contrc-révolulioii partielle et passagère; ces intrigants, après leur dispersion, se sont distribué les rôles, les uns ont rempli les directoires; les autres, les tribunaux; les factions delibellisics sont écliuesà ceux-ci ; ceux-là se sont cliargés de corrompre de vive voix l'opinion publi(|ue ; d'autres, enlin, et ce sont les plus dangereux, ont porté dans les armées leurs détestables intrigues... Un des principaux ressorts delà conire-révolution que les émigrés et les feuillants nous préparent, ajoutait Rrissot, a été brisé aujourd'hui par le décret qui ordonne la publicité des séances des corps administratifs : l'œil du peuple pourra surveiller les menées dos mauvais directoires,qui sont en grand nombre. Quelque temps après, Couthon, voulant briser la coalition des directoires avec la cour, lit décréter que nul administrateur ne pourrait, pendant son administration et dans l'année qui suivrait, recevoir aucune place et pension du pouvoir exécutif.

' Celte procédure contient plusieurs volumes de dépositions.

546 BKISSOT-WARVILLE.

noncer la suspension de Pélion. Ce fut alors que l'on entendit le peuple redemander son magistrat chéri, et crier partout : Pétion ou la mort !

(( Le peuple, consterné de la suspension de MM. Pélion et Manuel, dit Brissot, attend de l'Assemblée nationale une justice éclatante pour ces deux magistrats. »

— « Vertueux Pélion, magistrat fidèle du |)euple. s'écriaient les citoyens de la section des Gravilliers, suis la carrière d'homme de bien, de patriote chaleureux et incorruptible : laisse sifller autour de la léte les serpents de l'envie; écrase de ion mépris, du mépris de l'humanilé et de la vertu, ces infâmes cpii s'étaient |)romis que le 20 juin 1792 serait l'anniversaire du 17 juillet 1791... La conduite que lu as tenue dans ce jour où les hommes du 14 juillet ont fail leurs pétitions, dans ces circonstances que la rage de nos ermemis avait juré de nous rendre si fatales, a pleinement satisfait le peuple. Le peuple a aussi sa liste civile; il ne paye pas d'avance, mais il paye noblement : son attachement, son amour et sa confiance, que l'intrigue ne parviendra point a affaiblir, voil'a l'or que la plus nombreuse section de Paris nous cbarge de l'offrir... »

Pétion publia alors un écrit intitulé : Hèçjle générale de ma conduite \ dans lequel on lisait les phrases suivantes, rapportées par Brissot :

« On m'accuse quelquefois de flatter le peuple : on se trompe : celui qui aime la vérité ne sait pas flatter; car flatter et tromper sont deux mots a peu près synonymes... Mais, je l'avoue, je suis autant porté a l'indulgence pour lui que d'autres sont enclins à le calomnier. L'indulgence est un sentiment ami de l'homme. Et qui mérite davantage l'appui de ce sentiment que ceux que la société a disgraciés? L'homme qui éprouve tous les besoins, contre qui tout conspire, dont l'éducation première a été négligée, est plus vertueux qu'un autre lorsqu'il est bon citoyen, lorsqu'il ne trouble point une société dont il supporte le poids, sans en recevoir les bienfaits. Combien, dans cette Révolution, le peuple a-t-il donné d'exemples de courage, de désintéressement et de grandeur! Avec quelle con-

' Tout ce qui est sorti de la plume de Pétion, lettres, adresses, considérations, etc., elc, a été recueilli dans le Patriote français. Pélion a parlé de tous les principaux événements de la Révolution, et il en a parlé de manière à faire regretter que des écrits aussi curieux, aussi instructifs, n'aient pas trouvé une place érainente dans les diverses histoires de la Révolution. Naus comblerons ce vide dans l'article Pétion, que nous donnerons prochainement au public.

BRISSOT-WARVILLE. 7,/tl

stauce héroïque il a supporté des privations de toute espèce!... Mes efforts ont constamment tendu et tendront toujours a rehausser une classe de citoyens que tout tend sans cesse à humiher, à lui inspirer le sentiment de sa dignité, à lui témoigner de la confiance... »

Le |)euple ayant voulu donner une fête a son magistrat suspendu, et de nombreux placards l'ayant annoncée, Pélion s'opposa aux vœux de ses concitoyens, nous assure Brissot, et leur lit sentir qu'une fête particulière, dans les tristes circonstances oii la patrie se trouvait, ferait non-seulement une diversion, mais formerait un contraste affligeant avec le deuil de la nation. « Jamais, disait Pétion au peuple, jamais on ne doit être idolâtre des hommes; les hommes libres ne doivent avoir qu'un culte, celui de la liberté... Il faut attendre la fin de la carrière des hommes publics pour leur rendre des hommages durables... »

Tandis que le peuple, les sociétés patriotiques et les journalistes révolutionnaires tels que Brissot, louaient la conduite que Pélion avait tenue dans la journée du ^20 juin ; tandis que le Patriote français attaquait à la fois et les nouveaux ministres, et le département de Paris, et le directoire S et la cour, et les feuillants ; tandis que les villes et les sociétés populaires envoyaient à l'Assemblée nationale des adresses vigoureuses contre le veto qui avait provoqué la manifestation populaire, le général Lafayette quittait son armée, et se rendait à la barre de l'Assemblée nationale pour y manifester l'indignation de ses troupes au sujet de Vattentat du 20 juin.

« Les hommes qui connaissaient les petites combinaisons des pantalons machiavéliques qui dirigent M. Lafayette, dit Brissot en parlant de la démarche de ce général, s'attendaient bien que sa lettre serait suivie d'une autre comédie jdus ridicule encore : on ne s'est pas trompé.

« M. Lafayette est donc tombé comme des nues à la barre de l'Assemblée nationale ; il y a lu un discours dont nous ne donnerons ici que la substance.

« Il a débuté par rassurer les esprits sur ce qu'il s'était concerté avec le général Luckner, et qu'il avait laissé le commandement de son armée à M. Dangest. — Il faut espérer, ajoutait Brissot, que

' Peu de jours après, on lisait l'article suivant clans le Palriole français : « Tous les membres du directoire et plusieurs du conseil général du départcmeiU ont donné leur démission : ils ont voulu oliéir au moins une fois à l'opinion publique. )>

les Autrichiens vondronl bien respecter et ce concert et le nouveau général.

« Puis il a exposé que son armée a été indignée des violences exercées, le 20 juin, sur le corps législatif et sur le roi; que plusieurs bataillons lui avaient déjà présenté des adresses; qu'il avait cru devoir les arrêter en se chargeant d'être leur interprète auprès de l'Assemblée nationale. H a lini par demander, en sa qualité de citoyen, la poursuite des auteurs et instigateurs des événements de cette journée, et il a supplié l'assemblée, au nom de tous les honnêtes (jens, de ne pas souffrir que la constitution soit attaquée.

« Nos lecteurs, s'écriait alors le rédacteur du Patriote français, se demanderont sans doute s'ils rêvent en lisant cette étrange pétition ; si on ne calomnie ])as M. Lafayette en supposant qu'il ait quitté son armée dans un moment où elle pouvait être attaquée par l'ennemi, pour venir dénoncer b la barre les faubourgs Saint-Antoine et Saint- M arceau... »

Déplorant ensuite et expliquant la détermination de l'assemblée de ne pas renvoyer la pétition de Lafayette a la commission extraordinaire pour examiner si la démarche de ce général n'était pas un crime de haute trahison, Brissot émettait le vœu que les patriotes des départements tissent, à cet égard, leurs représentations à l'Assemblée nationale.

« M. Lafayette a-t-il compromis la sûreté de l'État? A-t-il violé la constitution? Et pourquoi l'a-t-il violée? ajoutait Brissot après avoir ainsi posé les questions sur lesquelles le peuple devait baser ses pétitions ; on rougit de le dire : pour venir dénoncer à l'Assemblée nationale quelques vitres cassées et le vol d'un pot de chpmbre *. Voilà le courageux exploit pour lequel M. Lafayette abandonne son armée! »

— « De toutes les lâchetés, disait plus loin Brissot, la plus grande sans doute est celle qui se dissimule la profondeur de la plaie qu'il faut guérir, et qui tremble encore plus devant le remède que devant le mal. Peuple français ! jamais vous n'eûtes plus besoin de ce courage que rien n'épouvante, de cette constance que rien ne rebute, de cette magnanimité que rien ne dompte. Législateurs, sauvez la France, sauvez- vous : Catilina est à vos portes. Que dis-je, à vos

* Les habitués de la cour avaient fait publier, dans tous les journaux à leur dévotion, que les brigands qui s'étaient introduits aux Tuileries avaient dérobé un vase de nuit en argent, comme s'ils ne savaient pas qu'il se glisse des malfaiteurs partout.

portes?... Il a paru dans voire sein, et vous délibérez? Mais non, vous ne délibérez pas; vous ne croyez pas même que le temps de délibérer soit venu : vous dormez... Mais le peuple veille ; il connaît tous les dangers; il en connaît la force : chaque jour il vous en indique le remède, et il n'attend que votre signal pour assurer la liberté contre toutes les attaques extérieures et intérieures. »

Brissot, comme Camile Desmoulins, comme Marat et beaucoup d'autres écrivains patriotes de toutes les nuances, croyait voir dans le général Lafayette un homme rongé d'ambition, qui voulait profiter des circonstances pour se faire proclamer le protecteur de la nation française*.

Certes, de pareils rêves n'étaienl jamais entrés dans le cerveau de celui qu'on appelait l'émule de Washington. Mais il fut un moment permis de croire h l'ambition du général Lafayette, lorsqu'on le vit essayer de réunir autour de lui la garde nationale parisienne pour culbuter les jacobins. Dans cette tenlalive, Lafayette eut la douleur de se voir abandonner par ceux sur lesquels il avait compté. Craignant alors de tomber entre les mains des jacobins, qui parlaient déj'a de l'envoyer devant la haute cour criminelle d'Orléans, il ne resta à ce général d'autre parti h prendre que de retourner promptement à la tête de son armée.

« Mais, avant de se mettre en route, Lafayette écrivit a l'assemblée pour se plaindre insolemment, dit le Patriote français, de ce qu'elle n'avait pas statué immédiatement sur ses demandes, paraissant étonné qu'on n'eût pas souscrit avec empressement h la loi qu'il lui avait dictée, et qu'on eût exercé une espèce de veto sur ses volontés souveraines. — Je m'étonne, s'est écrié M. Isnard, que l'assemblée n'ait pas envoyé de sa barre à Orléans ce soldat factieux. »

Grande fut la joie de Brissot et de ses amis lorsqu'ils apprirent le départ ou plutôt la fuite de Lafayette. « M. Lafayette est reparti pour son poste, s'écria le rédacteur du Patriote français; il va voir comment on s'est battu \ Il est un peu confus de n'avoir pas fait plus de sensation ; il croyait qu'il suffisait, pour vaincre, de venir et de

* Tandis que les patriotes se menaient en garde contre Lafayettc-Cromwell, les aristocrates et les feuillantins faisaient courir le bruit que les fédérés n'arrivaient à Paris que pour offrir leur appui à Pétion, qui, disaient-ils, voulait se débarrasser d:i roi pour devenir le prolcclciir de la France.

* « Pcndatit que Lafayette pérorait à la barre de l'assemblée, dit Brissot, les troupes qu'il commande se battaient. Il y a eu une action très-vive auprès de Mauliouge, dans laquelle notre avaut- Rarde, aux ordres du général Lallcniand, a triomphé. »

voir! Mais Lafayelle n'est pas César, quoiqu'il ail passé le Hubicon ! »

Avant de connaître le départ du général Lafayetle. un grand nombre de dépulations et d'individus pélilionnaires. raconte le Patriote français, avaient appelé l'allenlion de l'assemblée sur les dangers de la pairie; il avait demandé que le glaive des lois s'a|)])esanlit sur sa tête; que les calomniateurs de Pétion fussent confondus; que les sections fussent mises en état de permanence, et que l'état-major corrompu de la garde nationale fût licencié.

« Il existe de grandes conspirations, s'était écrié Thuriol a cet égard ; voulez-vous en avoir la clef? Voyez qu'on veut nous asservir au gouvernement militaire, et venir écraser la capitale en faisant replier les armées et en leur préparant pour auxiliaires les étatsmajors de la garde nationale. Déjà on fomente des divisions dans la capitale, des divisions dans l'armée même: le ministère répand avec profusion la perlide proclamation du roi ; à Paris, on rend la garde nationale ennemie du reste des habitants*; il y a dans toutes les sections un parti d'opposition qui est d'accord avec létat-major national... »

— « L'assemblée, ajoute Brissot, s'est enfin réveillée : elle a décrété que les états-majors de toutes les villes de cinquante mille âmes et au-dessus seraient renouvelés et élus par tous les citoyens armés *.

Pour en finir ici avecLafayette, dont la vie politique va s'éteindre |)Our longtemps a|)rès le iOaoût. auquel nous arrivons, je me bornerai à analyser ce qu'en dit encore Brissot jusqu'au moment où ce général se vit forcé de s'expatrier.

Voici comment le Patriote français peint l'ex-cbef de la garde nationale parisienne, devenu successivement, aux yeux du journaliste, et Cromwel etMonck.

« Lafayette, faisant une espèce de trêve avec les Autrichiens pour faire à nos faubourgs une guerre de procureur, et diriger contre eux une armée de juges, d'huissiers et de recors ; Lafayette, disait le Patriote, d'après l'évêque Torné, présentant, contre une pétition appuyée par des piques, une pétition appuyée par cinquante mille fusils; Lafayette, acharné à détruire les jacobins, et n'oubliant rien pour se faire nommer un jour, après les avoir vaincus; Lafaijette

' Un mai ayant clé planté sous les fonêlrcs de Lafayelle par des gardes naiionaux, d'aulres ?ardc« nationaux el des hommes du peuple l'avaient aballu après avoir brûlé l'effigie de ce général. ' Jusque-là les olais-nsajors n'ctaienl élus que par le corps des officiers seulement.

BRISSOT-WARVILLE. ôM

le Jacobïn\ comme Scipion r Africain : tel est celui que l'on a appelé le héros de la liberté ! . . . »

Un peu plus loin, Brissot se faisait un plaisir de répéter la conversation suivante sur celui qu'il appelait le vainqueur de la journée du 17juillet :

« Sans croire à ce personnage, racontait l'un des interlocuteurs, ni un esprit élevé, ni une grande âme, ni même un caractère trèspur, je luicroyaisle véritable amour de la liberté, quelques moyens pour la servir, le désir de le faire, et une certaine probité qui l'empêcherait de franchir certaines bornes. Je disais tout cela à Mirabeau : — Eli bien, vous vous trompez encore, me répondit-il. Voici l'horoscopede Giles-César ; il l'aurait rempli s'il n'était contenu par des gens prêts a le démasquer, et cela sans retour, au moment où l'intérêt public l'exigera : Incapablemême d'êtrele valet de chambre de Crotmvell, il finira par vouloir être celui du (jénéral Monck. — Mirabeau avait-il pronostiqué juste? » concluait le journaliste.

Parlant ensuite de la fédération du 14 juillet 1792, Brissot disait qu'au milieu des cris dont la ca[)itale avait retenti à cette occasion, on avait entendu : Vive Pétion ! vivent les jacobins ! à bas le département ! à bas leveto ! « Quant au général Lafayette, ajoutait-il, c'était partout un cri d'indignation ; le décret d'accusation était la tnoindre peine qu'on sollicitait contre lui. » Le Patriote françaiswG désignait plus ce général qu'en l'appelant le cheï des honnêtes gens, qualiiication qu'il s'était donnée lui-même, et dont Brissot faisait ressortir le ridicule, appliquée qu'elle était, disait-il, aux plus mauvais citoyens du royaume.

Bientôt la commission extraordinaire eut à faire son rapport sur la conduite de Lafayette. François ( deNeufchâteau ) proposa à l'assemblée d'improuver sa démarche, mais de lui pardonner. Cette opinion aurait prévalu, nous dit le journal de Brissot, si, dans cette même séance, il n'eût été distribué un Avis à l'assemblée dans lequel on affirmait que Lafayette avait voulu engager Luckner à marcher sur Paris. L'assemblée ajourna alors le rapport de sa commission jusqu'à plus ample vérification de ce fait grave. Lasource, ayant ensuite trouvé, dans la lettre, la pétition et la conduite du général.

' Une pièce curieuse, écrite de la main mémo du général Lafaye te, et publiée dans lePatriolc français et dans le journal de Prudhonimc, étal)lit sans répliiiue que ce général n'aurait pas mieux demandé que de jouer un rôle parmi les jacobins, et de se poser coninie le modérateur Ae touf lèspartis. (Voyez le numéro 1059 du Patriote.)

Tj'sl BRISSOT-WARVILLE.

des preuves manifestes de sa culpabilité, l'accusa de conspiraliou contre l'Assemblée nationale et la liberté publique, pour reproches injurieux et menaces insolentes contre le corps législatif, abandon lâche ou perfide de son poste, vœu exprimé au nom d'un corps essentiellement obéissant, manœuvres employées pour séduire l'armée, et projet formé de la faire marcher sur Paris. Le décret d'accusation fut donc demandé contre ce chef d'armée par le parti de Brissot et des girondins. Mais le côté du roi, comme l'appelait Brissol, ledéfeiulil, par l'organe deDumolard, de Rauion, Vaublanc et autres, et Lafayette fut absous a une majorité de plus de deux cents voix.

Voici comment Brissot s'exprime sur les suites de cette absolution, considérée par les patriotes comme un déni de justice :

« Le peuple a vu dans le décret qui absout Lafayelie un caractère tellement révoltant de corruption et de connivence d'un côté, d'imbécillité et de faiblesse de l'autre, qu'il n'a pu contenir son indignation et concentrer son mépris. H s'est oublié, et plusieurs des députés les plus fameux par l'impopularité de leurs opinions et par la chaleur avec laquelle ils avaient défendu un général coupable, ont été couverts de malédictions et des im|)récations d'une multitude irritée; quelques-uns même ont essuyé des violences...

« Bien ne sert mieux les projets des enneujis de la liberté, poursuivait Brissot, que ces extrémités fâcheuses : le sentiment de sa dignité n'est pas le seul frein que le peuple devrait s'imposer; il devrait considérer que ses ennemis ne cherchent que des prétextes contre lui, lâchent de travestir l'opinion publique, qui les réprouve, en clameurs d'une faction et de quel(|ues hommes égarés, et désirent passer aux yeux de l'Europe pour les martyrs d'une constitution (ju'ils trahissent. »

— « il n'était pas difficile de prévoir, ajoutait-il le lendemain, que les membres insultés hier entretiendraient l'assemblée, et de leur conscience, et de leur courage, et de l'insolence du pcu|)le, et de l'audace des factieux. On devait s'attendre à voir les amis du roi saisir celte occasion d'obtenir la translation de l'Assemblée nationale loin d'une ville où trop de lumière les effraye, où trop de patriotisme les gêne. Ce manège a eu lieu après avoir disposé les esprits par la terreur. »

Et rendant compte de celte séance violente, dans laquelle plusieurs des députés du côté du roi (côté droit) s'étaient écriés qu'il

BRISSOT-WARVILLK. 355

n'y avait plus, à Paris, ni liberté ni sûreté pour les représentants du peuple, et avaient exprimé sérieusement le désir d'aller chercher ailleurs un asile contre les anarchistes, Brissot s'écriait : « Un asile contre l'indignation publique ?... Que ne le cherchez-vous dans la probité, dans la vertu, dans le patriotisme? Où espérez-vous en trouver un autre? Quelle est la ville oîi la probité n'est pas respectée, la vertu admirée, le patriotisme chéri? Quelle est la ville où l'intrigue ne choipiera pas, où l'incivisme n'indignera pas, où la corruption ne révoltera pas? Non, il n'est pas en France d'asile contre l'indignation publique qui vous poursuit, pas plus que contre les remords... »

Et Brissot répétait ici, en les approuvant de toutes ses forces, les paroles sévères que Choudieu adressa à l'Assemblée nationale :

« Le danger de la patrie, s'était écrié ce courageux député, réside dans votre faiblesse : il n'y a de partis dans la France que parce qu'il n'y a pas ici de majorité bien prononcée, et qu'il est des membres qui n'ont pas le courage d'avoir une opinion. Je dis que ceux qui n'ont pu regarder en face un soldat factieux ne sont pas faits pour s'occuper des grands intérêts de la nation. Je dis que ceux qui ont tremblé devant un homme qui dit avoir une armée h ses ordres n'oseront se traîner jusqu'aux marches du trône où réside le centre de toutes les conspirations. Je dis que ceux qui ont donné une telle preuve de faiblesse sont incapables de sauver la patrie... »

C'était le 9 août que Choudieu lança ces paroles de blâme sur l'Assemblée législative. Bans la nuit même le tocsin contre le château des Tuileries se fit entendre dans tout Paris, et la journée du 10 eut lieu aux applaudissements de tous les vrais patriotes. Nous allons raconter la part que Brissot et son journal prirent a cette révolution, dès que nous aurons fini de mettre sous les yeux (lu lecteur les analhèmes lancés contre Lafayelte par le rédacteur du Patriote français.

Après le 10 août, Brissot annonça plusieurs fois qu'on ne savait ce qu'était devenu ce général. Mais ensuite il fit connaître que Lafayctte avait fait prêter à son armée le serment de ne pas l'abandonner ainsi que le roi. « Pour arracher ce serment, ajoutait Brissot, Lafayette, après avoir intercepté les lettres et les journaux de Paris, disait a ses soldats : — Que ceux qui veulent suivre le roi constitutionnel se joignent a moi ; que ceux (|ui veulent le roi Pétion quittent mes drapeaux. »

Quand Brissot apprit que Lafayelle avait l'ail arrêter, à Sedan, les commissaires envoyés par l'assemblée, et qu'il se disposait a mar- (dier sur Paris, il s'écria que ce général, étant en état <le rébellion, devait être décrété d'accusation. INéanmoins, il parut iinprouver la proposition faite par Chabot de le déclarer traître à la patrie, et de mettre sa tète a prix. Brissot applaudit h la conduite du département de l'Aisne, qui n'avail*pas voulu se laisser séduire par le général, comme l'avait fait le di-partement des Ardennes. Le rédacteur du Patriote, ayant gardé le silence au milieu de l'explosion de colère que la conduite de LaftiyeKe excita au sein de l'assemblée, s'associa il ceux de ses collègues qui réclamaient le décret d'accusation contre ce général ; et lorsque ce décret fut rendu, Brissot s'exprima en ces termes sur le compte de celui que l'assemblée frappait :

« Voilà où une ambition mal dirigée et soutenue par de petits moyens, un esprit incurable d'intrigue, une popularité de courtisan, une fourberie sans finesse, des projets sans plan, une politique (|ui allait, pour ainsi dire, au jour le jour, ont conduit \\n homme a qui la fortune s'était obstinée a faire jouer un personnage. Il a voulu être tour à tour ('.rorawell et Monck ; il n'était fait que pour être un usurpateur d'une petite ville d'Italie, au quatorzième siècle. »

En apprenant la fuite de Lafayette, Brissot se borna à dire ces seuls mots : « On annonce que le général Lafayette a pris le parti il'abandonner son armée et de passer à l'étranger avec une partie de son état-major. Les commissaires ont été relâchés et ont demandé grâce k l'assemblée pour la municipalité de Sedan, quia témoigné son repentir. » Brissot pensa, sans doute, qu'il ne pouvait faire chorus avec le journal de Marat, celui d'Hébert et autres, (pii accablaient alors d'injures le général dont ils avaient eu à se plaindre lorsqu'il était investi de la puissance.

« On parlait de Lafayette dans un restaurant, rapporte le journal de Brissot. d'après un de ses abonnés : je demandai ce que pouvait valoir sa tête. Un fédéré placé a mes côtés me répondit par ces mots dignes de Longin ; Cent mille écus pour un hulan, une couronne de chêne pour un Françiis '. »

' Telle élaitalors la haine desjacobiiisetmêracdela municipalilé de Paris contre Lafayette, qu'un artiste ayant rapporté à la commune une médaille à l'efligie de ce général, la commune ordonna que cette efiigie seniit brrtlée par le liourieau! Lu section de la Sorbonne livra aussi publiquement aux llammes les franges d'or du drapoau qu'elle avait reçu des mains de Lafayette.

BIUSSOT-VVARVILLE. 7,hh

El il ne lui |tlustjueslion. dans le Patriote français, de celui que l'on a|)pelail Veunuqiie de la révolution.

D'autres hommes, et d'une autre trempe, allaient lui succéder sur la scène politique.

Depuis longtemps les patriotes étaient convaincus que la cour, le directoire du département, le nouveau ministère et les feuillantius cherchaient à fomenter quelque insurrection contre l'Assemblée nationale, dans le but d'amener une crise dont la cour espérai i proliler. Mais les sociétés patriotiques et le peuple veilkient sur les intrigues des contre-révolutionnaires; et de temps à autre, des adresses fulminantes arrivaient à l'assemblée pour lui prouver la nécessité d'écraser toutes les têtes coupables, au nombre desquelles on désignait assez ouvertement celle du roi.

L'Assemblée nation;ile s'était bornée a renvoyer ces adresses h sà commission extraordinaire, qui, peu après le 20 juin, fit son rapport sur la situation de la France. Brissot versa le ridicule a pleines mains sur V exposé présenté à ce sujet par Pastoret. « 11 a annoncé son rapport, dit-il, comme un exposé général des causes de nos maux et des remèdes qui doivent y mettre un terme. Quant à ces causes, M. Pastoret les a fo«i^s développées, excepté h ferme résolution prise par le roi de paralyser entièrement le gouvernement dont 'il est le chef, excepté la guerre perfide que lès faux modérés l'ont a la constitution a l'aide de la constitution, excepté la corruption que la cour injecte dans toutes les veines du corps social, excepté l'ineptie ou la perversité des agents du jiouvoir exécutif, excepté la révolte des généraux contre la constitution, dont ils se disent les défenseurs. Quant aux remèdes proposés par M. Pastoret, les principaux sont : d'inlerdire strictement les applaudissemenis dans le corps législatif; d'établir un costume particulier pour ses membres, enfin d'avoir une confiance généreuse dans le j)ouvoir exécutif. Si M. Pastoret eût eu la réputation d'un plaisant, on aurait pu croire que ce rapport était une raillerie, ou pour le moins une ironie mordante; mais c'est très-sérieusement que M. Pastoret a distillé, pendant plus d'une heure, cette dose d'o])ium, comme l'appelait M. Tsnard. »

Ne voulant pas que le peuple français pût s'endormir au moment où les dangers de la patrie lui commandaient de veiller nuit et jour, les patriotes de l'assemblée chargèrent Jean Debry de préparer le travail nécesi-aire poin' faire proclamer, en lenqis utile, ce danger.

Debry, dans un discours que Brissol loua, comme empreint a la lois de palriolisme et de philosophie, proposa la formule pour annoncer au peuple que la patrie était en danger ; et, se fondant sur ce que la Révolution ne |)ouvait être affermie que par des mesures énergiques, il demanda que l'assemblée eût à déclarer qu'elle ne consulterait que la loi su|)réme du salut du peuple, jusqu'à l'extinction de tous les foyers de conspiration et la clôture de la Révolution.

Peu de jours a|)rès (9 juillet 1792), Brissot, a qui il tardait que la nation ne* se laissât pas prévenir par ses ennemis, fil la proposition formelle de déclarer que la patrie était en danger. « Il faut donc que vous déployiez les plus grands moyens, si vous ne voulez pas être écrasés vous-mêmes, dit-il dans un discours fort remarquable; il faut donc déclarer que la patrie est en danger; car, encore «ne lois, sans des moyens extraordinaires, développés tout h coup dans cette cam|)agne, vous exposez votre liberté aux [)lus grands dangers... Ah ! si jamais une nation s'est trouvée en danger, c'est bien lorsque cinq à six puissances, qui ont juré sa perte, rassemblent les |)Ius grandes forces pour l'effectuer... Ou niez ces faits, s'écriait Brissot, ou décrétez que la patrie est en danger... Non, messieurs, ce n'est pas avec des armes partielles que la France peut repousser nos ennemis ; ce n'est pas même avec une croisade nombreuse : il faut que la nation se lève entière ; il faut que tous les hommes en état de porter les armes soient armés ; il faut que pas un village ne soit pris ou incendié que mille ennemis n'y trouvent la mort: il faut que Sagonte ressuscite parmi nous, et que nos femmes, nos enfants, plutôt que de survivre à notre défaite, s'ensevelissent et meurent avec nous... »

En demandant que la patrie fût déclarée en danger, Brissot voulait aussi que l'assemblée adoptât plusieurs mesures propres à appuyer cette grande détermination. B proposait que le comité des douze et le comité de surveillance, trop nombreux, fussent remplacés par un comité de sept députés, nommé d'après un mode particulier ; que ce comité fût chargé d'examiner la conduite du roi et du pouvoir exécutif pendant toute la Révolution; qu'il eût a examiner les cas où devaient s'appliquer les décrets constitutionnels qui prononçaient la déchéance du roi ; que les conseillers perfides qui égaraient le roi fussent poursuivis comme ennemis de la nation ; qu'il fût déclaré que les ministres n'avaient pas la confiance de la nation, et qu'ils demeurassent responsables des événements

BRISSOÏ-VVARVILLE. .3M

que pourrait entraîner le reAis de sanction; que le ministre des affaires étrangères, Ghambonnas, fût décrété d'accusation, pour avoir laissé le corps législatif ignorer la marche des Prussiens et les préparatifs des électeurs; que la commission de sûreté fit un rapport sur la conduite des ministres de Tintérieur et de la guerre; que ceux qui tenteraient d'avilir l'Assemblée nationale fussent punis comme ennemis de la nation; et, enfin, que le comité de législation avisât aux moyens de faire cesser la lenteur de la baute cour nationale.

Comme on le voit, Brissot voulait que tout marchât à la fois pour assurer le succès de la guerre qu'il avait tant contribué à fi»ire déclarer. Il est permis de croire que son discours contribua beaucoup h la patriotique détermination que l'Assernblée nationale prit en ce jour mémorable, après avoir entendu le rapport d'Hérault de Séchelles, en faveur de cet appel à la nation, ainsi que VAde du corps léifislatif, présenté par I^acépède, qui devait renfermer cette proclamation.

« Enfin le patriotisme l'a emporté, s'écria Brissot; l'Assemblée nationale vient de déclarer que la patrie est en danger. Citoyens, ne vous trompez pas sur la signification de ce cri : ce n'est pas un cri de terreur; c'est un appel a tous les citoyens pour se mettre sur leurs gardes, pour se précautionner contre tous les ennemis du dehors et du dedans ; c'est un avertissement à tous les citoyens de se tenir prêts pour marcher au premier signal que la patrie leur donnera. Ce cri : La patrie est en danger, signifie encore : on attaque votre liberté; ce combat intéresse chacun des membres de la grande famille; plus tôt vous repousserez, vous écraserez vos ennemis, plus tôt vous jouirez de la paix et de la prospérité... La principale force de nos ennemis extérieurs et intérieurs, ajoutait Brissot,. est la cour; c'est là qu'il faut les vaincre d'abord. On vous dit de frapper sur les prêtres réfractaires de tout le royaume; et moi je vous dis que frapper sur la cour des Tuileries, c'est frapper tous ces prêtres. On vous dit de poursuivre partout les intrigants, les conspirateurs; et moi je vous dis que tous disparaissent si vous frappez sur la cour des Tuileries; car cette cour est le point où tous les tlls aboutissent, où se trament toutes les manœuvres, d'où partent toutes les impulsions... »

— « La paix, comme la guerre, disait ailleurs le rédacteur du Patriote, en examinant les causes de la coalition des rois contre les peuple français, doit être également funeste aux despotes, parce qu&

7,hS BHISSOT-WARVIIJ.K.

nos principes, dont la ronlagion est si sédnisank; pour le peuple el si rapide, doivent tendre à se propager sans aucun elïort, et a détruire la tyrannie partout. Les souverains vous ont donné le secret de leur coalition quand ils ont déclaré la guerre aux jacobins, el le manifeste dont on nous menace réchauffe celte ridicule déclaration '. Ils savent bien que les jacobins ne sont pas une puissance*; que les jacobins n'ont ni agents ni même d'émissaires; mais ils voient dans ces jacobins un volcan qui lance sans cesse des laves enflammées sur le trône des tyrans. Ce ne sont pas même les poignards des jacobins qu'ils redoutent, ils savent bien qu'ils ne sont qu'imaginaires ; mais ils redoutent l'évangile des jacobins...

« La patrie est en danger, concluait Brissot, parce qu'on paralyse ses forces et ses ressources. Kt (jui les paralyse? un seul homme ! »

Ainsi qu'on le voit aisément, Brissot poussait a la déchéance du roi, dont il était beaucoup question alors, et qu'une foule de pétitions arrivées a l'assemblée des départements et des sections de Paris sollicitaient impérieusement tous les jours. Déjà les sections des GravilliersetdelMauconseil s'étaient présentées à la barre de l'assemblée pour y déclarer qu'elles ne reconnaissaient plus Louis X\I pour roi des Français, et qu'elles abjuraient le serment qu'elles avaient fait de lui être fidèles, convaincues qu'il trahissait ouvertement la patrie.

« Ce sera un grand sujet d'étonnement pour la j)OStérité, s'écriait Brissot, que d'apprendre qu'au seift de la p(us importante et de la pj,us dangereuse Révolution, le peuple français, ouvertement trahi, connaissant ceux qui le trahissaient, et témoin de leurs perfidies, les a soulTeries avec patience, les a presque vues de sang-froid ; qu'un peuple immense, soulevé par la plus juste des indignations, s'est borné à exprimer ses sentiments; que, bien loin d'être reconnaissant de cette modération, celui qui en était l'objet s'est plaint avec aigreur, avec mauvaise foi, avec insolence de ceux qui auraient pu le punir de tous ses parjures... 11 est temps que le peuple preiine les mesures qu'il jugera nécessaires pour se mettre à l'abri de toute trahison... »

' Le fameux manifeste du duc de Brunswick ne tarda pas effectivement à paraître, el conlrijjua beaucoup à rendre la guerre populaire en France. Il faut le lire pour se faire une idée de l'arrogance de ceux qui se disaient les alliés de Louis XVI. (Voyez le Patriote français des 5 et 9 août 1792.)

- Drissot, qui n'aimait plus les jacobins depuis (|ue Robespierre dominait dans cette société, cherchait ici à se faire illusion en amoindrissant la puissance qu'elle exerçait. Les ennemis de la liberté savaient mieux que lui à quoi s'en tenir sur ce foyer de la Uévolulion : aussi av.iient ils dirigé tous leurs efforts contre les jicobins.

Les mesures que Brissol appuyait, c'étaient la déchéance et la convocation d'une Convention nationale; carBrissot, quoique tout dévoué a l'Assemblée législative, n'en comprenait pas moins qu'il fallait un corps plus vigoureux pour sauver la patrie.

On arrivait alors à l'époque de la fédération. Des fédérés de plusieurs déparlements se rendaient en foule h Paris, et les patriotes compiaietJt beaucoup sur l'appui de ces jeunes têtes exaltées par l'amour de la liberté pour se rendre maîtres des événements.

« C'est demain le grand jour! disait Brissot; les fédérés arrivent en foule; ils brûlent tous du plus pur patriotisme: ils attendent tous de l'Assemblée nationale des mesures égales aux dangers de la pairie : ils sont prêts à tout exécuter. »

De son côté, la cour, nous apprend le Patriote français, se préparait en silence à employer les forces et les moyens dont elle disposait pour tenter la contre-révolution. « Le château des Tuileries, annonçait le journal de Brissol, esl devenu une espèce d'arsenal, une sorte de place forte : il s'y est fait des transports d'armes, ainsi qu'à Meudon : on a découvert des baleaux chargés de munitions... »

— « Quatre régiments d'infanterie et deux bataillons de troupes légères, ajoutait le même journal, ne font, h Paris, d'autre service que de composer la garnison du château des Tuileries... Il est donc prouvé que le pouvoir exécutif et ses conseillers ne veulent pas que nos armées soient renforcées ; mais ils veulent conserver autour d'eux une armée dont ils se croient sûrs, parce qu'ils sont sûrs de leurs chefs : ils veulent avoir de quoi commencer, dans Paris, la guerre civile, et tenir au moins les patriotes en échec, en attendant que leurs généraux viennent nous dicter des lois \ »

Et, après avoir rendu compte de l'esprit patriotique qui s'était manifesté pendant la fête de la fédération, et des espérances que les amis de la liberté pouvaient fonder sur le peuple et les fédérés, Brissot ne dissimulait point que de grands événements se préparaient de part et d'autre.

« Les bons citoyens, répétait-il. conçoivent de justes alarmes sur l'état du château des Tuileries. On assure qu'il est devenu une espèce d'arsenal ; qu'on y entasse des armes et des munitions... La ville n'est pas agitée, mais tout annonce un orage. Les ennemis de la liberté semblent moins le craindre que le désirer ; on est même

' l,p liriiit coiir,)it iilors que Lafayelte marcliait sur Taris.

forcé a croire qu'ils travaillent à raccélérer, parce qu'ils sont sûrs ou de l'éviter ou de le diriger selon leurs vues. Que les bons citoyens se tiennent sur leurs gardes ! »

« Ce n'est pas sans raison, continuail-il. que le jardin des Tuileries reste fermé : il est devenu, en quelque sorte, le parloir du château; c'est là (jue les députés feuillants vont se concerter entre eux et avec les ministres; c'est là que se tiennent les conciliabules ambulants dans les(piels se trame la perte de l'Assemblée nationale sous ses propres fenêtres... »

Va comme de toutes parts ont adjurait l'Assemblée nationale de prendre de grandes déterminations, elle décréta la permanence des sections, dans le but de pouvoir plus exactement surveiller les malveillants et les conspirateurs. L'assemblée (it plus encore, elle s'occupa d'une adresse au roi, dans laquelle on lui |)eigriail avec force les résultats de sa conduite, et on lui déclarait que la chose publique se perdrait par son opiniâtreté à ne pas vouloir marcher dans le sens de la Révolution. Brissot prononça, à ce sujet, un discours dans lequel il examina les diverses mesures proposées pour sauver la liberté. Au grand étonnemenl des patriotes, il soutint que la suspension du roi, la dictature, l;i convocation des a.ssenddées primaires, seraient des moyens dangereux. Il voulait qu'avant de s'occuper de la suspension du chefderÉtal, la commission extraordinaire recueillît tous les faits, toutes les preuves tendant l\ établir que le roi était dans le cas de déchéance. Cette opinion de Brissot, si opposée à celle émise d'abord par son journal, déplut a la Mont(i(jne, lui valut. ■ ainsi qu'il lavoue lui-même, les suffrages des membres qui siégeaient dans les bas côtés, lui n)érila les malins applaudissements du côté droit, et les compliments charitables de la Gazette universelle ti du Journal de Paris. Plus tard, on lui reprocha amèrement de s'être opposé 'a la déchéance. Et pourtant Brissot ne voulait autre chose qu'une délibération mûrie et froidement débattue. C'était se rapprocher du système des endormeurs.

Vers la Un de juillet, la fermentation était arrivée à son comble dans la capitale : « Une grande agitation, dit Brissot, règne dans les esprits, inquiets par la marche des armées ennemies et par les complots des conspirateurs de l'intérieur ; cette agitation est encore entretenue par des écrits incendiaires et par les discours des aristocrates, qui se glissent dans les groupes et se montrent partout où ils peuvent exciter le peuple. »

BRISSOT-VVARVILLE. 50 1

El après avoir raconlé la mésaventure arrivée au fameux Despréménil et au ministre Champion, tous les deux maltraités par le peuple du faubourg Saint-Antoine, qu'ils cherchaient à exciter au désordre, Brissot annonçait la tentative d'insurrection faite dans ce même faubourg.

« Celte nuit, disait-il, la fermentation était à son comble au faubourg Saint-Antoine : le toscin a sonné, la générale a battu . Ce matin on était disposé h marcher au château S mais M. Pélion a tout apaisé, en montrant au peuple ses vrais intérêts... »

— « La journée était calme, poursuivait le lendemain le Patriote français: l'affaire de l'énergumène Despréménil a ouvert les yeux : on s'est convaincu que la cour excite elle-même des mouvements déréglés, pour en faire un texte à ses calomnies contre le peuple, à ses proclamations feuïUant'mes, et au besoin à ses manifestations contre-révolutionnaires. Un des moyens que la cour emploie pour atteindre a ce but, c'est de lâcher ses valets, déguisés en gardes nationaux, pour provoquer le peuple contre la force armée. Mais le peuple ne sera pas dupe de celte ruse de guerre ; il s'est contenté et se contentera de conspuer les provocations : il ne dirigera pas ses forces contre une partie de lui-même. »

— « Il y a eu hier du bruit au Palais-Royal, ajoutait le journaliste : des oreilles feuillantines ont été tirées, et des épaules royalistes bien frottées. Ces pauvres honnêtes gens ont bien du malheur! On les ttille en pièces a Jalès : on les envoie par cinquantaines à Orléans ; on les rosse au Palais-Royal : on les hue à l'Assemblée nationale; on se moque d'eux dans les journaux. Eh bien, la charitable liste civile verse du baume sur toutes ces plaies. C'est vraiment une institution évangélique que la liste civile ! »

Cependant l'irritation continuait, parce que les causes qui la provoquaient étaient loin de disparaître. Le peuple de la capitale apprenait presque a la fois, et l'évacuation de Courlray par les troupes françaises, après avoir incendié ses faubourgs ^ et la marche des Autrichiens vers les Pays-Bas, et celle de la grande armée {)russienne, à laquelle s'étaient joinls les émigrés, vers nos frontières,

* 1,'liistoire de celle époque nous apprend que, le 26 juillet, les palriotes les plus ardents avaien t arrêté (le faire marcher les faubourgs contre les Tuileries, alin de mettre un terme aux conspirations de la cour, mais le mouvement ayant été mal combiné, on l'ajourna jusqu'à l'arrivée des fédérés bretons et marseillais, alors en route pour se rendre à Paris.

* I.e général Jarry, ordonnateur de cet incendie, s'attira la haine des patriotes, qui l'arcusèrent d'avoir voulu aigrir les Belges contre nos soldats.

et l'état (le faiblesse relative où se Irouvaient nos troupes pour s'opposer à l'invasion. Les feuilles royalistes et feuillantines se réjouissaient tout haut (le l'approche des ennemis. « Le Journal de Paris annonce avec jubilation, assurait Brissot, l'approche de cent mille Prussiens, et leur entrée triomphale. » C'en était assez pour exciter les patriotes contre les aristocrates.

Pour combler l'état de confusion où était en ce moment critique la ville de Paris, on faisait courir le bruit (jue le duc de BrunsNvick voulait mettre sur sa tête la couronne de France, et les ennemis de Brissot assuraient que ce journaliste-député prêtait la main à ce complot '.

« Cette calomnie imbécile ne peut tromper |)ersonne, s'écriait Brissot. Mais les conspirateurs d'outre-lUiin sont si scélérats, qu'ils paraissent avoir conçu le projet atroce et insensé de porter sur le trône un tyran étranger, plutôt que de ne pas se venger ; de mettre tout à feu et à sang, plutôt que d'être dépouillés de leurs anciennes usurpations. »

— « La cour commence à être inquiète sur l'expédition des Prussiens, ajoutait-il quelques jours ai)rès. On ne sait pas trop quelles sont les vues secrètes du duc de Brunswick ; et il pourrait en avoir une particulière de nature "a déplaire aux Bourbons, Ce duc est ambitieux; il a soupiré toute sa vie ajirès une couronne. Ne pourrait-il pas croire que le sort lui en offre une, et que lui seul est en état de la défendre? Ne pourrait-il pas entrer dans les vues destnaisons d'Hanovre et de Brandebourg de le favoriser, et de tromper ainsi les maisons de Vienne et d'Espagne ^? Quoi qu'il en soit, les vrais Français, les bons Français ne doivent voir qu'avec horreur le projet qu'ont les Prussiens de donner des lois à la France, fût-ce même sous le spécieux prétexte d'appuyer la constitution.

«Cependant, poursuivait encore Brissot, il y a des aristocrates et même des modérés et des feuillants, qui s'enivrent avec délices de l'idée de voir les Prussiens a Paris, détruisant les jacobins : la haine qu'ils ont pour les jacobins est telle, qu'ils aiment mieux être esclaves des baïonnettes prussiennes, que les pères et les frères des jacobins. Anathème, s'écriait le rédacteur du Patriote, anathème

* Plus lard, on reprocha sérieusement à Brissol ses prétendues intrigues en faveur du duc de Brunswick, et ce fut l'un des griefs produits dans l'acte d'accusation contre les girondins.

- Ces suppositions, mal comprises, valurent à Brissot bien des accusations de la part de Maral et de Robespierre.

à ceslrailresenversla patrie! Ils mériteront sans doute d'être exterminés (h\ moment où leur vœu criminel se manifestera... »

Sur ces entrefaites arrivèrent à Paris les fédérés de Marseille, avec armes et bagages et trois pièces de canon. Brissot raconte la réception qui leur fut faite, le repas qu'on leur donna aux Champs- Elysées, et la déplorable collision qui survint entre ces fédérés, les autres patriotes qui les accompagnaient, et les grenadiers de la section des Filles-Saint-Thomas, que le hasard avait aussi réunis à un banquet près des Marseillais. Le rédacteur du Patriote français, d'accord en cela avec tous les historiens de bonne foi, assure que les Marseillais furent provoqués *.

« Quelques-uns des ci-devant gardes du roi et des valets du château, rapporte encore Brissot en rendant conijjte de la séance du 51 juillet, après avoir provoqué, sous l'uniforme national, une rixe dont-ils ont été les victimes, ont osé paraître à la barre, et entretenir l'assemblée de leur lâcheté et de leur honte. Ils demandent vengeance. Un membre, qui avait été témoin de l'affaire, atteste que les grenadiers, parmi lesquels se trouvaient un grand nombre d'officiers, ont eux-mêmes engagé la querelle, en criant avec affectation : Vive le roi, vive la reine!... Des citoyens de garde au château déclarèrent que les grenadiers fuyards se sont retirés dans les appartements du roi et de la reine, et qu'aussitôt six a sept cents personnes, en habit noir, ont été introduites dans les appartements. »

— « Il y a une connivence si bien établie entre le château des Tuileries et les généraux prussiens, disait plus loin le Patriote, qu'un homme attaché au château voulait parier, il y a six jours, que Bavay serait évacué, et que les courriers avaient été envoyés à cet effet... Si l'on en croit les plus riches banquiers, ajoutait-il, le moment de la contre-révolution n'est pas éloigné; ils offrent de parier que les Prussiens seront a Paris le 15 août; les plus sages ne parient que pour le 25. — Et Ton ménagerait ces infâmes sangsues! » s'écriait Brissot.

Cependant la crise prévue, cette crise inévitable, que tous les partis provoquaient, semblait toujours plus menaçante et plus immé-

1 Dans cctto rixe, deux gardes nationaux royalistes furent tués, et plusieurs blessés; les fédérés eurent aussi deux des leurs blessés. Les grenadiers se sauvèrent dans le jardin des Tuileries. Le journaliste Gorsas, (|ui se trouvait sur les lieux, a publié une relation circonstanciée de cette affaire, et il a délié lîegnault de Saint-Jcan-d'Angely, qui était au nombre des grenadiers des l'illes- Saini-Tliomas, de contester les faits mis sous les yeux du public.

5rt4 BRISSOT-WAHVILLE.

(liale : de toutes paris on demandait la déchéance du roi. Les fédé. rés marseillais l'avaient demandée à la barre, dès leur arrivée ; les sections, les sociétés populaires des villes émettaient tour a tour le même vœu ; et la commune de Paris, admise au sein de l'Assemblée nationale, y avait déposé une pétition dans laquelle, aprèsavoir retracé la conduite de Louis XVI depuis le commencement de la Révolution, et démontré qu'il n'avait cessé de trahir la cause du peuple et de la liberté, elle demandait, au nom des habitants de cette immense cité, que la déchéance du roi des Français fût prononcée aux termes mêmes de la constitution '.

Enfin les citoyens actifs et non actifs de la même ville, après avoir fait signer, au champ de la fédération et sur l'autel de la patrie, une autre pétition pour le même objet, revêtue de chiquante paqes de signatures, l'avaient aussi adressée aux représentants du peuple.

Et pourtant l'Assemblée hésitait toujours à prendre cette mesure: les pétitions étaient accueillies, mais renvoyées a une commission extraordinaire; etBrissot ne cessait de dire qu'une pareille détermination avait besoin d'être mûrie.

Le peuple s'impatientait ; et, croyant que ses représentants n'auraient pas le courage de le sauver, il s'occupait a se sauver luimême.

Le journal de Brissot, en rendant compte des mouvements populaires dont Parisétait alors journellement le théâtre, s'exprimaitainsi:

« 11 y a eu, la nuit dernière (5 août 1792), un mouvement extraordinaire au château des Tuileries: deux ministres y ont passé la nuit. On y a fait venir une troupe nombreuse de Suisses ; on y a remarqué dix hommes vêtus en officiers généraux... Les uns attribuent ce mouvement à un départ prémédité, d'autres croient qu'il a été occasionné parce que les Marseillais ont quitté, cette nuit même, leurs casernes pour aller habiter le couvent des cordeliers. La défiance de la cour est extrême ; cependant le maire est parvenu à empêcher le rassemblement des sections, qui devaient venir en corps presser l'assemblée de prononcer la déchéance... »

— « La situation de la capitale, ajoutait, le surlendemain. Brissot, est toujours la même : beaucoup de fermentation ; mais elle est

• Celle fymcusc pétition, si vigoureuscmcnl motivée, fc trouve dan^; le Ptdriote français du soill 1792.

BRISSOT-WÂRVILLE. 305

calmée par l'espoir de voir la question de la déchéance agitée jeudi. Des esprits ardents voudraient qu'elle fût décidée ce jour-là même ; mais cette précipitation serait absurde et funeste. Une question aussi imposante ne peut être disculée trop mûrement. »

Tandis que Brissot, placé tout a fait en dehors du mouvement projeté par les chefs des jacobins et des cordeliers, mouvement que la cour désirait aussi et provoquait, pour en linir, des conciliabules se tenaient nuitamment au faubourg Saint-Antoine et chez Danton : on y organisait l'insurrection contre la royauté, seul obstacle au développement des forces et de l'énergie de la nation. Les patriotes ardents voulaient protiler de l'indignation publique soulevée par l'absolution du général Lafayette et l'acquittement de quelques autres contre-révolutionnaires, pour frapper les grands coups. Ils comptaient sur tous les jacobins, les cordeliers, et principalement sur les fédérés.

De son côté, la cour, jugeant que les circonstances de la retraite de l'armée française et de l'approche des Prussiens donneraient du courage à ses amis et aux trou|)es, faisait aussi ses préparatifs. Le château des Tuileries s'était rempli de Suisses, de gardes nationaux dévoués et de royalistes, qu'on appelait les chevaliers du jmignard. La veille du 10 août, on avait entendu les soldats suisses, gorgés de vin, dire ces mots significatifs : Demain, il fera chaud! les prunes de la reine Claude sont mûres, et nous leur en f.

Brissot, dont le journal nous a révélé tous ces faits peu de jours après le combat, ne dit pas un mot qui puisse faire croire à une coopération quelconque de sa part au mouvement offensif du peuple; il est même permis de croire qu'il ne savait rien de ce qui se passait, parce que les cordeliers ne l'avaient pas jugé propre h seconder une détermination aussi brusque, aussi hasardeuse et aussi énergique. Brissot ne manquait pas de ce courage qu'on appelle civique : il en avait donné la preuve lors de la pétition du Champ de Mars et en maintes autres circonstances; mais, par la nature même de son caractère et de ses habitudes, il semblait peu propre à se lancer au milieu de ces têtes exaltées si héroïques qui accomplirent la journée du 10 août. Hrissot se trouva a son poste de député, poste qui n'eût pas été sans danger si les royalistes eussent eu le dessus.

La journée du 10 août ayant été longuement décrite dans tous les livres consciencieux i)iibliés sur la Révolution, je me bornerai ici a

5(3(; BIUSSOT-WARVILLE.

rnellre sous les yeux du lecteur un résumé de la version du journal de Brissot : il y a toujours quelque chose h apprendre dans les relations contenqjoraines, même après avoir fait la part des passions du moment. Or, voici comment le Patriote français parle de celle journée mémorable, ou plutôt de cette grande révolution :

« La scélératesse de la cour était a son comble, ainsi que l'indignation du peuple : il se préparait nn grand combat, qui devait enfin terminer la longue guerre que le chef du jmuvoir exécutif faisait a la nation, à la{|uelle il devait tout. Le peuple était prêt depuis longtemps, et ne cachait plus sa résolution; la cour s'apprêtait dans les ténèbres. — A minuit, le tocsin a sonné de toutes paris, la générale a battu, tous les citoyens ont volé aux armes. A" ce signal, l'assemblée se forme : bientôt elle apprend (|ue M. Pétion, toujours humain, travaillait a prévenir l'orage, qu'il était au château et qu'il courait des dangers, parce que des scélérats le retenaient et prétendaient le garder en otage contre la vengeance du peuple. L'assemblée appelle à sa barre le vertueux magistrat : il y paraît ; il parle avec fermeUi de la crise qui se prépare ; il parle avec modestie de ses efforts, de son sang-froid, de ses dangers : on l'applaudit, on l'accueille à la séance, on le rend a ses fonctions.

« Cependant, poursuit le Patriote français, si le crime veillait au château, le patriotisme veillait dans la ville *. Des citoyens, des sections, viennent déposer dans le sein des re|irésentants leurs sollicitudes et leurs sentiments : ils ne regardent plus la cour et le château des Tuileries que comme un autre Coblentz. Si le peuple est fermement résolu a punir ses ennemis, c'est que ses ennemis l'ont poussé à bout ; s'il n'attend plus sa vengeance de la loi, c'est (jue la loi est lente a punir, et les conspirateurs ardents a agir; c'est que toute loi doit se taire devant la loi suprême du salut de la patrie...

« Le jour était venu ; le ministre de la justice s'était rendu à l'assemblée; il y venait implorer, pour le roi, une protection qu'il ne pouvait plus attendre de l'amour du peuple, tant de fois trahi, qu'il n'osait plus es|)érer de sa clémence, tant de fois récompensée par des perfidies... L'Assemblée nationale, oubliant et les griefs de la nation et les siens, ne se souvenant que de sa constante générosité,

' On voil, par le récil de Brisi-ol, iiu'il ne rend guère d'autre compte que de ce (|ui s'est passe à la portée de l'Assemblée nationale, et qu'il lui répugne de nommer les sections et les hommes qui ont montré le [dus d'énergie.

s'occupe des moyens de faire au roi un rempart de la confiance dont elle jouit, au défaut de celle qu'il avait perdue.

« Pendant celte discussion, des ofliciers municipaux annoncent qu'il venait de se former a la maison commune une nouvelle administration provisoire : le peuple, assemblé dans les sections, avait nommé des commissaires qui s'étaient conslilués, en vertu de leurs pouvoirs, conseil (fénéral de la commune. La municipalité avait été suspendue pendant la durée de cette autorité révolutionnaire : MM. Pétion, Manuel et Danton avaient seuls été exceptés. Mais le peuple, ne voulant pas que son magistrat chéri partageât ses dangers, voulant, si je puis m'exprimer ainsi, mettre en dépôt la loi et son organe le plus respecté, avait entouré M. Pétion d'une garde nombreuse et l'avait consigné chez lui*. L'administration provisoire avait mis provisoirement M, Santerre a la tête de la force publique, et avait défendu à celle-ci de reconnaître l'état-major *. . .

« Les deux partis étaient en présence, ajoute Brissot après avoir parlé de l'arrivée du roi et de sa famille a l'assemblée, ainsi que des exécutions populaires sur une fausse patrouille royaliste. Les gardes suisses et beaucoup de valets de la cour, travestis en gardes nationaux, occupaient le château. Différents détachements de la garde nationale, des citoyens armés de piques, les Marseillais, les fédérés, étaient rangés en bataille dans la place du Carrousel. Ils n'ignoraient pas que le château était garni de troupes ; ils craignaient, pour l'Assemblée nationale, la proximité de ce palais, devenu une place de guerre ; ils craignaient qu'il ne devînt bientôt un point de ralliement pour tous les contre-révolutionnaires et le berceau de la guerre civile. Ils voulaient s'en emparer : on ne pouvait leur reprocher de vouloir attenter à la sûreté du roi, puisqu'il était a l'Assemblée nationale. La garnison du château refusa constamment de les en laisser maîtres; elle avait fait ses préparatifs de défense.

« Cependant les portes s'ouvrent; les premiers rangs des Suisses avaient mis bas les armes, leurs autres agitaient leurs chapeaux au bout de leurs baïonnettes. Des gardes nationaux courent à eux en leur tendant les bras, et sont accueillis par une décharge Cette per-

* Pétion fut réelleiiient retenu prisonnier, parce que la commune insurrectionnelle craignit que sa modération ne fit échouer la délerniination du peuple.

- Brissot ne parle pas de la mort de Mandat, commandant général des sections, ni des preuvestrouvées sur lui qu'il trahissait la cause de la lihcrté; mais, un peu plus loin, il rend compte de la revue faite par le roi, à cinq heures du matin, dans le Jardin des Tuileries.

(idie ne fait qu'irriter le courage des patriotes ; il s'engage un long combat. Le fer brille, l'airain tonne et vomit la mort ; des deux côtés le feu est soutenu avec une activité meurtrière. Les Suisses ont un immense avantage : ils tirent des croisées, aussi montrent-ils plus d'aplomb, plus d'adresse : les patriotes combattent avec plus il'ardcur cl d'intrépidilé : ce sont tous des héros : les Marseillais sont des lions. Enlin le courage et la bonne cause triomphent : les Suisses sont forcés, et un grand carnage punit leur perfidie et leur opiniâtre résistance. La victoire nous coûta bien du sang... Nous ne devons pas oublier de dire que les commissaires de l'assemblée se trouvèrent dans la mêlée, mais que les citoyens leur firent un rempart de leurs corps.

« L'Assemblée nationale, ajoutait encore Brissot, ne déployait pas moins de courage: elle avait délibéré au bruit du canon; plusieurs coups de fusil avaient donné dans ses fenêtres. Vive la liberté ! vive r égalité! s'écriaient tous ses membres. Et tous, se dressant a la fois, les bras levés vers le ciel, jurent de mourir pour la patrie... »

Brissot rendait compte ensuite des mesures que cette assemblée avait prises et des décrets salutaires rendus par elle dans celte journée célèbre, (l'est sur sa motion, nous ap[>rend-il, que l'assemblée déclara que les ministres n'avaient pas la confiance de la nation, et qu'elle procéda h la nomination de six autres ministres, parmi lesquels se trouvèrent ses amis Roland, Servan et Clavière'.

« Le vœu de la France est rempli! s'écriait, le lendemain, Brissot. Un roi, chef de loules les conjurations dont nous avons été jusqu'ici les victimes, est suspendu: une cour conspiralMce est dispersée; une Gonvenlion nationale, objet des désirs de tous ceux qui ont sondé les profondes plaies du corps social, est convoquée: le pouvoir exécutif est confié a des mains pures et habiles; des commissaires ont été nommés pour attacher a une seconde révolution nos armées, dont le patriotisme a assuré le sort de la première. Tout cela a été l'ouvrage d'un jour... »

Le même jour, le Patriote français, dont les colonnes avaient toujours été ouvertes aux écrits, harangues et proclamations de Vorateur du (jenre humain, publia une adresse de Clools au peuple français commençant par cette phrase :

' On sait que leininislfire du 10 août fut complété par Monge, élu ministre de la marine; Lebrun, appelé au ministère des affaires étrangères, et Danton , désigné pour le portefeuille de la justice. Grouvellc, qui avait réuni le plus de voix après les six minisires, futnonmié secrétaire du conseil.

BRISSOT-WARVILLE. ,-fiO

« Peuple français! vous portez sur votre front la majesté du genre humain! fier et audaeieux, votre courage civique en impose aux tyrans qui vous combattent et aux tyrans qui vous traiiissent. La France est debout, ses épais bataillons nourrissent l'espoir d'un souverain opprimé. La Gaule sous les armes promet de superbes destinées aux diverses factions de la République universelle...

— « Le plus grand danger que la pairie ait maintenant à courir, avouait Brissot, est dans la perfidie de l'état-major de nos armées. N'est-il pas a craindre que des hommes qui n'étaient restés à leur poste que pour servir plus utilement le roi en nous trahissant an milieu de nous, n'est-il pas a craindre que des créatures des ministres les plus aristocrates, ne tentent de venger le roi et les ministres, en travaillant nos troupes et en les livrant h l'ennemi ? Aussi, M. Bazire a-t-il demandé, au nom du comité de surveillance, le licenciement de tous les officiers de l'armée, et une réélection générale par les suffrage des soldats... »

— « La tranquillité est rétablie dans Paris, disait-il encore sous , la date du 12 août; elle n'a pas été troublée par l'expédition faite dans les boutiques d'aristocratisme et de modérantisme, telles que les imprimeries de la Gazette universelle et du Journal de la Cour et delà Ville, dont on a brûlé les papiers et dispersé le matériel.»

— « Tout est tranquille, répétait-il encore deux jours après

La section du Théâtre-Français, pour honorer la mémoire des braves Marseillais qui logent près du lieu de ses séances, dans le couvent des Gordeliers, vient de changer sa dénomination, et a pris celle de section de Marseille. La rue qui porte le nom de l'Observance s'appellera rue de Marseille... La même section vient de prendre un arrêté qu'elle a fait afficher, par lequel il est prescrit h tous les citoyens de son arrondissement de n'indiquer le roi que sous cette qualification : le traître Louis XVÏ.

« La section de Louis-le-Grand a voulu aussi changer son nom : elle s'appelle section de Quatre-vimjt-douze, etc. »

— « Il faut que la seconde révolution, s'écriait Brissot à ce sujet, chasse tous les intrigants qui ont recueilli les fruits de la première, et récompense le patriotisme de ses travaux et de ses dangers. L'aristocratie est encore a la tête de toutes les administrations, de tous les établissements : il faut l'en chasser, si vous voulez que le sang des patriotes versé de'^ant les Tuileries n'ait [)as été répandu en vain... »

570 BmSSOT-WARVILLE.

— « Durant la comédie dfi suspension royale qui a été jouép en 1791, ajoiilail plus loin le rédacteur du Patriote français, rien ne changea dans l'administration : on conserva les mêmes agents, les mêmes moyens de nuire et de corrompre, et jusqu'aux mêmes formules ; on se conlenla de laisser le roi derrière la toile, à peu près comme on y laisse, dans les |)ièces de théâtre, les objets trop choquants. Mais celle fois ce n'est plus une liction: le chef du pouvoir exécutif est réellement suspendu; on lui a arraché les instrumenls de l'intrigue ei les armes de la corni(>lion ; ses agents sont changés, et, pour qu'il ne restât aucun vestige de son existence politique, on a voulu supprimer les formules qui pouvaient la rappeler, et en faire disparaître son nom. de peur que le mépris dont il est couvert ne rejaillit sur les lois... »

r— « Le peuple avait remis le soin de sa vengeance à la loi, ajoutait-il encore; et après huit jours d'atlente, le peuple n'était pas vengé! La fermentation commençait h renaître; on parlait môme de tocsin et d'insurrection : on pouvait craindre que la hache populaire, qui s'était reposée 'a la voix de l'Assemblée nationale, n'immolât les coupables, sur lesquels le glaive de la justice demeurait suspendu trop longtemps. Un magistrat du peuple est venu informer ses représentants de ces dispositions. « Si le tyran eût été vainqueur, a-t-il dit, déjà douze cents échafauds auraient été dressés dans la capitale, et plus de trois mille citoyens auraient payé de leurs têtes le crime énorme, aux yeux des despotes, d'avoir osé devenir libres. Et le peuple français, victorieux de la plus horrible conspiration, vainqueur de la plus noire trahison, n'est pas encore vengé! Les principes de la justice sont-ils donc différents pour un peuple souverain que pour un peu[)le esclave?

« Le jury d'accusation et le jury de jugement que vous avez décrétés sont organisés ; ils sont tout prêts ; mais il n'y a point de juges pour faire l'application de la loi. Le tribunal criminel a perdu la confiance du peuple. Je demande que vous décrétiez qu'il sera choisi dans chaque section un citoyen, pour renouveler les six tribunaux criminels du département de Paris... »

— « Et, sur la proposition faite immédiatement par Hérault, ajoutait Brissot, l'Assemblée nationale a décrété qu'il serait procédé à la formation d'un corps électoral pour nommer les membres d'un tribunal criminel destiné à juger les délits commis dans la journée du 10 aoûl, et autres crimes y relatifs. » Ce fut ce Iribu-

nal, composé de huit juges, huit suppléants et deux accusateurs publics, que l'on appela le tribunal du 17 août '.

Et quel aliment pour ce tribunal que ces papiers secrets trouvés dans le secrétaire du roi et chez l'intendant de la liste civile, Lapoi'te^! Ces papiers, déposés sur le bureau de l'assemblée, furent sous ses yeux mêmes dépouillés aussitôt par une commission, qui, tous les Jours, en lisait quelques fragments dans la séance. (Voyez le Patriote français des 18, 19, '20, 21 et 24 août 1792.)

« M. Gohier, disait le Patriote français en rendant compte de la séance permanente, donne lecture de plusieurs pièces importantes trouvées chez l'intendant de la liste civile. On y voit l'état détaillé des frais que coûtaient au roi les libelles contre l'Assemblée nationale, les pamphlets conire les assignats et les jacobins, les affiches en faveur des émigrés, etc., etc.; on y voit des plans de conspiration qui prouvent que si les amis du roi eussent eu le dessus, ils se seraient fort peu embarrassés de la formation d'un tribunal pour juger les patriotes; on y voit des notes de gratifications accordées aux auteurs de ces plans et aux autres fidèles serviteurs du roi, qui s'efforçaient de s'en rendre dignes en vomissant des horreurs contre ia nation et contre ses représentants...

« D'autres commissaires lisent ensuite des pièces trouvées dans le secrétaire du roi ^ La première est une lettre des princes rebelles au roi; la seconde est un plan de conduite pour le roi, à l'occasion du veto sur le décret relatif aux émigrés : ce plan était concerté entre les ministres et MM. Alexandre Lameth etBarnave. La troisième pièce était une note écrite par M. Montmorin ; elle est relative aux circonstances actuelles, au projet de fuite du roi, à la déchéance, aux liaisons de certains députés avec la cour *. »

* l{ol)espicrrc fut élu président de ce tribunal ; mais il refusa d'accepter cette magistrature. Brissot ayant fortement lilâmé ce refus, qu'il appela une désertion, Robespierre expnsa ses motifs dans une lettre ainsi conçue : « ... J'ai combattu, depuis l'origine de la Révolution, la plus grande partie de ces criminels de lèse-nation ; j'ai dénoncé la plupart d'entre eux ; j'ai prédit leurs attentats lorsqu'on croyait encore à leur civisme : je ne pouvais être le juge de ceux dont j'ai été l'adversaire, et j'ai dû me souvenir que, s'ils étaient les ennemis de la patrie, ils s'étaient aussi déclarés les miens. Cette maxime, bonne dans toutes les circonstances , est surtout applicable à celle-ci. La justice du peuple doit porter un caractère digne de lui ; il faut qu'elle soit iniposanle autant que prompte et terrible. Je servirai la patrie au poste que la commune m'a confié. »

- I.aportc fut guillotiné peu de jours après, en même temps que le réilaclcur de h Gazelle de Paris, Durosoy.

' l'ius tard, on trouva encore une grande quantité de lettres secrètes, de papiers importants, de plans de contre-révolution, tant dans la fameuse armoire de fer que dans les bureaux de Dufresne Saint-Léon.

* Toutes ces pièces ayant été imprimées par ordre de l'assemblée, et les journaux en ayant publié

A peine la révolution du 10 août était-elle accomplie a Paris, que les départements, les villes, les communes, les sociétés populaires, les corps adnnnislratifs se hâtèrent d'envoyer h l'assemblée des actes d'adhésion, de lélicitation el de remercîment pour la «léiivrance.du peuple français. « La nouvelle de la suspension du roi, disait Brissot en parlant de ces adresses qui arrivaient en masse, a fait partout la même sensation, parce que partout on avait la même idée de son caractère dissimulé, de sa perlidie. Nous tomberions dans de fatigantes répétitions, si nous rendions un compte détaillé des adhésions qui arrivent à tout instant... »

— « Depuis plusieurs jours, poursuivait sur le même sujet le rédacteur du Patriote, nous avons renoncé a donner la note des adresses d'adhésion et de lélicitation que toutes les communes, tous les fonctionnaires publics font parvenu' a l'envi à l'Assemblée nationale. Elles sont si nornl)reuses, que nous pourrions a peine en présenter une liste, qui ne serait jamais complète. Un membre a annoncé qu'il en était arrivé plus de trente en trois heures... »

Tandis que de toutes parts on bénissait les Parisiens d'avoir délivré la France d'une cour corruptrice et vendue à l'étranger, et que l'on remerciait l'Assemblée nationale des décrets salutaires qu'elle avait rendus, il s'élevait, h côté même de cette assemblée, une autorité redoutable parce qu'elle s'appuyait el sur ceux qui avaient fait la révolution du 10 août, et sur les sections, et sur les fédérés, et sur le peuple. Je veux parler de cette fameuse commune de Paris, qui pendant deux ans dicta ses lois aux Assemblées nationales, |)rovoqua, quelquefois malgré les représentants du peuple, les plus énergiques comme les plus violentes déterminations, et devint pour lesennnemis delà liberté la tête de Méduse.

Le lecteur sait déjà, par la relation que le Patriote français a faite des grands événements de la journée du 10 août, comment cette audacieuse commune insurrectionnelle s'était organisée : chaque section avait choisi cinq commissaires les plus énergiques, et dans la nuit du 9 ils s'étaient constitués en conseil général du salut public, après avoir chassé tous les anciens membres de la municipalité, à l'exception de Pélion, de Danton et de Manuel. Mais comme en ce moment-la Pétion ne parut pas à la hauteur du mouvement

uu grand nombre, le peuple acquit, par là, la preuve irrécusable des manœuvres contre-révolutionnaires de la cour et de la perlidie de Louis XVJ. La plupart de ces pièces furent produites dans son procès.

BRISSOT-WAR VILLE. .î7ô

(jui allait éclater, et que d'ailleurs les commissaires de l'insurrection craignaient un chef qui aurait pu j)aralyser leurs mesures extrêmes, ils avaient mis en quelque sorte Pélion en état d'arrestation, a la commune même, prétextant que la cour aurait pu s'emparer de sa personne, et placer ainsi les patriotes dans une fausse position.

Dire ici ce qui se passa dans cette commune pendant la nuit et la journée du 10 août, reproduire les harangues, les délibérations qui y furent prises, ce serait sortir du cadre que je me suis imposé. Je dois donc me borner a faire connaître les opinions de Brissot sur un corps avec lequel il ne tarda pas à se trouver en guerre ouverte; guerre terrible qui n'eut de terme que la journée du !2 juin 1795.

Le Patriote français nous apprend d'abord que les administrateurs provisoires de la commune furent admis à la barre de l'assemblée, pour lui présenter leurs hommages, et que, par l'organe de Léonard Bourdon, ils prêtèrent ensuite serment de fidélité à la loi de salut du peuple.

Un membre de la municipalité, ajoutait le lendemain Brissot, informe l'assemblée des mesures prises pour |)unir les traîtres et les ennemis de la souveraineté nationale. » Ainsi la commune, ne consultant que la loi du salut du peuple, se bornait a informer l'assemblée de ce que les commissaires des sections trouvaient bon de faire. « Les magistrats révolutionnaires du peuple, rapportait encore le journal de Brissot, ont suspendu le département et les comités de section, supprimé le comité central des juges de paix, formé un jury de jugement pour juger les conspirateurs, et créé un comité de surveillance * pour s'occu[)er, conjointement avec les administrateurs de la police, a la recherche des crimes contre la liberté, et du complot contre les jours de M. Pétion, qui n'a été si longtemps consigné que parce qu'on savait que sa vie élait menacée. On a fait rouvrir les boutiques et multiplié les patrouilles; on a aussi envoyé des forces à Meudon, où des conspirateurs s'étaient rassemblés. »

Comme on le voit, le conseil général insurrectionnel s'était emparé de la dictature : il agissait souverainement, et l'Assemblée nationale n'avait plus d'autre rôle que celui d'approuver les mesures que la commune, par un reste de déférence, lui annonçait avoir prises et souvent exécutées.

' C'est If fameux comité de surveillaiiLC donl faisiiciit partie Maial, Scrgeui, Pauls, Jourdeuil, elc

Nous lisons dans le Patriote du 12 août que la commune révo- Uuionnaire de Paris, ayant cru devoir consigner une seconde fois Pélion, pour sa propre sûreté, venait de lever celte consigne. Le même journal nous apprend que cette commune avait à sa disposition cent cinquante pièces de canon et près de deux cent mille fusils. L'on comptait sans doute dans ce nombre les armes distribuées aux bataillons de la garde nationale parisienne, que le conseil général faisait alors réorganiser par Santerre, nommé par ce conseil commandant général.

« M. Pélion, ajoute le journaliste, vient prendre les ordres de l'assemblée pour la translation de Louis XVI et de sa famille au pavillon du Temple : il annonce que le conseil général a ordonné toutes les dispositions nécessaires pour la sùrelé de ce dépôt. L'assemblée nomme une députalion de quatre membres pour prendre Louis XVI dans son iogement et le conduire bors de l'enceinte du lieu de ses séances. — Il est inutile d'observer, remarque à ce sujet Brissot, que ce n'est pas un boiineur (pi'on a prétendu rendre au roi... Il est parti escorté par le trancpiille n)é|)ris du peuple. »

— « La commune, ajoute plus loin le rédacteur du Patriote, sollicite un prompt rapport sur l'organisation du tribunal qui doit juger les conspirateurs... »

— « La commune invite l'Assemblée nationale a révoquer l'édil qui avait établi une procession dans tout le royaume en l'bonneur de la Vierge, pour éterniser le double miracle de la naissance du plus ijrand des rois et sa naissance treize mois après sa conception. S'il ne fallut pas moins de temps pour former Louis le Grand, il en faut aujourd'bui beaucoup moins pour l'abattre *. »

— « Des commissaires de la commune rendent compte de la situation de Paris, de leurs efforts pour y maintenir le calme, et de leurs succès. Ils ont à lutter contre une fermentation qui n'a pas encore eu le temps de se rasseoir, et contre les intrigants qui tâchent d'en profiter pour porter le peuple a de fausses démarches. »

— « La commune de Paris présente cinq cents vainqueurs de la Bastille ou des Tuileries, qui s'oflVent a former le premier bataillon du camp sous Paris. M. Choudieu, l'un des commissaires pour la formation de ce camp, assure qu'il pourra se former pour lundi ou

' Le Palriolc français fait ici allusion [\ laslalue du ynind roi que le peuple venait de renverser au milieu de la place Vendôme.

mardi, si la commune est autorisée a faire l'achat des effets de campement. On éprouverait trop de relard, dit-il, de la part des commis de la guerre, qui ne sont pas au niveau de la Révolution. »

— « M. Robespierre réclame, au nom de la municipalité révolutionnaire, contre la formation du tribunal destiné a juger les conspirateurs du 10 août; il demande que les citoyens nommés par jes sections fassent à la fois les fonctions de jurés d'accusation, de jugement et de juges... Rrissot a prouvé aisément l'inadmissibilité de la pétition de M. Robespierre, qui n'était pas le vœu de la commune. La commune demandait seulement que le rec(turs au tribunal de cassation n'eût pas lieu. Cette disposition, qui avait déjà été adoptée pour les affaires de Mons et de Tournay. était nécessitée par le grand nombre des accusés et par le genre du crime ; aussi M. Brissot l'at-il fait décréter. 11 a fait adopter aussi un projet d'instruction au peuple pour le prémunir contre la défaveur qu'on essaye de jeter sur les opérations de l'Assemblée nationale \ »

— a La commune révolutionnaire, dit encore Brissot en parlant de cette redoutable autorité, avait envoyé plusieurs de ses membres, avec des détachements, visiter les environs de Paris : elle rend compte de cette expédition. Partout ils ont prêché le civisme et la fraternité; partout ils ont été accueillis avec les démonstrations de la joie la plus vive... Ils se sont assurés de plusieurs personnes suspectes. »

— « On annonce que la municipalité provisoire a fait mettre les scellés sur les papiers de M. Amelot et sur la caisse de l'extraordinaire. Si M. Amelot était suspect, poursuivait Brissot, il était prudent de mettre les scellés sur ses papiers. Mais si la municipalité eût réfléchi sur la nature et l'étendue de ses pouvoirs, elle n'aurait pas fait mettre les scellés sur une caisse appartenant h la nation entière, sur une caisse placée sous la surveillance immédiate de l'xVssemblée nationale, et dont la paralysation peut être du plus grand danger. On a envoyé deux commissaires pour corriger cette erreur. Elle a donné lieu a M. Guadet, ajoutait le rédacteur du Patriote françah, de demander et d'obtenir le renvoi a la commission extraordinaire de la question de savoir jusqu'à quel point les administrateurs nationaux étaient soumis à la surveillance municipale, pour les frais d'administration. »

' C'était un acte évideniment contre la comiraine.

Ô7«i BRISSOT-WARVILLE.

Par loui ce que Brissol dil de la commune révolulionnaire, il esl facile de comprendre que ce pouvoir voulait envahir toute l'autorité, et qu'il ne laissait plus h l'assemblée qu'un rôle secondaire. Aussi commence-t-on à s'apercevoir que les girondins veulent refréner celle ardeur de domination.

Le 25 août, Robespierre, a la tête des commissaires de la commune, s'élanl rendu a l'Assemblée nationale pour lui signifier que ces comnnssaires ne voulaient plus ni du déparlement de Paris, ni du directoire, et qu'ils avaient mis a leur place une commission des contributions publiques, Rrissot lit aussitôt observer qu'il y avait dans cette conduite une double usurpation : celle du pouvoir législatif, mal plâtrée, disail-il, par la demande d'un décret (lui autorise la loi faite par les commissaires; celle du pouvoir des autres communes du département, sans la parlicipation desquelles le département a été supprimé. « On voulait que l'assemblée passât à l'ordre du jour, ajoulail Brissol ; mais M. Lacroix a prouvé (ju'on ne devait pas reculer devant la question, et qu'il fallait rappeler les commissaires de la commune à leur devoir. Il sera lailun rapport a ce sujet. »

Et comme la commune continuait à faire des actes de souveraineté, qu'elle ordonnait, de son autorité, la fermeture des portes de la ville, qu'elle faisait faire des visites domiciliaires, qu'elle s'emparait des armes des citoyens pour armer ses bataillons, l'assemblée prit la détermination de contraindre ce corps turbulent a se renfermer dans ses allributions municipales.

« M. Pélion. que les bons citoyens gémissent de voir presque dépouillé, par des hommes sans pouvoirs, des fonctions que le peuple lui a confiées; M. Pélion. disait le Patriote français, appelé a la barre pour entendre la lecture des décrets rendus la veille ', y paraît au milieu des applaudissements, et esl invité à la séance. 11 faut que les sections prennent enUn un parti, qu'elles imitent celle des Lombards, et surtout celle de la Halle-aux-Blés, et qu'elles replacent leurs magistrats. »

Brissol exprimait plus catégoriquement encore sa pensée, dans son journal du 29 août.

Les pouvoirs institués pour donner a la machine politique un mouvement révolutionnaire, disait-il, doivent cesser avec ce mouve-

' C'étaient les décrets portés à roccasioii do la reddition de l.ongwy et des progrès des armées ennemies.

ment, parce que ces pouvoirs ne peuvent être qu'une dictature, et qu'une longue dictature, qu'une dictature même de quelques jours, ne peut être que le tombeau de la liberté. Tant que les commissaires provisoires de la commune de Paris ne se sont occupés que de diriger la révolution du 10 août, que de poursuivre les conspirateurs et de surveiller ceux qu'on pouvait accuser de l'être, les patriotes ont vu sans inquiétude des pouvoirs qui, éclos par la fermentation, devaient finir avec elle et s'abîmer dans la souveraineté du peuple. Mais, dès qu'on a vu ces commissaires prolonger leur autorité dictatoriale, usurper les droits de la commune, dissoudre et recréer les administrations qu'elle seule pouvait dissoudre et recréer, se partager des places qu'elle seule pouvait remplir, suspendre des magistrats nommés et chéris parle peuple, exercer enfin les actes que les circonstances mêmes ne pouvaient justifier, alors les bons citoyens ont ouvert enfin les yeux ; ils ont vu qu'ils n'avaient pas conquis deux fois la liberté pour la livrer a des intrigants, et qu'ils ne devaient pas élever, sur les ruines du despotisme royal et praticien, un despotisme plus dur et plus haineux.

« La section des Lombards, célèbre par son constant patriotisme, ajoutait Drissot, est venue réclamer à la barre contre cet envahissement des pouvoirs par la commune ; elle a annoncé qu'elle avait rappelé ses commissaires, et a invité l'Assemblée nationale à remédier à un mal toujours croissant. »

Pour comprendre la haine que le journal de Brissot laissait percer contre la commune révolutionnaire, il faut savoir que, la veille du jour où il se déclarait ainsi, la commune avait mandé à sa barre Girey, alors principal rédacteur du Patriote français, pour s'y expliquer, portait la délibération, relativement à une imposture qu'il avait imprimée dans sa feuille sur le compte du conseil général \

« Vous m'avez mandé à votre barre, répondit immédiatement le rédacteur de cette feuille au conseil général ; je ne m'y rends pas, parce que vous n'avez pas le droit de m'y mander, parce que je connais et maintiendrai mes droits. Si vous vous croyez calomniés ou insultés, il est des tribunaux oii je vous attends ; mais vous n'êtes pas un tribunal, et encore moins pouvez-vous juger dans votre propre cause. Si vous avez voulu essayer votre pouvoir contre

1 11 s'agissait dn l'état do coiiîratute où la commune tonait le maire Potion. Cetic délihoiMlion élail sis^nce par IIccuunis, prosident du conseil sériéi'al, et Mi;iir;i:, grcfiicr .idjoinl.

Ô78 nniSSOT-WARVILLE.

les écrivains palriotes, et ilétoiirner, en les effrayant, la vérité qu'ils doivent au peuple, et qu'ils lui diront, vous avez mal choisi l'objet (le celte é|trouve... »

Ciirey ne se borna pas à ce refus de comparaître : il s'adressa h l'Assemblée nationale, et lui envoya une copie de la délibération de la commune à son égard, ainsi que de sa réponse.

« Déjà des plaintes graves ', disait le rédacteur du Patriote français au président, ont retenti dans le sein de l'Assemblée nationale contre la conduite des commissaires provisoires de la commune. On a réclamé contre leur usurpation des droits du peuple, auxquels ils enlèvent les magistrats que ses suffrages avaient choisis et que son cœur chérissait. On a réclamé contre leur avidité funeste h se partager comme un butin les places de l'administration, a dévorer les fruits de leur dictature d'un moment. On a réclamé contre leur système d'avilissement du corps législatif, système qu'ils développent chaque jour avec plus d'audace, et à la faveur duquel ils marchent à grands pas vers la dissolution de l'empire. Revêtu, comme écrivain patriote, d'une sorte de dictature morale, j'ai obéi a la voix impérieuse du devoir, en m'élevant avec énergie contre les entreprises de ces commissaires, en défendant contre eux l'indépendance et la suprématie de l'Assemblée nationale. Ils ont voulu me punir de mon courage et effrayer ceux qui seraient tentés de l'imiter : ils ni ont mandé à leur barre...

« Monsieur le président, il est temps que ce désordre cesse ; il est temps que l'Assemblée nationale rende enfin au peuple ses véritables magistrats; il est temps qu'elle assure a la commune ses droits usurpés ou méconnus, et a tous les citoyens la liberté individuelle, sans laquelle il n'est point de liberté. Le moment presse, monsieur le président : le corps électoral va s'assembler ; il est essentiel de le soustraire a l'influence de quelques intrigants, armés d'un grand pouvoir, et qui veulent régner, k quelque prix que ce soit\ »

* La veille, le ministre de l'intérieur, Roland, avait écrit à l'Assemblée nationale pour lui dire que la commune provisoire paralysait les soins ([u'il prenait afin d'assurer les subsistances de Paris. I.e lendemain, le ministre de la guerre, Servan, s'était également plaint de ce que les commissaires provisoires avaient bouleversé tous ses bureaux, sous prétexte d'y cliercber Girey-Dupré, qui était aussi cbef d'une division de ce ministère. Knlin la section de la llalle-aux-Blés avait déclaré que, pour mettre nu terme aux usurpations dictatoriales du conseil général, elle retirait ses commissaires.

* J'ai cru devoir reproduire ici la lettre de Girey-Dupré à l'Assemblée nationale, parce que cette lettre, quoique portant sa signature, fut le manifeste rédigé par Brissot, ses amis les girondins et les ministres de ce parti, contre la coiiiniune.

BRISSOT-WAUVILLE. 579

Girey-Dnprô écrivit aussi une autre lettre a ses concitoyens, dans laquelle il exposait sa conduite et celle de la commune.

« Ce qu'on ne sait |)as, disait le rédacteur du Patriote, c'est que, pendant que l'Assemblée nationale mandait à sa barre le président et le secrétaire qui avaient signé le mandat lancé contre moi, ce mandat était converti en mandat d'arrêt; c'est que mon imprimeur a été conduit à la maison commune au milieu de huit fusiliers ; c'est qu'une force armée a investi et occupé la maison que j'habite; c'est qu'on a fait le siège de l'hôtel de la guerre, où l'on me croyait réfugié, et qu'on a imité, à mon égard, les ridicules exploits du général Lafayette contre Marat... »

Pendant que le rédacteur du Patriote français saisissait ainsi l'Assemblée nationale et l'opinion publique de ses griefs contre la commune, le député Choudieu, l'un des patriotes les plus énergicjues de l'assemblée, demandait que la conduite du conseil général fût examinée par la commission extraordinaire, 'a l'effet de s'assurer si la liberté ne courait pas quelques dangers des actes arbitraires commis par celte commune usurpatrice.

Enfin Pétion rompit le silence qu'il s'était imposé, et, dans une lettre adressée à ses concitoyens \ il peignit la situation où il se trouvait.

« ^ous désirez savoir, disait-il, pourquoi j'ai assisté rarement au conseil général; le voici : dans le passage de l'organisation ancienne à l'organisation nouvelle, je n'ai pas aperçu distinctement les fonctions qui m'étaient réservées... Je ne me suis pas dissimulé que je ne pouvais prendre un parti fortement prononcé, soit pour, soit contre, sans danger pour la chose publique. Balançant les services importants rendus par la commission - avec ses erreurs, la nécessité de ne pas la détruire dans l'opinion avec les inconvénients de laisser son empire s'accroître; voulant empêcher un choc dangereux et impolitique entre elle et l'Assemblée nationale, je ne puis vous dire quelle a été, quelle est ma perplexité. C'est ici que j'ai vu que le temps était le grand maître, et que, dans toutes choses, il y avait un moment de maturité qu'il faut savoir saisir... »

i Le l'alriole frmfais est le seul journal qui tiit publié Uiutcslcs lotlvos. avis, observations, etc., <le Pétion, pièces très-curieuses, et considérées comme les meilleurs matériaux pour l'iiistoire de (a liévolulion: j'en ferai connaître la substance dans l'article I'étiox.

- On appelait indistinctement la commune révolutionnaire : lonn'il ijcHérul provisoire, comité municipal, commi^.sioii, ele.

Ce rnomenl de malurilé que Pélion indiquail. Guadel le saisit avec empressement dans la séance du 50 août. D'accord avec ses amis les girondins, les ministres et la majorité des membres de l'Assemblée nationale, il proposa et fit adopter un décret portant que les commissaires nommés par les quarante-huit section^, et qui avaient provisoirement remplacé, depuis le 10 août, le conseil général de la conjmune, auraient à se dissoudre aussitôt, et que le maire, le procureur de la commune, les membres du bureau et ceux du conseil municipal en service avant ce même jour, continueraient d'ex.ercer leurs fonctions jusqu'à leur remplacement : les sections étaient convoquées, dans les vingt-quatre heures, pour désigner chacune deux citoyens qui, réunis, devaient former provisoiremenl le conseil général communal.

C'était là un coup d'éclat, un coup d'autorité que l'assemblée voulait frapper pour démontrer que le pouvoir était encore entre ses mains, et qu'elle avait la volonté comme la force de faire rentrer dans le devoir les corps constitués qui s'oubliaient. La tactique des girondins contre la commune, dans cette circonstance délicate et qu'ils croyaient décisive, consistait à scinder le conseil général en deux parties distinctes; ils distinguaient les services rendus par ce corps à la patrie et à la cause de la liberté, le 10 août, des excès commis par ce même corps après cette révolution. Cette tactique s'était dévoilée par un paragraphe de la lettre de Pétion et de celle de Girey-Dupré au public.

« Je veux même encore une fois rendre au conseil général provisoire une justice que je lui ai toujours rendue, disait ce dernier : c'est qu'il a fait beaucoup pour la patrie dans les premiers jours de la révolution du 10; c'est que la masse avait des intentions pures, et s'est plutôt laissé entraîner par les manœuvres des intrigants ', et par la tendance secrète et irrésistible du pouvoir, que par des vues d'intérêt et d'ambition. »

Mais le peuple, qui avait pesé dans la même balance et les services actifs, courageux, décisifs, rendus par la commune révolutionnaire, et les services passifs, forcés peut-être, que les événements avaient arrachés à l'assemblée; le peuple, toujours disposé a donner sa confiance a ceux qui montraient de la vigueur, de la résolution, et

' Au\ yeux des brissotins cl des girondins, les intrigants du conseil générai étaient liobespierio. Tallien, Billaud-Varennes, Dclaiinay, Marat. Panis. Sergent, et (iuel<i;ies autres cliels de la eoninunie.

la détermination bien prononcée d'en finir avec la monarchie et les ennemis de la liberté; le peuple, a qui l'on avait dit et prouvé que l'Assemblée nationale actuelle n'était pas a la hauteur des événements ; le peuple, disons-nous, les sections, les sociétés populaires, paraissaient bien disposés a soutenir la commune, en l'énergie de laquelle tous les vrais patriotes fondaient l'espoir du salut de la France, au milieu des circonstances où elle se trouvait.

Rappelons sommairement ici ces circonstances, car jamais aucune nation ne se trouva dans une situation plus grave, plus critique que celle choisie par l'Assemblée législative pour briser le pouvoir révolutionnaire de la commune.

Le début de la campagne avait été des plus malheureux. Les troupes françaises, affaiblies par les manœuvres des ministres de Louis XYI, désorganisées par des paniques et par la désertion, dis- ' séminées d'ailleurs en plusieurs petits corps éparpillés eux-mêmes sur une immense étendue de frontière, s'étaient successivement retirées, de camp en camp, jusque sous le canon de Lille et de Valenciennes, au nord, et jusqu'au camp de Maulde : le Quesnoy était menacé, et Avesnes hors d'état de se défendre. Plus a l'est était l'armée abandonnée par le général Lafayette : elle occupait Jjézières et quelques défilés des Ardennes. Le vieux maréchal Luckner, avec Kellermann, campait aux environs de Metz; Biron occupait ceux de Strasbourg et du Haut-Rhin, et Montesquiou était dans la Savoie, s'avançant vers Genève. •

Jusqu'à l'époque de la révolution du 10 août, les patriotes avaient pu croire qu'ils n'auraient affaire qu'a l'Autriche et à la Prusse, entraînant à leur suite ceux des électeurs d'Allemagne dont les États servaient de quartier général aux émigrés.

A partir de la prise des Tuileries et de la suspension du roi, le nombre des ennemis patents de la France s'était de beaucoup augmenté. On apprenait à la fois que la Piussie armait ses flottes de la Baltique el de la mer Noire, et qu'elle promettait à la coalition des rois l'envoi prochain d'un corps de troupes. A l'est, la république des Suisses était divisée dans ses opinions sur la France et sur sa révolution. Le Piémont, appuyé par les Autrichiens du Milanais, faisait marcher toutes ses forces sur les Alpes, et principalement du côté de la mer, afin de conserver Nice et Villefranche, et de nous couper les communications avec les Liguriens, seul peuple de l'Italie qui pût nous aider de son cabotage sur les côtes de la

Médileiranée. Le roi de Naples promellail d'envoyer, a celui du Piémont, une réserve pour le soutenir. Au midi, l'Espagne, gouvernée par sa reine et par son inepte favori, successeur du comte d'Aranda, faisait Hier ses meilleures troupes vers la basse Catalogne et vers là Navarre : on savait qu'elle pressait aussi ses armements niarilimes.

Quant au gouvernement anglais, sur la neutralité duquel Brissot et ses amis avaient trop compté, après avoir vu avec dépit les éclatantes manifestations des vvliigs de toute l'Angleterre en laveur de la Hévolulion française; après avoir été obligé de soulîrir que le territoire de la Grande-Bretagne se couvrît de sociétés populaires fraternisant avec nos jacobins ', le cabinet de Londres venait tout à coup d'ordonner à son ambassadeur a Paris de (juitter la France. El (pioique lord Dundas protestât encore de ses principes de neutralité et de sa détermination de ne point se mêler des arrangements inlérieurs de notre nation, l'intérêt qu'il manifestait pour le prisonnier du Temple faisait craindre (pie l'Angleterre ne fût bientôt entraînée dans la ligue des rois contre les libertés du peuple français.

Cependant les dangers lointains effrayaient moins les révolutionnaires de la France (jue ceux |)!us immédiats dont ils étaient menacés. On savait que l'armée |)russienne, forte do soixante mille hommes, et à laquelle s'étaient joints les Ilessois et les émigrés français, après s'être approchés des bords du Rhin, avait franchi ce lleuve, et marchait droit sur Paris. Le plan des i>lliés consistait à attirer nos corps d'armée dans le Nord et dans l'Est, afin de ne rencontrer aucun obstacle pour pénétrer jusqu'à la capitale par une trouée entre Longwy et Thionville,et par la Champagne. On a déjà vu que les aristocrates allendaient les Prussiens à Paris pour le 25 du mois d'août. Le journal de Brissot nous a fait connaître leurs coupables espérances à ce sujet.

Le 20 du même mois, l'Assemblée nationale apprit que Longvvy s'était rendu aux Prussiens après une faible résistance, et que l'ennemi marchait sur Verdun et surThionville.il est didicile dépeindre l'effet que produisit cette nouvelle dans la capitale. Comme on savait que Longvvy était parfaitement fortifié et approvisionné, qu'il possé-

• Deux jours après le 10 août, le célèbre Watt, membre da club de îlauflicstcr, s'élait présenté à la barre de l'Assemblée nationale, accompagné d'une tbule d'Anglais, pour y féliciter le peuple français du grand caractère qu il avait déidoyé, cl pour offrir un don de 1,500 livres, destiné aux veuves n aux enfants des patriotes morts dans la nlorkusc journée du 10.

(lait une forle garnison et une nombreuse artillerie ; en un mol, que celle place pouvait soutenir un siège, on cria a la traliison. Le Patriote fm/iff/i5 accueillit cette opinion, et, en rendant compte de la séance dans laquelle on avait lu la lettre de Luckner, il dit que les membres qui avaient prouvé celte trahison venaient de céder plutôt au besoin d'exhaler leur indignation qu'à la nécessité de donner des preuves d'un fait dont il n'était pas même possible de douter.

« Une lettre des commissaires envoyés à l'armée du Centre, ajoutait le Patriote, confirme la nouvelle de la prise de Longwy, et sollicite de prompts renforts pour cette armée... Ce n'était plus le cas de faire des réflexions; l'assemblée a compris qu'il fallait agir. Aussitôt elle décrète que Paris et les départements voisins fourniraient sur-le champ trente mille hommes pour marcher à l'armée du Centre. D'autres décrets se succèdent avec rapidité : l'un ordonne que les fusils distribués aux déparlements de l'intérieur seront remis aux citoyens qui se rendront aux frontières pour la défense de la patrie ; l'auire mobilise la gendarmerie et dispose de ses chevaux ; un troisième décret hâte l'organisation du camp sous Paris; un quatrième enjoint aux généraux d'armer, dans leurs arrondissements, les bataillons de volontaires; enfin, un cinquième décret prononce la peine de mort contre tout citoyen qui, dans une ville assiégée, parlera de se rendre.

« La commune, nous apprend le Patriote français^ ordonne aussitôt des visites domiciliaires pour rechercher les armes cachées, pour forcer les citoyens à donner leurs fusils ou à marcher... L'assemblée adresse aux Français du déparlement de Paris et de ceux des environs une courte, mais vigoureuse proclamation pouif leur dire que la patrie les appelle à sa défense...

« Danton, ministre de la justice, dit le même journal, demande la parole pour faire part à l'assemblée des mesures que le conseil exécutif provisoire a cru devoir prendre dans ces circonstances. — « Longwy est pris,a-t il dit, mais la France ne réside pas dans une seule ville: nos armées sont encore intactes, et si les commissairesde l'assemblée n'eussent pas croisé, par une erreur funeste, les opérations du pouvoir exécutif, l'armée de Luckner serait commandéepar le général Kellermann, et M. Dumouriez serait a celle de Lafayelte. Il faut, messieurs, une convulsion nationale pour faire rétrograder les despotes. Jiisqu'ici, nous n'avons eu qu'une guerre

simulée, dirigée par Lafayelle. Il faut aujourd'hui que ce soit la na- , lion qui la fasse en personne; il faut que le peuple en masse se porte sur les ennemis pour les exterminer d'un seul coup. »

Mais il fallait du temps jmur jeter les trente mille Parisiens audevant des Prussiens; il en fallait aussi pour que les bataillons de volontaires des départements voisins fussent habillés, équipés, armés et dirigés sur l'armée du Centre ; et cependant l'ennemi s'avançait toujours sans rencontrer d'obstacles *. Le 1" septembre, on apprit h Paris que les Prussiens avaient investi Verdun, et que, d'un autre côté, Thionville était assiégée. Enfin, on sut que Clermont, en Argonne, avait reçu les hussards prussiens dans ses murs, sans que les habitants eussent essayé de se défendre contre les coureurs de l'ennemi.

Il faut lire le journal de Brissot pour se faire une idée de l'élan patriotique qui s'empara de tous les Français au moment du danger de la patrie. Mais nous devons faire remarquer que ce journal se tait sur la coopération active que la commune provisoire prit h toutes les grandes mesures dictées par le salut public. Et pourtant cette commime fut admirable dans les moyens révolutionnaires qu'elle conçut et exécuta avec autant de promptitude que d'énergie.

Ce fut dans ces circonstances graves que l'Assemblée nationale, poussée par le parti de Brissot et des Girondins, par le ministre de l'intérieur Roland, et peut-être aussi par les amis de Pétion, avait rendu le décret pour le renouvellement du conseil général.

« Ce décret, nous apprend le Patriote français, excita de vives réclamations au sein de la commune. Les commissaires provisoires (au nombre de plus de trois cents) se sont rendus a la barre de l'assemblée j)Our lui signifier une espèce d'appel au peuple contre la loi qui met un terme a leurs fonctions. Cette demande, qui a semblé vigoureuse et hardie k quelques patriotes, était au contraire une grande preuve de la faiblesse des moyens de tous les partis qui voudront s'élever contre le pouvoir des représentants du peuple français, du seul et invincible souverain. D'après la séance du conseil général provisoire de jeudi (30 avril), il est évident qu'il ne se serait

1 nuraouriez, nommé à la place de l.afayetto, levaità la hâte le camp de Maiildc, et se dirigeait vers la forêt de l'Argonne pour s'emparer de ses délilés. En même temps, Kellermanii quittait Metz pour se concentrer vers ces délilés, afin d'endéfendre le passage ; Biroii détacliait huit à dix mille hommes pour les envoyer;'! Kellermann. Mais toutes ces troupes réunies ne formaient pas plus de tiuaranle mille soldats;'» opposer aux cent mille Prussiens, llessois, Aulrichienset émigrés qui s'avançaient sur Paris.

pas borné à une simple apparition a la barre, s'il eût été soutenu par le peuple. Mais, quoique les aides de camp agitateurs fussent en campagne, le peuple a été d'un calme désespérant. Outre celte leçon, les commissaires en ont reçu une excellente de la bouche de M. Lacroix, président. Il a mis dans sa réponse une dignité qui contrastait fortement avec l'arrogance de l'orateur des commissaires. Il leur a exposé la nécessité de l'unilé du gouvernement ; il leur a rappelé combien serait funeste à l'empire l'exemple de l'indépendance donné par la commune de Paris. Il aurait pu ajouter que Paris en serait la première victime, puisqu'il ne subsiste que comme point central du gouvernement ^ »

— « Les meneurs intrigants du conseil général provisoire de la commune, ajoute le Patriote français, avaient formé le projet de renverser M. Pétion ; leurs partisans, leurs distributeurs de calomnies, lançaient déjà contre lui des germes de diffamation, et le peignaient à leurs crédules sectateurs comme un homme faible et trop modéré... »

Puis, le lendemain (2 septembre), le Patriote s'exprimait ainsi : « Le décret qui casse la municipalité de Paris a excité de violents débats a la commune. M. Pétion a reparu : quelques orateurs ont parlé contre l'Assemblée nationale^; le vertueux maire a fait entendre le langage d'un homme libre, observateur des lois. Plusieurs sections murmurent; quelques-unes veulent conserver leurs commissaires; mais la majorité est pour le décret. »

Le journal deBrissot se trompait sur ce dernier point. La majorité des sections voulait conserver le conseil général tel qu'il était. Cela est si vrai, que l'Assemblée nationale fut, en quelque sorte, obligée de revenir sur sa décision du 30 août. Brissot lui-même nous l'apprend, quoique a regret.

« On a faussement imprimé, dit son journal du 2 septembre, que l'Assemblée nationale avait rapporté son décret relatif à l'organisation de la municipalité de Paris. Sur la motion de ïhuriot, on a seulement fait à ce décret quelques nioditîcationS; telles que l'addition de quatre nouveaux membres par section au conseil fféné-

^ II y avait dans ces derniers mots une menace de cette république fédérative, dont l'idée germait alors dans quelques têtes méridionales. Madame Roland convient qu'il en a été question, mais d'une manière vayuc, et comme une ressource, le cas de l'occupation de Paris arrivant.

- C'est dans cette séance que les girondins, et principalement Brissot, furent accusés de vouloii placer le duc de Drunswick sur le trône de l'rance.

5«(i RRISSOT-WARVILLE.

lal. » (J'élail. comme on le voit, renforcer celte commune révolutionnaire : aussi, le premier usage qu'elle fit de ses forces et de son audace fut de décider <ie faire sonner le tocsin, de réunir soixante mille hommes au Gliamp de Mars, et de lancer cette armée patriotique contre l'ennemi, qui s'avançait toujours, quoique limidement. Ce projet ayant été a|)prouvé par l'Assemblée nationale, dans sa séance permanente, et fortement applaudi par les tribunes, Texéliou en fut fixée a celle même journée du dimanche ', et ce dimanche fut le deux seiJtembre, jour de colère du peuple.

Voici comment le Patriote français rapporte les événements de cette journée de deuil pour l'humanité :

« La municipalité de Paris, pénétrée des dangers de la patrie, et croyant devoir faire un grand effort pour électriser les esprits, a arrêté, dans sa séance de ce matin, de faire sonner le tocsin, de ravSsembler le |)euple au Champ de Mars, de former une armée de soixante mille hommes prête à aller h Châlons ou à tel autre endroit. L'intention de ce projet était louable, quoique l'événement ait prouvé qu'on devait y mettre plus de mesure. Des groupes considérables se sont formés; des hommes exaltés y ont répandu qu'en allant combattre les ennemis de l'extérieur, il fallait se délivrer des ennemis de l'intérieur*; ils ont dit qu'il fallait tomber sur les prisons, et j)rincipalement sur l'Abbaye, qui renfermait les conspirateurs. Celte idée s'est répandue, et a peine le tocsin a-t-il sonné, (pi'un certain nombre d'hommes s'est porté vers l'Abbaye et vers les Carmes, où étaient renfermés les prêtres réfractaires. Là ont été égorgées bien des victimes. Nous ne pouvons entrer dans les délails; il faut les donner exacts, et, jusqu'à présent, les versions sont différentes... .

« On présageait un sort aussi malheureux pour les prisonniers d'Orléans, poursuivait Brissot ; la ville elle-même en demande l'éloignement. On assure qu'ils doivent être enlevés demain. L'Assemblée nationale, craignant pour leur sûreté, a ordonné ce soir leur translation à Saumur ^ »

1 11 n'était déjà plus (lucstioii de renouveler la commune du 10 amii.

^ Deux jours avant, le journal de Drissot avait dit qu'il s'était uianil'e.^té un grand mouvement dans Paris à l'occasion de l'acriuittenient, par le tribunal du 10 août, du frère de l'cx-minisire Monlniorin. Robespierre soutint ensuite que ce déni de justice révolutionnaire avait été la cause du massacre des conspirateurs détenus.

'■ Ces malheureux prisonniers furent en effet enlevés d'Orléans pour être conduits à Paris. L'assemblée, voulant les sauver, ordonna qu'ils seraient détenus à Versailles : ils y furent n!n«ïai>v« '

BHISSOT-WAHVILLE. -)S7

Dans la soirée le journal de Brissot ajoulail à ceM.e relation les ilélails suivants, puisés a la séance de l'Assemblée nationale :

« Des commissaires de la commune annoncent, quelque temps après, qu'un grand nombre d'iiomnies armés et sans armes se portent aux prisons. La commune demande que l'assemblée vienne à son secours. Que pouvait faire l'Assemblée nationale, si la commune avait épuisé tous ses moyens? s'écriait Brissot, et, si elle ne les avait pas épuisés, que venait-elle demander a l'Assemblée nationale ? Les représentants du peuple ne se sont pas fait ces questions; ils n'ont écouté que la voix expirante des lois et le cri de l'humanité ; ils ont sur-le-champ envoyé douze commissaires aux prisons...

« Il n'était pas didicile, ajoute-t-il, de prévoir quel devait être le succès de cette démarche, dictée par le zèle plutôt que par la pru dence. Les commissaires sont revenus avec le désespoir d'avoir fait d'inutiles efforts, et la douleur d'avoir vu égorger sous leurs yeux ceux qu'ils voulaient sauver... »

— « Des commissaires de la commune de Paris, disait encore le Patriote français en rendant compte de la séance de l'assemblée du 3 septembre au matin, ont fait à l'assemblée un ra[)porl sur les massacres des prisonniers, commencé hier soir, continué toute la nuit, et qui n'a fini qu'aujourd'hui vers deux heures. Voici les principaux détails, sans réflexions. Quelles réflexions pourraient en dire plus que les faits?

« Les commissaires ont rapporté que les prisons étaient vides; qu'environ quatre cents prisonniers avaient été tués; qu'à la prison de la Force on avait fait sortir toutes les personnes détenues pour dettes; qu'on en avait fait autant à Sainte-Pélagie ; qu'on avait fait sortir de la Force vingt-quatre femmes; qu'on avait principalement mis sous la protection de la loi mademoiselle Tourzelle et madame Saint-Brice, celte dernière étant enceinte.

« A l'Abbaye, les prisonniers détenus pour l'affaire du JO août, et ceux pour la fabrication des faux assignats, ont péri à l'instant. Le conseil de la commune a envoyé une députation pour s'opposer aux désordres; elle n'a pu rien gagner, et elle a vu tomber à ses pieds jdusieurs victimes. On s'est i)orlé au Châtelet, où les prisonniers ont été immolés. Le matin, en est allé a Bicêtre...

« On avait organisé dans les prisons un tribunal composé de douze |)ersonnes. D'après les registres d'écrou et diverses questions faites aux |irisonniers^ les jmies. jioursuil le journal de Brissot, a|)po-

588 BRISSOT-VV^RVILLE.

saient leurs mains sur la lêle du prisonnier, el criaient : — « Croyezvous que, dans notre conscience, nous puissions ékmfir monsieur? » — Ce mol: elcmjir, était sa condamnation. Quand on disait oui, l'accusé était relâché en apparence, et il était aussitôt précipité au milieu des sabres el des piques. S'il était jugé innocent, les cris de Vive la nation! se faisaient entendre, et on rendait l'accusé a la liberté... »

Le Patriote frariçais terminait ces tristes détails par quelques traits d'humanité et de justice qui avaient eu lieu dans celle boucherie d'hommes.

A ce récit, qui laisse peu à désirer sur les causes de cette exaspération, de celle fureur populaire, Brissot ajoutait les réflexions suivantes, (pie nous extrayons de son journal du 5 septembre :

« Il est plus aisé d'exciler des mouvements révolutionnaires, disait-il, que de les diriger el que de les arrêter au besoin. Souvent un industrieux cultivateur, pour fertiliser son champ, met le feu au chaume qui reste en terre après la moisson; mais qu'il prenne garde que l'incendie, en trouvant des alimenls au delà des bornes qu'il lui a tracées, ne se communique avec une rapidité funeste et ne commette des ravages dont on ne peut calculer ni l'étendue ni la durée. Qu'arrivera-i-il surtout si le cultivateur égaré attise luimême le feu et favorise les progrès de l'incendie?

« La révolution du 10 août a purifié la terre de la liberté, a épouvanté, dispersé, terrassé les ennemis du peuple, a assuré le succès de nos armes en éloignant de leur direction la perfidie qui y présidait. Mais il fallait que celle révolution s'arrêtât bientôt, de peur qu'après avoir tout raffermi elle ne renversât tout. Jamais, en effet, l'action de la loi et l'énergie du gouvernement ne furent plus nécessaires que dans la position où nous sommes. Au dehors, nous avons une guerre terrible à soutenir, nous avons a repousser l'ennemi qui a souillé de ses pas le sol de l'égalité; et celte guerre, comment la soutenir si le gouvernement est sans cesse contrarié, sans cesse croisé par des mouvements irréguliers, s'il se trouve obligé de lutter contre les efforts extérieurs el contre les attaques domestiques? Au dedans, nous avons des passions a éteindre, des factions à détruire, des maux à réparer, des désordres à arrêter, des contributions à faire renlrer. Et comment y réussir si la force règne au lieu de la raison i)ublique, si l'action de la loi est nulle?

« La calomnie, ajoutait Brissot, désigne quelques patriotes sans

reproclies comme les amis du duc de Brunswick. Les amis du duc de Brunswick sont ceux qui aiguisent les haines et les poignards, qui arrêtent le cours des lois, qui entravent la marche du gouvernement, parce que rirn ne peut être plus utile aux vues du duc de Brunswick. »

Le même jour, Brissot, qui s'était effrayé pour lui et pour ses amis des bruits calomnieux qui couraient parmi le peuple, et qui avaient même trouvé de Técho dans le conseil général de la commune, se hâta d'adresser la lettre suivante à ses concitoyens :

« Je croyais avoir donné des preuves assez fortes et assez constantes de mon patriotisme, leur disait-il, pour être au-dessus des soupçons; mais la calomnie ne respecte rien. Hier dimanche, on m'a dénoncé h la commune de Paris, ainsi qu'une partie des députés de la Gironde et d'autres hommes aussi vertueux ^ On nous accuse de vouloir livrer la France au duc de Brunswick, d'en avoir reçu des millions, et de nous être concertés pour nous sauver en Angleterre. Moi, l'éternel ennemi des rois! s'écriail-il ; moi, qui n'ai pas attendu 1789 pour manifester ma haine à leur égard ! moi ! le partisan d'un duc ! Plutôt mourir mille fois que de reconnaître jamais un despote, et surtout un étranger ! Citoyens, on me dénonçait à dix heures du soir, et a cette heure on égorgeait dans les prisons I Une pareille dénonciation était bien propre à exciter l'indignation du peuple contre moi, et elle l'excitait déjà. Des âmes honnêtes, qui pensent qu'avant de croire et de punir il faut convaincre, demandèrent que visite fût faite de mes papiers, et, en conséquence, ce matin, sur les sept heures, trois commissaires de la commune se sont présentés chez moi. J'aurais pu réclamer, comme député, contre une pareille recherche; mais, dans le danger de la patrie, tout citoyen, quel qu'il soit, doit, à la première réquisition de la loi, se montrer a nu. Les commissaires ont examiné pendant trois heures, et avec tout le soin possihle,tous mes papiers; je les leur ai livrés avec l'abandon d'un homme qui a la conscience la plus irréprochable. Je n'avais qu'un regret, c'est que le peuple, ce peuple auprès duquel on me calomnie et que je ne cesse de défendre, c'est que ce peuple entier ne fût pas témoin de l'examen.

« En voici le résultat-; il sert de réponse à mes calomniateurs.

Bi'issot cnlcmlail dosigiicr ici son ami iloliuul.

Cc'lio prouve (juc Brissot nicUail suus les yeux du public, c'était la (l(!'clar„tion des couimissairrs,

7m BHISSOT-WARVILLE.

Les moiiienls sont Irop |)récieiix, les cireonslanccs sont trop critiques, pour que je descende à les réluler, et tels sont encore les motifs qui m'ont engagé a ne j)as |»résenter ces faits a l'assemblée. Il faut d'abord, et avant tout, battre nos ennemis et ajourner nos débats personnels. »

Brissot, que les calomnies répandues contre lui a la commune et dans les sections avaient indigné, voua dès lors une liainc mortelle a ceux qui les colportaient ou qui les accueillaient ; mais il jugea prudent de garder le silence, de ne plus parler de lui ni de ses ennemis, et de ne s'occuper que de la chose publi(pie. Aussi, jusqu'à la réunion de la Convention nationale, son journal ne contient-il plus que l'analyse des séances de l'Assemblée législative, le résultat des élections, les nouvelles des armées, celles très-nombreuses et très-variées alors de l'étranger ; le récit des actions de bravoure, el surtout le spectacle qu'offrait l'élan patriotique des Français, spectacle qu'on ne saurait assez remettre sous les yeux d'une génération oublieuse.

a Au milieu du choc des factions, disait a ce sujet le rédacteur du Patriote français, au sein des orages excités par les haines i)ubli(]ues el parlicidières, c'est un spectacle bien consolant pour les vrais patriotes que ce grand mouvement d'un jteuple qui semble vouloir se jeter tout entier sur les armées ennemies, il n'est pas possible d'exprimer l'ardeur de la jeunesse, les regrets de l'enfance et de la vieillesse, l'empressement d'un sexe faible a préparer tout ce qui est nécessaire à ceux qui, plus heureux, vont vaincre ou mourir pour la liberté. Le nombre de ceux qui sont partis, ajoulait-il, de ceux qui se disposent a partir, de ceux qui, avant de partir, vont prêter, entre les mains de l'Assemblée nationale, le serment dépérir au poste où ils sont placés ; le nombre de ceux qui se consolent, par le sacrifice de leur or et de leurs bijoux, du chagrin de ne pouvoir aller chercher l'ennemi, ce nombre est si grand, qu'il surpasse, dans la seule ville de Paris, le nombre des troupes que plus d'un État important peut mettre sur pied. Une très-grande partie des séances est employée à voir défiler des corps nombreux de défenseurs de la patrie, et a recevoir les dons patriotiques destinés à leur armement. »

ponant qu'après le plus miiiulioux examen des papiers de cedépulé, ils n'avaient trouvé ithsolinmnl lien de contraire à l'intcrcl pihUc.

— « L'ardeur guerrière qui enflamme Paris, répélait-il le lendemain, anime aussi les départements qui Tentourenl. Merlin, l'un des commissaires de rassemblée, écrit : — « Les hommes armés sortent de la terre. » — Deux autres commissaires annoncent que partout il ne restera plus, dans les villes et dans les campagnes, que les femmes et les vieillards, encore gémissent-ils de' ne pouvoir marcher à l'ennemi... — « Les églises sont pleines de femmes qui travaillent, avec la plus patriotique ardeur, a préparer les effets de campement, d'habillement et d'équipement de nos volontaires, et toutes rougiraient d'accepter le salaire dû à leur travail, »

— « M. Debry et son collègue, ajoutait le rédacteur du Patriote français, écrivent que le zèle et l'ardeur des citoyens a voler au secours de la patrie sont au-dessus de tout éloge. Le département de la Somme fournil quatre mille hommes, neuf cents chevaux, trois cents voitures et trois cents conducteurs ; et celui de l'Oise, deux mille hommes armés, neuf cents chevaux, trois cents voitures et trois cents conducteurs. Les otïrandes civiques ne discontinuent pas. »

— « Les séances, disait-il encore, sont converties en longues et intéressantes revues, où une foule innombrable de jeunes patriotes briguent l'honneur de déployer leur ardeur guerrière, et d'exprimer leurs sentiments patriotiques au milieu des représentants du peuple. Ils marchent au combat comme d'autres reviennent delà victoire. »

Parlant ensuite du départ des volontaires et des fédérés pour le camp de Chàlons, Brissot s'exprimait ainsi : « Le vœu du ministre de la guerre sera rempli au delà même de ses espérances : une multitude immense de soldats de la liberté se précipite au-devant des Prussiens, et jamais les plaines de la Champagne n'auront vu tant de combattants depuis le jour mémorable où Attila, qui se disait le fléau de Dieu (c'était un roi), y fut entièrement défait par nos braves ancêtres. »

Tous les jours la feuille de Brissot consacrait un article à faire connaître l'admirable élan du peuple. Tantôt il rendait compte des revues que les sections faisaient de leurs forces actives, au moment de les diriger contre l'ennemi ; tantôt il parlait des mesures extraordinaires prises pour l'armement et l'équipement des volontaires. Puis, c'était le tour des élèves des collèges qui s'enrôlaient par bandes, ou bien des hommes de couleur qui briguaient l'honneur d'aller défendre les principes d'humanité proclamés par la France. « La section de Quatre-vingt-douze, une des moins peuplées de la

ôil-2 BRISSOT-WAnVILLF.

capitale, puisqu'elle ne compte que mille sept cents hommes en état de porter les armes, disait-il ailleurs, aura fourni à la patrie cinq cents défenseurs. — Des citoyens patriotes demandent a aller dans le voisinage de nos armées pour soigner les blessés, et adoucir, par les soins de l'humanité, les effets du cruel fléau de la guerre. »

— «C'cstsinie cruelle privation pour nous, disaient encore les rédacteurs du Patriote frauçais, de ne pouvoir faire mention de tous les bataillons, compagnies et corps armés qui, avant de marcher à l'ennemi, viennent puiser une nouvelle ardeur dans le temple de la liberté. Cependant nous ne pouvons résister au plaisir de citer le trait suivant :

« Une compagnie de volontaires, prête à partir pour les frontières, entre dans la salle et se range en haie. — « Législateurs, dit le commandant, les défenseurs de la patrie viennent demander h leurs pères la bénédiction nationale; ils jurent sur leurs sabres de vous faire un rempart de leur corps. »

On ne parlait alors que des canons transportés en poste d'une extrémité à l'autre extrémité. Nantes envoyait cent dix pièces de tous calibres pour la défense de Paris; Rochefort en expédiait cent douze en fonte.

« Trois cents milliers de poudre, disait à ce sujet le rédacteur du Patriote, viennent de |)artir pour l'armée; il y en a trois cents autres milliers tant h Paris qu'à Saint-Denis, et on en attend plus de sept cents milliers, avec quatre cents pièces de canon...»

— « 11 ne reste [)lus qu'une inquiétude, poursuivait le Patriote français en rendant compte de l'élan des populations; c'est sur les moyens de mettre un frein à cet esprit guerrier qui transporte notre jeunesse, et d'empêcher que nos villes les plus peuplées ne deviennent des déserts'... »

Et un peu plus loin, il ajoutait :

« Nous sommes forcés de prendre, pour régler l'ardeur de nos concitoyens, autant de précautions que les tyrans en prennent pour exciter celle de leurs esclaves. Hier, on avait décrété que les hommes employés aux subsistances, aux équipages de guerre, aux voitures publiques, dans toutes les branches d'administration, ne pourraient être requis pour marcher. On a décrété aujourd'hui, sur la propo-

' Les commissaires de l'Asscmliiôc nationale envoyés à Vei'vins et autres villes venaient d'écrire que, dans plusieurs endroits, ils n'avaient trouvé que les administrateurs, les femmes et les enfants, tous les autl-es habitants en étal de porter les armes étant partis pour l'armée.

RRISSOT-WARVILLE 505

sition de M. Lavigne, au nom du comité des assignats el monnaies, qu'il est défendu aux ouvriers employés h la fabrication des papiers d'assignats, dans les différentes fabriques, de quitter leurs ateliers, même pour s'enrôler et marcber aux frontières!... » Cette défense fut faite aussi aux ouvriers en bois et en fer, dont la présence aux ateliers était nécessaire aux travaux de l'artillerie.

Et alln que des créanciers inbumains ne profitassent de l'absence des volontaires qui étaient partis pour les poursuivre jusqu'à payement définitif, l'assemblée décréta qu'il ne pourrait être fait que des actes conservatoires contre les commerçants enrôlés pour la défense de la patrie.

Lorsque, un mois après (14 octobre 179i), le comité de la guerre crut devoir présenter a la sanction de l'assemblée un projet de décret contenant des dispositions pénales contre les volontaires qui quitteraient leurs drapeaux à la (in de la campngne, ainsi qu'ils y étaient autorisés, la Convention nationale repoussa avec indignalion les mesures présentées, comme une calomnie contre les volontaires nationaux, et elle décréta sur-le-cbainp le renouvellement d'un comité qui ne lui parut pas assez pénétré, dil-elle, de cet esprit républicain qui croit à la vertu. « Le même sentiment qui empêcba Solon de porter une loi contre le parricide, s'écria Brissot, a saisi noblement l'Assemblée nationale ; elle s'est bornée h faire une adresse aux volontaires nationaux pour leur retracer le besoin que la patrie avait encore de leurs bras : c'est la le seul décret qui puisse les retenir. »

Celte adresse, dont Brissot fut le rédacteur, était ainsi conçue :

« La loi vous permet de vous retirer; le cri de la patrie vous le défend. Les Bomains ont-ils abandonné leurs armes quand Porsenna était encore aux portes de Bome? L'ennemi a-t-il repassé le Bhin? Le sang français, dont il a arrosé la terre de la liberté, est-il vengé? Ses ravages et sa barbarie sont-ils punis? A-t-il reconnu la majesté de la république et la souveraineté du peuple? Soldats: voilà le terme de vos travaux: c'est en dire assez aux braves défenseurs de la patrie. La Convention nationale se borne à vous recommander l'honneur français, l'intérêt de la Bépubliqueel le soin de votre propre gloire. »

Lorsque le vernis de l'antiquité aura donné à de |)areils actes, si ordinaires alors, le lustre qui leur convient, on reconnaîtra que c'était à la France de 1792 à servir de modèle à tous les peuj)Ies passés, présents et futurs.

Entraîné par cel admirable sujet, que j'ai voulu épuiser (ont à la fois, nous avons déjà dépassé de beaucoup l'époque du mois de seplembre. époque unique dans les fastes du monde, époque où chaque jour, chaque moment fut gros d'événements gigantesque. Il faut donc revenir sur nos pas, et suivre le journal de Brissot dans les conjonctures difficiles où il va se trouver.

Au moment où les électeurs nommaient les dé|)utés a la Convention nationale, une guerre acharnée existait déjU entre le Pairiote français elle conseil général de la commune, entre Brissot et ceux des membres de ce conseil (pii avaient voulu sauver la liberté sans l'Assemblée législative. Cette guerre ne cessa d'être alimentée par les passions politiques.

Brissot vil avec une peine extrême les choix faits parles électeurs parisiens, choix qui furent en tout conformes au vœu de la commune *. Ni lui ni ses amis les girondins ne j)urent obtenir les voix nécessaires pour l'emporter sur leurs adversaires de Paris. Mais les départements, ceux du Midi surtout, vengèrent leur défaite. Brissot fut nommé député a la Convention nationale par deux départements, ceux du Loiret et d'Eure-et-Loir.

Peu de jours avant la réunion de cette grande assemblée, Brissot s'était exprimé ainsi sur la royauté:

« Le roi et la royauté sont jugés en France, avait-il dit ; il ne s'agit plus de discuter, de prouver dans une question où le doute même serait une trahison. Mais le grand procès entre la liberté et la royauté, terminé parmi nous, doit être un jour jugé par le tribunal de l'Europe; et c'est a nous, qui avons gagné une si belle cause, qu'il appartient d'éclairer les autres peuples qui la plaideront aussi, et de publier les pièces de cette mémorable procédure. C'est ce que l'Assemblée nationale a fait jusqu'à présent, en mettant au jour les papiers importants trouvés dans le secrétaire du roi et dans les bureaux de l'intendant de la liste civile... Intelligence avec les ennemis extérieurs de l'État, correspondance avec les ennemis domestiques, complots pour livrer la France aux étrangers, conspiration pour faire massacrer le peuple, voilà les actions du dernier de nos rois, voilà les traits qui ornent les dernières pages de l'histoire de la royauté française... Mais il ne faut pas que la succession de la

* Eli donnant la liste des premières cleclions de Paris et des départements voisins, lisie en tête de laquelle se irouvait le nom de Robespierre, nommé le premii r dans la capitale, Brissot ajoutait ces mots : Tous excellents patriotes ; puissent les autres déparlcments faire d'aussi bons choix ! »

RRISSOT-WARVILLF. 595

l'oyaulé soil recueillie par de nouveaux dominaleurs, plus insolents cl plus ineptes que ceux dont nous sommes délivrés... »

Ainsi la question de l'abolition de la royauté paraissait au rédacteur du Patriote français tout a fait décidée avant la fin dé la session législative, et Brissot faisait honneur à cette assemblée^ de ce qu'il considérait comme un immense progrès de la raison humaine.

« Ainsi Unit, après un an d'existence, dit-il en jetant un coup d'œil rétrospectif sur les travaux de cette assemblée, ainsi finit cette législature orageuse, sous laquelle l'esprit public fit de si rapides progrès, sous laquelle la nation française marcha a pas de géant vers la République. Elle sera jugée très-diversement, selon la diversité des passions, .fies intérêts et des opinions. Le royalisme verra en elle une assemblée d'ennemis constants de son idole, lesquels, depuis leurs premières séances jusqu'au moment de leur séparation, ont sourdement miné le trône qu'ils semblaient respecter avec un scrupule constitutionnel. L'anarchisme la fera passer pour un composé d'hommes corrompus ou timides, qui ont immolé le peuple îi la cour, et la liberté à la constitution. Le patriotisme pur, mais peu sensé, mais qui ne pèse ni les circonstances ni les caractères, la considérera comme une assemblée vacillante et sans principes, qui tour à tour a attaqué la cour et l'a servilement ménagée, a ébranlé la constitution et a voulu la maintenir, a favorisé et arrêté les progrès de l'esprit public. Mais le patriote philosophe, le vrai républicain, qui apprécie les efforts d'après les circonstances, qui juge les effets d'après les moyens, comparera ce que l'Assemblée nationale a fait avec ce qu'elle a pu faire, et, sans pallier ses fautes, sans voiler ses erreurs, il prononcera qu'elle a bien mérité de la patrie, puisque, si elle a eu besoin d'une seconde révolution pour renverser une cour conspiratrice, c'est elle qui a provoqué, fomenté et fait éclore cette révolution.

« Au reste, ajoutait Brissot, lorsque la postérité passera en revue les actions de celte seconde assemblée, elle ne verra pas sans reconnaissance qu'elle a renversé une Eglise constitutionnelle bâtie sur les ruines d'un culte national; qu'elle a établi le divorce*; qu'elle a

' Co n'était pas ià roiiinion des chefs jacobins, lois que Hobespien-o : ils soutenaient (juc l'Asscniliiéelégisiative n'aurait jamais eu le courage d'abatircla royauté si le peuple ne lui eût forcé la main.

* Brissot avait pris une part très-aclive à rélablisscnienl du divorce ; et lorsque le décret qui en «:onsacr.iit le principe fut rendu, il s'écria : « L'Assemblée nationale vient de tarir la source de bien des larmes... Voilà l'ouvrage de la superstition renversé, les préjugés ûc plusieurs siècles anéantis, la nature triompbant de l'Eglise de IJonie... La loi de l'indissolubilité du mariage, vu forçant d'élre

'm BRlSSOT-WARVll.l.i:.

(lélmil l'odieuse dislinclion qui régnail enfre riioinnic blanc et son concitoyen noirci basané; qu'elle a ordonné la vente des biens des ('migres par petites portions, et le partage des biens communaux par têtes ; qu'elle a abattu la barrière aristocratique élevée entre les Frani-ais et les Français par le titre de citoyen actif; qu'elle a juré de haïr et de combattre les rois et la royauté ; qu'elle a déclaré avec courage et soutenu avec fermeté la guerre contre la maison d'Autriche \ l'ennemie cruelle de la liberté de l'Europe, et le Iléau du genre humain ; enfin que, pressée entre le despotisme qui voulait renaître et l'anarchie qui voulait lui succéder, elle a remis en entier, et même considérablement accru, le dépôt de la liberté nationale. »

Brissot, ayant été l'un des premiers secrétaires élus par la Convention nationale sous la présidence de Pélion, laissa éclater la joie que lui causa le décret prononçant l'abolition de la royauté.

« Il est bien diflicile à un homme qui a professé le républicanisme depuis si longtemps, s'écria-t-il, de retenir l'effusion de son âme dans une si belle circonstance... Qui l'aurait dit, il y a un an, lorsqu une faction corrompue enchaînait le peuple sous le joug d'un tyran, qu'une année ne s'écoulerait pas avant que cet échafaudage fût renversé? Par quelle fatalité l'opinion la plus noble, la plus convenable a la dignité de l'homme, la plus propre à produire de beaux sentiments et des actions glorieuses, n'excilait-elle alors que des murmures, des terreurs et un anathème presque général? Étaitce ignorance, hypocrisie, intérêt? c'était tout cela à la fois. Le républicanisme devait être détesté par les courtisans, les valets, les brigands, qui ne fondent leur existence que sur les largesses et les dilapidations de la cour ; il devait l'être par tous les anciens agents

il jiiiiKiis uiiii's deux personnes dont l'une était souvent honnête et sensible, l'aulro méchante et corrompue, était senil)lable au supplice inventé par ce tyran qui faisait attacher un homme vivant à un cadavre, et le condamnait ainsi à une longue mort. »

' Brissot ajoutait ici une longue note dans laquelle il démontrait tous les avantages que la cause de la liberté devait obtenir de cette déclaration de guerre. « 11 est une considération puissante, disait-il, qui a surtout dirigé les partisans de la guerre, et qui n'a pas été sentie par les défenseurs du système opposé. Pour convaincre tous les Français de la perlidie de la cour, il fallait la mollre a une grande épreuve, et cette épreuve était la guerre contre la maison d'Autriche : on n'a sauvé la France, comme nous l'avons dit, qu'en lui inoculant la trahison. Sans la guerre, ni 1-afayelte, ni Louis n'auraient été pleinement démasqués; sans la guerre, la révolution du 10 août n'aurait pas eu lieu ; sans la guerre, la France ne serait pas llépuhliquc ; ii est même douteux qu'elle l'efil été de vingt ans. «Je reproduis une partie de celte note parce qu'elle contient le thème sur lequel Brissot fonda sa défense toutes les fois qu'il fui accusé d'avoir iait déclarer la guerre dans des circonstances défavorables à la France.

(lu gouvernement, qui né tiraient leur importance que du faste et de l'autorité absolue du despotisme; il devait l'être par la ci-devaut noblesse, qui se dédommageait du culte avilissant qu'elle rendait a un homme par celui qu'elle exigeait, en retour, du peuple; il devait être détesté par les écrivains mercenaires, qui, sans principes comme sans talents, ne peuvent trouver que sous la monarchie et des protecteurs assez riches pour payer leurs flagorneries, et des ministres assez lâches pour protéger leurs libelles.

« -Qui ne se rappellera pas avec quelque douleur que le mot de République était alors proscrit aux Jacobins même ; qu'il lallail prendre des tournures oratoires pour jnstitier le républicanisme ; qu'un homme, dont le métier consiste à déchirer les talents qui lui sont supérieurs, avouait naïvement à l'Assemblée nationale qu'il ne savait pas ce que c'était que le républicanisme, qu'il était monarchiste?...

« Nous devons oublier ces temps affligeants de la Révolution française, concluait Brissot; la royauté est abolie, la France est république, le peuple le veut, et, il faut le dire à sa gloire, il le voulait dès l'année dernière. Oui, c'était dans la classe des citoyens qu'on appelle peuple que se trouvaient les partisans les plus sincères du républicanisme. Eh ! pourquoi ?... parce que le peuple a plus de bonne foi, plus de bon sens, moins de préjugés, moins de calculs intéressés que les autres classes.. . Ce que le peuple pensait, la Convention le fait. Les Français sont enfin des hommes, des Francs. »

— « Le temps qui s'est écoulé depuis la Révolution de 1789, ajoutait Brissot le lendemain de l'installation de la Convention nationale, n'était plus l'ancien régime; ce n'était pas non plus toute la liberté : il était semblable à cet instant du jour qui suit la fin de la nuit, et qui précède le lever du soleil. Maintenant le soleil de la népublique est levé, les ténèbres de la royauté sont évanouies ; c'est hier que commença véritablement le règne de la liberté; c'est hier que commença l'ère des hommes libres : aussi la Convention nationale a-t-elle décrété que tous les actes seront datés de l'an premier de la Répiibrupie française. »

— « On devait s'attendre que l'effusion du patriotisme, que la joie de voir enlin les préjugés monarchiques dissipés, disait encore Brissot a la même épo(iue ; que le désir de donner à la nation une assurance solennelle des sentiments de ses nouveaux représentants, ferait proposer une foule de serments plus ou moins énergiques,

".98 BIUSSOT-WARVILLE.

qui seraient plutôt prèles que décrétés. Mais, celle l'ois, la raison a mis un frein à l'enthousiasme : la Convention s'est refusée à toutes ces vaines formules, qui sont inutiles aux hommes vrais et vertueux, et qui ne servent aux autres que pour trahir plus solennellement. Ce que cette assemblée a fait pour elle, elle devrait le faire pour le reste de la République, et abolir à jamais les serments, qui se multiplient à mesure que la vertu et la bonne foi deviennent plus rares... »

Rendant compte d'une des premières déterminations de l'assemblée, qui venait de fonder la République française, Brissot s'exprimait ainsi :

« Outre l'aristocratie des droits féodaux, il y avait aussi, en France, l'aristocratie des titres bourgeois, et cette aristocratie n'est pas détruite. L'orgueil citadin met encore une grande différence dans CCS appellations : monsieur, le sieur, le nommée etc.; il y a une gradation dont les nuances n'échappent point aux oreilles susceptibles de nos bourgeois. La Convention nationale, qui doit balayer ces misérables restes de l'ancien régime, ne souffre j)lus dans son sein le titre de monsieur; on y a substitué celui de citoyen.

« Mais c'est encore un titre qui peut amener aussi une distinction : on le donnera aux gens d'une certaine condition, d'une certaine fortune; on le refusera au laborieux manouvrier, au respectable indigent. D'ailleurs ce mot de citoijen, c'est un mot sacré, c'est un mot qu'il ne faut pas prostituer; et ne rougirait-on pas de le mettre a côté de certains noms? Certes, nous dirons avec joie le citoyen Pétion, le citoyen Condorcet; mais quel est le patriote qui pourrait dire le citoyen Marat, le citoyen Maury?

« Républicains comme les Romains, s'écriait Brissot, plus libres qu'eux, destinés à être plus vertueux, imitons leur exemple, ne faisons précéder les noms d'aucun titre : disons Pétion, Condorcet, Payne, comme on disait a RomeCaton, Cicéron, Brutus. Si cette simplicité nous semble rudesse, si elle nous semble prématurée, ajournons-la, mais ajournons aussi la République. »

Je viens d'exposer les principes professés par Brissot, dans son journal, a l'occasion de la proclamation de la République en France. A partir de celle époque, il est impossible d'analyser ses opinions, . et de faire connaître les discussions importantes, les querelles déplorables auxquelles il prit part jusqu'au moment où il cessa complètement de coopérer à la rédaction du Patriote français; car ce

imiSSOT-WARVlLLE. 399

journal est devenu si plein de comptes rendus, de nouvelles militaires, de discussions enlre les partis, de récriminalions personnelles, de dialribes contre les montagnards, d'injures envers la commune, de satires méprisantes sur les jacobins et sur une l'ouïe de membres de la Convention nationale; il est si rempli de faits intéressants, de détails curieux, qu'a moins de le copier en entier on ne saurait comment s'y prendre pour l'analyser.

Ajoutons encore qu'à partir des premières séances de cette nouvelle assemblée, Brissot semble s'effacer toujours davantage de la rédaction de sa feuille, et que le compte-rendu des séances, qu'il avait déclaré naguère se réserver exclusivement, ne tarda pas d'être signé par Girey-Dupré, ou plutôt par Girey tout court '.

On comprend qu'au milieu des travaux dont Brissot se trouva d'abord accablé comme l'un des secrétaires obligés de dresser les procès-verbaux de deux longues séances par jour, et des travaux plus grands encore qui lui furent imposés comme membre de diverses commissions, et principalement du comité de législation et de constitution, sa vie littéraire et politique, si bien remplie, ait à peine suffi pour préparer cette foule de grands rapports qu'il fut cbargé de présenter ^

On s'aperçoit donc que Brissot ne rédige plus sa feuille, et qu'il n'en surveille guère plus la rédaction. Quoique le Patriote français reflète toujours les opinions de son fondateur, il est facile de reconnaître qu'un autre que lui le dirige. Brissot en avait fait un journal grave, fort en principes pbilosophiques, s'occupant peu de personnalités, et n'étant entré en lice avec ses adversaires qu'a son corps défendant. A partir de la Convention nationale, le Patriote français devient insensiblement railleur, mordant, incisif, querelleur, hargneux comme VAmï du Peuple. On le voit sans cesse récriminer contre les hommes du conseil général de la commune, qu'il accable de reproches haineux; il attaque à tout propos la députalion de Paris; il décoche alternativement ses traits acérés sur Robespierre, sur Danton, sur Billaud-Varennes, sur Bazire, sur Chabot, sur

* Les autres litlérateurs ou liommes politiques qui contribuaient alors à la rédaction du Patriote français, en lui fournissant très-fréqueninient de bons et curieux articles, étaient Pétion, Condorcet, Charles Villette, Manuel, I.antliénas, Cliepy, Roland, Clavicres, Payne, Kcrsaint, clr.

- Peu avant la réunion de la Convention nationale, Brissot avait fait un rapport sur les régiments suisses au service de la France, dans lequel il avait conclu à l'exclusion de nos armées de toutes troupes nicicenaires. Il avait été aussi le rédacteur d'une déclaration aux puissances où il i xposa les principes qui dirigeraient la nation française à l'égard des autres nations.

/,()() BRfSSOT-WARVILIJ:.

Sainl-Andn'; et sur divers aulros îles collègues de Brissot à la Convenlion, qu'il peinl, dans son journal, comme les protecteurs des anarchistes, les fauteurs des désordres, en même temps (|u'il proclame jusqu'à satiété les vertus de Roland, de Pétion, deBiizot. de Guadet, de Lasource. de Louvet, de Barbaroux, de Gensonné et autres amis. En un mot. le Patriote français est devenu, entre les mains de Girey-Dupré. quoique sous la direction de Brissot, un journal de parti, le journal d'un parti d'honnêtes gens, d'hommes vertueux, si l'on veut, mais malhemeusement plus propres à brillera la tribune ou dans leurs écrits, (pi'h concevoir et exécuter les gran- * des mesures de salut public (pie les jacobins, la commune et les montagnards conçoivent et exécutent malgré les girondins.

Nous allons donc jeter un dernier coup d'œil sur la polémiijue du Patriote français et sur les écrits et les actes de Brissot pendant la première période de la session conventionnelle, qui linil h l'expulsion des girondins.

Mais avant de suivre le journal de Brissot. devenu le journal de Roland et de la Gironde, jusqu'à la lin de sa carrière, il nous reste à parler de <juelques-uns des événements qui signalèrent la réunion de la Convention nationale, ou plutôt à les envisager sons le point de vue ado|)té par les rédacteurs du Patriote français.

En donnant à larticle Brissot de grands développements et une étendue que n'auront pas, a beaucoup près, les articles consacrés dans ce livre aux autres journalisîes de la Révolution française, nous répéterons ici ce (|ue nous avons déjh dit, a savoir : (pie nous avons eu en vue de faire servir les extraits du Patriote fronçais a une sorte de résumé com|)lel de l'hisloire de la Révolution. C'est au public a juger si ce journal lui a présenté ces événemenis sous un aspect nouveau, et s'il les lui a fait connaître avec ces détails intimes et curieux que les historiens de la Révolution n'ont que trop négligés.

On comprend qu'à une époque où les faits militaires devaient si fortement occuper les csjirits, le journal de Brissot se soit fait un devoir de ne rien laisser ignorer au public de ce qui se passait aux frontières. Après avoir parlé de l'élan national contre les ennemis de la liberté française, il en fait connaître les résultats immédiats. Ces résultats furent la campagne de Dumouriez dans les défilés de l'Argone et dans les plaines de la Champagne; la belle défense de Thionville et de Lille, et, un peu plus tard, l'invasion du Palalinat,

la prise de Mayence, l'occupation de la ville de Nice el des Alpes marilimes, et enfin la conquête de la Belgique, opérée a la suite de la victoire de Jemmapes.

Le journal de Brissot est, sans contredit, le plus riche de l'époque en détails sur les opérations militaires des armées françaises : rapports officiels, lettres des généraux, lettres des commissaires du pouvoir exécutif et des sociétés populaires, délibérations et adresses des corps constitués, extraits des correspondances particulières sur ces objets, tout s'y trouve. Il renferme ainsi un ensemble de faits et de nouvelles diverses propres à répandre les plus grandes lumières sur ces opérations, et a mettre le lecteur à même de tout apprécier.

Ne désespérant jamais du courage de nos soldats ni de l'habileté de leurs chefs, croyant fermement que la cause de la liberté sortirait victorieuse de la guerre que ses ennemis lui faisaient, Brissot, voyant Dumouriez disposé à utiliser ses talents en faveur ùe la Bévolution, loua beaucoup l'habileté dont ce général avait fait preuve en s'emparant des défilés de l'Argonne avant l'ennemi, et en s'établissant à Grand-Pré, à portée de recevoir les secours que Biron, Kellermann et Luckner lui envoyaient. En même temps Paris dirigeait sur ses derrières son armée de volontaires nationaux.

A l'occasion de la petite déroute éprouvée par l'arrière-garde de Dumouriez, et des bruits alarmants que la malveillance fit courir à Paris sur les suites de cet événement si exagéré, Brissot s'éleva contre les hommes qui ne cessaient de provoquer des mesures extrêmes. « Vos ennemis intérieurs ne sont forts que de leur audace, dit-il; les bons citoyens sont comme frappés de terreur; mais ils existent : appelez-les ; qu'ils forment une force armée à votre réquisition, de garde autour de vous, et prêts a se porter où besoin sera |)Our la siireté publique et le maintien de l'ordre, sans lequel Paris court à sa ruine ^ — Je sais, ajoutait-il, que la sentinelle avancée qui donne le signal de l'approche de l'ennemi tombe ordinairement sa victime ; mais d'Assas a, dans une situation qui peut être en quelque sorte comparable a la mienne, méprisé la mort qu'il savait appeler en élevant sa voix courageuse. J'aurais pu donner cet exemple, et je m'honore de le suivre. »

' En parlant de cette force armée, Brissot avait en vue h fircalrparlrmenliite dont les girondins vouJaient entourer la Convention. On sait que ce projet agita longtemps la Convention ; les sections el la commune de l'aris linirenl par le faire avwler.

.'m RRISSOT-WARVILLE.

Brissol annonça avec plaisir la réunion des armées de Dnmonriez et de Kellerinann. « Mainlenanl . dit- il, Dumourioz est fort de soixante et dix mille hommes, dont douze mille de cavalerie. La campagne est à nous, si nos généraux savent faire la guerre comme Fabius et Washington... »

L'affiiire de Yalmv, que l'on ne considéra pas alors comme une balaille, mais comme une simple canonnade, et une excellenle épreuve de l'ardeur de nos troupes volontaires, est racontée, dans le Patriote français, de manière h laisser tout le mérite de celte journée au général de l'armée du centre, Kellermann. Dumouriez s'en est emparé après, et, en sa qualité dégénérai en chef, il s'est attribué la gloire de cette belle résistance, en vantant beaucoup ses protégés, les fils du duc d'Orléans*, que Kellermann ne nomme seulement pas dans sa lettre au ministre de la guerre -.

Brissot et ses amis venaient d'oublier les griefs qu'ils avaient contre Dumouriez. « La plus grande des vertus dans les Etats républicains, disait a ce sujet le rédacteur du Patriote français, est le sacrifice des intérêts particuliers et des injures privées an bien de la patrie : tout homme qui se souvient qu'il a eu des démêlés avec tel autre n'est pas patriote. Ainsi nous avons vu Dumouriez appeler le ministre de la guerre mon cher Serran; ainsi nous-mênies nous appellerons Dumouriez notre cher (jeneral, tant qu'il battra les Prussiens et les Autrichiens, malgré les sujets de plaintes que nous avons eus contre lui... »

Brissol fut l'un des journalistes qui approuvèrent la convention de Dumouriez avec le duc de Brunswick, au moyen de laquelle l'armée prussienne devait retourner sur le Bhin sans être inquiétée. On sait que cette convention fut fortement blâmée par la commune et par le parti de la Montagne. Marat ne craignit pas de dire que Dumouriez avait trahi la Bépublique, et qu'il avait reçu de fortes sommes pour laisser sauver le roi de Prusse.

La retraite des Prussiens, la levée du siège de Thionville, et la marche audacieuse de Custine dans le Palalinat, marche qui eut

* Ce fut h celte époque que le duc d'Orléans changea son nom on celui i'Égalité. Voici corament Brissot rapporte ce fait. « Louis-Pl)ilippc d'Orléans, qui n'est pas fier de porter le nom de ses ancêtres, a demandé au conseil général un nom de famille plus digne de ses principes. Le procureur de la commune (c'était Manuel) a proposé que le nom de famille de Louis-Philippe fût Éf/alilc, ct(iue le jardin du Palais-Uoyal s'appelât le Jardin de la Révolution. »

* Voyez la leilre de Kellermann dans laquelle il rend compte de l'affaire de Vaimy ; elle a été publiée dans le Palriole français du 24 septembre 1792.

|)Oui' lésullal la prise de l'imporlanle place tic Wayence, laissèrent respirer la Répubiiqno naissanle. Mais aussi les faclioiis intérieures se montrèrent-elles dès lors plus acharnées que jamais les unes contre les autres.

Le maire devant être réélu, par l'effet de la nomination de Potion aux fonctions de représentant du peuple a la Convention, le parti de Brissot attacha une grande importance au choix que les électeurs allaient faire. Ce parti savait que si la commune était dirigée par un homme à sa dévotion, il serait le maître de Paris. Ce fut dans ce but que le journal de Brissot lit paraître plusieurs articles pour stimuler le zèle des électeurs, « Honnêtes citoyens de Paris, leur disait-il, vous que l'intrigue, les tracasseries et la terreur ont écartés des sections dans ces derniers temps, réunissez-vous, et opposez une fierté, une indéjicndance républicaines aux tentatives des amis de la royauté et des amis du tribunut. Du choix que vous allez faire dépend le sort de Paris. »

Brissot indiquait aux électeui's, pour les fonctions de maire, Chambon, médecin, et l'un des administrateurs de la commune. Le choix des électeurs s'étant de nouveau |K)rté surPétion, qui obtint 45,740 voix sur 15,474 votants, et Pétion ayant persisté a déclarer qu'il voulait rester h son poste de représentant du peuple, les partis s'agitèrent encore pour une autre élection. Les montagnards mettaient sur les rangs Lhuillier, accusateur public près le tribunal du 17 août; les girondins voulaient ou Chambon ou Dormesson. « Nous nous contenterons d'observer que c'est ce Lhuillier, disait \q; Patriote français, qui fut désigné pour la mairie dans la séance des jacobins où l'on prétendit qu'il fallait un homme nul...; proposé par Robespierre aux jacobins, ce sera Robespierre qui sera maire pour Lhuillier. »

Malgré la Montagne, Dormesson fut proclamé maire. Mais, ayant refusé, il fallut procéder encore à de nouvelles élections, qui eurent enfin pour résultat la nomination du candidat girondin Chambon, homme aussi nul que l'eût été Lhuillier.

« Voilà donc le patriote (Uiambon maire de Paris, s'écria le journal de Brissot, et maire malgré les clameurs et les intrigues des anarchistes! Républicains de Paris, ne vous reposez pas après cet effort momentané. »

Quelques jours après, Brissot eut encore l'occasion de se récrier contre les menées de ceux qu'il appelait les anarchistes. Chaumette,

i()4 BRISSOT-WARVILLE.

<|u'il désignait comme un des aujiesâe la commune du 2 septembre, fut élu procureur de la commune, et l'emporta sur Real, qui était le candidat des girondins. Ceux-ci laissèrent éclater leur mauvaise humeur. Chaumette ayant dit, dans son discours d'installation, que la République et la loi étaient sa devise : « S'il l'oublie, s'écria lirissot, nous saurons bien la lui rappeler. »

Ainsi qu'on l'a déjà vu, le parti de Brissot ne cessait de poursuivre la comnume de Paris, a lacpielle il imputait les massacres de septembre et de grands gaspillages de fonds. Ce parti voulait que le conseil général fût renouvelé, et qu'il rendît ses comptes. C'était toujours là le sujet des attacjues quotidiennes du Patriote français contre ceux (ju'il désignait comme des anarchistes.

Vers la (in de septembre, Brissot parut se raccommoder avec le conseil général, dont une dépulalion s'était présentée à la Convention [)Our se disculper des accusations qui pesaient sur plusieurs de ses membres. « On a pu s'apercevoir, dit à cette occasion le Patriote, que la commune n'était plus dirigée par le même esprit : l'envoi d'un grand nombre de membres dans les départements, la nomination de plusieurs autres à la Convention, l'ont bien purgée. 11 ne reste plus que cette masse honnête, mais facile à égarer, à laquelle nous avons toujours rendu justice, même dans ses plus grands écarts, parce que nous étions persuadés qu'ils ne devaient être imputés qu'aux adroits scélérats qui la menaient... »

Mais cette même commune, dont le journal de Brissot faisait l'éloge, ayant bientôt repris ses allures ultra-révolutionnaires, le parti des girondins recommença ses hostilités : il la poursuivit avec une grande persévérance et une acrimonie qui le rendait souvent injuste envers ce corps fameux. C'était surtout contre le comité de surveillance, dont Marat, Panis, Sergent et autres ennemis de Brissot et de Roland avaient fait partie, que les brissotins s'élevaient le plus vigoureusement ; ils accablaient les membres de ce conseil de toute leur haine.

Cette haine trouva un aliment nouveau lorsqu'on connut à Paris l'affreuse circulaire adressée par ce comité aux autres communes pour les engager à imiter les vengeances exercées dans la capitale sur les prisonniers suspects.

Ainsi la guerre entre les rolandins, les brissotins et les (jïrondins contre la commune de Paris devint interminable. Elle se renouvelait tous les jours, soit dans les journaux, soit dans les sociétés po-

pulaires, soit dans le sein de la Convention même. Les girondins y attaquaient, avec une généreuse indignation, les auteurs et les provocateurs des massacres de septembre. Les jacobins, la commune, les montagnards, se portaient a des récriminations contre Roland, contre Brissol et contre les députés de la Gironde, qui, disaient-ils, voulaient perdre la République par leurs intrigues contre-révolutionnaires et par leur coupable faiblesse. Toutes les fois que les girondins élevaient leurs voix pour dénoncer les actes de la commune, on les accusait aussitôt de vouloir faire le procès a la révolution du 10 août, dont les journées de septembre n'étaient, selon le conseil général et les sections, qu'une suite forcée.

Les girondins avaient eu le tort de proposer que le ministre Roland fût invité à garder son portefeuille, lorsqu'il venait d'être élu h la Convention. Les montagnards s'étaient refusés a cet acte de servilité; et Danton, qui ne voyait en son ancien collègue au ministère qu'un vieux radoteur conduit par sa femme, avait dit, par raillerie, que, si l'on faisait une pareille invitation à Roland, il fallait en faire une aussi a la femme de ce ministre, puisqu'elle l'aidait de ses conseils \ Bientôt on ne vit plus autre chose dans les prétentions des girondins que l'intention de perpétuer le pouvoir entre les mains de leurs amis. C'en fut assez pour exciter plusieurs sections à déclarer solennellement que Roland avait perdu la confiance de la nation. Rientôt aussi les girondins s'attaquèrent à leur tour au nouveau ministre de la guerre, Pachc, dont ils avaient d'abord beaucoup vanté les lumières, la probité, le patriotisme et l'activité; ils l'accusèrent de laisser désorganiser ses bureaux, parce qu'il cherchait à s'entourer de patriotes, et finirent par le considérer plus tard comme la cause des souffrances de nos soldats et de la désorganisation de notre jeune armée.

L'un des sujets les plus actifs de la guerre que se faisaient alors les girondins et les montagnards fut la proposition, faite par le parti de Brissot et de Roland, de réunir à Paris une force armée appartenant aux quatre-vingt-trois déparlements pour maintenir l'ordre

* Tout le monde savait qu'une partie de la correspondance de Roland était faite par sa femme, et qu'elle rédigeait ou revisait toutes les nombreuses adresses, lettres, explirations, proclamations, comptes rendus que lîoland adressait souvent au peuple, aux sociétés populaires, à la Convention nationale, etc. « Celait faire un crime à un ministre, observe Brissot à l'occasion delà raillerie de Danton, du bonheur de posséder un ami, un conseiller éclairé dans sa femme; c'était encore arracher à Uohind sa gloire aux dépens de sa tendresse, et lui faire deux blessures à la fois, si toutefois liolaml était susceptible d'être atteint d'un trait aussi lâche... »

im liUlSSOT-WARVILLE.

dans Paris. Les girondins voulaient ainsi se rendre niaUres de la capitale, sous prétexte d'entourer la Convention d'une force nationale pour la i:'arder. (^elle proposilion ayant éléliahilemenl motivée par Buzot, et vigoureusement soutenue par le journal de Brissot, elle souleva, tant au sein de la Convention (ju'au milieu <les sections et du conseil général, un violent orage contrôles girondins. «Qui aurait jamais pensé, s'écrie 'a ce sujet le rôilacleuv (hi P<it note, qu'il existât des hommes assez audacieux pour soupçonner même que des IVères d'armes, choisis par les dé|)arlements entre les patriotes les plus purs, pussent être transformés, par les sections et leurs niolionnaires, comme d'infâmes satellites, comme des oppresseurs subalternes de leurs concitoyens? Eh bien, l'esprit de l'action, cet esprit impur, qui, semblable aux harpies, souille tout ce qu'il touche, a osé peindre comme des ennemis de la souveraineté du peuple ceux qui voulaient en rendre la représentation indépendante des caprices de quel(|ues brouillons ou des complots de quehjues scélérats. »

En elfct. les sections de Paris, sachant que la Convention avait ordonné l'impression du rapport et du projet de décret présenté par Buzot, ne tardèrent pas à protester vigoureusement contre la force départementale. « On vous a proposé, dit leur orateur en s'adressant à la Convention nationale, on vous a |)roposé de vous mettre au niveau des tyrans, en vous entourant d'une garde isolée et distincte de celle qui compose essentiellement la force i)ul)lique. Les sections de Paris, après avoir pesé la valeur des principes sur lesquels repose la souveraineté du peuple, vous déclarent, par noire organe, qu'elles trouvent ce projet odieux et son exécution dangereuse... »

Les girondins se firent appuyer par les fédérés qui se trouvaient à Paris. Ceux-ci ])arurent à la tribune, où, après avoir dénoncé les tribuns hypocrites, qui n'avaient renversé les tyrans que pour usiu'per la tyrannie, ils ajoutaient: « Comme vous, nous avons connu leurs manœuvres, et, pour les déjouer, nous joindrons, s'il le faut, notre force à vos lumières. »

Les montagnards attaquèrent alors les fédérés. Legendre, Tallien, Barère, dénoncèrent ces fédérés comme ayant couru, la veille, les rues de Paris, le sabre nu, en criant: A bas la tête de Maral! elen chantant une chanson dont le refrain était: Robespierre, Marat, Danton, et tous ceux qui s'en mêleront, à la (juillotine, ô gai! etc. Tallien ajouta que ces soldats volontaires avaient aussi crié: Vive Roland! point de procès au roi !

BRISSOT-VVARVILLE. 407

« Tout Paris, nous apprend le Patriote français, fut ému, et les girondins, voulant prouver qu'ils savaient éloigner les causes de trouble, firent ajourner leur proposition après le procès du roi. »

Mais beaucoup de déparlemcnts, stimulés par les girondins, crurent devoir ne pas différer de mettre en route leur contingent de la force dite dé|)artementale. Un mois a])rès, Paris était rem|)li d'une foule de fédérés, contre l'arrivée desquels les montagnards s'élevèrent avec force, et qu'ils firent enfin repartir pour l'armée ou pour les côtes, au grand regret de Brissot et de ses amis.

Cependant la guerre (jue se faisaient les girondins et les montagnards prenait tous les jours un caractère de gravité qui faisait craindre les plus grands malheurs. Déj'a, dès la fin de septembre, Lasource avait solennellement accusé la députation de Paris comme tramant un complot contre la souveraineté du peuple, et voulant dominer la Convention nationale par la terreur, pour arrivera établir la dictature. « Dans la même séance, P»ebecqui, député de Marseille, raconte le Patriote français, a dénoncé à la République française Robespierre comme chef de la faction dictatoriale, et il a déclaré qu'on l'avait mis dans la confidence lui et son collègue Barbaroux. Danton a fait une déclaration que nous aimons a croire sincère, et qui pourra rassurer les j)atriotes qui craignaient que son énergie et ses talents n'appuyassent un parti faible d'ailleurs en courage, en lumières et en moyens. Il a protesté qu'il n'avait rien de commun avec Marat, dont on l'accusait de provoquer les placards et les écrits. Il a demandé qu'on portât la peine de mort contre quiconque proposerait la dictature, le triumvirat ou toute autre puissance usurpatrice de la souveraineté nationale, et qu'on décrétât en même temps l'unité de la République françaises l'unité de la représentation nationale et du pouvoir exécutif.

« Robespierre est ensuite monté a la tribune, ajoute Brissot, et y est resté longtemps, car il a parlé de lui. Il a répondu a la dénonciation du député de Marseille, non par des faits et des éclaircissements, non par une dénégation formelle, mais par une longue histoire de sa vie publique, des services qu'il a rendus, des trames qu'il a dévoilées, des complots qu'il a déjoués ; et, a propos de complots, il a répété, pour la millième fois, les éternelles dénonciations

' On fomiiif lirait alors à accuser sériousoiiicnt les girondins et autres députés du Midi de vouloir la réi)ublif(uc fédéralive.

dont il a l'aligné et la tribune des jacobins, et la tribune de sa section, et la tribune de la commune, et la tribune électorale...

« Barbaroux, après avoir nominativement désigné Robespierre comme le futur dictateur proposé par ses adbérenls, a exprimé sa haine et celle de ses compatriotes pour les dictateurs et les brigands. Il s'est élevé avec force contre la conduite anarchique de la commune de Paris... »

Brissot terminait l'analyse de celte fameuse séance en racontant l'accusalion demandée contre Ma rat, ses elTorts |»ourse disculper, et sa ridicule menace de S(! brûler la cervelle a la tribune même si le projet d'accusation était décrété. « Ce dernier trait de folie, concluait Brissot, a décidé l'assemblée : elle a passé h l'ordre du jour, comme le corps constituant l'avait fait a l'égard de Déprémesnil, et l'Assemblée législative à l'égard de Bibes *. »

Malheureusement cet ordre du jour fut loin de mettre lin à la guerre que les deux partis se faisaient, et, a un mois de dislance, Boland signalait de nouveau, dans une lettre adressée h la Convention, la faction des anarchistes, c'est-à-dire les montagnards, qui suivaient la bannière de Robespierre. Ce dernier, ayant relevé le gant, délia qui que ce fût de formuler une accusation précise. Louvet, qui avait préparé un long réquisitoire contre les montagnards et principalement contre l'homme que l'on assurait viser a la dictature, prolila de l'occasion pour prononcer son discours.

« Tout y est également beau, également fort, s'écrie le rédacteur du Patriote en parlant de l'espèce de roman débité par Louvet; et l'éloquence de l'orateur a été au niveau de son courage ; car il a témoigné un grand courage, et janiais Cicéron n'en déploya plus dans le sénat romain en apostrophant l'anarchiste Catilina et l'ambitieux Antoine... L'orateur a suivi Bobespierre dans sa marche tortueuse, mais toujours dirigée vers le pouvoir suprême; il l'a montré dédaignant d'abord plusieurs jdaces comme au-dessous de lui. et s'élançant ensuite au fauteuil de président de la commune, d'où il espérait monter a la dictature : il l'a montré venant dicter des lois au corps législatif, et l'opprimant de tout le poids de sa démagogie; insolent dans ses discours, furieux dans ses menaces, qu'il a portées au point de dire qu'il ferait sonner le tocsin si le décret qu'il demandait n'était pas rendu... Louvet a conclu principalement a ce

' L'un et l'autre tic ces deux personnages avaient été considérés comme fous.

BRISSOÏ-WARVILLE. 409

que les comilés de législation et de sûreté générale fissent l'examen de la conduite de Robespierre, et à ce que le décret d'accusation fût porté sur-le-champ contre Maral, instrument de la faction. »

On sait que Robespierre demanda huit jours pour répondre à l'accusation portée contre lui par Louvet. et que la Convention les lui accorda.

Dans rintervalle, un membre de la Convention nationale ayant demandé qu'aucun député ne pût en dénoncer un autre sous aucun prétexte, le rédacteur du Patriote français s'opposa à la prise en considération de cette motion fort sage. « Lorsque le reste impur des satellites de Sylla siégeait dans le sénat de Rome a côté des vrais républicains, dit-il ; lorsque Gatilina et Céthégus y paraissaient visà-vis de Cicéron et de Calon; lorsque ces deux amis de la patrie élevaient la voix contre les cruels anarchistes qui voulaient marcher à la tyrannie par le démagogisme, qu'eût fait la majorité pure et inflexible des législateurs romains si on eût proposé de fermer la bouche aux citoyens assez courageux pour braver les poignards et pour désigner d'un doigt hardi les conspirateurs et leurs complices? Le sénat de Rome, ajoutait Rrissot, aurait repoussé avec indignation cette proposition ou criminelle, ou absurde. (]'est ce (ju'a fait la Convention nationale : elle a passé a l'ordre du jour. »

Le tour de Robespierre vint enfin : c'était le 5 novembre. Nous laisserons parler, le rédacteur du Patriote français, nous bornant seulement ici h prémunir le lecteur contre l'analyse que le journal de Rrissot fait des paroles de Robespierre, analyse qui se résume en quelques mordantes plaisanteries sur un discours qu'il suffira de lire dans le Moniteur pour apprécier beaucoup mieux; car Robespierre pulvérisa l'accusation de Louvet dans ses parties.

« Un petit incident, raconte le rédacteur du Patriote, a troublé quelques minutes le recueillement de l'assemblée. La maxime des grands hommes est que, pour faire de grandes choses, il ne faut pas négliger les petits moyens : aussi les tribunes avaient-elles été garnies de bonne heure d'admirateurs bénévoles et d'enihousiastes de commande tout prêts a applaudir l'orateur, même d'avance... L'ordre du jour était Robespierre. Robespierre a parlé. Nous avons fait en un mol l'analyse de son discours : il a parlé; mais il devait se justifier, et il ne l'a pas fait. Accusé d'avoir aspiré à la dictature, il a répondu que pour y aspirer il fallait être fou; ce qui ne prouve pas qu'il n'y ait aspiré. Accusé d'avoir eu des liaisons avec Marat,

410 DRISSOT-WAR VILLE.

ii a oiïert de prouver qii'h la seconde entrevue avec lui. Maral avait dit (]ne Robespierre n'avait ni les r//e.s ni V audace convenables ^ aveu précieux (jui prouve qu'on cherchait un liomme ipii eût lef^ vues et raudace convenables. Accusé d'avoir été linstigateur des excès du conseil général de la commune, il a fait un pompeux éloge et de ces excès et de ce corps. Accusé d'avoir avili le corps législatif et de l'avoir menacé de faire sonner le tocsin, il n'a opposé qu'une dénégation à un fait attesté par quarante membres de la Convention. Accusé (l'avoir indiqué au fer des assassins, leti septembre, plusieurs représentants du peuple, il s'est justilié par une froide i)laisanlerie : il a dit que, si l'on élevait un temple à la peur, on pourrait choisir ses prêtres parmi les hommes qui parlent tant de leur courage...

«( Robespierre a chercbé à aliénuer l'atrocité de la journée du 'i septembre ; il n'a fait (|ue copier le |>lat écrit de Tallien : comme lui, il a dit que c'était le peuple qui avait assassiné ; comme lui, il a dit que la commune avait cberché à empècber ces massacres, tandis que ni la commune ni le commandant n'ont fait aucune réquisition à la force publique pour arrêter le sang... »

Va, après avoir fait connaître la décision de l'assemblée dans cette lutte entre Louvet et Robespierre, c'est-à-dire l'ordre du jour adopté sur les querelles de ces petits entrepreneurs de révolution, comme les appela Rarrère, le rédacteur du Patriote levm'inaïl ainsi le compte rendu de la journée :

« tDn a remarqué aujourd'hui beaucouj) de patrouilles; c'est une petite ruse imaginée pour donner de l'importance 'a un liomme qui n'eu mérite aucune. Il est assez étrange que le général qui, tout à coup, a trouvé tant de patrouilles pour proléger Robespierre, que personne ne menace, n'en ait pas trouvé une seide, le 2 septembre et jours suivants, pour faire respecter les personnes qu'on égorgeait '. »

Comme on le voit, cbaque ligne du rédacteur du Patriote français ne pouvait manquer de lui faire un ennemi; etRrissoten avait déjà beaucoup ; car, si l'on excepte deux ou trois ministres, et vingt-cinq

' Ce que Brissot disait ici de la négligence coupable de Santerre dans les funestes journées de septembre était souvoraineincut injuste. En accusant ce général, le Patriote français suivait les inspirations de sa haine contre les septembriseurs, il eût été plus équitable de se rappeler que le Patriote avait inséré, dans son numéro du 6 septembre, la lettre que Santerre écrivait à Uoland le 4 de ce même mois, lettre ainsi conçue :

« Monsieur le ministre, je reçois à l'instant votre lettre. Elle nie somme, au nom de la loi, de « veiller à la sûreté des citoyens : vous renouvelez les plaies dont mon cœur est ulcéré, en appre-

BRISSOT-WAUVILLE. lll

OU trente députés dont il ne cessait de faire l'éloge, on trouvera, en lisant le Patriote français de cette époque, qu'il disait du mal ou attaquait tous les autres patriotes en évidence. C'est ainsi que celle feuille, l'une des plus révolutionnaires de France en 1789, 1790, 1791 et 1792, tournait insensiblement à la contre-révolution en haine des hommes; et ces hommes étaient les anciens amis de Brissot, ceux avec lesquels il avait fait ses premières armes contre lé despotisme, en un mot, les révolutionnaires les plus ardents.

Nous allons voir comment il se conduisit dans le procès de Louis XVI, j)rocès qui fut regardé comme la pierre de louche du vrai républicanisme. Brissot était républicain par principes, par sentiment, par son éducation; il ne pouvait être autre chose, imbu qu'il était de la lecture des auteurs grecs et latins. Il avait le courage de i'écrivoin qui sait braver le despotisme; mais il lui manquait le courage de l'exécution : il était peu propre a seconder les moyens violents que les circonstances nécessitaient ; aussi se trouva-t-il dépassé par ses anciens amis politiques. Sa corhduite dans le procès de Louis XVI reflète parfaitement le caractère de ce journaliste, appelé à juger une tête couronnée.

« Les hommes qui ne réfléchissent pas, disait à ce sujet, dès le mois d'octobre, le rédacteur du Patriote français; les hommes qui n'écoutent que leur désir de flatter la multitude, qui sont à ralTût des propositions violentes, parce qu'on leur en fait un besoin, ces hommes doivent naturellement presser le jugement du ci-devant roi, (le sa femme, et ne parler que de faire tomber leur tête, en les accablant d'exécrations : aussi a-t-on encore ressuscité dans celle séance (10 octobre) la motion de les juger. Un membre a demandé sur-le-champ la sentence de morl. Mais les hommes sages, qui détestent le crime de ces individus, qui veulent en faire un châtiment exemplaire et terrible pour les rois, veulent aussi des formes ; ils n'ont pas la bassesse de déchirer un ennemi à terre, ni {'impoUtique de souiller ce jugement aux yeux de l'Europe, en y portant l'esjjrit de passion plutôt que l'esprit de justice. »

« iiaiU à chaquo instaiu la violation de ci's iiicnics lois, cl les excès auxquels on s'est livré. J'ai ■■< riionueur de vous représenter qu'aussitôt la nouvelle que le peuple était aux prisons, j'ai donné < les ordresics (dus précisaux comniandauts de bataillons déformer de nonilireusespatrouillcs, et aux .' coniniandants du Temple et autres postes voisins de la demeure du roi et de l'hôtel de la Force, à « qui j'ai recommandé cette prison, .le vais redoubler d'efforts auprès de la i;arde nationale, et je * vous jure que, si elle reste dans l'inertie, mon corps servira i\c bouclier au premier citoyen iiu'(Hi voudra insulter. »

iltJ imiSSOT-VVARVILLK.

C'est îiinsi (|nc s'exprimait Brissot h l'époque où l'on s'occupait (les formes à suivre dans ce grand jugement, et ses opinions restèrent les mêmes sur ce sujet.

Dans rinlcrvallc (jui s'écoula entre les diverses propositions faites par les sections et les sociétés populaires de juger le roi, Brissot et ses amis les girondins ne cessèrent de poursuivre ceux qu'ils considéraient comme des anarchistes provoquant au meurtre et au pillage. Ils parvinrent même à faire porter une loi contre ces provocateurs; loi qui devait surtout atteindre Marat. détesté par les girondins; loi qui fut vivement combattue par les montagnards, et qui tomba en désuétude à peine née.

On doit aussi à Brissot plusieurs rapports diplomatiques qu'il lit alors au nom du comité dont il était membre.

Le premier de ces rapports concernait lesaffaires <le Genève. Les aristocrates de cette ville, craignant les mécontents, avaient fait introduire dans leurs murs des troupes suisses. Brissot prouva que cetie introduction, faite sans le consentement de la France, étail une infraction aux traités existants. Il conclut ace que la République française témoignât son mécontentement de ces mesures, prises en haine de sa révolution, et dans l'espoir que la France serait vaincue par la coalition des rois.

Quelque temps après, Brissot lit encore un rapport sur le traité conclu entre la république de Genève et le général français Montesquiou. Il blâma ce traité, et proposa de requérir formellement que les troupes suisses eussent a évacuer Genève avant le V décembre, moyennant laquelle évacuation les troupes françaises respecteraient la neutralité et l'indépendance de Genève, et évacueraient son territoire, si elles l'avaient occupé.

Les autres rapports diplomatiques que Brissot présenta un peu plus tard eurent pour objet d'éclairer la République française sur la conduite tortueuse du cabinet de Londres.

On a aussi de Brissot lui-même divers écrits particuliers, savoir : Sur les meneurs des jacobins de Paris; sur la Société des jacobins, brochure de 48 pages, dont il donna des extraits dans sa feuille; Dernier mot sur Cloots, par P.-J. Brissot, article de son journal dans lequel il défend la société Roland de l'accusation de vouloir fédéraliser la France, accusation portée contre elle par Cloots * ; puis

• « Cloots, disait Brissot, peint la société de Roland comme une sociélé de fcdcntlistes. Ou lui a

une longue lettre que le rédacteur du Patriote français adresse à moHiiearTliuriot, dans laquelle il se défend des calomnies que ce dernier avait débitées à la Convention, en peignant Brissot comme un agent de Lafayette ^

Brissot eut aussi à défendre ses amis de l'accusation portée contre eux de ne viser qu'a l'accaparement des places ; de ne voir que l'intérêt de la faction brissotine ou girondine dans la forme du gouvernement h donner à la France; de s'être emparés du comité de constitution; de s'être formé un parti dans la Convention, uniquement pour Varistocratiser, et pour améliorer le sort de ces places, qu'ils se proposaient de remplir. « On sent combien la propagation de pareils soupçons, disait Brissot en répondant à ces accusations, pouvait influer sur la forme et les principes de la constitution ; combien il eût été facile aux anarcbisles d'écarter à chaque instant les moyens présentés pour assurer la force et la stabilité du gouvernement, en su|>posant des vues personnelles à ceux qui auraient proposé ces moyens ". »

Lorsque la discussion s'ouvrit sur le jugement de Louis XYI, l'opinion déjà émise par Brissot fut soutenue par Pétion. Cet ami de Brissot réclama aussi une marche imposante dans cette grande conjoncture. « Mon sentiment sur l'inviolabilité, dit-il, n'est point douteux; je l'ai hautement manifesté dans un temps où il heurtait la superstition royale; mais je n'en crois pas moins qu'une discussion solennelle sur cette matière est indispensable pour détruire le seul moyen que puissent invoquer les défenseurs du roi. » Pétion, d'accord en cela avec Brissot, proposa de faire porter la délibération d'abord sur celte question : Le roi sera-t-il jugé? Et cet ordre fut adopté par l'assemblée.

Nous n'avons pas à faire connaître ici des opinions diverses émises dans ce procès célèbre, et qui se trouvent fort imparfaitement analysées dans le Patriote français; nous n'aurons a nous occuper que de celles de Brissot. Il prononça trois discours.

déjà fait la réponse énergique que reçut le capucin de Pascal : Menliris impudmlissime. On le délie de trouver un seul homme de cette société qui appuie son roman... »

^ « Vous avez dit que je lis la pétition du Champ de Mars, et que Lafayette égorgea les pétitionnaires. Ces deux faits sont vrais, répondait Drissot ; mais ce qui est faux et atroce, c'est que vous avez insinué que j'étais en cela de concert avec Lafayette... »

^ Ce (juc Brissot prévoyait ici arriva en effet lorsque 1rs girondins présentèrent, au commencement de février 1795, le projet de constitution qu'ils avaient si longuement élaliorc. Ce projet fut cntièrcmeiit rejeté, quoiqu'il émanât d'hommes ciipahlcs; mais la pluiiiirt étaient des girondins, tels que Brissot, Pétion, Vcrgniaud, Coiidorcet.

Dans le premier, après avoir déclaré qu'il regardait Louis XVI comme coupable et digne de mort, Brissot envisageait la question de l'appel au peuple par ses rapports avec les nations et les puissances étrangères. Il s'attacha a prouver que cette grande mesure pouvait seule détruire les calomnies répandues au dehors contre la Convention nationale, et qu'elle ramènerait les nations égarées, en même temps qu'elle déjouerait les projets des puissances couronnées. « Il a donné a ces deux vérités, dit le rédacteur du Patriote, les développements les plus étendus; il a surtout dévoilé le machiavélisme du ministère anglais', qui feignait de s'apitoyer sur le sort de Louis, et qui payait j)Our qu'on ne s'apitoyât pas. 11 a prouvé que presque tous les cabinets de l'Eurepe voulaient la mort de Louis, parce que tous y voyaient une source de plus grande désorganisation en France, et par conséquent plus de chances de secours pour eux.

« Il a prouvé, poursuit le rédacteur, qu'il fallait préférer le renvoi au peuple, parce que le jugement du peuple serait nécessairement juste, impartial, exempt de toute influence étrangère; parce que le jugement de la nation, quel qu'il fût, serait res|)eclé de tous les partis, et en imposerait aux puissances étrangères ; parce que ce jugement offrait moins de chances de probabilités de guerre, et plus de probabilités de succès en cas de guerre ; parce qu'enfin c'était un hommage rendu a la souveraineté du peuple, et que cet appel au peuple était le moyen d'étouffer les partis.

« Brissot, ajoutait encore son journal, a, dans la seconde partie de son discours, fait un tableau très-énergique des manœuvres des agitateurs ; aussi l'ont-ils quelquefois interrompu par des murmures... » Ceux que Brissot appelait les agitateurs pensaient probablement que ce n'était ni le moment ni le lieu de recommencer les éternelles attaques des girondins contre leurs adversaires.

El pour qu'on ne se méprît pas sur le dessein où il était de ne laisser ni paix ni trêve au coin, Brissot publia, peu de jours après, un long article intitulé: Le la marche des acjitateurs, dans kMjuel il peignait la conduite de ses adversaires comme devant ramener le despotisme en France.

« Lamultitude ignorante, y disait-il, croit aux accapareurs de blé,

' Brissot éUiil ici forcé de convenir qu'il s'éiait toujours tromiic dans l'opinion i)u'ii avait cuiisc niainlcs fois sur le cabinet de Londres.

RRISSOT-WARVILLE. 41o

veut qu'on taxe le prix du blé; ses llaltcurs dévouenl aux poignards ceux qui ne croient pas aux accapareurs, ceux qui veulent guérir la multitude de ce préjugé : ils sont prêts à encenser les séditieux qui taxent les blés ; ils insinuent la loi agraire.

« La multitude veut le jugement d'un roi traître ; ils veulent sucer son sang goutte a goutte; ils veulent le déchirer par lambeaux, et savourer avec délices ses douleurs. Ils sont cannibales j)our être populaires, et par cette infâme dégradation ils inspirent h la multude un goût réel pour le cannibalisme, qu'ils affectent par hypocrisie.

« Cette hypocrisie de cannibalisme est bien l'excès le plus monstrueux qu'ait enfanté la fureur de la popularité. Cependant il est des cannibales de bonne foi; il est, par une bizarrerie inexplicable, tel d'entre eux qui a partagé et même signé l'ordre des massacres, qui s'évanouit au cinquième acte d'Othello. Ne serait-ce point une autre sorte d'hypocrisie? hypocrisie de sensibilité !... »

On comprend combien de pareils écrits devaient faire des ennemis a Brissot, lorsque surtout il désignait nominativement et journellement les hommes qu'il accusait ainsi, et lorsqu'on pense que ces liommes étaient les principaux membres de la Convention nationale, de la commune, des sociétés populaires et des sections!

Nous aimons mieux Brissot lorsqu'il analysait froidement l'opinion de Barère contre l'appel au peuple.

« Le patriotisme et les talents de Barère, disait le rédacteur du Patriote, exigent que nous nous étendions plus sur son opinion que sur celle des autres adversaires de l'appel au peuple... Dans la première partie de son discours, il a prouvé que Louis était coupable, ce qui n'était pas diflicile; mais il l'a prouvé avec éloquence, ce qui est plus rare. Ses principes sur l'appel au peuple ne nous ont pas paru répondre 'a ses talents. Il a prétendu que la ratification des assemblées primaires ne pouvait avoir lieu, parce qu'il ne s'agissait ni d'un jugement ni d'une loi, mais simjdement d'une mesure de sûreté générale, d'un acte révolutionnaire ^ Il a ajouté que le peuple doit faire par ses représentants ce qu'il ne peut pas bien faire par luimême. Le principe est vrai, mais la conséquence est-elle juste?...

« Quant au point de vue politique, ajoutait le rédacteur du Pu-

' Saint-Just avait émis les mûmes principes dans le discours si iraiicliaiil, si énergique qu'il prononça le 15 novembre 1792. Il voulait qu'on jugeât, ou plutôt qu'on punîi le roi, non comme un ciloyen, mais coninie un ennemi public.

416 imiSSOT-WARVlLtt.

triole français, l'oralour a prouvé une seule chose... c'est qu'il est étranger a nos affaires étrangères... »

Brissol, qui, de même que les autres journalistes, n'avait cessé de recommander aux citoyens le plus grand calme pendant le procès du roi. eut a se féliciter de l'attitude de la Convention nationale et des tribunes, surtout h l'époque où furent recueillis les votes.

« C'était le spectacle le plus imposant dont jamais les hommes aient été témoins, s'écriait-il en rendant compte des dernières séances de ce grand drame, que de voir plus de sept cents citoyens, choisis par vingt-cinq millions de leurs semblables pour exercer leurs |)Ouvoirs, monter tour à tour a la tribune, et exprimer leur opinion sur le sort d'un homme qui réglait, il y a peu de temps, les destinées d'une grande nation! Le patriotisme et la i)robilé d'un très-grand nombre, les lumières de la jdupart, les talents de plu.sieurs, ajoutaient un nouvel intérêt a l'importance de la délibération. Oh ! que la nation entière ne pouvait-elle entendre ses représentants, juger leurs opinions, peser leurs motifs et démêler leurs intentions * !

« Les opinions sur la peine h inlliger au ci-devant roi, poursuivait le Patriote français, peuvent se réduire aux quatre suivantes : — La mort immédialc, la mort avec sursis ou conditions, la réclusion perpétuelle, et le bannissement avec la détention jusqu'à la paix.

« Ceux qui ont voté pour la mort immédiate l'ont fait comme juges, et pensaient qu'aucune considération ne pouvait relarder l'exécution de la sentence.

« Ceux qui ont voté pour la mort, mais avec un sursis ou à de certaines conditions, se regardaient aussi comme juges, appliquaient aussi la peine portée par le code pénal ; mais ils croyaient que l'intérêt de la République exigeait ou pouvait exiger la suspension de la peine. Mailhc a, le i)remicr, ouvert cet avis, qui a été partagé par Vergniaud, Guadel, Gensonné, Buzot, Louvet, Pétion, Brissol* et quelques autres.

' Cet arliclo rùpond suffisamment à reux qui ont dit et écrit que, le jour du vote, les tribunes menaçaient de leurs poignards les députés qui ne prononçaient pas la mort. Si de pareilles manifestations eussent eu lieu, le journal de Brissot n'efit pas manqué de les faire connaître ; car c'eût été un fait grave à l'appui de ses déclamations contre les cannibales.

- Voici une partie du vote de Brissot sur la peine à inlliger au roi ; je l'extrais de son opinion, insérée dans le numéro l-2,'i7, et qui ne se trouve complète que dans son journal.

« J'ai soutenu l'appel au peuple, parce que, dans ce système, les tyrans auraient été forcés de <• respecter le jugement d'un grand peuple...

" Convaincu que ce jugement va être suivi de malheurs, j'ai cherché longtemps le genre de peine « qui pût réunir au plus haut degré la justice à l'intérêt de la chose publique ;

imiSSOÏ-WAH VILLE. '.17

« Ceux qni ont voté pour la réclusion perpéluellc ou la (lélenliou temporaire suivie du bannissement perpétuel, étaient persuadés que la Convention nationale ne pouvait former une cour judiciaire; ils n'ont volé que comme représentants du peuple, chargés par lui de prendre toutes les mesures nécessaires à sa sûreté.

« Quelques-uns cependant, et Condorcet était de ce nombre, pensaient que, d'après la loi, Louis avait mérité la mort; mais ils n'ont pas appliqué cette peine parce qu'elle répugnait à leurs principes et a leur caractère. D'autres avouaient que la peine de mort était contraire aux vrais principes de la législation et de la philosophie; mais ils prétendaient qu'on pouvait l'infliger à un tyran : il en est un (|ui a dit que, si la peine de mort n'existait pas, ce serait le cas de l'inventer... »

Dans la question de savoir si l'intérêt public exigeait que l'exécution du roi fût suspendue, question qui amena une nouvelle et dernière discussion, la plupart des girondins admirent cette suspension du supplice. Brissot fut de ce nombre, et prononça encore un discours que l'on trouve dans son journal. « Si Louis est exécuté, dit-il à l'appui de son opinion, il faut dès demain voter la guerre avec l'Angleterre, la Hollande et l'Espagne, contre tous les tyrans de l'Europe, parce qu'elle est inévitable de leur part : non pas que ces tyrans soient irrités de la mort de Louis, bien au contraire, ils payent pour la provoquer; mais parce que tous ces tyrans, résolus d'écraser notre liberté, et dans cette liberté celle de toute l'Europe, croiront avoir trouvé, dans cette mort, un prétexte séduisant aux yeux de leurs peuples pour colorer leur guerre liberticide, pour la nationaliser, pour la généraliser... »

Mais quand tout fut fini, Brissot s'exprima ainsi : «Quelle qu'ait été votre opinion sur cette grande affaire, vous ne pouvez plus en avoir

« Qui pût faire respecter la Convention par tous les partis ;

•< Qui nous concilie les nations;

« Qui effraye les tyrans, en même temps qu'il déjoue les calculs do leurs cabinets, qui Ions vrii- '< lent la mort de Louis, parce qu'ils veulent populariser leur guerre ;

<• Qui déjoue les prétendants au trône ;

" Qui puisse enlin associer la nation au jugement de la Convention.

« Or, toutes ces conditions, je les ai trouvées dans la sentence de mort avec l'amendeM)ent de « Louvet, c'est-à-dire en suspendant son exécution jusqu'à la ratilicatiou de la constitution par le '! peuple... Je vote la mort, en suspendant son exécution jus(|u'à cette ratilicatiou. » — Le j(uirnal de Corsas, alors secrétaire de la Convention, ayant publié un tableau des votes, qui fut copié par les autres journaux, Brissot releva une erreur échappée à sou collègue. — « Bris.sot a voté la mort avec sursis jusqu'à l'acceptation de la constitution, ccrivaiiil dans sa noie; et Crorsas a eu tort de le raniieV piunii ceux qui ont volé la niorl pure et siutple. «

418 BRISSOT-WARVILLK.

(|n'une seule sur son résnilal. Les représenlanls du peuple onl prononcé la mon (le Louis; la'nes respecter celte décision '; partagez avec eux la responsabilité qu'ils ont appelée tout entière sur leur tète. Vous qui voyez les plus grands dangers attachés an sup|)lice du tyran, et vous qui n'y en avez attaché aucun, laites tous vos eltbrts, les uns pour prévenir les maux (pie vous avez prévus, les autres pour qu'ils n'arrivent pas contre votre attente. »

Voici comment le Patriote français rendit compte de l'exécution du jugement prononcé par la Convention :

« L'exécution de Louis s'est l'aile aujourd'hui vers dix heures du malin (*2l janvier 171)5) sur la place de la llévolution, auprès du l»iédestal sur lequel s'élevail. il y a quatre mois, la statue de son aïeul. Une force publicpie immense était sur |)ied : le calme le j)lus inq)Osant a régné dans la place et dans toute la ville. Louis a montré plus de fermeté sur l'échafaud qu'il n'en avait déployé sur le trône : il a dit quelques mots ; il a parlé de son innocence, du pardon qu'il accordait à ses ennemis, des malheurs qui suivraient sa ujort...

« 0 mes concitoyens ! ajoutait Brissol, faites que cette fatale prédiction ne soil pas plus vraie (pie ce (pi'il a dit de son innocence î Héunissez-vous pour sauver la Uépuhli(jue! »

Le procès de Louis XVi avait fait trêve à la guerre entre les partis qui divisaient si déplorablement la Convention nationale; leurs (juerelles parurent un moment assoupies ; mais elles ne tardèrent pas 'a se réveiller : les voles divers émis dans ce jugement devinrent un nouvel aliment aux haines qui avaient déjà éclaté entre les girondins et la députation de Paris. Roland, que l'on considérait comme l'appui le plus solide du parti des brissolins et des (jirondins ; Roland, qui était depuis longtemps en bulle aux attaques dirigées contre lui par les montagnards *, et que l'on abreuvait de dégoûts, se vit dans

' Quelque temps après la condanination de Louis XVI, Brissol, qui voyait arriver dos adhésions en niasse, s'exprimait ainsi sur ce jugement : « Quelle qu'ait été la diversité des opinions dans le procès de Louis le Dernier, c'est se montrer bon citoyen que de soutenir le jugement que la Convention nationale a prononce au nom de la nation. L'appel au peuple, invoqué par une foule de patriotes, n'était pas un moyen de sauver le tyran, mais un moyen d'environner le jugement de toute la majesté de l'opinion publique. Si celte opinion continue à se déclarer avec la même énergie, les républicains n'auronl pas à regretter qu'on n'ait pas eu recours a l'appel au peuple. Depuis le supplice de Louis, à peine s'esl-il passé unjour sans que l'assemblée ait reçu un grand nombre d'adresses qui adhèrent à cet acte de justice natiimale. »

* Pendant le procès du roi, la société des Jacobins, pvocéilani à son éiiuration, avait rayé du nombre de ses membres lloland et Louvet.

BIWSSOT-WARVILLE. ll'J

la nécessiié de renicUre le portefeuille de l'inlérieur, le lendemain même de l'exécution de Louis. Il avait promis de rester a son posle jusiju'îi la fin du procès de l'ex-roi : se voyant un objet d'inquiétude et de crainte, il offrit a la Convention sa démission, ses comptes et sa personne *.

Aussitôt après, la Convention décida que le minisire de la guerre. Paclic, à qui les girondins reprochaient alors sa connivence avec les désorijanisatenrs , serait changé. Elle voulait par là éteindre lout esprit de parti, et profiter de l'occasion pour réorganiser les bureaux de la guerre. L'élection du remplaçant de Pache ayant été faite au scrutin par la Convention, Beurnonvillc, porté par les girondins, réunit la majorité, et fut proclamé ministre de la guerre, aux acclamations du journal de Brissot. « L'activité prodigieuse de Beurnonville, dit a ce sujet le rédacteur du Patriote français, ses talenls et ses principes, nous font espérer (ju'il sera, dans ce nouveau poste, à la hauteur de ses devoirs militaires et civiques ". »

A cette époque ^commencement de février 1793), le parti de la Gironde se trouvait encore le maître de la Convention, la Montagne n'étant [)as assez assurée de l'appui des membres flottants. Tous les présidents de cette assemblée étaient choisis parmi les amis de BrissoL Vergniaud, Rabaut Saint-Etienne, Guadet, Gensonné, s'étaient succédé au fauteuil. Les girondins comptaient encore diriger la municipalité par le nouveau maire Chambon. Mais celui-ci, ne se sentant pas de force à lutter avec le conseil général de la commune, donna tout à coup sa démission. « Il faut attribuer cette retraite, dit aussitôt le rédacteur du Patriote, aux tracasseries que lui suscitent les anarchistes, et à l'impossibilité, pour un maire, de soutenir sa place, quand un conseil général turbulent est en conlinuelle permanence, et quand un comité de surveillance de la Convention s'empare de tous les pouvoirs. »

* Eu donnant su douiission, Iloianilqui t'crivait beaucoup, adressa, le même jour, une longue leltrc à la Convention nationale, et une autre, non moins détaillée, sur celte démission, aux corps administratifs, aux sociétés populaires el à ses concitoyens (voyez les numéros 1264 cH267 du Patriote S'runçuh). « Ce moment arrive pour moi, disait-il, puisqu'on est parvenu à me représenter comme un chef départi, puisque des lionimes de bien, trompés, ont partagé cette opinion au sein même de ia Convention, dans laquelle ie semble un sujet de division... On suppose que je vise à un pouvoir que mes amis se llattent de partager, après avoir aidé à me le faire acquérir. J'ai méprisé ces folies tant (|u"elles mont paru sans effet sur la chose publique... »

^ Les girondins auraient voulu pour ministre Duniouriez; mais ce général, qui allait alors commencer la ''ampaguede Belgitiue et de Hollande, campagne dont l'cntltousiasmedes soldats-citoyen^ faisait bien augurer, ne voulut pas quitter son armée; il se borna à faire ministre celui qu'il aiq)e - /ait nn\ AjdJ:., et qui devait èire en elïel son aller cijo.

/m BRISSOT-VVARVILLE.

Les içii'oiuliijs eurenl alors de nouveaux tléboires. l'ache, coiilre lequel ils avaiciit lullé si longtemps; Pache, loul dévoué à la Montagne, fut élu maire de Paris à une immense majorité. « Pache, destitué par la Convention nationale, s'écria Brissot, vient d'être élu maire : il a accepté et a été proclamé! Voilà le fruit des intrigues prati(juées dans les sections par ceux qui veulent perpétuer l'anarchie communale! »

Malgré leurs dénégations, il était évident que les girondins voulaient le pouvoir pour eux et pour leurs amis; ils se réservaient le plus beau rôle, soit h la tribune, soit dans les comités. Mais ils eurent encore un autre sujet de désa|)i»ointement en voulant faire de Kersaint un ministre de la marine : la Convention contraria leurs vues en réélisant à ce poste le ministre du 10 août, Monge, qui parlageail les principes de la .Montagne.

Ce remaniement n'eut aucun bon résultat. La guerre entre les deux partis recommença aussitôt, et le journal de Brissot fut pour ainsi dire la batterie de la(juelle les girondins ne cessèrent de faire feu sur leurs adversaires.

De leur côté, les montagnards, dont la domination était assurée dans les sociétés po|)ulaires, dans les sections et a la commune, étaient secondés, au delh de leurs intentions, par les feuilles de Marat. d'Hébert, d'Audouin et autres révolutionnaires.

Marat, dont Brissot disait qu'il était toujours prêt h rejeter sur les patriotes les crimes de ses partisans lorsipi'ils échouaient ; Marat avait déjà attaqué ceux qu'il désignait sous la dénomination iVappelants. 11 s'était opposé à ce que Lidon fût un des commissaires envoyés pour la visite des places fortes, en disant que ce député était l'un des lùclies qui avaient vote l'appel an penple.

« Cet outrage, raconte le Patriote français, excite un violent tumulte : on demande que Marat soit envoyé à l'abbaye. Fonfrède cherche à apaiser le bruit, en observant que des injures de la part d'un homme aussi odieux ne devaient atteindre personne : il demande qu'on passe à l'ordre du jour, motivé sur le profond mépris qu'inspire à la Convention la conduite et les principes de Marat ; et l'assemblée adopte cet ordre du jour ainsi molivé. »

Cela n'empêcha pas que les cordeliers n'agitassent la question de faire révoquer les appelants par les électeurs de leurs départements respectifs. A ce sujet, le Patriote français se déchaîna contre les cordeliers. l^t comme chacun des partis qui s'entre- déchiraient sai-

sissail aviclomcnl toutes les occasions qui se présentaient pour nuire à ses ennemis, on.u'ententlait plus que récriminalions, qu'injures, que calomnies, soit dans les journaux, soit dans le sein même de la Convention, tour à tour influencée par les girondins ou par les montagnards.

Brissot en voulait surtout à Marat, qu'il méprisait; à Cliaumelte, qu'il dénonçait comme le chef des anarchistes de la commune; à Hébert, qui, disait le Patriote, hurlait, le malin, l'anarchie dans son Père Duchesne, et qui, le soir, la prêchait au conseil général de la commune. N'allant presque plus aux Jacobins depuis que Robespierre y dominait, Brissot avait conçu contre cette société nne haine qu'il manifestait trop. A la Convention, il luttait souvent corps à corps avec monsieur Thuriot, avec \es, prêtres Saint-André, Charles, Laplanche et autres, qu'il accusait de prêcher l'anarchie, a|)rès avoir longtemps ]Méc/i<? le mensonge; contre Robespierre, Billaud-Varennes, Collot-d'Herbois, Danton, Camille Desmoulins, Bazire, et autres chefs des jacobins, que le rédacteur du Patriote considérait comme des désorganisateurs; et il ne cessait de les désigner corne tels aux départements.

De leur côté, ces chefs de la Montagne s'emparaient de toutes les opinions émises par leurs ennemis, de toutes les circonstances qui se présentaient, pour peindre le parti de Brissot et de la Gironde comme nourrissant le projet de perdre la République et de rétablir la monarchie.

Déjà, a l'occasion des papiers trouvésdans Varmoire de fer, et d'une dénonciation faite par le peintre du roi, Boze, les montagnards s'étaient sentis en mesure de prouver que, peu avant le 10 août, Vergniaud , Guadet et Gensonné avaient entretenu des correspondances avec le roi, auquel ils donnaient des conseils pour se maintenir sur le trône constitulionnel \ Un peu plus tard, on publia qu'il existait au comité de sûreté générale une lettre de Brissot à Laporte, dans laquelle, disait-on, son auteur proposait a l'intendant de la liste civile les moyens de royaliser la constitution, de donner un grand pouvoir au roi, etc. Comme on le pense, l'existence de cette lettre, affirmée même par Lasource, l'un des principaux parmi les girondins, fournit aux ennemis de Brissot une

' Celle correspOiKlauce, qui avail eu lieu par rentremise du peintre Loze, cl du valeldeciianibre du roi, Thierry, éiail loin d'êlrc criminelle, surtout si l'on st' reporte à l'époque : il fut facile aux inculpés de le déuionlrer; mais les impressions défavoraldes n'en élaienl pas moins produites.

422 [ilUSSOT-WARVlLLE.

nouvelle occasion de le faire passer pour un irailre', ou loui au moins de n'avoir jamais eu en vue, lui et ses amis, que de faire des ministres, d'arriver aux places et au pouvoir, n'importe sous quel gouvernement.

Dix jours après l'exécution de Louis X\'I, Brissol, qui avait déjà |)résenté h la Convention, au nom du comité diplomatique, un ra|)port sur les mauvaises dispositions du gouvernement hrilannupie à l'égard de la France, lut un autre rii|q)ort sur la conduite de ce même gouvernenjenl, et conclut a proposer la guerre contre le cabinet de Londres et contre le slalhouder de Hollande *.

« Si le roi de la rirande-Brelagne, disait Brissot après avoir dé-^ montré (jue le cabinet de Londres avait lait tout ce qui dépendait de lui pour empêcher la consolidation de la République française; si George, qui vient de déchirer le voile qui couvrait la |)erlide neutralité dont il nous berçait, n'a pas sur-le-champ et ouvertement déclaré la guerre, cesl que son ministère n'a pas secondé avec assez d'activité les ordres de sa vengeance; c'est que ses forces ne sont pas encore préparées pour détruire votre comnierce, enlever vos colonies, ravager vos campagnes; c'est que, par un raffinement de machiavélisme, il veut éviter l'apparence de l'agression; il veut pouvoir vous en accuser auprès de la nation anglaise ; il veut, en un mot, populariser, nationaliser cette guerre.

« Citoyens, ajoutait le rap|)orleur du comité diplomatique, il ne faut pas vous dissimuler les dangers de cette nouvelle guerre: c'est rEuro|)e entière, ou plutôt ce sont tous les tyrans de l'Europe que vous avez maintenant à comballre, et sur terre et sur mer. Vous n'avez point d'alliés, ou plutôt tous les peuples le sont; mais ces

' H fui reconnu que cette Intire n'était pas do l'écriture de Brissot, et qu'on avait contrefait sa signature en cliaiigcautlc nom de Waievillb, rédacteur d'un journal rDvalisle, en ^VAuvlLl,E, et en ajoutant celui de Biussot.

^ Ce ne fut pas une des moindres bizarreries de la vie de Brissot, que de lui voir proposer la guerre contre l'Angleterre, après tous les efforts qu'il avait faits pendant longtemps piur prouver que la France révolutionnée n'aurait jamais la guerre avec cette puissance. Brissot avait aussi voulu abolir la course; et ]>ounani ce fut encore lui qui lit décréter la formule des lettres de marque, et qui les lit expédier par des courriers extraordinaires: tant les circonstances maîtrisent les boninies €t induent sur leurs résolutions !

' Pitt eut d'abord bien de la peine à obtenir rassenlimcnt du peuple anglais pour cette guerre. I.'opposition la blâma de toutes les forces de sa logique. De nombreuses protestations furent publiées par les Landerdale, les Lansdown, les Derby, les Sheridan et une foule d'autres patriotes anglais; ces proiestalions furent couvertes de signatures. A Londres, à Mancbester, à BirmingUam, on poussa ces protestations jusqu'à célébrer pul)rKiuiment, par des fêtes et des danses, les iriomjjlies de Dumouriez en Belguiue. Enlin, un Anglais envoya à la Convention nationale .5;.i" pièces de canon, un bnril de tiiiti aille el cciil botiteli pour .scrrir à (aire la (jucrre conlrc les tyrans.

nniSSOT-WARVILLE. 425

peii|)les ne peuvent rien pour vous: ils sont clans les fers, et ces l'ers doivent tomber auparavant. Tous vos moyens sont donc dans vous, dans vous seuls : il faut que votre sol, votre industrie, votre courage, suppléent a tout ce (jue la nature et les circonstances vous refusent. Il faut que le commerçant oublie son commerce pour n'être plus qu'armateur; que le capitaliste consacre enfln ses fonds à soutenir nos assignats \ h subvenir aux besoins du numéraire; que le propriétaire et le laboureur renoncent à toute spéculation et portent l'abondance dans nos marcliés. Il faut que tout citoyen soit prêt a marcher comme un soldat romain, c'est-à-dire non-seulement avec ses armes, mais avec des provisions pour un temps donné: par la vous déjouez les calculs de vos ennemis sur le vide d(; vos magasins. Il faut que la grande famille des Français ne soil plus qu'une armée ; que la France ne soit plus qu'un camp où l'on ne parle que de guerre, où tout tende a la guerre, où tous les travaux n'aient j)our objet que la guerre. Il faut surtout s'attendre aux revers, se préparer à l'infortune par les privations, par une vie simple et frugale. 11 faut enfin que bientôt il soit un crime j)Our un citoyen d'avoir deux habits, si un seul de ses frères est nu... 0 vous qui calculez l'avenir! cessez vos inquiétudes : vaincus, vos richesses ne seront que trop tôt la proie de vos maîtres ; vainqueurs, l'univers est a vous î

« Français ! disait encore Brissot, si, destinés à combattre la ligue des tyrans, vous n'aviez qu'un roi à votre tête, votre perte serait assurée; mais la liberté vous commande, la liberté fait des miracles, et vous vaincrez^!... »

Les conseils que Brissot donnait aux Français de se préparer aux revers et aux privations ne tardèrent malheureusement pas a devoir être mis en application.

Vers la fin de février 1793, la France, et principalement l'immense ville de Paris, étaient tourmentées par la disette du blé. Cette disette, que le comité des subsistances reconnut factice, avait plusieur&

' « Avec nos principes, notre courage, nos assignats et notre artillerie, disait souvent Brissot,. nous avons liravé et nous pouvons toujours braver la coalition des tyrans. » El Brissot disait vrai.

^ Le rapport de Brissot sur la conduite du gouvernement anglais est une œuvre des plus reniarqualtles depuis le coinincncenient jusqu'à la lin; il peut être placé parmi les admirables écrits que publiait alors Condorcet sous le titre de : Avis aux Espagnols [Patriote français, numéro 1198), Adresse an.r liainves (\)mwro 1210), Adresse aux Germains (miiwcro 1257), clc., niorceaux dignes de la plume qui avait tracé l'exposé des motifs de la guerre déclarée par la France au roi de liobémc^ et de llon.t;rie.

causes, au nombre desquelles on plaçait les perturbations amenées par le guerre, les manœuvres de la malveillance, et, par-dessus tout, les effets de la crainte elle-même. Tous les jours, les boutiques des boulangers étaient assaillies, de grand matin, par une foule de personnes qui y passaient leurs journées avant de s'être procuré le pain nécessaire a la subsistance de leurs familles. Il était démontré (pie les boulangers cuisaient plus de pain qu'a l'ordinaire sans pouvoir suflire aux besoins des consommateurs : dans la crainte de manquer de pain pour le lendemain, ceux-ci achetaient beaucoup plus qu'il ne leur en fallait. Les nombreuses populations des campagnes, trouvant le pain moins cher a Paris que dans les communes, contribuaient beaucoup, par leurs achats et leurs exportations quotidiennes, a augmenter les causes de cette disette factice.

D'un autre côté, la perspective d'une guerre maritime avait tout a coup fait renchérir considérablement, non-seulement les denrées coloniales, mais «ne foule d'autres objets de première nécessité, tels que les huiles, les suifs, les cuirs, les savons, etc.

Pour obvier a ces graves inconvénients et mettre le peuple 'a même de pouvoir se procurer le |)ain et les autres objets de nécessité, les sections envoyèrent des délégués h la Convention pour la prier de fixer un maximum sur les prix des grains dans toute la République, et de porter la peine de mort contre quiconque violerait cette loi.

Rrissot et ses amis avaient beaucoup contrdiué à faire rendre la loi sur la libre circ(dation des grains : aussi s'élevèrent-ils violemment contre cette pétition, qu'ils considérèrent comme émanant du coin (les nnarchhles. Les pétitionnaires, quoi(pie encouragés par la Montagne, furent donc fort mal reçus par les girondins; et celle fois la proposition d'établir le maximum fut complètement rejetée. « Les ])élilionnaires, dit à ce sujet le journal de Brissot, ap|)ellent avoir du pain le |)ayer "i sous la livre, tandis que partout ailleurs on le paye 4 ou 5 sous. Panem etcircenses, voilà le cri que faisaient entendre a Rome ceux qui étaient prêts à vendre leur liberté au prix de quelques onces de pain et de quelques spectacles : c'est aussi le cri qu'ont fait entendre les pétitionnaires. »

Quarante jours après cette première demande, le comité des subsistances, plus familiarisé avec l'idée d'un maximum du prix des blés, faisait décréter cette taxe, ce maximum.

a Les efforts des vrais amis du peuple, s'écriait alors le Patriote

RRISSOT-WARVILLE. 425

français, les amis de ceux qui voulaient lui épargner la leçon d'une cruelle expérience, de ceux qui ne voulaient pas se populariser en votant la famine, de ceux qui ne voulaient pas que la Convention se compromît en portant un décret inexécutable, leurs efforts courageux et purs n'ont pas triomphé... Nous ne reviendrons pas sur les détails de celte discussion ; il est trop douloureux de n'avoir a présenter qu'un amas de sophismes et d'erreurs, dans une matière aussi simple en elle-même... On a décrété qu'il y aurait une taxe, qu'il y aurait un maximum au prix des subsistances, pour un temps déterminé; il sera décroissant et relalif à tous les rapports possibles... Quel article! et combien il faut se donner de peine pour s'écarter des principes* I »

Cependant le peuple aux abois faisait retentir les sections et tous les lieux publics de ses cris de détresse : il accusait les épiciers de profiter des circonstances pour doubler arbitrairement le prix des denrées qu'ils avaient en magasin ; il dénonçait ceux-ci comme faisant des accaparements, ceux-là comme spéculant sur les malheurs publics. Quelques journaux prirent la défense du peuple souffrant : et Marat, qui ne faisait jamais les choses comme tout le monde, s'exprima, à ce sujet, avec la violence d'un homme indigné.

« Dans tous pays où les droits du peuple ne sont pas de vains titres consignés fastueusement dans une simple déclaration, dit-il, le pillage de quelques magasins, à la porte desquels on pendrait les accapareurs, mettrait bientôt fin à toutes ces malversations. »

— « Voici maintenant ce qui est arrivé aujourd'hui à Paris, s'écria le rédacteur du Patriote français en rapportant cette phrase de VAmi du Peuple: les magasins et les boutiques d'un très-giand nombre de négociants, d'épiciers et de chandeliers ont été enfoncés i)ar des attroupements composés en grande partie de femmes. Dans les uns, on s'est partagé les denrées, et particulièrement le sucre, le café, le savon et la chandelle, au tiers de leur prix; dans les autres, on n'a rien payé du tout. Des menaces horribles, d'affreuses imprécations contre la Convention nationale, accompagnaient le pillage... Quoiqu'il eût commencé vers les onze heures, aucune mesure répressive n'avait été prise jusqu'à cinq heures. C'est alors seulement que le rappel a battu dans quelques sections. Le zèle

^ Plus lard, l'établissement du maximum fut mieux apprécié; et les hommes qui ne jugent pas légèrenioni sont convaincus aujourd'lmi que celte grande mesure fui une des plus utiles et des plus nécessaires pour faire triompher le peuple français.

426 BUISSOT-WARVILLE.

(les citoyens a formé alors de fortes palrouillcs, (jiii onl arrêté le brigandage dans plusieurs quartiers; dans d'aulrcs, soit insufiisance, soit défaut de réquisition, la force publique n'a pu que diminuer le mal en se bornant h empècber le vol, et laissant subsister la taxe...

« D'après le sinijde rapprochement que nous avons fait, ajoutait le rédacteur, il est aisé de voir quels sont les provocateurs de ces émeutes; il est aisé de voir que c'est un petit nond)re d'hommes payés par les puissances étrangères pour perpétuer l'anarchie, éterniser les divisions intestines, et faire ainsi une diversion favorable h nos ennemis... »•

Ainsi Brissot. qui avait toujours jugé les événements sous le ])oint de vue de sa haine contre ceux qu'il appelait les anarchistes, croyait ou faisait semblant de croire que les désordres dont il parlait étaient préparés par les ennemis de la République. Et lorsque, le lendemain. Razire fil, au nom du comité de sûreté générale, un rapport sur la fermentation, d'ailleurs peu dangereuse, disait-il, qui régnait dans Paris, les girondins se déchaînèrent contre Marat : les uns voulaient qu'il fût frappé d'un décret d'accusation ; les autres demandèrent même son expulsion de l'assemblée. On finit cependant par se contenter d'envoyer le numéro de son journal à l'accusateur public, avec injonction de poursuivre le provocateur du pillage.

« Les brigands trouvent partout des panégyristes, ajouta le lendemain le journal de Rrissot: on a loué, dans le sein même du conseil général de la commune, la modération et la probité des pillards, ainsi que l'ordre qui a régné dans le pillage.. . On l'a appelé une restitution... Robespierre a lu aux Jacobins une adresse sur les causes de ce pillage. La platitude de cette adresse est due sans doute au désespoir qu'a montré Robespierre de ce que son peuple s'amusait à de si chétives expéditions. »

C'était le 4 du mois de mars que Robespierre avait dit aux Jacobins que le peuple devait se réserver pour de plus grands projets; et, le lendemain, l'on apprenait à Paris la levée du siège de Maéstricht par nos troupes, et la déroute d'Aix-la-Chapelle. En ce moment-l'a. Dumouriez, a qui la victoire de Jemmapes avait assuré la conquête de la Relgique et ouvert les portes delà Hollande, se trouvait maître de Rréda, de Willemstadt, de Gertruidenberg, et avait investi Rerg-op-Zoom et Dordrcchl. Dumouriez venait de commettre

CRISSOT-WARVILLE. -i27

la faute que fil, vingt ans plus lard, l'empereur Napoléon après la Ijaiaille de Ligny : il avait divisé son armée en deux corps principaux, donl l'un, sous les ordres de Miranda et de Valence, s'était dirigé du côté de Liège, Aix-la-Chapelle et iMaëstriclit ; et l'autre, dont il s'était réservé le commandement supérieur, avait marché vers les bouches de la Meuse. Les Autrichiens, après avoir perdu la Belgique, s'étaient retirés derrière Blaëstricht; et pendant que les Français aux ordres de Miranda faisaient le siège de celte place forte, ils s'étaient réorganisés, et avaient reçu des renforts considérables de Prussiens.

Tout à coup, ces Autrichiens et ces Prussiens débouchent en force contre les Français disséminés entre Maëslrichl et Aix-la-Chapelle. Les soldats de Miranda, se livrant a une négligence qui n'est que trop ordinaire aux troupes victorieuses, se laissent surprendre, et sont obligés de lever le siège de Maëstricht. D'un autre côté, un corps considérable d'ennemis fond sur Aix-la-Chapelle, et force Valence h se retirer d'abord sur Liège, puis a Saint-Trond, où s'opéra la jonction des deux corps de la Roër, après avoir perdu une partie de leur artillerie, et se trouvant dans un élat de déroute complète.

Les mauvaises nouvelles circulent toujours avec rapidité, surtout lorsqu'il y a des personnes intéressées h les propager. Pendant plusieurs jours on ne cessa de répandre, a Paris, les bruits les plus alarmants : on disait que l'armée française avait été taillée en pièces; que Dumouriez était cerné, pris même; que la Belgique était perdue pour nous, et enfin que l'ennemi était sous les murs de Valenciennes. Tout cela n'était qu'anticipé; mais la terreur n'en régna pas moins dans la capitale.

Brissot chercha à rassurer les patriotes, en prouvant la fausseté des bruits alarmants que Ton faisait circuler.

« Rien n'est plus propre à réveiller un peuple libre de la léthargie, dit-il ; rien n'est i)lus nécessaire pour le réélectriser que la nouvelle de quelque échec inattendu. Une série de prospérités ininterrompues amène le sommeil ou l'orgueil, et nuit à l'amélioration de la raison et de res[)rit public; ce qui est le vérilable objet où doit tendre une révolution...

« Si nous avions essuyé une défaite, je dirais que l'adversité est l'éprouve du républicanisme, ajoutait-il ; je dirais que le sort de la liberté ne lient pas à l'issue d'un combat ; je dirais (|ue rien n'est

perdu, puisque nous vivons encore, et que nous sommes résolus à ne pas survivre à la liberté. Mais quelques postes mal gardés se sont laissé surprendre ; une ville ouverte a été occupée par les ennemis; ils ont gagné un terrain qu'aucune position forte ne pouvait défendre: et voilà l'alarme sonnée, et voila des hommes qui comparent notre situation actuelle à celle du mois de septembre, et qui font un tel étalage de courage républicain, qu'on le prendrait volontiers pour de la peur. Sans doute, il faut que les Français Hissent un dernier eflbrldans cette campagne; mais si on veut les y forcer en exagérant les dangers, c'est calomnier leur j)atriotisme et leur courage. » Kn imprimant cet mots, le rédacteur ùu Put note français espérait qu'on reconnaîtrait de l'exagération dans les tristes nouvelles que transmettaient les commissaires de la Convention près l'armée de la Meuse. Mais il avait encore |)lus en vue de bbimer les jacobins et les montagnards, (pii travaillaient alors a donner une grande impulsion aux patriotes. Ceux-ci avaient demandé que les fédérés arrivés a Paris fussent immédiatement dirigés sur l'armée; ce qui contrariait beaucoup les girondins, habitués à compter sur ces fédérés pour résister aux jacobins et à la commune.

« Le mystère de cette exagération des dangers de la patrie se dévoile, s'écriait Brissot en rendant compte de l'agitation des sections. On veut inspirer la terreur; on veut dominer par la terreur; on veut une reprise des journées de septembre; on veut compléter ces scènes auxquelles les jacobins n'ont pu faire d'autre reproche que celui de n'avoir pas été assez complètes. Sentinelles de la liberté, écrivains aussi inaccessibles à la terreur qu'à la corruption, incertains sur le succès des trames qu'on ourdit autour de nous, nous allons déposer contre elles au tribunal des départements et de la postérité ; nous remplirons jusqu'à la fin des devoirs sacrés. Nous allons recueillir plusieurs traits qui pourront éclairer les patriotes sur l'horrible conspiration des ennemis de la République.

« Hier, parmi les députés qui se sont rendus dans les sections, l'humanité a eu à gémir de rencontrer plusieurs chefs des anarchistes. Robespierre , Billaud-Varennes étaient commissaires pour la section de Bonne-Nouvelle; Robespierre y a parlé en véritable Mazaniel ; il a engagé le peuple à se lever contre ce qu'il appelle les intrigants et les modérés.. . Chabot, Panis et quelques autres se sont rendus dans les sections auprès desquelles ils n'étaient pas commissaires, et y ont parlé dans le même sens...

BRISSOT-WARVILLE. i20

« Aujourd'hui, dès le malin, les avenues de la Convention , et surtout la terrasse des Feuillants, étaient couvertes de dictateurs de massacres. Le journal de Marat, qu'on proclamait avec ce titre: Grande trahison de nos (jénéraux *, fournissait le texte des harangues. On ne parlait que de couper la tête au ministre de la guerre, aux généraux, à une partie des représentants du peuple, aux journalistes qui ne sont |)as dans le sens du Marat. Pétion, qui a le plus contribué il la révolution du 10 août, en luttant avec courage contre la perfidie de la cour; le républicain, le populaire Pétion a été poursuivi par plus de deux cents scélérats. Beurnonville a été insulté. Quelle sera la suite de ces symptômes horribles ! Républicains, elle dépend de vous... »

— « On ne doit pas être surpris de tout ce que les anarchistes ont fait décréter dans celte séance, ajoutait deux jours après le rédacteur du Patriote français : je ne suis étonné que d'une chose, et j'en rends grâce au ciel, c'est qu'ils n'aient pas proposé formellement la dictature ; car telles étaient les circonstances, telle était l'audace de la faction, telle était la terreur répandue partout, excepté dans le cœur de quelques hommes vraiment libres, que la dictature aurait été décrétée...

« On a décrété la création d'un tribunal révolutionnaire, l'établissement d'une taxe qui ne pèsera que sur les riches; ainsi plus d'égalité... On a décrété, sur la motion de Danton, que tous les détenus pour dettes seront mis en liberté; on a décrété que vingt-deux commissaires se rendront sans délai dans les départements pour hâter le recrutement, casser les fonctionnaires aristocrates ou suspects,

« Mais le comble de l'opprobre était réservé à la fin de la séance, ajoutait Brissot. Ce que les feuillants n'ont pu obtenir dans le temps même de leur plus grande influence dans l'Assemblée législative; ce qui avait été repoussé avec indignation, il n'y avait pas vingt-quatre heures, comme le renversement de la liberté de la presse et des droits de l'homme, a été décrété. Les députés-journalistes seront tenus d'opter entre les fonctions de journalistes et celles de représen-

1 Marat n'avait pas attendu les événciuents de la Belgique pour crier contre Dumouricz : dix jours avant les mauvaises nouvelles, il prévit sa défaite, et faisait crier ta yrande trahison de Diimouriez. (Voyez le Patriote français du 27 février 1793.) L'un des premiers employés du ministère de la guerre, Ilassenfralz, avait aussi, dès le commencement de février, déposé aux Jacobins une dénonciation formelle contre Dumouricz, appuyée de pièces ijui, disait-il, devaient déniasiiucr ce général.

i3(l DRISSOT-WARVILLE.

laiils du peuple '. Ainsi il y a incoinpalibilité enlre la raculléde roprésenlcr ses concitoyens cl le devoir de les éclairer ! Ainsi... mais il serait absurde de commenter un pareil décret ! »

IJrissot s'y soumit pourtant. Un avis, iujprimé en lête de son loOtr numéro, l'annonrait en ces termes:

« Les droits de l'homme ne sont plus; toutes les lois naturelles sont foulées aux pieds ; une nuit a renversé l'ouvrage de quatre ans, la liberté individuelle, la liberté delà j)resse. Une l'action qui veut régner au milieu des ténèbres a défendu a des députés philosophes d'éclairer leurs concitoyens. La loi, car il y a encore des lois pour les hommes vertueux, la loi ne |)ermet plus h Brissot de travailler à la rédaction de ce journal. Je le rédigerai seul ; j'appelle sur nia tète toute la responsabilité, sur mon cœur tous les jmignards.

« J.-M, GlHEV.

« Ce numéro est le dernier (jui sera imprimé rue Favart, o. »

A partir donc du H du mois de mars et du numéro io07, le Patriote //'««pms change d'imprimeur, et la rédaction en reste confiée a Gircy-Dupré. Après (juatre années d'ime existence non interrom- |)ue, ce journal, l'un des meilleurs de l'époque, le |)lus grave, le mieux rédigé, sous la direction immédiate de Brissot, passe en d'autres mains.

Dans notre opinion, Girey-Dupré, jeune littérateur rempli de talent et de verve, est loin cependant d'atteindre la hauteur où Brissot s'est souvent élevé : nous dirons même que la fougue de ce collaborateur a souvent nui à Brissot lui-même; elle lui a attiré des ennemis par ses imprudentes attaques contre tous les patriotes qui différaient d'opinion avec lui sur les moyens de faire triom|)her la cause de la liberté.

A dater du jour où Girey reste, ostensiblement du moins -, le seul

' L'exaspération des jacobins, dos cordelicrs et autres patriotes ardents contre les journaux devenus presque opposés à la llévolution fut telle en ce moment-là, que, dans la soirée du 8 mars, le peuple saccagea les imprimeries et les bureaux du journal de Gorsas et de la Chronique; les presses qui servaient pour ces feuilles furent brisées, comme l'avaient été autrefois celles de VAmi du Roi et des Actes des Apûlres. — Panckoucke et Trudliomme s'étaient mis sur la défensive; mais on les avait laissés tranquilles.

- Vingt jours après, Krissot, à qui l'on continuait d'attribuer la rédaction de son journal, s'en défendit en ces termes : « Quelques personnes ont feint de croire et se plaisent à répandre (lue je continue d'avoir part à la rédaction de ce journal. Je dois déclarer que je n'ai plus aucune part à cette rédaction, et (|neje n'en ai plus même à la propriété de celle feuille... On a cru que je dictais à Girey mes opinions. On ne commande jioint des opinions à un homme libre par principes, et Gire\ a prouvé, en septemJjre 1792 et en mars 1793, qu'il avait l'àme trop tière pour obéir à d'autres impulsions qu'à celles de sa conscience... »

BUISSOT-WAIIVILLE. 4:.l

rédaclciir ros])onsal)lc du Patriote français, nous voyons ce journal s'enfoncer toujours davantage dans la voie périlleuse où il était déjà entré, ('erles, ce serait hlaspliémer que de répéter aujourd'hui ce que les montagnards disaient alors de Brissot et de son jourual : personne, après avoir lu cette feuille, n'osera dire que cet écrivain fut un contre-révolutionnaire, un intrigant, un homme vendu à Brunswick, à la faction d'Orléans, etc.; mais aussi est-on forcé de convenir que sa haine contre ses adversaires, contre les hommes énergiques qui voulaient sauver la patrie et la liherté |)ar tous les moyens que les circonstances leur semblaient nécessiter, l'avait fait jeter dans un système d'opposition tellement violente, qu'il était permis à des hommes prévenus défavorablement de suspecter ses intentions, et de se roidir contre ses attaques.

Après la crise du 9 mars, les girondins soutinrent que les convulsions de la capitale, prête a marchera l'ennemi, n'étaient autre chose qu'une conspiration ourdie contre le ministre de la guerre, contre les généraux qui ne plaisaient pas a la Montagne, et contre eux-mêmes. Gamond, l'un d'eux, dénonça cette prétendue conspiration, qui, disait le Patriote, avait pour but de faire couper la tête à plusieurs députés. La majorité de la Convention, ne voulant plus épouser les passions de ces hommes qui ne montaient à la tribune que pour récriminer contre leurs ennemis, passa à l'ordre du jour sur cette dénonciation.

« Barère a déclaré que jamais la Convention ne lui avait paru plus belle que ce jour-la, s'écria le rédacteur du Patriote. Quoi ! Barère, jamais plus belle que le jour où le droit de propriété fut foulé aux |)ieds; où un tribunal révolutionnaire fut institué, l'an second de la République; où la liberté de la presse fut anéantie; où la terreur plane sur la tête des représentants du peuple ! Jamais plus belle! 0 Barère, elle fut plus belle le jour où, sur la motion de Gensonné, et sur la tienne aussi, Barère, elle décréta qu'on poursuivrait les assassins du deux septembre! »

Irrités de cet ordre du jour, qui les aurait empêchés de renouveler leurs attaques contre les anarchistes et les désonjanisateurs, les girondins saisirent l'occasion d'un rapport fait par la commune sur la fermentation qui régnait, pour revenir sur ce qu'ils appelaient la conspiration du 9 mars. Plusieurs séances furent encore consacrées a des débats stériles pour la chose publique, et ne pouvant avoir d'autre résultat que de rendre toujours plus irréconciliables les deux

\:d RRISSOT-WAHVILLE.

|)arlis qui divisaienl la (Convention el la France entière. Les gironilins ne cessaient de crier, par l'organe du Patriote français, que jamais la liberté n'avait couru d'aussi grands dangers; que jamais la République n'avait été plus près de sa perte; (pie jamais il n'avait existé de |)lus borrible conspiration. « Cbangcr la l'orme du gouvernement, en concentrant les jmuvoirs dans un petit nombre de mains, ajoutait cet organe de la Gironde ; faire périr sous la hache tous les hommes dont le caractère opposait un obstacle à l'usurpation; anéantir la liberté de la presse pour que les déparlements ne lussent pas ou fussent trop tard éclairés sur cette entreprise, tel est le but de la conjuration. »

Puis il ajoutait : « t^élait sous le voile du patriotisme -que celte conspiration s'avançait ; c'est au nom de la République qu'ils voulaient établir le pouvoir arbitraire... »

\\ n'y avait de vrai dans tout cela, de la |)arl des montagnards, que leur vif désir d'organiser un gouvernement fort, vigoureux, tel que Danton l'avait conçu et proposé, et tel qu'il fut décrété quelques jours après, sous la dénomination de comité île salut public. Les meneurs des sections avaient bien |»u vouloir aller plus loin, se débarrasser du ministre de la guerre et de quelques députés; mais alors il n'était encore question, parmi ces meneurs, que de remplacer, h la Convention, ceux de ces dépuiés (ju'ils considéraient comme des contre-révolutionnaires nuisant a la défense de la liberté.

La section de Mauconscil venait, il est vrai, de prendre un arrêté pour faire livrer au tribunal révolutionnaire Roland, Brissot, Rarbaroux, Lanjuinais, Vergniaud, Gensonné, Rebecqui.Guadet, etc.; celle du (piarlier Poissonnière vennit bien aussi de demander le décret d'accusation contre Dumouriez; mais la Convention, surlaprol)osition d'Isnard, avait improuvé ces arrêtés, et décrété que le tribunal révolutionnaire informerait contre les auteurs de ces manœuvres : deux des membres du comité où avaient été délibérées ces pétitions, Desfieux et Lazousld, furent arrêtés.

« Le tribunal révolutionnaire, s'écria alors le Patriote français, ce tribunal, qui, dans les projets de ceux qui l'ont provoqué, devait envoyer au supplice les amis de la République, va donc faire leur propre procès! Ainsi cet artiste, cruellement ingénieux, qui servait si bien la barbarie de Phalaris, périt le premier dans les flancs embrasés du taureau d'airain qu'il avait inventé! »

BRISSOT-VVARVILLE. 433

— a Nos Catilinas nous laissent assez en repos depuis trois jours, ajoutait le rédacteur du Patriote, après s'être applaudi de la tournure que prenaient les affaires publiques ; mais il est aisé de voir que ce calme n'est que l'intervalle d'une tempête à une autre. Cependant, en pilotes habiles, les républicains doivent proliter de ce calme pour se préparer à lutter contre l'orage. Il faut qu'ils se rallient partout, dans la Convention nationale, à la commune, dans les sections, et même dans les clubs. Dans la Convention, l'absence des têtes les plus effervescentes ' permettra de délibérer avec plus de tranquillité, et, par conséquent, avec plus de vigueur; à la commune, le renouvellement du conseil général doit faire espérer un changement favorable aux principes; dans les sections, même dans celles qui étaient le plus profondément aveuglées, les esprits sages commencent à prendre le dessus : on s'y délie des prêcheurs d'insurrection; dans les clubs, il y a encore un grand nombre de patriotes auxquels on ne peut reprocher qu'une exagération de principes, qu'une excessive chaleur... »

Il y eut en effet quelques jours de réaction contre la Montagne et ses adhérents amenée par les causes que le Patriote français constatait. Marat, qui n'avait pas voulu se soumettre au décret contre les députés journalistes ; Marat, qui ne cessait d'accuser les girondins, et de dénoncer Dumouriez comme un traître ; Marat, dont le journal n'a pas cessé, disait le rédacteur du Patriote, de distiller le poison de la calomnie et de souffler le feu de la guerre civile, fut dénoncé à cause du contenu de plusieurs de ses numéros. Les girondins soutinrent, a la Convention, que, puisque Marat ne s'était pas conformé au décret qui ordonnait aux députés de choisir entre les fonctions de représentant du peuple et celles de journaliste, il était censé avoir donné sa démission. On voulait ainsi l'exclure de l'Assemblée nationale, qu'aux yeux de ses ennemis, il déshonorait.

Biroteau, l'un des girondins, eut alors la déplorable idée de proposer à la Convention que, sans égard pour la qualité de représentant, sans égard pour l'inviolabilité, tout député soupçonné de conspiration fût sur-le-champ mis en état d'arrestation. Cette proposition, soutenue par ses amis, fut malheureusement décrétée, et l'inviolabilité des députés fut ainsi foulée aux pieds.

t Les commissaires envoyés dans les départements avaient tous été pris parmi les hommes les plus énergiques de la Convention : ils appartenaient tous à la Montagne. Les girondins profitèrent ainsi

En contribuant à faire adopter cette mesure, les inonlagnards n'avaient eu en vue que de faire proclamer les principes soutenus par eux dans diverses circonstances; mais les girofidins voulaient évidemment atteindre Marat, l'ennemi le plus acharné qu'ils eussent aux Jacobins, aux Cordeliers et dans l'Assemblée nationale.

C'était le 1" avril que ce funeste décret fut porté S et, douze jouis après, sur la dénonciation de Guadet, Marat était envoyé à l'Abbaye, en attendant le rapjmrt qui devait être fait pour savoir s'il n'y avait pas lieu à le faire juger par le tribunal révolutionnaire.

Guadet, voulant exciter l'indignation de l'Assemblée nationale contre le rédacteur de VAmi du Peuple, avait lu, à la tribune, une circulaire des jacobins, signée de leur président, Marat, dans laquelle on annonçait aux départements que la contre-révolution était dans le sein du gouvernement même, dans la Convention même, qu'il fallait- se lever tous pour exterminer les traîtres qui y tramaient la perte de la patrie, etc.

En entendant la lecture de cet écrit, Marat, qui était sur la Montagne, s'était écrié froidement : « Cela est vrai. »

« Cette provocation à l'assassinat des députés, à la violation et h la dissolution de l'assemblée, s'écrie le rédacteur du Patriote, était trop évidente pour ne pas indigner toute l'assemblée; aussi, s'eston levé presque de tous les côtés pour demander le décret d'accusation contre Marat... »

— «L'annonce du décret contre Marat, disait le lendemain le même journal, a produit le plus grand tumulte aux Jacobins. Il ne s'agissait de rien moins que de marcher, à l'instant même, contre la Convention ; mais on s'est borné à arrêter une adresse aux Parisiens contre les traîtres qui oppriment ainsi Marat, le président des jacobins, le premier des patriotes... »

Pour bien comprendre l'irritation des jacobins, il faut savoir qu'au même instant où les girondins faisaient décréter le renvoi de Marat devant le tribunal révolutionnaire, ce même parti déployait toutes ses forces pour s'opposer a ce que le général Miranda, sur la con-

tle l'affaiblissement du parti contre lequel ils luttaient avec tant d'aigreur pour rasseoir momentanément leur domination.

1 En provoquant le décret contre l'inviolaLilité des députés et en le faisant appliquer à Marat, les girondins préparèrent de grands malheurs à la France. Sans ce funeste décret, ils n'auraient pas été renvoyés eux-mêmes devant le tribunal révolutionnaire, et ils ne seraient pas morts si déplorablement, et comme les plus dangereux ennemis de la République. La grande crise passée, ont eût rendu justice à leur droiture, à leur patriotisme, à leurs intentions.

BRISSOT-VV AH VILLE. 43o

duile duquel le comité de la guerre avait fait un rapport défavorable, fût renvoyé devant ce même tribunal. « On veut sauver les traîtres et immoler les patriotes, » s'écriaient à ce sujet les montagnards et les jacobins.

— a Des murmures, des cris, des huées, des calomnies, de sanguinaires déclamations, un tumulte affreux, au milieu duquel on vil les tribunes prendre part à la délibération et insulter, avec la dernière indécence, les représentants du peuple ; enlin une scène qui ne le cède qu'à celle qui a rempli les dernières heures de la séance, disait le rédacteur du Patriote en parlant de la discussion relative au général Miranda, tels sont les moyens qu'on a opposés a la motion de Pétion (Pétion avait demandé que Miranda ne fût décrété d'accusation qu'après son interrogatoire), et qui en ont triomphé *. »

Pour en revenir à Marat, nous dirons que, de même qu'il avait refusé de se conformer à la loi contre les députés journalistes, il déclara qu'il ne voulait pas obéir au décret lancé contre lui ; que ce décret était une mesure liberticide ; qu'étant l'œil du peuple, il voulait se conserver pour le peuple, et qu'il appartenait à la patrie avant d'appartenir à la Convention ^ Puis, accusant ceux qu'il appelait les hommes d'État, il demandait qu'un décret fût porté contre Brissot, Barbaroux, Guadet, Gensonné, Lasource, Salles, Vergniaud et autres députés infidèles.

On sait que cette idée avait déjà été émise par quelques sections ; Robespierre l'avait aussi soutenue deux ou trois fois dans les sociétés populaires et même à la Convention nationale. Il venait encore d'accuser Brissot d'être le complice de Dumouriez ^

Mais, lorsque ce général, désespéré par la perte de la bataille de Nerwinde, osa menacer la Convention de marcher contre Paris, et lit connaître son projet de rétablir le trône et la constitution de 1791, avec un roi de son choix ; lorsque la Convention l'eut déclaré traître à la patrie ; lorsqu'enfin les progrès de la Vendée devinrent effrayants, une nouvelle crise, produite par le danger, ramena la proposition d'expulser les girondins de la Convention nationale.

1 Miranda fut acquitté par le tribunal révolutionnaire, au grand contentement des girondins, dont il était l'ami.

2 Mieux conseillé, Marat céda au décret d'accusation rendu contre lui ; il se présenta devant le tribunal révolutionnaire, qui l'acquitta, et lui procura ainsi uu triomphe dont nous aurons à parler à l'article de ce journaliste fameux.

3 Brissot répondit longuement à cette dénonciation par un article que l'on trouve dans le Patriote français du 20 avril 1793.

45<> BRISSOT-VVARVILLE.

La seclioli «le la Halle-àux-Blés Ut alors adopler par les quaranlesept autres une adresse où, après avoir dit que la majorité de la Convention était corrompue, les pétitionnaires engageaient la partie saine de cette assemblée h sauver la chose publique; ou bien que le peuple la sauverait lui-même.

« Est-ce dans une vaine agitation ; est-ce dans une trépidation bruyante qu'on |)ourra concerter les mesures qui doivent sauver la République? s'écria alors le rédacteur du Patriote français. Cette crise terrible va être l'épreuve des grandes âmes, des vrais patriotes : les lâches seront ceux (pii |)roposeront des mesures exagérées, inexécutables, folles, alin de voiler l'exi^ès de leur frayeur sous l'excès de leur présomption ; les traîtres sei-ont ceux qui consumeront en déclarations stériles, en altercations frivoles, en dénonciations perfides, un temps précieux, dont chaque instant perdu est une calamité publique'. «

Pour mettre un terme k ces querelles sans cesse renaissantes, Lecoinlre (de Versailles) proposa d'expulser, par un scrutin épuratoire, une douzaine de membres pris dans les deux côtés. C'était une sorte d'ostracisme que les circonstances lui j)araissaient indiquer comme le seul moyen de tarir la source du mal qui désolait la Convention. Mais le rédacteur du Patriote français soutint, d'accord avec les girondins, que la Convention n'avait pas le «Iroit de chasser ses membres de son sein, sans leur faire leur procès.

c( On s'arrêta enlin. nous apprend ce journal, à une proposition sage, vraiment patriotique, vraiment révolutionnaire, celle de s'occuper constamment des questions constitutionnelles, et de ne plus entendre, a la tribune, aucune dénonciation contre les membres de l'assemblée, qui devaient dès lors être écrites et déposées au comité de sûreté générale. »

Mais à peine la Convention avait-elle pris cette détermination, que le maire de Paris, Pache, à la tête des commissaires de toutes les sections, se présenta h la barre pour y lire une pétition dans laquelle ils demandaient l'expulsion de celte assemblée de Brissot, Guadet, Vergniaud, Gensonné, Buzot, Grangeneuve, Barbaroux, Salles, Bi-

1 Ces reproches, les montagnards n'avaient cessé de les adresser à leurs adversaires, qui, il faut en convenir, s'étaient longtemps montrés les assaillants, et avaient ainsi Uni par aigrir contre eux tous ceux qui gémissaient de cette guerre intestine. Mais alors les têtes étaient montées contre les girondins, et les propositions les plus violentes, les adresses les plus inipératives se succédaient journer leraent contre eux.

BRISSOT-VVAHVILLE. 457

l'oteau, Ponlécoulant, Lanthénas, Valazé, Clianibon, Gorsas, Faiichet, Pétion, Lasource, Lanjuinais. Hardi, Lehardi, Louvet et Valady.

Ce fut un nouveau brandon de discorde jeté au milieu de cette assemblée. Fonfrède, qui fut indigné de ne pas trouver son nom dans cette catégorie, voulut faire justice de ces listes de proscri[)tion, et demanda que la pétition fût renvoyée aux assemblées primaires, suivant l'intention de leurs auteurs. « Les bons citoyens, disait le Patriote français, feront justice de cette plate pétition contre les vingt-deux. »

Mais l'idée de cette expulsion se reproduisait sans cesse soit dans les sociétés populaires, soit dans les journaux dévoués a la Montagne, a Tous les jours, nous apprend ce journal, on entendait crier, à la porte même de la Convention, la grande trahison du côté droit. »

Le 3 mai, le Patriote dénonça un article du Père Duchesne conçu en ces termes :

c( Le feu couve sous la cendre, et la bombe est prête a éclater. Brissotins, rolandins, le tocsin de la liberté va bientôt se faire entendre, l'heure de votre mort va sonner. Ceux qui ont exterminé la royauté sauront anéantir les intrigants et les traîtres. Avant qu'il soit l'âge d'un petit chien, tous les avocats de Capet iront le rejoindre. La poire est mûre; il faut qu'elle tombe, /*...../»

Bientôt les murs de Paris se tapissèrent de placards dans lesquels on invitait les citoyens à se défier de ceux des députés que Maral appelait les hommes d'État.

« Ils veulent toujours en finir, s'écriait courageusement le rédacteur du Patriote finançais, et ils n'en finissent jamais. Maintenant, le grand projet à l'ordre du jour est d'exterminer les hommes d'État, les girondins, les modérés, etc., à l'aide des citoyens enrôlés pour marcher contre les rebelles de la Vendée. Misérables ! vous croyez que des républicains qui quittent leurs foyers et leurs familles pour faire triompher la liberté, se rendront les exécrables instruments de l'anarchie, du pillage, du meurtre, et, en définitive, de la contrerévolution? Si vous comptez sur eux vous n'en finirez pas encore ! »

Répondant ensuite à un arrêté pris par la commune, sur la proposition de Chaumetle, pour prévenir la Convention que la municipalité de Paris regardait le Patriote français comme une feuille incivique, travaillant à avihr les autorités constituées et h détourner les citoyens du devoir qui les appelait au secours des départements dé-

458 BRISSOT-VVARVILLE.

vastes par la guerre civile S le rédacteur de ce journal s'exprimait ainsi :

c( La municipalité actuelle a imité en tout point celle du 2 septembre ; celle-ci m'a aussi poursuivi lorsqu'on parlait de tocsin , de canon d'alarme, lorsqu'on méditait des' massacres : toute la différence est que les massacres médités alors ont été exécutés, et que ceux qu'on médite aujourd'hui ne le seront point : J'en jure par la résistance à l'oppression. »

— «On prépare toujours des insurrections, disait encore ce rédacteur; mais (juand les moyens des anarchistes seraient plus grands qu'ils ne sont, leur projet ne réussira pas encore, car la majorit»» des sections est hautement déclarée contre eux. »

Le lendemain, Guadet dénonçait courageusement et éloquemment une assemblée révolutionnaire secrète, tenue a la mairie pendant la nuit, dans laquelle, disait-il, on avait décidé d'arrêter tous les hommes qu'on appelle suspects, c'est-à-dire, tous ceux qui veulent et peuvent défendre la Convention. Il rappela tons les discours prononcés aux Jacobins, dont l'ordre de tous les jours, assurait Guadet, était la purgation de la Convention ; il rappela aussi les paroles prononcées par le commandant de la section des Sans-Culottes. — « Songez bien, avait dit ce commandant, que nous laissons ici des rolaudins, des brissotins, des girondins et des crapauds du Marais, qu'il faut exterminer. » — Guadet invita la Convention à marcher droit au centre de l'anarchie, qui était, disait-il, dans les autorités constituées de Paris ; il pensait que ces autorités devaient être cassées.

« Barère, qui trouvait que tout était bien le 10 mars, rapporte encore le Patriote français ; Barère a proposé de délibérer, quand il fallait agir; il a fait la motion de créer une commission de douze membres pour examiner tous les complots ourdis contre la Convention nationale. L'idée de cette commission a été adoptée. »

Grande fut la colère des sections, de la commune, des jacobins, et surtout du comité de l'évêché, lorsqu'on connut la composition de cette commission des douze \ et le but qu'elle se proposait.

1 Pour prouver que le Patriote français avait changé ses idées politiques, Chaumette lit imprimer un article oii étaient mises en regard les opinions patriotiques de Brissot dans les années précédentes, et les opinions contre-révolutionnaires émises dans son journal depuis quelque temps. Il ne faut que lire cette feuille vers l'époque de 1795 pour penser comme Chaumette.

2 Ces douze membres appartenaient presque tous au parti de la Gironde.

Le lendemain, une adresse était présentée à la Convention nationale, après avoir été adoptée par les sections.

« Depuis longtemps, y disait-on, les Brissot, les Guadet, les Vergniaud, les Gensonné, les Buzot, les Barbaroux, sont désignés pour être les états-majors de l'armée contre-révolutionnaire. Que tardez-vous de les décréter d'accusation ? Les criminels ne sont sa crés nulle part. Vous n'ignorez pas que les conspirateurs n'attendent que le départ des volontaires pour immoler les patriotes et ce qu'ils ont de plus cher... »

Cependant le Patriote français se félicitait de la direction que la commission des douze imprimait aux affaires pour lesquelles elle avait été instituée. «Enfin, disait-il, l'insurrection générale de l'opinion publique éclate contre l'anarchie, et présage sa ruine prochaine, comme elle a présagé, avant le 10 août, la ruine de la royauté... »

Et après avoir appris les arrestations faites par les ordres de la commission des douze, ce journal s'écriait : « Le septembriste Hébert n'est pas le seul qui soit arrêté : le président Varlet a éprouvé le même sort, ainsi que plusieurs de leurs amis. D'autres sont en fuite. L'anarchie succombe ! »

C'était le dimanche 26 du mois de mai 1793 que Brissot (car il est évident que cet écrivain avait repris la rédaction de son journal) entonnait ses chants de victoire contre ce qu'il appelait Vanarchie; et déjà, dès le lendemain, un grand nombre des sections ^e présentaient à la Convention pour réclamer les citoyens que la commission des douze avait fait arrêter.

Nous laisserons à Brissot lui-même le soin de raconter ce qui se passa dans cette séance, prélude des grands événements qui allaient s'accomplir ; nous nous bornerons seulement a faire remarquer ici que l'analyse de Brissot travestit évidemment tous ces fameux débals, et qu'on devra recourir au Moniteur lorsqu'on voudra savoir ce qui s'est réellement passé au sein de la Convention nationale, ainsi que dans Paris, pendant toute la semaine qui comprend depuis le dimanche 26 mai jusqu'au dimanche suivant, 2 juin 1793.

« La commission des douze, dit le Patriote français, avait trop épouvanté les anarchistes pour qu'ils ne missent pas en jeu tous leurs ressorts pour la dissoudre. Ils savaient qu'elle avait de fortes dépositions sur la conspiration du 20 mai ; ils savaient qu'un rapport se préparait, que ce rapport ferait voir à la France entière la situation de la Convention, et les complots sans cesse renaissants

440 BRISSOT-WAIWILLK.

qui menacent sa sûreté, entravent sa marche, et finiront peut-être par la dissoudre. Ils savaient que plusieurs des chefs des anarchistes étaient ou pouvaient être compromis dans ce rapport. L'alarme a donc été sonnée aux Jacobins, dans les sections afiidées: des femmes se sont montrées dans les rues pour réclamer la liberté du Père Duchesne. Ces dames se sont levées tout entières ; elles ont promené une belle bannière et un beau bonnet rouge ; elles ont chanté les litanies de Marat, en attendant le requiem des brissolins. Les groupes étaient nombreux partout. Une aftluence prodigieuse s'est portée sur la Convention : les passages ont été obstrués: les gardes forcées par la nmllitude; les députés insultés, outragés, menacés.... On s'occupait des intérêts du peuple ; on avait repris la discussion constitutionnelle. Un de ces incidents, que les factieux savent si bien amener, a encore arraché a ses travaux la Convention nationale. — « La section de la Cité, rassemblée autour de la salle, envoie à la barre vingt de ses membres. Ils réclament avec insolence deux de leurs concitoyens que la commission dés douze avait fait mettre en état d'airestation : ils appellent cette arrestation un acte de tyrannie pire que les lettres de cachet. Ils disent que le temps des plaintes est passé, qu'il faut (jue la Convention sauve la République (en leur obéissant sans doute), ou qu'ils la sauveront eux-mêmes. Ils demandent que les membres de la commission des douze soient traduits au tribunal révolutionnaire.

«Isnard, qui présidait, poursuit Brissot, leur répond avec dignité et avec force que la Convention pardonne leur égarement à leur jeunesse, qu'elle ne leur doit, en ce moment, que des conseils...

« De violents murmures ont souvent interrompu Isnard, et la lin de son discours a été le signal d'une affreuse tempête...

(c Tel était l'état des choses, reprend Brissot, lorsque Robespierre, qui, la veille, avait prêché l'insurrection aux Jacobins, s'est opiniâtre a vouloir obtenir la parole sur la pétition de la section de la Cité : une grande majorité la lui refuse ; Marat crie qu'il faut tirer le canon d'alarme ; Danton soutient Robespierre, et qualifie d'oppressif le décret qui vient d'être rendu : il s'écrie qu'il résistera a la majorité...

a L'appel nominal est réclamé par le coin : il commence sur une (|uestion qui n'est pas même posée : les opinions divergent. Le bruit augmente aux portes de la salle ; plusieurs députés se plaignent d'avoir été outragés par la multitude et de ne pouvoir sortir : les tribunes applaudissent. Le président veut parler, le coin étouffe

BHISSOT-WzUWlLLK. 441

sa voix : il annonce (ju'il va écrire a la France entière. —«Nous signerons tous, » — s'écrient une foule de membres...

« Garât, ministre de l'intérieur, paraît avec le maire Pache. Il fait un discours étudié, pour atténuer le complot du conciliabule de la mairie : il convient que des propositions atroces y ont été faites, qu'elles ont excité l'indignation ; mais qu'elles ont été ajournées. Il passe a la justitication du Père Diichesne. Garât ne voit dans son arrestation que la violation delà liberté de la presse...

« Certes, nous sommes d'accord avec Garât, s'écriait Brissot; il ne faut pas gêner la liberté d'écrire. Ainsi le Père Duchesne peut encore écrire tant qu'il lui plaira. Mais nous croyons aussi qu'il faut punir les prédicateurs du crime, ou bien consentir a la destruction de la société. Garât parle de son amour pour la morale sociale : y en a-t-il donc dans ces principes?... Il faut lui rendre justice. Garât a cependant parlé avec un air pénétré du mallieur qui couvrirait toute la France, si une goutte de sang d'un député venait à couler...

c( Danton demande la parole sur le discours du ministre : il voulait se venger de portraits trop ressemblants tracés par Brissot dans un ouvrage mis hier en vente ' : car il faut bien que les députés qui n'ont pas des poumons de stentor instruisent le public par la voie de l'impression de ce qu'on les empêche de dire a la tribune. Danton qualitle cet ouvrage de diatribe ^ Brissot le défie, lui et tous ses écrivains, de lui répondre... On décrète l'impression du rapport de Garât, malgré les réclamations des membres de la commission des douze, qui soutiennent que plusieurs faits énoncés par le ministre sont faux.

(( Pache fait à son tour un rapport sur les mesures qu'il a prises pour prévenir les attroupements ; mais il annonce que les ordres de rassembler la force armée pour empêcher des scènes désastreuses ont été donnés par la commission des douze sans sa participation... Léonard de Septembre^, trouvant cette conduite tyrannique, lui qui

1 Ayant mis à profit le temps ou il fut oliligé d'abandonner la rédaction rie son journal, Brissot avait écrit une longue brochure de 430 pages, ayant pour titre : J.-P. Brissot à ses cummeltanls. Il s'y étendait sur la situation de la Convention nationale, sur l'influence des anarchistes et les maux qu'elle avait causés, et sur la nécessité d'anéantir cette influence pour sauver la République. Brissot y parlait aussi de tout ce qu'il avait fait pour la Révolution; il s'y défendait vigoureusement des accusations portées contre lui par ses ennemis. Cette brochure est l'une des pièces les plus curieuses du grand procès entre la Gironde et la Montagne.

2 Le lendemain, Bréard dénonça aussi le libelle de Brissot, en menaçant de son poignard les délateurs. :' Brissot, qui haïssait mortellement Léonard Bourdon, l'un des membres de la commune du \0 août.

ne le désignait jamais ([ue sous le nom de hfopara-Bourdon ou de l,êonnrd-Sep!emhre.

/,/r2 BRISSOT-WARVILLE.

a commis tant d'actes lyranniqiies au Jura et ailleurs, ce LconartI demande la cassation de la commission des douze, sans môme l'avoir entendue.

a 11 était neuf heures du soir, poursuit Brissot; une grande partie des députés avaient quitté la salle, une foule d'étrangers et de pétitionnaires remplissaient les bancs. On demande à grands cris que la séance soit hîvée ; on demande que les étrangers sortent. Le tumulte; était affreux ; l'assemblée ne présentait plus que le spectacle d'une arène où, dans toutes les parties, on se menaçait.

c( Fonfrède, (pii avait remplacé Isnard, <piitte le fauteuil et le cède à Hérault. Hérault! jadis ouvertement aristocrate, puis feuillant, puis patriote par semblant, enfin anarchiste par peur! Hérault, malgré les réclamîitions d'une foule de membres qui criaient qu'il n'y avait plus d'assemblée ; que ce qui en restait n'était pas libre , puisque les étrangers et les tribunes délibéraient avec des vociférations horribles; Hérault fait entrer les pétitionnaires, qu'il annonce comme organes d'abord des quarante-huit sections, et ensuite de vingt-huit, et, vérilication faite, de seize seulement.

« Ces députations, préparées d'avance, débitent, au milieu du tunmlte, leurs diatribes contre la commission des douze, et parlent de troisième révolution, de justice du peuple, de canons. Hérault leur répond par des lieux communs, entremêlés de tlagorneries pour le peuple des tribunes: et. violant ensuite le règlement, qui veut qu'on ne délibère que dans le calme; la justice, qui voulait que l'on entendit la commission avant de la condamner, il met aux voix, au milieu du vacarme le plus eflVoyable, cette cassation de la commission des douze, et prononce qu'elle est décrétée, lorsque l'assemblée n'a ni délibéré, ni pu délibérer ! Il était alors plus de minuit.

« Hérault ! s'écriait Brissot indigné, tu répondras un jour à la France de l'opprobre qu'une pareille séance, qu'un pareil décret jette sur la Convention ! Carat, tu répondras un jour h la France des malheurs inévitables où va nous plonger ce succès de l'anarchie, de cette anarchie a laquelle tu prêtes ton appui par faiblesse... »

Cependant cet échec ne découragea pas les giiondins. Le lendemain, Lanjuinais, appuyé par Guadet, Brissot, Barbaroux, et plusieurs autres de leurs amis, demanda le rapport du décret qui cassait la fameuse commission des douze; Robespierre, Jean-Bon Saint- André, Collot-d'Ilerbois s'y opposèrent vivement. La séance devint

BRISSOT-VVARVILLE. /*45

des plus orageuses. Legendre menaça Lanjuiiiais de le jeter a bas de la tribune, d'où ce dernier pérorait contre les anarchistes. Robespierre attaqua personnellement Brissot, en lui reprochant d'avoir publié des écrits antirépublicains. « A cette dénonciation ridicule, et qui n'a excité que la pitié, dit à ce sujet Brissot, Robespierre a cousu quelques-unes de ses phrases usées sur son patriotisme, sur les complices de Dumouriez, etc. Nous renvoyons, pour cet article, à ses discours aux Jacobins ; on n'a pas même invoqué l'ordre du jour.

c< Buzot demandait a répondre, et l'assemblée, qui croyait cela peu nécessaire, a mieux aimé entendre la proclamation de l'appel nominal. Le voici : 517 votants; 279 membres ont voté pour le rapport du décret, et 238 contre. Le décret a donc été rapporté à une majorité de 41 voix.

« Mais a peine ce résultat est-il connu, poursuit Brissot, que Collot-d'Herbois s'est écrié que la contre-révolution venait d'être décrétée. En effet, l'insurrection de la veille venait, par cela même, d'être étouffée. Aussi Danton a-t-il crié que le décret qu'on avait rapporté serait rétabli avant la fin de la séance, et, a-t-il ajouté, que la Montagne prouverait à ses ennemis qu'après les avoir surpassés en modération, elle les surpasserait en audace et en vigueur révolutionnaire; aussi les tribunes ont-elles crié, en entendant le résultat du scrutin : Allons dans les sections; aussi, lorsque Babaud s'est présenté, au nom de la commission des douze, pour faire son rap-' port, Legendre a-t-il crié que la parole était au canon d'alarme; aussi, lorsque Mollevault, membre de la commission, a demandé, en son nom, l'élargissement des citoyens arrêtés par ses ordres, le coin s'y est-il opposé, pour ne pas enlever un prétexte de fermentation et de mouvement ; aussi Bazire a-t-il crié que la tranquillité publique était menacée dans la République entière, parce qu'un grand nombre de membres s'étaient réunis pour écrire ensemble a leurs représentants, et provoquer la formation des assemblées primaires. »

Brissot nous apprend que cette séance, si agitée, du 28 mai, avait été terminée par un grand rapport relatif à la situation de la France, présenté par Barère au nom du comité de salut public. Le rédacteur du Patriote français, tout en rendant justice au talent et aux vues élevées de Barère, trouva moyen de critiquer les parties de ce rapport qui blessaient ses opinions personnelles.

(( C'est dans le tableau de l'intérieur que Barère a déployé son ca-

444 BRISSOT-WAHVILLE.

ractère ordinaire, dit-il. Il y a, suivant son usage, déchiré et caressé les anarchistes et les républicams amis de l'ordre ' : c'est un sur moyen pour recevoir les applaudissements des deux côtés; aussi en a-t-il été couvert... C'est ainsi que cet homme, en prêchant hypocritement la paix, va déchirant ce qu'il y a de plus respectable, empoisonnant ce qu'il y a de plus pur... »

Brissot et ses amis, tout en se réjouissant d'avoir fait rétablir la commission des douze, étaient loin de se croire les maîtres du champ de bataille.

« Il y a eu hier, à l'évéché, disait le journal du parti, sous la date du 29, un nombreux rassemblement du club électoral, des jacobins et des cordeliers. A sept heures du soir, les jacobins s'étaient dissous pour se rendre à Tévêché. On s'y est occupé de urandes mesures de s(dut public; on a arrêté de se réunir aujourd'hui à neuf heures du matin, et de se déclarer assemblée permanente. On veut frapper les grands coups. »

Mais comme la journée du 29 fut assez calme, et que la séanc.e de l'assemblée ne fut agitée que par la dénonciation de Lanjuinais contre le congrès anarchiste de l'cvêché, les girondins purent croire que les efforts du comité insurrectionnel n'auraient pas le résultat que les jacobins en attendaient.

« Ils ont beau faire, disait le 50 au matin le journal de Brissot, ils ont beau s'agiter dans leurs clubs, Paris est assez tranquille. Les sections où le républicanisme domine surveillent sans cesse. Il n'y a pas eu de procession, ou si peu que rien, si peu, qu'on ne s'en est pas aperçu. »

Mais tout changea de face dans la soirée. « Des renseignements certains, s'écria le Patriote français, nous annoncent qu'on a arrêté, à l'évéché, de se porter ce soir même a la Convention, et de mettre les appelants en état d'arrestation. D'un autre côté les bons citoyens veillent... Attendons!... »

— « Gloire immortelle soit rendue aux représentants du peuple qui n'ont pas désespéré de la République, et qui, prêts a mourir, se sont rendus à leur poste, au son funèbre du tocsin, au lugubre bruit du tambour d'alarme! s'écrie Brissot, en rendant compte de la fameuse journée du ol mai. Je veux imiter leur courage; je veux

1 Brissot affectait dé qualiOer exclusivement son parti du titre de républicain, en même temps qu'il ne désignait plus ses adversaires que sous In dénomination ^'anarchistes.

BRISSOT-WAR VILLE. î-i5

en tout partager leur sort ; puissé-je aussi partager leur gloire ! Je dois au peuple français, je dois à ma conscience et a mon caractère, dont le tocsin, dont la générale, dont le canon d'alarme n'altéreront pas l'indépendance; je dois à la postérité, dont le tribunal, plus auguste, plus redoutable que tous les tribunaux révolutionnaires. Jugera et nous et nos ennemis ; je dois aux hommes libres de toute la terre de dire la vérité, sans ménagement comme sans passion. Dans les grands dangers, l'âme républicaine plane au-dessus des petites haines comme au-dessus des craintes vulgaires.

c< Il était six heures du matin ; la nuit n'avait été troublée que par le sdn de l'airain et le roulement des tambours. Les conspirateurs seuls veillaient. Le peuple n'apprit qu'à son réveil qu'il était en insurrection. Un certain nombre de députés étaient déjà réunis. L'ex-président Fermond prend le fauteuil ; Guadet et Garan-Coulon occupent le bureau comme ex-secrétaires. On mande les ministres, le département et la municipalité. »

Puis le Patriote donne l'analyse des rapports faits par le comité de salut public et par les administrateurs du département. Ceux-ci déclarèrentque le mouvement n'avait d'autre cause que h juste indignation des patriotes, et que l'insurrection serait toute morale. Le maire annonça aussi que, le matin même, les commissaires de la majorité des sections, réunis pour sauver la chose publique, avaient suspendu et aussitôt réintégré la municipalité ; qu'elle avait pris toutes les mesures de sûreté, et qu'il n'y avait pas d'apparence que la tranquiUité publique fût dangereusement menacée.

a En ce moment-la, poursuit Brissot, on entend tirer le canon d'alarme... Tallien, Thuriot, Danton unissent leurs voix au bruit du tocsin et aux détonations du canon. Ils demandent la cassation de la commission des douze, commission qui avait d'importantes révélations à faire sur le mouvement actuel, et qu'il fallait par conséquent anéantir pour la réduire au silence. Danton, cet homme tant calomnié, qui avait fait un si touchant paragraphe sur l'union dans le rapport de Barère, Danton a parlé avec la fureur d'un homme qui tient la corde du tocsin.

c( iMais Buzot, Vergniaud, Lépaux et Fermond ont déployé encore plus de courage que leurs adversaires n'ont montré d'audace. Ils ont encouragé la Convention à ne rien faire d'indigne d'elle... Rabaud» l'a conjurée, au nom de sa gloire, au nom du salut public, de lui donner la parole, comme rapporteur de la commission ; mais la mi-

iiO BRISSOT-WAHVJLLE.

noi'ilé, mais les tribunes, mais le tumulte l'ont empêché de se lain^ entendre.

« Des individus, s'annonçant comme membres du conseil ijénéral provisoire révolutionnaire de la commune, se présentent à la barre. Us déclarent qu'ils viennent dénoncer un grand complot découvert par eux.

— « Dites exécuté! s'écrie Guadet; et il exhorte énergiquement la Convention à ne délibérer que sur les moyens d'assurer sa liberté el celle des citoyens... » —

« Après un juste éloge du zèle et de l'activité des sections pour maintenir l'ordre, contenir les séditieux et protéger la représentation nationale, Yergniaud fait décréter que les quarante-huit sections de Paris ont bien mérité de la patrie, et sont invitées à continuer leur surveillance jusqu'au parfait rétablissement de la tranquillité publique *.

« Chamboulas demande que le conseil exécutif soit tenu, sous sa responsabilité, de faire les recherches nécessaires pour découvriiceux qui oiit fait sonner le tocsin et tirer le ciinon d'alarme. La Convention, car elle existait encore, car elle était encore elle-même, décrète la motion de Chamboulas.

c( Mais bientôt le tumulte remj)orte, et contribue, plus que les so[)hismes de Thuriot, à faire rapporter un décret que sollicitera bientôt la République entière.

« A compter de ce moment, il n'y eut plus d'assemblée délibérante, il n'y eut plus de séance. Les députations se succédèrent el prirent place sur les bancs des membres de la Convention. La volonté des tribunes devint souveraine ; les réclamations des députés furent étouffées par les hurlements des nouveaux représentants du peuple, et le plus grand nombre linit par se retirer.

« Mais reprenons les détails, ajoute Brissot.

« Alors les décrets se succèdent avec rapidité. Il ne i)ouvait, il ne devait plus y avoir de résistance. Nous sommes loin cependant d'improuver toutes les dispositions qui ont été arrêtées; mais les bonnes se perdent dans la foule des mauvaises... Nous aurions bien vu d'autres décrets si la division ne se fût mise parmi les anarchistes. Marat croyait qu'il était temps d'aller droit au but, et proposait un

1 Nous devons répéter que ces fameuses séances sont assez mal analysées dans le Patriote français, et qu'il faut les lire dans le Moniteur.

BBISSOT-WARVILLE. 447

CHEF ; mais une partie de ses confrères s'est jetée sur lui et l'a réduit au silence... »

C'est a peu près ainsi que le journal de Brissot rendit compte de la fameuse séance du 51 mai, séance qui amena une révolution.

Le lenderiiain, il trouva encore le moyen d'attaquer la proclamation présentée par Barère, au nom du comité de salut public, sur cette journée.

« Certes, dit-il a ce sujet, les mains séditieuses qui ont sonné le tocsin n'auraient pas tracé autrement le récit des événements dont nous avons été témoins. Barère ne se contente pas de justifier la sédition nocturne ; il a l'infamie de l'attribuer aux sections qui l'ont déjouée. Les républicains ont frémi en consi<lérant qu'on voulait mettre le panégyrique du crime dans la bouche des représentants du peuple.

« Barère a encore enchéri sur sa proclamation, en la défendant. Il a comparé la sédition réprimée, le 31 mai, par le peuple de Paris, à l'insurrection glorieuse opérée le 10 août parce même peuple, et sanctionnée par les départements... Et le projet de proclamation a été adopté! 0 Convention ! ô France! »

— « La nuit dernière, disait encore Brissot en parlant de celle du 31 mai, a été tranquille ; la matinée d'aujourd'hui (1"^' juin), assez calme. Ce soir, tocsin dans quelques quartiers, générale dans plusieurs sections, rappel dans les autres. La Convention est de nouveau investie ; le Carrousel et les Tuileries se remplissent d'hommes armés ; des canons paraissent à toutes les avenues. L'instant décisif approche. Bépublicains, courage ! »

Ce furent les derniers mots que Brissot écrivit dans son journal.

Le lendemain, les lecteurs du Patriote français attendirent en vain la feuille du 3 juin, qui devait faire connaître la séance décisive de la veille; le fameux journal de Brissot avait cessé de paraître à son 1388" numéro; Brissot lui-même était en état d'arrestation, et Girey-Dupré avait cru devoir se taire.

Nous renvoyons donc nos lecteurs a la Gazette nationale du 3 juin 1793 pour y lire la fm de cette lutte déplorable ; et nous terminerons l'article Brissot par le passage suivant extrait de Y Histoire de la Convention nationale d'après elle-même.

« Tout homme de bonne foi qui aura lu sans prévention les d(^ats entre les girondins et les montagnards, dit l'auteur en résumant la querelle des deux partis qui divisaient cette célèbre assemblée, sera forcé de c(mvenir que tous les côtés renfermaient égale-

i48 BRISSOT-VVARVILLE.

ment de bons citoyens, de grands talents, d'excellentes intentions, de nobles sentiments* ; que tous les côtés professaient le patriotisme; le plus chaleureux, le plus pur. le plus désintéressé.

a Alors combien paraîtra douloureuse celte fatalité qui mit en opposition et rendit mortels ennemis des hommes faits pour s'aimer, s'estimer, s'entendre et concourir de tous leurs moyens, de tout leur courage, à l'œuvre sublime do la fondation d'une grande république ! Combien sera triste la destinée de cette noble et brillante Gironde qui courut à sa perte par sa généreuse indignation, et plus encore par son opposition impolilicpie ! Car on ne pourra se dispenser de reconnaître que les girondins furent les artisans volontaires de leur sort ; et il faudra avouer que œ sont eux qui ont engagé, avivé la guerre, et préparé la crise qui devait les dévorer eux-mêmes. »

Décrété d'arrestation chez lui, et placé sous la sauvegarde du peuple français et de la Convention nationale, en même temps que vingt-neuf autres de ses amis politiques ^ Brissot se résigna à garder les arrêts. Mais bienlôt la fuite de plusieurs de ses collègues, et leurs efforts pour armer les départements de l'Ouest et du Midi contre la Convention, compliquèrent gravement la situation de ceux (jui étaient restés h Paris. On les accusa de s'entendre avec les rebelles du Calvados.

Saint-Just lit alors à la Convention nationale le rapport sur ce ipuî l'on appelait la conjuration des girondins ^ Passant en revue les écrits, les discours, les actes de chacun des membres de ce parti, et principalement ceux de Brissot, Saint-Just s'efforça de montrer par des rapprochements et des résultats plus ingénieux qu'exacts, que, depuis le commencement de la Révolution, cette faction avait employé tous les moyens pour empêcher l'établissement du gouvernement républicain, et qu'en dernier lieu surtout,

1 J'engage ceux qui voudront connaître les préventions que chacun des deux partis nourrissait contre l'autre, à lire : t° le Discours Ac Pétion à l'occasion de l'accusation intentée contre Robespierre par Louvet, et qu'il livra à l'impression : ce curieux document historique se trouve également dans le Moniteur et dans le Patriote français; 2" les Mémoires de Garât sur la Révolution française : les hommes et les choses y sont appréciés sous le point de vue le plus impartial et le plus vrai.

2 Les députés mis en état d'arrestation par le décret du 2 juin 1793 furent : d'tin côté, Gensonné, Guadet, Brissot, Corsas, Pétion, Vergniaud, Salles, Barbaroux, Chambon, Buzot, Birotteau, Lidon. Lasource, Lanjuinais, Grangeneuve, Lehardi, I.esage (d'Eure-et-Loir), Louvet (du Loiret), Dufriche. Valazé; d'un antre côté, et comme membres delà commission des douze, Gardien, Kervélégan, fiabaut-Saint-Élienne, Boileau, Bertrand, Lahosdinière, Vigée, MoilevauU, Henri I-arivière. fiomniaire. Bergoing.

3 Le rapport do Sainl-.1ust contre les girondins est du 8 juillet 1703.

les girondins avaient redoublé d'efforts pour arriver à leur but, c'està-dire à rompre l'unité de la République. Vous ne pouviez pas sauver la patrie avec eux, s'écria Saint-Just ; qu'ils restent seuls avec le crime (pi ils voulaient commettre...

En conséquence, Saint-Just proposa de déclarer traîtres à la patrie ceux des girondins qui s'étaient soustraits au décret rendu contre eux le 2 juin, et qui s'étaient mis en état de rébellion contre la République, flans le dessein, disait-il, d'empêcher l'établissement de cette République et de rétablir la royauté.

Brissot ne fut pas compris dans ce terrible décret. Mais, jugeant défavorablement les circonstances au rtiilieu desquelles lui et ses coaccusés allaient se trouver, il s'enfuit alors, et se dirigea vers la Suisse. Arrêté à Moulins, il fut ramené à Paris.

Après l'assassinat de Marat, les sociétés populaires ayant impérieusement demandé que les conspirateurs de la Gironde fussent mis en jugement, Amar, au nom du comité de sûreté générale, présenta un long rapport sur la conduite de Brissot et de ses amis, et proposa le décret d'accusation et le renvoi devant le tribunal révolutionnaire des vingt-deux, et de quelques autres députés siégeant au côté droit, indiqués par le peuple à la commission des douze, dans sa séance du 2 juin.

Ce fut le 3 octobre 1793 que la Convention rendit ce décret. Vingt-deux jours après, les vingt et un prévenus qui se trouvaient sous la main du tribunal révolutionnaire furent amenés devant la première section de ce terrible tribunal, présidée par Hermann. Brissot était de ce nombre.

Fouquier-Thinville se dispensa d'élaborer un nouvel acte d'accusation : on lut aux prévenus celui dressé par le comité de sûreté générale.

Brissot, que l'on regardait comme le chef de la faction accusée, fut accablé par Hébert, l'un des témoins appelés à déposer dans Iç procès. « Cheville ouvrière de la contre-révolution, dit Hébert, Brissot ne peut être considéré que comme un espion aux gages de l'Angleterre. » Il lui reprocha ensuite de s'être fait l'instigateur de la fameuse pétition du Champ de Mars, et de ne pas avoir été inquiété par ceux qui avaient alors proscrit tous les patriotes. On reprocha également à Brissot d'avoir armé toute l'Europe contre la France, au moment où les patriotes n'étaient pas en force et manquaient d'armes. Enfin, on l'accusa d'avoir fait nommer a toutes les places

(lu ministère el de la diplomatie, et de les avoir toutes contiées à des agents de la l'action, et |>rincipalemenl à Holand et a Clavières, qui étaient, dit-on, ses créatures. « L'homme ((ui a lait nonmier et les ministres coupables et les agents diplomatiques plus coupables encore, dit Hébert, doit être responsable de tous les crimes de lèsenation qu'ils ont commis. »

11 faut lire ce l'anieux procès, pour se faire une idée de racbarnement que les jacobins et les cordeliers mirent contre "les girondins. Quelques-uns se défendirent courageusement; d'autres nuisirent ii la cause de tous en chargeant ceux de leurs collègues en fuite.

Après sept jours de débats, dans lesquels Vergniaud. Guadet, Valazé et Brissot furent les .seuls qui montrèrent un beau caractère, ces vingt et un députés, pres(pie tous jeunes et tous intéressants, furent condamnés à mourir sur l'écliafaud. Kn entendant cette condamnation, Camille Desmoulins, qui assistait h ces débats, s'enfuit de l'ami ience en s'arrachant les cheveux, el en criant : « C'est moi qui les ai perdus I c'est mon Brissot (îévoile^ qui les a tués! »

En ce moment suprême, Hrissot et ses amis retrouvèrent leur courage : et, sur le point de mourir pour cette ingrate Ilépublicpie (pii les condamnait si injustement, ils crièrent tous : Vive la Répnblhfnc !

Kn allant à la mort, Ducos entonna l'hymne des Marseillais, el tous ensemble ils ne cessèrent de chanter le long de la route :

Allons, enfants de la patrie.

Le jour de gloire est arrivé...

Ainsi périrent et le journaliste (h'puté Brissot de VVarville, ei ses amis les girondins. Brissot n'avait encore que trente-neuf ans : Vergniaud et Gensonné étaient dans leur trente-cinquième année: Mainville et Ducos comptaient a peine vingt-huit ans; Boyer-Foitfrède et Duchastel étaient encore plus jeunes. Le plus âgé de tous ces malheureux girondins était le journaliste Carra : il allait atteindre son dixième lustre.

Quel spectacle sublime et terrible que celui de ces vingt et un martyrs destinés à cimenter de leur sang cette liberté a laquelle ils avaient tant travaillé !

1 Brofliurc iiubliéo cdnlrr Ips hr'nunliiis.

IFlMniEmo

filike/'iir /fe</<>«<v<-'rf<-/'In3nstTie FraterjieUf .

Hliu ACTKUr. DKS ACTES DES Al'ÔTIiEs'.

Jean-Gabriel Peltieh, né à Nantes de parents lancés dans le haut commerce, fut envoyé à Paris pour y achever ses études ; il s'y trouvait à l'époque de la Révolution, dont il embrassa d'abord les principes. Lors de la publication des Actes des Apôtres par le hbraire Gattey, Peltier devint le principal rédacteur de ce recueil contre-révolutionnaire. Obligé de quitter la France après le 10 août, il se réfugia en Angleterre, où il continua, dans le journal l'Ambigu, ses attaques contre la Révolution française et contre Napoléon. Rentré en France en 1814 et en 1815, et n'y ayant trouve que des déceptions, il retourna de nouveau à Londres, et finit par venir mourir à Paris en 1825.

J'avoue franchement que je n'ai jamais pu comprendre le sens que Peltier attacha au titre de ses feuilles : ce titre me paraît si peu en harmonie avec le contenu, qu'en lisant ses chapitres, je me suis souvent demandé s'il avait eu un plan, ou bien s'il ne s'était servi de ce cadre que pour le remplir au jour le jour, avec les premiers sujets qui se présenteraient, et sans s'astreindre aux formes qu'il semblait s'être imposées.

Mais après m'être familiarisé avec les Actes des Apôtres, je comprends fort bien aujourd'hui la grande célébrité qu'eut ce journal : il ne faut pour cela que reporter sa pensée au commencement de la Kévolution et tenir compte des passions de l'époque. Toutefois, il est fort douteux que le genre d'esprit prodigué outre mesure dans celte publication périodique par Peltier, Rivarol, Champcenetz, le vicomte de Mirabeau, et autres royalistes, ses rédacteurs, eût, de nos jours, autant d'admirateurs qu'à cette époque.

Ce genre, que le lecteur va être à même de juger, me paraît fort prétentieux et vise trop au bel esprit ; il se révèle jusque dans le

1 Loisi|uu les Aclcs ilcs Apôticn curciil cessé de païaîlrc, et après avoir ropi'is lialeiiie, Peltier pulilia encore à Paris une autre feuilli' royaliste, intitulée ; Correspondance politique des vrais amis du roi. Cv journal n'eut qu'une existence éphémère.

452 PELTIE».

titre : Les Actes des Apôtres \ commences le juitr des Morts (i novembre 1789), et finis le jour de la Purification. Il n'a jamais varié, si ce n'est dans une sorte (Vifitrodiiction, d'opologue et (Vépilogue dont Peltier faisait constamment précikler ou suivre ses versions. Ces morceaux, toujours bien ai)pro|)riés aux circonstances, sont les seuls sérieux.

L'introduction de la première de ces versions se compose d'un long fragment de l'iiistoire de France sous le roi Jean. Peltier y trace, à sa manière, et au moyen de nombreuses citations d'bistoriens royalistes, le tableau de la France pendant la jeunesse de Charles V. 11 s'attache à mettre en relief tout le mal (pie, dans son opinion, Charles le Mauvais, roi de Navarre, et le prévôt des marchands, Marcel, auraient l'ait à leur pays. Dès les premières lignes, on voit que Peltier a voulu comi)arer le duc d'Orléans à Charles le Mauvais, et Mirabeau à Marcel : il les appelle tous indistinctement les h&os de la dénuKjoijie.

« Quelle grande et terrible leçon nous oflre le tableau de ces temps désastreux! s'écrie-t-il. Le trouble, le désordre, la confusion, l'anarchie, le pillage, l'incendie, le meurtre, la dévastation, le viol, la banqueroute, la lamine, la peste, qui, dans la seule ville de Paris, emporta trente mille hommes; et tout cela fut l'œuvre de deux ambitieux, Marcel et Charles le Mauvais. «

Et pour qu'on ne pût pas se mépren<lre aux comparaisons qu'il voulait établir, l'auteur de cette introduction aux Actes des Apôtres la terminait en traçant ainsi le portrait de chacun de ces deux hommes fameux, auxquels il attribuait les malheurs de la France :

« Charles le Mauvais, disait-il ai)rès avoir annoncé qu'il allait suppléer aux pinceaux de l'historien, avait sans doute uni son existence à celle d'une princesse aimable et vertueuse: mais, étranger aux charmes de la sensibilité, il prostituait continuellement sa dignité aux plus sales désordres. Les traits de l'épouse, chef-d'œuvre de candeur et de modestie, faisaient un contraste parfait avec la ligure abreuvée de crapule qui distinguait son ignoble époux.

« Sans doute aussi, ajoutait Peltier, d'après le caractère moral de Marcel, que l'histoire a conservé, son physique devait en être l'emblème non équivoque. Une stature courte, nulle dignité dans le maintien, nulle grâce dans le geste, un teint bilieux, une figure ca-

1 Dans le corps de l'œuvre, les rédacteurs des Actes des Apôlres ajouUiunil ([uelquefois à ce premier titre celui-ci : ou l'Art de désopiler la raie.

ME\miE:-;

--^li^^K ^-^ y/^^i^û^^^^c

rnHii^fiar /., .l\;u-/( .te t Wi»^m<- }ratmioll,-

PELTIER. 4a5

davéreuse, l'œil hagard, les joues livides, la bouche couvulsive, le front chevelu, le poil hérissé, le cou vertébreux, le bras court, la jambe mal dégrossie, une voix aigre et plate dans le diapason de la séduction, ou horriblement résonnante dans les accès de la fureur, voila ce qui attirait sur ses pas la foule ébahie, voilà ce qui lui valut ce respect de la terreur jusqu'au moment où ses crimes étant dévoilés, on n'y reconnut plus que l'aspect de l'erreur *...

a Français ! que cette leçon ne soit pas perdue pour vous, ajoutait le rédacteur des Actes des Apôtres ; et toi, funeste orateur de notre congrès, intolérant apôtre de la tolérance politique, contemple ce tableau, et frémis! Tu Marcelhis eris. »

Telle fut l'introduction aux Actes des Apôtres. Les rédacteurs allaient s'attaquer corps à corps avec les membres de l'assemblée considérés comme les principaux patriotes, et surtout avec Mirabeau, le duc d'Orléans, Barnave, l'évèque d'Autun, Sieyès, Target, les Lameth et les membres de la noblesse siégeant au côté gauche. Sous ce rapport, le journal de Peltier tint parole ; il n'est pas un seul de ses numéros qui ne soit semé de traits mordants ou d'injures lancés contre les révolutionnaires.

Peltier annonçait que, la matière étant abondante, il pourrait probablement livrer un de ses chapitres par jour ; mais il ne voulut pas prendre l'engagement d'être quotidien ^ Ses feuilles ne portent aucune date réelle; on y trouve seulement l'indication des époques exprimée ainsi : L'an de la liberté 0. — L'an de l'éijalité en misère. — L'an des assiijnats. — L'an de la mort du grand homme, etc. — Il existe aussi une grande irrégularité entre les livraisons, qui étaient tantôt de 8 pages, souvent de 12, 16 ou 24; quelquefois un seul chapitre se composait d'une brochure de 50 à 60 pages. On trouve encore deux ou trois chapitres réunis ensemble sous le même numéro. Le format seul fut toujours rin-8"^ Peltier plaça aussi une gravure, ou plutôt une caricature, dans chacune de ses versions.

1 C'est ce portrait de Mirabeau, tracé par la plume haineuse de Peltier ou de Rivarol, que les royalistes ont conservé avec soin en le reproduisant sans cesse dans leurs écrits.

2 Les Actes des Apôtres se vendaient d'abord chez Gattcy, libraire au Palais-Iloyal ; le prix de l'abonnement était de 9 livres et 10 livres 10 sous par volume, espèces sonnantes, cl non en assiynalx; te qui était fort cher, le volume n'ayant pas plus de 4 à 500 pages iii-S".

3 L'année suivante (1790), le libraire Weber, établi alors au Palais-Uoyal, lit une nouvelle édition des Actes des Apôtres, ou plutôt une contrefaçon dans le format in-12. Mieux imprimée que l'édition originale, cette contrefaçon, pour laquelle il y eut une correspondance fort aigre entre les auteurs et cet éditeur, qui s'abritait derrière le silence des lois, ne diffère de l'autre édition qu'en ce qu'elle ne renferme ni les gravures ni la musique que Peltier avait données au public.

454 l'KLTlER.

comijosécs (le 50 à 40 cliapilres, et coiiiiiiençaul toujours par une iiitrotluction ; ces versions se terminaient par un épilogue. Eniin. chaque eliapitie porlait en tête quelque verset latin de la Bible ou quehjue épigraphe en vers et même en prose. La seconde de ses versiuna commence le jour de la Purilkutkni poiu' linii- le jour de la Mi- Carème, et ainsi de suite.

Quoicpie Pellier ail toujours été considéré comme le créateur et le rédacteur de sa feuille, il n'eut pas moins plusieurs collaborateurs actifs et féconds, au nombre desquels se tirent remarquer Rivarol, Champcenelz et le vicomte de Mirabeau. D'autres royalistes, tels que Hergasse, Monnier, Lall\ , Montlauzier, Stanislas Clermonl-Tonnerre, Suleau, etc., contribuèrent aussi à remplir ce recueil de leurs lettres ou de leurs observations.

Maintenant <|ue le lecteur connaît la contexture des Aclea des Àiiôtres, je vais essayer de donner une idée de ce que contient cette première et volumineuse collection que Peltier a laissée, en France, de ses essais di» polémique *. Qu'on ne s'attende pas à trouver ici des matériaux pour l'histoire de France, comme nous en offrent tant les jomnaux de Brissot, de Camille Desmoulins, d'Audouin, de Marat, d'Hébert, etc., etc.; Peltier a tout dénaturé, tout ridiculisé: sa feuille n'est qu'une longue suite de plaisanteries, d'épigrammes, de jeux de mots, de sarcasmes en prose comme en vers; c'est la Bévolution en caricature, et les portraits que les rédacteurs des Actes des Apôtres nous tracent ne sont guère que des charges grotesques ou des ébauches souvent ignobles. «Le ridicule, le ridicule, disaientils souvent , est la seule arme qu'il faut employer dans le genre de combat qui nous est offert. »

Le prenver chapitre des Actes des Apôtres contient la burlesque relation d'une expédition faite par le chevalier de Lametli contre le couvent des Annoncïades. Peltier prétend que ce brave militaire, déguisé en noue, a fait, a la tête de cent cinquante césars nationaux, l'investissement de ce couvent pour y chercher M. de Barenten, ex-garde des sceaux, et qu'après avoir pénétré dans la place, et rempli la mission de sbire qui lui avait été confiée par le comité des recherches, le vaillant colonel s'était retiré en bon ordre, sans perdre un seul homme.

Puis, exallant ironicjuement les vertus des frères Laraeth, Peltier

Les Actes den Apélies seuls Ibrmciit II volunu's de 300 pages chacuti.

l'ELTlKH. 5'i5

s'exprimait ainsi sur ces députés: «MM. de Lamelli, issus d'une famille aristocratique, disait-il, comblés des faveurs de la cour et <les hontes de la reine \ n'ont cessé de se montrer les plus ardents défenseurs de la démocratie. MM. de Lameth ont sacrifié la reconnaissance particulière à l'intérêt public ; c'est une vertu au-dessus (\u vulgaire. »

J'ai déjà dit que les rédacteurs des Actes des Apôtres en voulaient surtout à Mirabeau. En effet, il n'y a pas un seul chapitre où cet homme célèbre ne soit déchiré à belles dents. Tantôt Peltier épluchait les ouvrages de cet auteur ; le lendemain il s'attaquait au libeitin, au dissipateur, au suborneur, etc. ; et, il faut le dire, Mirabeau offrait ici beau jeu à son ennemi. Puis le journaliste jetait a pleines mains le ridicule sur l'orateur qui avait la prétention de tout savoir.

c< Tous les bons citoyens seront de notre avis sur les ouvrages de ce grand homme, comme tous les bons logiciens le seront sur ses vertus, disait-il ironiquement. Celle qui le distingue peut-être de tous les hommes a talents qui brillent dans l'assemblée, c'est sa modestie, c'est le soin qu'il prend de dérober au public son mérite, ses actions héroïques, les services qu'il rend à la France... »

— «Un seul homme, disaient plus loin les Apôtres, absorbe toutes nos facultés et nos respects. L'universalité des vertus de M. le comte de Mirabeau nous force malgré nous à rappeler sans cesse l'attention de nos lecteurs sur cet être admirable. Il semble réaliser les merveilles de la Fable. Calchas ne perçait pas mieux l'avenir; Protée ne se déguisait pas sous une plus grande (piantité de formes, et de formes plus aimables; Alcibiade était moins modeste, (.'t Fabricius n'arriva jamais a un pareil degré de désintéressement; nul n'eut plus le désir d'être utile sans être remarqué. Si la ])lupart de ses collègues sont étrangers a tout, il n'est, lui, étranger a rien : arithmétique, politique, marine, finances, diplomatie, agriculture, commerce, population, en un mot, tout ce que le globe enserre est englobé dans sa tête vaste et profonde. Une éloquence douce et fleurie découle de ses lèvres de rose ; la persuasion marche à sa suite ; une probité rare, une candeur aimable avivent, colorent cet heureux ensemble... C'est l'image du poète dont Horace nous fait le tableau :

i Lors de répluchement du fameux Une-rouge, on y trouva la preuve que la famille Lameth avait iTQU 60,000 francs pour subvenir aux frais d'éducation des trois frères. Ces messieurs firent rendre au trésor celle somme. Mais quelle mine inépuisalilo de railleries cette affaire ne fournit-elle pas aux journaux aristocratiques!

/tm PELTIEK.

lnte(jer vitœ scelemmqiie purus ; c'est le véritable orateur accompli <|iie Quintilien nous définit : Vir bonus dicendi peritus. On ne sait ve que l'on doit admirer le plus dans Af. le comte, ou de son inconcevable facilité, de sa pénétration, ou de sa bienveillance publique. Les questions les plus ardues, les discussions les plus longues, les plus savantes, ne lui coûtent a concevoir que le temps de les lire '. »

Quant aux incorrections de style cpie les Actes des Apôtres n'avaient cessé d'indiquer minutieusement dans les rapports faits par Mirabeau, Peltier les mettait plaisamment sur le compte de ce que l'on appelle, disait-il, les écarts du génie.

(^n trouve encore, dans un des chapitres des Actes, une longue biographie de Mirabeau, de laquelle il résulte que le Démosthène français n'avait été tout€ sa vie qu'un lâche et vil suborneur, qu'un dissipateur éhonté et un débiteur de mauvaise foi, qu'un mauvais (ils, un mauvais éj)0ux, un mauvais père; on y disait aussi que celui qui était alors le député du peuple à l'Assemblée nationale était encore sous le poids d'une condamnation capitale et d'une interdiction légale. Toutes les épithètes les plus injurieuses lui étaient prodiguées dans cette biographie.

Les Apôtres ne laissaient pas un jour de répit a celui qu'ils considéraient comme un démagogue ennemi du trône et de la royauté. Tantôt ils lançaient contre M. le comte de mordantes épigrammes en vers ou en prose; tantôt ils afllirmaient qu'il était le lils d'un laquais de sa maison. Puis ils le i)roclamaient l'homme le plus immoral, le plus corrompu de son siècle, prenant de toute main et se vendant au plus fort enchérisseur ; puis encore ils le montraient comme l'instrument dont le duc d'Orléans se servait pour parvenir à ses fins. C'était un débordement continu d'imputations flétrissantes ou de sarcasmes cuisants.

« Hier, (pielqu'un demandait a M. le comte, lisait-on dans le journal de Peltier, comment lui, dont la vie devait être consacrée a la chose publique, perdait tout son temps dans la boutique de son libraire (Lejay). — J'y suis l'homme du monde le plus occupé, aurait répondu Mirabeau ; je caresse la femme, je bats le mari, et je vole le comptoir. »

Au milieu de cent épigrammes que l'on trouve dans les Actes des

1 l'cltior .s'exprimait ainsi pour donner à entendre que beaucoup d'entre les discours et rapports laits à la tribune par Mirabeau ne lui appartenaient pas, et qu'il n'en était que l'éditeur; ce qui était vrai pour quelques-uns de ces rapports.

PKLTIKR. .4o7

Apôtres contre ce même comte de Mirabeau, nous citerons le portrait suivant, comme pouvant caractériser le genre de guerre que les rédacteurs de cette feuille faisaient aux patriotes. Il est tiré d'une [lîèce en vers intitulée : Portraits frappants, dans laquelle plusieurs des membres de l'assemblée sont peints sous les mêmes couleurs. Le voici :

(( Amant escroc, époux perfide, Ingrat envers tous ses amis, Objet du plus profond mépris, A la torche d'une furie Sa main allume le (lambeau Qui doit embraser sa patrie :

Le portrait est frappant, ce monstre est

Voici encore un échantillon du langage que les gens comme il faut employaient si souvent. Il s'agit toujours de leur bête noire, le comte de Mirabeau :

« De forfaits ce crapule exécrable assemblage. L'enfer qui le vomit, pour l'horreur d<! notre âge, Aurait comblé nos maux, si de sa lâcheté L'excès n'était égal à sa férocité.

C'est bien Catilina, mais c'est Thersite en outre. Et voici sou vrai uom : Catilina J...f..... <

C'était ainsi que Peltier et ses amis s'exprimaient sans cesse sur Mirabeau. Tls le mettaient, qu'on me passe l'expression, a toute sauce. Aujourd'hui ils le faisaient figurer dans la parodie d'une scène d'Athalie ou de Phèdre; demain dans un poëme burlesque : le jour suivant dans un club ou un tripot, etc.

Pendant deux ans, les Apôtres ne cessèrent de poursuivre le grand orateur de leurs sarcasmes et de leurs injures, quoique vers la tin de sa carrière ils commençassent à croire que lui seul pouvait sauver la monarchie. Mais la monarchie sauvée par celui-là même qui avait anéanti l'aristocratie, ne pouvait trouver grâce aux yeux de la fleur des aristocrates. Aussi leur entendait-on souvent répéter ces paroles qui avaient servi d'épigraphe a l'une des versions de leur feuille :

Ah! che sciagura d'esser re senza coglioni.

Lors de la maladie de Mirabeau, les Apôtres parurent croire à la fameuse prophétie : J'emporte en tnourant les lambeaux de la mo-

T. I. oH

458 PELT1EH.

narchie, etc. Mais, par habitude sans doute, ils ne le respectèrent pas davantage. Ils commencèrent par donner a 4eurs souscripteurs un portrait du député provençal, fort ressemblant, et au bas duquel on lisait cette épitaphe :

Vendidit hic auro patrium, Doniinumque furenter Deposuil, (ixit leges pretio atquc relixit.

Mirabeau mourant leur inspira même un long Noël, sur l'air : Voici le jour solennel, où on lisait le complet suivant, adressé à l'un des amis de celui qu'ils appelaient un magnifique scélérat :

<( Pleurons, pleurons, ô Fauchet !

C'en est fait, Notre grand homme succombe :

Et peut-être avant un an,

En plein champ, On pissera sur sa tombe. )»

A sa mort, les épigrammes et les injures redoublèient. Les Apôtres dirent tout aussitôt :

« Ci-gît de Mirabeau la dépouille funeste. ^''agitez point sa cendre : elle exhale la peste. »

Puis ce fut un débordement de méchancetés répandues sur sa tombe à peine fermée ; les épitaphes les plus injurieuses ne lui man. qiièrent pas. L'une de ces satiriques débauches d'esprit était ainsi conçue :

« Ci-gît un coquin de génie Qui, pendant quarante ans, en butte aux coups du sort, Reçut de sa folle patrie, En masse, le jour de sa mort, L'honneur qui lui manqua toute sa vie. »

Et lorsqu'il fut question de placer sa dépouille mortelle au Panthéon, les Apôtres se récrièrent contre cet honneur. Ils dirent :

« Est-ce donc près de Geneviève Qu'il fallait mettre Mirabeau?

N'est-ce point en place de Grève Que devait être son tombeau? »

Les Actes des Apôtres ne s'occupant ni de politique, ni de nouvelles, ni d'observations sérieuses sur les événements ou les actes

PELÏIER. 459

(le l'assemblée, ne devaient vivre et ne vivaient en effet que de personnalités, que de facéties : c'était là leur domaine, et ils l'exploitaient, sinon avec un goût épuré, du moins avec un esprit exercé à ce genre satirique et mordant. Tous les membres marquants de l'Assemblée nationale ou de l'administration étaient journellement mis sur la sellette. Aujourd'hui c'était le tour de Ghapellier; demain celui de Target ou de Robespierre, ou de Pétion, ou de Barnave, ou de Sieyès : chacun y avait sa part de sarcasmes amers, d'injures ou de plaisanteries caustiques propres à le ridiculiser.

Les Apôtres venaient de citer Robespierre au tribunal de la langue Irançaise et du goût, pour avoir dit que le bureau du Cambrésis était un corps aristocrassique, qu'il était dirigé par un esprit aristocrassique, etc. « L'érudition, le goût et les talents de M. de Robespierre, qui l'ont conduit à la tribune nationale, disait ironiquement Pellier, sont connus de toute la France. M. de Robespierre est cité dans tout l'Artois comme un auteur classique. Il lui est même échappé des ouvrages de pur agrément, et nous citerons de lui un madrigal qui aurait fait le désespoir de la vieillesse de Voltaire. {Ici le madrigal. )

« Sa réputation politique a commencé en Artois, par un mémoire foudroyant sur les paratonnerres. Dès ce moment les éclairs de son génie percent de toutes parts ; l'Artois vit en lui un nouveau Franklin. Tour à tour poète, historien, géographe, naturaliste, physicien, journaliste, législateur, nous n'hésitons pas à dire affirmativement que, si M. lé comte de Mirabeau est le flambeau de la Provence, M. de Robespierre est la chandelle d'Arras. » Et cette chandelle fut souvent invoquée dans les burlesques pages des Actes des Apôtres.

Ce même Robespierre ayant été élu juge à Versailles, à l'époque de la nouvelle organisation des tribunaux, les Apôtres ne manquèrent pas de célébrer à leur manière cette élection ; et pour qu'on ne se méprît pas sur ses intentions, le rédacteur plaça en tête le titre suivant : Supplément à la description des statues et de la ménagerie de Versailles, par Piganiol de la Force.

« Monsieur le député d'Arras, Versailles vous offre un refuge ; De peur d'être juge là-bas, Ici constituez-vous juge.

Juger vaut mieux qu'être pendu.

Je le crois bien, mon bon apôtre ;

4eO PKLTIER.

Mais différé n'est pas perdu,

Et l'un n'empêchera pas l'autre. »

Une autre épigramme rimée sur le même sujet olîre encore la preuve de Vaméniti'du langage des écrivains qui regardaient Maral et Hébert comme des littérateurs de charniers ou de corps de yarde.

La voici :

" Versailles, par <el iieiinMix choix.

Muins à biunier <|u'ou ne h- trouve.

Sert toute la France à la fois :

Et voici conuuent je le prouve : En boinie police, et surtout Dans les présentes conjonctures.

Il est bon d'avoir un égout Où verser toutes les ordures. »

Target, objet des railleries incessantes des Apôtres, figurait aussi dans toutes leurs satires, dans toutes leurs épigrammes rimées ou non. Us disaient :

'( Dans le fauteuil académique, Monsieur Target dogmatisait .

Dans le fauteuil patriotique.

Monsieur Target catéchisait.

Entre les deux est chu le bon apôtre ; Or voici comme advint le cas :

Le bon goût tira l'un, le bon sens tira l'autre ; Voilà monsieur Target à bas. »

Quand l'Assemblée constituante , jouant la comédie , proclama Louis XYI le restaurateur de la liberté, une adresse lui fut présentée a ce sujet. Les Apôtres, que cette adresse contrariait, la comparèrent à un brûlot, a une mèche incendiaire, et cherchèrent a deviner le membre qui en avait été le rédacteur. Ils disaient :

'( Du brûlot qu'en ce jour on prune avec transport, Voulez-vous savoir le père?

Tout le moelleux est de Champfori.

A Sieyès appartient l'incendiaire ; Tout ce qui cloche est à l'érigord '. »

On sait, ajoutaient-ils souvent en parlant de ce dernier député, on sait que V adresse est son fort.

1 L'évêque d'Autun.

PELTIKR. 46i

En s'attaquant à l'évêque d'Autuu, les Apôtres disaient :

« Sans talent, peu d'esprit, beaucoup de suffisance ;

Sous Calonne, à la bourse, escroquant dix pour un.

Et dans son vieux sérail outrageant la décence,

Tel on vit autrefois le pontife d'Autun.

Plus beureux aujourd'hui, sa honte est moins obscure;

Froidement du mépris il aflronte les traits ;

Il conseille le vol, enseigne le parjure,

Et sème la discorde en annonçant la paix.

Sans cesse on nous redit qu'il ne peut rien produire.

Et que de ses discours il n'est que le lecteur ;

Mais ce qu'un autre écrit, c'est lui seul qui l'inspire,

Et Ton ne peut du moins méconnaître son cœur, x

Yoilà un portrait fait en 1790, qui s'est trouvé être d'une ressemblance frappante quarante ans après.

Au reste, les quarante-cinq rédacteurs des Actes des Apôtres (comme ils le disaient eux-mêmes) n'épargnaient personne : il n'y eut pas jusqu'au chrétien Grégoire qui n'ait été frappé par le fouet satirique de ces messieurs. Voici comment ils s'exprimaient sur son compte :

« Ce sot abbé Grégoire,

Qui se croit de l'esprit,

Veut partager la gloire

De défendre le Christ, Lui qui naguère au Chrjst se montrait infidèle ; Car s'avouer l'associé De gens qui l'ont crucifié.

Autant tenir l'échelle. «

La fureur des qaai'ante-cinq apôtres éclata surtout a l'occasion des décrets q«i déclaraient nationaux les biens du clergé ; et comme le député Camus, ex-archiviste et avocat de cet ordre puissant, avait pris une grande part à cette mesure, la feuille contre-révolutionnaire ne manqua pas de lancer ses épigrammes acérées contre ce membre de l'assemblée. Elle dit :

<( Camus, nourri par le clergé,

Contre lui se montre enragé, Et, pour le dépouiller, seconde les impies.

Il est pire que les harpies :

Lorsqu'aux rivages libyens On les vit gaspiller le repas des Troyens.

Ils ne les avaient pas nourries. )i

Dans un autre chapitre, les Apôtres s'attaquaient à la l'ois et a l'ex-avocat du clergé Camus, et à i'ex-parlementaire Fréteau, qu'ils maltraitaient également tant en prose qu'en vers :

(( Doux traîtres (juc chacun devine Ont tour à tour provoiiué la ruine L'un du clergé, l'autre des parlements.

En noirceur, en ingratitude.

Ce sont, dit-on, les deux pendants...

Que je voudrais les voir en attitude ! »

Il faut lire, plus loin, les Confessions de Camus pour savoir jus- (ju'où allaient les licences de la presse entre les mains des royalistes.

Quant au duc d'Orléans, objet de la haine des Apôtres de la royauté. Pellier avait souvent tourné en ridicule son voyage à Londres, qu'il appelait Yambassade forcée: il racontait a sa manière l'accueil lait, en Angleterre, à ce prince, où, disait la feuille contre-révolutionnaire, Son Altesse n'a reçu que des affronts.

Puis au moment où l'on parlait de son retour, Peltier lui consacra une longue romance sur l'air de Nijia, dans laquelle se trouvait le couplet que voici :

(( Il rapporte les picaillons Dont monsieur Pitt lui fait l'honunage ; IJ en couvrira les haillons Dont il connaît si bien l'usage ; Mais quand j'y songe, hélas !

Hélas! hélas!

Le bourgeonné ne revient pas (bis). »

Déplorant, plus loin, les complots obscurs qui, disaient les Apôtres, étaient tramés par le duc d'Orléans, par un Bourbon, ils s'écriaient :

« Un Bourbon! Qu'ai-je dit? Qui"? ce monstre odieux Qui fuit loin des climats arrosés par la Loire, Et de Londres longtemps souilla les murs fameux ? Il ne le fut jamais. Si ce sang glorieux Eût battu dans son coeur, eût coulé dans ses veines. Il eût, près d'Ouessaut, secondé d'Orvilliers. ^

- Les Bourbons, entourés de leurs braves guerriers. ^

Savent vaincre ou périr, et leurs âmes hautaines ' » frémissent jamais à l'aspect des dangers, d

Jetant ensuite un coup d'oeil sur le palais habité par le prince, où, disait Peltier, le crime horrifie l'amour et les jeux, il ajoutait :

« En vain à l'enrichir travaille rinjuslice, En vain veillent la fraude et la pâle avarice, Ces trésors, par le temps avec peine amassés. Tout à coup, à nos yeux, paraissent dispersés. Dans quels égouts obscurs, dans quels canaux avides Ont déjà circulé ces richesses perfides? Un tas de scélérats, par le crime vivant,

L'infôme 31ir , Sil.... et La.... *,

De leurs avares mains dépouillant leur idole. Chez Phi ont tari les sources du Pactole. »

Enfin, les Apôtres tirèrent d'une longue prophétie, soi-disant de Nostradamus, l'horoscope suivant du duc d'Orléans :

(( En quatre-vingt-neuf, grand combat :

Les Gaulois s'armeront les uns contre les autres ; Le seigneur d'O y perdra son crachat,

Mais il sera couvert des nôtres. »

Il faut voir la colère que laissèrent éclater les Apôtres à l'occasion du décret qui déclarait n'y avoir lieu a poursuivre le duc d'Orléans et Mirabeau, au sujet des événements d'octobre 1789; les éclaboussures en rejaillirent au visage du rapporteur Chabroud.

Lafayette avait d'abord été ménagé comparativement à ses autres collègues ; mais dès qu'il fut considéré par les contre-révolutionnaires comme le geôlier de la famille royale, les Apôtres ne gardèrent plus autant de mesure à son égard.

a Je ne parle pas de ces conquérants du nouveau monde et de la Nouvelle-France qui publient que Vinsurrection est le plus saint des devoirs, disait Peltier dans une de ses satiriques revues ; mais il faut bien dire un mot de tous ceux qui, les armes à la main, disposent des souverains débonnaires, et menacent de leurs satellites aveugles ou parjures tout ce qui fait ombrage a leur vaine ambition. »

En 1791, Lafayette, aussi détesté du parti de la cour que de celui des jacobins, se trouva attaqué simultanément et par les journaux contre-révolutionnaires et par ceux qui prêchaient les maximes républicaines. Les Actes des Apôtres ne l'épargnèrent pas ; et l'on

1 Mirabeau et Sillery ; quant au troisième, on pourrait croire (ju'il s'agit de Laclos, si la rime ne s'y opposait.

.iH4 l'ELTlKM.

trouve dans cette feuille un long monorime dirigé contre celui qu'ils appelaient Vaya des janissaires, où Lalayette était appelé le petit général de hasard. Ils disaient :

« Quand l'Espagnol, le Savoyard Feront d'un ton vif et gaillard Honflcr bombes, canons, pétard.

En vain prendras ton papelard :

Pour le coup il sera trop tard.

Et tu finiras par la hart. »

Les Apôtres s'étaient aussi contentés de jeter le ridicule sur le grand flandrin de Bailly ; mais lorsque ce premier maire de la capitale fut réélu aux mêmes fonctions, ils lui décochèrent l'épigramme suivante :

« Pourquoi ce grand (landrin, ce hideux simulacre ' Silvain. à la mairie est-il donc appelé? Pourquoi? Quand sur la place on va prendre un fiacre. On s'adresse au premier qui se trouve attelé. »

Le lecteur connaît déjà les é|)ithèles infûmes que les Apôtres ne cessaient d'accoler au nom de Barnave-Néronet : il paraissait difficile de rien dire de plus injurieux contre ce jeune et éloquent patriote. Mais à l'occasion d'un duel qu'il eut avec Cazalès, duel dans lequel ce dernier fut blessé au troisième feu, le journal de Peltier, ne pouvant ajouter à ses épithètes de prédilection celle de lâche, trouva encore le moyen de se surpasser. Voici sur quel ton :

« Aux vertus le malheUr. au crime le succès :

Barnave a blessé Cazalès.

Dans ce siècle fécond en fureurs effroyables. Non, ce n'est pas un spectacle nouveau

De voir des gens irréprochables

Passer par la main du bourreau, h

Et, plus loin, on lisait encore a ce sujet :

« J interprète autrement sa secrète induence - . Si Cazalès n'a pas mis Barnave au tombeau. C'est qu'on ne peut du ciel éviter la vengeance, Et qu'il ne doit périr ' que des mains 'du bourreau

1 Bailly était fort laid.

-' En parlant de la Providence.

ï Barnave, sans doute.

PKLTIEK. 465

El» 1789 et en 1790, les Apôtres n'avaient cessé de regarder Marat du haut de leur grandeur de (jens comme il faut; le nom de VAmi du Peuple n'avait pas été souvent prononcé par eux, et lorsqu'il leur était arrivé de parler de ce journaliste, ils s'étaient toujours exprimés sur son compte comme on le fait sur un atroce énergumène ou un fou furieux. A la fin de 1790, ils lui consacrèrent (juelques vers destinés, disaient-ils, a être mis au bas de son portrait. Ces vers étaient les suivants :

(( Peuple, voyez cet œil farouche.

Ces muscles en convulsion.

Et les efforts que fait sa l)ouche

Hurlant la constitution.

De votre ami voyez l'image :

Que ses traits sont hien exprimés!

Us sont ressemblants. Convenez

Que s'il aime, c'est à la rage. )>

Comme je n'en linirais point si je devais donner seulement une idée de la manière dont le journal royaliste de Peltier s'exprimait sur les principaux membres de la Constituante et sur les journalistes patriotes, je suis forcé de borner la mes citations individuelles pour passer aux injures, aux sarcasmes collectifs que les Apôtres adressaient quotidiennement a cette assemblée.

« Français, disaient-ils ironiquement, ne laissez point a la postérité le soin tardif d'acquitter envers vos immortels législateurs la dette de la patrie ! Songez que les grands hommes appartiennent à l'univers, et que la France va se couvrir d'une honte éternelle, si elle ne s'empresse de consacrer les noms de ceux qui ont fondé sa liberté. La Grèce eut ses Lycurgue, ses Solon, Rome son Numa, la France aura ses Cottin et ses Mirabeau, ses Robespierre et ses Duport, ses Lameth et ses Chapelier, ses Target et ses Coroller, ses Rroustaret et ses Rarnave, ses Populus \ ses Labeste, et tant d'autres qui font l'étoimement de l'Europe entière. »

Puis, changeant de ton sans changer de langage, les Apôtres débitaient sur la salle du manège occupée par l'assemblée la (jasconnade suivante :

« Qu'il est changé, sandis 1 ce manège ordurier Où, sous mon ami VillemoUe,

1 De Popule, Ibs Apôtres avaient l'ait Populu.'i, et lui avaient conlié le département des haras. T. I. -iO

Je caracolais l'an dernier!

— Bon! reprit un liomme à calotte.

Il est toujours plein de luniier. >»

Et aussitôt ils répétaient en prose les mêmes plaisanteries. « La salle des Menus-Plaisirs de notre antique souverain, ajoutaient-ils, a fait place au manège, et le manège, a son tour, est devenu le théâtre des menus-plaisirs de nos souverains modernes. »

— « Voyez avec quelle facilité ces grands hommes parlent sans réflexion et détruisent sans considération ! ajoutait plus loin Peltier. Voyez comme ils improvisent les décrets et les envoient à la sanction royale en même temps qu'a l'impression ! Voyez comment ils accordent au premier représentayit de la nation, qui ne représente plus rien, sa liberté de refuser son consentement aux nouvelles lois jusqu'à la troisième législature, et lui ordonnent, tambour battant, mèche allumée, assassins en avant, canons en arrière, de la donner dans vingt-quatre heures ! »

Plaisantant encore l'assemblée avec cette aménité de langage qu'on remarquait souvent dans leur recueil, les Apôtres s'exprimaient ainsi, en cette sorte de prose rimée qu'ils employaient souvent :

« Pour récompenser le mérite

De nos divins législateurs.

Dans ces beaux jours tout nous excite,

Français, à les combler d'honneurs ;

Que celui donc qui nous gouverne

Les décore de grands colliers,

Et qu'il les fasse chevaliers,

Mais chevaliers de la lanterne. «

Et pour qu'on ne se méprît sur leurs intentions, les Apôtres ajoutaient en note que cet ordre ne serait pas dispendieux : il consisterait, disaient-ils, en une corde de la grosseur du petit doigt qu'on passerait au cou de ces messieurs.

Puis, répétant ce que les royalistes ne cessaient de prédire, à savoir, que si l'on ne rejetait pas les projets financiers conçus par cette assemblée, la France serait forcée de faire banqueroute, les Apôtres s'exprimaient ainsi :

« Il faudrait tous les matins

De bons coups d'étrillé, Appliqués sur ces mutins

Par quelque bon drille ; Il est temps de couimencer.

Car, si l'on voulait tarder.

Gare la banqueroute.

Ogai!

Gare la banqueroute! «

Ailleurs c'était encore une chanson sur les assignats, dont nous exti'ayons les couplets suivants :

« Toujours auguste, toujours ferme, Le sénat français à son terme

Marche à grands pas.

De l'heureux succès de l'ouvrage Nous avons désormais pour gage

Les assignats.

« — Ah ! le bon billet qu'a la Ghàtre. — Disait iSinon, d'un air folâtre.

Dans ses ébats.

Gardez-vous, détracteurs frivoles.

D'appliquer jamais ces paroles

Aux assignats. )i

Souvent encore les Apôtres lançaient, contre l'Assemblée nationale, des épigrammes mordantes, comme celle-ci :

« Des états généraux traversant le jardin, Une dévote entendit le tin tin De la permanente soiuiette.

— Monsieur, dit-elle, à qui donc en ce lieu. A qui porte-t-oii le bon Dieu ?

Serait-ce au bon Louis, à la belle Antoinette?

— Non, madame, ce bruit-là sort De l'auguste assemblée.

— Hélas ! j'en suis bien désolée,

11 n'est plus temps, elle est dans le transport. »

Quelquefois les Apôtres traitaient plus sérieusement les grandes (juestions qui se débattaient au sein de l'Assemblée nationale: mais alors c'était toujours dans de longues lettres que Bergasse, ou Monlauzier, ou Stanislas Clermont-ïonnerre, ou Lally-Tollendal, ou Suleau, leur adressaient. Rivarol, Champcenetz, Peltier et Mirabeau le jeune semblaient s'être réservés exclusivement pour la partie épigrammatique et pour les personnalités. Leur feuille était toujours ouverte à toutes sortes de productions de l'esprit, pourvu qu'elles

M58 PELTIEH.

fussent essentiellement hostiles a la Révolution et aux révolutionnaires, et que la modération en fût exclue; car les Actes des Àpôlres dépassaient souvent, en violences de langage, les Colères du père Duchesne, les Cris d'alarme et les Tocsîiis de Marat.

Dans une longue satire en vers qu'on trouve au milieu des versiom publiées Van des municipalités ou Van des assignats, etc., on lit les passages suivants, qui peuvent donner nne idée de la manière dont les Apôtres parlaient de leurs ennemis politiques :

» Malheureux peuple, ouvre les yeux

Sur les auteurs de ta détresse ;

De tes faux rois, de tes faux dieux

Recoiuiais la seélératesse.

Sous le beau uoni de lil)ert«\

CoHvieus doue «'uliu qu'où t'abuse;

(le nom t'a déjà tr«'p eoùlé

Pour pouvoir te servir d'excuse.

Du eorps qui veut te gouveruer

Abjure l'exécrable euipire :

Il u'a jamais su domiuer ,

Que par le crime et le délire... »

Passant ensuite en revue les diverses catégories d'hommes dont se composait l'Assemblée nationale, le poète royaliste s'exprimait

ainsi :

« De vils H rauipants courtisans Comblés de bienfaits par leurs maîtres.

Et de leur bonté abusons (sic) Pour les perdre en devenant traîtres ; Des philosophes novateurs Infatués de leur système, Sacriliant à leurs erreurs Les hommes, les rois et Dieu même ; Certain public bien corrompu Et dont l'idole est la fortune. Qu'on voit trahir, pour un écu.

Leur corps et la chose commune ; Des curés justement dupés Par la plus sotte imprévoyance, Trompeurs à la fois et trompés Par l'avarice et l'ignorance ; De plats et verbeux orateurs Subjuguant tout par le sophisme.

Rt n'employant l'art des rhéteurs

Qu'eu iaveur de leur égoisnie ;

Nombre d'avocats iusolents,

Pédants et captieux légistes. *

Ayant du jargon sans talents.

Et voulant êire publicistes ;

Des persounag(;s vertueux,

Mais dont le défaut d'énergie,

En nuisant aux plus courageux.

Fit le malheur de la patrie;

Une horrible majorité

Qui veut, en nous traçant la ligue.

Anéantir l'autorité,

Et tout perdre par son intrigue :

Des sols qu'en masse on lait mouvoir.

Et qu'à l'instar d'une machine,

On voit se lever et s'asseoir

Sans savoir sur quoi l'on opine ;

De funestes agioteurs

Et d'avides capitalistes

Prolitant toujours des erreui's

Du calcul des économistes. «

Telles étaient souvent les pièces de remplissage que les Apôtres . inséraient; ils ne se montraient pas difliciles sur le clioi.x, et l'on trouve dans leur recueil maintes rapsodies de la même force, littérairement parlant. Il suffisait que chaque morceau fût riche en injures contre les patriotes ou contre l'assemblée, ou, comme ils le disaient eux-mêmes en style de savetier, qu'il fût un emporte-pièce, pour qu'il parût dans leur feuille. En voici encore un exemple :

« Législateurs, qui faites A coups de baïonnettes Adopter vos sornettes.

Votre arrêt est rendu.

Uul hu!

De vous une centaine Je nommerai sans peine Qu'à la Saint-Jean prochaine Je garantis pendus. »

Mais si, pour satisfaire l'amour-propre de quelques souscripteurs bien placés dans V opinion, Peltier offrait à ses lecteurs des morceaux sans rime ni raison, il ne manquait pas de prendre sa revanche dans le numéro suivant ; le lendemain on retrouvait dans sa feuille tout le sel attique que ses rédacteurs savaient y répandre.

470 l'ELTIER.

En voici un exemple pris dans une pièce de vers lorl longue, qu'ils avaient intitulée : Le nouveau Cadmns.

« Viens çà, portier, vieiis que je te désigne

Tous mes journaux, mes cent papiers divers.

(ju'enlre tes mains aujourd'hui je consigne.

Tu retiendras et le disert Garât,

Et son héros, k; sage llohespierre ;

l^e doux Camille et le tendre 3Iarat ;

La Senliiielle, à la voix forte et hère :

Le Point du Jour, qui vient midi sonnant :

Le PosliUou, qu'(in apporte en eourani :

Le Moniteur, à la marche plus lente.

De l'assemhlée image très-parlante :

Et son rival. l'ekMpiJ'ut Biauzal,

(Jui narre tout en bon auvergnial :

Et le journal si plein de bonhomie

De Mirabeau, (llavièr»' et compagnie:

Et nions l'rudliomme en arguments si fort ;

.Mercier, enlin, et Laliarpe et Cluunpfort :

Mercier, (Ihampfort et Laharpe et l'rudhomnw.

(irands écrivains que tout Paris renonune ;

Champfort, Prudhomnu' et Laharpe et Mercier.

Ne passeront enlin chez mon portier. »»

Les Apôtres avaient adopté un vocabulaire à leur usage, dont ils se servaient invariablement. Ainsi, par exemple, parlaient-ils de Barnave, ils lui accolaient toujours l'épitbète de féroce ou de boucher, afin de rappeler sans cesse la phrase échappée à ce jeune et éloquent député patriote ; le duc d'Aiguillon n'était plus que madame Dugraillon ; Marat était V oiseau de mauvais augure ; Loustalot n'était que le teinturier de Prudhomme; le propriétaire du Moniteur, Panckoucke, était appelé Vamphibie; Gérutli était le limaçon de la lit- , térature : il laisse partout, disaient-ils, un Irait argenté, mais ce n'est que de la bave ; enfin, Camille était toujours l'ânon des moulins; ils disaient :

« Sa manie est de toujours braire ; Mais quand le bruit qu'il fait étourdit ses voisins. Cent coups de bâton sur les reins Le font cesser. C'est de cette manière Qu'on impose silence à Yânon des moulins, n

Le poète Chénier eut aussi sa part des injures quotidiennes que les Apôtres ne cessaient d'adresser aux journalistes et aux littéra-

•PELTIER. m

leurs patriotes. Dans l'épître dédicatoire d'une tragédie burlesque ayant pour titre les Quatre pendus, ils lui disaient :

« Toujours des scélérats te montrant le soutien, Ta voix leur prodigua le nom de citoyen ; Des méchants factieux qui consomment les crimes Tu prêches dans tes vers les sanglantes maximes, n

C'était principalement ceux des anciens nobles, prélats et parlementaires qui avaient embrassé la cause de la Révolution, que Peltier et ses amis poursuivaient de leur verve mordante. Il faut voir comment les Actes des Apôtres parlent du duc d'Aiguillon, de Mathieu de Montmorency, des Liancourt, des Lusignan, des Montesquieu, des la Rochefoucauld, des Crancé, des Menou, des Marnezia, des Pelletier, des Fréteau, etc. ; ils les traitaient journellement, dans leurs épigrammes les plus acérées, de lâches et de renégats.

Peltier, qui, en 1790, soutenait de toutes ses forces Necker, ne cessait de répondre a ceux qui prétendaient que ce ministre était épuisé, usé, qu'au moins il restait au contrôleur général un certain capital de vertu et de probité que nul ne pouvait lui contester.

Un peu plus tard, quand Necker dut se retirer, les Apôtres ne manquèrent pas de lancer contre ce ministre un article très-malveillant, contenant une sorte de biographie critique du banquier genevois; et comme tout se terminait chez eux par des épigrammes, l'épigramme ne lui fit pas faute. Ils disaient :

« Necker nous avertit qu'il va quitter le monde ; Mais le fameux décret qui supprime les vœux

Lui cause une douleur profonde,

Car il s'allait faire chartreux.

Quand le diable fut vieux, il so fit bien ermite : C'est l'unique parti quand le monde nous quitte. >'

Passant ensuite burlesquement en revue les titres qu'avaient certains membres de l'Assemblée nationale à arriver au ministère, Peltier disait que la place de chevalier de l'échiquier devait échoir de droit à l'évêque d'Autun. « Les mauvais plaisants, ajoutait-il, s'égayant sur l'accident qui le prive de l'usage de ses jambes, disent qu'il ne marchera jamais droit ; mais M. le comte le redressera, et la droiture de l'un nous répond de la rectitude de son protégé. »

Le genre d'esprit que les rédacteurs des Actes des Apôtres sem-

472 feltiëb;

blaient afiectioniier le plus, celui dont ils se montraient Irès-prodi- ^^ues dans leur feuille, (Uait sans contredit les jeux de mots;. ils aimaient singulièrement à amuser leurs lecteurs avec les affinités ou les contrastes que les noms propres leur offraient. On trouve souvent des chapitres entiers roulant sur des jeux de mots. Cliampcenelz en a fait de très-longs en arrangeant les noms de tous les membres de l'Assemblée nationale sur l'air du menuet d'Exaudet. I*arle-t-il de Chapelier, il ne manque pas de dire que c'est un homme coiffe i]c la constitution dans toutes les formes, etc., etc.

« Nous avons vu avec plaisir l'assemblée décider la grande question de deux séances par jonr trois ibis la semaine, disaient phis loin ces rédacteurs ; cela prouve que nos représentants, dont l'estomac se fatigue à attendre jusqu'à cinq heures, sont disposés à faire toutes sortes de sacrifices pour notre bien. On a vu, à Versailles, le 4 août, quelle était l'influence d'un bon dîner, et c'est avec reconnaissance que nous apprenons a la -postérité que MM. Pain, Perdrix, Salle de Choux et les deux Fricot (noms de membres de l'assemblée) ont été de l'avis de la majorité. »

Le lendemain, ils revenaient encore sur ce sujet.

c< En donnant les noms des dé[)ulés qui ont voté pour les séances du soir, ajoutaient-ils, nous aurions dû commencer par M. le curé de Soupe; c'est lui qui a décidé la majorité. Il doit avoir la prioritf» sur MM. Perdrix et Fricot. On nous fait craindre une réclamation de la part de MM. Bouche et Dutron sur cette motion. Nous reconnaissons que ce sont deux des membres les plus occupés de la chose cowininu'. Mais si nous écoutions toutes les réclamations particulières, nous ne saurions en finir. Nous rendons cependant justice à MM. Bouche et Dutrou : nous les avons toujours reconnus pour les organes les moins équivoques du patriotisme français, et nous soupirons après le moment où, pour prix de leurs services quotidiens, ils présideront le comité des rapports, etc. »

Yoici encore un autre échantillon du genre de polémique et même de littérature que les rédacteurs des Actes des Apôtres employaient si souvent.

Ils prétendent que c'est rue du Bouloy, à l'hôtel de Grenoble, où logeait l'amazone Théroigne de Méricourl, que se réunissent les principaux membres révolutionnaires de l'assemblée. « C'est la, disent les rédacteurs, que, sous le charme de sa ligure, de ses grâces féminines, de son es[)rit, et, plus (jue tout cela, de son ardent amour

l'ELTlEH. 473

de la liberté, la Circé ilu parti, la Muse de lu democraUe, inspire ses. adeptes. C'est Vénus donnant des leçons de droit public. Sa société est un lycée; ses principes sont ceux du Portique: elle aurait au besoin ceux des Arcades. On compte parmi ses élèves l'abbé Sieyès, Pétion de Villeneuve, Barnave et l'beureux Populus, dont, hélas! elle couronnera bientôt les pudiques moyens de plaire et l'inépuisable amour par un mariage. L'hôtel de Grenoble est devenu le l)oint central des grands intérêts de la France régénérée. »

Enumérant ensuite les questions qui s'y agitaient sur la monarchie libre, la royauté tempérée, la démocratie royale, le pouvoir constitutionnel, la monarchie populaire, la républifpie fédérative ou monocratique et autres grandes billevesées, les Apôtres reproduisent les motions à l'ordre du jour.

(( M. Bazin, disent-ils, a été chaîné de réclamer contre le traité de commerce fait avec l'Angleterre, et M. Bonnet opinera en faveur de la motion.

« M. Bandit demande la suppression de la maréchaussée.

« M. Chassebœufh suppression de la caisse de Poissy; il sera iortement appuyé par MM. Bouvier et Bouclier.

't M. Grenier a lu une dissertation sur l'annone; il invitera l'assemblée à faire revivre cette police si utile aux Romains et à l'Egypte sous le prince Joseph'.

a M. Chevreuil a communiqué une adresse de ses commettants, (jui remercient l'assemblée du décret sur la chasse. M. Merle a finement profité de l'occasion pour intéresser en faveur de ses amis.

« M. Brochetton, que, par ses caresses, mademoiselle Théroigne tâchait d'engager a se joindre a eux, ne s'est pas laissé prendre a l'hameçon, et s'est tiré d'alTaire en nageant entre deux eaux. M. 5aline lui a préparé une sauce piquante.

« M. Billette a fait lecture d'une adresse des carmes déchaussés, (jui envoient leurs boucles a l'assemblée.

« La société a vu avec douleur i\ue MM. Clerc et Bazoche se proposent de prolester contre toute innovation dans l'ordre judiciaire.

a Enfin M. Lanusse a présenté une pétition des apothicaires du duché d'Albret, qui demandent que leur corporation soit conservée.

« M. Dutrou se proposait de parler sur la matière, quand MM. Ni-

I Les royalistes avaient accusé le ducd'Oiléans (Joseph) d'avoir fait, en Angleterre, de grands accaparements de blé pour spéculer sur la famine.

474 PELTIEH.

codème el Lasuou ont fait enteiulre des bruils désapprobaleiirs ; ma demoiselle Théroigne s'est évanouie dans les bras de M. Populm. M. Losnier. qui a un grand enii)ire snr M. Lasnon. s'avance, le prend par la main, et le conduit aux pieds <le mademoiselle Tbéroigne, efc., etc. »

Dans le compte rendu d'une nouvelle séance tenue, a ce que prétendent les rédacteurs des Actes des Apôtres, à l'bôtel de (îrenol)le, ils l'ont plaisamment intervenir M. Cochon de l'Apparent, (jui. à chaque phrase de la lecture d'un rapport, fait entendre des paroles familières h son es|>èce : gron ! (pou! (jrou !

Il suflira peut-être d'énumérer les titres de quelques-unes des facéties avec lesquelles les rédacteurs àe» Actes des .4/j(î/rÉ'« égayaient leurs lecteurs en ridiculisant les patriotes, pour donner une juste idée de ce que renferme cette feuille.

Ici, c'était un long Noël national, en vers, où ils passaient en revue les actes de l'assemblée; là, on trouvait un dialogue entre les Bretons, où intervenait d'une manière comicpie le fameux père Gérard. Un peu plus loin, on lisait les Ètrennes à la nation sur la mort (prétendue) de Mirabeau ; puis une épigrammc en vers, dans laipielle on démontrait (pie la plinne de cet écrivain avait tour h tour été payée pour dénigrer son père, sa mère, son frère, ses amis, ses bienfaiteurs. Le chapitre suivant renfermait la parodie de cpielques fragments {VAthalie ou de Phèdre, ou bien des scX'nes échappées, disaient-ils, a Corneille, Molière, Racine ou Voltaire. Dans un autre, on trouvait un poème héro-natio-épi-constitutio-politico-comique, intitulé la Tarif étade, ou bien le Triomphe de la Démocratie, drame national en vers civiques, dans lequel mademoiselle Théroigne, 1'/»^//reux Populus et Mirabeau jouaient les principaux rôles. Tout cela entremêlé d'ime foule d'épigrammes en vers, de madrigaux, de quatrains, d'interrogations, de réponses, car le journal de Peltier était merveilleusement varié dans ce genre.

Au milieu d'une longue et curieuse parodie de la grande scène de la Mort de César, les Apôtres établissaient le dialogue suivant entre Mirabeau-César, et Populus-Antoine.

Page 1