POPULUS
« Mais l'assemblée, enfin, de ses droits si jalouse. t*eiil...
'ELTIEH. 475
Tu vois qu'à mon gré je les joue et les blouse. Tous ces fiers plumitifs, procureurs couromiés, Que je puis, eu flattant, conduire par le nez, Nous assurent des chefs du grand aréopage ; Je veux leur faire à tous un très-digne partage, (lonnaissant leurs désirs, je donne aux plus ardents Quelques États, et l'or de Londres et d'Orléans. Je délègue à Lasnon l'empire des prairies ; Uarnave aura de droit celui des boucheries. Mvguel aura les fleurs. Au nasillant Buzot Tous les vielleurs du coin payeront un imi)ùt. Le trop heureux Bailly palpera les épices. Les hqtins, de Clapier, combleront les délices. Collinel des moutons réglera les destins. Bouillolle aura les jeux, et Grégoire les vins. Marlinel régnera sur la gente enfantine. Fricot présidera toujours à ma cuisine.
Le riche Nourrissarl et le précieux Roulliac Kégneront au pays de l'heureux Pourceaugnac. Bazoche aura le pas sur les clercs de notaires. Lanusse aura sous lui tous les apothicaires. Dulrou doit présider aux plus aimables jeux, Et Nicodème aura le royaume des cieux.
Brocheton sur les eaux étendra son empire. Nos curés pourront tous bien buire et mal écrire ; Et l'enchanteur Merlin, par des charmés nouveaux. Fascinera les yeux sur nos doctes travaux. Tous les deux, étonnés du nœud qui les rassemble. Les rois Bracq et Perdrix doivent régner ensemble. Sous lui, le roi Target aura tous les ballons. Lamclh doit aux couvents guider nos escadrons. Ce que Bouche et Lanusse auront de disponible A Cochon purement doit être réversible.
Au vertueux Bandit je donne les forêts ; Et quand, suivant le cours de mes vastes projets. J'irai dicter des lois dans une autre contrée, Il représentera ma personne sacrée.
Chassebœuf de Poissy sera le commandant. Chapelier des castors sera le président. La Poule aura les grains. Colombier la volée ; La Besle aura l'esprit de toute l'assemblée.
l'OPULUS.
(le plan est magnifique «;t grandement conçu; Mais du ci-devant roi, dis- moi, qu'en feras-tu?
<70 l'ELTIEH.
MIKAKEAl'.
llélas ! je dirais mieux ce que j'eu voulus (air Mais il déconcerta ma prudence ordinaire.
FOI'LLL'S.
C'est un citoyen franc, bon, vertueux, l»»yal.
MIRABEAi;.
Nous lui conseiTerous le costume roval. »
Au milieu de ce déluge de parodies, de scèues l)uiles<|ues. de chansons, d'épigraninies qui inonde les pages des Actes des Apôlres, c'est à peine si on y lit de temps à autre (juelcjue article écrit sur un ton sérieux, et encore ces articles appartiennent-ils généralement a des écrivains étrangers a la rédaclion ordinaire de cette feuille royaliste ; j'en excepte cependant les introductions, les prologues et les épilogues, qui sont seuls d'un style sérieux et relevé. Marat ayant public'', dans un de ses premiers numéros, une sorte de paraphrase des commandements de Dieu où il exposait la marche (|ue la Révolution devait suivre, Pellier donna un pendant à cetle pièce, et l'intitula: Qualités requises pour être citogen actif. Voici (pielques-unes de ces qualités, suivant les Apôtres .
« Délouruer son roi leslenienl.
L'humilier à tout moment.
Ixi garder fort étroitement.
Sous prétexte d'allacliemenl.
El le mener tambour ballant.
Soit à la ville, soit an cbamp :
Elever jusqu'au tirmament Tout ce qu'on fait depuis un an ; Porter cocarde ou bien ruban ; Malgré soi servir librement.
Et s'affubler d'un fourniment ; Violer sa foi, son serment ; Trouver tout décret excellent ; Prendre assignats pour de l'argent :
Emager agréablement, Tout en perdant quinze pour cent. »
Les Actes des Apôtres n'épargnèrent aucune des iiistiltitioiis nouvelles. A ce titre, la garde nationale eut sa part dans les é|)igrammes lancées |)ar ce satirique journal. Dans iiiio piè( e de vers
l'KLÏIER. 477
iiililiilée les OEiif's de Pdifues ou Éjutre à Nosse'Kjneiirs, raiitonr iiuliquait aux constituants ce qu'ils (levaient taire pour ré|>arer le mal arrÏM depuis la Révohil'wn. Jetant un coup tl'oMl sur ce maL il ne pouvait manquer de mentionner et le journalisme et la garde nationale ; voici ce qu'il disait :
<( Dès qu'aux faubourgs, Honoré Mirabeau Fait retentir sa trompette guerrière.
Nos citadins, l)riilant d'un feu nouveau. Pendent au ilanc leur vaillante rapière, Et sur l'oreille ils mettent leur chapeau. Oh ! quel plaisir d'endosser l'uniforme Et de paraître affronter les hasards !
Riche harnais, pourpoint (jui les Iransformr, Et de faquins fait autant de Césars.
Pour batailler chacun se croit idoine; Sous le inous([uet chacun se montre alliei' : Mais ce n'est point l'habit qui fait le moine. Ni le plumet qui fait le cavalier.
Et l'on m'a dit que ces braves soldats, Grands pourfendeurs et fervents patriotes, Lorsqu'il s'agit de voler au.v combats, Ne manquent point de salir leurs culottes. Le piteux cas, et la vilaine affaire ! Certain raillard les appelle culs-blancs ; Du bon côté c'est qu'il les considère.
Car à l'envers ils sont bien difféients.
Citoyens de Paris,
Dont vous vantez l'ardeur incomparable.
Pour un instant de vous semblent épris ; L'instant d'après ils vous donnent au diable. La mode passe, on s'accoutume à tout ; Ce qu'ils aimaient leur paraît moins aimal»l«' Fréquent usage amène le dégoût ; Et constanunent il est au variable.
Leur thermomètre. Invincibles guerriers.
Ils reviendront citadins paciliijues, Et, renonçant aux palmes, aux lauriers.
Fruit encor lud de leurs oeuvres civiques. Mieux aimeront fain; dans leurs boutiqiio Ce qu'ils vimlaient y faire aupaiavant, .Vuner du drap et tromper leurs prati«pies. Ainsi que fait tout honnête marchand. »
i78 PKLTŒll.
A force <le railler et d'injurier les patrioles, à l'orce trinsuller la Ucvolulion et les révolutionnaires, ii force de blasphémer contre la cause de la liberté, les rédacteurs des Actes des Apôtres linirent junirriter le peuple : il se montra moins endurant que l'Assemblée nationale, disposée à souffrir la licence des journalistes pour ne pas [)orler atteinte à la liberté de la presse ; et un beau jour, la tempête populaire éclata sur l'imprimerie de ce journal royaliste : elle fui saccagée, et le libraire Gattey fut obligé de fermer sa boutique pendant (piebjue temps.
Cette rude leçon ne corrigea guère les quarante-cinq apôtres. En reprenant leur publication chez le libraire Dudoyer, rue et hùlel Coq-Héron, les rédacteurs de ce recueil antirévolutionnaire recommencèrent leurs atta(|ues toujours dirigées contre les partisans du nouveau régime. 11 faut les voir s'anuiser aux tiépens de la fédéralion et des fédérés. La pluie (|ui tomba le jour de celle grande cérémonie leur fournil la matière de beaucoup d'épigrammes. Nous nous bornerons a citer cdle-ci :
(( Toujours de l'eau, quel temps uiaudit 1 Disait au illiauip de Mars Uaniis li; déuiocrate :
C'est fait exprès : je l'avais bien prédit (Jue le l'ère étemel était aristocrate 1 >i
Le célèbre auteur Sedaine, soldat cïtoijen, ayant chanté, a un repas donné aux fédérés, une chanson sur l'air Ça ira, dans laquelle il vantait les bienfaits dont la France était déjà redevable a la Révolution et à l'Assemblée nationale, les Apôtres lui répondirent sm- le même air et par le même nombre de couplets. En voici deux :
K OUI l'on verra, l'on verra, l'on verra Ce «pie nous devons à cette assemblée.
Ah! l'on verra, l'on verra, l'on verra Tous les malheurs qu'elle nous léguera, Tant (ju'à détruire elle s'amusera Et (pie jamais elle n'édilira.
Oh! l'on verra, etc..
Du milieu d'un long brouhaha.
Décrets par-ci, décrets par-là.
Toujours soûl rendus par cette asseml»lée. Oh ! l'on verra, l'on verra, l'on verra.
(( .\h!. <;a ira, va ira, ra ira.
Mais il faut le voir pour le croire,
PELÏIER. iV.)
Ah ! ça ira, ça ira, ça ira, (iC n'est que le temps qui nous l'apprendra ; Tant que les choses iront comme ça, Des jours heureux en vain l'on promettra Ah ! ça ira, etc.
En vain le roi sanctionnera
Tous les décrets que l'on voudra, Espérance illusoire, Rien n'ira mieux pour cela.
Ah ! ça ira, ça ira, ça ira. »
Ce fut surlout h l'occasion du décret qui rem|)laçait le i)avillon blanc par le pavillon tricolore, comme couleurs nationales, et supprimait les fleurs de lis, que les Apôtres manifestèrent leur mécontentement. Après quelques articles en prose dans lesquels ils exaltaient le drapeau de Fontenoy, on trouve une chanson sur l'air du Tfant en bas, intitulée le Pavillon tricolore. En voici un extrait :
« Au pavillon.
Si quehiue i»uissance ennemie,
Au pavillon S'avisait de faire un affront.
De cent décrets l'artillerie Vengera de cette infamie
Le pavillon.
« Ça n'ira pas, (les décrets, fruits de la chimère.
Ça n'ira pas ; Les pavillons, les assignats.
Juges, districts, cantons et maire.
Tout cela n'est que de l'eau claire :
Ça nira pas. »
J'aime mieux arrêter l'attention du lecteur sur les articles qui servaient ordinairement d'introduction ou d'ci)ilogue, ou bien sur les paraboles que les Apôtres plaçaient au commencement et h la fin de chacune de leurs versions : ce sont presque toujours, ainsi que je l'ai déjà dit, des leçons puisées dans l'histoire. Il y en a de fort remarquables, quoique toujours empreintes de l'esprit royaliste aristocratique qui caractérisait ce journal. Une surtout, intitulée Tableau rétrospectif, dans lequel le rédacteur y fait, avec bonne foi, la longue énumération des abns de l'ancien régime et des remèdes que ces abus nécessitaient, doit être citée. On y remarque la phrase
480 l'ELTlEH.
suivante, après une anière crilique de la vie de Henri IV, et un grand éloge de son ministre Sully.
« Louis XIV fut aussi surnommé le Grand, dit le rédacteur, parce qu'il aimait les grandes conquêtes, les grands édilices, les grands palais, les gi-andes femmes, les grands valets, les giandes perruques ; cela ne remj)("'clia j^as de mourir bien petitement, après avoir éprouvée de grandes humiliations. »
On lira aussi avec plaisir la Voix du Temps, leçons empreintes <rune grande pliilosojihie. Mais après ces rayons de lumière du Saint-Esprit, les Apôtres retournaient promplemenl h leurs facéties, à leurs épigrammes, à leurs parodies et à leurs jeux de mots. C'est qu'ils écrivaient pour un parti orgueilleux, vain, ignorant, et dont il fallait sans cesse flatter les jjetites passions et le petit amour-propre. Un journal royaliste aristocraticjue qui eût alors parlé raison et bon sens à la noblesse, au clergé et aux anc^iens privilégiés n'eût pas eu le succès qu'obtint celui de Peltier, si rempli de grossières injures contre les révolutionnaires.
Le serment imposé au clergé, et, plus tard, l'élection et l'installation des nouveaux évêques constitutionnels, appelés par les Apôtres les iutrus, les jureurs, leur ouvrit une source intarissable de lamentations et de sarcasmes.
Enfin les jacobins ne cessèrent d'être l'objet de la haine dont les Apôtres poursuivaient tous les patriotes énergiques : ils les suivirent dans toutes leurs transformations, soit k Versailles, sous la dénomination de comité de lireta(jjie ou ûe club Breton, sous celle de Palais-Royal, de côté gauche; soit à Paris, lorsqu'ils voulurent les flétrir dans l'opinion en les appelant jofofs, jacobites, et en donnant à la salle où ils se réunissaient le nom de Jacobinière. Il faut lire un article qui se trouve dans le trente-septième chapitre des Actes des Apôtres, article intitulé : Caractère d'an membre du club des Jacobins, pour se convaincre encore davantage que la violence était loin d'être le partage exclusif des Marat et des Hébert.
Souvent les Apôtres s'amusaient a faire assister leurs lecteurs a des séances des jacobins, qu'ils rédigeaient eux-mêmes, et dans lesquelles ils versaient sur leurs adversaires le ridicule k pleines mains : les Apôtres prétendaient que, pour faire l'appel nominal des membres de ce club, le président de la Jacobinière n'avait besoin que d'agiter sa sonnette : Gredins ! gredins ! pour que chaque jacobin répondit aussitôt: Présent!
Lors de la fameuse scission entre les Amis de la constitution, le journal de Peltier parut s'en réjouir un moment. Mais peu après il reconnut que la monarchie selon son cœur ne gagnerait rien à ce dédoublement des légions ennemies. Aussi le vit-on exprimer ses craintes dans une sorte de dialogue rimé entre Louis XVI et Mirabeau. En réponse à une question du roi, qui désirait savoir ce qu'il obtiendrait enfin pour prix de tous ses sacrifices, les Apôtres prêtaient à Mirabeau les paroles suivantes :
« Sire, tout est perdu, répond-il sans effroi: Des deux clubs à la fois vous sentirez les coups : Ceux qui veulent de vous ne veulent plus de roi. Ceux qui veulent un roi ne veulent plus de vous. i>
Vei's l'époque de la fuite de Louis XVI, les Apôtres ne voyaient déjà plus de salut pour la monarchie et la famille des Bourbons, que dans les mesures extrêmes, au nombre desquelles ils admettaient la guerre des rois contre les révolutionnaires de France, de Brabant, de Pologne, etc. Ils se consolaient en disant que la Révolution française n'ayant été qu'une ci(igré(iation de suicides, le tour de ceux qui .semblaient l'emporter ne tarderait pas d'arriver.
« Le roi, disait-il, s'est tué lui-même; le parlement s'est tué luimême; le clergé s'est tué lui'même; la noblesse s'est tuée ellemême ; les états généraux se sont tués eux-mêmes ; Necker s'est tué lui-même ; encore quelques jours, et l'Assemblée nationale se tuera elle-même. »
Or il arriva que les Actes des Apôtres se suicidèrent avant la mort de l'Assemblée constituante, et qu'ils durent cesser de paraître pendant tout le mois de juillet 1791.
Cette seconde suspension forcée ne découragea pas les rédacteurs, et leur recueil reparut a l'époque de l'acceptation de la constitution.
ce Forcés, par la sévérité des circonstances, d'interrompre notre œuvre badine pendant plus d'un mois, dirent-ils au public, nous ne pouvons voir arriver le terme des décrets de nos divins législateurs, sans achever de leur donner le dernier tribut de louanges qu'ils ont si bien mérité. Nous osons croire que deux ans de travaux assidus ont dii nous donner des droits h quarante jours de repos, à l'instar de notre divin Sauveur et maître et de nos prédécesseurs. Nous en avons profité pour reprendre de nouvelles forces, et nous nous proposons bien d'ajouter encore quelques fleurons a la couronne de la
démocratie royale... C'est h célébrer toutes les merveilles et h publier les prodiges futurs de nos féconds législateurs, que nous consacrerons ce qui nous reste de forces... Malgré nos ennemis, nos envieux et nos détracteurs, nous pouvons les assurer que ça ira. »
Les Actes des Apôtres continuèrent donc a paraître, a partir de leur numéro 301 . Les rédacteurs s'efforcèrent de rentrer dans la voie au milieu de laquelle ils s'étaient reposés ; ils ajoutèrent même à leurs cahiers une division nouvelle, sous le titre de Petits paquets. Mais, soit que les anciens souscripteurs n'eussent plus de confiance dans la durée de leur abonnement, soit, ainsi qu'on l'a dit, que la liste civile cessât de commanditer cette entreprise contre-révolutionnaire, elle fut loin de prospérer comme dans le commencement, et les Actes des Apôtres cessèrent définitivement de paraître à leur 31 1" numéro.
Dans le 11' et dernier volume de cette collection, on trouve encore quelques traces de cette verve satirique qui donna tant de vogue aux volumes précédents; mais, en général, on s'aperçoit que l'esprit de ses rédacteurs était fatigué, usé même.
Une lettre énergique aux rois de l'Europe, dans laquelle on leur reproche de s'endormir au bord du précipice, et un poème en quatre chants et en vers alexandrins, digne de fixer l'attention des lecteurs, sont les deux pièces les plus remarquables de cette dernière partie des Actes des Apôtres. Ce poëme, intitulé la Révolution française, est tout en l'honneur de l'abbé Maury, a qui il est dédié de la manière suivante :
(( Généreux défenseur du trône et de l'autel, Démoslhène français, oi-ateuv immortel.
Tandis qu'un vil essaim d'imposteurs mercenaires, De la sédition trompettes sanguinaires, Déligurant tes traits de leurs propres horreurs, Du peuple contre toi provoquent les fureurs. Entends, parmi les cris de leur aveugle rage. Des lidèles Français la voix qui t'encourage.
Oui, nous voyons renaître une vertu romaine : Un nouveau Cicéron, sur les bords de la Seine, De nos Calilinas confond les noirs complots ; Politique profond, intrépide héros.
Verse sur des ingrats des torrents de lumière. Brave tous les dangers de sa noble carrière.
1>ELT1ER. 485
El l'utjsaul de ligueurs conjurés à la l'ois.
Et les cris nieudiés pour étouffer sa voix.
Et d'un peuple égaré la brutale vengeance,
Et les plumes de sang qui tracent sa sentence... »
Ce poëme, fort bien versifié, contient des tableaux exagérés par l'esprit de parti, faux même, mais tracés par une main habile. En voici quelques-uns.
« Cependaul une secte insolente et hardie.
Se couvrant du manteau de la philosophie,
Du trône et de l'autel sapait les l'ondements :
Le sage déplorait ses succès alarmants ;
L'autorité muette enhardit son audace.
Bientôt, le sceptre en mahi, gouvernant le Parnasse,
L'impiété prêcha ses dogmes destructeurs.
Et vomit un torrent de livres séducteurs ;
Une jeunesse avide, ignorante, effrénée,
Saisit avec ardeur la coupe empoisonnée,
Y puisa le dédain pour nos anticpies lois.
Le mépris du pontife et la haine des rois...
Saint auteur de la race et du sang des Bourbons, Contemplez un moment nos tristes régions! Vovez de notre foi réclipse menaçante, L'impiété, l'erreur protégée et puissante, Le vTai culte avili par de fiers novateurs, Et le sectaire impur comblé de leurs faveurs ; De la religion le frein si nécessaire Sans force et sans vertu sur un grossier vulgaire ; Contre tous les pasteurs le troupeau révolté. Le prêtre méprisé, haï, persécuté; Des organes impurs de lois incendiaires Traînant hors de Sion les terribles mystères ; Les temples transformés en de profanes lieux. Théâtres du tumulte et des cris factieux ; Le crime sans pudeur, la débauche effrontée. Et la corruption à son comble portée ; La fureur du système et des raisonnements De toute vérité sapant les fondements, Du juste et de l'injuste effaçant la distance. El des opinions l'anarchique licence ; Un peuple pacifique, aimable, obéissant.
Devenu furieux, brutal et menaçant.
Toujours prêt à voler aux armes, au pilhige. Souriant aux horreurs et chaulant le cainagc.
484 PKLTIKR.
l)t; toule uulorilë iiiécoiuiaissant la \u\\ : Le magistrat pleurant l'impuissance des lois ; • La haine des partis, la discorde des villes. Semences de la guerre et des fureurs civiles ; Le crime audacieux, impuni, triomphant:
Le citoyen paisible interdit et tremblant ; L'honneur, la vertu même, aux soupçons immolée; Le subside engorgé, la dette accumulée ; L'empire dépeuplé par la fuite des grands ; D'innombrables proscrits, d illustres éniigrants Sur des bords étrangers promenant l'abondance. Et nous laissant la faim, la publique indigence Attestant nos fureurs, et semant sur leurs pas L'hoiTeur du nom français et de nos attentats 1 . . . Des sciences et des arts l'abandon malheureux, Et le retour prochain des siècles ténébreux !... »
C'était ainsi que ce nouveau Jérémie pleurait sur les prétendus malheurs de son pays, qu'il voyait a travers le prisme de la peur.
On trouve encore dans les Actes des Apôtres un parallèle assez piquant entre l'Assemblée constituante et la deuxième législature.
Enlin, au milieu de quelques poésies légères, la plupart satiriques et mordantes, on lit, à la fin de ce recueil, une allégorie imitée (le l'ode d'Horace ;
O iiari.s, lefereiit in nuni' l- iiuci flmias!
H Ah 1 rentre dans le port ; Sois heureux et tranquille.
Crains la foule indocile Des rameurs forcenés :
Une fois mutinés Tout cède à leur licence :
Redoute leur démence... »
Ce morceau de poésie fut le dernier écrit imprimé dans les Actes des Apôtres. Ils cessèrent de paraître vers la iin de janvier 179^.
Après avoir donné une idée aussi complète que possible des divers genres de polémique, des débauches d'esprit de toute nature (jue l'on trouve dans cette feuille périodique de la Révolution française, je devrais compléter ces études sur les Actes des Apôtres et sur ses rédacteurs, en citant quelques-unes de ces débauches, malheureusement trop fréquentes, qui viennent révolter le lecteur, qiiel- ^les-uns de ces nombreux morceaux de vers et de prose où la
l'ELTIEIt. 483
décence est saci'iliée au désir de paraître uiordaul, où l'iiUempéraiico du langage atteint le cynisme le plus révoltant ; de ces vers, de cette prose, de ces mots que le goût réprouve et que la pudeur condamne. Ce serait avec dégoût que j'irais fouiller au milieu de ce ramassis d'ordures, que l'on est étonné et profondément aflligé de trouver dans une feuille dont le titre aurait dû être un frein pour l'écrivain, dans un journal destiné a circuler parmi un public d'élite, et à charmer les loisirs de gens qui se prétendaient les seuls comme il faut. J'aime mieux passer sous silence les plaisanteries plus que licencieuses que l'on rencontre assez fréquemment dans une feuille assez riche en gaieté et en esprit pour pouvoir se passer de ces détestables auxiliaires. Je me bornerai seulement à afiirmerque ni Maral, ni les Père et Mère Duchesne, ni aucun des autres journaux patriotes ne se sont jamais permis de déchirer le voile de la décence, comme le faisaient souvent les Apôtres. Marat mérita souvent ré[)ithète d'énergumène ; Lemaire, Hébert, les auteurs de Jean Bart se servaient des jurons et des termes grossiers qui étaient dans le rôle de leurs personnages; mais, je le répèle, aucun de ces journalistes n'eût osé offrir les images sales que l'on trouve dans la plupart des chapitres des Actes des Apôtres \ Aucun de ces hommes, qui semblaient jouer avec les proscriptions et les échafauds, n'aurait osé plaisanter aussi crûment que le faisaient les Apôtres, sur certaines passions ou maladies honteuses de certains hommes en évidence.
Hébert prononçait souvent les mots sal.. et r , mais il eût reculé
s'il lui fût venu à la pensée de soulever entièrement le voile qui couvrait certains mystères galants de ses ennemis politiques % comme les Apôtres le faisaient sans honte ni scrupule au sujet de Mirabeau, du duc d'Orléans, du marquis de Villelte, de la jument Buffone, de mademoiselle ïhéroigne, de mademoiselle Olympe de Gouges, etc. Nul de ces journalistes, réputés si grossiers, n'eût osé broder sans cesse sur l'inépuisable et impudique amour de M. Populus et de la déesse de lu démocratie; sur les grandes qualités de MM. Lasnier et Lasnon, Lanusse et Dutrou; sur les délibérations de l'assemblée par assis et levé, etc., etc.
1 On trouve dans la correspondance adressée aux auteurs des Acles des ApOlres plusieurs lettres par lesquelles on les encourageait à suivre les traces de VArètin, etc.
ï J'en pxceplc la déposition d'Hébert lors du procès de la reine, déposition dans la(pielle le rédacteur àuPcre Duchesne s'est montré d'une turpitude et d'un cynisme qui révoltèrent Robespierre, malgré sa haine pour Marie-Antoinettei
— « En coiiipeiisalioii, nie dira-l-on, ies journaux que vous appelez [)atriotes. républicains, jacobins. inonla{j;nards, laissèrent bien loin derrière eux, sous le rapport diî la violence, loules les feuilles de l'autre parti. »
Je ne puis pas préjuger ce qu'auraient dit ou conseillé les journaux royalistes si. lors des grandes crises de la Révolution, ils eussent eu le dessus: je pourrais tout au plus consulter les journaux royalistes de 1815 et 1810. Quant aux gazettes de ce dernier parti qui émirent leurs idées pendant les trois premières années de cette première Hévolutiun, je les laisserai parler elles-mêmes, et l'on sera peut-être étonné d'ap|>rendre que Marat, en demandant, dès 1781), que cimj cents tètes scélérates tombassent pour asseoir la liberté en France, s'était montré; très-modéré comparativement à certains de ses con- IVères de l'autre bord.
Le journal les Actes des Apôtres n'a pas laissé, parmi les l'euilles publiées alors, une réputation eflrayante comme celle de VAmi du Peuple ; il passait en quelque sorte pour un des modérés de son parti : eh bien! l'on va voir quels vœux il formait en 1700 et 1791.
Dans un dialogue où l'on cherchait a prouver que les Parisiens révolutionnaires étaient des rebelles à leur roi, l'un des interlocuteurs s'enquérait de ce qu'avait fait Charles V lors du soulèvement de Montpellier,
« Réponse. Charles, voulant punir les habitants de cette ville de leur rébellion, ht exécuter suc cents des plus séditieux (cent de plus que le nombre indiqué par Marat) : deux cents furent décapités, deux cents pendus et deux cents brûlés. Leurs enfants furent déclarés infâmes, leurs biens confisqués, et la moitié de ceux des autres citoyens de Montpellier. (Quel horrible exemple et quel horrible conseil cette phrase renferme !)
<( Demande. Et si le roi veut des exemples ?
c( R. Dans ce cas, ces exemples porteront de préférence sur les chefs et sur les municipaux sans pudeur qui ont osé dire au roi (pi'ils l'avaient conquis. (Gare a vous, monsieur Bailly !)
« D. Sur quoi fondez-vous cet espoir ?
« R. Sur ce que Charles VI a fait en pareille circonstance.
« D. Qu'a fait ce roi?
a R. Le peuple de Paris s'étanl soulevé et mis en armes sous la conduite de Hugues Aubriot et de Jean Desmarest, le roi entra dans sa capitale a la tête de son armée, fit pendre les plus marquants à
PKLÏIER. 4H7
leurs fenêtres ; trois cents autres principaux factieux furent décapités ; le reste qui tenait prison n'obtint grâce qu'à la prière des princes du sang , et a la charge de payer au fisc la moitié de leurs biens.
« D. A quoi croyez-vous que tout ceci aboutisse ?
« R. A une guerre civile, si le duc d'O reste en France... A
une guerre étrangère, si les princes ont le courage de se faire déclarer rebelles, et si Léopold et Amédée ont celui de les soutenir.
c( D. Si Léopold s'y décidait, par combien d'endroits croyez-vous notre frontière de Flandre accessible à ses troupes?
« R. Par cinq.
a D. Et Amédée, par combien de points pourrait-il pénétrer en Provence ?
« R. Par trois, qu'un général habile peut réduire à deux.
« D. Donnez-en les aperçus.
(( R. C'est un secret qui ne doit vous être révélé qu'au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Amen. «
Un pareil article n'a pas besoin de commentaire ; il révèle assez les coupables espérances et les vues atroces du parti qui a l'audace de le publier et d'en avouer la portée.
Pour couronner l'œuvre, et afin que les autres révolutiojmaires de l'Europe trouvassent aussi une place dans les injures et les épigrammes que les Apôtres prodiguaient à leurs ennemis politiques, ils avaient aussi déclaré la guerre aux Brabançons, alors en révolte ouverte contre l'empereur d'Autriche. On sait qu'après avoir chassé les troupes autrichiennes et le général Bender des Pays-Bas, les patriotes brabançons furent enfin forcés de subir une restauration, le ministère français n'ayant pas voulu le soutenir. La joie des Apôtres éclata en apprenant que les troupes impériales venaient, a leur tour, d'être victorieuses ; ils la manifestèrent sur tous les tons, et principalement dans une pièce de vers qu'ils intitulèrent : Ronde patriote, et dont voici un échantillon :
« Nous aurons incessammeiil
Des nouvelles du Brabanl.
Les prétendus patriotes
Font caca dans leurs culottes ;
Ils ont fait semblant d'attendre
(Juelqiies moments pour se rendre ;
Ils pailenl d<' mousquetade,
588 PELTIE».
Même uii peu de canonnade :
La guerre de pétarade N'est a» fond qu'une foirade.
(hiinze millions de potence (sic) (Qui seraient très-bien en France) Attesteront la clémence Kt la verte vigilance De monsieur l'Empereur.
Dont ils ont grand'peur. »
Et tle pareilles horreurs aussi platement dites trouvaient journellement la place d'honneur dans une feuille qui passait pour très-spirituelle et de bon ton. Je ne connais qu'un seul journal de l'époque qui se soit montré plus éhonté que les Actes des Apôtres, c'est le Journal des Halles, et c'était encore une feuille royaliste I
Ici finit l'article que nous avons consacré aux Actes des Apôtres et a son principal rédacteur, Peltier, dans I'Histoire des Journaux et DES Journalistes de la Révolutiox française. Avant d'émigrer, cet écrivain royaliste publia encore, en France, une autre feuille périodique intitulée : Correspondance politique des vrais amis du roi, que le canon du 10 août arrêta a son 84*" numéro. Cette nouvelle publication du rédacteur des Actes des Apôtres n'eut aucun succès. Bientôt Peltier se vit dans la nécessité, pour ne pas partager le sort de son ami Durozoy, d'aller s'établir à bmdres, d'où il continua ses attaques contre la Révolution française et contre Napoléon, dans un recueil intitule'' : l'Ambifiu. A l'époque de la paix d'Amiens, le premier consul obtint contre lui un jugement qui le condamnait, comme calomniateur, h une forte amende, couverte immédiatement, en Angleterre même, au moyen d'une souscription.
La restauration lui ayant ouvert les portes de la France, il revint h Paris; mais ses nombreux écrits contre-révolutionnaires ne lui ayant plus procuré les prodigaHtés auxquelles il était habitué, il retourna de nouveau en Angleterre, et s'y lit l'agent diplomatique du roi Christophe d'Haïti auprès du cabinet de Londres : ce qui a fait dire de lui que, quoiqu'il fût resté fidèle a sa couleur politique, il n'en avait pas moins changé du blanc au noir.
Le fameux rédacteur des Actes des Apôtres et de V Ambigu mourut a Paris en 1825, où l'avait rappelé le règne de Charles X.
lAmsxir.
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MAIUT,
REDACTEUR DE t. AMI DU PEUPf.E
Jean-Paul Marat, né en 1764, à Baudry, pays de Neufchâlcl, en Suisse; député à la Convention nationale; mort assassiné par Charlotte Corday, le 13 juillet 1793.
Avant de publier son fameux journal, qu'il intitula d'abord le PubUciste parisien et ensuite l'Ami du Peuple, J.-P. Marat, médecin, et auteur d'un ouvrage sur la Lumière, puis traducteur de Y Optique de Newton, dont Beauzée fut l'éditeur ^ ; Marat, disonsnous, avait fait paraître plusieurs écrits politiques parmi lesquels il cite lui-même, avec éloge, VOffrnnde à la Patrie, le Moniteur, le Plan de Constitution, im Avis au Peuple ou les Ministres dévoilés, etc., dans lesquels sont indiqués ses principes et ses idées. Il s'y annonçait comme un disciple de J.-J. Rousseau et de Thomas Payne. Sachant assez bien l'anglais, il avait pu apprécier les écrits de ce dernier publiciste.
Au reste, le rédacteur de l'.4?ni du Peuple se montrait déjà ce qu'il fut pendant toute sa vie de journaliste, un écrivain airabilaire, turbulent, soupçonneux et passablement excentrique relativement à la plupart de ses autres confrères; mais patriote sincère, incorruptible, et doué d'une grande perspicacité. Son style emphatique, parfois trivial , n'était ni correct, ni irréprochable. Marat se vantait
1 Le portrait de Marat que nous livrons au pulilic a été gravé sur le dessin du célèbre peintre Boze, fait dans le mois d'avril 1795. C'est le plus ressemblant de tous ceux qui existent.
2 Marat, qui ne cessait de parler de lui, nous a laissé sa propre biographie. On la trouve dans le numéro 98 de son Journal de la Répuhliiiiie française. Il y raconte sa vie de dévouement et de tribulations. Parlant ensuite de ses travaux littéraires et philosophiques, il s'exprime ainsi : « J'ai vingt volumes de recherches métaphysiques, anatomiqucs et physiologiques sur l'homme; j'en ai vingt de découvertes sur les différentes branches physiques; plusieurs sont publiés depuis longtemps... » — Cette biographie de Marat est fort curieuse.
iDO MAHAT.
d'avoir dans sa tête beaucoup d'idées révolutionnaires, qu'il sentait l'impérieux besoin de lancer dans le public : aussi, depuis l'ouverture des états généraux, n'avait-il cessé de publier brochure sur brochure.
On fit d'abord peu d'attention à ses écrits, quoiqu'ils ne fussent point dépourvus de vues patriotiques ; mais, à force de parler à ses concitoyens, il se lit lire au moment où chaque écrit produisait son effet. Dans son .4m au Peuple, publié le i*""" juillet 1789, Marat s'exprimait ainsi :
« 0 mes concitoyens, observez toujours la conduite des ministres pour régler la vôtre. Leur objet est la dissolution de notre Assemblée nationale; leur unique moyen est la guerre civile.
« Les ministres, les aristocrates soufflent la sédition; eh bien, gardez-vous de vous livrer à la sédition, et vous déconcerterez leurs perfides manœuvres. Ils vous environnent de l'appareil formidable des soldats, des baïonnettes; pénétrez leurs projets injlmnmaloires . ce n'est pas pour vous contenir, c'est pour vous exciter a la révolte en aigrissant vos esprits qu'ils agitent ces instruments meurtriers. Soyez, je le répète, paisibles, tranquilles, soumis au bon ordre, et vous vous jouerez de leur horrible fureur.
« Les misérables ! ils se rendent coupables d'un crime de plus en faisant approcher de Paris, au moment où la disette de l'aliment de première nécessité semble y devenir chaque jour plus alarmante, soixante mille bouches ennemies, qui, bravant la famine et l'inquiétude [)ublique, vont mettre a contribution votre subsistance, vos besoins même ! Laissez-les combler la mesure ; le jour de la vengeance arrivera...
« Considérez quel serait le funeste effet d'un mouvement séditieux si vous aviez le malheur de vous y livrer, de donner dans le piège. Le fléau de la guerre civile fond sur vous, et ce bouleversement provoque à l'instant l'arrêt de mort de l'Assemblée nationale : elle est dissoute par la violence...
« Laissez donc s'entasser autour de vos murs indignés des soldats, des armes, des munitions, que votre prudence saura rendre inutiles... Soyez-en persuadés, si vous ne troublez pas la précieuse harmonie qui règne au miheu de l'Assemblée nationale, la révolution la plus salutaire, la plus importante se consommera sans qu'il en coûte ni sang à la nation, ni larmes a l'humanité... »
On voit, par ces conseils, que Marat n'arrivait point sur la scène
MAHAT. 491
politique avec les idées sanguinaires qu'il émit plus lard : l'écrivain qui prêchait l'ordre, la prudence, le calme, comme les meilleurs moyens d'arriver à une révolution salutaire, sans qu'il en coûtât une goutte de samj, était alors bien loin de croire qu'il fallait faire tomber cmfjf cents têtes scélérates pour consommer cette révolution. Marat fut probablement amené a ces opinions extrêmes a la vue des dangers dont il vit la liberté naissante constamment environnée. Nous allons le suivre dans sa carrière de journaliste.
Ce fut le 12 septembre de la même année, et au moment où la Révolution marcbait à pas de géant, malgré les obstacles que le clergé et l'aristocratie lui opposaient, que Marat lit paraître le 1" numéro de son Publiciste parisien ou VArni du Peuple : en publiant ce journal, Marat lança un prospectus assez médiocre dans lequel il se montre déjà verbeux, ampoulé, vaniteux, mais tourmenté du besoin d'être utile a sa patrie. Il annonce que cbaque article de sa feuille portera son cachet. «Le lecteur, dit -il après avoir beaucoup vanté ses précédents écrits, le lecteur sera souvent surpris de la hardiesse de mes idées; mais il trouvera toujours dans mon journal liberté sans licence, énergie sans violence, sagesse sans écarts... »
Au reste, la profession de foi de Marat se trouve dans chacune des pages de sa feuille.
« La vérité et la justice, disait-il, sont mes seules divinités sur la terre. Je ne distingue les hommes que par leurs qualités personnelles : j'admire les talents, je respecte la sagesse, j'adore les vertus ; je ne vois dans les grandeurs humaines que le fruit des crimes ou les jeux de la fortune : toujours je mépriserai les idoles de la faveur et n'encenserai jamais les idoles de la puissance. De quelque titre qu'un potentat soit décoré, tant qu'il est sans mérite, il est peu de chose à mes yeux ; et tant qu'il est sans vertu, il n'est à mes yeux (ju'un objet de dédain. » {Publiciste parisien ou l'Ami du Peuple du 15 septembre 1789.)
— « En combattant contre les ennemis de l'État, ajoutait-il plus loin, j'attaquerai sans ménagement les fripons, je démasquerai les hypocrites, je dénoncerai les traîtres; j'écarterai des affaires publi- (jues les hommes avides qui spéculent sur leur faux zèle, les traîtres (^t les ineptes, incapables de servir la patrie, les hommes suspects en qui elle ne peut prendre aucune confiance. Quelque sévère que soit ma plume, elle ne sera redoutable qu'aux vices; et a l'égard
même des scélérats, elle respectera la vérité. Si elle s'en écarte un moment pour blesser l'innocence, qu'on punisse le téméraire, il est sous la main de la loi. »
C'est ainsi que Marat fit connaître la direction qu'il voulait donner à son journal. Mais il ne tarda pas à dépasser le but qu'il se proposait d'atteindre.
On trouve dans l'une de ses premières feuilles une sorte de programme rimé que Marat présentait à la Révolution, et qu'il intitula : Commandements de la patrie. Cette paraphrase des commandements <le Dieu mérite d'être connue par son originalité, et parce qu'elle lut assez généralement suivie. La voici :
<( Avec ardeur lu défendras
Ta liberté dès à présent.
Le mot noble tu rayeras
De tes cabiers dorénavant.
Du clergé tu supprimeras .
La moitié nécessairement.
De tous moines tu purgeras
La France irrévocablement,
Et de leurs mains tu reprendras
Les biens voles ancieimement. .
Aux gens de loi tu rogneras
Les ongles radicalement.
Aux (inanciers tu duinieras
Congé délinitivcment.
De tes impôts tu coimaîtras
La cause et l'emploi clairement.
Et jamais tu ne donneras
Pour engraisser un fainéant.
De bonnes lois tu formeras.
Mais simples, sans déguisement.
Ton estime tu garderas
Pour les vertus et non l'argent.
Aux dignités tu placeras
Des gens de bien soigneusement ;
Et sans grâce tu puniras
Tout pervers indistinctement.
Ainsi faisant tu détruiras
Tous les abus absolument.
Et d'esclave tu deviendras
Heureux et libre assurément * .
1 Plus lard, quelques autres journaux patriotes reproduisirent ces coramanderaents : ou les trouve, avec de légères variantes, dans le Patriote français.
Froiidaul sans cesse les travaux de l'Assemblée constituante, Marat la comparait souvent a la montagne enfantant une souris. « A la vue de cette multitude de comiîés et de comités nombreux, toujours absorbés pour faire si peu de chose, on croit voir, disait-il la massue d'Hercule mise en jeu pour tuer une mouche. >>
Ce journaliste avait l'habitude de fornmler ses réflexions et ses craintes, à la tin de chaque numéro de sa feuille, dans une sorte de résumé qu'il intitulait : Observations importantes.
Un jour qu'il venait de dénoncer ce qu'il appelait les dilapidations du conseil municipal ; qu'il avait attaqué violemment la probité douteuse du célèbre Beaumarchais, membre du conseil, et le faste de Bailly, à qui il reprochait les sommes que ce maire de Paris recevait pour frais de représentation, Marat s'écriait :
a Et cet or qu'ils prodiguent ainsi, si du moins il leur appartenait ! s'ils le payaient par le travail ! Mais c'est la ressource de l'État ; c'est la subsistance du nécessiteux, de l'indigent ! Que de puissants motifs pour s'en montrer avare ! Peuple infortuné, seras-tu donc éternellement dévoué a la misère ! Toujours vexé, toujours pillé, foulé, n'échapperas-tu des mains des déprédateurs royaux que pour tomber dans celles des dilapidateurs populaires ? »
Marat attribuait toujours les maux qui semblaient accabler la France révolutionnée, la famine surtout après la plus riche récolte, à la faction qui, dans son opinion, trahissait la cause de la liberté ; « Faction cachée, disait-il, faction puissante qui ne rêve (jue l'asservissement de la France . »
Dans un article intitulé : Projet de leurrer le peuple et d'empêcher la constitution, article publié le 22 septembre 1789, date fort remarquée en c^ qu'elle prouve combien l'opinion de Marat devançait celle de ses autres collègues, ce journaliste attribuait ce projet, de môme que celui de rendre au roi le pouvoir absolu, a une ligue de conjurés comptant dans ses rangs toutes les anciennes classes privilégiées et les ministres du roi.
« Les cruels ennemis du peuple acharnés a vous perdre, disait-il aux patriotes, ne cessent de vous tendre des pièges; jour et nuit ils s'efforcent de vous entraîner dans <les désordres, de vous accabler d'inquiétudes et d'alarmes, de vous fatiguer de votre indépendance, de vous faire sentir les maux de l'insubordination, de vous faire regretter l'esclavage, et de vous réduire à chercher dans les bras d'un maître le repos, l'abondance.
494 MxVRAT.
« Qu'on pense au désavanlage que doivent avoir, dans une guerre politique, d'honorables citoyens à (pii le ciel n'a donné en partage (ju'un sens droit et un cœur honnête, avec des courtisans, avec des hommes |)Our qui la franchise est grossièreté, la loyauté hêtise; des hommes dont l'unique étude est l'art d'en imposer, et dont la vie entière se jiasse a faire assaut de fourberies, et l'on sentira ce que l'on peut attendre des elVorts des députés du peuple contre ceux de la noblesse et du clergé. Ainsi point de salut a espérer tant qu'ils se mêleront des afiaires publiques ; les balayer de l'assemblée est runique mmjen de sauver l'État.
a Que la nation use donc de ses droits ; qu'elle révoque l'Assemblée nationale, après avoir annulé ses décrets; qu'elle en forme une nouvelle, dont la porte soit fermée aux nobles et aux prélats, en qui le peuple ne peut prendre aucune confiance ; qu'elle y appelle entin des hommes dont les talents ne soient point équivoques, et dont les sentiments patriotiques ne soient pas suspects. Et si jamais elle était tentée de se laisser aller aux voies de séduction (pie ses ennemis ne man(iueront pas d'employer pour capter ses suffrages, (|u'elle prolite enfin de la terrible leçon qu'elle vient de recevoir; (pi'elle se souvienne de la manière dont ils ont payé sa funeste crédulité, et qu'elle soit bien convaincue (pie la régénération de l'État, telle que les patriotes sincères la réclament, ne se fera ni avec l'assemblée actuelle, ni avec toute autre assemblée dans laquelle se glisseraient encore les mêmes éléments. »
— « On convient que j'ai rais()n d'attaquer la faction corrompue qui domine dans l'Assemblée constituante, ajoutait-il plus loin; mais on voudrait que ce fût avec modération : c'est faire le procès a un soldat de se battre en désespéré contre de perlides ennemis. »
Lorsque Marat vit le mauvais vouloir des ministres a faire sanctionner les célèbres décrets du 4 août, il se montra très-cou rroucé : c< Je supplie mes lecteurs, disait-il, d'observer que les articles a sanctionner, sur lesquels le roi, ou j)lutôt les ministres ont élevé des difficultés, sont ceux de l'indemnisation des redevances pécuniaires, de la suppression des dîmes avant d'avoir pourvu aux besoins des prélats, de la suppression de la vénalité des charges, de la suppression (les pensions; ils n'ont donc en vue, dans ce refus de sanction, (|ue de se ménager un parti formidable, le clergé, l'ordre de la noblesse, les tribunaux, les négociants, les financiers et la foule innombrable de créatures que le prince achète d(»s deniers de l'Etat.»
MAIUT. 495
Marat se vantail d'avoir provoqué les journées d'octobre 1789. En effet, sur la nouvelle du repas des gardes du corps et de ce qui s'était passé à Versailles, il lança, dans son journal du 5 au matin, le brûlot suivant :
a Les faits nous manquent, disait-il, pour prononcer si c'est une conjuration réelle. Mais fût-elle chimérique, tous les bons citoyens doivent se montrer en armes, envoyer de nombreux détachements pour enlever toutes les poudres d'Essone. Chaque district doit retirer ses canons de l'Hôtel-de- Ville. La milice nationale n'est point assez dépourvue de sens pour ne pas sentir qu'elle ne doit jamais se séparer du reste des citoyens ; que, loin d'obéir à ses chefs, s'ils s'oubliaient au point de donner des ordres hostdes, elle doit s'emparer d'eux. Enfin, si le péril devenait imminent, c'en est fait de nous si le peuple ne nomme pas lui-même un tribun, et s'il ne l'arme pas de la force [mblique. »
Ce tocsin fut dénoncé à la commune de Paris, qui, par une délibération prise le surlendemain, nomma des commissaires pour déférer au Châtelet la feuille incendiaire de Marat, afin que le procureur du roi eût a s'opposer aux excès aussi dangereux qu'inquiétants de la presse.
Marat n'avait pas eu seulement le tort d'exciter les passions ; aux yeux du conseil communal il avait eu aussi celui de dénoncer Necker. « Homme petit et vain, avait-il dit en s'adressant au contrôleur général, vos lauriers sont tlétris ; ils ne reverdiront plus... C'est en vain que le sage chercherait en vous l'homme d'Etat ; il n'y trouverait qu'un chevalier d'industrie; et sans être prophète, il peut vous prédire la fin de Law. »
La coïncidence de cette dénonciation contre le ministre avec les poursuites intentées contre Marat, fit croire que le principal motif de ces tracasseries était de venger l'homme que naguère encore on proclamait le sauveur de la France. Les journalistes prirent donc la défense de Marat, dans l'intérêt de la liberté de la presse, à laquelle il leur semblait qu'on avait porté atteinte. « Nous sommes fâchés, disait Prudhomme dans ses Révolutions de Paris ; nous sommes fâchés de voir que les partisans de ce ministre prostituent son nom à la plus lâche persécution, persécution telle, que, s'il ne la désavoue, il mériterait tout ce que M. Marat a dit de lui ^ »
1 Brissot, Camille Dcsmouliiis, Fréron, Corsas, etc., prirent aussi le parti de Marat.
496 MAItAT.
Malgré ces proleslalions. 1(3 CluUelel lit saisir les presses de VAmi du Peuple, et lança contre Maral un décret <le prise de corps. Celui-ci fut obligé de se cacher, après avoir jeté un cri d'alarme qui fut entendu par tout le district des Gordeliers.
« J'avais informé deux districts, raconte-t-ii lui-même, des dangers que je courais. L'un lit faire de fréquentes patrouilles devant ma porte ; l'autre m'envoya queUjues ofliciers pour me mettre en sûreté. Plusieurs amis m'enlevèrent de chez moi et me conduisirent à Versailles.., Là, j'appris que le Chàtelet venait de lancer contre moi un décret de prise de corps.
« A peine cus-je passé huit jours dans ma retraite, que ce genre de vie parut sus|)ect au traiteur qui me servait : il alla me dénoncer à la garde nationale. Deux ofliciers, sans armes, entrent dans ma chambre. — Nous venons savoir qui vous êtes. — Je suis Vami du peuple. — L'ami du peuple ! Il est en sûreté parmi nous, qu'il y reste; nous sommes tous prêts à le défendre... » {Ami du Peuple, numéro 71.)
Malgré cette hospitalité, Marat qui s'ennuyait loin de la capitale, revint k Paris, où le comité des recherches le fit arrêter. Il ne fut retenu que le temps nécessaire pour l'interroger ; le comité le fit mettre en liberté, en le consolant de sa disgrâce. C'est (pi'une seconde révolution avait eu lien à la suite des journées d'octobre provoquées par Marat, et que le soleil de Necker pâlissait.
Le premier usage que Marat fit de sa plume et des presses qu'on lui rendit fut d'attaquer l'ordoimance sur les crieurs publics.
On a dit de Marat que c'était un fou otrahilaire * : atrabilaire, je le veux bien : mais un fou. il est permis de le nier, a moins que l'on n'ait voulu l'assimiler h l'un de ces fous dont parle notre Déranger.
Au reste, rien ne peut mieux le faire connaître que ses propres écrits ; aussi le laisserai-je parler lui-même le plus souvent qu'il me sera possible ; car c'est là le but que je me suis proposé en mettant sous les yeux du public mes études sur les journalistes de la grande époque de notre Révolution.
Or, voici comment il s'exprimait sur les questions importantes agitées au sein de l'Assemblée nationale, ainsi que sur les circonstances où la France se trouvait.
« Que le veto eût été proposé dans l'Assemblée nationale par les
1 Cotte expression est de Pétion. Marat lui répondit par ces mots : « C'est l'épitliète que les Marniontei, les d'Alemhert, les Condorcet et autres charlatans encyclopédistes donnaient à Jean- Jacques. »
MAHAT. 49Î
miiiislres d'un monarque ambitieux, il n'y aurait Ta rien d'étrange : ils auraient fait leur métier ordinaire d'ennemis de la patrie ; qu'il eût été proposé par quelques membres avides de faveurs, il n'y aurait la rien d'étrange encore : jusqu'où ne va pas l'avilissement de certaines âmes Î.Mais qu'immédiatement après une révolution où chacun cherche a paraître patriote, et dans un moment où la nation connaît toute l'étendue de ses droits, un grand nombre de ses représentants l'aient osé proposer, agiter, retourner dans tous les sens, c'est ce que l'on aurait de la peine à croire si l'on méconnaissait l'empire des passions et des préjugés. La nation peut apprécier aujourd'hui la vertu de ses députés : elle connaît ceux qui sont dignes de sa confiance. C'est sur eux qu'elle se repose du soin de rejeter les lois qui flétriraient sa gloire, en ruinant sans ressource les fondements de sa liberté et de son bonheur. Serait-elle réduite à la triste nécessité de les annuler, en notant d'infamie les lâches députés qui en seraient les instruments? w
Au moment où le rédacteur de VAmi du Peuple crut (pie le gouvernement français allait soutenir l'Espagne, en vertu du pacte de famille, dans la lutte vers laquelle l'affaire de la baie de Noutka la poussait : au moment où il put croire a la folie d'une guerre, trèsimpopulaire alors, contre l'Angleterre, Marat sonna l'alarme.
« C'en est fait! s'écria-t-il, mille désastres terribles sont prêts à fondre sur nous. Vous êtes dans un état de guerre ; vos lâches ennemis ne cessent de conspirer contre vous. Lorsqu'ils s'agitent pour vous perdre, resterez-vous dans une inaction criminelle devant eux? vous prosternerez-vous en silence devant leurs volontés?... Ne souffrez pas que d'indignes mandataires vous dépouillent de vos droits'pour les conférer a un despote. Prévenez surtout, par votre improbation, les hostihtés qu'ils sont prêts a commettre contre une nation amie... Que la crainte d'être jeté à la mer retienne les officiers sur le rivage, et nos vaisseaux dans le port. Et si à force de perfidie la Hotte appareillait, que le premier coup de canon soit le signal de votre juste vengeance ; que le glaive de la justice immole sur l'autel de la liberté ces ministres atroces qui travaillent à vous perdre, et lavez de leur sang tous leurs noirs forfaits. » {Ami du Peuple du 7 juillet 1790.)
C'était toujours ainsi que Marat s'exprimait, soit qu'il jetât son cri d'alarme, soit qu'il sonnât le tocsin. Les actes des ministres de cette époque l'avaient amené a leur vouer une haine vigoureuse, et
cette haine il retendait également, et sur les membres aristocrates de l'Assemblée constituante, qu'il appelait les noirs, les archi-noirs, et sur les impartiaux, désignés i)ar lui sous la dénomination de corrompus, et sur les fonctionnaires qui ne se montraient pas assez patriotes selon lui. Lal'ayette, Bailly, Necker étaient devenus ses bêtes noires. Il appelait le maire de Paris Vauîomate tremblenr et larmoyant des minisires. Necker n'élait a ses jeux qu'un jom) leur: quanta Moittié (Lafayette), il lui disait brutalement dans son journal : « En m'élevant contre vous, je sais à quels dangers je m'expose; mais n'espérez point me réduire au silence. Je vous voue une haine éternelle tant que vous machinerez contre la liberté. » Puis il lui reprochait son dévouement à la cour, dont, selon lui, Lafayette feignait de négliger les intérêts pour mieux tromper ; sa déloyauté pour le peuple, qu'il faisait semblant de servir ; sa connivence occulte avec les ministres, dont il paraissait ostensiblement combattre les pertidies.
Quanta Mirabeau, Marat n'avait pas craint de l'attaquer sur son char de triomphe. Depuis longtemps il le peignait comme l'homme le plus corrompu et le plus dangereux qui eût jamais ligure sur la scène politique, u C'est à ce zélé suppôt de l'autorité, couvert du masque du patriotisme, disait-il ; c'est à cet orateur dangereux que nous devons les funestes décrets du veto suspensif, de la loi martiale, du marc d'anjent, de l'indépendance du député, du droit de paix et de guerre, et des deux journées de travail. Quoiqu'il ne manque pas d'éloquence, c'est surtout à ses vastes poumons qu'il doit ses succès et l'ascendant prodigieux qu'il a sur nos députés habitués a opiner de la calotte. Aussi lui ai-je cent fois souhaité une coqueluche éternelle ; car sa santé est à mes yeux une vraie calamité. »
Et lorsque le bruit courut que Mirabeau allait remplacer Necker au ministère des finances, Marat, par ses cris, empêcha peut-être la réalisation de cet arrangement. « On assure que Riquetti l'aîné doit remplacer M. Necker dans l'administration des finances, dit-il; cette place est le prix de sa vénalité aux ordres de la cour : il s'est engagé à rétablir le despotisme ; on lui livre, en échange, les dernières dépouilles de la nation... Quelle plus grande indignité que de livrera un dissipateur la gestion des revenus de l'État... ! »
Marat en voulait beaucoup aussi à la reine, qu'il appelait la sultane germanique , etc., etc.
MARAT. 4m
On comprend aisément que les violentes attaques que Marat dirigeait tous les jours contre ces hommes puissants durent lui susciter beaucoup d'ennemis et l'exposer a de grands dangers : aussi, a peine débutait-il dans la carrière du journalisme, que déjà il avait dû interrompre plusieurs fois la publication de sa feuille, et se soustraire lui-même aux divers arrêts de prise de corps lancés contre lui par le Châtelet, chargé encore de poursuivre les crimes politiques.
Déjà il avait vu les presses qui servaient a son journal saisies plusieurs fois, et n'avait lui-même dû son salut qu'a la fuite. L'Ami ila Peuple offre, a cette époque (1790), diverses lacunes : on le voit tantôt sortir des presses de la veuve Hérissant ; tantôt de celles de Vimprimerie de Marat ; puis de V Imprimerie patriotique, et ensuite; de celle de Lebrun, etc., etc : se vendant aujourd'hui chez Dufour. rue des Cordeliers; quelque temps après chez madame Meunier, rue de l' Ancienne-Comédie ; puis en cachette ; puis successivement chez Chevalier, rue Percée; chez Grand, rue du Foin; chez Rochette, rue Saint-Jean-de-Beauvais, etc., etc. Ne pouvant atteindre la personne de Marat, le Châtelet s'avisa de sommer l'imprimeur de Y Ami du Peuple d'avoir à faire connaître le domicile de l'auteur, sous peine de 100 livres d'amende : l'imprimeur s'y refusa.
Quoique le journal de Marat ait toujours conservé son format in-8", on reconnaît, en le parcourant, les nombreuses vicissitudes qui l'ont frappé. Ainsi on le voit alternativement imprimé avec des caractères de différents types; plusieurs numéros ont même paru en placards, c'est-a-dire imprimés sur un seul côté de la feuille et laissant le recto en blanc.
Il faut l'entendre raconter lui-même, à son ami et collègue Camille Desmoulins, ses divers démêlés avec le Châtelet :
c( Depuis dix-huit mois, disait-il a son frère d'armes, condamné h toute espèce de privations, excédé de travail et de veilles, rendu de fatigue, exposé à mille dangers, environné d'espions, d'alguazils, d'assassins, et forcé de me conserver pour la patrie, j'ai couru de retraite en retraite sans pouvoir dormir deux nuits consécutives dans le même lit ' : et toutefois, de ma vie je n'ai été plus content.
1 On sait que Danton tint longtemps Marat caché dans une cave, cl qu'il l'encourageait à continuer la publication de sa feuille, en lui disant: « Écris, Marat, écris toujours; les bons patriotes te soutiendront. » Le boucher Legeiidre le garda aussi chez lui pendant près d'un an. — A cette mèm e époque, l'imprimeur de VOrateur du Peuple était sommé judiciairement de cesser l'impression de ce journal.
SOO MAHAT.
La grandeur de la cause que je défends élève mou courage audessus de la crainte : le seulinient du bien que je lâche de l'aire, des maux que je cherche à prévenir, console mon infortune, et l'espoir d'un triomphe brillant pénètre mon âme d'une douce volupté. » Puis après avoir ri avec Camille des divers déguisements sous lesquels il avait échappé aux poursuites de Talon, de Boucher, d'Argis, de Necker, de Lîifayctte et de Bailly, il linit son récit par ces mots : « Cher Desnjoulins, toi (jui sais si bien égayer ton lecteur, viens apprendre a rire avec moi des burlesques fureurs de nos ennemis; mais surtout continue a combattre sans ménagement les ennemis de la Révolution, et reçois l'augure de la victoire. »
Ici se classe naturellement une longue lettre de Marat trouvée dans les papiers de Camille Desmoulins. Suivant son habitude, le rédacteur de Y Ami du Peuple indiquait, sous la forme d'une pétition à l'assemblée, les points principaux qu'il engageait Camille a traiter dans sa feuille.
« Pères conscrits, y disait-il en s'adressant aux députés formant l'Assemblée constituante ; pères conscrits, vous avez détruit les privilèges héréditaires ; vous avez mis plus d'égalité dans l'état civil des premières classes de citoyens, plus de proportion dans la répartition des impôts. Ces formes, tout a votre avantage, nous sont encore étrangères. Après avoir mieux proportionné les impôts aux fortunes, vous les avez laissés peser sur le pauvre : le pain qu'il mange, le vin (|u'il boit, l'étolîe dont il se couvre sont assujettis à des droits onéreux. Comment n'avez-vous pas senti qu'il était juste d'en excepter ceux qui ne possèdent rien ? Comment n'avez-vous pas senti que l'impôt doit même se changer en n-lribution pour celui que son indigence met au-dessous des besoins physiques ?
ce Loin de venir à notre secours, vous nous avez déi)ouillés barbarement. Les biens de l'Eglise étaient le patrimoine des pauvres; vous les leur avez enlevés pour payer les folies du gouvernement, les dilapidations des ministres, les rapines des administrateurs, le faste scandaleux de la cour, les prodigalités, les profusions, les friponneries, les brigandages des vampires de l'Etat...
c( Enfin de ces biens <le l'Église enlevés aux pauvres sous prétexte de payer les dettes de l'État, on vient de nous arracher 15 millions pour tous les faméliques du royaume. A gagner laborieusement dans les ateliers de charité, c'est environ 55 sous par tête, une fois payés; tandis que vous avez assigné de votre chef 19 mil-
MAUAT. oOf
lions pour achever le payement des dettes d'un mauvais sujet né près du trône (le comte d'Artois), d'un dissipateur scandaleux dont les sales débauches sont les moindres méfaits, d'un ennemi de la patrie, qui a tini par devenir un affreux conspirateur...
« Jusqu'ici le nouvel ordre de choses est tout en faveur des riches et des intrigants ; nous restons aussi étrangers à la Révolution que si nous n'étions pas membres de l'État. Mais ce n'est là encore qu'une partie de leurs prérogatives. Pères conscrits, vous avez affecté de stipuler avec un soin extrême l'égalité des droits de tous les citoyens aux bénéfices de la société ; et vous n'avez fixé d'autres titres aux emplois, aux places, aux dignités, que les talents et la vertu. Cela aurait paru merveilleux, si vous ne vous étiez pas empressés de détruire votre propre ouvrage. Semblables à ces joueurs de gobelets, bientôt on vous a vus escamoter, l'une après l'autre, toutes ces concessions. A peine eûtes-vous reconnu que des hommes, égaux par leur nature, doivent être indistinctement appelés aux emplois qu'ils sont en état de rem|)lir avec éloge, que vous ajoutâtes : toutefois, sans une contribution directe d'un marc d'artjent, ils ne pourront représenter la nation ; sans une contribution directe deiO livres, ils ne pourront devenir électeurs ; sa7is une contribution directe de o livres, ils ne pourront être citoyens actifs ^ Ainsi au moyen de ces petites clauses, vous avez trouvé l'art de nous fermer la porte du sénat, des tribunaux, des directoires, des municipalités. Vous nous déclarez, au nom de la loi, incapables de posséder aucun des emplois auxquels vous nous avez appelés, en vertu de nos droits naturels; et pour comble d'injustice, vous allez jusqu'à nous déclarer inhabiles à nommer ceux qui doivent les remplir, jusqu'à nous dépouiller de notre qualité de citoyens. Votre fameuse déclaration des droits n'était donc qu'un leurre pour amuser les sots, lorsque vous redoutez leur courroux, puisqu'elle se réduit, en dernière analyse, à conférer aux riches tous les avantages, tous les honneurs du nouveau régime : ce serait donc en faveur des seuls heureux du siècle que s'est opérée la glorieuse Révolution?... »
J'ai déjà émis mon opinion sur la manière d'écrire de Marat ; à
1 « 0 la mauvaise politique que la vôtre, écrivait, en octobre 1789, C. Desmouliiis à son père; ô la mauvaise politique de m'avoir envoyé deux louis à deux louis, avec Icsciuels je n'ai jamais pu trouver le secret d'avoir des meubles et un domicile ! Etquand je pense (juc ma fortune a tenu à mon domicile ; qu'avec un domicile j'aurais été président, commandant de district, représentant de la comnmnc de Paris; au lieu que je ne suis qu'un écrivain distingué : témoignage vivant qu'avec des vertus, des talents, l'amour du travail, un caractère et de grands services rendus, on peut n'arriver à rien. »
am MAISAT.
mes yeux, son style est loin d'être aussi correct que celui de Brissot, de Camille Desmoulins et de la plupart des autres journalistes de l'époque. Mais je dois ajouter que, lorsqu'il avait le temps de soigner son style et de corriger ses épreuves, il sortait alors de sa plume brûlante de très-belles pages. On peut s'en convaincre par le passage suivant, extrait de l'une des brochures qu'il publia lors de la suspension de son journal ; l'homme et l'époque y sont peints admirablement bien.
« Les ennemis du peuple, qui sont les miens, disait le fameux journaliste, débitent que ma plume est vendue. Et h qui, de grâce, serais-je vendu ? Est-ce à l'Assemblée nationale, contre laquelle je me suis élevé tant de fois, dont j'ai critiqué plusieurs décrets funestes, et que j'ai bien souvent rappelée h ses^devoirs ? Est-ce a la couronne, dont j'ai toujours attaqué les odieuses usurpations, les redoutables prérogatives ? Est-ce au ministère, que j'ai toujours dénoncé pour l'éternel ennemi du peuple, et dont j'ai signalé les membres comme traîtres a la patrie? Est-ce aux princes, dont j'ai demandé que le faste scandaleux fût réprimé, les dépenses bornées aux simples revenus des apanages; aux princes coupables que j'ai voulu faire traduire en jugement? Est-ce au clergé, dont je n'ai cessé d'attaquer les débordements, les prétentions ridicules, et dont j'ai demandé que les biens fussent restitués aux pauvres? Est-ce à la noblesse, dont j'ai frondé les injustes prétentions, attaqué les privilèges iniques, dévoilé les perfides desseins? Est-ce aux financiers, aux déprédateurs, aux concussionnaires, aux sangsues de l'État, à qui j'ai demandé que la nation fit rendre gorge? Est-ce à la municipalité, dont j'ai découvert les vues secrètes, dévoilé les desseins dangereux, dénoncé les attentats, et qui m'a fait arrêter? Est-ce aux districts , dont j'ai dévoilé l'alarmante composition et proposé la réforme? Est-ce a la milice nationale, dont j'ai attaqué les sols procédés et la sotte confiance dans des chefs suspects ?
« Reste donc le peuple, dont j'ai constamment défendu les droits, et pour lequel mon zèle n'a point eu de bornes ^ Mais le peuple n'achète personne; et puis pourquoi m'acheter? Je lui suis tout acquis ; me fera-t-on un crime de m' être donné ?
« Depuis longues années, mes amis, témoins de mon insouciance sur la fortune, voyant que je me refuse le nécessaire pour faire construire des instruments de physique, me regardent comme nn or'uj'maU wn homme indécrottable, en prenant le mot dans son
MARAT. ÎM»
sens naturel. Peut-ôlre n' ont-ils pas tort. Mais ce caractère n'est pas, je crois, celui des intrigants qui cherchent a se vendre.
« Je n'ai ni place ni pension; jamais je n'en solliciterai, et n'en accepterai jamais ; je ne voudrais pas de la place de premier ministre des linances, pas même pour m'empêcher de mourir de faim. J'ai mis contre moi le gouvernement, les princes, le clergé, la noblesse, les parlements, les municipalités, le Châtelet, les districts, l'état-major de la garde soldée, les avocats, les procureurs, les financiers, les agioteurs, les déprédateurs, les sangsues de l'État et l'armée innombrable des ennemis du bien public; serait-ce donc la le plan d'un homme qui cherche a se vendre ?
« Et pourquoi me suis-je lait ces nuées de mortels ennemis? Pour le peuple, ce pauvre peuple épuisé de misère, toujours vexé, toujours foulé, toujours opprimé, et qui n'a a donner ni places, ni pensions. C'est pour avoir épousé sa cause que je suis en butte aux traits des méchants qui me persécutent, que je suis dans les liens d'un décret de prise de corps comme un malfaiteur. Mais je n'éprouve aucun regret ; ce que j'ai fait, je le ferais encore si j'étais à commencer.
« Je ne ferai point de reproches aux folliculaires qui se prêtent a me noircir. S'il en est un seul qui doute que ma plume n'est conduite par mon cœur, qu'il vienne me voir dîner. . .
« Mais je me flatte d'en avoir dit assez pour les détromper de cette calomnie, la seule qui eût pu porter coup a la cause que je défends. Quant aux autres, je laisse libre la carrière a mes diffamateurs, et je ne perdrai pas à les confondre un temps que je dois donner a ma patrie.
« Victime du civisme, concluait Marat, je vais donc servir d'exemple à ceux qui seront tentés de défendre les droits de la nation ! Peuple ingrat et frivole, qui encenses les tyrans et abandonnes tes défenseurs, je me dévoue pour toi : je t'ai sacrifié mes veilles, mon repos, ma santé, ma liberté; deux fois, pour prolonger tes jours, j'ai abandonné le soin de ma vie ; et aujourd'hui tu me vois en silence poursuivi par tes ennemis et forcé de fuir pour échapper à leur fureur ! Mafs non, je ne te fais point de reproche : ma vertu serait-elle pure si j'avais compté sur ton amour? »
— « Voilà, s'écriait Camille Desmoulins, en reproduisant dans son journal cet extrait des écrits de son collègue; voilà, je ne dirai pas seulement un des plus beaux morceaux d'éloquence que j'aie
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jamais lus ; mais voilà du courage, do l'âme et un grand earac tère. »
Aussi vit-on Camille féliciter Maral sur l'issue de l'accusation intentée contre lui, ou plutôt contre la liberté de la presse: il se montra heureux d'annoncer que l'Assemblée nationale, en désapprouvant l'excès de ferveur de l'Ami du peuple, avait, disait-il, rendu justice à la pureté de ses motifs et de ses intentions *.
Lorsque Marat put enfin reprendre la p(d)lication n'gulière de sa feuille, il laissa éclater sa haine, non-seulement contre les hommes aux(|uels il attribuait les saisies de ses numéros et les poursuites dont il avait été l'objet, mais encore contre ceux qui, sous prétexte de continuer son œuvre patriotique, avaient lancé dans le public une foule (Y Amis du Peuple, qu'il répudiait.
« Depuis le 'i'i janvier 1790, jour a jamais mémorable dans les fastes de la Révolution, jour également signalé par l'audace avec laquelle le ministre des linances entreprit d'enchainer les écrivains patriotes en m'immolant, dit-il en reprenant le cours de sa polémique ; depuis ce jour, où, i)ar leur lâche complaisance, les chefs de la municipalité et le commandant de la garde parisienne se prêtèrent aux desseins criminels i]u Châtelet, en mémo temps (jue le zèle des bons citoyens s'o|)posait a cet attentat, j'ai gardé un triste silence, et, de tant d'écrits dont on m'a fait le père, il n'est sorti de ma plume que mon appel à la nation, ma lettre sur l'ordre judiciaire et une seconde dénonciation contre M. Necker. »
Marat explique alors les lacimes qui existent dans ses numéros h cause de la saisie de ses feuilles et de l'enlèvement de ses presses ^•
Puis, reprenant le cours de ses dénonciations quotidiennes et de ses critiques amères sur les actes de l'autorité publique, comme sur ceux de l'Assemblée nationale elle-même, il s'écrie :
« Lorsque j'entends les Parisiens chanter leur victoire quelques jours aj)rès la grande fédération ; lorsque je les vois regarder les ennemis de la Révolution comme vaincus, accablés, terrassés ; lorsque je les vois se prosterner devant l'Assemblée nationale, adorer indistinctement ses décrets, jurer de les maintenir jusqu'à la mort
i La majorité de l'Assomblt'o constituante souffrit Marat, comme elle supporta l'eltier et i'al)lié Royou, pour m; pas porter atlciiito à la liliertédc la presse.
2 Les numéros de ['Ami du l'euple qui n'ont jamais paru, sont : <" de -41 à kh ; 2" de 45 à 51 ; 3" de .07 à 70. Il existe ensuite une lacune de plusieurs mois entre le numéro 10.% et le uniiu'ro 106, qui date du jour ou Marat reprit sa puhlication si jouvenl interrompue.
M AU AT. ses
et bénir la Providence du grand œuvre de sa constilulion, je crois entendre un moribond, tranquille sur son état, se louer de sa bonne santé. »
Le fameux décret constitutif sur le droit de paix et de guerre inspira a ce journaliste des réflexions non moins sensées que celles que lui avait arrachées le veto.
« Les ministres, disait-il, ont mis tout en œuvre pour conserver au prince l'affreux privilège d'épuiser ses peuples, de les immoler h ses caprices, de les envoyer au carnage; mais ils redoutaient l'opinion publique : ils tremblaient pour leurs jours. N'osant braver la juste fureur du peuple, ils se sont attachés a lui donner le change. La soif de l'or leur en a fourni les moyens. Un dissipateur ambitieux. f)Our qui rien n'est sacré, est entré dans leurs vues K Bientôt les ressources de son esprit ont été employées a sacrilier les intérêts de la patrie, ceux de l'humanité : tout ce que la finesse, l'astuce, la fourberie peuvent enfanter de plus captieux a été fondu dans un projet de décret, chef-d'œuvre de rubriques politiques, où le faux patriotisme a su ménager mille ressources à un monarque dont il feint de saper le pouvoir absolu. »
En présence du décret porté, il ne restait plus h l'Ami du peuple, disait-il lui-même, qu'a répandre l'alarme avec cette énergie d'un écrivain qui se dévoue pour le salut public.
« Il importe de ne pas laisser oublier, s'écriait-il, que si les peuples ont toujours le plus grand intérêt à vivre en paix pour jouir de ses avantages, les princes ont toujours le plus grand intérêt de les engager dans les guerres, pour s'en rendre maîtres ; car la guerre fournit au gouvernement des prétextes éternels pour demander des subsides, et pour accabler d'impôts ceux .qu'ils appellent leurs sujets : elle lui ménage les moyens de mettre sur pied de nombreuses armées, de séparer le soldat du citoyen, de lui faire oublier la patrie dans le tumulte et la licence des camps... C'est encore ainsi qu'on arrache la nation au soin des affaires publiques, en l'occupant d'une fausse gloire, et qu'après l'avoir appauvrie, démoralisée, on lui oppose des légions nombreuses de vétérans et de satellites prêts a tout entreprendre sous des chefs expérimentés. Souvenez-vous des légions de César : en quittant Rome pour se porter dans la Gaule, elles étaient composées de bons citoyens,
i 11 s'ugissait toujours île Mirahpau l'alné.
aimant leur patrie par-dessus tout; après la guerre, ces mêmes hommes n'étaient plus que les soldats de (lésar. Les lois de leur pays leiu' défendaient de |)asser le Rubicon en armes; César leur ordonna de le franchir, et ils le franchirent en foulant aux pieds les lois qu'ils avaient juré de maintenir. »
Le séjour de Louis XVI el de sa famille à Saint-Gloud ayant donné de justes inquiétudes aux patriotes sur la fuite <lu roi, qu'on disait très-prochaine, Maral, elîrayé par les mouvements des troupes étrangères sur la frontière, lança dans le public, en dehors de son journal, un ('crit dans lequel il dénonçait la conspiration de la cour en des termes d'une violence inouïe, et que lui seul pouvait surpasser. C^e pamphlet, en date du 20 juillet 1790, était intitulé : C'en est fait (le nom!
« Citoyens de tout âge et de tout rang, y disait Marat, les mesures prises par l'assemblée ne sauraient vous enipêcher de périr. C'en est fait de nous pour toujours si vous ne courez aux armes, si vous ne retrouvez cette valeur héroïque qui, le 14 juillet et le 5 octobre, sauvèrent deux fois la France. Volez à Saint-Gloud; s'il en est encore temps, ramenez le roi et le dauphin dans vos murs; lenez-les sous bomie garde, (ju'ils vous répondent des événements : renfermez rAutrichienne et son beau-frère, qu'ils ne puissent plus conspirer; saisissez-vous de tous les ministres et de leurs commis, mettez-les aux fers ; assurez-vous du chef de la municipalité et des lieutenants du maire; gardez h vue le général; arrêtez l'état-major; enlevez le poste de l'artillerie de la rue Verte ; emparez-vous <le tous les magasins et moulins a poudre ; que les canons soient tous répartis entre tous les districts ; que tous les districts se rétablissent t;l soient a jamais permanents ; qu'ils fassent révoquer ces funestes décrets. Gourez, courez, s'il en est encore temps, ou bientôt de nombreuses légions ennemies fondront sur vous. Bientôt vous verrez les ordres privilégiés se relever ; le despotisme, l'affreux despotisme reparaître plus formidable que jamais. Cinq à six cents têtes abattues vous eussent assuré le repos, la liberté, le bonheur; une fausse sécurité a retenu vos bras et suspendu vos coups : elle va coûter la vie a un million de vos frères. Que vos ennemis triomphent un instant, et c'en est fait de la liberté, et le sang coulera à grands Ilots ; ils vous égorgeront sans pitié ! »
Un pareil cri d'alarme, des provocations de cette nature devaient nécessairement mettre la capitale en ébullition : tout le monde s'en
émut. Les journaux royalistes sonnèrent la charge contre l'écrivain (jui avait osé tenir un pareil langage. Brissot traita Marat d'énergumène. Un journaliste du nom de Baillio, qui publiait alors une feuille intitulée la Lanterne, dénonça le pamphlet de Marat, et le traduisit devant l'opinion publique.
« Surtout, mes frères, mes camarades, disait ce journabste, donnez-vous de garde, dans ce moment sérieux, de la lecture du pamphlet dangereux de Marat. Que sais-je? peut-être Marat est-il un honnête homme, un patriote trop zélé, qu'on rappellerait aisément de son délire; mais s'il est vertueux, s'il est citoyen, qu'il déchin? lui-même, qu'il efface de ses larmes son écrit pestiféré intitulé : C'en est fait de nous! Si c'est à vomir de telles horreurs que le mène son délire, qu'il pose sa funeste plume, au moins pour quelques jours; qu'il cesse d'intimider la vertu de l'humble citoyen et d'irriter les hommes simples qui troubleraient l'ordre a force de patriotisme, de distiller des poisons dans les cerveaux faibles et les cœurs timides; qu'il laisse en paix notre bon roi citoyen, et qu'il se repose de la sûreté de son asile sur la vigilance des héros de la nation. » (5'' numéro de la Lanterne.)
Camille Desmoulins, qui avait renoncé à son titre de Procureur (fénéral de la Lanterney se montra affligé lui-même de voir familiariser le peuple avec de pareilles doctrines ; il gourmanda Marat.
« Monsieur Marat, lui dit-il, vous vous ferez de mauvaises affaires. Cinq à six cents tètes abattues?... vous êtes le dramaturge des jouinalistes. Les Danaides, les Bramécides ne sont rien en comparaison de vos tragédies. Vous égorgeriez tous les personnages de la pièce et jusqu'au souffleur. Vous ignorez donc que le tragique outré devient froid?... Pardonnez si ma verte jeunesse donne des conseils; mais vous compromettez véritablement vos amis, et vous les forcez à rompre avec vous * . »
Le Père Dnchesne, de Lemaire, attaqua aussi très-durement Marat a cause de ses cinq cents têtes. « Je ne finirai pas cet article, dit-il, sans donner un coup de gueule à Marat. C'est un vrai chien, trop sanguinaire. Il aurait mieux fait d'être boucher qu'écrivain. Il voudrait faire assassiner le genre humain. Un conseiller pareil est
bon à conduire des chiens au combat... Un ami pareil est un b
dont il faut n'aimer que le silence. C'est mon avis, f..... ! )i
' H^vol niions île i-'rinni' d ilr Drahntil, r>7" miniérn
rm MAKAT.
— « Vous n'y entendez rien, répondait Marat a ceux qui lui reprochaient ses exagérations. Eh ! mon Dieu, laissez-moi dire ; on n'en rabattra que trop î »
Néanmoins, l'écrit provocateur lut dénoncé a l'Assemblée nationale par Malouet, et la majorité décréta que le procureur du roi au (jhâtelet poursuivrait, comme coupable de lèse-nation, les auteurs, imprimeurs et colporteurs <le la feuille intitulée : C'en est fait de nous, ainsi que l'auteur du dernier numéro des Reïwhitiims de France et de Brabant, comme coupables d'avoir poussé le peuple a l'insurrection contre les lois, à répandre le sang et à renverser la constitution.
« Ce sont les noirs et les impartiaux, s'écria Marat, qui veulent anéantir la liberté de la presse... Que l'aire? ajouta-t-il. Regarder l'inlame décret du 7A juillet comme non avenu: se moquer de l'autorité injuste que prétendent usurper les traîtres à la nation qui dominent l'assemblée, et aller son train, en jirenont les précautions d'usage contre les tyrans. Si les auteurs patriotiques mollissent et battent en retraite, adieu le fruit de la Révolution : elle n'aura servi qu'a appesantir nos fers et à les river à jamais. » • Quelques jours après, Marat allait son train, et publiait, dans son journal, un article intitulé : Au Tocsin, dont on se fera facilement une idée par le style du précédent.
« La contre-révolution, s'écriait-il encore lors des déplorables collisions de .Metz et de Nancy ; la contre-révolution commence par la milice aristocratique de Metz, et se poursuit par le bourreau du directoire du département. » Et il engageait les Parisiens à manifester leur improbation des mesures rigoureuses prises par Rouillé à l'égard des soldats patriotes de Nancy et des Suisses du régiment de Ghàteau-Vieux, en s'insurgeant contre les décrets rendus h ce sujet par l'Assemblée nationale, et contre les menées du commandant général de la garde parisienne. « Le sieur Moittié, ajoutait-il, met sa gloire à singer nos augustes représentants. » Puis il adressait lui-même une proclamation à l'armée parisienne, dans laquelle il lui peignait les événements de Nancy et la conduite du général Rouillé comme les premiers échelons de la contre-révolution (numéro iilo).
Revenant sur le passé, il déplorait l'aveuglement du peuple de Paris, qui, disait-il, avait toujours été dupe des charlatans et des traîtres. « Rien n'a plus servi à prouver le défaut de vues, l'ignorance
evtrêine des Parisiens, répétait-il sans cesse, que la manière dont ils ont laissé échapper cette victoire que la fortune semblait avoir pris plaisir de mettre dans leurs mains après la prise de la Bastille. Il ne s'agissait plus alors que de marcher sur Versailles, de pendre les ministres, et de balayer l'Assemblée nationale, tous les nobles, les prélats, les gros bénéficiers et l'agence, plus dangereuse encore, des intendants, des robins, des gens du roi et praticiens ; puis de faire consacrer immédiatement les droits de la nation et des citoyens. Au lieu de s'occuper de ces grands objets, les Parisiens se sont amusés à s'enivrer de leur ridicule triomphe; et bientôt une foule de fripons se sont mis a leur tète pour les tromper et les enlacer, en les amusant comme des enfants... »
Marat en voulait surtout aux juges du Chûtelet qui, par des décisions empreintes de l'esprit contre-révolutionnaire dont ils étaient tous animés, venaient, à l'occasion de diverses procédures, et principalement de celle instruite sur les journées d'octobre , de se rendre plus impopulaires encore ; aussi ne cessait-il de démontrer la nécessité de proscrire des nouveaux tribunaux ces juges, de même que c«ux de la cour des aides, des requêtes de l'hôtel, de la Tournelle criminelle, et surtout, ajoutait-il, les gens du roi et tous les suppôts de la chicane.
Enfin il ne cessait de dénoncer les journalistes vendus au ministère, et publiait souvent des listes nominatives des suppôts de Moittié, ainsi que celles des quinze cents mouchards et ahjuazils dont il disait que le vertueux Bailly était le père nourricier.
Tel fut l'auteur de ÏAmi du Peuple sous l'Assemblée nationale constituante, et tel il continua de se montrer pendant la session de la Législative, et même sous la Convention : gourmandant sans cesse ces assemblées de leur timidité: dénonçant toujours les hommes qui, a ses yeux, trahissaient la cause de la liberté, et faisant une guerre acharnée aux ministres, aux généraux, aux députés qui ne marchaient pas dans la voie politique qu'il indiquait.
Sous la Constituante, il avait poursuivi de toute sa colère et de sa haine Necker, Lafayette, Bailly, Mirabeau et les autres membres des classes aristocratiques, qu'il désignait sous les dénominations de noirs et é'archi-noirs ; il avait encore harcelé les ministériels ou corrompus; en un mot, il avait fait une guerre a outrance et de tous les jours h ceux qu'il considérait comme les ennemis du peuple, aux apôtres de l'absolutisme, aux aristocrates de toutes les classes.
r.lO MAKAT.
Peu de personnes en évidence avaient été épargnées par sa plume acérée ; et comme la suite des événements avait justifié la plupart de ses dénonciations, de s<'S patrioti(pies prévisions, il s'était cru lui-même et le peuple l'avait considéré comme un esprit d'une rare sagacité, dont la pénétration servait merveilleusement la cause de la liberté, en démas(juant les traîtres couverts du masque du patriotisme.
Quant a ses idées polilicjues, considérées d'abord comme extravagantes, puis seulement comme hardies ou intem|)estives, le peuple les avait adoptées assez lacilemenl, et Marat passait, aux yeux de la multitude, comme un liomme d'Etat supérieur, conune un publiciste formé à l'école des grands maîtres.
Le succès de ce journaliste, à cpii de nombreuses persécutions avaient donné une grande importance, lut donc jirodigieux durant les deux premières années de la dévolution. Et quand l'Assemblée constituante, toute meurtrie des coups que VAmi du Peuple lui avait portés, cédait sa place a de nouveaux législateurs, Marat était une grande autorité.
Sous la seconde législature, le rédacteur de VAmi du Peuple ne cessa d'être le même. Il attacjua sans cesse le parti royaliste dans la personne des Vaublanc, des Dandré. des Pastoret, des Lacretelle, des Quatremère, des Lemontey, des Dumas, des Jaucourt, des Dumolard, des Lagrèvole, des Gentil, des Hanssy, etc., etc., qu'il appelait les royalistes (jamjrenés.
Bientôt il fut plus loin : il dénonça aussi la faction des eudormeurs, dans laquelle il plaçait au premier rang Brissot, Guadet, Vergniaud et les autres chefs des girondins. Quant aux ministres de l'époque, il les consid('rait tous, depuis Bertrand de Molleville jusqu'à Montmorin, comme des traîtres; il ne tarda pas même à désigner comme tels la plupart de leurs successeurs pris dans la société des Jacobins et sur la proposition du parti de la Gironde. Lessart, Narbonne, Dumouriez, Roland, Glavière, Degrave, Lacoste ne furent, k ses yeux, que les continuateurs de leurs devanciers, ou les dupes du roi et de VAutrkhienue.
Toujours dominé par les mêmes appréhensions, les mêmes craintes, Marat ne cessait de dénoncer à l'opinion publique ceux des hommes politiques que ses soupçons, trop souvent réalisés, lui présentaient conime des Iraitres avoués ou cachés. Il répétait toujours, en des termes fort durs, que la cause de la liberté n'avait