‹ Histoire des Juifs (volume 2)Chapitre 10 sur 144 · LES ISRAËLITES DANS LE DÉSERT · texte numérisé non relu

LES ISRAËLITES DANS LE DÉSERT

sacrifices pour obtenir la grâce divine, force était de conserver cette forme de culte; mais elle fut simplifiée. Un autel avait pour complément obligé un sanctuaire. Dans ce dernier, nulle image ne fut admise, mais uniquement un chandelier, une table avec douze pains, symbole des douze tribus, plus un autel, enfin une enceinte pour l'arche d'alliance (le saint des saints).

À l'autel, au sanctuaire et aux sacrifices, un corps de prêtres était nécessaire. Cette antique institution fut donc aussi conservée. Le sacerdoce fu: naturellement conféré à la tribu de Lévi, la plus fidèle de toutes et la plus instruite, qui déjà en Égypte avait fait office de prêtres. Mais la possession terriioriale aurait pu la conduire, comme les prêtres d'Égypte, à l’égoïsme, à l’abaissement du caractère, à l’exploitation intéressée du sentiment religieux. Les prêtres d'Israël, les Lévites, n’eurent point de canton en propre, et leurs moyens d'existence devaient se borner aux redevances que la loi prescrivait aux laïques de leur fournir. D'autre part, une vieille coutume, qui remontait à l’époque des patriarches, confiait aux premiers-nés des familles le soin des sacrifices. Cette prêtrise domestique, ne pouvant être brusquement supprimée, se maintint concurremment avec la prêtrise lévitique. ll se mêla ainsi, à la pure doctrine du Sinaï, un élément disparate et même antipathiqne. Les tendances matérielles du peuple rendaient nécessaires ces concessions, qui devaient servir de transition et d'acheminement à des idées plus élevées. Mais la partie éclairée du peuple, plus ou moins pénétrée de ces mêmes idées, p’attribua jamais à l'institution des sacrifices qu’une valeur secondaire. .

Les Israélites demeurèrent quarante années dans le désert, menant une existence nomade, cherchant des pâturages pour leurs troupeaux, errant çà et là de Kadesch au golfe d’Ailat. C'est dans cette région et dans cet intervalle que Moïse accomplit sa mission d'éducateur. Cette première génération s’éteignit peu à peu, et la génération nouvelle, élevée par lui et par les hommes qui le secondaient, devint une communauté confiante en Dieu, pleine de courage et de persévérance. Il lui donna une série de lois successives, qu’il s'attacha à faire pénétrer dans son cœur. Moise s'était entouré d'un sénat composé des chels des soixante-dix

familles. Ces « soixante-dix Anciens », qui servirent de modèle à des institutions ultérieures, devaient lui alléger le fardeau des affaires publiques, prendre part au conseil et à l'exécution dans toutes les occurrences importantes. En outre, il institua des juges supérieurs et subalternes, préposés respectivement à mille, à cent, à dix familles. Il confia leur élection au peuple, qui devait choisir lui-même les plus dignes et les lui proposer. Il enjoignit à ces juges de prononcer avec justice, non seulement entre leurs coreligionnaires, mais entre Israëlites et étrangers. Ils étaient tenus de ne faire acception de personne, d’être équitables aux petits comme aux grands, inaccessibles à la corruption et à la crainte, animés, en un mot, du seul désir de bien juger : « car la justice est à Dieu », il en est la source, il en surveille l’exercice.

Amour du prochain, fraternité, égalité, douceur et justice, tel fut l'idéal que Moïse proposa à la jeune génération élevée par lui, et qu’elle devait aspirer à réaliser un jour. Ce fut un beau temps que celui où de telles lois et de telles doctrines furent infusées à un peuple comme l'âme même de son existence! La jeunesse de ce peuple était comme transfigurée par un glorieux idéal. C’étaient les épousailles de la vierge d'Israël s’unissant à son Dieu, et « le suivant avec amour à travers une aride solitude! »

Enfin, ces pérégrinations étaient arrivées à leur terme. L’ancienne génération était morte, et la nouvelle, plus docile et plus vaillante, semblait müre pour le but assigné. Un certain nombre d'Israélites de la tribu de Juda, aidés de ceux de Siméon, pénétrèrent, paraît-il, dans la Palestine par le sud, y prirent plusieurs villes et s’y établirent. Les autres tribus devaient faire un détour et entrer dans le pays par l’est. Ce détour pouvait être évité si les Iduméens, qui habitaient les hauteurs de la chaine du Séir, leur eussent permis de traverser leur territoire. Mais ceux-ci, craignant sans doute d'être dépossédés par ce peuple en quête d'un établissement, s’avancèrent en armes pour leur défendre le passage. Les tribus furent donc obligées de faire un long circuit, de tourner l’Idumée en longeant le Séir à l’est, et de s'approcher du pays de Canaan par la rive orientale du Jourdain.

Or Sichon, roi des Amorréens, occupait cette contrée. Moïse lui envoya des messagers de paix, lui demandant la permission, pour

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les Israélites, de traverser son pays afin de gagner le Jourdain. Sichon refusa, lui aussi, et marcha avec son armée contre les tribus. La génération élevée par Moïse, bien différente de ses pères, accepta la lutte avec une juvénile ardeur, et baltit, avec leurs rois Sichon et Og, les peuplades qui prétendaient lui barrer le passage.

Cette victoire des Israélites eut de grandes conséquences pour eux, et dans le présent et dans l'avenir. D'abord, ils prirent possession de toute la contrée, s’y cantonnèrent et mirent ainsi fin à leur vie nomade. De plus, ce premier succès leur donna la confiance et l'espoir de vaincre toutes les résistances qu'ils pourraient renconirer dans la conquête de la Terre promise. Les peuplades voisines, informées de la défaite de ces puissants princes, tremblèrent devant les tribus voyageuses.

La péripétie née de ces étonnantes victoires fit éclore des chants, première apparition d'un génie sans lequel un peuple ne saurait prétendre à une place éminente. Les premiers vers chantés par la muse hébraïque furent des chants de guerre et de victoire. Les auteurs de ces poèmes (#0scklim) furent, dès l’abord, en si haute estime que l’on conserva leurs productions dans un recueil, « le Zivre des guerres de Dieu ». Il n’est resté que trois de ces poèmes, et à l’état de fragments... La poésie hébraïque, dans ses premiers essais, manque et de profondeur et de suavité, mais elle montre déjà une double originalité qu'elle devait porter plus tard jusqu’à la perfection. Eu égard à la forme, elle a déjà la symétrie des hémistiches, autrement dit le parallélisme, où une même pensée se répète, dans deux ou trois membres successifs, sous des formes différentes. Eu égard au fond, cette muse naissante aime déjà l'ironie, fruit d’une double préoccupation : celle de l'idéal qu'elle porte en son âme, et celle de la réalité qui lui ressemble si peu.

Pour arriver à leur but, — la Terre de promission, — les Israélites ne pouvaient s’attarder plus longtemps dans les fertiles campagnes situées entre l’Arnon et le Jabok; il fallait se mettre en mesure de passer le Jourdain. Ici se manifesta la fâcheuse conséquence de la conquête des pays d'Og et de Sichon. Les tribus de Gad et de Ruben déclarèrent, un beau jour, vouloir rester sur le

territoire conquis, parce qu'il était riche en pâturages et avantageux pour leur nombreux bétail et leurs chameaux. Ce fut pour Moïse une nouvelle douleur. Il leur reprocha amèrement leur égoïsme et, tout en cédant à leur désir, en les autorisant à garder le terrain conquis, il leur fit promettre que tous leurs hommes valides et propres à la guerre passeraient le Jourdain avec les autres tribus pour les aider à la conquête. Ainsi se forma un canton distinct et non prévu, celui des deux tribus et demie ou de la Pérée, « l’autre côté » du Jourdain, canton dont la possession devait avoir ultérieurement des conséquences plutôt nuisibles que favorables. |

Les autres tribus étaient déjà prêtes à passer le Jourdain, lorsque Moise, leur incomparable guide, cessa de vivre. Les Israélites pleurèérent sa mort trente jours; ce n’était que justice, car une telle perte était irréparable. Israël, à bon droit, se sentait orphelin. Pas un législateur, fondateur d'État ni éducateur de peuple, ne saurait être mis en parallèle avec Moïse. Il n'a pas seulement, et dans la situation la plus défavorable, fait d'une horde d'esclaves un peuple, il a aussi imprimé à ce peuple le sceau de l'immortalité. Il a mis dans ce corps une âme impérissable. Il a fait briller à ses yeux un idéal qu'il devait poursuivre sans cesse, heureux ou malheureux selon qu'il saurait ou non l'atteindre. Moïse a pu dire de lui-même qu'il a porté ce peuple « comme le nourricier porte son nourrisson », et rarement il a cédé au découragement ou à l’impatience. Sa douceur et son abnégation, traits dominants de son caractère, joints à la lucidité de son intuition, l'ont rendu digne d’être l’organe de la Divinité. Étranger à tout sentiment d'envie, il aurait voulu « que tous les Israélites fussent prophètes comme lui, qu’à eux tous Dieu envoyàt son inspiration ». Aussi Moïse est-il resté, pour la postérité, le type incomparable du prophète; et la pensée que l'aurore du judaïsme vit briller un tel modèle ne fut pas un médiocre stimulant pour les générations suivantes.

La mort même de Moïse fut un enseignement. C'est dans le pays de Moab, au pied d’une montagne révérée dans cette région, — le mont Peor, — qu'il fut mystérieusement enseveli, et nul ne connait jusqu’aujourd’hui le lieu de sa sépulture. Il fallait éviter

que son peuple ne le divinisät, comme les païens faisaient de leurs rois, de leurs grands ou prétendus grands hommes, de leurs fondateurs de religions. Pleurant la mort du chef bien-aimé qui ne devait pas les conduire dans la Terre promise; pleines des grands souvenirs de la délivrance d'Égypte, du passage de la mer, de la révélation sinaïque ; exaltées par leurs récentes victoires sur les rois Sichon et Og, les tribus passèrent le Jourdain, par un jour de printemps, sous la conduite de Josué, fidèle disciple de Moïse.

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