L'ÉPOQUE DES JUGES
Les Israélites ne rencontrérent aucune résistance, soit pour traverser le fleuve, soit pour s'avancer dans l’intérieur du pays. La terreur avait paralysé les habitants. D'ailleurs, entre ces différentes peuplades, il n'existait point de lien qui en formât un tout et leur permit de marcher en masses compactes contre les envahisseurs. Il y avait bien, dit l'Écriture, trente et un rois dans le pays de Canaan, indépendamment de ceux qui habitaient le littoral de la Méditerranée; mais ce n'étaient, à vrai dire, que des roitelets, régnant chacun sur une ville et ses dépendances, et isolés les uns des autres. Ils laissèrent tranquillement les Israélites dresser un vaste camp à GAügal, entre le Jourdain et Jéricho. Cette dernière ville elle-même, qui devait, selon toute apparence, être attaquée la première, n'avait aucun secours à attendre des villes voisines, et ne pouvait compter que sur elle-même. Les tribus israélites, au contraire, étaient unies, avides de conquêtes, exercées aux armes, et elles étaient conduites par un chef qui avait fait ses preuves.
Josué, fils de Nun, de la tribu d'Éphraïm, était le successeur autorisé du grand prophète, qui lui avait imposé les mains et lui avait. communiqué une partie de son esprit. Toutefois il n'était
point prophète. Il avait plutôt le sentiment de la réalité, de l’utilité présente ct pratique, que de l’avenir idéal. C'était un vaillant soldat, un général habile, et il l'avait prouvé autrefois dans sa rencontre avec les Amalécites. De plus, il avait le bonheur d'appartenir à la tribu d'Éphraïm, la plus considérée de toutes. Autrement sa tribu, fière ct peu traitable de sa nature, ne se serait pas si facilement soumise à ses ordres. Mais, celle-ci l’acceptant pour chef, les autres ne lui marchandèrent point l’obéissance. Général et armée, qui avaient remporté l'un et l'autre d’éclatantes victoires, étaient pleins de résolution et animés du ferme espoir que Dieu favoriserait leurs entreprises et assurerait leur triomphe.
La première conquête fut celle de Jéricho, ville située près de la montagne, dans une contrée des plus fertiles où croissaient non seulement des palmicrs à haute tige, mais encore le précieux balsamier. Grâce au voisinage de la mer Morte, le climat de Jéricho jouit, la plus grande partie de l’année, d’une température élevée, et les fruits y mürissent plus vite que dans l’intérieur du pays. Il importait donc de se mettre d'abord en possession de cette ville. Mais on renforça les fortifications de Jéricho, parce que les habitants, comptant peu sur leur force de résistance, ne se sentaient en sûreté que derrière de bonnes murailles. Pourtant ces murs tombèrent, raconte l’Écriture, au fracas intense soulevé par les guerriers israélites. Ceux-ci pénétrèrent dans la ville sans trop de résistance, et eurent facilement raison d’une population énervée par la débauche. — La forteresse d’A?, située à deux ou trois lieues plus au nord, ne put être prise que par un stratagème et par la mise en mouvement de toute l’armée. Béfhel, non loin de cette ville, fut enlevée peu après par des guerriers d'Éphraïm, à l’aide d'une ruse. La prise des deux fortes cités acheva de décourager les habitants des villes et villages voisins, qui, sans même attendre d’être attaqués, s’enfuirent dans la direction du nord, de l’ouest et du sud, abandonnant leur territoire à l'ennemi, qui en prit possession en tout ou en partie. Les Ilivéens du district de Gabaon, ou Gabaonites, se soumirent spontanément à Josué et au peuple, cédèrent aux Israélites la propriété de leurs villes, et ne demandèrent en retour qu'à être épargnés et tolérés. Josué, d'accord avec les Anciens et acquiesçant à cette condition, conclut
avec eux un traité qui, selon l'usage de l’époque, fut scellé par un serment. — C’est ainsi que presque tout le pays de montagne, depuis la lisière de la grande plaine jusque près de la ville qui fut plus tard Jérusalem, tomba au pouvoir des Israélites. Cette zone séparait les anciens habitants du nord de ceux du sud, de sorte qu'ils étaient hors d'état de se prêter mutuellement assistance.
Les Cananéens du sud n’en sentirent que mieux le besoin de s'unir, la crainte de voir leur pays devenir infailliblement la proie de l'ennemi commun triompha de leurs petites jalousies et de leurs querelles particulières, resserra leur faisceau et leur donna du cœur pour l'attaque. Cinq « rois » ou souverains de territoires, parmi lesquels ceux de Jébus (Jérusalem) et d'ÆJébron, se coalisérent pour attaquer les Gabaonites, qui, par leur soumission volontaire, avaient donné libre carrière aux conquérants..Les Gabaonites implorèrent la protection de Josué, qui fit marcher contre les cinq armées ses guerriers accoutumés à la victoire, et les battit si complètement qu'elles s’enfuirent au loin dans toutes les directions. Ce dut être une journée extraordinaire sous les murs de Gabaon, puisque, cinq siècles plus tard, on en conservait encore le souvenir. Un chant l’a immortalisée :
« Josué s’écria : » Soleil, arrète-toi sur Gabaon!
» Et toi, Lune, dans la vallée d'Ayalon!
» Et le soleil s'arrêta, n Et la lune flt halte, » Jusqu'à ce que le peuple eût châtié ses ennemis. »
Le passage du Jourdain, accompli avec un bonheur inespéré, et ces victoires si rapides remportées coup sur coup, étaient autant de miracles qu’on pouvait ajouter aux miracles anciens. Ils fournirent aux poètes une ample matière pour glorifier non les exploits de la nation, mais la merveilleuse protection’ de son Dieu.
La victoire de Gabaon aplanit aux Israélites la route du midi et leur permit de s'étendre aussi dans cette direction. Là, toutefois, il y eut plus d'une place forte dont ils ne purent faire ou conserver la conquête.
Une fois la région centrale subjuguée, le plus fort était fait, et
les tribus cessèrent de mettre en commun leurs efforts, par suite sans doute de l'exemple donné par la tribu de Joseph. Cette dernière, qui se divisait en deux sous-tribus, celles d'Épéraim et de Manassé, prétendait à une certaine prééminence, fondée sur la situation qu’elle avait occupée en Égypte, et corroborée par cette circonstance que Josué, le chef du peuple, était né dans son sein. C'est pourquoi elle réclamait la meilleure partie du pays, celle de la montagne centrale, très riche en sources et d’une extraordinaire fertilité. La tribu d'Éphraïm prit possession de la contrée située au nord et au sud de Sickem, accidentée par une succession de collines et de vallées. Elle adopta pour chef-lieu Sichem, l'antique cité des Hivéens, et qui, par sa position entre deux montagnes (Garizim et Ebal) riches en cours d'eau, méritait de devenir la capitale de tout le pays. Mais les branches d'Éphraïm et de Manassé ne se contentèrent pas de cette belle et plantureuse province (appelée depuis la Montagne d'É'phraïm) ; persuadées que Josué, enfant de la même tribu, n'avait rien à leur refuser, elles revendiquèrent une part plus grande encore. Sous prétexte que leur lot territorial était insuffisant pour leurs nombreuses familles, elles voulurent, indépendamment de la belle et riche plaine qui s'étend, sur un espace de plusieurs lieues, au nord de la montagne d'Éphraïm, obtenir encore la contrée adjacente qui avoisine la haute montagne de Thabor. Mais, contre leur attente, Josué se montra peu traitable. Il leur répondit avec quelque ironie que, puisqu'elles étaient si nombreuses, elles n'avaient qu'à s'emparer du mont Thabor, dans le pays des Phérizéens et des Rephaïm, et à éclaircir la forêt. Voyant que Josué ne prûtait pas la moindre assistance à leurs prétentions égoistes, ces hommes cessérent de prendre aucune part aux entreprises communes ; ils pouvaient se contenter de leur lot.
Ce fut comme un signal. En les voyant se désintéresser ainsi de la chose publique, les autres tribus firent comme eux : elles songérent avant tout à elles-mêmes. Quatre tribus jetcrent leur dévolu sur le nord, quatre sur le sud et l'ouest. Ce que n'avaient pas osé les Joséphides, quatre tribus l'entreprirent résolument : Issachar, Zabulon, Aser et Nephtali. Elles descendirent dans la plaine de Jezréel (Esdrelom), où s'établit une partie d’entre elles,
tandis que l’autre poussa plus au nord, dans le haut pays qui s'étend au pied de la montagne. Ces tribus étaient, encore moins que les Joséphides, en mesure de guerroyer contre les habitants de la plaine, parce qu'elles n'auraient pu tenir contre les chariots de guerre qui la parcouraient aisément en tout sens. La tribu d'Zssachar s'en tenait aux pâturages qu'elle avait été heureuse de trouver dans cette grande plaine, et ne songeait pas, pour le moment, à posséder des places fortes. Sédnite par les charmes du repos et par la fécondité de cette terre, elle semble s'être soumise aux Cananéens de la province, satisfaite d'être tolérée, füt-ce au prix de lourds sacrifices. Sa jumelle, la tribu de Zabylon, moins amoureuse de repos, parait avoir acquis par la force, dans le haut pays au nord du Thabor, des positions solides. Les deux autres tribus, Aser et Nephtali, doivent avoir trouvé plus de difficulté à s'établir; de ce côté-là, en effet, la population cananéenne était plus belliqueuse et plus étroitement unie. Là s'élevait une sorte de capitale, Zasor, dont le roi, Jabin, régnait sur plusieurs cantons. Celui-ci appela aux armes les villes alliées, pour écraser les Israélites qui menaçaient de les envahir. Les. tribus d’Aser et de Nephtali n'étaient pas capables de leur tenir tête, et elles se hâtèrent, parait-il, d'invoquer l'assistance de Josué. L'esprit de solidarité était encore assez puissant parmi les tribus pour que Josuéles trouvât disposées à venir en aide à leurs frères du nord. Avec les guerriers qu'il réunit, il tomba à l'improviste sur les Cananéens commandés par Jabin, près du lac de Hérom, les battit et les mit en fuite. Ce fut la seconde grande victoire qu'il remporta sur ses ennemis coalisés. Cette bataille permit aux deux tribus de s'établir solidement entre le cours supérieur du Jourdain, à l’est, et la Méditerranée à l'ouest. Aser et Nephtali étaient les tribus les plus reculées vers le nord ; c'étaient comme les gardes avancées de la frontière, la première au couchant, la seconde sur les hauteurs de l'orient.
À la même époque, quatre autres tribus conquirent leur place dans le sud, et cela par leurs seuls efforts et sans le concours du reste de la nation. La petile tribu de Benjamin reçut, vraisemblablement des Joséphides, qui avaient avec elle des liens plus étroits, une Zone peu étendue et d’une fertilité médiocre, vers leur fron-
tière méridionale : ce n’était guère que le territoire des Gabaonites, avec quelques annexes à l’est et à l'ouest. Pénétrer plus avant dans le sud était tout aussi malaisé que de s’avancer dans le nord à travers la grande plaine. Au milieu du pays, en effet, demeuraient les Jébuséens, population guerrière et puissante, dont le territoire était défendu par le Sion, forteresse inaccessible, bâtie sur une montagne. Dans la plaine, à l’ouest, du côté de la mer, les habitants avaient des chariots de guerre en fer, que les Israélites, dans ces premiers temps, ne pouvaient affronter. Et pourtant les tribus restantes n'avaient pas d'autre ressource que le sud et l'ouest, pour s'y mettre en quête d'établissements. Parmi ces tribus, celle de /zda (Yehouda) était une des plus nombreuses et des plus puissantes, et celle de Siméon s'appuyait sur elle, comme une tribu vassale sur sa suzeraine. |
La tribu de Dan fut de toutes la plus disgraciée ; elle restait, pour ainsi dire, entre ciel et terre. Ses familles paraissent avoir été peu nombreuses. Dan n'avait même pas, comme Siméon, une tribu paéronne pour le protéger. Il semble avoir marché à la suite de la tribu d'Éphraïm; mais cette dernière, dont nous connaissons l'égoïsme, ne lui avait laissé qu'un territoire incertain et difficile à conserver, au sud-ouest de son propre canton, ou plutôt une parcelle du canton de Benjamin. Les Danites devaient s'emparer du bas-fond ou de la plaine de Saron jusqu'à la mer, et s’y ctablir. Mais les Amorréens les empêchèrent de prendre pied dans cette contrée et les obligèrent de se retirer sur la montagne, où d'autre part les Éphraïmites, et leurs voisins les Benjamites, ne souffraient point d'établissements solides. Dan fut donc longtemps réduit à une vie de campement, et plus tard contraint d'émigrer pour chercher au loin des établissements dans le nord. |
La conquête de la plus grande partie du pays s’était effectuée
si rapidement, qu'elle dut apparaitre comme un miracle aux contemporains et à la postérité. À peine un demi-siècle auparavant, les [sraélites, apprenant par leurs émissaires que les habitants du pays étaient trop forts pour qu'on pût espérer de les vaincre, avaient reculé éperdus et découragés. Et maintenant ces mêmes peuplades si redoutées étaient à ce point terrifiées par les Israélites, que la plupart abandonnèrent leurs possessions sans résis-