‹ Histoire des Juifs (volume 3)Chapitre 110 sur 203 · ELIA VILNA CONTRE LES HASSIDIM · texte numérisé non relu

ELIA VILNA CONTRE LES HASSIDIM

contre les Hassidim par le rabbinatde Viloa ou les divers ouvrages polémiques, les rebben interdisaient la lecture de tout écrit qu'ils n'avaient pas préalablement approuvé. Par contre, ils recommandaient chaleureusement des recueils de sermons et de sentences attribués à Israël Baal Schem et à Béer Mizricz.

Après la mort de Deer, deux de ses successeurs contribuèrent particulièrement au développement de la secte des Hassidim : Israël, de Kozieniz, au nord de Radom,et Salmande Liadi.Le premier, connu sous le nom de « Magguid de Kozieniz », était d'un mysticisme exalté et avait la réputation d'un grand thaumaturge, même chez les chrétiens. Ses revenus étaient considérables, mais il distribuait aux nécessiteux Tor que ses admirateurs lui apportaient. Salman de Liadi se distingua surtout par sa vaste érudition talmudique et sa dignité de caractère. Il fonda un groupe spécial qu'on désignait sous le nom AeB'aàad^ .

Une seconde fois, Ëliaetses collègues de Vilna excommunièrent les Hassidim. A Brody et à Cracovie on brûla plusieurs de leurs livres (1781). Mais ces procédés de répression n'avaient plus la même efficacité qu'autrefois. Dans la province austro-polonaise de la Galicie, les disciples de Mendelssôhn essayèrent de combattre cette secte en créant des écoles élémentaires d'après le programme de Joseph II. Elle triompha pourtant de toutes les résistances, et, à la fln du xvin* siècle, elle était déjà forte de cent mille âmes. C'est que de ses revendications, une au moins était justifiée : la nécessité de réprimer Texcès des études talmudiques. Aujourd'hui, les Hassidim donnent le ton dans les communautés où ils étaient autrefois persécutés et ne cessent de faire de nouvelles recrues en Pologne.

Pendant que cette secte exerçait son action funeste en Pologne, les disciples de Mendeissohn continuaient l'œuvre de leur mailre. Toute une légion déjeunes hommes, en Allemagne, dans l'est et le sud de l'Europe, travaillaient à la rénovation de leur religion et s'efforçaient de faire pénétrer une sève plus jeune dans le vieux tronc du judaïsme. Comme s'ils s'étaient tous entendus, ils mirent de côté le Talmud pour s'adonner à l'étude de la Bible et à la

1. Ce nom est formé des lettres initiales des mots "Rokhina « sagesse»,. Stna « intelligence », et "Daal «> connaissance ».

cullure de la science. Ardents, enthousiastes, ils prêchaient le progrès, prédisaient de nouvelles destinées au judaïsme, sans savoir eux-mêmes quelles seraient ces destinées. Depuis Kœnigsberg jusqu'en Alsace, depuis Tltalie jusqu'à Amsterdam, à Londres et à Copenhague, on entendait un concert de voix fraîches et mélodieuses qui chantaient comme à Taurore d'une joyeuse journée de printemps. Chaque voix prise à part aurait peut-être paru frêle et un peu fruste, mais dans leur ensemble elles produisaient un effet d'une belle harmonie. Ces jeunes gens, qui s'étaient mis a lire la Bible dans le texte original et en étaient vivement impressionnés, désiraient rendre à la langue hébraïque déformée et modifiée sa pureté primitive. Ils poursuivaient aussi le but de réveiller, parmi les Juifs, le goût de la poésie et de la science. Dans leur inexpérience et leur bel enthousiasme, ils n'apercevaient pas les nombreuses difficultés qu'ils rencontreraient dans leur entreprise. Aussi n'hésitèrent-ils pas à aller de l'avant et eurent-ils la joie de voir le succès couronner leurs efforts. Mendelssohn, prudent et circonspect, rendit, en réalité, moins de services au judaïsme que ses disciples, qui étaient dans la vigueur de l'âge, pleins de feu et d'audace, et ne craignaient ni de se compromettre ni de froisser les consciences timides.

Des circonstances particulières favorisèrent ce mouvement. Dans le désir d'enrichir son pays, le roi Frédéric II avait encouragé l'activité et l'esprit d'entreprise des Juifs de son royaume et surtout de ceux de Berlin. Sous son impulsion, plusieurs Juifs avaient créé des fabriques, fondé d'importantes industries et acquis de grandes richesses. Mais que faire de leur argent? Ils n'avaient accès ni à la cour ni dans la noblesse ; la bourgeoisie même, jalouse de leur fortune, ne voulait pas les recevoir. Pour se distraire de leurs occupations habituelles, ils eurent alors l'idée de s'intéresser à la littérature, protégeant les savants juifs et favorisant la publication de leurs œuvres.

Le signal partit de Kœnigsberg, qui était alors, en quelque sorte, une colonie de Berlin. Cette ville était habitée par un certain nombre de Juifs riches qui étaient des esprits cultivés et avaient pris une part active au mouvement provoqué en Allemagne, é cette époque, par l'influence de la littérature française. A leur tête

LES MEASSEFIM. 295

se trouvaient les trois frères Friedlaender (Baermann, Meyer et Wolf). Un membre de cette famille, David Friedlaender (1750-1834), devint influent dans la communauté de Berlin, par suite de son alliance avec le banquier Daniel Itzig, et établit des relations suivies entre la capitale prussienne et Kœnigsberg. Ç*avait été un événement considérable pour les Juifs de Kœnigsberg que la visite de Mendelssohn à leur ville, où il avait été accueilli avec une respectueuse déférence par des professeurs, des écrivains et d'autres personnages connus, et où Tillustre philosophe Kant Tavalt embrassé en public. Ces marques de respect et d*amitié données a leur coreligionnaire les encouragèrent à redoubler d^efforts pour cultiver leur esprit et s'imposer ainsi à l'estime de leurs concitoyens. Du reste, sur la demande de quelques maîtres libéraux et principalement de Kant, l'Université de Kœnigsberg leur ouvrit ses portes. Parmi les étudiants juifs qui suivaient les cours de cette Université, deux surtout s'atlachèrent à continuer l'œuvre de Mendelssohn, Isaac-Abraham Euchel et Mendel Bresselau, tous deux précepteurs dans la famille Friedlaender.

Isaac Euchel (1756-1804) s'appliqua à écrire l'hébreu, comme Mendelssohn et Wessely, avec correction et élégance, et il y réussit parfaitement. Son style était pur, clair et agréable. Son ami, Mendel Bresselau (1760-1829), qui, plus tard, prit si vigoureusement à partie les vieux rabbins, avait encore plus de talent, 11 maniait la langue hébraïque avec un véritable art et savait se servir très habilement du langage biblique pour exprimer des idées modernes et raconter les événements les plus divers. Soutenus par deux jeunes gens de la famille Friedlaender, Euchel et Bresselau adressèrent un appel à tous les Juifs, encore du vivant de Mendelssohn (en 1783), pour fonder une société qui répandît la connaissance de la langue hébraïque et pour créer un recueil périodique. Ce journal, appelé Meassef, le a Collectionneur », était rédigé en hébreu afin d'être accessible à tous les Juifs. Ce fut à Berlin que le Meassef trouva ses meilleurs collaborateurs et ses plus fermes soutiens. Mendelssohn lui-même ne dédaigna pas de publier dans ce journal, sous le voile de Tanonyme,, quelques poésies hébraïques à côté des œuvres de simples débutants. Parmi les principaux rédacteurs de ce recueil, surr

iMMiiiDés les Measu/iw^ il (aot citer : Joël Lœwe et Anm Halle, appelé aussi Wolfesohn, doot le premier était an remarqaaUe savant et faotre on fbagaeox polémiste, et qui soecéd^ent plus tard à leurs amis Eaebel et Bresselaa dans la direction do journal ; David Friedlaender, qoi Uiocba à toot; Joseph Haltem et Joseph Witzeohausen ou Veit ; baac Satanowet Ben Zeèb, deox Polonais établis à Berlin qui comptaient parmi les meilleurs écrivains hébreux. Wolf Heidenheim aus» collabora au Meassef. Ce dernier était un esprit assez bizarre, mécontent du style incorrect des anciens et des connaissances un peu superficielles des modernes, et qui consacra son temps à Fétode minutieuse de la grammaire hébraïque et de la Massora.n a rendu service à la littérature joive en publiant de nouvelles éditions, très soignées, d*un certain nombre d'ouvrages hébreux où pullulaient les incorrections et les fautes d'impression.

En France, le MeasseféXaii représenté par Moïse Ensheim ou Moïse Metz, qui avait été pendant quelques années le précepteur des enfants de Mendelssohn et avait inspiré a ses jeunes élèves une grande affection. H était très bon, tK^ doux et d*une grande modestie. Ses connaissances mathématiques étaient très appréciées de savants tels que Lagrange et Laplace. En Italie aussi, le MeassefevX des partisans. Môme dans les milieux chrétiens, rapparition de ce journal fut saluée comme le signal d'une sérieuse rénovation parmi les Juifs. Bientôt le groupe qui avait fondé le Meassef ne borna plus son ambition à la simple littérature, il voulut agir plus directement sur les mœurs et, dans ce but, organisa en 1787 la c Société pour le bien et Télévation des sentiments ». Son influence s*étendit de plus en plus, et bientôt chaque communauté importante eut son parti des o éclairés », qui, sans rompre complètement avec le passé, étaient bien près de délaisser tout ce qui rappelait l'ancien judaïsme.

L'école de Mendelssohn eut aussi ses philosophes, dont plusieurs avaient une réelle valeur et égalaient leur maître en profondeur et en force de dialectique. Trois surtout acquirent de la célébrité : Marcus Herz, Salomon Maïmon et Lazarus Ben-David. Pénétrés des idées de Kant, dont ils admiraient la grandeur morale et la rigoureuse logique, ils se déclarèrent ses disciples

SALOMON MAIMON. 297

dévoués et rendirent plus accessibles au public les conceptions de ce philosophe exposées dans un langage obscur et rocailleux.

Marcus Herz (1747-1805) se fit remarquer par Kant pour sa pénétrante sagacité. A Berlin, où il était établi comme médecin, ses conférences sur la philosophie et la physique attiraient de grands savants et parfois des princes. Grâce à ses connaissances variées et à son brillant esprit, grâce aussi à son mariage avec la belle Henriette de Lemos, il réussit à faire de sa maison le rendez-vous de la meilleure société de Berlin et exerça ainsi une puissante influence sur les milieux juifs et même chrétiens.

Un autre philosophe, Salomon Maïmon (1753-1800), est certainement une des figures les plus curieuses de ce temps. S*appelant de son vrai nom Salomon de la Lithuanie ou de Nieswiesz, ce Juif polonais ressentit un tel enthousiasme pour le Guide des égarés^ de Maïmonide, qu*il ajouta le nom de Maïmon à son propre nom. 11 offre un exemple frappant de la facilité avec laquelle les Juifs s'assimilent les plus diverses connaissances. Venu en Allemagne dans un complet dénûment, comprenant à peine la langue du pays, ne sachant que le Talmud, il devint un profond et original philosophe. Kant, à qui Marcus Jlerz Tavait recommandé, admirait sa puissance de dialectique, son esprit pénétrant et faisait de lui le plus grand éloge, quoique Maïmon combattit une partie de ses idées. Celui-ci publia de nombreux ouvrages philosophiques et, quoique Polonais, sut exposer en allemand avec une suffisante clarté les plus obscurs et les plus arides problèmes métaphysiques. Le grand public apprit surtout à le connaître par son Autoiio graphie y où il dénonce sans ménagement les défauts de ses compatriotes juifs et témoigne d'un rare cynisme. Cette œuvre a des points de ressemblance avec les Confessions de J.-J. Rousseau.

Malgré ses mœurs dépravées, sa malpropreté presque repoussante et son caractère insupportable, Salomon Maïmon rencontra de généreux protecteurs. Son ArUobiographie surtout le fit connaître dans toute TAllemagne. Schiller et Gœthe manifestèrent pour lui la plus vive sympathie, et le second exprima même le désir de rappeler auprès de lui. Mais sa célébrité ne le rendit ni plus heureux ni moins repoussant. Il persista dans ses dérèglements.

conserva des manières grossières et, jusqu'à sa mort, dut vivre de subsides.

Le troisième philosophe juif de ce temps, Lazarus Ben- David (1762-1832), de Berlin, fut aussi un disciple fidèle de Kant, qui parle de lui, dans ses ouvrages, avec la plus haute estime. Peut-être out-il tort de se rendre à Vienne pour y faire des conférences sur la philosophie, car en Autriche on n'avait alors aucun goût pour cette science. Au début, il fut autorisé à enseigner à TUniversité même, mais il dut bientôt y renoncer. Il fut alors accueilli dans le palais du comte de Harrach, où il put continuer ses leçons pendant quatre ans devant un auditoire choisi. II retourna ensuite a Berlin.

Les Juifs d'Allemagne, en cultivant leur esprit sous l'impulsion de Mendeissohn et de ses élèves, travaillèrent en même temps à la culture intellectuelle de leurs concitoyens chrétiens. Ce fut, en effet, dans la haute société juive de Berlin que naquit ce ton de bonne compagnie qui devint un des traits distinctifs de la capitale et agit ensuite sur le restant du pays. Frédéric le Grand avait implanté en Prusse la littérature française, et celte littérature rencontra plus d'admirateurs parmi les Juifs que parmi les chrétiens. L'esprit français était un peu parent des saillies humoristiques du Talmud et, par conséquent, était mieux compris et plus apprécié dans les maisons juives que partout ailleurs. Les femmes juives surtout étudiaient avec ardeur la langue française : c'était devenu une question de mod^, et elles n'avaient garde de s'y soustraire. Elles s'appliquaient pourtant à acquérir également des connaissances sérieuses pour pouvoir se montrer aussi instruites que les hommes. Les filles de Mendeissohn, en constantes relations avec des littérateurs et des savants, donnèrent l'exemple, et elles furent suivies par un grand nombre de jeunes filles et de femmes juives.

C'est la maison de Mendeissohn qui avait été d'abord le rendezvous des amis des lettres et de la philosophie à Berlin. Après la mort de leur maître, David Friedlaender et Marcus Herz prirent sa place. Mais Friedlaender manquait de grâce et de souplesse et n'avait rien qui attirât. Ce fut donc dans la maison de Herz que les amis de Mendeissohn prirent l'habitude de se réunir. Herz

Page 1