LE G AON ELI A VILNA
le cœur et mettre I*âme en communication avec le ciel. De là, de nombreuses recrues pour les Hassidim, qui faisaient la part si large à Texlase et au sentiment religieux.
De plus en plus les Hassidim s'éloignèrent des orthodoxes. Déjà sous la direction de Béer ils se sentirent assez forts pour adopter une réforme qui irrita profondément les rabbins. Au lieu de continuer à réciter seulement les prières prescrites, et à des heures déterminées, comme Texige le code religieux, ils priaient toutes les fois qu'ils s'y sentaient disposés, sans tenir compte de rheure, et ne craignaient pas de supprimer arbitrairement une partie des prières obligatoires. Béer Mizricz recommanda à ses partisans le Rituel de prières du cabbaliste Isaac Louria, d'où les pioutim avaient été totalement éliminés.
Peut-être les rabbins polonais eussent-ils pu réduire assez vite les Hassidim à l'impuissance, s'ils avaient encore, joui de la même autorité que quelques années auparavant. Mais, en 1764, le roi Stanislas-Auguste Poniatowski avait décrété la dissolution du « synode des quatre pays », qui était investi du droit de prononcer Texcommunicalion contre les Juifs de Pologne et même de leur infliger des amendes. Il n'existait donc plus, en Pologne, de pouvoir central juif qui pût prendre des résolutions applicables à tout le pays, et chaque communauté était libre de se comporter à l'égard des Hassidim comme il lui convenait. H en résulta un manque d'entente que les Hassidim surent mettre à profit pour répandre plus facilement leurs doctrines et pénétrer jusque dans de vieilles et importantes communautés. Leur nombre augmenta rapidement, et ils formèrent bientôt deux groupes importants, les Mizricziens et les KarUniens. Dès que dix Hassidim se trouvaient ensemble dans une localité, ils louaient une chambre pour y célébrer leurs olTices et entreprenaient une propagande active. Ils agissaient avec prudence et discrétion jusqu'à ce qu'ils fussent assez forts pour soutenir la lutte contre leurs adversaires. Ils réussirent ainsi à faire des recrues dans l'importante communauté de Vilna. Mais là ils attirèrent sur eux un orage qui eût peut-être amené leur ruine sans leur ténacité et leur remarquable habileté.
A Vilna vivait alors un savant talmudiste,Élia Vilna (1720-1797]f
qui, aujourd'hui encore, est vénéré, sous le nom de « gaon », par les Juifs de la Lithuanie. D'un caractère élevé, d*une intelligence remarquable, d'une science profonde, il occupait un rang à part parmi les rabbins polonais. Il va sans dire qu'il était familiarisé avec le Talmud et ses commentaires, mais il se gardait bien de se livrer à cette dialectique excessive qui aboutissait aux subtilités et à l'ergotage. 11 s'appliquait simplement à comprendre le texte et à le soumettre a une sérieuse critique. Ce talmudiste offrait encore une autre particularité, il ne dédaignait pas d'étudier la Bible et même la grammaire hébraïque.
Lorsque Ella fut informé qu'un groupe de Hassidim s'était organisé à Vilna et avait entrepris une campagne contre le Talmud, il ordonna une enquête. On découvrit des écrits où les Hassidim ne se contentaient pas de recommander la sérénité d'humeur et même la gaieté, mais proposaient aussi de modifler les prières et s'exprimaient d'une façon peu respectueuse sur les rabbins. Encore sous Timpression des égarements des Frankistes, Élia prit immédiatement les mesures les plus rigoureuses contre les Hassidim. Il condamna même leurcheflssar au pilori. Les administrateurs de la communauté n'osèrent pas appliquer une peine aussi sévère. Issar fut excommunié un jour de sabbat, en présence de toute la communauté, incarcéré et flagellé, et les ouvrages découverts furent brûlés (1772). Les rabbins de Vilna écrivirent aussi à toutes les grandes communautés de Pologne pour les engager à surveiller étroitement les Hassidim et à les frapper d'anathème. Dans cette même année, la secte perdit son chef, Dob Béer Mizricz. Ces coups répétés découragèrent les Hassidim, qui suspendirent momentanément leur activité.
Ils ne tardèrent pourtant pas à recommencer leur propagande. Ils étaient alors au nombre d'environ cinquante à soixante mille, divisés en petites communautés dont chacune avait à sa tète un rebben. Tous ces groupes étaient unis entre eux par le çaddik suprême, descendant de Béer Mizricz, dont l'autorité s'étendait sur tous les rebben et qui recevait une part de leurs revenus. Le premier çaddik en chef fut Abraham, fils de Béer, surnommé par ses partisans ha-Malakh ou « l'Ange ». Pour atténuer l'effet qu'auraient pu produire l'excommunication prononcée