‹ Histoire des Juifs (volume 3)Chapitre 114 sur 203 · CERF BERR · texte numérisé non relu

CERF BERR

et pendant une famine, on lui permit de continuer à habiter cette ville. Il y attira alors quelques autres Juifs. Pour le récompenser de ses services, Louis XVI lui accorda les mêmes droits qu'aux autres Français et Tautorisa à acquérir des immeubles et des biens fonciers. II créa des fabriques à Strasbourg et y employa des ouvriers juifs pour habituer ses coreligionnaires à gagner leur vie par le travail manuel et les mettre ainsi à Tabri des reproches de leurs adversaires. Les bourgeois de Strasbourg voyaient d*iin œil jaloux Tarrivée de Juifs dans cette ville, et ils s^efîorcërent d'obtenir Texpulsion de Cerf Berr et de ses protégés. Ému de cette malveillance et encouragé, d'autre part, par le Mémoire de Dohm et redit de tolérance promulgué par Joseph II en Autriche, Cerf Berr résolut d'entreprendre d'activés démarches à la cour afin que les Juifs fussent émancipés ou, au moins, autorisés à résider dans la plupart des villes françaises. Il fit aussi répandre la traduction française de l'ouvrage de Dohm.

Louis XVI était animé des meilleurs sentiments et se montrait tout disposé à donner suite aux réclamations des Juifs. Sur son ordre, Malesherbes convoqua une commission de notables juifs chargés de proposer les mesures qui pourraient améliorer la condition de leurs coreligionnaires. Cerf Berr et Berr Isaac Berr de Nancy représentèrent à cette commission les Juifs de Lorraine; ceux de Bordeaux et de Bayonne y envoyèrent comme délégués, entre autres, le riche armateur Gradis, Furtado, qui joua plus tard un certain rôle dans la Révolution française, et Isaac Rodrigues. Ce fut probablement sur leurs instances que Louis XVI abolit (24 janvier 1784) le péage corporel {leibzoll\ qui pesait surtout sur les Juifs d'Âlsacc.

Aux eflbrts de Cerf Berr et de ses amis se joignirent bientôt ceux de deux hommes qui devaient occuper une place considérable dans la Révolution française : le comte de Mirabeau et l'abbé Grégoire. Mirabeau, âme ardente, débordant d'idées généreuses, se décida, à la suite d'un voyage à Berlin, à élever sa voix éloquente en faveur des Juifs. Pendant une mission secrète dans la capitale de la Prusse, où il était arrivé peu de temps après la mort de Mendelssohn, il entendit célébrer dans les milieux chrétiens les vertus du philosophe juif. Il se Jia également avec Dohm et

plusieurs Juifs distingués. Plein d'admiration pour Mendelssobo et pressentant Tavantage que la France pouvait tirer des Juifs, asservis depuis des siècles, si elle les appelait à la liberté, il résolut de faire connaître au public français le mouvement de rénovation qui s^accomplissait alors en Allemagne. C*est ainsi qu*il publia son opuscule si rempli dé choses : Sur Moses Mendelssohn et sur la réforme politique des Juifs (1787). Il y expose brièvement Thistoire tragique des Juifs et y fait ressortir le martyre glorieux de ce peuple et la cruauté de ses persécuteurs, a Voulez-vous, dit-il, que les Juifs deviennent des bommes meilleurs, des citoyens utiles? Bannissez de la société toute distinction avilissante pour eux, ouvrez-teur toutes les voies de subsistance et d*acquisitions. Veillez à ce que, sans négliger la doctrine sacrée de leurs pères, les Juifs apprennent à mieux connaître la nature et son auteur, la morale et la raison, les principes de Tordre, les intérêts du genre bumain, de la grande société dont ils font partie. » Il répond ensuite aux accusations formulées contre les Juifs et termine par ces paroles cbaleureuses : a Voulez-vous enfln que les prétendus vices des Hébreux soient si profondément enracinés qu*ils ne puissent disparaître qu'à la troisième ou quatrième génération? Eh bien ! commencez tout à l'heure; car ce n'est pas une raison pour reculer cette grande réforme politique d'une génération, puisque sans cette réforme on ne verrait jamais une génération corrigée, et la seule chose que vous ne puissiez pas reconquérir, c'est le temps perdu. » Mirabeau saisit toute^ les occasions pour plaider la cause des Juifs et dissiper les préjugés que Voltaire avait répandus en France contre eux.

Ailleurs aussi on s'occupait à ce moment des Juifs. En Alsace, les Juifs se peignaient des humiliations et des souffrances qu'on leur infligeait, et les chrétiens accusaient les Juifs de les réduire à la misère. A Metz parut un pamphlet : Cri des citoyens contre les Juifs^ qui contenait les plus haineuses excitations. Ce réquisitoire venimeux fut réfuté par un écrivain instruit et éloquent, Isaïe Béer Bing (1759-1805), qui connaissait mieux Tbistoirede son peuple que la plupart de ses contemporains juifs, sans excepter les savants de Berlin.

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