‹ Histoire des Juifs (volume 3)Chapitre 115 sur 203 · L'ABBÉ GRÉGOIRE · texte numérisé non relu

L'ABBÉ GRÉGOIRE

Ces écrits, conçus en sens divers, mirent les Juifs à Tordre du jour en France. La Société royale des sciences et des arts à Metz mit au concours la question suivante : a Est-il des moyens de rendre les Juifs plus heureux et plus utiles en France? » Neuf mémoires furent pj^sentés, dont sept favorables aux Juifs, entre autres, ceux de deux ecclésiastiques, Tabbé Grégoire et Tabbé de la Louze. Trois concurrents partagèrent le prix, Tabbé Grégoire, Salkind Horwitz, Juif polonais, attaché à la bibliothèque du roi, et Tavocat Thierry. Tous émettent cette idée que les Juifs sont des hommes comme les chrétiens et méritent, par conséquent, de devenir citoyens français, et que les défauts qu'on leur reproche sont Tœuvre des chrétiens.

Il n*y avait pourtant pas un nombre considérable de Juifs en France au moment où éclatait la Révolution. Tant en Alsace qu'à

Metz, à Paris, à Bordeaux et dans les Etats pontificaux d'Avignon et de Carpentras, on en trouvait à peine cinquante mille. Encore n'étaient-ils pas unis. Les Juifs de rite portugais témoignaient un injuste dédain à ceux de rite allemand, et les rapports entre eux étaient parfois très tendus. Aussi, malgré le conseil de Tabbé Grégoire, n'avaient-ils concerté aucun plan en commun quand Toccasion se présenta de demander leur émancipation à TÂssemblée nationale.

On sait que la Révolution débuta par la prise de la Bastille. Les excès du peuple de Paris furent imités sur bien des points en France, où des châteaux furent brûlés, des couvents détruits et des nobles maltraités ou tués. En Alsace, les paysans et la populace tournèrent leur fureur contre les Juifs (août 1789), dont ils démolirent les maisons et pillèrent les biens. De nombreux Juifs furent obligés de se réfugier à Bâle, où on les accueillit avec bienveillance, quoique le séjour de cette ville leur fût interdit d'habitude. Wessely a célébré dans une belle poésie hébraïque la conduite généreuse des Bâlois.

Les Juifs d'Alsace sollicitèrent alors l'appui de Tabbé Grégoire, qui s'adressa en leur faveur à l'Assemblée. « Ministre d'une religion qui regarde tous les hommes comme frères, dit-il, j'invoque l'intervention de l'Assemblée en faveur d'un peuple proscrit et malheureux. » Pour agir sur l'esprit public, il écrivit sa Motion en

faveur des Juifs, où il demandait leur assimilation aux autres citoyens. Arrive ensuite la fameuse nuit du 4 août où la noblesse sacrifia ses privilèges sur Tautel de la patrie. Encouragés par ce mouvement généreux, les Juifs multiplièrent leurs efforts pour être déclarés citoyens. Des Juifs de Bordeaux s'enrôlèrent dans les rangs de la garde nationale, et rund*eux fut même nomme capitaine. Â Paris aussi, de nombreux Juifs faisaient partie de la garde nationale et rivalisaient avec les autres Parisiens de patriotisme et de courage civique. Onze délégués se rendirent à TAssemblée pour lui présenter une Adresse où ils demandaient à i( être soumis, comme tous les Français, à la même jurisprudence, a la même police, aux mêmes tribunaux ». A la tête de cette délégation se trouvaient un Hollandais, Jacob Goldschmidt, et un PortugaiSy Lopez Laguna.

Cependant, dans le sein même de TAssemblée, il existait des préjugés religieux contre les Juifs. Lorsqu'un député, M. de Castellane, eut proposé un article ainsi conçu : « Nul homme ne doit être inquiété pour ses opinions religieuses, ni troublé dans Texercice de son culte, » des prêtres catholiques, appuyés par un certain nombre de laïques, firent entendre de violentes protestations. Mais un autre député, Kabaud-Saint-Étienne , appuya énergiquement la motion de Castellane. Après avoir fait observer qu'il représentait une population de 500,000 âmes, dont 120,000 étaient protestants, et qu'il ne pouvait pas admettre que ces der* niers fussent exclus de toutes les fonctions et de toutes les digni^ tés, il ajouta : a Je demande la liberté pour ces peuples toujours proscrits, errants, vagabonds sur le globe, ces peuples voués à Thumiliation, les Juifs. » Malgré une vive opposition, la motion fut adoptée et inscrite en tête de la Constitution de 1791 dans les termes suivants : « Nul ne doit être inquiété pour ses opinions même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l'ordre public établi par la loi. » Cet article est aujourd'hui un des principes fondamentaux des Constitutions européennes.

Ainsi, les Juifs avaient reçu satisfaction sur un point im«> portant. Mais leur cause n'était pas encore gagnée; leurs adversaires travaillaient activement à les tenir exclus de tous les droits de citoyen. La question juive fut de nouveau discutée

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