PLAINTES CONTRE LES JUIFS D'ALSACE
des taux très élevés. Mais si les Juifs bénéficièrent de cette situation, les paysans aussi y trouvèrent leur compte. Dénués de toute Torigine, ils acquirent peu a peu une certaine aisance. Au bout de quelques années, ils possédaient des biens-fonds d'une valeur de soixante millions, dont ils devaient environ le sixième aux Juifs. Seulement, ils n'avaient pas d'argent comptant pour payer les intérêts de leurs dettes, surtout a l'époque des grandes guerres où Napoléon enleva tant de bras à l'agriculture. Obérés par la masse des intérêts qui s'accumulaient, poursuivis en justice, un grand nombre de paysans se virent expropriés de leurs cbamps et de leurs vignes au profit de leurs créanciers. De là des plaintes très vives et très nombreuses.
Dans l'espoir de satisfaire leur haine, les adversaires des Juifs s'empressèrent de renchérir encore sur ces plaintes. Peignant sous les plus sombres couleurs les souflrances des paysans, ils représentaient tous les Juifs comme des usuriers et des « sangsues )) et s'eflbrçaient de démontrer la nécessité de les priver de nouveau des droits civils que la France leur avait accordés. A la tète de ces implacables ennemis des Juifs, on trouva encore une fois la municipalité de Strasbourg, qui supportait avec impatience la présence de Juifs dans cette ville.
Lorsque Napoléon, au retour de sa campagne contre les Autrichiens (janvier 1806), traversa Strasbourg, le préfet ainsi qu'une délégation des bourgeois lui exposèrent les prétendus maux causés par les Juifs en Alsace. Ils lui affirmèrent que la surexcitation de la population alsacienne était telle qu'il y avait à craindre le renouvellement des scènes de meurtre du moyen âge. Ils lui firent aussi croire que tous les Juifs étaient usuriers ou colporteurs et que ceux d'entre eux qui suivaient les armées pour acheter le butin des maraudeurs étaient originaires de Strasbourg. Ce fut sous cette impression défavorable que Napoléon arriva à Paris. Le ministre de la Justice, circonvenu de tous côtés, lui proposa de soumettre de nouveau tous les Juifs de France à des lois d'exception. Cette tentative de réaction fut énergiquenient appuyée par les ultra-catholiques, que gênait toute liberté, surtout la liberté de conscience. A la tête de cette coterie se trouvaient alors le vicomte de Bonald, Chateaubriand et de
Fontanes. De BoDéld surtout voyait dans la liberté des'JuîTs une injure au catholicisme, et il exhortait ses concitoyens à imiter les Allemands/ qui avaient bien consenti à abolir le péage corporel, mais avaient laissé en vigueur toutes les autres lois d'exception.
Ému par toutes ces clameurs, Napoléon décida de soumettre la législation concernant les Juifs à Texamen du Conseil d*Élat. Un jeune auditeur, le comte Mole, qu^on disait issu de Juifs, fut charge de présenter un rapport sur cette question. A la grande surprise des conseillers d'État, Mole épousa les rancunes du parti catholique et réactionnaire et conclut à la nécessité d'enlever a tous les Juifs de France les droits civils que la Révolution leur avait accor* dés et de prendre contré eux dès mesures restrictives. Ce rapport fut accueilli avec froideur par la majorité du Conseil, qui ne pouvait admettre qu'on touchât à la liberté des citoyens. Pourtant, sur le désir de Napoléon, qui y attachait une grande importance, cette question fut discutée dans une séance plénière du Conseil d'État (avril 1806).
La cause des Juifs fut plaidée au Conseil, devant l'empereur, par un homme très libéral, M. Beugnot. Use montra malheureusement, dans cette discussion, emphatique et déclamateur; ce qui impatienta Napoléon. Une phrase surtout irrita l'empereur. Beugnot déclara « qu'enlever aux Juifs leurs droits équivaudrait à une bataille perdue sur le terrain de la justice. » Napoléon s'emporta, parla des Juifs comme aurait pu le faire Fichte ou Grattenauer, dénonçant leur avarice, leur improductivité, soutenant qu'ils formaient un État dans l'État et niant qu'ils pussent être placés sur le même rang que les catholiques et les protestants.
Courageusement, Regnault de Salnt-Jean-d'Angély et le comte de Ségur appuyèrent l'opinion de Beugnot. Ils firent remarquer qu'à Bordeaux, à Marseille, ainsi qu'en Hollande et dans les villes italiennes annexées à la France, les Juifs étaient très considérés et qu*il serait inique de les rendre tous responsables des fautes reprochées aux Juifs d'Alsace. Ces réflexions si sages calmèrent Napoléon. On avait aussi appelé l'attention de l'empereur sur les importants progrès réalisés en si peu de temps par les Juifs dans