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LES MARIAGES MIXTES

membres chargés, de concert avec le président et les secrétaires, de rédiger les réponses. On choisit, entre autres, les rabbins Sintzheim, Andrade, de Cologna et Segré, et deux laïques instruits, Berr Isaac Berr et Lazare. La commission confla la plus grande partie de son travail à David Sintzheim, qui l'acheva en quelques jours (30 juillet — 3 août). Avant de le soumettre à rassemblée générale, il en fit lecture à ses collègues de la commission.

Dès la troisième séance (4 août), où fut commencée la discussion des questions, on put reconnaître les progrès réalisés au point de vue des idées modernes par les Juifs, même orthodoxes, depuis Mendeissohn. Les deux premières questions ne soulevèrent aucune difficulté. Il s'agissait de savoir s'il est permis aux Juifs d'épouser plusieurs femmes et si le divorce prononcé par les rabbins est valable aux yeux des Juifs sans qu'il ait été proclamé par les tribunaux. Par contre, à propos de la troisième question, qui était relative au mariage entre Juifs et chrétiens, les débats furent très virs. Ceux des notables qui n*éprouvaient qu'indifTérence pour les pratiques religieuses étaient disposés à se montrer favorables aux unions mixtes. Mais les orthodoxes, notamment les délégués des anciennes provinces allemandes, ainsi que Salomon Lipmann et le cabbalisteNepi s*y montraient opposés. Pourtant, ils craignaient d'irriter Napoléon en prohibant absolument ces unions. L'assemblée se tira cependant assez habilement de cette difilculté. Après avoir établi que la Bible ne défend ex'pUcitemeni que les mariages avec les sept nations cananéennes, c'est-à-dire avec les idolâtres, elle ajouta que, d'après une déclaration formelle du Talmud, les peuples modernes ne peuvent pas être considérés comme païens. Sans doute, les rabbins « ne seraient pas disposés à bénir le mariage d'un Juif avec une chrétienne ou d'un chrétien avec une Juive, pas plus que les prêtres catholiques ne consentiraient à bénir de pareilles unions » ; mais ce refus n'aurait aucune conséquence fâcheuse, puisque, pour l'État, le mariage civil surnt. Du reste, les rabbins continuent à reconnaître la qualité de Juif à celui qui épouse une chrétienne.

La quatrième et la cinquième séance (7 et 12 août] furent con- «sacrées à la discussion et à l'adoption du restant des questions. Â :1a demande qui leup était posée si les Juifs considèrent iesjFranr

çais comme leurs frères, les délégués répondirent que dé tout temps, comme le montrent la Bible, le Talmud et la littérature rabbinique, le judaïsme avait prescrit, avec une insistance particulière, Tamour des hommes et la fraternité. Enfin, en discutant la question d'usure, ils s'attaquèrent vivement au& préjugés qui régnaient à cet égard contre les Juifs et protestèrent avec énergie contre cette f&cheuse tendance à imputer à tous les fautes de quelques-uns.

Après que toutes ces déclarations eurent été examinées par le gouvernement impérial, les notables tinrent une sixième séance (17 septembre) pour entendre les communications des commissaires. Le ton de Mole, qui prit la parole à cette séance, fût tout différent de celui de ses discours précédents : « Qui ne serait saisi d*étonnement, disait-il, à la vue de cette réunion d*hommes éclairés, choisis parmi les descendants du plus ancien peuple de la terre? Si quelr|ue personnage des siècles écoulés revenait à la lumière, et qu'un tel spectacle vint à frapper ses regards, ne se croirait-il pas transporté dans les murs de la cité sainte, ou ne penserait-il pas qu'une révolution terrible a renouvelé les chcf&es humaines presque dans leurs fondements? » Et il continua : « Sa Majesté... vous assure le libre exercice de votre religion et la pleine jouissance de vos droits politiques ; mais, en échange de Tauguste protection qu'elle vous accorde, elle exige une garantie religieuse de l'entière observation des principes énoncés dans vos réponses. »

A quoi l'orateur faisait-il allusion par les mots « garantie religieuse » ? C'est ce que se demandaient les délégués, quand Mole, interprète de la pensée impériale, leur communiqua une information qui les remplit tous d'une vive émotion. « C'est le grand Sanhédrin, leur dit-il, que Sa Majesté se propose de convoquer. Ce corps, tombé avec le temple, va reparaître pour éclairer par tout le monde ie peuple qu'il gouvernait ; il va le rappeler au véritable esprit de sa loi et lui en donner une explication digne de faire disparaître toutes les interprétations mensongères. » Le comte de Mole invita ensuite l'assemblée à « annoncer sans délai la convocation du grand Sanhédrin à toutes lés synagogues de l'Europe, afin qu'elles envoient à Paris des députés capables de fournir au

LE GRAND SANHÉDRIN. a33

gouvernemenl de nouvelles lumières ». Afln que ce Sanhédrin, convoqué pour convertir les réponses des notables en décisions religieuses, jouit du même prestige que Tancien conseil de ce nom, on décida de Torganiser complètement sur le modèle des sanhédrins d'autrefois, a Selon Tancien usage, le grand Sanhédrin sera composé de soixante-dix membres, sans compter son chef )>, il devait avoir un président ou nassi, avec un premier assesseur ou ab'bèt'din et un deuxième assesseur ou hakham^ et être formé pour deux tiers de rabbins et un tiers de laïques.

Cette communication fut accueillie avec le plus grand enthousiasme. Aux yeux des notables, la réunion du grand Sanhédrin représentait en quelque sorte la résurrection de Tancienne splendeur d'Israël. Aussi s'empressèrent-ils d'adresser une proclamation aux communautés juives de toute l'Europe pour leur faire partager leur profonde satisfaction et les engager à envoyer des délégués auprès du Sanhédrin. Cette proclamation, écrite en hébreu, en français, en allemand et en italien, disait en substance qu'un événement considérable se préparait, que dans la capitale d'un des plus puissants empires chrétiens, sous la protection d'un illustre monarque, allait se réunir un Sanhédrin, et qu'une ère de paix et de bonheur s'ouvrirait sûrement pour les débris d'Israël.

En fait, la convocation d'une sorte de Parlement juif à Paris produisit dans toute l'Europe une profonde sensation. On était bien habitué aux exploits militaires et aux brillantes victoires de Napoléon, mais son idée de créer un Sanhédrin avait quelque chose d'inattendu et d'original qui étonnait. Presque chez tous les Juifs, ce projet éveillait les plus belles espérances. A Berlin pourtant, le cercle de David Friediaender, le groupe des « éclairés », éprouvait un réel dépit de voir la France tenter, par l'organe du Sanhédrin, de faire pénétrer l'esprit moderne dans le judaïsme tout en lui conservant sa forme antique. Aussi aiTectaient-ils d'en parler avec ironie et dédain. Il s'y mêlait, en plus, une question de patriotisme. Les Juifs de Prusse ressentaient, comme les autres habitants, la douleur des défaites infligées par Napoléon à leur pays; il leur était donc difficile de voir en lui un bienfaiteur de leurs coreligionnaires. Ce n'était

que dans les provinces de la Prusse méridionale, à Posen, à Varsovie, que les Juifs, à Texemple des Polonais, considéraient Napoléon comme un libérateur et se montraient pleins d*égards pour les soldats français.

Avant la réunion du Sanhédrin, l'assemblée des notables eut encore à examiner un projet de règlement organique du culte juif, préparé par la commission des neuf, de concert avec les commissaires impériaux. D*après ce projet, le judaïsme français devait avoir à sa tête un consistoire centrai, qui aurait pour mission de surveiller les consistoires départementaux, les rabbins et les communautés. Chaque consistoire départemental serait chargé de veiller à Texécution des décisions du Sanhédrin, d*encourager chez les Juifs l'exercice des professions manuelles,de faire connaître aux autorités civiles le nombre des conscrits israélites de la circonscription. Plusieurs membres de l'assemblée montrèrent vainement ce que certaines obligations imposées aux consistoires avaient de blessant pour les Juifs en faisant supposer qu'on doutait de la sincérité de leur patriotisme. Par crainte de déplaire à l'empereur, la majorité accepta le règlement organique dans son entier, sans y apporter aucune modification.

La clôture des séances de l'assemblée des notables se fit avec une grande solennité (5 février 1807). Le délégué de Nice, Isaac- Samuel Âvigdor, un des secrétaires, prononça un intéressant discours où il exposait les raisons de l'antipathie marquée par les diverses nations à l'égard des Juifs, et où il montrait la bienveillance témoignée souvent à ces derniers par des ecclésiastiques chrétiens : a Le peuple d'Israël, continua-t-il, toujours malheureux et presque toujours opprimé, n'a jamais eu le moyen ni l'occasion de manifester sa reconnaissance pour tant de bienfaits... Depuis dix-huit siècles, la circonstance où nous nous trouvons est la seule qui se soit présentée pour faire connaître les sentiments dont nos cœurs sont pénétrés... Prouvons à l'univers que nous avons oublié tous les malheurs passés et que les bonnes actions seules laissent dans nos cœurs des traces ineffaçables. Espérons des ecclésiastiques nos contemporains qu'ils conserveront, par leur bienfaisante influence sur les chrétiens, ce doux sentiment de fraternité que la nature a mis dans

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