CHAPITRE XIX
ORTHODOXES ET RÉFORMATEURS EN ALLEMAGNE SITUATION DES JUIFS D'eUROPE
MuDk aurait voulu que raffaire de Damas servit d*avertissement aux Juifs d*Europe et les convainquit de la nécessité de maintenir entre eux une union étroite, pour se défendre plus efficacement contre les dangers ultérieurs. Son conseil ne fut pas suivi, du moins en Allemagne. Dans ce pays, en effet, la lutte recommença à cette époque avec plus d'àpreté entre les orthodoxes et les novateurs. Le parti de la réforme, à Hambourg, avait fait des progrès considérables; la jeune génération préférait, eu général, le culte digne et imposant du nouveau temple au xofRces bruyants des anciennes synagogues. Le temple des novateurs était devenu trop petit et on se préoccupait d'en élever un plus grand. Pour empocher leurs adversaires de réaliser leur projet, les orthodoxes allèrent porter plainte contre leurs innovations auprès du Sénat de la ville. Les querelles des deux partis prirent surtout un caractère de grande vivacité à Toccasion du nouveau Recueil de prières que publièrent les novateurs. Pourtant, dans un louable sentiment de conciliation, ceux-ci avaient supprimé, dans ce Rituel, tout ce qui, dans Tancienne édition, avait particulièrement froissé les orthodoxes. Mais, par contre, ils lavaient intitulé ce Prières pour les Israélites », comme s'il était destiné à tous les Juifs, sans distinction. Cette prétention irrita les partisans de la tradition. Bernays fit annoncer dans trois synagogues (16 octobre 1841} qu'il était interdit à tout Israélite, sous peine d'excommunication, de faire usage de ce Rituel. Celte défense, rédigée en termes offensants pour les auteurs de ce Recueil de prières, provoqua de la part des réformateurs une violente ré-
plique. Des deux côtés les passions étaient tellement surexcitées que le Sénat crut nécessaire d*intervenir.
Afin de donner plus d*autorité à l'excommunication qu'il avait prononcée contre les novateurs, Bernays demanda à de nombreux rabbins et prédicateurs, qu'il supposait partager ses convictions, de faire connaître leur opinion sur ces innovations. Cette consultation révéla le changement important qui s'était produit depuis vingt ans dans les idées religieuses des Juifs d'Allemagne. Pendant qu'à l'origine (1818), le parti de la réforme n*avait obtenu que l'approbation de trois rabbins, en 1841 Bernays ne fut appuyé dans sa campagne contre les réformes que par un seul de ses collègues, le rabbin d'Altona, son voisin : douze ou treize rabbins se déclarèrent expressément en faveur des innovations. Alors commencèrent les exagérations de la réforme. De jeunes rabbins, ou « directeurs de conscience », comme ils se plaisaient à s'appeler, se posaient en champions attitrés de la civilisation et <lu progrès, péroraient partout avec une présomptueuse sufQsance sur la nécessité de modifier le culte public et en imposaient tellement par leur assurance que leurs collègues orthodoxes n'essayaient même pas de les combattre. On eût dit que le judaïsme allemand tout entier était définitivement acquis aux réformes.
II se produisit alors à Hambourg une catastrophe qui fit reléguer à Tarrière-plan la question des réformes religieuses. En mai 1842, un terrible incendie détruisit une grande partie de la ville. Mais la lutte entre les novateurs et les orthodoxes ne cessa pas en Allemagne ; elle reprit sur un autre point, à Francfort-sur-le-Mein. Dans cette ville, où fut créée la première loge maçonnique juive et où existait depuis 1806 une école juive, a la Philanthropine », dont renseignement s'inspirait d'un esprit très libéral, bien des Juifs avaient rompu avec le judaïsme traditionnel. Michel Creizenach (1789-1842), professeur de la < Philanthropine », avait réussi à réunir autour de lui un certain nombre de partisans des réformes. Par ses nombreux ouvrages destinés à combattre le judaïsme talmudique, il avait inspiré à son petit cercle d'amis et d'admirateurs une véritable passion pour les innovations et une profonde antipathie pour les anciennes pratiques. Mais, quoique intelligent et foncièrement honnête, Creize-