‹ Histoire des Juifs (volume 3)Chapitre 161 sur 203 · GABRIEL RIESSER ET LES REFORMATEURS · texte numérisé non relu

GABRIEL RIESSER ET LES REFORMATEURS

nach était un esprit un peu superficiel, incapable d'exercer une action sérleuseé

Après sa mort, quelques-uns de ses partisans organisèrent (en 1842] à Francfort une communauté spéciale, qu'ils appelèrent <K Société des amis des réformes b. La profession de foi qu'ils publièrent à cette occasion montre que leurs idées étaient assez confuses sur le but qu'ils voulaient atteindre. Pour le Talmud, ils étaient tous d'accord de ne pas le reconnaître comme autorité religieuse. Mais la Bible? Ils en acceptaient certaines parties, en rejetaient d'autres, sans pouvoir expliquer les motifs qui guidaient leur choix. A leur avis, la religion mosaïque est susceptible d'un perfectionnement continu. Ils déclaraient renoncer à toute espérance messianique, a parce qu'ils considéraient leur pays natal comme leur seule patrie ».

Leur plus vif désir était d'obtenir l'adhésion de Gabriel Riesser, qui occupait en Allemagne une situation importante. Bien que Riesser eût manifesté à plusieurs reprises son attachement à tous les anciens usages, pour ne pas paraître rougir de sa religion, il se montra pourtant disposé à adhérer à ce qu'on appelait le « programme de Creizenach d, parce qu'il avait toujours demandé la liberté pour tous. Or, ce programme défendait, à ses yeux, le principe de la liberté en laissant aux pères de famille la faculté de négliger ou de pratiquer la circoncision sur leurs enfants. C'était la une innovation hardie qui empêchait bien des personnes de se joindre aux a amis des réformes ». Aussi ceux-ci se décidèrent-ils à effacer de leur programme l'article concernant la circoncision ainsi que la déclaration relative à l'abolition des lois alimentaires. Mais leurs concessions mécontentèrent Riesser, qui y voyait une sorte de reculade, et il leur retira son appui. Ce groupe de réformateurs, se trouvant ainsi privé de son principal soutien, ne tarda pas a se dissoudre.

Cet échec ne découragea nullement ceux qui étaient convaincus de la nécessité de substituer à certains usages des formes plus compatibles avec la nouvelle situation des Juifs. Seulement ils n'étaient pas d'accord sur les modiflcations a apporter au judaïsme. Les uns ne craignaient pas de demander la suppression de lois fondamentales, comme la circoncision, d'autres voulaient

seulement donner au culte public un caractère plus digne et plus solennel. Pour s'entendre plus facilement sur les réformes à établir, on décida de convoquer une assemblée de rabbins. Cette réunion eut lieu à Brunswick. Vingt-deux rabbins, presque tous du sud et de Touest de TAlIemagne, avaient seuls répondu à rappel ; les autres étaient restés prudemment sur la réserve. La plupart des membres de ce synode se posèrent en adversaires du judaïsme talmudique. Cette assemblée subit, du reste, la direction d'un homme qui, malgré ses vastes connaissances talmudiques, manifestait un profond dédain pour le Talmud. Cet homme était Holdheim.

Samuel Holdeim (né à Kempen en 1806 et mort à Berlin en 1860) avait été initié, dès son enfance, aux études talmudiques d'après l'ancienne méthode polonaise. Aussi avait-il acquis dans ce domaine une certaine notoriété. Encore jeune, il était déjà admiré par les rabbins polonais pour son érudition et sa remarquable sagacité. Mais cette méthode, qui faisait sacrifier la rectitude et la simplicité de l'esprit à la finesse et au paradoxe, eut encore pour Holdheim une autre conséquence : à force de ne chercher dans le Talmud que l'occasion de briller par la subtilité de sa dialectique et l'imprévu de ses conclusions, il s'accoutuma peu à peu a n'attacher qu'une importance médiocre aux pratiques religieuses qui y sont prescrites. De là, chez lui, une absence complète de convictions. Appelé comme rabbin à Francfort-su r-l'Oder, où la communauté était orthodoxe, il observait strictement tous les usages et tolérait même dans la synagogue les habitudes bruyantes et peu décentes des petits oratoires polonais. Dès qu'il eut quitté ce poste pour en occuper un autre a Mecklembourg-Schwerin, ou il pouvait négliger les pratiques, il n'hésita pas à se montrer hardi réformateur.

A Mecklembourg-Schwerin, ou s'étaient conservés presque intacts^ chez la population, les usages du moyen âge, régnait alors un prince qui conçut la singulière idée de rendre ses sujets juifs irréligieux. On nomma un conseil supérieur pour organiser les communautés juives d'après les vues du prince et on en confia la direction religieuse à Holdheim (1840). Celui-ci se mit aussitôt à l'œuvre. Trouvant insuffisantes les innovations que le parti de la

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réforme avait voulu établir dans certaines villes, il essaya de bouleverser complètement le judaïsme, aussi bien dans sa partie mosaïque que dans ses éléments talmudiques et rabbiniques. En ergoteur habile, qui, comme les anciens rhéteurs, sait plaider le pour et le contre, il trouva en faveur de ses modiflcations des arguments spécieux qui troublaient les esprits et calmaient les consciences timides. Depuis Paul de Tarse, aucun Juif n^avait tenté, au même degré que Holdheim, d*ébranler l'ancien édiHce religieux jusque dans ses fondements. S*appuyant sur la déclaration du Grand Sanhédrin d'après laquelle la législation mosaïque contient des dispositions purement religieuses et des dispositions politiques et nationales, il afflrmait que ces dernières sont devenues caduques depuis la disparition de l'État juif. Il partait de ce principe pour déclarer abolies toutes les pratiques religieuses dont l'accomplissement présentait quelque difflculté ou imposait quelque privation : le repos du sabbat, les prescriptions concernant le mariage, la croyance a la venue du Messie et même l'usage de la langue hébraïque, parce que cette langue constitue, selon lui, un lien politique entre les membres dispersés de l'ancien peuple juif. Dans son zèle aveugle de réformateur ou plutôt de démolisseur, Holdheim alla encore plus loin. Détournant de leur vrai sens ces paroles du Talmud que « la loi de l'État est la vraie loi », il prétendait que les Juifs ne sont tenus de suivre que les usages religieux dont l'Etat leur permet l'observance. D'après cette théorie, il faudrait flétrir comme rebelles envers l'État les innombrables martyrs juifs morts pour leur foi, et l'autorité de l'État remplacerait, dans les questions religieuses, l'autorité de l'ancien Sanhédrin !

Tel était l'homme qui, dans l'assemblée des rabbins à Brunswick, dirigeait les débats et imposait ses idées. On comprend donc aisément que, dans ses délibérations, cette assemblée se soit moins inspirée de la lettre et de l'esprit du judaïsme que des exigences et des désirs des a hauts gouvernements allemands ». Le Talmud fut mis au ban dès la première séance. Soixante-dix-sept rabbins de TAllemagne, de la Bohême, de la Moravie et de la Hongrie publièrent une protestation contre toutes les résolutions prises dans cette réunion (juin 1844]. Mais, à vrai dire, ni les dé-

cisioDS des rabbins de Brunswick ni la protestation de leurs adversaires n'émurent les communautés juives.

A ce moment se produisit dans le monde catholique un événement qui eut son contre-coup chez les Juifs. On exposa à Trêves une tunique qu*on disait être celle de Jésus et que des millions de catholiques allaient adorer (août-octobre 1844). Cet acte d'adoration fut qualifié d'idolâtrie par quelques prêtres catholiques, notamment par Ronge et Czerski, qui se séparèrent de l'Eglise romaine pour fonder une Église catholique allemande (janvier 1845). Parmi les pasteurs protestants, il y eut aussi alors des dissidents qui organisèrent des < communautés amies de la lumière ». Ce mouvement s'étendit jusqu'aux Juifs de Breslau et surtout de Berlin, où un certain nombre d'entre eux résolurent de fonder une <c Église judéo-allemande » sur le modèle de l'Église catholique allemande. Le principal auteur de ce projet fut Samuel Slern, orateur disert qui, sans compétence spéciale, avait fait des conférences où il avait représenté le judaïsme comme une religion susceptible des modifications les plus diverses. Il réussit à réunir autour de lui, à Berlin, une vingtaine de partisans et à créer avec eux une « Société de réformes » (avril 1845). Celte Société adressa un appel à tous les Juifs d'Allemagne pour provoquer la réunion d'un synode et instituer une nouvelle religion juive. Son programme ne contenait naturellement que des négations : suppression du judaïsme talmudique, abolition de la croyance à la venue du Messie, retour à la Bible, qu'on devait interpréter d'après l'esprit, et non pas d'après la lettre. Ce programme fut soumis aux délibérations d'une seconde assemblée de rabbins, réunie à Francfortsur-le-Mein (juillet 1845).

Cette assemblée excita parmi les Juifs un intérêt bien plus vif que celle de Brunswick, parce que les réformateurs n'y avaient pas seuls la parole ; les conservateurs y étaient, en effet, représentés par un homme de valeur et très considéré, Zacharias Frankel (né à Prague en 1801 et mort à Breslau en 1875). Quoique élevé dans le respect du Talmud, Frankel ne croyait pourtant pas qu'il fût défendu d'apporter la moindre modification au judaïsme. Dans sa jeunesse, il avait même rompu une lance contre les obscu-

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