‹ Histoire des Juifs (volume 3)Chapitre 26 sur 203 · NOUVELLES ACCUSATIONS CONTRE LES MARRANES · texte numérisé non relu

NOUVELLES ACCUSATIONS CONTRE LES MARRANES

Malheureusement, il se produisit un iacident que les fanatiques surent exploiter habilement contre les Marranes. Un jour du mois de février 1539, on trouva atlichée à la porte de la cathédrale et d*autres églises de Lisbonne une proclamation affirmant que le Messie n*est pas encore venu, que Jésus n'est pas le Messie et que le christianisme est un mensonge. Le Portugal tout entier fut profondément impressionné par ces blasphèmes, et une enquête fut ouverte pour découvrir le coupable. Le roi offrit 10,000 ducats à celui qui ferait connaître le criminel, et le nonce du pape, convaincu, avec beaucoup d'autres, que le coup avait été préparé par les ennemis des Marranes pour exciter la colère du souverain contre ces derniers, offrit, de son côté, 5,000 ducats. Dans l'espoir de détourner d eux tout soupçon, les nouveaux chrétiens firent placer aux portes des églises et de la cathédrale cette proclamation : a Moi, Tauteur de la première affiche, je ne suis ni Espagnol, ni Portugais, mais Anglais, et donnerait-on une récompense de 20,000 ducats que Ton ne me découvrirait pas. » On mit pourtant la main sur le coupable. C'était un Marrane du nom d'Emmanuel da Costa. Soumis à la torture, il avoua son crime, eut les mains coupées et fut ensuite brûlé.

A la suite de cet incident, le roi passa outre aux observations du légat pontifical et laissa libre cours aux persécutions de l'Inquisition. La vie des Marranes fut ainsi livrée à leurs plus implacables ennemis. Parmi les inquisiteurs se trouvait Joao Soarès, dont le pape disait c qu'il était un moine ignorant, mais plein d'audace et d'ambition, et animé de sentiments détestables ». Grâce à l'activité de Soarès et de ses acolytes, les prisons se remplirent de Marranes suspects et 4es bûchers s'allumèrent nombreux pour les hérétiques. Le poète Samuel Usque, qui assista, dans sa jeunesse, à ces scènes lamentables, en a laissé la plus navrante description : « L'Inquisition, dit-il, a brûlé un grand nombre de nos frères ; ce n'est pas isolément, mais par groupes de trente et de cinquante qu'elle les a livrés aux flammes. Elle a même obtenu ce triste résultat que le peuple chrétien se glorifie de ces massacres, assiste avec bonheur aux autodafés des fils de Jacob et apporte du bois pour alimenter les bûchers. Les pauvres Marranes vivent dans une anxiété continuelle, craignant à tout instant d'être

arrêtés..., et Theure qui apporte aux autres hommes le repos et la tranquillité augmente encore leurs tourments et leurs frayeurs. Leurs fêtes et leurs joies sont changées en deuil. »

On pourrait supposer qu'émanant d*un écrivain juif, ce récit est exagéré, mais il est absolument confirmé par le rapport d'un Collège de cardinaux chargé de faire une enquête officielle sur les traitements infligés aux Marranes. « Sur une simple dénoncialion, dit ce rapport, les faux chrétiens sont enfermés dans un sombre cachot, où nul membre de leur famille n'est autorisé ni à Us voir, ni à leur prêter assistance. On les condamne sans leur en indiquer la raison. Leurs avocats, si on leur en donne, aident parfois ù les faire déclarer coupables. Un malheureux affirme-t-il qu'il est sincèrement chrétien et n*a nullement commis les crimes qu'on lui impute, il est livré aux flammes et ses biens sont confisqués. Avoue-t-il, au contraire, à son confesseur que, sans le vouloir, il s'est rendu coupable de tel ou tel péché, il est encore brûlé, sous prétexte qu'il s'obstine à nier sa préméditation... S'il réussit même à démontrer son innocence, il est condamné à une amende, pour qu'on ne dise pas qu'il a été arrêté injustement. Du reste, soumis aux plus horribles tortures, les inculpés avouent tout ce que l'on veut. »

Mais la cruauté même de ces persécutions inspira aux Marranes l'énergie nécessaire pour essayer de les faire cesser. Ils envoyèrent auprès du pape un nouveau délégué pour solliciter son inlervention, et la lutte recommença entre le Saint-Siège et la cour du Portugal. L'infant Henrique, qui était grand inquisiteur, fit établir la liste des péchés dont les Marranes se rendaient incessamment coupables et la transmit à Rome (février 1342). A ce réquisitoire, les Marranes ripostèrent par un long mémoire (1544) où ils exposèrent, avec preuves à l'appui, toutes les iniquités et toutes les violences dont ils avaient été victimes depuis le règne de Joâo II et de Manoël. Malheureusement, Paul III avait besoin, à ce moment, de l'aide des fanatiques. Pour combattre le protestantisme et rendre à la papauté son ancien prestige, il dut reconnaître le nouvel ordre des Jésuites (1540) et approuver la proposition faite par Pietro Caraffa d'introduire Tlnquisilion à Rome (1542). Loyola et CaralTa étaient alors les maîtres de Rome, plus

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que le pape lui-même. En outre, toujours pour lutter contre la Réforme, le concile de Trente devait fixer les principes du catholicisme, et, dans ce concile, le pape ne pouvait atteindre son but qu'avec Tappui des exaltés. Or, ceux-ci étaient tous originaires de TEspagne et du Portugal. 11 ne lui était donc pas permis, dans ces conditions, de se brouiller avec la cour de Portugal.

Le délégué envoyé par le Portugal au concile de Trente, Tévêque Balthazar Limpo, était un fanatique. Dès son arrivée à Rome, il demanda instamment à Paul 111 de laisser enHn Tlnquisition librement fonctionner en Portugal contre les Marranes, a Ils partent secrètement du Portugal, dit-il, sous un nom chrétien, avec leurs enfants, qu'ils ont fait baptiser eux-mêmes. Une fois en Italie, ils se disent Juifs, vivent selon les rites juifs et font circoncire leurs enfants. Cela se passe sous les yeux du pape et de la curie à Rome et a Bologne... Au lieu de s'opposer à Tintroduction de Tlnquisilion en Portugal, Sa Sainteté aurait dû l'appeler depuis longtemps à son aide dans ses propres États. » Comme le pape venait de publier lui-même une bulle où il invitait tous les catholiques à courir sus aux protestants, il ne lui était pas facile de plaider devant Limpo la cause des Marranes accuses d'hérésie. Il accéda donc à sa demande, en exigeant pourtant qu'on les laissât émigrer librement, pourvu qu'ils ne se rendissent pas dans les pays des mécréants, en Afrique ou en Turquie.

Une autre raison avait encore décidé le pape à se concilier les bonnes grâces du Portugal. Charles-Quint voulait profiler de sa victoire sur les prolestants (avril 1S47) pour dicter sa volonté au pape et imposer à l'Eglise un cérémonial qui pût agréer également à la Réforme. C'aurait été une humiliation pour la papauté d'accepter ainsi Tintervention impériale dans le domaine religieux. Mais, pour résister efficacement à Tempereur. Paul III avait besoin de l'appui de quelques États, notamment du Portugal. Il envoya donc dans ce dernier pays un commissaire spécial, muni de bulles et de brefs qui autorisaient l'Inquisition à agir contre les Marranes, mais en recommandant de procéder avec indulgence. Ainsi, toutes les accusations portées contre les Marranes dans le passé devaient être considérées comme nulles ; on ne pouvait les poursuivre que pour des hérésies commises à

partir de la promulgation de ces bulles. Dans les dix premières années, les biens des condamnés ne seraient pasconflsqués, mais appartiendraient à leurs héritiers.

Grâce à l'absolution générale accordée par Paul III aux nou-* veaux chrétiens, dix-huit cents Marranes purent sortir des prisons de rinquisition (juillet 1548). Tous les Marranes furent ensuite convoqués pour abjurer toute croyance juive; à partir de ce moment seulement, ils devaient être considérés comme de vrais chrétiens, pouvant être poursuivis pour hérésie. Toutefois, la persécution ne prit pas dans le Portugal le même développement qu'en Espagne. Car, malgré leur abjuration solennelle, on hésitait à regarder les Marranes comme des chrétiens auxquels le droit canon permit d'imputer le crime d'hérésie. Après la mort de Paul III (novembre 1549), Jules III donna aussi l'absolution aux Marranes accusés de « judaïser ». Ceux même de ses sucr cesseurs qui étaient moins tolérants et moins disposés au pardon ne reconnurent pas un caractère légal au fonctionnement de l'Inquisition contre les nouveaux chrétiens, et, de nouveau, cinquante ans plus tard, un pape. Clément VIII, prononça Tamnistie de tous les condamnés marranes.

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