LES MARRANES ET LES PAPES
Les persécutions dont les Marranes souffraient en Espagne et en Portugal les poussèrent de plus en plus à tenter la fortune de rémigration. C'était surtout à la Turquie qu'ils allaient demander le calme et la sécurité. Aussi ce pays compta-t-il bientôt de nombreux habitants juifs, auxquels le sultan assurait la même protection qu'à ses autres sujets. En Turquie, comme en Palestine, où ils se sentaient forts par leur nombre et leur aisance, ils pouvaient caresser l'espoir de conquérir une certaine indépendance,
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d*arriver à Tunité religieuse et nationale et de voir se réaliser leurs rêveries messianiques. Car, là aussi, Samuel Molcho, le martyr de Hantoue, avait fait naître les plus douces illusions. A Safed, la plus importante communauté de la Palestine, où il avait séjourné assez longtemps, on attendait, même après sa mort, l'accomplissement de ses prédictions. On était convaincu que le Messie viendrait^ comme Molcho Tavait annoncé, dans Tannée 5300 de la création du monde (1540), mais on croyait avec non moins de conviction que les Juifs devaient se préparer par une série de mesures à cet heureux événement. D'après Maïmonide, Tavènement du Messie devait être précédé de rinstitution d*un [tribunal juif, d*un Synhédrin, dont Tautorité fût reconnue par tous les Juifs. Il semblait donc indispensable de posséder de nouveau des juges autorisés, ayant reçu Tordination, comme du temps oii Jérusalem possédait encore son temple, et même plus tard, à Tépoque des talmudistes palestiniens. On ne craignait aucune difficulté de la part du sultan. Du reste, en Turquie, les rabbins avaient droit de juridiction pour les affaires civiles et même pénales. Seulement, ils n'exerçaient ce droit qu'en vertu d'une sorte de tolérance, sans que leur pouvoir fût légal au point de vue talmudique. Les uns se soumettaient à leur autorité, mais d'autres la contestaient. D'ailleurs, pour qu'il y eût unité dans les lois et leur interprétation, il fallait que les rabbins, au lieu de conserver leur indépendance, chacun dans sa communauté, reconnussent tous une autorité supérieure. 11 était donc indispensable de créer un Conseil suprême, et ce Conseil devait résider en Palestine, caries pieux souvenirs qui se rattachaient à ce pays pouvaient seuls donner un prestige suffisant à ce tribunal supérieur et le faire accepter comme un Synhédrin.
Il n'existait, à ce moment, en Palestine qu*un seul rabbin assez considéré pour pouvoir ordonner ses collègues comme juges : Jacob Berab. C'était un esprit profond, mais très obstiné, et, par conséquent, persévérant et courageux. Après de nombreuses pérégrinations qui l'avaient conduit en Egypte, à Jérusalem et à Damas, il s'était établi à Safed; il y jouissait d'une grande influence, car il était riche et très instruit. La proposition qui lui fut faite de donner l'ordination lui sourit beaucoup, parce v. 5
m HISTOIRE DES JUIFS.
qu'il y voyait un commeocement de réalisatiou de se3 espérances messianiques, et aussi parce que le rôle qu'on lui offrait flattait son amour-propre. 11 se présentait pourtant une difficulté. Légalement, pour pouvoir donner Tordination, il faut avoir été ordonné soi-même, et aucun rabbin de cette époque ne Tétait. On put heureusement sortir d'embarras. Car, d*après Maïmonide, les rabbins de la Palestine avaient le droit d'ordonner un de leurs collègues, qui, à son tour, pouvait donner Tordination à d'autres. Comme Safed, habitée par plus de mille familles juives, était alors la plus importante des communautés palestiniennes, les rabbins et les talmudistes de cette ville formaient la majorité eu Palestine ; ils s'empressèrent, au nombre de vingt-cinq, d'investir Berab de cette dignité (1538). La première pierre était donc posée pour l'institution d'un Synhédrin. Berab, ordonné, pouvait transmettre sa dignité a autant de collègues qu'il lui plaisait. Il démontra, dans une consultation talmudique, la légalité de cette façon de procéder, et cette innovation fut approuvée successivement par les talmudistes des diverses communautés de la Palestine. C'était là, dans la pensée de Berab et de ses partisans, un premier pas dans la voie qui devait mener à l'ère messianique. Et de fait, la réorganisation d'un Synhédrin présentait cet avantage, sinon de faciliter la venue du Messie, du moins d assurer l'unité du judaïsme. Le rétablissement du Synhédrin en Palestine aurait eu, en effet, parmi les Juifs d'Europe, un immense retentissement et attiré de nombreux émigrants riches et actifs, qui, appuyés par cette assemblée, auraient peut-être réussi à organiser une sorte d'État juif.
Hais Berab renconlra de sérieuses difficultés dans la réalisa-» tion de son plan. Les représentants de la communauté de Jéru*^ salem se trouvèrent froissés que Berab eût entrepris une (euvre aussi considérable sans les avoir préalablement consullés. Il appartenait, à leur avis, à la cité sainte de se prononcer la première dans une circonstance aussi grave.
Jérusalem avait alors à sa tête, comme chef religieux, Lévi beo Jacob Habib, né à Zamora et à peu près du même âge que Berab. Contraint au baptême, comme tant de ses coreligionnaires portugais, sous le règne de Manoël, il s'était enfui du Portugal en
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Turquie dès qu'il l'avait pu et était relourné au judaïsme. Plus tard, il s'était reudu a Jérusalem, où sa science talmudique l'avait fait nommer rabbiu de la communauté. Se consacrant avec le plus absolu dévouement aux intérêts matériels et moraux de ses coreligionnaires, il avait réussi à maintenir Tunion dans la communauté, formée d'éléments hétérogènes et parfois réfractaires 4 toute règle et à toute discipline. Lévi ben Habib possédait aussi des notions de mathématiques et d'astronomie.
En sa qualité de chef religieux de Jérusalem, Lévi ben Habib fut donc invité le premier à approuver l'ordination accordée à Berab par le collège rabbinique de Safed et à accepter, à son tour, cette investiture de la main de Berab. Mais, sans tenir compte de l'importance que la création d'un Synhédrin pouvait avoir pour le judaïsme, et sans se rappeler que lui-même avait souhaité autrefois le rétablissement de l'ordination, Lévi ben Habib ne prit conseil que de sou amour-propre froissé. A ses yeux, c'était reconnaître la supériorité de Safed et de son rabbin sur Jérusalem et son chef religieux que d'approuver rentreprise de Berab ; il résolut donc de la combattre.
l\ est vrai que Berab ne pouvait pas faire valoir d'arguments bien probants en faveur de l'ordination. Au fond, pour le collège rabbinique de Safed, celte institution devait surtout préparer l'avènement du Messie. Mais, c'était là une raison trop chimérique, même aux yeux de ceux qui attendaient cet événement avec une fiévreuse impatience, pour pouvoir justifier, au point de vue talmudique, une innovation aussi grave. On ne pouvait pas prétexter non plus qu'il fallait, comme autrefois, des rabbins ordonnés pour déterminer les dates des fêles, car depuis dix siècles on avait des règles fixes pour établir le calendrier, et il était interdit de les modifier. Les rabbins de Safed ne mettaient, en réalif , en avant qu'un seul motif pratique pour expliquer leur décision. 11 s'en trouvait parmi les transfuges marranes de la Palestine qui, avant leur retour au judaïsme, avaient commis des péchés passibles, au point de vue talmudique, de la peine de mort. De tels péchés ne pouvaient être effacés que par la flagellation. Or, des juges ordonnés avaient seuls le droit d'infliger un tel châtiment. De là, la nécessité de rétablir l'ordination.
Comme Lëvi ben Habib était décidé, pour des motifs personnels, à contrecarrer le plan de Berab, il ne lui fut pas difficile de réfuter ce dernier argument. U essaya, en outre, de justifier son opposition par toute sorte de sophismes. Berab en fut profondé* ment irrité, car il sentait bien que, sans Tappui de Jérusalem, la ville sainte, dont le prestige était si grand dans le monde juif, son entreprise était destinée à échouer. Pour comble de malheur, sa vie fut mise en danger, probablement par suite de dénonciations calomnieuses auprès des autorités turques, et il dut quitter momentanément la Palestine. Dans Tespoir de sauver son œuvre, il eut ridée, à Texemple de Juda ben Baba, du temps de Tempereur Adrien, d'ordonner avant son départ quatre talmudistes, choisis, non parmi les plus anciens, mais parmi les jeunes. Un de ces rabbins était Joseph Karo, le partisan enthousiaste de Salomon Molcho et de ses rêveries messianiques.
Les égards témoignés par Berab à des rabbins encore jeunes, au détriment de leurs aines, exaspérèrent encore plus Lévi ben Habib. 11- s*échangea alors entre les chefs des deux principales commmunautés de la Palestine une correspondance passionnée où se produisirent de déplorables excès de langage. A Tobservation faite par Lévi ben Habib que, pour être digne de i*ordination, il fallait, à côté de Tinstruction, posséder aussi la piété, Berab répondit par une allusion méchante au baptême imposé autrefois à son adversaire : <i Moi, dit-il, je n'ai jamais changé mon nom, je suis resté fidèle à mon Dieu en dépit des menaces et des souffrances. »
Lévi ben Habib s*en trouva pi*ofondément blessé. l\ avoua qu'à l'époque des conversions forcées, on Tavait, en effet, contraint, au Portugal, à changer de nom et à embrasser le christianisme, sans qu'il lui f&t possible de mourir pour sa foi. Il alléguait, pour se disculper, qu'il était alors très jeune, qu'il ne conserva le masque du christianisme que pendant un an, et que, depuis, il avait versé et continuait de verserdes larmes amères pour effacer son péché. Après s'être ainsi humilié, il se répandit en invectives contre Berab, le traitant de la façon la plus outrageante. Sur ces entrefaites, Berab mourut (janvier 1541), et avec lui disparut toute chance de réussite pour le rétablissement de
JOSEPH KARO. 09
rordination. Joseph Karo ne renonça pourtant pas tout de miie & Tespoir de la faire de nouveau adopter.
Karo (1488-1575) avait été expulsé d'Espagne, quand il était encore enfant, avec ses parents. Après de longues pérégrinations et de nombreuses souffrances, il arriva à Nicopolis, dans la Turquie d'Europe. Là, il se consacra à Tétude d'une partie du Talmud habituellement négligée, il s'occupa de la Mischna, qu'il sut bientôt par<!œur. De Nicopolis il partit ensuite pour Ândrinople, où sa science talmudique lui valut la considération de ses coreligionnaires et où il forma des élèves. A l'âge de trente ans, il entreprit la tâche gigantesque de commenter le code religieux de Jacob Ascheri, de le rectifier, développer et appuyer partout de preuves. Il consacra à celte œuvre vingt aos de sa vie (1522-1542) et employa douze autres années à la reviser (1542-1554). L'apparition de Molcho vint apporter une diversion à cette occupation quelque peu aride. Il fut tellement séduit par cet aventurier qu'il se laissa initier par lui aux mystères de la Cabbaleet partagea ses rêveries messianiques. Pendant le séjour de Molcho en Palestine, Karo resta en correspondance avec lui et forma le projet d'aller le rejoindre en Terre Sainte. Lui aussi, comme Molcho, aspirait à mourir en martyr, « pour s'offrir comme holocauste agréable à ^'Éternel », et avait des visions où il croyait s'entretenir avec un être supérieur. Cet être (Magguid) n'était ni un ange, ni une apparition fantastique, mais la Mischna elle-même, qui lui faisait la grâce de lui révéler, la nuit, des choses secrètes, parce qu'il s'était voué à son culte. Pendant quarante ans, jusqu'à la fin de sa vie, Joseph Karo fut hanté de ces visions, qu'il fit connaître en partie par écrit, et qui montrent les ravages que la Cabbale avait opérés dans cet esprit. La Mischna lui imposait les plus dures mortifications. Se laissait-il aller un peu trop longtemps au sommeil, était-il arrivé en retard pour la prière, avait-il négligé l'étude du Talmud^ la Mischna venait lui en faire des reproches et exiger une expiation. . Les prédictions qu'il annonçait au nom de la Mischna n'étaient certes pas des inventions mensongères de sa part, mais des visions de son imagination surexcitée qu'il croyait sincèrement lui avoir été inspirées.
Convaincu qu'il était appelé à jouer un rôle messianique en
Palestine, Karo quitta Andrinople. Il se rendit à Safed en même temps qu'un autre eabbaliste, Salomon Âlkabéç, dont l*hymne en riionneur c de la flanc(^e Schabbat », le Lekha Dôdi, est bien plus connu que le nom. Karo eut la satisfaction de voir se réaliser à Safed une partie de ses rêves : Berab lui donna Tordination et le consacra ainsi membre du Synhédrin futur. Après la mort de Berab, il voyait s*ouvrir devant lui les plus brillantes perspectives. Il espérait continuer Tœuvre de Berab, être reconnu par le^ rabbins de la Palestine et du dehors comme chef de tous les Juifs palestiniens et même turcs, former de remarquables élèves qui seuls inspireraient conflance et respect. Il serait alors vénéré comme « Timage sainte », diokna kaddischa, et accomplirait des miracles. 11 s'attendait bien à subir le martyre comme Molcho, mais il était convaincu qu'il ressusciterait et assisterait à la délivrance messianique.
Pour mériter cette dignité de prince suprême d'Israël, Karo comptait sur l'ouvrage qu'il composait et qui devait rétablir Tunité dans le judaïsme. Une fois son commentaire sur le code religieux d'Ascheri achevé, publié et répandu parmi les Juifs, il jouirait certainement, à ce qu'il croyait, de la vénération de tous ses coreligionnaires.
C*est ainsi que, sous l'action combinée d'une sincère piété, de rêveries mystiques et de l'ambition, Karo travaillait avec un zèle ardent à son ouvrage, qui devait faire disparaître dans le domaine religieux toutes les contradictions, toutes les incertitudes, toutes les obscurités, et servir de règle pour le judaïsme tout entier. Mais, là aussi, Karo échoua dons son entreprise. Son code, intitulé Schoulhan Aroukh^ fut combattu sur bien des points par un jeune rabbin de Cracovie, Moïse Isserlès.
Pendant qu'en Orient les Juifs vivaient dans une certaine sécurité, étaient libres de pratiquer leur religion et songeaient même à fonder une sorte d'Etat autonome, les Juifs d'Occident étaient en butte à d'incessantes persécutions. Dans les premiers temps de sa lutte contre la Réforme, l'Église fut trop absorbée pour s'occuper d*eux. Mais les vieilles accusations de blasphème, de profanation d'hostie, de meurtre rituel, ne tardèrent pas à se reproduire contre eux. Ils ressentirent, du reste, le contre-coup de Timplacable ri-
LES ANTITRINITAIRES. 71
gueur déployée par le clergé catholique pour combattre les progrès du protestantisme.
Aux souffrances que leur faisaient endurer les catholiques, vinrent s'ajouter des persécutions qui leur étaient infligées par les luthériens. On a vu que Tune des conséquences de la Réforme fut la vulgarisation de Tétude de la Bible. En apprenant ainsi à connaître par eux-mêmes 1* Ancien Testament, bien des esprits réfléchis remarquèrent qu*il n*est pas toujours fidèlement suivi par le Nouveau Testament. Ainsi, Tunilé de Dieu prèchée par les Prophètes est en contradiction absolue avec le dogme de la Trinité enseigné par TÉglise. On remarqua aussi que la Bible préconise la liberté pour le peuple et condamne la tyrannie des rois, tandis que le christianisme évangélique néglige complètement le peuple et ne connaît que des croyants, auxquels il conseille de lever sans cesse les regards vers le ciel et d*accepter le joug des pires tyrans. 11 en résulta que dans le mouvement engendré par la Réforme il se forma des sectes qui s*écartèrent des doctrines de Rome, de Luther et de Genève. Une de ces sectes, qui se rapprochait singulièrement du judaïsme, fut qualifiée de a demi-juive » ou « judaTsante »; elle rejetait absolument le dogme de la Trinité. Michel Servet, originaire d*Aragon, qui avait peut-ôlre été élève des Marranes en Espagne, écrivit un ouvrage sur les a Erreurs de la Trinité » qui produisit une vive sensation et lui conquit de nombreux disciples. Calvin, pour le punir de son hérésie, le fit brûler à Genève. Les partisans de Servet n'en furent pas effrayés, et ils continuèrent, sous le nom d'unitaires ou antitrinitaires, à combattre le dogme de la Trinité. Cette secte se développa principalement en Angleterre, grâce à la protection du roi Henri VIII, qui, par un caprice d'amoureux, était devenu l'adversaire du catholicisme. Il y en avait qui célébraient le sabbat, naturellement portes et fenêtres closes, comme le vrai jour de repos ordonné par le Seigneur. A cette époque parurent aussi de nombreux pamphlets religieux et, entre autres, un dialogue entre un Juif et un Chrétien, où Ton réfute toutes les preuves tirées de la Bible a l'appui du christianisme. Pour ces diverses raisons, les luthériens en •voulaient également aux Juifs, qui purent bientôt s'apercevoir combien était vaine leur espérance, de voir le triomphe de la
Réforme marquer la fin de leurs maux. Quand les paysans de TA!lemagne du Sud, de l'Alsace et de la Franconie, sur la foi des promesses de Luther, qui leur avait fait entrevoir leur émaneipation, voulurent secouer le joug de leurs seigneurs, les Juifs furent doublement persécutés. D'un côté, la noblesse leur reprochait d*exciter les paysans et les bourgeois à la révolte et de les soutenir de leur argent, et, de Tautre, les paysans les attaquaient comme complices des riches et des nobles. Dn des conseillers des paysans de la Forêt-Noire était Balthazar Hubmayer, ce prêtre fanatique qui avait réclamé Texpulsion des Juifs de Ratisbonne. Son adhésion à la Réforme ne modifia pas ses sentiments de malveillance à l'égard des Juifs. Dans le Rhingau aussi, les habitants exigèrent, entre autres, qu'il fût interdit aux Juifs de s'établir ou même de séjourner dans la contrée.
En Alsace, pourtant, les Juifs trouvèrent quelque répit, grâce au dévouement, au courage et à la prudente activité d'un rabbin alsacien, Jos6lin(Joselmann) Loans, de Rosheim (né vers 1478 et mort vers 1555), neveu du médecin des empereurs Frédéric et Maximilieu. Sur la recommandation de son oncle, qui l'avait sans doute trouvé remarquablement doué, Joselin Rosheim, comme on l'appelle d'habitude, fut chargé par l'empereur de veiller sur les intérêts des Juifs d'Allemagne, avec l'autorisation d'intervenir en leur faveur et de détendre leurs privilèges. A ce titre, il dut jurer fidélité à l'empereur. En même temps, les communautés juives le reconnurent comme leur chef et leur grand-rabbin, et il est souvent qualifié de a gouverneur de la Juiverie ». Charles-Quint le maintint dans ces fonctions. Dès qu*un danger menaçait une communauté juive, il se rendait immédiatement auprès de l'empereur ou d'autres personnages influents. Il ne craignait ni fatigue ni péril quand il s'agissait de venir en aide à ses frères. Pendant la guerre des paysans, il n'hésita pas à pénétrer dans le camp de douze ou quinze mille révoltés, qui lui promirent de ne pas maltraiter les Juifs.
Joselin eut malheureusement trop souvent l'occasion d'intervenir en faveur de ses coreligionnaires. Il n*y eut alors presque pas une seule année qui ne fût marquée, pour les Juifs d'Allemagne, par des expulsions, des vexations et des violences de
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toute sorte. Le temps des g^ands massacres était cependant paàsé; c'était là un progrès appréciable. Mais les accusations de meurtres d*enfants n'avaient pas encore disparu.
Une accusation de ce genre se produisit contre la petite communauté de Bôsing, près de Presbourg, en Moravie. Trente-six Jui£s de tout âge et de tout sexe furent brûlés, et presque tous les Juifs de la Moravie furent jetés en prison (1S29). Après avoir prouvé par plusieurs mandements de papes et d'empereurs que de telles accusations ne méritaient aucune créance, Joselin réussit à obtenir du roi Ferdinand la mise en liberté des inculpés. L'année suivante (1530), on reprocha aux Juifs de servir d'espions en Allemagne aux Turcs, et on demanda leur expulsion. Cette fois encore, Joselin put convaincre Charles-Quint et Ferdinand de rinnocence des Juifs. Mais, dans une localité de la Silésie, cette accusation amena la condamnation du président et de deux membres de la communauté, qui furent livrés aux flammes.
Quelques années plus tard, la situation des Juifs exigea une nouvelle intervention de Joselin. A la suite de méfaits commis par quelques coquins juifs, le duc Jean le Sage, de Saxe, voulut chasser pour toujours les Juifs de son pays (1.537). Pour détourner ce malheur de ses coreligionnaires, Joselin se rendit auprès de Luther avec une lettre de recommandation de Wolf Capito, prêtre catholique qui s'était déclaré pour la Réforme ; il avait aussi obtenu de la municipalité de Strasbourg une lettre pour le duc. Hais Luther, assez bienveillant pour les Juifs au début de la Réforme, leur était devenu hostile parce qu'ils ne s'étaient pas convertis. Aussi ne voulut-il pas recevoir Joselin. Il lui fit dire que, malgré ses démarches auprès de princes et de souverains en faveur des Juifs, ceux-ci avaient persisté dans leurs erreurs, c'est-à-dire dans leurs croyances ; il craindrait donc qu'une nouvelle preuve de bonté de sa part ne les encourageât à s'obstiner dans le mal.
En Italie, également, la situation des Juifs était peu favorable. A Naples, où dominaient les Espagnols, le parti ultra-catholique s'efforçait depuis longtemps de faire créer des tribunaux d'inquisition contre les Marranes. Quand Charles-Quint revint d'Afrique, ce parti lui demanda môme d'expulser tous les Juifs de Naples,
Sur les instances de Donna Benvenlda, la noble épouse de Samuel Abrabanel, appuyée par sa jeune amie Léonora, fille du vice* roi, Tempereur ne donna aucune suite à cette demande. Mais quelques années plus tard, il leur imposa de si pénibles restrictions qu'ils partirent de Naples de leur plein gré. Cette émigration volontaire fut changée en exil ; aucun Juif ne devait plus habiter Naples (1540-1541). Les uns se rendirent en Turquie, d*autres à Âncône, qui appartenait au pape, ou à Ferrare, où commandait le duc Hercule II, ami des Juifs. Samuel Abrabanel aurait pu rester à Naples, mais il ne voulut pas séparer sa destinée de celle de ses coreligionnaires, et il alla s'établir à Ferrare, où il mourut après un séjour d'une dizaine d'années. Sa femme lui survécut.
A cette époque aussi eut lieu une expulsion de Juifs en Bohême. Accusés avec des bergers d'avoir allumé des incendies, qui furent alors très fréquents dans certaines villes, et notamment à Prague, ils furent condamnés à l'exil (adar 1542). De rimportante communauté de Prague, dix familles seules furent autorisées à rester dans cette ville. Beaucoup d'exilés se réfugièrent en Pologne ou en Turquie. Cette même année encore, on reconnut la fausseté de cette accusation, et ceux qui s'étaient établis dans le voisinage de la frontière bohémienne purent revenir dans le pays. Mais ils furent obligés de payer une taxe annuelle et de porter sur leurs vêtements, comme si^ne distinctif, un morceau d'étoffe jaune.
Si les catholiques et les protestants ne s'entendaient pas entre eux, ils étaient, du moins, d'accord en Allemagne pour persécuter les Juifs. A ce moment, ces malheureux étaient comme pris entre deux feux. Dans le duché catholique de Neubourg, un enfant de quatre ans disparut vers Pâque. Un chien fit découvrir son cadavre après Pâque. Quelques fanatiques accusèrent les Juifs d'avoir martyrisé cet enfant et de l'avoir ensuite mis à mort. L'évêque d'Eichstaett fit immédiatement arrêter et incarcérer quelques Juifs et demanda à tous les princes voisins d'emprisonner également les Juifs de leurs domaines. Mais, malgré une enquête minutieuse, on ne put établir la culpabilité des Juifs.- Ceux-ci avaient, du reste, trouvé dans cette circonstance un protecteur bienveillant dans le
LE € JUDENBUCHLEIN ». 75
duc Olhon-Henri de Neubourg, qui les défendit énergiquement coDtre l*évêque d*Eichstaett.
L'exemple du prélat catholique fut suivi par un prédicateur luthérien, Butzer, à la fois ami de Capito et de Luther, qui excita également les esprits contre les Juifs. Probablement sur Tinvitation du duc de Neubourg, un prêtre luthérien prit courageusement la défense des Juifs dans un ouvrage ïnihuléJudefidûcklein, « Opuscule sur les Juifs ». L*auteur — peut-être Hosiander — montre pour la première fois, dans ce livre, combien il est odieux et ridicule d'accuser les Juifs de tuer des enfants chrétiens. D*après cet écrivain, qui semble avoir eu des relations fréquentes avec les Juifs et connaissait leur langue, leurs mœurs et leurs lois, ce sont les richesses des Juifs et la piété exagérée et mal comprise des fanatiques chrétiens qui ont fait inventer cette calomnie. Tantôt celte accusation est répandue, dans un but facile à deviner, par des princes rapaces et sans scrupules, ou par des nobles appauvris, ou par des bourgeois qui sont débiteurs des Juifs, tantôt elle est propagée par des moines ou des prêtres séculiers, désireux d'augmenter le nombre des saints ou de créer de nouveaux lieux de pèlerinage. Les Juifs, dit cet auteur, sont disséminés depuis de nombreux siècles parmi les chrétiens, et pourtant il y a trois cents ans à peine qu'on a commencé à imputer aux Juifs des crimes de ce genre. C'est que le clergé s'est mis à répandre cette fable odieuse à partir du moment où il a cru nécessaire de réchaulTer la foi de la foule par des pèlerinages et des guérisons miraculeuses. On est donc en droit d'admettre que le meurtre de Neubourg a été également inventé de toutes pièces par les moines. Du reste^ ajoute l'auteur, les chrétiens aussi avaient été accusés par les païens, jusqu'au iiP siècle, de tuer des enfants pour leur tirer le sang. Les prétendus aveux de quelques Juifs ne prouvent rien dans cette occurrence, car ces aveux ont été arrachés par la torture.
Pour effacer l'impression que cet ouvrage était appelé à produire en faveur des Juifs, Tévêque d'Eichstaett chargea son protégé, Jean Eck, qui laissa un si déplorable souvenir dans l'histoire de la Réforme, de réfuter ce plaidoyer et de démontrer que les Juifs s'étaient réellement rendus coupables des meurtres d'en-
fants qu*OQ leor imputait. Eck publia donc (1541) un pamphlet ou il prétendait prouver que « ces scélérats de Juifs avaient fait beaucoup de mal en Allemagne et dans d'autres pays », et où il reprend à son compte tous les mensonges, toutes les calomnies, toutes les infamies répandues depuis des siècles contre les Juifs. Selon lui, l'Ancien Testament montre déjà le caractère sanguinaire des Juifs, et il affirme qu'ils profanent des hosties et se servent du sang d*enfanls chrétiens pour consacrer leurs prètresv faciliter les couches de leurs femmes, guérir des maladies.
Ce qui parait plus étrange et plus triste, c'est que Luther luimême, le fondateur d'une nouvelle religion, l'adversaire des vieux préjugés, partageait à l'égard ded Juifs les sentiments de son ennemi personnel, Jean Eck, qui avait pourtant répandu contre lui aussi les plus odieux mensonges. « Les Juifs, dit-il, se plaignent de subir chez nous une dure servitude, lorsque nous, au contraire, nous pourrions nous plaindre d'avoir été martyrisés et
' persécutés par eux pendant près de trois cents ans. » Oubliant
que, dans certaines régions de l'Allemagne, les Juifs avaient précédé les Germains, il s'écrie : « Nous ne savons pas encore aujourd'hui quel diable les a poussés dans notre pays. Nous ne les avons pas cherchés à Jérusalem, et personne ne les retient ici. d Comme Pfefferkorn et Eck, Luther rappelle avec une joie cruelle que <K les Juifs ont été violemment expulsés de France et, récemment, d'Espagne par notre bien-aimé empereur Charles, ainsi que de toute la Bohème, et, de mon temps, de Ratisbonne, de Magdebourg et de tant d'autres localités. »
Sans pitié pour les effroyables souffrances supportées avec tant de vaillance par les Juifs en l'honneur de leur foi, et avec une assurance qui dénotait une singulière ignorance de l'histoire, Luther répétait après Pfefferkorn que, d'après le Talmud et les rabbins, il est permis aux Juifs de tuer les goyim, c'est-à-dire les chrétiens, de se montrer parjures à leur égard, de les voler et les piller. \\ conseillait de brûler les synagogues « de ce peuple maudit et damné, pour la plus grande gloire de Notre-Seigneur et de la chrétienté », de leur enlever leurs livres de prières et les exemplaires du Talmud, d'incendier leurs maisons et de les
I; parquer dans des étables. Il désirait aussi qu'il fût. interdit aux