‹ Histoire des Juifs (volume 3)Chapitre 32 sur 203 · MÉRITES DE GRACIA MENDESIA · texte numérisé non relu

MÉRITES DE GRACIA MENDESIA

Qlle pussent entrer en possession de leurs biens et continuer à rester chrétiennes à Venise. Heureuses d*une telle aubaine, les autorités de Venise, pour empêcher le départ de Mendesia, s*empressèrent de la faire arrêter et de l'incarcérer. Mais la délatrice ne se contenta pas de ce premier succès. Elle délégua un représentant en France pour faire mettre également le séquestre sur les biens qu'y possédait la famille Mondes. Soit qu'il ne fût pas content de la façon dont ses services furent récompensés, soit pour tout autre motif, le délégué dénonça également la sœur de Mcndesla comme suspecte de « judaïser d en secret. Tous les biens que la famille Mondes avait en France furent alors confisqués, et le roi Henri II profita aussi de cette occasion pour s*abstenir de payer ce qu*il devait à cette maison.

Le neveu de Mendesia, Joâo Miquès, ne ménagea ni argent ni démarches pour délivrer sa tante et arracher à la rapacité des Vénitiens la fortune de sa famille. A la fin, il réussit à intéresser le sultan Soliman au sort de ses parents. L'intervention de Moïse Hamon, médecin juif .du souverain turc, ne fut sans doute pas étrangère à ce résultat. Soliman envoya à Venise un délégué spécial pour exiger que Mendesia fût mise en liberté, que sa fortune lui fût rendue et qu'on lui permit de partir pour la Turquie.

Mais à l'arrivée de l'émissaire turc, Mendesia, on ne sait par quels moyens, avait déjà pu quitter Venise et se réfugier à Ferrare, sous la protection du duc Hercule d'Esté. Elle resta plusieurs années dans cette ville (de 1549 jusqu'à 1533) sous son nom juif de Gracia, et put enfin y déployer librement ses admirables qualités d'exquise bonté, de piété et de compassion. Le poète Samuel Usque lui dédia son ouvrage et parle d'elle avec un respectueux enthousiasme. Voici en quels termes s'exprime Numeo, un des personnages du « Dialogue» d'Usque qui cherchent à consoler Israël de ses souffrances : a Cette femme (Mendesia)^ qui a montré et montre encore un tel dévouement pour son peuple, ne repré-sente-t-elle pas la miséricorde divine sous une forme humaine? Comme Miriam, elle n'a pas craint d'exposer sa vie pour sauver ses frères, comme Débora elle déploie les plus remarquables qualités d'énergie et de prudence pour diriger son peuple, et, comme Esther elle se dévoue pour protéger les persécutés... Au début de l'émi-

gratioa (des Marranes), elle a inspiré courage et espoir, ô Israël, à tes fils nécessiteux, qui n*osaient pas, avec leurs ressources si restreintes, prendre le parti de s*enfuir pour échapper aux flammes des bûchers. Elle a secouru généreusement les émigrés établis en Flandre et ailleurs... Elle ne refuse même pas son appui à ses ennemis. Avec une main pure et une volonté énergique, elle à délivré la plupart des Marranes de maux infinis, de la misère et des péchés, elle les a conduits dans des contrées sûres et les a replacés sous la domination des lois de leur ancien Dieu. > Ces éloges, avec moins de pompe et moins de poésie, se retrouvent sous la plume de tous les rabbins de cette époque, qui appellent Dona Gracia Nassi c< la princesse noble et généreuse », a la gloire d'Israël », « la femme sage et prudente, qui a fondé sa maison sur la pureté et la sainteté. »

Après s*ètre réconciliée avec sa sœur et avoir assuré Tavenir des membres de sa famille, Dona Gracia réalisa enfin son désir de se rendre dans la capitale de la Turquie (vers 1553-1555), pour pouvoir professer le judaïsme en toute liberté. Grâce à son habileté et à ses actives démarches, Joâo Hiquès avait favorablement disposé les esprits a Constantinople et préparé ainsi a sa tante un accueil bienveillant à la Porte. Ce fut seulement à Constantinople que Joao revint publiquement au judaïsme, prit le nom de Joseph Nassi et épousa sa cousine Reyna, fille de Dona Gracia. Il avait amené avec lui une suite considérable, composée d'environ cinq cents Juifs espagnols et italiens. A Constantinople, il vivait en prince. Très intelligent, possesseur d'une belle fortune et bien au courant de la situation de l'Europe, il fut reçu à la cour et conquit rapidement les bonnes grâces du sultan Soliman.

Ce fut à ce moment qu'on apprit à Constantinople que le pape Paul IV avait ordonné l'arrestation des Marranes d'Ancône, qui étaient ainsi menacés d'être livrés tôt ou tard aux flammes. Prise de pitié pour le sort de ses coreligionnaires, Dona Gracia s*occupa immédiatement, avec son neveu et gendre Joseph Nassi, de leur venir en aide. D'abord elle sollicita le sultan d'intervenir au moins en faveur des Marranes turcs qui, de passage à Ancône, avaient été également incarcérés; sa démarche réussit. Soliman écrivit au pape (9 mars 1556) dans ce ton hautain que les souvc-

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rains turcs prenaient alors à Tégard des princes chrétiens, pour réclamer la mise en liberté de ses sujets, et il faisait entendre qu'en cas de refus il userait de représailles envers les chrétiens de son empire. Paul IV dut céder aux exigences du sultan et laisser partir d*Ancône sains et saufs les Marranes de Turquie. Les Marranes d*Ancône, qui n'avaient pas de puissant protecteur, furent brûlés. C*est de ce forfait que les Juifs, comme on Ta vu plus haut, cherchèrent à punir le pape, comptant, pour y réussir, sur Tappui de Dona Gracia et de Joseph Nassi.

Le duc dTrbin avait accueilli sur ses terres ceux des Marranes qui avaient pu s'échapper d*Ancône, parce qu'il espérait attirer dans son port de Pesaro le commerce du Levant, qui était entre les mains des Juifs. Pour que ce but pût être atteint, la communauté de Pesaro demanda à toutes les communautés turques qui étaient en relations d'affaires avec l'Italie d'envoyer dorénavant toutes leurs marchandises, non pas à Ancône, mais a Pesaro. Encore sous le coup de l'indignation soulevée par le supplice des Marranes, de nombreux Juifs levantins décidèrent, a l'exemple de l'importante communauté de Salonique, de se conformer au vœu de leurs coreligionnaires de Pesaro (août 1556). Peu à peu, le port d'Ancône fut presque complètement déserté par le commerce du Levant et perdit ainsi des revenus considérables. Les habitants d'Ancône s'en plaignirent amèrement et prièrent le pape d'aviser.

Mais un tel plan ne pouvait avoir d'action efficace que s'il était poursuivi pendant longtemps et après une parfaite entente entre tous les Juifs qui commerçaient avec l'Italie. Les Juifs de Pesaro et les anciens Marranes établis en Turquie multiplièrent naturellement leurs efforts pour faire entrer dans leur ligue contre le port d'Ancône tous ceux qui pouvaient aider a la réussite de leur œuvre. Mais les Juifs d'Ancône qui n'appartenaient pas au groupe des Marranes craignirent pour eux-mêmes les conséquences du châtiment qu'on voulait infliger a la ville pontificale et s'efforcèrent de faire échouer la ligue. En réalité, tout dépendait de la décision qui serait prise par les Juifs do Gonstantinople, à qui les Juifs de Salonique, d'Andrinople, de Brousse et de Moréq avaient écrit de réfléchir mûrement et de tenir compte

de tous les intérêts en jeu avant de prendre une résolution définitive.

Or, a Constantinople, les personnages les plus influents de cette époque étaient Dona Gracia et Joseph Nassi, et ceux-ci étaient absolument résolus à infliger un châtiment au pape pour sa cruauté envers les Marranes. Pour leur part, ils donnèrent ordre à tous leurs agents de n* expédier toutes les marchandises de leur maison qu*à Pesaro. Ils rencontrèrent pourtant de Topposition chez un certain nombre de commerçants, qui craignaient que ^a préférence donnée à Pesaro sur Ancône ne fût préjudiciable à leurs intérêts. On soumit alors la question aux rabbins. Ceux-ci non plus ne furent pas d'accord. Deux d'entre eux se refusèrent à prononcer Tinterdit contre Ancône. Bien des marchands juifs de la Turquie profitèrent de ce manque d'entente pour ne consulter que leurs intérêts et continuer leurs relations avec Ancône. Ce fut en vain que Dona Gracia fit intervenir le collège rabbinique de Safed, dont deux membres, Joseph Karo et Moïse di Trani, jouissaient alors d'une très grande autorité en Orient. L'entreprise projetée contre le port d'Ancône, et, par conséquent, contre le pape, échoua.

Quand Guido Ubaldo, duc d'Urbin, eut reconnu que son projet de faire de Pesaro le centre du commerce du Levant ne réussirait pas, il ne voulut pas s'exposer inutilement à la colère du pape et expulsa les Marranes qu'il avait accueillis (mars 1558). Du moins fut-il assez humain pour ne pas les livrer a rinquisition. La plupart des exilés louèrent des vaisseaux et cinglèrent vers l'est. Pourchassés par la police maritime du pape, plusieurs d'entre eux furent pris et traités en esclaves. Le médecin célèbre Amatus Lusitanus, qui avait pourtant rendu d'éminents services à la population chrétienne, fut également obligé de partir de Pesaro; il se rendit à Salonique (1558-1559). Le duc de Ferrare aussi semble avoir expulsé, à celte époque, les Juifs de ses domaines ; car, en cette année, l'imprimerie d'Abraham Usque cessa de fonctionner, et Don Samuel Nassi, frère de Joseph Nassi, dut invoquer la protection du sultan pour pouvoir se rendre en sécurité à Constantinople.

La haine de Paul IV contre les Juifs s'accrut encore avec l'àge.

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