LES ÉTUDES TALMUDIQUES EN POLOGNE
tés.de Posen et de Gracovie, ou plutôt du faubourg de Casimierz, comptaient chacune trois mille membres. Venait ensuite la communauté de Lublin. Us payaient des taxes multiples, sous toutes les formes ; mais c'était là leur raison d'être, aux yeux du roi et de la noblesse, et leur principal titre à la protection dont ils bénéficiaient. Du reste, ils étaient presque, les seuls capitalistes dans ce pays pauvre. Aussi les rois polonais favorisaient-ils leurs entreprises commerciales. Lors des pourparlers de Sigismond-Auguste avec le tsar Ivan IV, surnommé le Cruel, pour la prolongation de la paix, le souverain polonais demanda que les Juifs lithuaniens fussent autorisés, comme auparavant, à s'occuper librement de commerce en Russie. Ivan refusa : a Nous ne voulons pas tolérer ces gens dans notre pays, dit-il, parce qu'ils ont introduit chez nous du poison pour le corps et TAme. » Il faisait allusion à une secte fondée soixante-dix ans auparavant par le Juif Zacharie, à laquelle avaient adhéré des popes et le métropolitain Zosime, et qui se maintint jusqu'au commencement du XVII» siècle.
Tout en cyant moins de culture que la noblesse, dont les jeunes gens allaient étudier aux Universités protestantes de Wiltemberg et de Genève, les Juifs de Pologne manifestaient pourtant plus de goût pour la science que leurs coreligionnaires d'Allemagne. On trouvait parmi eux de nombreux esprits nourris de la philosophie d'Aristole. Quelques-uns connaissaient aussi les écrits théologiques de Maïmonide. De plus, des médecins juifs, venus d'Italie en Pologne avec la reine Bona, femme de Sigismond I*' (1506-1548), possédaient, outre leur science médicale, d*autres connaissances profanes. Mais c'est surtout le Talmud qui offrait le plus d'attraits aux Juifs polonais. Parmi les Juifs d'Europe et d'Asie, ils s'étaient pourtant mis les derniers à étudier cet ouvrage, mais ils s'y étaient adonnés avec une ardeur passionnée. L'enseignement talmudique avait été implanté en Pologne par deux savants allemands : Salomon Menz, de Mayence, qui émigra vers 1463 et s'établit à un âge avancé à Posen, et Jacob Polak (vers 1490-1541), venu de Prague à Cracovie. Ce dernier, formé dans les écoles allemandes, acquit comme talmudiste une réputation considérable. Dans son enseignement, il s'attachait surtout
à déployer toutes les ressources de la plus fiue et plus subtile dialectique, à accumuler les objections pour y répondre, à établir les rapprochements les plus étranges, a argumenter sur tout et à propos de tout. Cette méthode est le fameux pilpovl. Fréquentées par de nombreux élèves, les écoles talmudiques de Pologne jouirent bientôt d'une réputation considérable dans TEurope juive.
Le système de Jacob Polak fut continué et développé par les trois célèbres rabbins Schalom Schachna, élève de Polak, Salomon Louria et Moïse Isserlès. Schachna, qui florissait de 1540 à 1558, semble avoir habité Lublin et y avoir exercé les fonctions de grand rabbin. Salomon Louria (né vers 1510 et mort vers 1573), qui descendait d'une famille allemande immigrée, aurait contribué en d'autres temps aux progrès et au développement du judaïsme. Mais en Pologne, à une époque de décadence, il ne put être qu'un remarquable talmudiste, d'un jugement sain et d'une critique pénétrante. Il se distingua aussi par la dignité et la fermeté de son caractère. Ennemi de l'injustice, de la vénalité et de Thypocrisie, il blessa naturellement, dans ses diatribes, bien des vanités. 11 s'élevait contre les talmudistes qui ne conformaient pas leurs actes à leur enseignement et ne s'efforçaient de briller dans les études talmudiques que par pur orgueil ; il raillait aussi ceux dont l'ambition était de beaucoup supérieure au savoir, qui prenaient le titre de maître dès qu'ils avaient reçu l'ordination, et, malgré leur ignorance, réunissaient des élèves autour d'eux à prix d'argent, comme les nobles louaient des domestiques. « Il y a de vieux rabbins, disait-il, qui connaissent à peine le Talmud et, par vanité, exercent quand même une autorité tyrannique sur les communautés et les savants, lancent ou annulent des anathèmes, et donnent l'ordination a leurs élèves. » Enfin, Louria flétrissait de sa verve mordante ces docteurs qui se montraient pleins dHndulgence pour les péchés des grands, mais relevaient avec une rigoureuse sévérité la moindre peccadille des humbles et des petits.
Malgré ses violentes polémiques, Louria était profondément estimé de tous les savants, qui admiraient sa science si vaste et si sûre. Encore presque jeune homme, il entreprit la tâche difficile
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d'élucider et de résumer les discussions talmudiques relatives aux usages religieux et d'établir ainsi des règles certaines pour la pratique. II travailla à cette œuvre jusqu'à la fin de sa vie, sans pouvoir l'achever. Mais, pas plus que Maïmonide et d'autres doc* teurs, il ne réussit, en dépit de son esprit clair, net et sagace, à introduire l'ordre et l'unité dans le judaïsme rabbinique.
Le troisième personnage important du judaïsme polonais, Moïse ben Israël Isserlès (né vers 1520 et mort en 1572), de Cra* covie, était Ois d'un homme riche qui avait élé administrateur de la communauté. Il se distinguait plutôt par sa précocité et sa vaste érudition que par l'originalité de son esprit. A trente ans, il était aussi familiarisé avec la littérature talmudique et rabbinique que Joseph Karo, qui avait le double de son âge. Aussi fut-il nommé très jeune aux fonctions de rabbin et juge à Cracovie.
Comme Louria, Isserlès voulut réunir les matériaux disséminés du judaïsme rabbinique et en former un code déOnitif. Devancé dans cette entreprise par Karo, il se contenta d'ajouter a la c Table » de ce dernier des observations et des rectifications qu'il appela Mappa ou « Nappe. » Ses additions, marquées au coin d'un étroit rigorisme, furent immédiatement acceptées et constituent encore aujourd'hui en Pologne et chez las Juifs aschkenazim le code religieux officiel. Ce ne fut cependant pas lui qui inventa ces aggravations, elles existaient déjà dans la pratique, et il ne fit que les ériger en règles.
Isserlès ne se confina pas exclusivement dans les études taU mudiques, il s'intéressa aussi à d'autres recherches. Ainsi, il écrivit un commentaire sur un ouvrage astronomique, la l'A^m^ de Frohbach. Il s'occupa aussi de philosophie, qu'il ne connaiST sait, du reste, que par des ouvrages hébreux ; il marqua surtout une prédilection pour le « Guide » de Maïmonide. Enfin, l'intérêt qu'il manifestait pour l'histoire inspira à un de ses élèves, David Gans, l'idée de s*y adonner d'une façon sérieuse.
David Gans (né en Westphalie en 1541 et mort à Prague en 1613) s'était rendu dès son jeune âge à Cracovie pour y fréquenter l'école talmudique. Mais inconsciemment, sous la direction d'Isséries, il se sentit attiré vers les recherches scientifiques, l'histoire, la géographie, les mathématiques, l'astronomie, Lié avec
les deux plus célèbres mathématiciens et astroDomes de ce temps, Kepler et Tycho Brahé, il écrivit plusieurs travaux en hébreu sur ces sciences. Il s*est surtout fait connaître par sa chronique Cémah David, (jui raconte année par année les faits de Thistoire juive et de l'histoire générale. Cette œuvre n*a pas une très grande valeur : c*est une nomenclature sèche des événements, dans le genre des chroniques des moines peu instruits du moyen âge. Du moins Gans eut-il le mérite de rappeler à ses coreligionnaires qu'il existe encore d'autres études intéressantes que celle du Talmud.
Grâce a ces trois notabilités rabbiniques, Schachna, Salomon Louria et Isserlès, la réputation des écx)les talmudiques de Pologne s'étendit dans toute TEurope. D'Allemagne, de la Moravie, de la Bohème et même de l'Italie et de la Turquie, on consultait ces rabbins sur tout cas difflciie. Ils durent intervenir dans les différends qui avaient éclaté à Prague et que les rabbins de celte ville avaient été impuissants à apaiser, ils réussirent aussi a mettre fin aux violentes querelles qui divisaient alors la communauté de Francfort-sur-le-Mein et menaçaient de provoquer l'expulsion ou, au moins, la persécution des Juifs.
Une autre conséquence de l'influence de ce triumvirat fut que, peu à peu, tous les Juifs polonais se consacrèrent aux étudeç talmudiques et devinrent aptes à remplir les fonctions de rabbin. Dans une communauté de cinquante membres, on trouvait une vingtaine de talmudistes et une école talmudique fréquentée par une trentaine d'élèves. Soutenues par les communautés ou de riches particuliers, le nombre des écoles s'accrut démesurément, et, en même temps, celui des élèves. Les études talmudiques accaparèrent toutes les intelligences dès l'âge le plus tendre. On nomma des surveillants, chargés de stimuler le zèle de tous ces jeunes gens [Behourim), A la fin, on élabora un programme général pour toute la Pologne, qui fut appliqué presque jusqu'à notre époque.
D'après ce programme, après chaque semestre, les maîtres se rendaient avec leurs élèves aux foires du pays, l'été à Çaslaw et à laroslaw et l'hiver à Lemberg et à Lublin. Il se formait ainsi des réunions de plusieurs milliers d'étudiants, où l'on argumen-