‹ Histoire des Juifs (volume 3)Chapitre 74 sur 203 · ANTONIO ENRIQUEZ DE GOMEZ · texte numérisé non relu

ANTONIO ENRIQUEZ DE GOMEZ

jeune dans i*armée, il se rnootra très brave, fut décoré de i*ordre de San Miguel et nommé capitaine. Ce soldat savait aussi manier la plume, et, sous son nom de poète d'Antonio Enriquez de Gomez, il écrivit une vingtaine de comédies, dont quelques-unes furent représentées avec succès au théâtre de Madrid et mises en parallèle avec celles de Calderon. Mais, ni sa vaillance militaire ni son talent d'écrivain ne purent le protéger contre Tlnquisition; il chercha son salut dans la fuite. Pendant quelque temps, il résida en France, où sa Muse chanta Louis XIII, la reine, le puissant ministre Richelieu et d'autres personnages influents de la cour. II composa aussi des élégies sur ses souffrances et sur la perte de sa patrie, qu*il continuait d'aimer comme un (ils, bien que le fanatisme Ten eût chassé. En France , il vivait en chrétien, mais témoigna sa prédilection pour le judaïsme en célébrant en vers le martyre de Lope de Vera y Alarcon. A la Qn, il se rendit également en Hollande, où il put pratiquer en toute sécurité le judaïsme ; il fut brûlé en effigie à Séville.

Outre les nombreuses poésies profanes qu'il composa, Enriquez Gomez écrivit aussi un poème épique juif sur le juge Samson. Déjà avant lui, un poète espagnol, Miguel Silveyra, avait composé le poème des a Macchabées », qui eut beaucoup de succès. Dans son Samson Nazareno ou a Samson le Nazaréen », son héros, qui se vengea des Philislius au moment de mourir, exprime les sentiments qui agitaient son propre cœur. Il dit à Dieu :

Je meurs pour tes livres, pour ta religion, Pour tes doctrines et tes saintes prescriptions. Pour la nation que tu Ves choisie.

Je meurs pour tes sublimes vérités.

Les deux Penso, le père et le fils, occupaient également parmi les réfugiés marranes d'Amsterdam une place distinguée, Tun par ses richesses et sa bienfaisance, Taulre par son talent poétique. Ce fut le fils, Felice ou Joseph Penso, appelé aussi de la Vega (né vers 1650 et mort après 1703), qui se consacra à la poésie. A l'âge de dix-sept ans, il reprit les traditions des poètes néohébreux, qui étaient restés si longtemps sans successeur. U eut même le courage d'écrire un drame en hébreu ; il Tintilula Assiré

ha-Tikva, a les Prisonniers de Tespérance ». Du reste, il transporta avec assez de bonheur les diverses formes de vers et de strophes espagnols dans la poésie néo-hébraïque. Joseph Penso fut aussi un excellent écrivain espagnol. Ses Nouvelles « Les voyages dangereux » furent très goûtées.

Les poètes marranes de valeur moyenne étaient alors si nombreux à Amsterdam que Pun d'eux, Manuel de Belmonte (Isaac Nunès), put fonder une académie poétique. Les membres devaient y présenter leurs compositions, et les juges du concours étaient Pancien confesseur Vicente de Rocamora et un autre Marrane qui versiQait facilement en latin, Isaac Gomez de Sosa. Un officier espagnol, promu chevalier, Nicolas de Oliver y Fullano, qui s'était enfui d'Espagne et était devenu, au service des Pays-Bas, un habile cartographe et cosmographe, fit aussi des vers latins et portugais ; il eut pour émule Joseph Semah Arias, autre ofOcier, qui traduisit en espagnol Pouvrage « Contre Apion », où Josèphe réfute les calomnies répandues contre les Juifs. Parmi les poétesses marranes, la plus remarquable était la belle et spirituelle Isabelle Correa (Rebecca), qui composa diverses poésies et traduisit en beaux vers espagnols le drame italien a Le fidèle pasteur K, de Guarini.

Enfin, dans une toul auire voie se distinguait le Marrane Thomas de Pinedo (1614-1679), du Portugal, qui avait été élevé dans un collège de Jésuites à Madrid. Pinedo, qui connaissait mieux Pantiquité classique que la littérature juive, se consacra à une spécialité scienlifique qui n'était alors pas beaucoup cultivée en Espagne ; il étudia Tancienne géographie. Devant les menaces de ITnquisition, il s'enfuit d'Espagne et se fixa plus tard à Amsterdam, où il revint au judaïsme et publia son grand ouvrage géographique.

A ce cercle cultivé appartenaient aussi deux savants qui résidaient tour à tour à Hambourg et à Amsterdam, David Coen de Lara (né vers 1610 et mort en 1674), et Dionys Moussafia (né vers 1616 et mort en 1675), tous deux philosophes. Grâce à leur connaissance du latin et du grec, ils purent expliquer bien des mots du Talmud et rectifier quelques erreurs. David de Lara était également prédicateur et auteur d'ouvrages de morale. Il entre-

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tiDt de fréqueDtes relations avec le prédicateur hambourgeols Esdras Edzardus , qui manifestait un zèle excessif pour la conversion des Juifs et répandit le bruit, assurément faux, que peu de temps avant sa mort, de Lara se serait rapproché du cliristianisme. Dionys ou Benjamin Moussafla, médecin et naturaliste, fut au service de Cliristian IV, roi de Danemark, jusqu'à la mort de ce souverain. Quoiqu'il eût étudié la philosophie et ne craignit pas de faire ses réserves au sujet de certains passages de la Bible et du Talmud, il n'en remplit pas moins, à un âge avancé, les fonctions de rabbin à Amsterdam.

Balthazar Orobio de Castro (né vers 1620 et mort en 1687) était bien supérieur à la plupart des poètes et des savants dont il vient d'être fait mention. Originaire d'une famille marrane qui observait secrètement le jeûne du jour de l'Expiation, il fut habitué à pratiquer à la fois le christianisme et le judaïsme. Doué d'un esprit net et précis, il étudia la vieille philosophie, telle qu'elle était encore enseignée dans les écoles espagnoles, et fut nommé professeur de métaphysique à l'université de Salamanque. A l'âge mûr, il s'occupa de médecine et acquit à Séville la réputation d'un habile praticien; il devint le médecin d'un duc do Medina-Celi et d'une autre famille noble très influente. Tout à coup sa sincérité de croyant chrétien devint suspecte à l'Inquisition. Il fut incarcéré sous l'inculpation de « judaïser » et resta enfermé pendant trois ans dans un sombre cachot.

Au commencement de sa détention, il occupa son esprit à résoudre des subtilités philosophiques. Mais peu à peu il s'assombrit, se découragea, se demandant a s'il était vraiment ce Don Balthazar Orobio qui se promenait dans les rues de Séville et jouissait d'une large aisance au milieu de sa famille, i II n'était pourtant pas encore au bout de ses soufl'rances. Un beau jour, l'Inquisition le fit sortir de prison pour le soumettre à la torture et essaya de lui arracher l'aveu qu'il observait réellement le judaïsme. Il supporta vaillamment les plus atroces supplices, fut ramené en prison et finalement condamné à porter pendant deux ans le sanbenitoet à quitter ensuite l'Espagne. Il se rendit à Toulouse, ou il fut nommé professeur à l'école de médecine. iMais, ne pouvant se résoudre à dissimuler plus longtemps ses véritables croyances,

il partit pour Amsterdam et professa ouvertemeot le judaîâme (vers 1666). Il se vengea de ses anciens persécuteurs en publiant contre le christianisme un livre de vive polémique, qu'un théologien hollandais, Van Limborch, crut devoir réfuter.

Tous ces savants et ces poètes connaissaient les attaques de Spinoza contre le judaïsme et avaient probablement lu son Traité théologico- politique. Isaac Orobio avait même été en relations avec lui. Mais aucun d'eux ne se sentit ébranlé dans ses convictions par les arguments du philosophe hollandais. Au début, Orobio de Castro crut inutile de répondre aux objections faites par Spinoza contre le judaïsme. Mais plus tard, il craignit quand même qu'elles n'eussent des conséquences funestes pour la foi de ses coreligionnaires, et il se décida à les réfuter.

A cette même époque, surgit en Orient un homme qui fut bien plus dangereux pour le judaïsme que Spinoza et fit passer comme un vent de folie sur les Juifs de tous les pays. Cet homme, qui excita un vrai délire d'enthousiasme parmi ses coreligionnaires, qui fut presque adoré comme un Dieu et a, aujourd'hui encore, des partisans secrets, s'appelait Sabbataï Cevi (1626-1676) et était né à Smyrne, dans une famille d'origine espagnole. Il n'avait en lui rien d'extraordinaire et ne devait nullement l'action que, dès sa jeunesse, il exerçait sur ses compagnons, à des facultés remarquables, mais à son extérieur séduisant et à l'influence néfaste de la Cabbale. Grand, de stature imposante, il avait une belle barbe noire et une voix mélodieuse qui lui attirait toutes les sympathies. Son imagination le poussait aux extravagances et aux aventures, il avait le goût de ce qui est étrange, extraordinaire. Peu versé dans le Talmud, il s'adonnait avec ardeur a l'étude de la Cabbale. Encore enfant, Sabbataï Cevi se singularisait déjà, dédaignant les jeux et les distractions de son âge et recherchant la solitude. Une autre anomalie, surtout en Orient, était qu'il avait des mœurs très austères. Selon la coutume du pays, ses parents le marièrent jeune, mais il se tint si résolument éloigné de sa femme que celle-ci demanda le divorce. Second mariage, nouveau divorce. Ces singularités attirèrent l'attention sur lui, et à l'âge de vingt ans il était déjà entouré d'un cercle de disciples.

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Une autre circonstance vint encore favoriser l'ambition de Sabbataï Cevi. Après l'avènement du sultan Ibrahim, la guerre éclata entre la Turquie et Venise, et, par suite, le centre du commerce levantin se déplaça de Constantinople à Smyrne. Cette dernière ville acquit, par conséquent, une grande importance. Mardokhaï Cevi, le père de Sabbataï, venu très pauvre de la Morée, devint agent de commerce d'une maison anglaise à Smyrne et prospéra. Il attribua sa réussite au zèle de son Qls pour la Cabbale et à ses vertus, et il le vénéra presque comme vin saint. De plus.Mordekhaï entendait souvent parler, dans la maison de son patron, de l'approche du règne millénaire. Bien des chrétiens mystiques, en effet, croyaient qu'en Tannée 1666 s'ouvrirait Tépoque messianique dont il est question dans la vision de saint Jean et pendant laquelle les Juifs devaient retourner à Jérusalem, briller d'un nouvel éclat et se convertir ensuite au christianisme. Ce qu'il entendait, Mordekhaï le rapportait aux membres de sa famille, et peu à peu Sabbataï en vint à se demander s'il ne serait peut-être pas lui-même ce Messie attendu, lui qui était si complètement initié aux mystères de la Cabbale.

D'après les enseignements d'Isaac Louria, le but principal de la Cabbale était, en effet, de préparer les esprits à Tavènement du Messie et de hâter Tépoque de la délivrance. Cette délivrance, une interpolation du Zohar Tannonçait pour l'année 5408 de la création (1648). C'est précisément en cette année que Sabbataï Cevi se révéla à un groupe de disciples comme le Messie annoncé en prononçant un jour, contrairement à un usage plusieurs fois séculaire et malgré la défense du Talmud, les quatre lettres du nom sacré de Dieu (J H Y H). Mis en interdit pour cette infraction à une prescription rabbinique, il fut à la fin expulsé de Smyrne avec ses disciples (vers 1651). Par cette mesure énergique, l'agitation messianique sembla avoir été étouffée dans l'œuf. Mais le feu continua de couver sous les cendres et éclata quinze ans plus tard en un terrible incendie.

Chassé de Smyrne, Sabbataï Cevi inspira plus de confiance encore à ses partisans. La conception chrétienne d'un Messie devant souffrir avant de triompher déflnitivement avait pénétré chez les Juifs, et l'humiliation infligée à Sabbataï no fit qu'aug-

menter ison prestige et son autorité. Grâce aux ressources que sa famille mettait à sa dispositiou, il put voyager de ville eu ville, se présentant partout avec une dignité d'attitude conforme à son rôle et recrutant de nombreux adhérents. A Constantinople, il se lia avec un prédicateur, Abraham Takhini, pauvre diable, mais habile mystificateur, qui le confirma dans sa folie. Cet imposteur remit à Sabbataî un document apocryphe, qu'il avait écrit lui-même en anciens caractères et qui annonçait Sabbataî comme Messie :« Moi, Abraham, j'étais enfermé pendant quarante ans dans une caverne et j'étais étonné que le temps des miracles n'arrivât pas. J'entendis alors une voix qui me dit : Un fils naîtra en l'an 5386 de la création (1626) , il s'appellera Sabbataî et domptera le grand dragon, il sera le vrai Messie et combattra sans armes. » Ce rouleau, dont Sabbataî ne parait jamais avoir suspecté le caractère divin, s^vit plus tard à de nombreuses supercheries.

De Constantinople il se rendit à Salonique, où il déploya plus d'audace encore. Il y joua une de ces scènes qui impressionnaient toujours fortement les cabbalistes : il procéda à son mariage mystique avec la Tora. Pour les cabbalistes, cette cérémonie burlesque signifiait que la Tora, fille du ciel, est unie par un lien indissoluble au Messie, fils du ciel. Les rabbins de Salonique trouvèrent presque sacrilège une telle cérémonie et excommunièrent Sabbataî. Celui-ci gagna alors la Grèce et ensuite le Caire, oii il fit une recrue importante. Il trouva, en effet, dans cette ville un monnayeur et fermier des impôts juifs, portant le titre de Saraf-Baschi et s'appelant Raphaël Joseph Chelebi (d'Alep), qui était d'une crédulité remarquable et d'un ascétisme mystique. Comme il était très riche, il entretenait et recevait journellement à sa table cinquante talmudistes et cabbalistes. Sous le luxe de ses vêtements officiels, il portait constamment un cilice, multipliait les jeûnes et les ablutions et se levait au milieu de la nuit pour se faire flageller. Il avait avec lui Samuel Vital, fils du cabbaliste Hayyim de Calabre, pour diriger ses morlifications d'après les prescriptions de Louria. Cet excentrique accueillit naturellement avec enthousiasme le prétendu Messie.

Pourtant, Sabbataî ne séjourna pas longtemps au Caire. Vers

SABBATAI CEVI À JÉRUSALEM. 197

1663, il partit pour Jérusalem, où il espérait voir s'accomplir un miracle qui ferait éclater à tous les yeux le caractère divin de sa mission. Â ce moment, la communauté de Jérusalem était pauvre et désorganisée. Déjà accablée sous le poids des extorsions d'argent et des vexations des autorités turques, elle déclina en:coré plus à la suite de l'immigration de nombreux fugitifs polonais que les persécutions avaient chassés de leur pays. Devant la misère croissante de la communauté, les notables partirent et la direction des Juifs de Jérusalem fut confiée à des cabballstes endurcis, aux plus zélés disciples de Louria et de Hayyim Vital.

Quand Sabbataï Cevi arriva à Jérusalem, le terrain était donc tout préparé; les superstitions et la foi aux miracles y régnaient souverainement. Au commencement de son séjour, il se tint assez tranquille, se contentant de mener une vie de mortifications, de visiter fréquemment les tombeaux des hommes pieux et d'évoquer leurs esprits. Mais là, comme ailleurs , son charme opéra, et de nombreux partisans se groupèrent autour de lui. Les circonstances aussi le favorisèrent. Les Turcs exigèrent des Juifs de Jérusalem une somme d'argent considérable, que la communauté appauvrie ne pouvait pas payer. Les malheureux mirent tout leur espoir dans la générosité du riche monnayeur Raphaël Chelebi, du Caire, et ils déléguèrent Sabbataï Cevi auprès de lui. Ravi de jouer le rôle de sauveur, Sabbataï se rendit immédiatement au Caire, où il obtint le secours demandé. En outre, le hasard allait lui permettre de commencer au Caire la réalisation de son rêve messianique.

Pendant les massacres exécutés par les soldats de Chmielnicki dans les communautés juives de Pologne, les chrétiens trouvèrent une jeune orpheline juive de six ans, qu'ils placèrent dans un couvent. Quoique élevée dans la religion catholique, Torpheline resta fidèle aux croyances paternelles, mais Téducation qu'elle reçut au couvent en fit une mystique. Devenue une jeune fille d'une rare beauté, elle réussit à s'enfuir du cloître. Un jour, des Juifs la rencontrèrent au cimetière, couverte uniquement d'une chemise. Elle leur dit alors qu'elle était d'origine juive, avait été élevée dans un couvent, et que, la nuit précédente, l'esprit de son père Pavait saisie et transportée au cimetière. Pour appuyer

80D dire, elle montra aux femmes présentes des traces d*ongles sur soQ corps. C'étaient probablement des stigmates qu'elle s'était imprimés elle-même sur le corps.

Envoyée à Amsterdam, elle y retrouva son frère, mais en même temps elle y manifesta son extravagance. Elle affirmait qu'elle était destinée pour femme au Messie, qui apparaîtrait prochainement. D'Amsterdam elle partit pour Livourne, où elle se fit connaître sous le nom de Sara. Tout en menant dans cette ville, d'après des témoignages dignes de foi, une vie déréglée, elle persista dans son affirmation qu'elle devait épouser le Messie. L'histoire singulière de cette jeune fille arriva jusqu'au Caire. Dés que Sabbataî Cevi en fut informé, il déclara qu'il savait par une vision qu'une jeune Polonaise deviendrait sa femme, et il envoya un messager à Livourne pour chercher Sara.

Par sa beauté, ses excentricités et ses manières libres, Sara produisit une impression très forte sur Sabbataî et ses partisans. Sabbataî savait bien que la conduite de cette aventurière n'avait pas toujours été irréprochable, mais cette particularité même lui faisait croire un peu plus à sa mission. 11 se disait que, comme le prophète Osée, il était désigné par la Providence pour épouser une femme de mœurs impures. Chelebi surtout se montrait heureux que le Messie se mariât dans sa maison avec cette femme prédestinée. Il mit toutes ses richesses à la disposition de Sabbataî et se déclara ouvertement son partisan. L'adhésion de Chelebi en entraîna beaucoup d'autres, et l'on put dire avec raison que Sabbataî était arrivé au Caire comme délégué et en partait comme Messie. La belle Sara aussi amena à son mari beaucoup de partisans, qui, probablement, se préoccupaient peu de l'arrivée du Messie. Enfin, à son retour en Palestine, à Gaza, Sabbataî conquit une recrue qui l'aida puissamment dans sa propagande.

Ce nouvel allié s'appelait Nathan-Benjamin Lévi (1644-1680) et était Qls d'un de ces collecteurs d'aumônes de Jérusalem qui se promenaient, munis de lettres de recommandation, à travers l'Afrique du Nord, la Hollande et la Pologne. Peu instruit, il maniait pourtant assez habilement ce style rabbinique du temps qui' dissimulait l'absence d'idées sous la solennité pompeuse de la forme. Par son mariage avec la fille borgne d'un iiomme riche,

RETOUR DE SABBATAI CEVI A SMYRNE. 199

Nathaa. de Gaza passa brusquement de la pauvreté à une grande aisance. Cet heureux changement dans sa situation le rendit présomptueux. Quand Sabbataî arriva du Caire à Gaza, Nathan se déclara bruyamment son ami et devint un de ses plus zélés partisans. Il avait alors vingt ans, et Sabbataî quarante. .

Dès que Sabbataî et Nathan se furent liés, les révélations prophétiques se produisirent sans interruption. Nathan se présentait comme le prophète Elie, chargé de préparer la voie au Messie, et il proclama que, dans un an et quelques mois, le Messie apparaîtrait dans toute sa gloire, ferait prisonnier le sultan sans se servir d'aucune arme, par le simple charme de ses chants, et établirait la domination d'Israël sur tous les autres peuples. Cet événement merveilleux devait se produire en 1666, et le prétendu prophète de Gaza répandait partout ses écrits pour Tannoncer. A cette nouvelle, Jérusalem et les communautés voisines furent comme prises de vertige ; ceux qui risquèrent quelques timides protestations furent accablés d'outrages.

Bient6t Sabbataî s'aperçut que les rabbins de Jérusalem se montraient peu favorables à son entreprise. Il résolut donc de retourner à Smyrne, où il pouvait compter sur l'appui de sa famille et où les lettres prophétiques de Nathan avaient déjà surexcité tous les esprits. Mais avant de partir de Jérusalem, il envoya des messagers actifs et remuants dans les divers pa^-s, pour annoncer l'apparition du Messie et agiter les communautés. Parmi ces agents, les uns, comme Sabbataî Kaphaoi, de la Morée, étaient des gens sans aveu et sans scrupule, les autres, comme le cabbaliste allemand Mathatias Bloch, remplissaient leur rôle dans la naïve simplicité de leur cœur.

Dans l'importante communauté d'Alep, Sabbataî fut reçu en triomphateur. L'accueil fut encore plus enthousiaste à Smyrne, où il arriva dans l'automne de l'année 1665. Personne ne songeait plus à l'excommunication que les rabbins avaient prononcée autrefois contre lui. Il était accompagné de Samuel Primo, de Jérusalem, son secrétaire intime, qui possédait l'art de revêtir de la pompe du style ofQciel les choses les plus insignifiantes et de présenter ces extravagances messianiques comme le plus important événement de l'univers. Samuel Primo seul savait garder son sang-froid

au milieu de toute cette agitation et conserver la direction du mouvement.

Sabbataï voulait attendre quelque temps à Smyrne avant de se proclamer Messie, mais il dut bient6t céder à Timpatience de ses disciples et à Tenthousiasme de la foule. En septembre ou en octobre 1665, au son des trompettes» il déclara à la synagogue qu*il était le Messie attendu. On accueillit cette déclaration avec des transports d*allégresse ; de tous côtés on Tacclama : « Vive notre roi, vive notre Messie I » Toute la communauté smyrniote, hommes, femmes et enfants, semblèrent atteints de folie. Tous se préparèrent à retourner dans la Terre Sainte. Toutes les affaires furent négligées, on ne se préoccupa plus que de la délivrance prochaine. Pour s'en rendre dignes, bien des Smyrniotes s'imposèrent les plus douloureuses macérations, jeûnant plusieurs jours de suite, veillant plusieurs nuits consécutives, faisant des ablutions pendant les froids les plus rigoureux, s'ensevelissant dans la terre jusqu'au cou. D'autres se livraient à des démonstrations de joie, surtout quand Sabbataï parcourait les rues en chantant des psaumes ou prêchait dans les synagogues sur sa mission. Chacune de ses paroles était mille fois répétée, interprétée, vénérée comme venant de Dieu même, chacun de ses actes était admiré comme un miracle. Ses partisans allaient jusqu'à marier leurs enfants de douze et même de dix ans, pour permettre au reste des âmes qui n'avaient pas encore été employées d'aller habiter des corps et pour hâter ainsi, d'après les doctrines cabbalistiques, la venue de l'époque messianique.

La séduction exercée par Sara aidait aussi au succès de Sabbataï et lui gagnait des partisans. Du reste, dans ces moments de surexcitation générale, les mœurs, d'habitude si sévères chez les Juifs, se relâchaient beaucoup. Enivrés par la perspective de l'arrivée du Messie, hommes et femmes rompaient les barrières qui, en Orient surtout, établissaient entre eux une séparation si complète, ils dansaient ensemble et oubliaient toute réserve. Les protestations étaient étouffées sous les clameurs de la multitude. Le rabbin Âron de la Papa, honnête et digne vieillard, qui s'était élevé énergiquement contre ces extravagances et avait excommunié le Messie, dut subir les injures de Sabbataï»

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