‹ Histoire des Juifs (volume 3)Chapitre 75 sur 203 · L'AGITATION SABBATIENNE EN EUROPE · texte numérisé non relu

L'AGITATION SABBATIENNE EN EUROPE

qui Toutragea publiquement dans un sermon, et fut contraint de quitter Smyrne.

Du quartier juif de Smyrne la réputation du nouveau Messie se répandit bientôt à travers d'autres villes et d'autres pays. Son secrétaire intime, Samuel Primo, ainsi que Nathan de Gaza et les missionnaires Sabbataï Raphaël et Mathatias Bloch, unirent leurs efforts pour faire connaître au loin ce remarquable événement. Ils furent aidés dans leur œuvre de propagande par de nombreux chrétiens, résidents, agents des maisons de commerce anglaises et hollandaises, prêtres, qui informèrent naturellement leurs familles et leurs amis de ce qui se passait à Smyrne et, tout en se moquant de la crédulité des Juifs, se laissaient gagner euxmêmes par la contagion. Dans les principales Bourses de l'Europe on parlait de Sabbataï Cevi comme d'une apparition miraculeuse, et on attendait presque avec anxiété des nouvelles de Smyrne et de Constantinople.

Tout d*abord, les Juifs d'Europe furent comme étourdis de ces faits extraordinaires, puis peu à peu ils s'enthousiasmèrent également pour le nouveau Messie et se livrèrent aux plus extra-* vagantes démonstrations. Non seulement la foule, mais aussi la plupart des rabbins et même des penseurs sérieux crurent à la mission de Sabbataï. Le plus triste^ c'est que personne ne soupçonna que c'était la Cabbale qui avait préparé le terrain à ces excentricités. Un homme de grand courage et d'une vaste érudition talmudique, Jacob Sasportas, qui était alors à Hambourg, combattit cette agitation, dès le début, avec une vaillante énergie, envoyant lettres sur lettres aux communautés d'Europe, d'Asie et d'Afrique pour démasquer ces fourberies et en montrer les conséquences désastreuses. Mais lui-même était adepte de la Cabbale et, par conséquent, ne sut pas s'attaquer à la racine du mal. Henri Oldenbourg, savant allemand de Londres, écrivait à son ami Spinoza (décembre 1665) : a Ici, le bruit court que les Israélites, disséminés depuis plus de deux mille ans, retourneront prochainement dans leur patrie. Peu de gens y croient, mais beaucoup le souhaitent... Si cet espoir se réalisait, ce serait toute une révolution. » Spinoza lui-même admettait la possibilité, pour les Juifs, de restaurer leur royaume et de redevenir le peuple élu de

Dieu. A Amsterdam comme à Londres, parmi les Portugais aussi bien que parmi les Allemands, le nombre des partisans de Sabbataï s*accrut de jour en jour. Eux aussi manifestaient leurs espérances messianiques par des procédés divers, les uns se livrant dans les synagogues à une joie exubérante, les autres s'imposant des jeûnes et des mortifications. Les imprimeries ne parvenaient pas a livrer un nombre suffisant de Rituels de prières en hébreu, en espagnol ou en portugais, contenant des formules de pénitence et des litanies spéciales pour hâter Tavènement du Messie. Dans certains exemplaires, on voyait le portrait de Sabbataï à côté de celui du roi David.

A Hambourg, où les Juifs souiTraient alors de l'intolérance des chrétiens, l'agitation messianique revêtit un véritable caractère de folie. Des hommes considérables et occupant des situations élevées, comme Manoël Texeira et le médecin Bendito de Castro, sautaient et dansaient dans la synagogue, un rouleau de la Loi sur le bras. Les bruits les plus singuliers couraient dans la ville. On racontait que dans TÉcosse septentrionale on avait aperçu un navire avec des voiles et des cordages en soie, dirigé par des matelots qui parlaient l'hébreu et ayant un drapeau avec cette inscription : « Les douze tribus d*Israël. » Selon leur habitude, les Anglais faisaient des paris considérables au sujet du succès de Sabbataï ; ils affirmaient que dans un délai de deux ans il serait sacré roi de Jérusalem. Partout le même vertige s'emparait des Juifs. A Avignon, où ils étaient durement traités par les fonctionnaires du pape, ils se préparaient à partir, au printemps de l'an^^ née 1666, pour la Judée.

De tous côtés affluaient des députations a Smyrne pour saluer Sabbataï du titre de roi des Juifs et mettre à sa disposition les biens et la vie de ses sujets. Le prétendu Messie était incapable d'utiliser pour quelque grande œuvre l'enthousiasme et l'absolu dévouement de ses partisans; il se laissait béatement aduler, attendant d'un miracle la réalisation des espérances qu'il avait fait naitre dans tout le judaïsme. Samuel Primo et ses autres amis craignaient moins l'action que lui. Comme il est dit dans le Zohar, cette Bible des Cabbalistes, qu'à l'aube des temps nouveaux les lois cérémonielles seront abolies, ils entreprirent de

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