ATTAQUES DES SABBATIENS CONTRE LE TALMUD
détruire le judaïsme rabbinique. Au reste, il régnait, eu général, parmi les adhérents de Sabbataî, un profond dédain pour le Talmud et la méthode talmudique. Ils s'entendirent donc facilement pour abroger les lois rabbiniques. Leurs conceptions de la divinité leur étaient également toutes particulières. A force de limiter la puissance de Dieu et de glorifier le Messie, ils les avaient presque placés sur un pied d*égalité. Ils admettaient en quelque sorte un Dieu en trois personnes, « l'ancien des jours », le « saint roi », et un être féminin, la Sckekhina. Pour eux, le saint roi, le Messie, était le vrai Dieu, le sauveur du monde, le Dieu d'Israël, qui seul devait être invoqué, a l'ancien des jours » ayant, en quelque sorte, abdiqué en faveur de Sabbataî. Ils appuyaient leur doctrine sur un verset du Cantique des Cantiques : « Dieu ressemble à Cevi, » Trc8 souvent, Samuel Primo, qui promulguait les ordonnances au nom du Messie, signait : « Moi, le Seigneur votre Dieu, Sabbataî Cevi. »
Samuel Primo et ses acolytes commencèrent leurs attaques contre les prescriptions rituelles en transformant le jeûne du 10 Tébèt en jour de réjouissance, et ils annoncèrent ce changement, au nom de Sabbataî, dans les termes suivants : a Le flis aîné de Dieu, Sabbataî Cevi, Messie et libérateur de la nation juive, à tout Israël, salut 1 Puisque vous avez été jugés dignes de voir le grand jour et d'assister à ia réalisation des promesses divines faites par les Prophètes, vous pouvez transformer vos gémissements en chants et votre jeûne en fête. Réjouissez-vous, faites entendre des hymnes et des cantiques, et remplacez vos mortiflcations et votre deuil par des démonstrations de joie. »
Cette réforme éveilla les soupçons des rigoristes, qui voyaient surtout dans le Messie un rabbin particulièrement sévère pour l'observance des pratiques. De là, dans chaque communauté, un petit groupe d'opposants qui réclamaient le maintien absolu de ces pratiques. Pourtant, il n'y eut que peu de rabbins qui comprirent qu'en réalité la Cabbale était et devait être ennemie du Talmud et de ses prescriptions. La plupart restèrent fidèles au Zohar, mais rendirent Sabbataî et ses lieutenants personnellement responsables de la lutte entamée contre les lois rituelles.
Tout à coup on apprit que Sabbataî Cevi avait reçu l'ordre d'al-
1er SQ présenter à CoastantiDopIe devant les autorités turques. Le prétendu Messie semble avoir choisi iatentioDDellement, pour son voyage, le commencement de cette année 1666 à laquelle les mystiques attachaient une si haute importance ; il était accompagné de son secrétaire Samuel Primo. Â son débarquement aux Dardanelles, il fut arrêté sur Tordre du grand-vizir Achmed Koeprili» qui avait été informé de Tagitation créée à Smyrne et sur d*autres points de la Turquie, et mené les fers aux mains dans une localité voisine de Constantinople ; on le laissa dans cet endroit pour ne pas le faire voyager le jour de sabbat. Le dimanche (février 1666], il fit son entrée à Constantinople, mais dans une posture moins triomphale qu*il ne Tespérait. Prévenus de son arrivée, Juifs et Turcs se rendirent au port en tel nombre que la police dut prendre des mesures spéciales pour maintenir l'ordre. Quand il débarqua, un vice-pacha le souffleta publiquement. Sabbataï eut la présence d*esprit de tendre Tautre joue. C'était se poser en victime résignée, qui accepte toutes les humiliations dans Tintérèt de sa mission.
Amené devant Mustapha-Pacha, le représentant du grand-vizir, qui lui reprocha d'avoir provoqué une agitation malsaine parmi les Juifs, Sabbataï répondit qu'il était un simple hakham, venu de Jérusalem pour recueillir des aumônes, et qu'il n'était nullement responsable des témoignages de dévouement qu'on lui prodiguait. Mustapha le fit jeter en prison. Les partisans de Sabbataï n'en furent nullement ébranlés dans leur foi ; ils considérèrent, au contraire, les souffrances endurées par leur Messie comme des épreuves nécessaires à sa gloire. Ils se pressaient tous les jours par milliers autour de sa prison pour essayer de l'apercevoir un instant. A ses partisans juifs se joignirent bientôt des Turcs, qui, eux aussi, professèrent pour lui la plus profonde vénération. Du reste, Samuel Primo sut propager habilement le bruit que les autorités turques témoignaient à son maître les plus grands égards, et il réussit ainsi a entretenir les illusions des adeptes de Sabbataï.
Le gouvernement turc semblait, en effet, éprouver quelque timidité devant le Messie juif; il n'osait pas le condamner à mort« comme il l'aurait fait pour tout autre agitateur. Mais^ comme les
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Tprcs étaient alors en guerre avec les Cretois, le grand-vizir Koeprili crut prudent de ne pas laisser Sabbataï dans lacapitale« où, en son absence, il aurait pu provoquer des désordres. Il le fit interner au château de Kostia, près des Dardanelles. Sa captivité y fut douce, car il put garder ses amis auprès de lui. Samuel Primo resta naturellement avec Sabbataï, dont les partisans donnèrent à ce château le nom de Migdal Oz^ « Tour de la puissance ».
Arrivé aux Dardanelles la veille de la fête de Pâque, Sabbataï fit égorger pour lui et ses compagnons un agneau, en souvenir de Tagneau pascal, et en mangea même les parties prohibées par la loi de Moïse. C^était déclarer ouvertement qu*il avait le droit d*abolir les anciennes prescriptions. Grâce aux subsides qu'il recevait de sa famille et de riches partisans, il put organiser au château de Kostia une vraie cour, où il trôna comme un souverain. D'innombrables bateaux lui amenaient sans cesse des visiteurs de tous pays, qui revenaient éblouis de ce qu'ils avaient vu et propageaient ensuite leur enthousiasme pour le Messie. Presque tous les Juifs étaient' convaincus que Sabbataï était le Sauveur annoncé et que l'heure de la délivrance définitive sonnerait au plus tard dans UH délai de deux ans. Dans les principales villes de commerce où les Juirs occupaient le premier rang, à Amsterdam, à Livourne, à Hambourg, les alTalres subirent un ralentissement considérable, parce qu'on s'attendait à de profonds changements. Les communautés d'Europe s'inspiraient de l'exemple de celle d'Amsterdam, et celle-ci avait à sa tête des chefs qui, pour la plupart, étaient de Qdèles partisans du faux Messie. A Venise, il y eut conflit entre les amis et les adversaires de Sabbataï, et un de ces derniers faillit être tué. Quand on demanda à Sabbataï comment on devait traiter les koferim (incrédules), il déclara qu'il était permis de les tuer même le jour du sabbat, et que le meurtrier serait assuré de la vie future. A Hambourg, de pieux protestants allèrent demander conseil au prédicateur Esdras Edzard au sujet de la conduite qu'ils devaient tenir : a Nous avons appris,. dirent-ils, non bculement par les Juifs, mais aussi par nos correspondants chrétiens de Smyrne, d'Alep, de Constantinople et d'autres villes de la Turquie que le nouveau Messie des
Juifs opère des miracles et que ses coreligionnaires de tous les pays accourent auprès de lui. Comment concilier cet événement avec la doctrine chrétienne, qui nous enseigne que le Messie est déjà arrivé? »
Pendant que cette folie étendait de plus en plus ses ravages, Sabbataï vivait au château des Dardanelles en vrai prince, entouré d'une foule d*adorateurs. A Tinstigation de Samuel Primo plutôt que de sa propre initiative, il abolit le jeûne de Tammouz et déclara que le neuvième jour d'Ab ne devait plus être observé comme un jour de deuil, en souvenir de la destruction de Jérusalem, mais célébré par des réjouissances, comme jour anniversaire de sa naissance. Il institua pour cette date un office spécial, où Ton récitait des psaumes et des actions de grâces, au son de la harpe et des chants. Il se disposait même à abolir tous les jours de fête, y compris la fête de TExpiation, quand une imprudence bouleversa toutes ses combinaisons.
Parmi les visiteurs accourus de toutes les régions pour contempler ses traits vénérés, se trouvaient deux rabbins de Pologne. Ceux-ci lui apprirent que dans leur pays, un prophète, Néhémie Cohen, prédisait également Tavènement prochain du règne messianique, mais sans jamais prononcer le nom de Sabbataï. Ému de cette concurrence, Sabbataï remit aux deux rabbins polonais une lettre où il promettait aux Juifs de Pologne de venger les massacres accomplis par les Cosaques et où il appelait impérieusement Néhémie Cohen auprès de lui. Sans se laisser arrêter par la longue distance à parcourir, Néhémie se rendit aux Dardanelles. Arrivé au château de Kostia, il fut immédiatement reçu par Sabbataï. Les deux agitateurs restèrent longtemps enfermés ensemble, discutant sur les signes auxquels on devait reconnaître le vrai Messie. Néhémie ne fut pas convaincu, et ne s'en cacha point. Quelques partisans fanatiques de Sabbataï songèrent alors a faire disparaître Néhémie Cohen, qu'ils jugèrent dangereux pour leur entreprise, mais celui-ci parvint à s'échapper sain et sauf du château de Kostia. Il se rendit à Andrinople, se fit musulman et dénonça Sabbataï au kaïmakam Mustapha en l'accusant de vouloir trahir la Turquie.
Le kaïmakam communiqua cette information à son maître,