‹ Histoire des Juifs (volume 3)Chapitre 79 sur 203 · LE GRAND ÉLECTEUR ET LES JUIFS · texte numérisé non relu

LE GRAND ÉLECTEUR ET LES JUIFS

voulu accueillir jusqu'alors qu'un très petit nombre de Juifs, s'ouvrit plus largement aux exilés de Vienne. Non pas que le Grand Électeur, le fondateur de la grandeur prussienne, fût plus tolérant que la plupart des princes de ce temps. Mais, plus intelligent que Tempereur Léopold, il dédaignait moins les capitalistes Juifs, parce qu'il savait que sans de bonnes flnances, un État ne peut pas prospérer, et que les Juifs pourraient lui rendre, sous ce rapport, d'excellents services. Depuis un siècle, aucun Juif n'avait pu légalement demeurer dans la Marche de Brandebourg. Malgré les préjugés de la population protestante, Frédéric-Guillaume commença par en tolérer quelques-uns dans ses États. A la suite du traité de Westphalie, il avait acquis, en effet, la ville de Halberstadt avec les environs, où demeuraient quelque dix familles juives. Il les y laissa et leur octroya un privilège qui ressemblait aux autres actes de tolérance accordé sen ce temps aux Juifs. La Nouvelle Marche aussi parait avoir été alors habitée par des familles juives, ainsi que le duché de Glèves (Emmerich, Wesel, Duisbourg et Minden}, qui avait été annexé au Brandebourg. A Emmerich, Frédéric-Guillaume fit même la connaissance d'un Juif remarquablement doué, Élie Gumperts (Gompertz) ou Élie d'Emmerich, dont il se servit comme agent diplomatique et comme fournisseur d'armes et de poudre.

Quand le Grand Électeur apprit que Léopold P' avait décrété l'expulsion des Juifs de Vienne, il chargea son représentant dans cette ville de se mettre en rapport avec eux pour les faire venir dans le Brandebourg. Douze délégués se rendirent donc de Vienne à Berlin, afin de savoir à quelles conditions Frédéric-Guillaume autoriserait le séjour de leurs coreligionnaires dans ses États. Ces conditions, assez dures, étaient pourtant plus favorables que celles qui étaient imposées aux Juifs dans les autres pays protestants. Cinquante familles autrichiennes eurent la permission de s'établir dans le Brandebourg et le duché de Crossen et de faire librement du commerce. Chaque famille devait payer annuellement un droit de protection de huit thalers et, en plus, un florin d'or par mariage et autant pour chaque enterrement. Par contre, ils étaient exemptés du péage personnel {Leibzoll). On leur permettait d'acheter et de construire des maisons, à condition de les

revendre, après un délai déterminé, à des chrétiens. II leur était défendu d'élever des synagogues, mais ils pouvaient se réunir dans des maisons particulières pour prier en commun ; ils avaient aussi le droit de nommer un instituteur et un sacriRcateur. Ces lettres-patentes n'étaient valables que pour vingt ans, mais on leur fit entrevoir que le Grand Électeur ou son successeur les leur renouvellerait. .

De ces cinquante familles, sept, les famille Riess, Lazarus et Veit, s'établirent a Berlin; ce fut là Torigine de l'importante communauté de cette ville. Frédéric-Guillaume ouvrit encore son paj^ à des Juifs d'autres villes, notamment de Hambourg et de Glogau, qui fondèrent les communautés de Landsberg et de Francfort-sur- Oder.

Dans d'autres circonstances aussi, où l'on ne pouvait pas le soupçonner d'agir par intérêt, ce prince se montra équitable à l'égard des Juifs. Ainsi, lorsque, d'après le plan un peu chimérique du conseiller suédois Skytte, il voulut organiser dans la Marche, à Tangermunde, une Université où l'on enseignerait toutes les connaissances humaines, il proposa d'y appeler aussi des savants juifs. Il contraignit également la Faculté de médecine de Francfort-sur-Oder à recevoir parmi ses élèves deux jeunes gens juifs, Cohen Rofé, dont le père, à la suite du soulèvement des Cosaques, était venu de Pologne à Metz, et un de ses amis, et il leur accorda même des subsides annuels pendant la durée de leurs études.

Dans le Portugal même, la situation des Juifs ou plutôt des Marranes se présentait, à cette époque, sous un jour plus favorable. Sans y avoir jamais été autorisée formellement par la curie romaine, l'Inquisition exerçait depuis plus d'un siècle, dans ce pays, son action néfaste ; elle voulait absolument faire disparaître les Marranes. Mais sa tâche était considérable, car peuple, noblesse et princes étaient infectés de sang juif. Dans tous les couvents, chez les religieux et les religieuses, il se rencontrait des Marranes et des demi-Marranes. Le Saint-Ofllce avait le droit d'espérer que, pendant longtemps encore, il trouverait des victimes pour remplir les cachots, alimenter les bûchers et faire remporter de glorieux triomphes à la religion.

Tout à coup, a la cour du Portugal comme dans l'entourage du

Page 1