MENDELSSOHN PHILOSOPHE
il fut assez heureux d*associer à sa destinée une compagne vaillante et dévouée. Il remporta aussi un brillant succès, qui augmenta sa réputation d*écrivain et de penseur. L'Académie de Berlin avait mis au concours la question suivante : « Les vérités philosophiques (métaphysiques) sont-elles susceptibles d'une évidence égale à celle des sciences mathématiques? » Hendelssohn obtint le prix (juin 1763) contre Kant, qui n'eut qu'une mention honorable. C'est que son Mémoire était écrit dans un style clair et facile et que ses idées philosophiques étaient présentées sous une forme facilement accessible à ses lecteurs. Son travail ainsi que celui de Kant furent traduits en français et en latin aux frais de TÂcadémie, et son nom fut ainsi connu également hors de TÂlIemagne. Cette même année (octobre 1763), le roi lui accorda une distinction qui montre l'état d'infériorité civile où les Juifs de Prusse se trouvaient encore en ce temps : il le déclara Schutzjude, « Juif protégé », en d'autres termes il lui accorda le droit de séjourner a Berlin. Jusqu'alors, il n'avait été toléré dans la capitale prussienne que comme membre du personnel de la famille où il était employé.
Quelque temps après, Mendelssohn publia un ouvrage qui lui valut l'admiration de toutes les classes de la société. Depuis seize siècles, tous les peuples chrétiens acceptaient comme fondement de la morale et de la religion la croyance à une rémunération future. L'Église les excitait à pratiquer le christianisme en leur promettant des récompenses dans une autre vie. Mais certains penseurs s'étaient avisés de discuter la valeur de ces promesses, se demandant si la croyance à une autre vie était plus qu'un simple leurre. Gravement ou en plaisantant, les philosophes français du xviii* siècle avaient proclamé que le ciel est vide, qu'il n'y a pas de Dieu et que rien n'existe pour l'homme au delà de la tombe. De divers côtés on exprimait des doutes sur la réalité de Timmortalité de l'âme.
Mendelssohn était convaincu que l'humanité s'élevait ou s'abaissait selon qu'elle croyait ou ne croyait pas à l'immortalité de lame. Il s'imposa donc la tâche de démontrer la vérité de celte croyance, de réfuter les objections qu'elle soulevait et de rendre ainsi aux hommes cette espérance fortifiante que tout ne flnit point
ici-bas. Il écrivit un dialogue intitulé c Phédon ou rimmortalilé de rame », qui, par l'attrait et la clarté du style,' ressemble au dialogue de ce nom composé par Platon, mais où les arguments sont tout autres.
Son point de départ, dans cet ouvrage, est Texistence de Dieu, à laquelle il croit avec une absolue conviction. Dieu, dit -il, a créé rame comme il a créé le corps. Du moment que le corps ne disparaît pas après la mort, mais se transforme en d^autres éléments, rame, qui est une substance simple, peut encore moins disparaître, a Si notre âme était sujette à la destruction, toutes nos pensées ne seraient que des illusions par lesquelles Jupiter veut nous duper; nous ressemblerions aux animaux, dont la destinée est de manger et de mourir. » Donc, les idées de Thommc arflrmant une vie future sont également vraies et répondent à une réalité.
Par son Phédon j Hendeissohn espérait « émouvoir les cœurs et porter la conviction dans les esprits » en faveur de la croyance à rimmortalilé de Tâme. Il réussit au delà de toute prévision. Le Phédon fut traduit en plusieurs langues, et naturellement aussi en hébreu ; tout le monde voulait le connaître. Théologiens, philosophes, artistes, poètes (Herder, Gleim), lejeune Goethe, hommes d*État et princes lurent cet ouvrage avec une religieuse ferveur et manifestèrent pour Tauteur un enthousiasme qui, de nos jours, fait un peu sourire. On était reconnaissant au philosophe juit d'avoir rendu une nouvelle vigueur à une croyance réconfortante que la religion seule ne suffisait plus à faire accepter avec une entière confiance. Le duc de Brunswick s'efforçait de l'attirer dans son pays, le prince de Lippe-Schaumbourg le traitait en ami et en confident. L'Académie des sciences de Berlin voulut l'élire parmi ses membres, mais Frédéric le Grand raya son nom de la liste des présentations. Deux Bénédictins le consultèrent comme directeur de conscience, lui demandant de leur faire connaître les principes philosophiques et moraux dont ils devaient s'inspirer dans leur vie.
Malgré sa célébrité et les conseils insidieux de quelques-uns de ses admirateurs, Mendelssohn resta fermement attaché au judaïsme. Jean -Gaspard Lavater, pasteur évangélique de