CHAPITRE VI
LES PRINCES HASMONÉENS.
Lorsque Juda Maccabée eut exhalé sa grande âme sur le champ de bataille d'Eleasa, la nation entière prUledeuil,etvéritabIciiient elle était devenue orpheline. L'immense dian qui avait enfaulé tant d'exploits prodigieux, suscité tantdepoèles avec leurs strophes enflammées, cet élan exlraordinairc ne pouvait, en raison même de sa nature fiévreuse, durer indeQnimeni, et une détente graduelle devait fatalement lui succéder. Un peuple entier ne peut rester sans cesse sous les armes, pour repousser des hostilités sans cesse renouvelées. D'ailleurs, le principal grief qui lui avait mis les armes à la main n'existait plus, et les Judéens avaient, dans un sens, gagné dénnitivement leur cause : ils n'étaient plus contraints, désormais, de renier le Dieu d'Israfl et de sacrifier à Jupiter. Le traité conclu par Juda Maccabée avec le jeune roi Antioehus Eupator et son tuteur Lysias, traité qui garantissait aux Judéens la liberté religieuse, avait été respecté par Démétrius l°^ successeur de ce prince. On pouvait sacrifier dans le temple de Jérusalem selon les prescriptions de la Loi, et si Yakim ou Alcime, — le grand prêtre institué par Démétrius, — n*était pas précisément cher au peuple, toujours est-il qu'à la diiïérence de son prédécesseur Ménélaiis, il était de race sacerdotale pure. Le parti helléniste et antijudaîque détenait toujours, il est vrai, la citadelle de TAcra,
LES HASMÛNEENS.
d^où II menaçait et les fidèles et le temple; Bacchidës vainqueur, après la mort de Maecabée, lui avait même donné pleine autorité sur le pays, et ii abusait de ce pouvoir au grand dommage des gens de bien. Mais des liiits de ce genre, qui pourraient émouvoir ou révolter de grandes âmes, ont moins d'importance pour le vulgaire, amoureux de sa tranquillité avant tout, et peu disposé à risquer sa personne, sa fàmille et ses biens, s*il n*yest contraint par une autorité reconnue. Or, Juda Maecabée disparu, une telle autorité manquait en Israël. Les frères Hasmonéens, quoique aimés du peuple, ne possédaient pas encore asses de prestige pour rallier la nation en masse autour de leur drapeau, et ili^ n'étaient, pour elle, qu*un parti comme un autre.
On peut, en effet, distinguer cbez les Judéens, après la mort de Juda, trois partis bien tranchés; et c^estmème, à vrai dire, dans l'époque maccabéenne qu'il faut chercher la formation première des partis, ce signe de vitalité dans Thistoire d*un peuple. L*ua de ces partis, qui avait ses racines dans Tessence même du judaïsme, était celui des CÂassidim (Ilassidéens), des piétistes rigides. L'antipode de ce parti était celui des ffellénUtes^ qui comptaient dans leurs rangs des prêtres, des employés du temple et les descendants de Vanclenne noblesse. La mort de Juda leur avait valu la reprise du pouvoir.
Le troisième grand parti était celui que les HammtéeHS avaient eu, eu peu de temps, la puissance de constituer. Il avait à sa tète les trois fils survivants de Mattathias : Jonathan, Siméon et Johanan, autour desquels se groupaient des alliés de leur famille, des amis et d'autres Judéens partageant leurs vues. D'accord avec les Hassidéens dans Tamour du judaïsme et des objets de son culte, les Hasmonéens se séparaient d'eux par une intuition plus large, une appréciuliuii plus saine des circonstances et une activité résolue, marchant droit à son but sans s'eiïrayer des obstacles. Ce n'était pas assez pour eux d'avoir luit cesser la i)rofaiialioi) du sauetuaire et les allenlats à la liberté reli;j;ieuse ; ils voulaient aussi supprimer les causes déterminaules de ces maux. I/allilude de ce parti est bien caractérisée par celte parole d'un psalmistc : « La louange de Dieu est dans leur bouche, el dans leur main un glaive à deux Iruuchants. » lis ne pouvaient soulTrir que la Judée
IllSÏÛiHE DES JUIFS.
subit plus longtemps le joug abhorré de la Grèee* que le sort du Judaïsme dépeudUdes caprices d*un despotesyrieu ou des intrigues d*une factioa perverse. Ce ii*était pas seulement la liberté religieuse quMls préteadaieut fonder dans leur pays» c*étuii aussi rindépendance politique. — Mais pour cette considérable entreprise, de constituer un État judaïque indépendant, les ressources • dont disposaient les Hasmonéens leur semblaient absolument insuffisantes. Ils écoutèrent donc les conseils de la prudence humaine» en cherchant à suppléer, par une assistance étrangère, a leur propre impuissance. C'est ainsi qu'ils entamèrent des relations avec Rome et aussi, parait-il, avec les Parthes, qui avaient pareillement secoué le joug de la Syrie. Mais cette politique terrestre ne pouvait plaire à leurs alliés, les Hassidéens, qui, mettant leur confiance exclusivement en Dieu, attendaient de lui seul, comme dans rbistoire biblique, Tanéantissement miraculeux de leurs ennemis, et qui blâmaient le recours à l'étranger comme un manque de foi à la puissance divine : « Il vaut mieux se fieri Dieu qu'aux hommes; il vaut mieux compter sur Dieu que sur les princes! » Il est à supposer que ce mécontentement fut une des causes qui les séparèrent des Hasmonéens et, par suite, réduisirent le nombre des combattants, circonstance à laquelle on peut attribuer la mort deJuda.
De ces trois partis, celui des Hasmonéens était le seul qui pAt arriver à prendre le timon des aiïaires. Les Hellénistes avaient trop violemment rompu avec le gros de la nation pour pouvoir espérer un avenir. Pour les Hassidéens, leurs vues étroites et leur placide indifférence les rendaient Incapables de dominer Tanarchie pour y substituer l'ordre. Or, elle était terrible, l'anarchie dont la Judée était alors le théâtre. Les deux partis armés — les Hasmonéens et les Hellénistes — 8*attaquaient et s'entre-déchiraient en toute rencontre; nulle autorité régulière n'existait dans le pays, d'ailleurs en proie à une famine qui aggravait encore ce triste état de choses. Cette situation troublée est ainsi décrite dans le document primitif : a II y avait une grande affliction en Israël, comme il n'y en avait pas eu depuis le jour où la prophétie avait cessé. »
Dans leur désespoir, les Judéens tournèrent leurs regards vers
BACCillDËS.
JoDathao Appbus : lui seul, ponsaîeDUits, saurait dompter tes Hellénisles, rendre au pays la paix et le bien-être. Mais Jonatban ne possédait ni la popularité de son frère Juda ni ses .qualités militaires. Il était homme d'État plutôt que grand capitaine. Trop foible pour attaquer Bacchidès et son armée, que Démétrius avait fait marcher sur la Judée, il ne pouvait que se tenir sur la défensive. Poursuivis par Tarmée syrienne, les Hasmonéens se retranchèrent près d*une citerne à'AipÂar, dans un fourré de la plaine du Jourdain; mais, ne s*y croyant pas encore asses en sûreté, ils envoyèrent les femmes et les enfants do Tautre côté du fleuve, dans la tribu des Nabatéens, avec laquelle ils étaient en bonnes relations. Ces malheureux, que conduisait THasmonéen Johanan, furent attaqués en route par une peuplade hostile, lesBné-Amri, de Hédaba, et massacrés jusqu'au dernier: atrocité dont, plus tard, Jonatban tira vengeance. — Mais les retraites mêmes de ta vallée du Jourdain u'oflTraient plus de sécurité à la troupe hasmonéenne. Bacchidès Ty pourchassa, tomba sur elle un jour de sabbat, — où la 'résistance, sans être défendue, était cependant plus molle par suite des habitudes formalistes de ce jour, — et la contraignit de se sauver a la na^i jiisiiu'au delà du Jourdain. Toute la contrée citérieure se trouva ainsi livrée sans défense â Tennemi, et Bacchidès ne laissa pas échapper cette bonne occasion d*enlever aux Hasmonéens toute possibilité de tentatives nouvelles.
Il restaura les forteresses détruites, renforça celles d'Acra, de Bethsour, de Gazera, et les munit d'armes et de vivres. En outre, pour mieux s*assurer de la fidélité du peuple, il garda comme otages, dans TAcra, les enfants des meilleures familles. Bacchidès avait ainsi réalisé, dans l'espace d'une année (100-159), ce que ses prédécesseurs n*avaient pu faire en six ans : il avait brisé la résistance des Judéens. Le bras puissant des Maccabdes leur manquait, ils ne le sentaient que trop. Certes, s'il eût convenu au roi Démëtrius d'intervenir de haute lutte dans les affaires religieuses du peuple, rieu ne lui était plus facile, et il ne pouvait trouver une occasion plus favorable ; mais le deuxième successeur d'Antiochus Épiphane , adonné uniquement aux plaisirs, se couteutait d'avoir assuré son autorité sur la Judée, de pouvoir
UiSTÛlHL DbiS JUIFS.
encaisser le tribut annuel et mettre la main sur les forces productives de la nation.
La cour de $>rie montra aussi, après la mort d'Alcime, qu*elle n'entendait plus exercer de compression religieuse. Ce grand prêtre, tout impopulaire qu'il fût, n*avait nullement pactisé avec les Hellénistes à outrance. Il n*était, en somme, qu^un ambitieux, qui se mettait volontiers du côté du plus fort. Le mélàit qu'on lui reprochait n'était pas précisément, à tout prendre, une transgression religieuse. Il y avait dans le temple, entre le parvis intérieur et le parvis extérieur, une sorte de palissade, une cloison à ctairevoie, qu'on appelait pour cette raison le Sortg. Cette cloison, œuvre des prophètes, ù ce qu'on disait, était une barrière que ne pouvaient franchir les païens, non plus que tes personnes souillées par un cadavre. Alcime entreprit de la faire abattre, évidemment dans le but de permettre aux païens l'accès de l'intérieur. Les âmes pieuses en furent profondément blessées, et Alcime ayant été peu après atteint d*uue paralysie des membres et de la langue, on ne manqua pas d'y voir un châtiment céleste. La charge de grand prêtre, la plus éminente dans TÉlat judaïque, se trouvait ainsi vacante ; la cour de Syrie la laissa inoccupée, ne voulant pas que les Judéens conservassent même ce vestige d'indépendance. Pendaot sept années, le temple resta -sans grand prêtre et le pays sans représentant politique. Selon toute apparence, les fonctions de grand prêtre furent exercées, dans cet intervalle, par un vicaire ou sagan, emploi qui subsista pendant toute la durée du temple. — On ne nous dit pas que les Syriens aient porté d aulro atteinte à la liberté intérieure des Judéens. Bacchidîs, dil-un, se relira aussitôt après, et le pays eut deux ans do Irauquillité (150-157).
Les chefs du parti hasmonéen, Jonathan elSiinéon. prontèreul de celle accahnie pour se refaire et se mettre en rtat de délense. Dans le désert de Jéricho se trouvait une oasis, qu'ils lortidérenl ; c'était Reth-Apla, non h)iii du Jourdain, qui leur oITrait le double avanlaye d'au buis épais et d'une source d'eau douée el limpide. Le voisinage du Jourdain protégeait les derrières de la petite troupe et lui assurait un refuge en cas de défaite. Dans cette guerre, il est vrai, Jonathan n'était guère mieux qu'un chet de
JONATHAN L'UASMONÉËN.
bédouias obtenant de la puissance régnante une trêve plus ou moins forcée; mais il avait une autorité bien plus haute, paroe qu*il possédait les sympathies du peuple et qu'il combattait pour une sainte cause. Du poste avantageux qu'il occupait ^ il dut infl^r des pertes sérieuses aux Hellénistes, car nous les voyons de nouveau porter plainte auprès de la cour syrienne contre Taudace des Hasmonéens. Mais Démélrius ni Bacchidës, l'un indolent, Tautre instruit par rexpérience, ne se souciaient plus de batailler avec des guérillas sur un terrain défavorable; les Hellénistes offrirent alors de leur livrer Jonathan et Slméon, qu'ils se chargeaient de prendre par ruse. Déjà une embuscade était préparée contre ces deux chei^, sur lesquels reposait l'avenir de la nation, lorsqu'un avis, qui leur parvint à temps, leur permit de déjouer le complot. Le résultat de cette échauffourée fut que cinquante Hellénistes furent pris et mis à mort. Bacchidés, qui avait compté sur uu prompt dénouement, se vit empêtré dans une nouvelle guerre. 11 assiégea les Hasmonéens dans leur fort de Beth-Agla. Mais leur troupe était déjà devenue assez considérable pour pouvoir se partager eu deux corps. Harcelé de deux côtés, Bacchidès fui coiilraiiit de lever le sirge. après avoir perdu une partie de .son année. Il se vengea de cet échec sur les llelléiiisles, dont il lit périr nn j^raïul aonibrc.
Joiiaiiian estima le moment opportun pour entrer en néjiociation avec le général syrien, et il réussit en effet à obtenir uu li aité de paix. Aux termes de ce traité, Jonathan pouvait, sans être inquiété, demeurer dans le pays, excepté toutefois à Jérusalem ; comme garantie de ses promesses, — dont on ne connaît, du reste, rien de plus, — il devait donner des otages. On échangea les prisonniers. Bacchidès se relira, abandonnant à leur mauvais sort ses alliés les Hellénistes. Jonathan fixa m demeure dans la place forte i\Q Michmas, où Saiil aussi avait aulrelois séjourné ; reconnu Lacilement chef du peuple jndé-en, il en traila les ennemis avec une inflexible sévérité. Celle période, peudunL laquelle a le glaive cessa de sévir en Israël, » fut d'environ cinq années (JoG- 152). Ce qui serait sorti de cette situation indi'cise, il n'esl pas facile de le dire; ce qui est certain, c'est (|ue, à mom.-. d'un hasard inespéré, les Hasmonéens avaient peu de chances de voir se réa-
IIISTÛIUE DES JUIFS.
iiser leur rêve. Uue péripétie politique du royaume de Syrie eut, par conire-coup, des suites avantageuses pour la Judée et accrut la puissance de Jonalliaa et de son peuple.
Ce revirenieot de fortune fui occasionné par un obscur jeune homme de Smyrnc, nomme Alexandre Balas. Ce jouno homme avait une singulière ressemblance avec le roi syrien Antiochus Eupator; Attale, roi de Pergame, tira parti de celte circonstance pour l'opposer, comme m. rival, à Démétrius quUl détestait. Il le fournit largement d'arp^nnt et de troupes; et Alexandre n'eut pas plus tdt débarque à Ploléroaïs, que la garnison s'empressa de le reconnaître. Celte circonstance arracha Démétruis à son apathie et le décida à se mettre en quête d'alliés. Tout d'abord, il songea à gagner Jonathan. Dans une lettre llatleusc adressée au chef hasmonéen, il le qualifia d'allié, lui permit de lever des troupes, de se procurer des armes, et ordonna que les Judéens retenus comme otages lui fussent remis. Jonathan D*eut garde de perdre une si belle occasion. 11 vole a Jérusalem, en prend possession, fait réparer les murs» met la ville en état de défense. Les Hellénistes, voyant la puissance aux mains de leur redoutable ennemi, aban* donnent épouvantés la capitale judaïque et vont se réfugier dans la forteresse de Bethsour. — Mais Alexandre Balas, qui, lui aussi, avait besoin d*aide, viui à son tour solliciter Talliance de Jonathan et sut, mieux que Démétrius, se le rendre favorable. U le nomma grand prêtre, lui envoya un manteau de pourpre et une couronne d*or, et rérîgea ainsi en prince vassal du royaume de Syrie et en ami du roi. A la fête des Tentes de Tan 1S2, Jonathan revêtit pour la première fois les insignes de grand prêtre et fonctionna en cette qualité dans le temple. G*est ainsi que la Judée, si affaissée naguère et poussée Jusqu'au bord de Tablme, mais 1 sauvée par le dévouement héroïque de quelques braves, sortit d'une lutte qui s*était prolongée près de .vingt ans. Elle releva la tête, et sa passive résignation fit place à un rôle actif.
Jonathan, pendant les neuf ans qu'il gouverna (152-144), contribua puissamment à cette fortune croissante. Dans* celle compétition des deux rivaux pour la couronne de Syrie, il reconnut, d'un coup d*mil sûr, de quel cêté il devait se ranger, il 86 déclara pour Alexandre, encore que Démétrius, en homme qui