‹ Histoire des JuifsChapitre 63 sur 104 · DU CHRISTIANISME · texte numérisé non relu

DU CHRISTIANISME

Tandis que la Judée tremblait de voir le procurateur Ponce- Pilate commettre quelque nouvelle violence, qui serait une nouvelle cause d'irritations et de douleurs, un événement se produisit, 11. 17

» médiocre à l'origine, point de passer presque inaperçu, mais qui, peu à peu, grùce à des circonstances favorables et à la manière dont il s'affirma, acquit un développement assez puissant et une force assez considérable pour imprimer une direction nouvelle à Tesprit humain.

Le temps était venu où les vérités fondamentales du Judaïsme, jusque-là le privilège exclusif de quelques penseurs, allaient forcer la barrière qui les retenait captives et se répandre librement dans le monde j)our le transformer. Les sublimes conceptions sur Dieu et sur la vie humaine, ces conceptions qui forment l'essence du judaïsme, allaient envahir les autres nations et combler le vide de leurs croyances. Le moment était venu, pour Israël, d'inaugurer sérieusement sa haute mission de précepteur des peuples. Mais, pour pénétrer dans le monde païen, à qui elles étaient si étrangères, les vieilles doctrines sur Dieu et la vie morale de Thomme devaient méUr de nouveaux noms et d'autres formes. A ce prix seul, elles pouvaient conquérir les esprits, que rebutait le vieux moule judaïque. C'est précisément le fait en question, né sous le gouvernement de Ponce-Pilate, qui était appelé à faire participer le monde païen, d'une façon plus intime, aux doctrines du judaïsme. Nais ce Diit lui-même, se dénaturant et s*éloignant de son origine, ne tardera pas à former avec elle le plus violent contraste. La religion judaïque, qui avait mis au monde ce rejeton, n'y trouva pas les joies de la maternité, car la fille se détourna bientôt de sa mère pour entrer dans des voies où celle-ci ne pouvait la suivre.

Ce fait nouveau, cette vieille doctrine ri^eunie, ou, pour mieux dire, cet amalgame de Tessénisme avec des éléments étrangers, r/est lecuMSTiANisMB, dont la formation et les premiers développements se lient essentiellement a Thistoire judaïque de ce temps^là.

Le christianisme doit son origine à un sentiment obscur, mais imiâsant, qui dominait alors les couches supérieures de la société judaïque et qui s*accentuait de plus en plus, a mesure que la situation politique leur devenait plus intolérable. Les souffrances incessantes causées par la tyrannie impitoyable des gouvernants romains, par Timpudenee des princes h^odiens, par la là-

ESrÉUVI^CES MËSSUMQUES.

cbeté de raristocratie judaTqae,parralyecUoD des grande prêtres, par la discorde des partis, avaient tellemeot sarexcîlé Tattente du libérateur, du Messie {MasekiaeÂ) anuoncé par les prophètes, qu'il était fecile à tout individu, tant soit peu doué de liantes &cultés, de trouver des adhérents enthousiastes, eonvaincus de sa mission. Il suffisait qu*il en eût Vapparenoe extérieure ou quHl sât gagner les cœurs par sa piété et ses mœurs austères. Les plus sages ne croyaient-ils pas d*aiUeurs que la situation politique, telle qu*elle existait depuis Texil de Babylone, n'était qu'une situation tfonsU&ire, une ère de préparaih» à la venue du vrai prophète, d*Élie, qui devait reparaître pour réconcilier les pères avec les enbnts et rétablir les tribus de Jacob? Lorsque le peuple, dans une élection solennelle, déféra le titre de prince à Siméon, rilasmonéen, il eut soin de ne lui accorder le pouvoir, à lui et à ses descendants, que jusqu'au jour où surgirait le « véridique proplK'te », qui rendrait la couronne à son légitime héritier, c^està-dire au descendant de David, à TOint {MascAiacA). Au moment oii Tempire romain fut ébranlé par la commotion violente qui sui* vit la mort de César, et où les triumvirs Octave, Antoine et Lépide, sous prétexte de venger cette mort, secouaient TOrient et l'Occident par des guerres sanglantes, un poète sibyllin, d'origine ju> daîque, vivant en Êigypte, annonçait une révolution autrement grave, la chute du monde païen tout entier et Tavènement du royaujne de Dieu, où le sceptre appartiendrait à un saint roi, au Messie .*

« Quand Rome régnera sur rÉg>pte, soumise à son pouvoir,

» alors apparailra le plus grand des empires, l'empire du roi im- » mortel. Un saint roi viendra, qui dominera toutes les contrées » de la terre, ù travers les générations périssant tour à tour. »

Lïrc messianique, attendue avec tant de conviction, devait chan^tT la lace des choses et créer en quelque sorte « un ciel nouveau ol une terre nouvelle ». Avec rapparition d'Klie, son précurseur, on attendait la résurrecliuu des morls el une rénovation de lu face du monde.

A jiart raristocralie el les gens dévoués à Home, qui, salisfails du présent, avaient plutôt lieu de craindre un rliaiigemenl que de le souhaiter, le gros de la nation altendail nnpuliemmenl un sau-

lllSTUlRE DES JUIFS.

veur. Aussi vit-on se suecéder, dans te court intervalle de trente ans, une foute de prétendus prophètes ou messies qui se dëelaratent, de bonne foi d^ailleurs, chargés de mettre fin aux souf- Arances de la nation, et qui trouvèrent des adhérents fidèles et dévoués jusqu*à la mort. Mais sll était aisé de trouver des croyants, il était plus difficile de se faire reconnaître et accepter de la nation entière. L'intelligence du peuple était trop éveillée par les luttes fréquentes et parla méditation des livres saints; la division des partis était trop profonde et leurs idées messianiques trop divergentes pour permettre à une personnalité quelconque, se présentant sous les dehors d'un messie, de s'imposer comme telle à la nation entière. Les sélateurs républicains, disciples de Juda le Galiléen, voyaient surtout dans le Hesste le vainqueur des ennemis dlsraêl, celui qui devait les anéantir â*un souRle de sa bouche, mettre fin à ia puissance romaine et rétablir l'âge d'or du règne de David. Les Schammaîtes exigeaient de lui, en outre, une piété rigide et une pureté de mœurs absolue. Les HlUélites, moins politiques que les premiers, moins fanatiques que les seconds, envisageaient volontiers le Messie comme un prince pacifique et conciliateur. Tous cependant s'accordaient à croire que le Messie devait appartenir à la race de David, et, de fait, l'expression a fils de David » était devenue, à la longue, synonyme de « Messte ». Ce qui devait aussi caractériser l'ère messianique, c'était, croyait-on, le retour des tribus dispersées, que tous les peuples renverraient chargées de présents, dédommagement de leurs longues souCTranoes. Les esprits même les plus éclairés, qui s'étaient imprégnés de la culture grocque, et dont Philon, le platonicien du judaïsme, est pour nous le principal représentant, aimaient à peupler de merveilles les prévisions de l'avenir. Une apparition surnaturelle, visible seulement aux âmes pieuses, servirait de guide aux exilés dlsraël et les ramènerait des pays grecs ou barbares dans leur patrie. L'ère messianique, pensaient-ils, trouva la nation mûre pour cette félicité par l'élévation de ses sentiments, par la sainteté d'one vie patriarcale, où toute rechute sera déswmais impossible, où la grâce divine sera assurée. Les sources de cette grâce, jaillissant de nouveau pour ne plus tarir, feront refleurir Tantique prospérité; les villes détruites et

JEAN-BAPTISTE. m

désolées se relèveront, le désert se changera en un sol fertile, et les prières des vivants auront le pouvoir de rappeler les morts à la vie.

Les Esséniens surtout, dont la vie ascéU<^ie n'avait d'autre but que de hùier la venue du «royaume des cieux» {malkàoiU schO" maym) et des « temps futurs » ((ilain hxi-ba), se représentaient l'ère messianique sous les couleurs les plus idéales. 0n messie désireux de se concilier leur sympathie devait renoncer au monde et à son néant, montrer qu'il était pénétré de l'esprit 99\vX(T0uaeh ka-kôdesch), avoir pleine autorité sur les démons» établir enfin un régime de communauté où Hammon n*aurait aucune prépondérance et où la pauvreté serait la vertu et la parure de Thomme.

G*est aussi de Tessénisme que partit le premier cri annonçant que le Messie allait venir, que c le royaume du ciel était proche». Mais celui d*entre eux qui le premier, de sa faible voix, lança cette parole dans le désert, ne se doutait pas qu'elle franchirait les terres et les mers, et qu'elle réunirait un jour les nations sous la bannière d'un messie. Quand il annonçait la venue du royaume du ciel, c'était pour inviter les pécheurs judéens à la pénitence. L'Essénien qui prononça cet appel, c'était Jean le Baptiste (ce qui signifie sans doute VSseénien, c'est-à-dire l'homme qui se baigne tous les jours dans l'eau vive). Nous ne savons que fort peu de chose sur le compte de ce Jean. Sa manière de vivre n'était autre, au fond, que celle des Esséniens. Il se nourrissait de sauterelles et de miel sauvage; il portait le costume des anciens prophètes, c'est-à-dire un vêtement de poil de chameau et une ceinture de cuir. Jean parait avoir eu cette conviction que, si la nation Judaïque tout entière se baignait dans le Jourdain et confessait ses fautes, en d'autres termes, si elle adoptait la règle des Esséniens, le Messie ne manquerait pas de paraître. Voilà pourquoi il exhortait le peuple (vers Tan 29?] à recevoir le baptême (1) dans le Jourdain, à reconnaître et confesser ses fautes et è attendre alors l'avènement du royaume des cieux.

Jean avait probablement sa résidence flxe dans le désert voisin

;1) Happc'lon.4 une fois pour toutes que le sen» primilir et rt-el de ce mol est celui d'immemion. Do fuit, duns le premier siècle de l'Église, le baptême ne fat pus autre chose. {Note du traiutteur.)

HISTÛIHE DES JUIFS.

de la mer Morte (près de Belhabara ?), en compagnie d'autres £ssé~ niens, afin d'être totjjours prêt à instruire eeux qui venaient à lui de la haute signifieation du baptême. Sans aueun doute, cette cérémonie impliquait rafOliation à Tordre des Esséniens. 11 devait exister bon nombre de penseurs exaltés et mystiques, fotigaésdeB misères du présent, qui accouraient avidement auprès du Baptiste essénien. Qui ne se fût empressé de contribuer à la grande oeuvre du satut et à Tavènement du royaume des cieux, sachant qu*on y pouvait atteindre par des moyens qui n'avaient rien d'étrange ni d'insolite? Nous ignorons si la foule revenait meilleure de son immersion dans le fleuve, et si cet acte symbolique laissait dans les esprits une impression durable; mais l'expérience suffit pour résoudre cette question. Du reste, la nation judaïque en général, notamment la société moyenne dans les villes, n'avait guère besoin de ces excitations fiévreuses à la pénitence; elle n'était pas, tant s'en faut, si vicieuse ni si corrompue, et l'influence de ses habitudes religieuses suffisait à la mainlenii' dans la bonne voie. Les exhortations de Jean à la pénitence eussent été plus fruc^ tueuses en s'adressent ailleurs, en s'adressant plus haut el plus bas, je veux dire a Varisiaeralie îuû&iqMo^ aux riches, corrompus par le contact des Romains, et à la popuïatim rurale, que les luttes fréquentes avalent démoralisée. Mais les grands se moquaient sans doute de ce doux rêveur qui prétendait, avec des baignades dans le Jourdain, susciter le miracle de l'ère messianique; et les «enfiints delà glèbe «(^rmAo-ar?^^) étaient beaucoup trop bornés pour prêter l'oreille à de semblables appels.

La prédication de Jean était d'ailleurs trop inofTensive et ne dépassait pas assez la sphère des idées reçues, pour scandaliser le parti dominant des Pharisiens. Les disciples qui s'attachèrent à lui et qui copièrent sa conduite observaient la Loi dans toule sa rigueur, se soumeltant même aux pratiques extérieures du jcîine. Les Pharisiens, c'est-à-dire les llillélitcs et les Schammaïtes de cette époque, bien que inrdiocrement épris des rêves cl des exagérations de l'essénisme, irétuiciil nullcnicnl en opposition avec lui. De ce côté, Jean n'avait donc aucun obstacle à redouter. M us les Hon)(iieiist'luicul prévenus contre cel homme qu'enlonrait la syinpalliie populaire, qui, par certains mois à eHot, sa\ail remuer les

Page 1