‹ Histoire des JuifsChapitre 70 sur 104 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

LES IIÉRODIENS. — AGRIPPA l"*". — HÉRODE II.

Lorsque l'empereur Tibère fut mort assassiné (i6 mars 37), et que le sénat se ber(a un instant du doux rêve de recouvrer l'antique liberté, Rome ne se doutait guère qu*un ennemi lui était né à Jérusalem, que celte communauté chrétienne, à peine formée alors, mettrait un jour son empire en pièces, jetterait bas ses dii^nités, et, après l*avoir elle-même lentement désorganisée, briserait sa puissance. Une idée conçue et mise en lumière par un fils du judaïsme, adoptée et mûrie par une tourbe infime, devait abat» tre la grandeur et la miyesté romaine. Le troisième empereur, Gains Germanicus CaUgtUa^ contribua lui-même à livrer au mé* pris public la religion romaine, principale force de TÉtat. Sur le trène des Césars, la folie et la lâcheté avaient succédé à la haine farouche du genre humain. Mais aucun des peuples soumis aux Romains ne ressentit plus durement que les Judéens les suites de ce changement de règne. Dans les premiers temps, il est vrai, qui suivileot Tavènement de Galigula, la situation de la Judée parut prendre une tournure favorable. Galigula prodigua les témoignages de bienveillance à Agrippa, Tun des meilleurs princes judaîtes, et Ton put espérer que le joug romain allait devenir moins pesant à la Judéo. Mais Tévénement fit bientôt voir que cette bienveillance et ces beaux sentiments n'étaient que le l^uit d*un caprice passager, qui devait fbire place à des fantaisies plus sanglantes, source de terreurs et d'angoisses pour les Judéens de Tempire.

Agrippa (né vers l'an 10 avant J.-C., mort en Tan 44) était fils de cet Aristobule, une des victimes d'IIérode, et petit-fils de Ma-

riamne rBasmonéeane; il avait dooc à la fois du sang hasmooéeD et iduméen dans les veines, et cette double origine lui avait donné des instincts opposés qui se disputèrent d'aitord son esprit, mais dont le meilleur fiolt par prévaloir. Élevé à Rome et ayant grandi auprès de Drusus, le jeune fils de Tibère, Agrippa, au début, se montra un parfait Hérodien : plat valet de Rome, gaspillant sa fortune et s'abimant de dettes pour capter la faveur des maîtres. Lorsque la mort de son ami Drusus (23 après 3.-G.) Tobligea de quitter Rome et de revenir en Judée, il se trouva réduit à une telle détresse qu*il lui fallut vivre dans un coin de ridumée, lui qui frayait naguère avec les ftls des Césars. Un moment, il songea au suicide; mais son épouse Kypros, une femme de grand cœur, chercha à le sauver du désespoir en recourant à sa sœur Hérodiade, la princesse de Galilée, qui, vaincue par ses instances, décida son époux Antipas à subvenir à son eotretien. Agrippa lut nommé inspecteur des marchés de Tibériade. Mais un jour, Antipas lui ayant reproché sa dépendance, Agrippa le quitta et se réfugia auprès do Flaocus, gouverneur de la Syrie, dont il se fit le parasite. Agrippa perdit bientôt cette nouvelle et équivoque situation, et cela, par le fait de son propre frète Aristobule, jaloux de la faveur dont il jouissait auprès du Romain. Abandonné et détesté des siens. Agrippa songea à tenter de nouveau la fortune à Rome, mais il n'y trouva que la prison pour dettes, à laquelle il échappa à grandpeine. Il parviut à gagner Alexandrie, où le Judéen le plus riche et le pluâ considéré de la ville, Tarabarque Alexandre Lysimaque, chez qui il s'était réfugié, lui fournit les ressources nécessaires pour le voyage.

Ce Lysimaque, un des plus nobles Israélites de son temps, était radmiiiislraleur des biens de la jeune Anlonia, (îlle du Uiuiii\ir Aiiloine et do sa première feiiiine, la sœur d'Auguste. (Celui-ci avait duuné à sa nièee la fortune ([u' Antoine avait laissée en K^'Vpte.) Ly-^imaque rendit laiil de services à la laniille impériale qu'il en devint le fils adoptif et put ajouter à son nom celui de l'empereur: Tihcrlus JvMus AUxander. Sans aucun doute, il avait été initié à celle brillante culture j^recque, dont son frère Philon était uu des adeples les plus distini^'ués. L'araban|ue n'eu était pas moins profuudeiuenl utlaché à ses coreligionnaiies et au

temple. 11 fit i«vêtir d*or fin les battants de toutes les portes cooduisantde PavantKSOur du temple au parvis iatérieur» à l'exception de la porte de Nicanor.

Voulant sauver Agrippa, mais se déllantde sa folle prodigalité, il demanda à sa femme de se porter caution pour lui. Arrivé à Rome (printemps de Tan 36), Agrippa recommença sa vie aventureuse. Au début, Tibère, retiré à Caprée, Ût boa accuett à cet ancien compagnon du Qls qu*il avait perdu; mais U lui retira bientôt sa faveur, lorsqu'il apprit quelles grosses sommes il devait au trésor impérial. Antonia, belle-sœur de Tibère et ancienne amie de Bé* rénice, la mère d*Agrippa, Taida A sortir de ce nouvel embarras. Par son entremise, le jeune aventurier se vit réhabilité et devint l'ami intime de Caîus Galigula, l'héritier présomptif. Et comme si la fortune avait voulu épuiser contre lui tous ses caprices. Agrippa Ait jeté dans les fers, parce qu'un jour, voulant flatter Caliguia, il lui échappa de dire : « Ah ! si Tibère s*en allait bientôt et laissait la couronne à. plus digne que lui !» Un de ses esclaves avait rapporté le propos à Tempereur. Agrippa resta en prison jusqu'A la mort de Tibère, survenue six mois après.

L'avènement au tr6ne de son ami Galigula commença la fortune d'Agrippa. Le nouvel empereur le tira de prison et, en souvenir de sa captivité, dont lui-même avait été la cause indirecte, lui flt don d*une chaîne d'or. 11 lui octroya le diadème, insigne de la royauté, et ce qui composait autrefois la tétrarebie de Philippe, depuis dévolue à Rome. En même temps, le sénat romain lui décerna le titre de préteur (37). Telle était ralTectlon que lui avait vouée Galigula, qu'il ne le laissa partir pour la Judée qu'un an après, avec la promesse qu'il reviendrait bientôt le voir.

En revenant roi et favori de rerapéreur (août 38) dans ce même pays qu'il avait quitté indigent et perdu de dettes, Agrippa excite la jalousie de sa sœur Ilérodiade qui, dé^tirée d*ambIlion, pressa son mari de se rendre également à Rome et de demander, au jeune et lib^l empereur, tout au moins un royaume. Ici se montrent, au naturel, les tristes sentiments dont les Hérodiens étaient mutuellement animés. Soit qu'il craignit de voir Antipas gagner lui aussi la faveur de Caliguia, soit qu'il voulût se venger de Tinjure qu^il en avait regue jadis, Agrippa le noircit auprès de Vem*

pereur, qui ie dcposâéda de sa téirarchteet l'exila à Lyon, daos les Gaules (39). Sa femme le suivit dans cet exil avec une fidélité assez inaltendue. Le dernier fils d'Hérode et sa petite-dlle — Ân* Upas et Uérodiade — moururent ainsi sur la terre étrangère. L'empereur abandonna leur BUCcessiou à son ami Agrippa, dont la puissance lerriloriale, aiig:m entée des principautés de la Gali' lée et de la Pérée, acquit de la sorte une notable importance.

La faveur que Ca1i;:,Mila lui avait témoignée, et qui ne pouvait manquer de s'étendre a ses coreligionnaires, excita l'envie des païens et fit notamment éclater contre les Judéensla haine implacable <iui couvait depuis longtemps dans le cœur des Grecs d'Alexandrie. De fait, les Judéens avaient des ennemis secrets ou déclarés dans tout l'empire romain. C'était un mélange de haine de race et de haine religieuse, à laquelle se joignait une vague appréhension de voir ce petit peuple, si méprisé et si fier, parvenir un jour à la toute-puissance. Mais nulle part ces dispositions malveillantes n*avaient atteint un aussi haut degré que parmi la population grecque d'Alexandrie, population turbulente, oisive et encline au dénigrement. Elle voyait d'un «eil jaloux racUvité et le bien-être de ses concitoyens israélltes, qui lui disputaient le premier rang sous le rapport de la fortune et même de la culture littéraire et philosophique. Cette haine datait de l'époque où une reine d'Égypte avait confié le soin des affaires extérieures  des généraux judéens; et elle s'aviva encore par les préférences dont les Judéens furent Tobjet de la part des premiers empereurs romains, qui se fiaient plus à leur fidélité qu*à celle des Grecs. Des écrivains malveillants avaient fomenté ce sentiment haineux et, pour rabaisser les Judéens, avaient dénaturé leur histoire. Le philosophe stoïcien JPifSidoHius, originaire d'Apamée, en Syrie, qui avait assisté i l'essor de la nation Judaïque sous les Hasmonéens Hyrean 1*% Alexandre I*** et la reine Alexandre, et qui avait vu la chute du royaume de Syrie, fut le premier qui donna cours à des fables sur Torigine et le culte des Judéens, ou propagea celles qui avaient été imaginées par les flatteurs d'Antiocbus Épiphane.

L'invention ridicule qui attribuait aux Judéens l'adoration d'une tèle d*ène, les accusations calomnieuses qui leur reprochaient d'engraisser unGree dans le temple deJérusalem pour le sacrifier.

HISTÛIItE DES JUIFS.

rie haïr tous les peuples en masse el la nation grecque en particulier, furent reprises par un jeune écrivain, !e rhéteur ApoUonius MoloHy qui vivait avee Posidonîiis dafi- Pile de Uhoiies. Apollo'^ius, acceptant ces imputations comme démontrées, s'en lit r*''eho et le propapalcur. 11 passa en revue toute l'hislolre d'Israël, présenta la sortie d Kgypte comme une expulsion motivée par quelque plaie honteuse, Iranslornia Moïse, le sublime k^islaleur, en vulgaire mapicieu, et affirma que ses lois, bien loin d'ensei^'uer la vertu, ne eontenaienl (ju'abominalions. Il en concluait que les Judéens étaient des contempteurs de Dieu et des hommes; il leur reprochait d'être à la fois lâches et tt-miM-airos. le plus ignorant des peuples barbares, incapal)le de rendre aucun service à l'humanité. Cicéron, qui avait quelque liaison avec ces deux écrivains, s'inspira de leur langage dans ses odieuses sorties contre la race judaïque et ses lois. Jules César, qui fréquentait, lui aussi, Posido- Dius et MoloD, sut mieux résister à l'iolluence de leurs pr^ugés hostiles.

Plusieurs Grecs d'Alexandrie, Chérémos, Lysimaque et autres, aceueillirent avidement ces ailégations, y ajoutèrent même et les propagèrent, au plus grand préjudice des Judéens de leur temps. Il n'y eut que trois écrivains grecs qui parlèrent plus favorablement des Judéens dans leurs écrits: Alexandi'e PoîyhUtor, Nicolas de Damas, Taini d'Uérode» enfin éiirabon, le meilleur géographe de l'antiquité. Dans SOD ouvrage, où Thistoire s'entremêle à la géographie, Strabon a consacré une belle page au judaïsme. Si, lui aussi, considère les Judéens comme originaires de rÉgypte, du moins il ne répète pas, quoiquUl ait dû la connaître, la légende qui les fait expulser du pays pour cause de lèpre et d'impureté. Au contraire, il représente la sortie d'Egypte comme effectuée par Moïse et motivée par l'horreur que lui inspiraient les coutumes et le culte des Égyptiens. Strabon fit en même temps ressortir, avec une évidente sympathie, les grandes idées mosaïques d*un Dieu unique et d*un culte sans images, contrastant avec le polythéisme et la zoolàtrle de l'ancienne É^pte, et avec le culte grec, qui assimilait la Divinité à l*homme. « Gomment, s*écrie-t-îl, un être raisonnable peut-il se permettre d'attribuer à rÊlre divin une ressemblance quelconque avec Thomme? s Tout

bl KABOxX ET APION.

au rebours de Posidonius, de Molon et autres détracteurs du judaïsme, Strabon en préconise la doctrine comme encourageant la vertu, comme assurant la bienveillance divine à tout homme juste et honnête... Strabon raconte que les premiers successeurs de Moïse vécurent conformément a ses lois, pratiquant la justice et la véritable crainte de Dieu. G*est avec la plus grande vénération qu*il parle du sanctuaire de Jérusalem. Bien que ses gouvernants, au mépris de la pure doctrine de Moïse, eussent raahnené le peuple, la capitale des Judéens, selon lui, a cependant conservé a leurs yeux une certaine mi^esté, si bien qu'ils ne la considèrent pas con.me le siège de la tyrannie, mais plutôt comme Tauguste résidence du Seigneur.

Mais Strabon M exception parmi les écrivains grecs, qui, en général, ne manquent pas une seule occasion de diffamer les Judéens et leur doctrine. Tel est surtout rÉgypiieu ApioUy qui, enflammé de jalousie et de haine par les succès des Judéens, composa tout exprès contre eux un libelle oii il poursuivait de ses sarcasmes ceux de cette nation qui avaient occupé un rang élevé à Alexandrie, et où il rappelait Tanîmoaité de Gléop&tre contre les Judéens. Apion fut le premier païen qui fit une campagne en règle contre le Judaïsme.

Ces dispositions malveillantes des Alexandrins, inspirées à la fois par renvie, la haine religieuse et Tantlpathie nationale, durent se contenir sous Auguste et Tibère, parce que les gouverneurs impériaux de TÉg^ pte réprimaient sévèrement toute manifestation violente. Il en fut autrement sous Caligula : les habitants païens d'Alexandrie savaient que le gouverneur Flaccus, qui avait été l'ami de Tibère, était suspect, comme tel, aux yeux do sou successeur cl ((ue celui-ci prêterait facilement roreille à toute accusalion portée contre lui. FImcl'us lui-même craigiKuL lant d'attirer rattentiou du vindicatif empereur et d'être accusé auprès de lui, que la populace dWlexamliie lui iil iaire tout cei qu'elle voulut. Il ferma les yeux sur le complot formé par elle et lui servit même d'instrument. En apprenant tju'Agrippa avait reç.u le diadème royal, les païens d'Alexandrie en conçurent la plus vive jalousie. La Joie de leurs concitoyens judéens, avec lesquels Agri])pu était en relation par i'iutermédiaire de l'arai^arque Alexandre, lesexasu. 10

pi^ra encore davantage et les poussa aux violences. Ces manifestations antijudaîques avaient surtout pour instigateurs deux misérables, Tun appelé Isidore, greffier vénal, que le peuple avait surnommé la c plume de saug *>, parce que sa lùreur d*éerire avait coûté la vie à maint innocent; l'autre ayant nom Lampo, un de ces débauchés sans scrupules que peut produire une capitale corrompue, sous un ciel brûlant. Ces deux agitateurs doininaieut d*un côté le gouverneur démoralisé, et de l'autre, dirigeaient à leur gré la plèbe, qui n'attendait qu^un signal pour assouvir sa haine contre les Judëens.

Par malheur. Agrippa, dont le retour de fortune oiTusquait les habitants d'Alexandrie, s'arréla dans celte ville en se rendanl à iluiiie (juillet 38). Sa présence fournit un aliment à la renncnlaliun qui régnait contre les .ludéensel provoqua lIl-s ras^embleuionts tumultueux, qui fl(''l)Ult'rent par des l'aui-ties t-t s»- terininèreul dans le sang. Pour luui ner en ridicule Agrippa et les Judéens, la foule .prit un pauvre lou nomnïé C<(raôas, le coilïa d'une couronne de papyrus, Tallubla d'une natte de jonc en guise de lo.tateau cl lui mil en main un luuel eu luanièrc de sceptre; puis on lu plara sur un point élevé du gymnase et on le salua roi avec loulu sorte de siiua^n es, en rappelant Marm' (en chaldéen; « nuire Maître »}. Là-dessus la foule se rua, dès le malin, dans les pi'oseuques ou synagogues, et y érigea des intu^es de César, soi-disaul à l'intention de ('.aligula. Eu outre, et sous la pression de leurs ennemis, Flaci'us enlevaaux habitanlsjudécns d'Alexandrie le droit de bourgeoisie, dont ils avaient joui pendant des sicclcs sous la proloclion des premiers empereurs, et les déclara étrangers et déchus. Ce tut un coup accablanl pour cette population, si (ière de ses droits rivils, qui la faisaient l'égale de ses conciloyens. l/'s .knh'ens se virent (*hass(''s des quatre quartiers d'Alexandrie etreluulos dans le quartier du Hella, près du port. La loiile si; précipita, avidedo buliû, dans les maisons et les ateliers abandonnés, pillant, détruisant ce (|ue des siècles de travail avaient accumulé. La populace assiégea le quartier du l)elta pour empêcher les Jud'- 'iis d'en sortir et les faire succomber, dans cet étroit espace, à la laun et à la chaleur. Ceux que le manque de vivres formait à sortir de leur quartier subissaient des traitements atroces, ia torture, le bûcher^ la mise en

SOUFFRANCES DES JUOÉENS D^ALEXANDRIfi. 291

croix. Celte terrible siluaiKtu dura plus d'un mois. Le gouverneur fît arrêter inopinémrnt, dans leurs propres nmisoiis, liviiU'-huit membres du Grand Lunseil; (in les traîna, charge^ de cliaîiu's. .sur le théâtre, où ils furent battus de verj^'es on préaonue de luule la populace (31 août Même les Icnimes et les jeunes filles ne furent pas épargnées. Dès qu'on en apercevait u[ie, on se jetait sur elle, on lui faisait mander de la viande de porc cl, .si ulle résistait, on la soumettait à la plus cruelh? torture. Ce u'élait pas encore assez : Flac^us envoya un centurion aNec des soldats pour envahir les maisons du I»elta et s'assurer (|u'elles ne renfermaient point d'armes. On ne respecla même pas, daus celte perquisition, les chambres des jeunes filles.

Ces vexations se prolonjjrèi'enl jusqu'au dehi de la mi-seplembrc. Un envoyé de l'enipei-eur, arrivé a riniproviste, destitua Flaecus et l'emmena à Home où on devait le traduire en justice, non pas toutefois à cause de ses violences contre les Judéens, mais simplement parce qu'il était haï de César. C'est pendant que les malheureux, parqués dans le Delta, célébraient la fête des Tabernacles que leur parvint la nouvelle de la disgrâce de Flaecus. Leur persécuteur fut condamné au bannissement et, plus tard, mi& à mort.

L'empereur seul aurait pu régler la question relative aux droits civils des Judéens ; mais il se (ronvail alors en Germanie et dans les Gaules, où il se couvrait de lauriers imaginaires. A son retour >Rome (31 août 40), il conçut le projet extravagant de se faire adorer comme un demi<dieu, et ensuite comme un dieu complet, de faire construire des temples en son honneur et d'exiger qu'on rendit un culte â ses statues. A ce moment, les païens d'Alexandrie crurent avoir beau jeu contre les Judéens. Us rétablirent ' auBsitdt les images impériales dans leurs synagogues, espérant qu'ils se reftiseraient â les adorer et s'attireraient ainsi la colère de l'empereur. Ce (Ut la cause de nouveaux conflits auxquels prit part le gouverneur de TÉgypte, désireux de gagner les bonnes grftces du maitre. D voulut contraindre les Judéens à adorer rimage impériale. Ceux-ci ayant invoqué l'autorité de leurs lois religieuses, il songea à en entraver l'observance et à interdire notamment le repos sabbatique. « Quoi 1 disait-il aux principaux d*entre eux, si des ennemis venaient à vous attaquer subitement;

si vous étiez surpris par une inondation, un iiirr ndit'. tinlrcrablemeot de terre, assaillis par la i'uim ou iapesle, contiuuoriez-vousà observer slrictemenl le sabbat? Resleriez-vous tranquillement dans vos synagogues à lire votre Loi et à commenter vos tentures? Ne chereheriez-vous pus plutôt ù sauver vos parents et vos eafaals, votre fortune, voire propre vit3 ? Eh bien ! je serai tout cela pour vous; je serai l'ennemi qui vous attaque, l'inondation, Tincendie, la famine, la peste, le tremblement déterre, rima;2;e visible do rinexorable Destin, si vous u'obéissez pas a mes ordres ! » Mats ces menaces n'intimidèrent ni les grands ni le peuple. Ils restèrent fidèles à leur culte et attendirent de pied ferme la persecilUon. Quelques-uns seulement, soit crainte, soit ambition, paraissent avoir adopté le paganisme. Le philosophe judéen Philon parle de ces renégats et les représente comme des caractères légers, sans élévation, sans moralité. Le fils de l'arabarque, Tibère-Jules Alexaudre, abjura , lui aussi, le judaïsme et parvint plus tard à de hautes dignités dans l'État romain.

Les Judéens d'Alexandrie songèrent à envoyer une députation à Tempereur pour le supplier de venir à leur secours (hiver de l*an 40). Ou i-boisit à cet eiïet trois hommes que leur position et leurs lumières désignaient le mieux pour cette mission. L'un de ces hommes était le Judéen Philmi, qui par sa naissance, son rang dans la société, son grand savoir et sa brillante éloquence, était assurément le plus digne de plaider la juste cause de ses frères» Cet homme a exercé par ses écrits une si profonde influence, non seulement sur ses contemporains, mais encore sur la postérité et même en dehors du judaïsme, qu*on ne saurait passer sous silence les rares traits de sa vie qui nous sont parvenus.

Philon (de l'an 10 avant J.-C. à l'an 60après J.-C.) appartenait à la famille la plus considérée et la plus riche de la communauté d'Alexandrie ; il était le frère de Taraharque Alexandre. Sa jeunesse (ùt initiée à toutes les connaissancesque les parents riclies jugeaient indi^nsables pour leurs enfants. Avide de s'instruire, il s'assimila & fond ces connaissances. Hais surtout le goôtdes recherches métaphysiques se développa chez lui de bonne heure et devint une telle passion, qu*il 8*y livra sans relâche et sans partage. Planant sans cesse dans les niions idéales, il n*avait aucun goût — il le

PHILON

raconte lui-mrino — pour les lioiiupurs, la Ibrtune et les plaisirs corporels. Il lui semblait rouler dans l'espaee avec le soleil, lu lune et les cloiles. Il était de ces rares élus dont l'esprit, nu lieu de ramper sur la (erre, prend naturellement son essor vers les sphères les ])Ins hautes. Il se sentni! heureux d'être au-dessus des soucis et (1* < occupations vul^;iirc.>. Toutefois, quel que fût son enlhonsiastiK' pour la philosophie, le judaïsme lui était encore plus cher; et s'il allait butiner des fleurs dans le champ fertile de la philosophie grecque, c'était pour eu tresser des couroDues à la Loi de se» pères.

Depuis assez longtemps Philon menait une vie purement spéculative, loi'S(iu'il se vit entraîné parles événements dans le tourbillon des ennuis pitliliques. La triste situation de ses coreligionnaires l'arracha à sa vie contemplative, et plus tard, se rappelant avec d'amers regrets les nobles occupations de sa jeunesse, il se plaignait que les soins de la vie pratique eussent troublé sa claire intuition des choses de l'esprit et appesanti le vol de sa pensée. Il se consolait toulefois en sentant que son intelligence avait conservé assez de ressort pour pouvoir, aux heures paisibles, s'élever de nouveau vers les hautes régions.

La philosophie n'était pas uniquement pour lui un aliment de l'esprit; il lui dut aussi uii>^ .riande noblesse de sentiments, un de ces caractères fiers et tout d une pièce qui ne peuvent rien comprendre aux sottises et aux vices des hommes vulgaires. Sa femme, pleine d'admiratioo pour lui, aimait à imiter la simplicité de ses mœurs. A des amis qui lui demandaient un jour pourquoi elle, si riche, dédaignait de porter des parures d'or, elle répondit : « La vertu du mari est la meilleure parure de la femme. » — ^Les contem* porains de Philoa étaient émerveillés du charme de son style, qui rappelait la langue poétique de Platon. De là ce dicton: « Ou bien Platon philonise, ou Philoa platonise. » Il aspira surtout à concilier la philosophie de son temps avec le judaïsme ou, pour mieux dire, èdémoDlrer que le judaïsme est la véritable philosophie. Ce n'était pas pour lui uq thème de dissertation, un simple jeu d'esprit ; c'était une tâche sérieuse et sainte. Son àme était si pénc-tn-ode ces idées que maintes fois, comme il le raconte lui-même, elle tombait dans un état d*ext8S6 où il lui semblait percevoir des révélatious inté*

HISTOUîE DES JUIFS.

Heures que, dans son assiette ordinaire, elle n'aurait pu percevoir.

Tel était Diomnif^ <|iio la communauté d'Alexandrie clioisil pour plaider sa cause devant l'empereur. De son o6lé, la population païenne de la ville avait envoyé une dépulation pour empêcher les Judéens de recouvrer l'égalité des droits civiques. Cette députatioD avait pour chef Apion, l'ennemi juré des Judéens; Isidore, ce venimeux personnage qu'on avait surnommé la phme de smff^ en faisait ^lemeot partie. Il ne s^agissait pas simplement des privilèges d*une corporation; ce qui était en jeu, à vrai dire, c'était le maintien ou l'expulsion des Judéens. Pour la première fois le judaïsme entrait en lice avec le paganisme, dignement eprésentés par deux hommes qui avaient sucé, l'un et Tautre, le lait de la culture grecque. Si les deux religions avaient été jugées d*après leurs représentants, la balance aurait penché, sans aucun doute, en faveur du judaïsme. Philon, par sa dignité et sa sagesse, personnifiait bien Taspiration à un idéal de vertu et de vérité. Apion, au contraire, frivole et acerbe, était Timage vivante de la jactance et de la présomption inhérentes à Thellénisme dégénéré*

L*issue de cette lutte entre les païens et les Judéens d'Alexandrie est restée douteuse. Caligula, qui devait être leur arbitre, était lui*mème partie dans la cause, et partie passionnée. U haïssait les Judéens parce qu'ils refusaient de le reconnaître et de l'adorer comme un dieu. Deux misérables, queCalIgula avait tirés de la fange pour les associer à ses débauches, aiguillonnaient encore sa haine, assez violente : c'étaient TÉgyptien E^iemi et Apelles d'Âscalon, tous deux ennemis jurés des Judéens. Toujours aux côtés de Caligula, et maîtres de sa confiance, ils lui eurent bientôt soufflé au eceur leur rage antyudaîque. Lorsque les ambassadeurs des Judéens flirent reçus en audience, ils purent à peine se faire écouter. Caligula les accueillit, dès le début, avec cette aigre apostrophe : « C'est donc vous ces contempteurs des dieux qui ne voules pas me reconnaître comme tel, préférant diviniser un être sans nom, tandis que tous m'adorent I » Sur quoi les amba»sadeur!» protestèrent qu'en trois circonstances les Judéens avalent offert des sa( rifices d'actions de grâces : lors de son avènement au trône, de son rétablissement d'une maladie et de sa fameuse victoire sur les Germains : « Soit, interrompit l'empereur, vous

L'EMPËBEUU CALIGULA.

aves fàU des Batrifloes ea mon honnear; et que m'imporle? Ce D*est pas fmr moi^ c'est à moi qull fallait les offrir! » Puis, se touniaiit encore une fois vers eux : « Pourquoi ne man^-vous pas de porc? » Cette question divertit fort les assistants, qu*il égaya «ncore par d'autres sorties. « Je voudrais bien savoir, dit^il enfin, sur quels titres vous fondes vos prétentions A i'^litét » — Et sans plus attendre, il leur tourna le dos. En congédiant Tambassade, il ajouta : « Ces gens-Iâ me paraissent encore plus sots que méchants, de nier ma divinité! »

Pendant que les ambassadeurs suivaient pas à pas le maniaque eouranné pour parvenir à placer une parole, une nouvelle terrifiante leur arriva comme un coup de foudre. Un Judéen vint à eux en courant et leur annonça d'une voix brisée par les sanglots : « Notre saint temple est perdu, Galigula Ta fiait profaner I » En «ffét, Galigula avait fait ériger ses statues non seulement dans les synagogues, mais dans le sanctuaire même de Jérusalem, et ordonné de briser toute résistance par la force des armes. La gouverneur de la Syrie, Pétronius, reçut Tordre d'entrer en Judée avec ses légions et de transformer le sanctuaire judaïque en temple païen. On s'imagine aisément l'épouvante qui saisit la nation à cette grave nouvelle, arrivée à Jérusalem la veille de la fête des Tentes (octobre 40) : l'all^resse fit subitement place à la consternation et à raecablement. Pétronius avait Ihindii les frontières de la Judée à la tète de deux légions et était entré à Acco; mais, vu rapproche des pluies d'automne et prévoyant une résistance désespérée de la part des Judéens, il résolut de remettre au printemps l'exécution des ordres de Galigula. Entre temps, des milliers de Judéens accoururent auprès de lui et prolestèrent qu'ils subiraient plutôt mille morts (|uc de consentir à la profanation de leur temple. Pétronius, embarrassé d'exécuter cet édit iju'il trouvait lui-mùme insensé, s'aboucha avec les conseillers du roi A^îrippa et les pria d'engager le peuple à montrer plus de condesceadunce. Sur l'avis des plus notables Judéens, Pétronius exposa la situation à l'empereur, es^ci ant le tlcchir. 11 calma le peuple en lui assurant qu'il ne voulait rieu entreprendre avant d'avoir reçu de nouveaux ordres, et en rexhortanl à cultiver lu terre s'il voulait éviter la famine.

HISTOIRE JDES JUIFS.

Avant d'avoir reçu la lettre de Pctronius, Galigula avait déjà modifié ses dispositions envers les Judéens, grâce à rinterventiOD d' Agrippa. Ce roi avait une si grande influence sur Galigula que les Romains l'appelaient, lui et Antiochus de Gomagènei ses maîtres en tyrannie. Agrippa résidait alors de nouveau près éè Tempereur. Sans doute, il ne voyait pas avec indifférence la prétention de ce despote insensé, d*introduire sa statue dans le temple de Jérusalem et de B*y faire adorer; mais 11 était trop oourtisan pour heurter de (h>nt les lubies du maître. Au contraire, il affecta une parfiiite Insouciance de la détresse de ses coreligionnaires. Il prépara un festin somptueux, composé des mets les plus recherchés, et il y convia Tempereuret ses favoris. Mais, sous le masque de cette indifférence apparente à Tendroit de ses coreligionnaires, il n'atteignit que mieux son hut. Callgula, captivé par ses prévenances, invita Agrippa à lui demander une faveur» Il fut hien étonné lorsque celui-ci lui demanda, pour toute grâce, de révoquer Tédit concernant sa statue, il ne s'était pas attendu à le voir si désintéressé, si pieux, si ferme vis-à-vis de lui. Le rusé Galigula se trouvait pris. N*osant, lui empereur, reprendre sa parole, il écrivit à Pétronius (nov.-déoembre 40) une lettre pour l'inviter, dans le cas où sa statue ne serait pas encore placée dans le temple, à laisser tomber cette aflbire. Mais lui-même, entre temps, reçut la lettre où Pétronius lui exposait son embarras et Textréme dilQculté de sa mission. Il n*en fiillait pas davantage pour allumer la fhreur de cette nature passionnée et fantasque. Un contre-ordre, accompagné de menaces terribles, enjoignit de procéder, sans aucun ménagement, à l'installation de sa statue dans le temple. Mais, avant que Pétronius reçût cette lettre, également redoutable pour les Judéens et pour lui-même, la nouvelle s'était déjà répandue de la mort de ce fou couronné (21 janvier 4i), assassiné par le prétorien Ghéréa. C'est le 22 sehebat (mars 41) qu'on apprit cet événement inespéré, qui sauvait les Judéens d'une catastrophe imminente; aussi cette date lUt-etle instituée comme celle d'une fête solennelle.

Le successeur de Galigula sur le trêne des Césars fui Claude, un idiot doublé d'un pédant. Cet empereur devait sa couronne au hasard et à l'inten'entlon du roi Agrippa, qui favait décidé à

Page 1