UISPERSION DB LA NATION JUDAÏQUE ET DIFFUSION 0£ SA DOCTRINE
Aucun peuple au monde n'a entendu, à Tégal de la nation judaïque, prédire à son berceau ses migrations sans fin et sa dispersion future, et cette terrible prédiction ne s'est que trop littéralement réalisée. Dans les deux grands empires de cette époque, Tenipire roiiKiin el celui des l'arlhes, il n'y avait pas un coin, pour ainsi dire, où l'on ne trouvât |des Judéens, groupés en coinniunauté leliijieuse. Les bords du vaste bassiu niédilerranéen et l'einbouchure des grands Meuves de l'ancien monde, du iNil, de 1 Euphrate, du Tifrre. du Danube, étaient peuplés de Judéens. C.omme poussés pai une destinée inexorable, les f»nfants d'Isrut'l s'éloignaient toujours davantage de leur eeiilre uaturel. Toutetois, celle dispersion même fut un bieniail, uue faveur de la l'rovidence, u. 20
m UlSTÛiRE DES JUIFS.
car c'est elle qui a assuré l'existeuce de la famUle judaïque et Va fàite immortelle. Persécutée .dans un pays, elle allait se reformer dans un autre et y fondait des asiles pour sa Loi, qui lui devenait de plus en plus chère. C'étaient autant de grains semés par toute la terre pour y porter la connaissance du vrai Dieu et la saine ntoraie. Si la colonisation grecque servit à répandre parmi les nations lê goût des arts et de la science, si celle des Romains y développa la notion de TÉlat discipliné par la loi, la dissémination bien autrement considérable du plus anden des peuples civilisés, du peuple judaïque, avait pour but, on ne saurait le méconnaître, de réagir contre les folies et les vices grossiers du paganisme. Toutefois, si éparpillée que lût cette fomiUe, elle n'était nullement démembrée. IjOS Judéens dispersés avaient un centre commun : le temple de Jérusalem et le grand Sanhédrin, objets de leur vé* nération et de leur amour. Là, de partout, se portaient leurs regards ; là, tous envoyaient leurs offrandes, afin de participer, fûtce indirectement, au culte public. Le Sanhédrin leur dictait les règles de conduite au point de vue de la loi religieuse, et ils lui obéissaient d'aiilant plus volontiers qu'ils lui obéissaient sans contrainte. De temps en temps, le Sanhédrin envoyait des députés aux communautés, même les plus éloignées, aiin de leur faire connaître ses décisions les plus importantes.
La fréquentation du u mplc par les Judéens donaciliés hors de l*alesline cimentait l'unité de la nation. Telle était l'affluence de ces visiteurs qu'ils durent instituer à Jérusalem des synagoj^ues spéciales, où ils se réunissaient pour la prière, et parmi lesijueUes on cite celles des Alexandrim, des Cj/rénei/is, des LiùerHfii, des Élyméens, des Asiatiques. On peut se faire une idée de l'immense population judaïque de celle opoiiue en songeant que rfeyple seule, depuis la Méditerranée jusqu'aux frontières de -rÉlhiopic, renfermait près d'un million d'Israélites. Dans une contrée voisine, In Cyn'naùiue, il y en avait également un grand nombre qui y avaient été transportés d'Kjryple ou y avaient émigré volontairement. En Syrir et particulièrement n AuM m Ih', les Judéens tonnaient unc^ partie notable de la population. Les successeurs d'Antloehus Ki)iphane leur avaient rendu les droits et l'égalité civique que ce forcené leur avait ravis. Un de ces rois
LES JUDÉENS A ROME.
leur restitua même les vases pimenant du pillage du temple et qulls conservèrent dans leur synagogue. A Damas demeuraient env iron dil mille Judéens, à qui le roi uaimiéenAréias Philodèm avail duuué ud ethoarque choisi parmi les principaux d'entre eux. Â Home, la capitale du monde, le centre d'attraction de tous ceux qui avaient soif d'honneurs, de luxe et de plaisirs, de tous les exaltés et de tous les mécontents, la population judéenne, chassée par Tibère, se reforma bientôt si nombreuse, que Tempereur Claude, qui, pour une raison restée inconnue, avait résolu de Texpulser, n'osa mettre son projet à exécution. Cependant il défen^ dit aux Judéens de tenir des assemblées religieuses. C'est seule» ment vers la lin de son règne que ce prince en fit sortir un certain nombre de Rome, à la suite de troubles fomentés par un apôtre chrétien du nom de Chrestus,
An pays des Parthes, la population judaïque était encore plus considérable qu'en Europe, en Syrie et en Afrique. Restes de Tandenne émigration, les 4uâéens occupaient notamment, en .Mésopotamie et en Babylonie, des territoires entiers. Deux Jeunes gens de Naaarda (Nebardëa, sur TEuphrate), nommés Hasinaîet Hanllaî, fondèrent dans les environs de cette ville (vers l'an 30) une société de brigandage qui répandit la terreur dans les pays voisins. De même que Naarda et Nisibis servaient de centres aux Judéens des borda de TEuphrote, il se forma dans chaque contrée un point central d'où la population Judaïque se répandait dans les pays voisins. De l'Asie-Mineure, un de ses courants alla envahir la région de la mer Noire; un autre, la Grèce et les Iles. Les villes d'Athènes, de Corinthe, de Thessalonique, de Pbilippes, renfermaient des communautés de Judéens. Sans aucun doute, Rome envoya des colonies Judaïques du côté de l'ouest, vers le sud de la Gaule et de l'Espagne.
La première impression que Jes Judéens produisaient sur les païens était antipathique. L'étrangeté de leur manière de vivre, de leur costume et de leur doctrine religieuse les faisait considérer comme une race singulière et mystérieuse, une sorte d*énigme, objet tour A tour d'effh>i et de risée. Le contraste entre le Judaïsme et le paganisme était si absolu qu'il éclatait dans tous les actes de hi vie. Tout ce que les païens révéraient était une
abomination pour les Judéeiis, et ce qui était inrlifTi ront aux premiers était pour les aulnes l'olijr i d'un culte pieux. La rcpufçnance des Judéens à s'asseoir aux tables païennes, à contracter iiiariag^e avec des païens, A mnnpr<^r de la viande de porc et à eonsoinmer, le sabbat, des aliments cbauds, tout cela leur paraissait autant d*éaormitcs, et leur réserve dans leurs rapj»or(â avec les étrangers passait pour haiae du genre humain :
Toutes los terres, toutes les mers sont pleines de toi. Et chacun te hait à cause de tes coutumes.
Même la gravité des Judcens, qui ne leur permettait pas de prendre part aux puérils amusements du cirque, était considârée par les païens comme le fruit d'une imagination sombre, insensible au charme de la beauté. — Aussi les esprits superficiels ne voyaieut-ils dans le judaïsme qu*une superstition barbare et haineuse, tandis que les penseurs étaient forcés d'admirer la pureté de leur culte spiritualiste, leur mutuel et profond attachement, leur chasteté, leur tempérance, leur constance à toute épreuve.
Le paganisme, au contraire, offrait plus d'une prise (i la critique des Judéens. Son idolâtrie grossière et sa mythologie fantasti(iue, qui ravalait les dieux au-dessous de la nature humaine; ta folle idée de diviniser des empereurs corrompus; la déhanche croissante, née de la décadence de la Grèce et du contact de Home avec des peuples dégénérés; le spectacle journalier de l'adultère, des amours contre nature, les superstitions, l'incrédulité et la bestialité qui se heurtaient comme dans un tourbillon l>achique, rendaient les Judéens d'autont plus fiers de leur supériorité et les provoquaient, en <]uelque sorte, à des comparaisons qui n'étaient pas àTavantage de la religion païenne. Là où la connaissance de la langue grecque facilitait l'échange des idées, comme en Égypte, en Asie-Mineure, en Grèce, Judéens et païens tarent amenés à des luttes d'ordre purement intellectoeU Le judaïsme appela le paganisme devant le tribnnal de la vérité, et opposa sa propre élévation à la petitesse abjecte de la doctrine païenne.
Les convictions qui animaient Israël brûlaient de se faire jour et de se répandre au dehors. Mais voyant leur nation en butte à la bame des Gentils, les penseurs judéens eurent recours à une
lA SIBYLLE JUDËËiNNË.
sorte de pieuae supercherie, en mettant leurs propres doctrines «t leurs dogmes sublimes sur les lèvres des grands poètes et devins du paganisme. C'est ainsi que des auteurs judéo-grecs prêtèrent à Orphée, le poète de la légende, et au tragique Sophocle, ' chantre de la toute-puissance des dieux, des vers qui mettent en relief la conception Judaïque et son contraste avec les idées pmennes. Lorsque la conquête romaine répandit au loin la tradition des oracles sibyllins, les poètes judaïques s*empreaaèrent d*abrlter sous cette autorité ce qu'ils n'auraient pu dire en leur nom ou du moins ce qu'ils n'auraient pu foire accepter. La Sibylle exprime sous forme d'oracle l'essence du judaïsme; elle effraye les esprits par la peinture des châtiments qu'entraîne le mépris de la Divinité; elle prédit aux païens, s'ils acceptent le Dieu immortel du judaïsme, la fin prochaine de leurs sanglantes querelles et Tait luire à leurs yeux, dans une radieuse perspective, l'avenir heureux annoncé par les prophètes.
Voici comment elle s'exprime sur l'avènement messianique auquel parliciperoul tous les peuples de la terre :
Meilhctircuse Hcllas, cesse do t'enorgueilllr, Implore rininiorlt^t, 1.- Mni-manîmo, et pronds j?ardc ! Sers le l'it u pui^saiil, aliii (|iit' tii aies un jour la part Quand arrivera la fin, quand se réalisera raveuir Promis aux gens de bien par la parole divine. Alors la terre féconde prodigiiera aux mortels Ses fruits les plus exquis, froment, vin et oliyes. Et la douce liqnfur, 1o miel, présent des cieux. Les arbres et Icui's fruits, el h< i,'ra*:scs brebis, Bœufs et génisses, agneaux et chevreaux ; Et partout couleront des ruisseaux de lait blanc et pur. De noumtt les citôs regorgeront de richesses. Plus de guerre» plus de batailles avec leur fracas Qui secoue et fait gémir la terre ;
Plus (1.- .SLchcre«isc, plus de famine, plus de grêle meurtrière. l'iu- pnix [profonde régnera parmi les hommes; Jusqu'à lu lia des temps les rois seront unis, Et du haut du ciel ôtoilé, le Dieu immortel Gouvernera tous les hommes d'après une même loi, Une seule et même loi pour toutes les actions humaines. Car lui-même est unique, il n'(>st point d'autre dieu, Et il détruira par le feu les hommes pervers.
I! y eut aussi toute une série d'écrits en prose, soriis ilo Ti tole Ju dru-grecque, qui n'avaient d'autre but que de nionlrer rmaiiilé du paganisme et de présenter le judaïsme sous un aspect tavorable. Pour forcer les païens à reconnaître sa sup(M iorilé, ils leur citaient comme modèles des rois païens qui étaient arrivés à se convaincre que le paganisme était une religion pleine d'idées creuses et vaines, et que le judaïsme était la vérité elle-même. Utt de ces livres, qui produisit une impression profonde, fut une œuvre philosophique dont on attribua la paternité au roi Saloïnoo en l'intitulant « la Sapience de Salomon » [Sophin).
iMais, eo s'adonuant à la littérature et à la philosophie des Grecs, ea prenant leur harmonieux idiome comme instrument d'attaque contre ie culte et les mœurs dépravées des païens, les Judéens de langue grecque dépassèrent le but qu'ils voulaient atteindre. Ils étaient partis de cette pensée de rendre ie judaïsme et ses principes acceptables aux Grecs, mais insensiblement il leur devint étranger k eux-mêmes. Les idées grecques avaient si bien envahi leur esprit qu*ils finirent par ne plus voir dans les doctrines Judaïques que l'expression de ces mêmes idées. Leur attachement même à la fol de leurs pères les amenait à se foiref voloatairementen quelque sorte, illusion sur ce point. Us ne trouvaient, point, à la vérité, dans la Bible assez de données pour placer, en regard de chaque proposition de la philosophie régnante, un texte correspondant. Mais nos écrivains d*Alexandrie surent tourner cette difficulté.
A Texemple de certains philosophes grecs qui retrouvaient dans les vers d*Homère leurs propres systèmes ou les en déduisaient par de subtiles interprétations, au moyen de l'allégorie, qui donnait aux mots un sens nouveau et plus profond en apparence, les penseurs judéens appliquèrent le même procédé à la Bible. Partant de l'hypothèse quMI n*est pas possible, pas même permis d*y prendre tout à la lettre, sous peine de rabaisser la majesté divine ou de porter atteinte à la considération des prophètes, ils s'attachèrent, eux aussi, aux subtilités de Vinterprétation allégorique ou Iropologique.
Cette manie de Vallégorisme devint si contagieuse et s'empara tellement de^ esprits que la foule elle-même ne trouvait plus de
PHILON
goût aux simples récits de rKcriture ni à ses subliui»'- loolriiit^s, et ne s<^ o(»mpInisnit fju'aux explications les plus raniiiccs. Les pfenx docteurs qui, ( li.Kiue sabbat, développaient publiquement la sainte parole, durent sacrifier au goùl do l'époque et se résigner à travestir, par ralN''ij;nri(j, les doctrines et même les laits historiques. Un des résultats de celte tendance fut le relâchement rfli<,'ieux des .ludéens lettrés d'Alexandrie. I/allégori&nie compromit gravement rédifice de la Thora. De tait, si les lois ne sont que rtMJveloppe de certaines idées philosophiques, s'il ne faut voir dans le Sabbat que « la puissance de l'Etre incréé »>; dans la circoncision qu'un symbole qui nous enseigne à gouverner nos pissions, il suffira de s'assimiler ces idées, de les connaître théoriquement, et la pratique deviendra inutile : ainsi s'exprimaient, en effet, les Alexandrins. De cette tiédeur à l'apostasie il n'y avait (|u'un pas. et ainsi s'explique la faiblesse avec laquelle, en face des misères accumulées, plusieurs se jetèrent daos le paganisme. C'est à Alexandrie que la lutte entre la science et la foi se produisit d'abord, sans toutefois prendre une forme décidée ni alMUtirà une conciliation.
Cependant il y eut, de la part de ceux que la culture grecque n'avait pas égarés, quelques tentatives pour combattre l'indilTérence religieuse. Un des principaux penseurs judéo-grecs de cette époque était ce même Pàilan^ qui avait été chargé de défendre le judaïsme contre d'odieuses et perfides accusations devant l'empereur Caligula. Philon est le plus grand esprit qu'ait enfanté le judaïsme alexandrin. Dans un langage inspire et plein de noblesse, il plaida en faveur de l'autorité immuable de la Loi et sut lui reconquérir l*aroour et le respect de son siècle. S*il a partagé les erreurs et les préjugés de l'époque, il ne la domine pas moins de sa haute et claire intelligence.
Lui aussi, Philon abuse de rinlerprétation allégorique. Comme ses devanciers, il estime que le Pcntateuque, au moins en majeure partie, dans ses récits comme dans sa législation, doit s*inlerpréter figurément. Entraîné par sa méthode, il se livre aux subtilités de la symbolique numérale, explique les mots hébreux par des mots grecs, trouve dans un même texte des idées diverses et m6roe contradictoires. Four lui, Tallégorie était en quelque sorte un
besoin impérieux, et il l'aurait iiivcnlf'e si tlle n'eût déjà pxisir. C'est qu'il tenait à voir consacrées jiar la Bible les idées dont lui-même éîaii plein, idées écloscs dans sun propre cerveau ou empruntées aux écoles de l'Académie, du Portique ei des nén-pythaî;çoricien8.
Mais, tout en partap^eantet en exagérant même l aLerralion des allégorisles, Pluloii s on sépare sur la question essenliellc, je veux dire sur roi>li|4atiun permanente d'ultserver la Loi, el c'est là j)réciscmenl ce qui l'ait sa supt-riorité. 11 pn»nonce foniiellemeul et résolument contre renx qui se cunlenlenl du sens spirituel des préceptes et qui nc^'liyient la pratique; il les traite d'esprits légers el superficiels. « Comme si, réduits à eux nu^'uics. ils vivaient dans un désert, ou comme s'ils élaienl des êtres immatériels, n'ayant jamais vu une ville, un village ni une maison, n'ayant pas commerce avec les hommes, ces gens nK-prisent ce que les autres aiment, ils ne veulent voir (jue la vérité nue. Or, l'Écriture nous exhorte bien à rechercher la sai^'esse, mais elle nous enseigne aussi à ne pas négliger les pratiques insliuu'i s par des hommes Inspirés et plus grands que nous. Nous sera-l-il donc permis, parce que nous connaissons le sens spirituel du sabbat, de c^l^r les dispositions légales qui le concernent ? Oscrons- Qous, ce jour-là, faire du feu, cultiver la terre, porter des fardeaux, citer en justice et prononcer des arrêts, encaisser des créances, faire, en un mot, le travail de tous les jours? Parce que les fêles sont le symbole de la paix de l'âme el de la reconnaissauce envers Dieu, négligerons-nous de les célébrer? Renoncerons-nous à pratiquer la circoncision parce que nous en connaissons la signiiication symbolique? A ce compte, il nous faudrait aussi faire lion marché du temple et de toute pratique religieuse* Non, nous devons un égal attachement à la Loi et à sa sigDiAca« Uon, car Tune est à Tautre ce que le corps est à l'àme. N'avonsnous pas soin de notre corps parce qu'il est le siège de Tàme? Cest précisément par la pratique matérielle des lois qu'on anive à en mieux saisir le sens intime^ et du même coup on évitera les reproebes du vulgaire. » On le voit, Philon appuie tout particulièrement sur la sainteté etrinviolabililéde la loi judaïque. « Cest pourquoi, seule entre toutes les législations, celle du judaïsme reste fixe, intacte, inébranlable, comme marquée du sceau de la
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nature, depuis le jour où elle fui révélée jusqu'à co jour, et elle durera aussi lon^'lemps (|ijc le monde. La nation judaïque, dnns toutes les fortunes qu'elle a traversées, n'a jamais répudié une parcelle de sa loi, qu'elle vénère comme divine et sacrée. Ni la famine, ni la peste, ni la guerre, ni les menaces des tyrans n'ont pu détruire la Loi; comment ne raimerioos-DoUB, ne la glorifierions-nous pas au-dessus de toute chose? »
D'après Pkilon, c'est dans les monuments scripturaires des Judêens qu'est renfermée lu véritable sagesse. Ce que la plus saine philosophie enseigne à ses disciples, les Judéeos le puisent dans leurs lois et leurs coutumes, nommément h connaissance du Dieu éternel, le mépris des fausses divinités, la charité et la douceur envers toutes les créatures. « Ne méritent-elles pas, s'écrie-t-il, la plus profonde vénération, ces lois (]ui invitent lericbe à donner une part do son bien au paum, qui cons^jlent le pauvre par la perspective d'une époque où U.n*aura plus besoin de mendier à la porte du riche et rentrera en possession de son bien? L'arrivée de la septième année rend immédiatement l'aisance aux veuves, aux orphelins, à tous les déshérités. » Aux propos calomnieux dirigés contre le judaïsme par Lysimaque, Apion et consorts, Pbilon oppose, l'esprit de mansuétude qui respire partout dans les lois judaïques et qui s'étend jusqu'aux animaux, jusqu'aux plantes. « Et ces misérables sycophantes osent décrier le judaïsme comme un ennemi du genre humain, lui dont l'essence n'est que charité! »
C'est pour donner une idée plus saine des monuments littéraires du judaïsme à ceux des siens qui les raillaient et aux Grecs qui les mésinterprétaient, que Pbilon composa ses écrits, sorte de eommentaire philosophique du Pentateuque, première tentative qu*on ait faite d'une exposition raisonnée du judaïsme.
Toutefois, si d'un côté Philon se maintenait slriclement sur le terrain du judaïsme, il n*en était pas moins, d*autre pari, imbu des doctrines de la philosophie grecque, si opposées à celles du judaïsme. L'esprit judaïque et l'esprit hellénique le dominaient avec une puissance ^le et se disputaient la possession de sa pensée. En vain il s'efforça de concilier des faits essentiellement inconciliables. Pour foire disparaitre la contradiction entre ladoc-
Irine d*un Dieu créateur du monde et celle d*un Être parfiilt, sans relatioo possible avec la matière, Pbllou imagine des êtres inter- . médiaires entre Dieu ci Tunivers. Dieu crée d'abord un monde
spirituel, le moMe des idées, qui ne sont pas seulement les protolypes des choses à créer, mais encore les puissances actives, les causes elTicieutes.euluuranl Dieu comme un corlè}?e de servileurs. C/esi pai ces i'orees spirituelles que Dieu agit indirectement
sur le uioiido.
L;i sôiunie de ces forces intermédiaires est ce que Phiion nomme le Lo(/as uu la liaison divim agissante, la Sagesse divine, YV.^ prit de Dieu, la C-ause des causes, l'our Pliiluu, plus porte ([ue philosophe, le Lo^^os est le « preniiet-iié de Dieu i\ placé sur la limite de riiitini et du lini, les reliniil el les sépaïant teul ensemble. Il n'est ni incréé comme Dieu, ni créé comme les êtres linis. Le Logos est le 2)foloti/pe de Vunivers, le représentant de Dieu, qui truusinel ses ordres au moni\(' ; X interprète qui lui signifie ses volontés, Vexêculeur qui Ich lait obéir, V archange inleriiiédiaire des manireslations divines, le grand prêtre qui intercède pour le monde aupiv- de Dieu.
Celle cencepliun obscure et nuageuse du Logos tïil adoptée et utilisée j)ar le cbrislianisnie naisbanl, qui voulait se donner un vernis pbilosoplii(|ne cl îic Ht (juo rendre robscurilé plus épaisse encore. Sans l'avoir i)réfnedilé, sans se douter munie de l'avènement du cbri^tirinisine, Philou Pégara el lui Qt prendre uu feu follet pour le soleil.
Du rcâle, plus qu'aueun de ses devanciers, l'illustre philosophe d'Alexandrie porta de rudes coups au pa^%anisme abject el coriviiiipu de la (iréceet de Uome. Toutes ses réflexions sur les lois judaïques n'ont d'auUe bul, au fond, que d'en faire contraster la pure lumière avec les taches de l'idolfitrie, avec les dévergondages de la chair, les croyances vides el vermoulues du monde grécoi*omain. Toulelois, Phiion n'en jugea pas moins nécessaire de défendre le judaïsme contre les accusations mensongères dont il était l'objet el d'en démontrer la grandeur par le simple exposé des faits. Ses principaux écrits turent composés avant tout pour ses coreligionnaires; mais il voulait aussi que sa voix portât au delà de la Synagogue.
PHILON. 313
Aux quelques loi-^ [lumanilaires que les Grecs se vaulaienl de posséder de vieille dalt', eoinme la défense de refuser le feu, le devoir de remeltre l'éi^aré dans son chemin, etc., il ne lui fut pas difficile d'opposer une quantité de lois de miséricorde, expressément énoncées dans le Pentateu<|ue ou transmises par [Iradiliou orale. En tête de ces dernières, Philon place la ijclle sentence de Ilillel : « Ne fais pas à autrui ce que lu ne voudrais pas qu'on te fit. M Le judaïsme ne se borne j)as à défendre de refuser le feu el l'eau : il veut encore qu'on luuruisse aux pauvres et aux faibles ce (pii est nécessaire à leur subsistance. 11 défend de se servir de faux poids, de fausses mesures, de fausse monnaie. Il défend de séparer les enfants de leurs parents, la femme de son époux, quand ils sont esclaves, le fussent-ils devenu?^ par voie judiciaire. La loi juive prescrit la douceur, même envers les hètes : « Qu'esl-co que vos rares préceptes, s'écrie Thilon, eu compuruioon de ci^ux-là? » — Aux perfides accusation- i|i;ées conlre Moïse : « fiertés ! répond ironiquemeut Philon, Miiis>' a dû recourir à la mayie, pour avoir pu faire vivre un peuple eiiii r jnulu dans un désert, manquant de tout, exposi' à mourir de fann >•[ du soif; (jue dis-je! pour avoir su, malgré les discordes ifjtérieures et les rébellions contre lui-même, le rendi.' docile el le plier à sa volonté! »
ï)es trois grorni* s Ii„ iires qui se succédèrent dans l'espace d'un siècle el (pii le dominent de leur hauteur morale : Hillel le Babylonien, Jésus de Nazareth et Philon d'Alexandrie, Philon est la première, car cV'st lui <jui a le plus contribué à la glorification du judaïsme. Il surpasse les deux autres par la perfection de la forme comme par la richesse des pensées, et sa chaleur de conviction n'a rien à envier à la leur. Les premiers n'ont fait que donner l'impulsion, et ce sont leurs disciples qui ont répandu Pidée mère, non sans mainte altération. Philon, par ses écrits savamment travaillés, a exercé une influence plus directe et plus profonde : les païens lettrés qui lisaient ses œuvres, plus encore peut-être que ne fai* saieul les Judécns, se laissaient gagner à lenlhousiasme avec lequel elles leur parlaieot de Dieu, du législateur Moïse et de i'esprii des lois divines.
Philon et les sages d'Alexandrie, continuant en quelque sorte rœuvie des grands prophètes isaïe, llatwcue, Jérémie, dévoilèrent
uiSTomt: DES juifs.
aux plus aveugles Tabsurdité, la bassesse et rimmoralîtc des religions iwienoes. Sous leurs mains, le radieux étber qui enveloppait rOiympe mytiiologique 8*évaiiouit comme une simple vapeur. Les bous esprits de la Grèce et de Rome, ceux qui avaient conservé au fond de leur &me le sens moral, reconnurent leur erreur et se détournèrent avec d<^ût d*une religion qui, à une conception grossière de l'essence divine, semblait joindre Tapothéose du vice par Texemple des dieux. Avide» de foi comme tous les peuples anciens, affamés surtout de morale et de vérité, ces païens s*attaobèrent au judaïsme, dont le caractère leur apparaissait de plus en plus clairement par la conversation des Israélites éclairés, par la traduction grecque des documents religieux du judaïsme et par la littéralttie des hellénistes d'Alexandrie.
Dans les années qui précédèrent la chute de TÉlat judaïque, les prosélytes se multiplièrent plus que jamais. En effet, ils trouvaient dans le judaïsme rapaisementde leurs doutes et un aliment pour Tesprit et le cœur. Philon rapporte, comme un fait personnellement obser\é, que, dans son pays, les païens convertis au judaïsme, réformant leur manière de vivre, pratiquèrent la tempérance, la charité, la vraie piété, toutes les vertus. Les femmes surtout, dont la pudeur était blessée par les peintures cyniques de la mythologie, étaient attirées par la simplicité naïve et la grandeur que respirent les récits bibliques. A Damas, la plupart des femmes païennes avaient adopte le judaïsme. En Asie-Mineure, ainsi l'attestent des ténnoignages formels, nombre de femmes judaïsèrent. Quelques Judéens, trop zélés pour la propagation de leur culte, paraissent s être voués à la conversion des païens, comme le prouve Thistoire de Fulvie, la patricienne romaine.
Grâce à cette ardeur de prosélytisme, la doctrine juive trouva accès auprès «riine famille royale d'Asie, dont les membres restèrent, peiidaiii ijlusieurs générations, de fidèles sectateurs du judaïsme. La province d'Adiaùène, sur le Tij^re, était alors gouverin'<! par le roi Monobazc el par Hélène, à la Ibis sa sœur et son épouse. Ce pclil Élut, quoique serré par ses ^Tauds voisins, Home el les Parihes, sut iiuiiiileiiir son indépendance et suljsisla pen- Uaul plusieurs siècles, l'arnii les cufauts que Muuobazc avait eus d'Hélène et de ses autres femmes, il en était un du nom ù'Jzale
LES ROIS PHOSÉLYTES DE L^AÛIABÉiNE. 317
(né TaQ i , mort vers $5) qui, biea que le plus jeune, devfol le favori de ses parents. Pour soustraire ce prince à la jalousie de ses frères, Monobaze l'envoya à la cour d'un de ses amis, roi de la * contrée appelée Mésène ou Characènet à rcmirauchure du Tigre. Ce monarque, nommé AHnerglas (Âbennerlg), conçut pour le jeune prince une amîUé si vive quUI lui donna sa Olle en mariage. A sa cour venait d^habitude un marchand judéen, Anania, qui tout en vendant ses marchandises aux princesses leur avait vanté les beautés du Judaïsme et avait su le leur thire aimer. Samakh^ femme d*lzate et Tune de ces néophytes, paria d'Anania à son époux, qui eut plusieurs entretiens avec le marchand, et qui conçut tant de vénération pour le judaïsme, tant d*estime pour son habile interprète, qu'il 0nit par adopter l'un et par attacher Tautre à sa personne (vers Tan 18). La reine Hélène avait, elle aussi, embrassé le judaïsme i l'insu de son fils et à l'insu^^aidn d'un autre convertisseur.
L'influence moralisatrice du Judaïsme se manifesta dès la mort de Monobaze. Le vieux roi en mourant avait désigné pour son successeur Izate, à l'exclusion de ses firères aînés. Lorsque Hélène communiqua aux grands de rAdiabèoe les dernières volontés de son époux, ceux-ci lui conseillèrent un crime assez fréquent dans les cours asiatiques. Pour assurer la paix publique et empêcher les frères évincés de romeoler une guerre civile, ils proposèrent de les faire mettre à mort. Mais Hélène, dont la croyance nouvelle avait li'au;^foriiié le cœur, rejeta celle criminelle pro[»osilion, et se contenta (le l'aire arrêter les frères du roi. Elle ne lit d'exception que pour àon lils aîné, Monobaze H, à qui elle confia la n'-gence. VA même, lorsque îzate arriva dans la capitale et, conformément à la volonté du leu roi, recul la couronne des mains de Monobaze /vers Pan 22), il mit iiu à la détention de ses frères, jugeaiil trop cruel de sacriller leur liberté à sa propre sécurité.
Une fois sur le Irùne, Izate voulut se déclarer ouvertement pour le judaïsme et s<tngea môme à se faire circoncire. Mais sa mère et son maître A nania lui-nième lo dissuadèrent de ce coup de tête. Anania, (jui était sans doute un hellénisant, essaya de lui prouver que la circoncision ne lui t'iait pas indispensable, kate se rendit d'abord à leurs observalions; mais plus tard un Judéen de Galilée,
niïjfuJHb: DES JUIFS.
ÉUazer, zélé obsenateur de la Loi, étant venu i sa eour, le fit changer d*avi8. Uo jour, Éléazar trouva le roi occupé è lire le Pentateuque, — sans doute dans la traduction grecque, — et ne put s*empèch6r de lui faire observer que, pour appartenir à la oonfes» sion judaïque, ce n'était pas assez d*en lire les lois, qu'il fallait aussi les pratiquer. Là-dessus Icate et son frère aîné Monobaze se firent circoncire secrètement. Les craintes manifestées par la reine-mère, au sujet des troubles qui pourraient survenir si la conversion du roi était connue de son peuple, ne se réalisèrent pas immédiatement. Le règne d'Izate fut paisible, et ce prince jouit même d*une considération telle qu*il put s^interposer comme arbitre entre le roi des Parthes, Artaban, et ses seigneurs mutinés contre lui. Mais plus tard, lorsque tous les membres de la famille royale embrassèrent ouvertement le judaïsme, quelques grands personnages de TAdiabène ourdirent une conspiration contre Isate et excitèrent Vohffése, roi des Partbes, à Ibire la guerre â leur prince, qui reniait ainsi la foi de ses pères. Du reste, bâte échappa avec bonheur à tous les dangers et termina paisiblement son règne, qui avait duré une trentaine d'années.
Un trait qui montre bien rattachement de cette famille d'Adlabène pour le judaïsme, c'est le désir ardent de la reine Hélène de visiter Jérusalem. Vers l'an 47, encouragée par son fils, elle entreprit ce lointain voyage. De son côté, Izate envoya einq de ses fils à Jérusalem pour les faire instruire dans la religion et la langue des Judéens. Quelle ne dut pas être l'ivresse des Jérusalémites en voyant entrer dans leurs murs une reine, venue de Textrème Orient pour rendre hommage à leur Dieu et à leur Loi l Ne voyaientils pas se réaliser cette parole du prophète : Que le second temple serait plus glorieux que le premier, parce que les païens y viendraient adorer le Dieu Un? — Bientôt Hélène eut Foccasion de témoigner sa générosité au peuple. Pendant son séjour, une famine désola la Palestine, et les pauvres en souflKrent particulièrement. La reine Hélène fit venir d*Alexandrie et de Chypre des cargaisons entières de blé et de flgues, qu'elle distribua aux nécessiteux (vers 48). Izate fournissait à sa mère des ressources abondantes qui lui permettaient de sattsraire ses goûts de munificence. Elle Ut don au temple d'un carreau d'or, qui avait la forme d'une