CHAPITRE XVII
AGRIPPA II. — DÉBUT DE L INSU RRECTiON.
Tandis que le judaïsme afflnnait sa supériorité par l'aoceeslon de nombreux prosélytes, tandis que semblait luire Taube du gl<H rieux jour entrevu par les prophètes, où les peuples de la terre tourneront leurs regards vers Sion, d*où sortira la lumière qui doit rayonner sur lliumanité, — en Judée et surtout à Jérusalem la nation soufltalt du joug de Rome, devenu de plus en plus pesant depuis la mort d'Agrippa. Les misères du présent ne permettaient guère de se r^ouir des événements considérables .qui venaient de se produire et qui semblaient préparer les voles à la domination universelle du judaïsme. Un sombre crôpe, en effet, enveloppe les vingt dernières années de TÉtat judaïque. Il y règne une sorte d*angoisse continue, dont le souvenir nous émeut encore et nous serre le cœur. La nation judaïque nous oflto, dans cette période, rimage d*une captive que ses geèliers martyrisent sans cesse et provoquent à secouer ses cbalnes avec la furie du désespoir, jusqu'à ce qu'elle les ait brisées. La lutte sanglante entre Rome et la Judée, la première disposant de ressources immenses et accoutumée à la victoire, la seconde dépourvue de tous moyens matériels et forte seulement de sa volonté, cette lutte, disons-nous, éveille un intérêt d'autant plus puissant que, malgré la disproportion des forces respectives, la faible fille de Sion aurait triomphé sans doute, si elle n'eût été déchirée par ses propres dissensions, livrée par des traîtres, et si elle avait pu attendre un moment plus favo-
rable^ c*es(-à-<iire si sa chute n'avail pas été résolue par la Providence.
Dans ce duel de géants, presque unique dans i'iiistoire, il nes'agissaitpas seulement deliberté comme dans les guerres des Gaulois, des Germains et des Bretons : ici ia lutte avait surtout un caractère religieux. La nation Judaïque se voyait sans cesse blessée dans ses sentiments religieux par le despotisme de Rome, et ses efldrts pour sauver son indépendance visaient surtout à la libre pratique de son culte. Aussi, loin de s^affiiiblir par les échecs réitérés, cette passion de la liberté ne fit que s'exalter de jour en jour, et le caractère national devint tellement ombrageux qu*il voyait dans le moindre fait une atteinte portée aux convictions religieuses. Rome, il est vrai, ménageait d'ordinaire la susceptibilité des Judéens, mais elle la blessait à son insu par la rigueur de son administration et par sa surveillance jalouse. En outre, par la séduction de ses arts, elle avait empoisonné la meilleure partie de la nation et Favait rendue oublieuse de ses devoirs comme de sa foi. Les esprits clairvoyants craignaient à bon droit de voir le mal gagner la nation tout entière.
De fait, dans les fiimilles aristocratiques régnait une corruption profonde, dont rinfluence délétère ne pouvait manquer d*afc* teindre la classe moyenne. Le mauvais exemple partait de haut, de la fàmille des derniers Hérodiens. Élevés à Rome ou à la cour des princes vassaux de Rome, ils imitaient ia dépravation générale. Agrippa II (né en 27, mort en 91 ou 92)^ fils de cet Agrippa V\ le dernier bon roi qu*ait eu la Judée, n*avait que dixsept ans quand mourut son père, et il vivait alors à Rome, dans cette c>>ur où les Messalines et les Agrippines afftchaient leurs vices infilkmes. Après la mort de son oncle Hérode II, Tempereur Claude lui avait laissé le petit royaume de Ghalcis (vers 50). On se murmurait à Toreille que le dernier descendant des Hasmonéens et des Hérodiens vivait incestueusemeot avec sa sœur, la belle Bérénice, veuve d'Ilérode II. Sans doute, ce bruit devait avoir quelque fondement, puisque Agrippa se vit forcé, pour faire taire les médisances, de flancer sa sœur à Polénwn , roi de Cilicie. Co dernier, épris de la fortune do Bérciiiicc plus encore que de sa personne, dut embrasser le judaïsme; mais il la répudia bientôt
AGRIPPA il ET LES HÉRODIENS. 333
à cause de son infidélité, et elle put se livrer de nouveau à ses débordements. Une autre siBur d*A^ippa, Jliariamne II (née en 34), avait épousé un Palestinien, Julius ArckélaUs^ fils d*Helcias ; elle se sépara de lui, bien qu*il Teût rendue mère, pour épouser l'arabarque judéen Dém&rivs d*Alexandrle, probablement fils de Tarabarque Alexandre et frère, par conséquent, de TaposUit Tibère Alexandre. Maisla plus dévergondée de toutes était DrusUUy la plus jeune des sœurs d*Agrippa (née en 38). Encore enfànt, la belle Drusille avait été fiancée à Ê^ij^ne, fils d*Antiochu8, roi de Comagène. Mais oelul-ci n'ayant pas tenu sa promesse d*em<brasser le judaïsme, Agrippa maria sa sœur à AH»^ rot dTmèse, qui consentit à se fUre Judéen. Néanmoins, Druaille, oubliant ses devoirs, abandonna Aziz pour épouser le procurateur romain FMb, un païen, à qui elle sacrifia elle-même sa religion pour adopter la sienne. Ce fût surtout, dit-on, pour se délivrer de la jalousie de sa sœur Bérénice qu'elle se Jeia dans les bras du Romain et qu'elle abjura le judaïsme.
Agrippa H, bien qu'au début il ne fût que prince de Cbalcis, était réputé roi de Judée. Rome lui en laissait le titre, mais non le pouvoir, et se servait de lui comme d'un instrument docile pour surveiller les mouvements de la nation. Agrippa était d nilleurs entièrement dévoué à la famille impériale et s'intitiil iil, lui aussi, 1 ami de l'empereur». Faible quand il s'agissait do résister aux empiétements de Uoaie, il ne fai»ail preuve de vi^'ueur que pour combattre les aspirations de son peuple à la liberlé. Et les autres membres de celte famille ne valaieiil pas mieux : les deux frères Costobar et Saiil, et Antipas, tous étaient corrompus comme lui, comme lui ennemis de leur peuple. Du reste, l'autorité que l'empereur Clfiude et, plus tard, son successeur laissèrent à ce roi nominal, n'allait pas loin : elle se bornait à l'inspection du temple et à la nomination du grand prêtre. Dans le choix «je c« dignitaire, Agrippa 11 ne s'inquictail ni de la moralité des candidats ni de leurs sentiments religieux, mais uniquement de leurs dispositions à l'égard de Rome. Celui qui se mcmtrait le plus rampant obtenait la préférence. Dans l'espace de vingt ans à peine. Agrippa nomma au moins sept gra(îiis prêtres ; l'un d eux, Ilanania {t)l$ d'Éléazar?}, avait acquis par tiéritage ou autrement une fortune
immense, qui lui pen-it à ^'a^iier dos protecleurs ufiii de pouvoir impunéiuenl exercer des violeiK^es et braver les lois.
Depuis que la di^Miilé de |j;rnnd prêtre avait été prostituée par liérode au poiut de devenir le i)rix de la vé[uilité et de la bassesse, il y eut des familles qui aiNjuirent en (luelque sorte des droits à ces fonctions : telles furent les familles de i?'>rV//ay, de Kanthcras (Kathras), de PJiiahi, de Kamlth et ^'Anan; rarement le grand prêtre était choisi en dehors de ces familles. C'était, entre leurs membres, une rivalité d'abjection et d'égoïsme; plus d'une fois même ces compétitions jalouses se traduisirent par des voies de faitf et les rues de Jérusalem furent témoins de rixes ignobles. Chaque grand prêtre élu chercbait à tirer de sa charge le plus grand profit possible eu nommant ses parents et ses amis à des emplois lucralifs, qu'ils en dissent dignes ou non. Leur impudence allait si loin, qu'ils envoyaient dans les granges leurs esclaves armés de gourdins pour s'emparer des dîmes, bien que chaque Israélite eût le droit de les distribuer à volonté. 11 en résultait que les prêtres qui n'avaient pas la chance d'être apparentés au grand pontife étaient frustrés de leurs moyens d'existence et tombaient dans une alTreuse misère. Depuis cetto époque, disait-qn, les signes de la faveur divine ont cessé d'apparaître dans le temple. Un pieux Pharisien, indigné de la turpitude de ces familles sacer^ dotales, prononça un jour cette apostrophe virulente : «Malheur é la maison de Boéthos, avec ses massues ! malheur à la maison d'Anan, avec ses sifflements 'de vipères! malheur à la maison de Kathras, avec ses fautes de plume! malheur A la maison de Phiabi, avec ses .coups de poing t Us sont grands prêtres; leurs fils sont trésoriers, leurs gendres porte-clefe du temple, et leurs esclaves frappent le peuple à coups de bâton... *
Cette dépravation des familles princtères et pontificales gagna, comme une lèpre, les couches voisines et y produisit des abus monstrueux, dont une plume contemporaine nous a laissé la sombre peinture. Depuis que la justice criminelle s'exerçait au nom de l'empereur et sous la surveillance des procurateurs, la magistrature était tombée sous la dépendance absolue des Romains et des personnages influents: «L'égoîsme, la vénalité, les lâches complaisances, les délations perfides, augmentent de plus en plus.
LES ZÉLATEURS ET LES SIGAIRES. m
Les juges rcjetlent le joug de Dieu et sUmposent le joug des hommes; riuiquité préside aux jugements, la perversité à tous les actes. G*est le triomphe des méchants et la ruioe des gens de bieul » La légèreté des femmes et la débauche des hommes étaient portées si loin que le plus grand docteur du temps, Johanan àen Zaàkaï, jugea nécessaire de supprimer le cérémonial relatif i la suspicion d*adultère. Ceux qui avaient conservé des sentiments honnêtes déploraient amèrement nn état de choses où la dévotion extérieure était plus considérée que la moralité, et oii la moindre souillure du temple scandalisait plus qu'un homicide. Dans les classes inférieures du peuple se produisit un autre mal non moins allli^'eanl. Les fréquentes et stériles révoltes qui, depuis le . jour où Hdiiie avait osé traiter la Judée en pays conquis, avaient ('■té funientées par les z<"lateurs, donnèrent naissance à dos bandes ou cûrps francs qui parcouraient lo pays et l'inlcslaient au mt-pris de toute loi, do toute règle. Retirées dans les nombreuses cavernes des uiontagncs de Judée, ces bandes eu sortaient pour l'aire des incursions destinées à saUsiaire leurs vengt :uices politiques. Quelques-uns de eus zélateurs, commande.-, par Eléazar ben Dinai et par A/exandre, poursuivaient un but plus noble : ils avaient juré haine à mort aux Romains, mais cette haine s'élendait à tous les partisans de Rome. L,es zélateurs refusaient de les reconnaître pour Judéens et Irouvaieul fort légitime de s'attaquer à leurs biens, voire même à leur vie. Pour eux, et en vertu de leur serment, tout partisan de Rome était hors la loi. En toute occasion, ils couraient sus aux personnages notables, détruisaient leurs propric'lés, leur causaient, en un mot, tout le dommage i)ossibIe. S'agissait-il de tirer vengeance de quelque iniquité romaine, ils étaient les premiers à mettre leur épée au service de la cause nationale.
D'autres zélateurs, oubliant qu'ils ne s'étaient armés que jiour la sainte cause de la liberté, firent de leur bai ne un métier. On les noiiuuait les sicaires, à cause du petit poignard {sica) qu'ils cachaient sous leurs vêlements pour en frapper leurs ennemis à la dérobée, quand ils ne pouvaient le faire ouvertement. Les sicaires, qui étaient la lie du parti des zélateurs, eurent plus lard pour chefs MemAern et Éléazar bm Jaïr^ petits-UU de Juda le
Galiléen. Toutefois, au débul, ces baudes ue connaissaient aucune discipline ; elles couraient par tout le pays sans but arrêté, prêtant leur bras à qui les payait ou à qui leur fournissait roccasion d*assouvir leur soif de vengeance. Les jours de ^ande fête, ces bommes se glissaient au milieu de la foule rassemblée dans les galeries du temple et perçaient de leurs poignards ceux qui étaient désignés à lears coups. Ils y mettaient tant de promptitude et d'adresse que la main qui frappait échappait aux regards et restait longtemps inconnue. Ces coups mystérieux jetèrent une profonde terreur dans les esprits. Les meurtres, du reste, étaient si fréquents que les docteurs de la Loi, de concert avec Jolianan ben Zalikaï, durent abolir ie cérémonial expiatoire usité en pareil cas : les prêtres n'auraient pu suffire aux sacrifices. C'est sans doute à cette époque que le grand Sanhédrin, désespéré de ces progrès croissants de la violence et des mauvaises mœurs, crut devoir résigner ses fonctions. U transféra son siège de la salie du temple dans les hanouyoih (bazars) situées près de Béthanie, hors de Jérusalem.
Dans ce désarroi toujours grandissant,lessages,qui se tenaient à l'écart des agitations de la foule, se serrèrent avec plusd*ardeur que jamais autour des saintes doctrines : sauvegarder Théritage intellectuel du judaîmne, tel était pour eux le devoir suprême. Parmi eux se distinguait surtout R. Jnàanm àen £akka€. qui, autant et plus encore que Simém àm Qamalid^ président du Sanhédrin, était le coryphée des docteurs de son* temps. Ses vastes connaissances et l'élévation de son caractère l'avaient désigné |K»ur la vice-présidence du Sanhédrin. C'est en cette qualité qu'il supprima les dispositions légales que les circonstances avaient rendues inapplicables. Mais son principal ofegectlf, la tftche qu'il prit surtout à cœur, Ait l'enseignement de la Loi. Assis à l'ombre des murs do temple et entouré de ses disciples, il leur transmettait les traditions religieuses et l'interprétation de l'Écriture sainte.
Aux maux causés par l'anarchie vint s'enjoindre un autre qui, bien qu'innocent dans son principe, augmenta encore les misères et le deuil. Plus la situation allait s'aggravent, plus l'attente du Sauveur et du Pacificateur promis agitait le cœur des croyants.