LES PREMIÈRES ANNÉES DU RÈGNE
défunt, funérailles qui durent être l'apothéose du Sw-nip, devenu le compagnon divin d'Alexandre. Mais nous verrons plus loin les raisons qui rendent vraisemblable la fondation d'une fête commémoralive de l'apothéose ou — pour parler plus exactement — de V « héroïsation », fête annuelle et célébrée avec un éclat particulier tous les quatre ans.
Les premières années de ce règne si brillant sont plongées dans une obscurité profonde, qui, avouons-le tout de suite, se continue sous l'éclat un peu factice de la surface. Nous ne voyons à distance que l'auréole dont l'adulation officielle, transmise à la postérité par la littérature, a entouré la personne du monarque, et, çà et là, un petit nombre de faits, débris de la tradition historique, qui viennent attester les succès de sa politique ou la réalité de sa proverbiale opulence. Quand on veut ordonner ces témoignages disséminés à travers quarante ans de règne, on ne trouve qu'une matière à hypothèses en suspens dans une chronologie flottante. Par une singulière ironie du sort, le prince qui a attaché son nom à la grande Bibliothèque est peut-être celui dont les livres — en dehors de la littérature poétique et anecdotique — ont le moins fidèlement gardé le souvenir.
Il se pourrait qu'il faille reléguer dans les pages blanches qui représentent les deux années d'association au trône les premières expéditions de Philadelphe en Ethiopie et en Arabie *. On n'en a pour indice que le nom de Bérénice donné à une ville, située sur le rivage occidental de la Mer Rouge,
1. Diodore(l, 37) dit que jusqu'à Philadelphe, aucun Hellène n'avait pénétré en Ethiopie (ce qui n'est pas tout à fait exact, témoin les graffiti dlpsamboul), mais que le pays est mieux connu depuis l'expédition qu'y fit ce roi avec une armée grecque. Il est à remarquer que des Éthiopiens figurent, portant des présents en ivoire, ébéne et or, dans la grande pompe que nous placerons plus loin en 219. D'autre part, il est question d'un roi de Méroé, Ergamène, qui « élevé à Técole des Grecs » sous Philadelphe, se débarrassa par un coup d'État de la domination du clergé de son pays. On est conduit à supposer que ce prince, amené tout jeune comme otage à Alexandrie, y prit ces idées de libre penseur, qui, du reste, ne l'empêchèrent pas de construire le naos du T. de Dakkeh (Pselcis) en l'honneur du dieu Thot. Cf. Fr. Rœpp, Ueber die syrischen Kriege u. 8. w. (Rhein. Mus., XXXIX [1884], p. 212, 1).
144 CHAP. V. — PTOLÉMÉE H PHILÂDELPHE
dont la fondation est attribuée à Philadelphe ^ ; et la conjecture ne prend corps que par comparaison avec les autres fondations du règne, dont aucune ne porte le nom de la mère du roi. Il eût été, en effet, assez conforme aux plans de Ptolémée Soter que son héritier présomptif fît preuve d'activité et ajoutât un peu de mérites personnels à ses droits contestables avant le moment où il succéderait effectivement à son père.
Ptolémée II et Arsinoé 1 (285-278).
La transmission du pouvoir, si habilement préparée par le roi défunt, parait s'être effectuée sans secousse. Les fils d'Eurydice, du moins ceux qui auraient pu créer des embarras, avaient probablement <iuitté Alexandrie avant même que leur père les eût officiellement déshérités '. L'aîné, le seul dont on puisse suivre la trace, s'était réfugié à la cour de Lysimachia, où il retrouvait deux sœurs, Lysandra, mariée à Agathocle fils de Lysimaque, celle-là née comme lui d'Eurydice, et Arsinoé, femme de Lysimaque, celle-ci née de Bérénice. Aigri par l'exil et décidé à tout pour se faire une
1. Bérénice, oppidum matris Philadelphi nomme (Plin., VI, § 168). Parmi les flix Bcpcvtxai ic<SXeiç, Etienne de Byzance en compte deux dénommées d'après la première Bérénice : une en Épire, fondée par Pyrrhos; Stutipa i^ ùizà 4>iXa- SÂfOu ntoXefiaCou.
2. Nous manquons absolument de renseignements sur ce point. 11 paraît bien que Ptolémée Kéraunos n'était plus à Alexandrie lorsque Philadelphe fut associé au trône. Appien (Syr.,62) dit formellement qu'il avait quitté l'Egypte 8ià 6<oç 5x1 vtwtiTcj) itottSl ô ntoXEjiatoç t^v àpx^C* rretv6ft SoOvai, c'est-à-dire avant que Soter n'eût mis son dessein à exécution. Son frère Méléagre, qu'on retrouve plus tard avec lui en Macédoine, doit s'être réfugié avec lui auprès de Lysandra (cf. toOç dScX^où; toùç aOtfic. Pausan., 1, 10, 4). Quant aux autres, en supposant qu'ils fussent tous deux fils d'Eurydice, ils ont pu rester ou rentrer à bref délai. Nous les retrouverons bientôt conspirant ou accusés de conspirer (ci-après, p. 166).
ARSINOÉ ET LÎSIMâQUE 145
place au soleil, Ptolémée Kéraunos sembla prendre à tâche de justifier l'exclusion dont il avait été frappé par son père. S'il en faut croire un historien qui jouit d'un certain crédit, il se tailla tout de suite un rôle dans une tragédie domestique qui eut de grandes conséquences. Lysimaque, en convolant sur le tard à de nouvelles noces, n'avait pas assez médité la légende classique de Thésée et Hippolyte. Soit antipathie de marâtre ambitieuse, qui voulait frayer le chemin du trône à ses propres enfants, soit vengeance de femme qui avait convoité les joies perverses de l'adultère et avait vu rebuter ses avances \ Arsinoé accusa son beau-fils Agathocle de complot parricide. Arsinoé avait tout pouvoir sur le vieux roi, et elle exploitait cet amour sénile pour terrifier son entourage, qui ne l'aimait pas. Pour une allusion désobligeante que s'était permise sur son compte un haut fonctionnaire, Télesphoros, Lysimaque fit enfermer l'imprudent railleur dans une cage, comme une bètc fauve, et l'y laissa mourir. Télesphoros n'avait que trop raison : le malheur était entré à la cour de Lysimachia avec cette femme bilieuse, qui « vomissait )> à tout propos '. Elle vomissait aussi au figuré. La calomnie sortie de sa bouche eut un effet foudroyant. Lysimaque, violent et méfiant par nature, crut aisément qu'Agathocle comptait sur sa popularité pour sup-
1. Pausanias (I, iO, 3) donne les deux versions, sans garantir ni Tune ni l'autre. Justin (XVII, 1) n'allègue aucun motif.
2. n faut avouer que Tallusion était doublement désobligeante. Télesphoros avait raillé Arsinoé u>ç stitTixV oG^xv, en disant : %a%&y xoLxdpyti^ '^v8* i\LoîJaov tlai^wv (Athen., XIV, p. 616 c). Si les verbes xatdipxttç, «botTciv au présent ne reportaient le fait au début du mariage, je serais tenté de croire que Lysimaque y soupçonna une allusion au poison donné par cette femme « émétiqtt« » à Agathocle, poison que revomit (ixthoM éÇiiAcBIvroO la victime. Nous savons si peu de chose sur la vie privée de cette terrible Arsinoé, que nous trouvons presque/intéressant d^apprendre qu'elle avait mauvais estomac, et que son goût p|bur les aromates fit plus tard la fortune des parfumeurs alexandrins (Athen., XV, p. 689 a). La réclusion en cage avait été appliquée, dit-on, par Alexandre à Callisthène : Lysimaque imitait son maître. Le Lysimaque de Montesquieu (Lysimaque, 1751), roi idyllique et âme sensible, est une fiction mal réussie. Qttandoque bonus dormital Homerus.