Tome I
drine, élégie, comédie, tragédie, épopée même * ; littérature reconnaissable, jusque dans les imitations faites à Rome, à son caractère artificiel, mélange de joli et de pédantesque, oiî les noms mythologiques s'incrustent à profusion dans les vers, égarant la pensée dans un dédale d'allusions et de comparaisons sans fin, h)ù Ton trouve prodigués les soupirs, les larmes, les flèches d'amour, enfin, tout l'attirail dont on a fait depuis un si fâcheux abus. L'érotomanie se déchaîne à travers la littérature. Les poètes ne sont occupés qu'à chercher aux amants des modèles poétiques, soit parmi les dieux, soit parmi les amants célèbres, sans compter leurs propres amours, vrais ou fictifs. Encore est-il à regretter que les Muses alexandrines ne se soient pas contentées de se dévêtir. Elles ont prêté leur langage aux aberrations de l'instinct fourvoyé hors nature et épanchant sa sève malsaine dans les IlaiSucà. On ne saurait trop flétrir la pornographie alexandrine, qui a pris plaisir à souiller les plus belles légendes nationales. Il n'y eut plus un héros qui n'eût été amoureux de quelque mignon, plus une héroïne qui n'eût été volage et complaisante. La chaste Pénélope elle-même, dont la vertu assiégée par les prétendants était un si bel exemple de fidélité conjugale, devient, sous la plume des Alexandrins, une épouse adultère, qu'Ulysse chasse à son retour ou qui conçoit Pan de ses amours avec tous les prétendants. Il s'est trouvé quelque pédant libidineux pour tourner l'étymologie en obscénité. C'est à Alexandrie surtout que la mythologie grecque a pris cet air de chronique scandaleuse qui a hâté la décrépitude du paganisme et lui a valu, la polémique chrétienne aidant, une si triste renommée '. La biographie des
1. Cf. A. Couat, La poésie alexandrine sous les trois premiers Plolémées, Paris, 1882. L'ouvrage de Fr. Susemihl, Gesch, der griech. LUteralur in der Alexandrinerzeil, 2 vol. Leipzig, 1891-1892, est devenu classique. Depuis a paru la 3« édition (1898) de la Gesch, d, gr, Litt. de W. Christ {Alexandrinische Zeitalter, pp. 491-613), et, dans YEisL de la Litt, grecque par A, et M. Croiset, la Période alexandrine^ par Alfred Croiset (tome V [Paris, 1899], pp. 1-314).
2. La mode s'attaque même aux déesses vierges. Les Alexandrins sont fort
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grands hommes a été traitée comme la mythologie, et avec plus grand dommage, car il nous est bien difficile aujourd'hui de distinguer la vérité de la fiction.
Parmi les poètes alexandrins, il faut mettre à part un homme qui n'eut probablement ni prébende au Musée^ ni occupation à la Bibliothèque, et qui, sans être plus naïf qu'il ne convenait à un poète de cour, garda la faculté de sentir et de comprendre la nature. Né vers 318 à Syracuse et élevé à Cos, Théocrite était déjà arrivé à Tâge mûr quand il vint à Alexandrie, vers 273. On ignore à quoi il avait employé sa jeunesse, et on ne sait pas davantage s'il fut appelé en Egypte par Philadelphe ou s'il y alla de lui-même chercher fortune ^ Peut-être y fut-il attiré par des compatriotes, car il semble bien qu'il y ait eu comme une colonie syracusaine à Alexandrie. Ce sont des Syracusaines, reconnaissables à leur parler dorien, que Théocrite nous montre se hâtant par les rues d'Alexandrie pour voir passer le cortège d'Adonis,
capables d'avoir inventé, pour plaire à Philadelphe, la légende que répétaient plus tard les chrétiens : quod Apollo sororem suam Dianam ante aram in Delo violaverit (Ruinart, Acta sincera, p. 35T). Les chrétiens ont continué leur œuvre. Lactance (Inst. Div,^ l, 17) déploie une habileté de procureur pour démontrer que Minerve a été rendue mère par Vulcain, et que Diane avait pour amant Virbius. Ne illae quidem virgines illibatam castitatem servare potuerunt. S. Ambroise (De Virginih., III, 2) assure que Diane est venatrix non ferarum, sed libidinum. Plus de virginité dans le paganisme ! La théologie égyptienne, avec ses incestes symboliques allant jusqu'à la bestialité, fournissait d'excellents modèles, et les cultes asiatiques ajoutaient à la matière exploitable. Un sujet traité avec prédilection, c'est Thistoire d'Attis mutilé, excitant délicieusement la pitié des deux sexes et fournissant à la poésie un mètre nouveau, le galliambe. La poésie et Tart s'exerçaient aussi sur les hermaphrodites. Tirésias, changeant sept fois de sexe (Eustath., Ad Odyss,^ p. 1665), était évidemment un sujet exquis ; mais le préféré était Adonis, qui, dvSpdyyvoç f^^oîifvoî, xà jièv dvôptta icpôç 'AippoSCxT^v itpdaativ AéycTO, xà Oir^Xuxà 8i icpèc 'Ait(5XXb>va (Ptolem. Chenn., p. 33 Roulez). Le contact de la religion zoolatrique de l'Egypte dut contribuer a susciter aussi la fastidieuse littérature des 'AXXoiu9st( et MsTa(jM>pfca9ciç, à laquelle appartient déjà la Chevelure de Bérénice, amorce d'une infinité de KaTaartpiaiAoC.
1. La biographie de Théocrite était déjà assez mal connue dans l'antiquité. Le scoliaste (ad Jdyll. XVII) signale l'anachronisme commis par un certain Munatius (?), qui faisait de Théocrite le contemporain de Ptolémée IV Philopator. En revanche, un autre assure qu'il « fleurit au temps de Ptolémée fils de Lagos » (Prolegg, I Dûbner).
et on nous dit que Gallimaque avait épousé la fille du Syracusain Euphrate. Quoi qu'il en soit, Théocrite apportait dans le concert poétique mené par les Muses alexandrines une note nouvelle. Il est le créateur du genre bucolique^ et, à la différence des élégiaqucs alexandrins, il n*a pas été surpassé par ses imitateurs. Ses bei^ers et ses bergères ont fait les délices d'une cour ra£Bnée et parfumée, repue de jouissances, qui, sous des lambris dorés, aimait à rêver de vertes campagnes et de déjeuners rustiques. Mais Taimable poète ne pouvait pas non plus se dispenser de payer à la majesté royale son tribut de flatteries. Il composa en l'honneur de la reine mère Bérénice une pièce que nous n'avons plus ^ Nous avons cité plus haut son Éloge de Ptolémée^ où il célèbre l'apothéose des parents du souverain et vante ce qu'il y a précisément de moins louable dans la vie de Philadelphe, son mariage avec la seconde Arsinoé, non sans insérer des allusions désobligeantes aux disgraciés. Dans Tidylie intitulée V Amour de Cynisca *, Théocrite engage un amoureux froissé et qui veut s'expatrier à prendre du service dans l'armée de Ptolémée, le roi à la main large, le seul maître que puisse servir un homme libre. Les allusions politiques éparses dans ses œuvres en font une mine de renseignements que la critique exploite avec ardeur, faute de filons plus riches. Mais on n'en tire guère que des conjectures instables^ et les chercheurs, fouillant au hasard, se contrecarrant à tout propos, s'y livrent à une sorte de guerre souterraine dont l'histoire tire, en somme, peu de profit '.
1. Athen., VII, p. 284 a. A moins que ce ne soit de Bérénice fille de Philadelphe (Gercke), ou de Bérénice fille de Magas (Legrand).