Histoire Des Lettres
Les peuples semblent ayoir besoin de se reposer des grandes œuvres qui font leur gloire^ et dont le souvenir embellit toute la suite de leur^f annales. Ainsi le dix-septième siècle, si splendide pour la France, ne fut pour Tltalie qu'une longue décadence. Ses populations courbées sous le despotisme de l'Espagne, qui possédait alors près de la moitié de son territoire, épuisées par les guerres , découragées et trendblantes , avaient-elles perdu le sentlinetit de la beauté poétique en même temps que celui de la dignité humaine et nationale? On le croirait. Les petits princes italiens , pour s'étourdir sans doute sur leur vasselage , se livrèrent avec fureur aux plaisirs
4 filSTOm£ DES LETTRES.
qui énervent, et contribuèrent encore à plonger leurs sujets dans la corruption et le marasme. LMtalie recueillait alors tous les fruits empoisonnés du morcellement: ces petits états, qui s'étaient long-temps déchirés eux-mêmes par des guerres ambitieuses , avaient fini par devenir la proie des Espagnols, peuple fort parce qu'il était soumis à l'unité. Que les adversaires de la centralisation songent à l'Italie et voient ce que les prétendues libertés provinciales font d'un grand peuple!
La décadence des lettres italiennes commença \ ainsi que nous l'avons dit , vers la seconde moitié du seizième siècle ; on renferme ordinairement l'époque de la plus grande décadence entre 1580 et 1730 (un siècle et demi). Quelques hommes cependant ont mérité de vivre dans la mémoire des nations. Nous avons parié de Guarini \ L'écrivain qui se présente après lui dans Tordre des temps est Gabriel Chiabrera, né à Savone, le 8 juin 1552 , et mort en 1637. Il consacra toute sa vie à l'étude, à Rome et à Savone , et fut chassé de ces deux "«villes à l'occasion de duels qu'il prétend n'avoir jamais provoqués. Sa vie n'offre pas d'autres incidens remarquables; on sait qu'il se maria à cinquante ans^ qu'il n'eut point d'enfans et qu'il mourut daii^s sa quatre-vingt-sixième année.
Chiabrera était d'une fécondité prodigieuse : il a
* Voir notre' cinquième Tolome.
écrit cinq poèmes épiques dans le goût de rÀrioste, un grand nombre d'ouvrages sur la passion de Notre-Seigneur, et d'autres livres religieux, une multitude de comédies disposées pour être mises en musique, premiers essais dans le genre de Topera , e^ enfin trois volumes de poésies lyriques. Les Italiens ne se souviiennent que de ces dernières productions de Chiabrera. Il étudia les lyriques de l'antiquité , surtout Anacréon et Pindare, et substitua leurs odes aux sonnets et à la canzone de ses prédécesseurs. Chiabrera possédait un rare sentiment de l'harmonie et aucun mieux que lui , dit Tiraboschi , n'a su rendre en italien les grâces aimables d' Anacréon , ou le vol hardi de Pindare ; aucun n'a plus possédé de cet élan divin, de cet estro qui fut le partage des Grecs, et sans lequel il n'y a point de poésie. Ses expressions ne sont pas toujours très-élégantes , ses métaphores sont trop hardies ; mais la noblesse des pensées , la vivacité des rmages , l'inspiration lyririque enfin , laissent peu remarquer ces défauts.
Nous demanderons à Tiraboschi pourquoi, avec toutes ces brillantes qualités que nous ne contestons pas, Chiabrera n'a pas une plus grande renommée en Europe. Il faut bien convenir qu'il n'a innové que dans la forme et qu'il n'a fait que répéter les idées et les sentimens de ses prédécesseurs. S'il avait été un véritable novateur, son nom serait entouré d' une autre gloire. Celui deMarini, né à Naples en 1569, a eu un ret^otissement é^prmç } c'est un gran4 Qouv
6 filSTÛm^ DES LETTRES.
pable littéraire , et le symbole le plus connu de la corruption du goût italien. Son rare talent,, son esprit subtil, lui firent de nombreux protecteurs à Napl^ç, à Rome et à Turin. Les concetti , les antiihè- 9$s y les délicatesses les plus prétentieuses , tout le faux brillant qi^e Marini répandait sur la poésie italienne, séduisirent des esprits blasés et corrompus, qui avaient perdu lis sentiment de la beauté simple et austère* (Ce poète devint bientôt le chef d'une secte passiopifée qui se mita dédaigner hautement les écri- Yaips dont Tltalie était si justement orgueilleuse. Pne véritable guerre civilie littéraire éclata bientôt; iqalbeureus^meut pour les défenseurs des grands bpmmes4u seizième siècle, ils n'avaient pas conservé la mpindrjs étincelle du génie qu'ils admiraient. L^ vfxfime spectacle $'est reproduit chez plusieurs peuples à diverses époques. Cette guerre devinf d'autant plus vive que dans ce temps de despotisme l'imagination italienne n'avait pas d'autre aliment. Charles-Emmanuel P% duc de Savoir, fit mettre Marini au cachot parce qu'il se crut désigné dans un de ses poèmes satiriques. Lorsqu'il fut libre, le poète passa en France, où la reine Marie de Médicis lui accorda une pension considérable. C'est chez nous qu'il écrivit son Adonis , dont' la publication excita une nouvelle jutte littéraire en Italie. Marini s'y rendit de nouveau : son entrée à Rome fut triomphale. Il alla ensuite à Naples , sa patrie , où il paourut en 1625. Ses ouvrages soqt très-nombreux ; idylles ,
eanzoni, épithalames , panégyriques , ép\gjttmmen $ sonpets, il s'essaya dans tous ces genres. Soa po^me d'Adopis est plus long que le Roland furieus. lie# amqurs de Viénus et d* Adonis suffisent à cettf) immense composition, toute remplie de descriptioq^ » de peintures erotiques , de raflSnemens voluptueux, d'esprit prétentieux^ et subtil ; les Italiens tre^sail* tirent d'enthousiasme, et la réputation d^ Marini de-* Tint réellement colossale. Les Espagnols l'admiré? rent autant que ses compatriotes , et cette (dmira^ tion se répandit même en France.
Pour donner une idée de la corruption du goût italien à cette époque , nous emprpntons à M. de Sismondi un ooadrigal d'Achillini , un de;s plus céli^ bres imitateurs du chevalier Marini.
c Je vois mon Lesbin avec la fleur des ^eurs à Ig main: je respire la Qei|r; je soupire pour le pasteur; la fleur squpire des odeurs ; Lesbin respire les ardeurs ; yodore l'odeur de l'une, j'adorp l'ardeur de l'autre; odorant et adorant en mèpie temps, je sens par VQ' deup et par l'ardeur la glace et le toijrment, »
Gomprene:)i-vous ? Cet incroyable chaos de stupi? dites ne ressort pas encore dans cette prose aifssi bien que dans les vers italiens d'AchilIini.
Après ayoir cité ce piadrigal , M. de Sismondi ajoute: c Le^Scudéry, les Voiture, les Balzac, imi? tèrent ce style précieux et affecté ; il eut un moment de vogue: Boileau el Molière coptribuèfeqt p|us que personne à y faire reponcer les français. Ces ré-
formateurs du goût, qui avaient vu les mauvais exemples venir d'Italie , en conçurent un grand mépris pour la poésie italienne ; ils ne virent plus que du dinquant dans son or le plus pur ; ils firent adopter aux Français le mot de concetti pour indiquer les jeux d'esprit affectés, tandis que ce mot, qui signifie ameutions , idées , est toujours pris en bonne part dans la langue italienne ; enfin ils n'arrêtèrent pas seulement les progrès du mauvais goût en France ; leurs leçons et leur exemple réagirent ensuite sur la littérature italienne elle-même , et firent au bout d'un siècle renoncer ces poètes à leur affectation. »
Nous avons reproduit cette page judicieuse, parce qu'elle fait comprendre l'extrême rigueur du jugement de Despr^ux sur le Tasse. Le grand poète italien a porté la faute de ses malheureux successeurs qui ont rendu Boileau injuste. ^
Au milieu de tout ce despotisme du dix-septième siècle 9 despotisme qui enchaînait la pensée et ne lui permettait aucun élan généreux , le sénateur florentin Filicaja , né en 4642 , est une sorte de merveille. Ses poésies patriotiques sont le produit d'une inspiration réellement forte et sublime. L'Italie, ravagée par les Français et les Allemands, désolait le cœur du poète. Le sonnet qui va suivre, est encore très-célèbre aujourd'hui au delà des Alpes.
Italie l Italie t toi à qui le destinait W dqii déplorable 4q h beauté ,
Faneste dot de malheurs immenses ,
Que tu portes douloureusement écrits sur ton front.
Dieu ! que n'es-tu moins belle, ou au moins plus forte ! Ils te craindraient davantage, ou ils t'aimeraient moins Ceux qui paraissent dévorés d'amour pour toi et cependant Semblent te défier en des combats à mort.
Alors je ne verrais plus descendre des Alpes Des torrents de soldats , ni les chevaux des Gaules Boire l'onde sanglante de tes fleuves.
Je ne te verrais plus, ceinte d'un fer qui n'est pas à toi, Combattre avec le bras des nations étrangères , ^ Pour servir toujours^ ou victorieuse ou vaincue.
Ce sonnet rappelle les grandes inspirations du Dante et de Pétrarque ; il est digne de ce maître illustre, et pour ainsi dire national dans toute l'Europe , car tout ce qui est doué d'une âme aime l'Italie et s'intéresse à ses malheurs.
Une poésie moins grave y dont Berni avait laissé des modèles célèbres > acquit à ses auteurs une réputation très-populaire. Telle est, entre autres poèmes , la Secchia rapita de Tassoni , né à Modène^ en 1565. Il accompagna en Espagne le cardinal Golonna , et, à son retour en Italie, il excita de nouvelles guerres littéraires en écrivant contre la cri- * tique basée sur les théories d'Aristote et contre les poésies de Pétrarque. Le sujet de la Secchia rapita 69( me guerre entra lesi Bolonais et les Afodén^iis^
10 HISTOIRE D£3 ^ETT^flS*
pendant laquelle le sceau d'un puits fut enlevé au ^liIieu de Bologne par quelques soldats , et porté en triomphe à Modène, où 11 est encore conservé aujourd'hui dans le clocher de la cathédrale.
Ces douze chants de combats, moitié héroïques et moitié burlesques, sont très-ennuyeux, quoique Ton ne puisse refuser à Tassoni de l'esprit , de la grâce et un assez vif sentiment poétique. Cei; auteur a voulu probablement stygmatiser ces éternelles guerres que lés diverses peuplades italiennes se faisaient au moyen âge pour les motifs les plus futiles. François Bracciolini , de pistoia , (jui vécut de 1556 à 1645, s'imagina servir la religion cjirétienne en publiant un poème burlesque> Lo schéma degliDei ( la Moquerie des dieux ). C'est mie satire assez comique, mais plus souvent fastidieuse, des divinités païennes.
Deux autres épopées burlesques , Malmantile racr quîstato deLorenzoLippi(1676) et le Torraçhione desolato de Paolo Uinucci, occupèrent l'Italie à c^use de la pureté de leur style toscan , que l'académie délia Cpusca s'efforçait alors de conserver dans 3on intégrité populaire. Mais c'est là une question toute philologique, e(; ces poèmes ne pourraient manquer d'endormir les lecteurs étrangers aux querelles des érudits italiens.
La seule création véritable du dix -septième sièr cle, en Italie, est celle de l'opéra. La musique y jiaquit au moment où la poésie et les autres arts y .
AlXrS£PTlÈll£ SliCLB. il
languissaient. Un Florentin, nommé Rinuecini, composa des poèmes mythologiques qui furent mis en musique par trojs compositeurs , Péri , Jacob Corsi et Caccini. Àpostolo Zeno , né dans l'ile de Candie ) en I66Q9 suivit les traces de Rinuccini; mais il substitua aux dieux de la fable les héros de Thistoire ; il écriYit même plusieurs opéras, imités des tragédies de Racine , dont la gloire avait franchi les Alpes depuis quelque ten^ps. Ces poètes étaient loin de Texquise élégance que Métastase devait faire admirer dans le siècle suivant ; mais ils savaient cependant un sentiment assez* rare de la poésie qui convient au musicien, et même, sous le point de vue littéraire , leurs (Buvres Temporlaient de beaucoup sur les milliers de tragédies , de comédies et de pastorales qui se jouaient journellement sur tous les ^hé^tres et d^QS toutes les petites cours de Tltalie à cette époque. Ces pièces sans inspiration étaient repiplies de conceiti; le génie du poète n'existant plus, on y avait substitué un grand étalage de spectacle , l'art du décorateur tenait lieu de poésie.
Ainsi cette Italie qui , Candis que notre langue balbutiait des vers barbares , produisait les magnifiques tercets du Dante et les divins sonnets de Pétrarque , ne trouvait plus que dés idées préientieuses et des sentimens faux pendant que nos grands hommes étonnaient le q^onde. Les écrivains it^Upn^ du dixrseptièfne sièple continuent à être
12 HISTOIEE DES LETTRES.
stygmatisés dans leur patrie sous le nom de Seicen" tUti j qui est devenu une injure.
Quelques prosateurs ont cependant conservé une réputation honorable : Fra Paolo Sarpi de Venise , qui vécut de i552 à 1623, et défendit contre les papes l'autorité du sénat de Venise, se montra leur ennemi dans son histoire du concile de Trente, publiée sous le pseudonyme de Pietro Soave ; mais on ne peut refuser de l'esprit et de la malice à son auteur : nous sommes loin d'accorder les mêmes éloges à son impartialité. Nous avons parlé ailleurs de Henri Davila, né en Chypre en 1576. Attaché de bonne heure à la cour de France « il eut pour marraine Catherine de Médicis^ qui devint sa bienfaitrice. Davila lui témoigna sa reconnaissance en déguisant ses crimes. Après la mopt de Henri III , il servit pendant cinq ans la cause de Henri IV. Mais, rappelé à Venise en 1599^ il y obtint plusieurs emplois importans et y écrivit son histoire , qui comprend les guerres civiles de 1559 à 1598. Ce livre renferme une peinture très-piquante de cette époque; son auteur fut assassiné en voyage à l'occasion d'une querelle insignifiante.
Pour terminer cette esquisse de la littérature italienne au dix-septième siècle , nous citerons deux historiens qui ne sont pas oubliés dans leur patrie , nous voulons parler de Ôuido Bentivoglio, auteur d'une histoire des guerres de Flandres , écrite avec iX^ïXèk I mais déparée par despré(entions à t'éléç^nod
DlX-âEl'TlÊMË SIÊGLfi. 43
et surtout par une partialité très-décidée pour les Espagnols. Le second de ces historiens est Baptisto Nani , qui écrivit les annales de Venise de 1613 à 1673. Ce sont des hommes dont les érudits seuls savent les noms en Europe , mais qui jouissent cependant de quelque considération littéraire dans leur pays.
de Farii. — A&drade. i— fta MMur^Tiofonte^^d* OeO|«i<.
Noué àvoïïs conduit dans notre dernier Volume liiîétoirë dé la littérature espagnole jusqu'à la fin du d[îi-sè[}tième siècle, parce que plusieurs des plus 6élêt)réâ; écrivains de l'Espagne nés dans le seizième siècle ont prolongé leur vie assez avant dans le dixsept îètne ; mais îl n'en a pas été ainsi de la littérâtui*é portugaise; nous n'en avons reti^àcé que l'époque la plus brillante dont Gamoêns est le hérds. Lé teùips que nous étudions aujourd'hui est uiie phase dé décadence; te Portugal n'était pas piu§ tiénàrétti <îtfé ï'ifaiîe*, ses jours dé spréncîeur et de conquête s'étaient évanouis depuis long- temps. Soumis à l'Espagne, il langnitôâiit sûW ébn (fespôiisme,
10 filSTOIRE DES LETTRES.
et quand une révolution repla<^ les rois de Portugal sur leur trône^ l'État n'en fui pas plus heureux.
Les poètes se présentent en foule à cette époque ; mais personne n'a de génie. C'est un déluge de sonnets, d'églogues fades et prétentieuses, un bruit monotone qui fatigue l'oreille et ne laisse rien pénétrer jusqu'à l'âme.
L'homme le plus éminent parmi les écrivains portugais du dix-septième siècle est Manuel de Faria y Souza, né en 1590. Mêlé dès l'âge de quinze ans aux affaires publiques par un de ses parens qui occupait une place importante, il montra dès lors une grande capacité. Plus tard , Faria fut employé à la cour de Madrid, alors souveraine du Portugal , puis attaché à l'ambassade de Rome. De retour à Madrid il renonça aux affaires et se livra sans relâche aux travaux historiques et littéraires. Il écrivit prodigieusement, entassa les œuvres et se fit une réputation brillante. Ses ouvrages les plus célèbres sont|: une Histoire de Portugal^ ou Eufôpe portugaise; La fontaine Aganippe^ et un commentaire sur le Camoëns. La plupart des écrits de Faria sont en castillan , la patrie 'de Camoëns perdait jusqu'à sa langue. L'auteur de l'histoire de Portugal est bien loin de la simplicité des maîtres de l'histoire, c'est le goût qui dominait en Espagne chez Gongora et chez Quevedo lui-même * : de l'exagération, des faux brillàns, des antithèses , des
Voirnotro cinqmànie volame.
DIX^SEPTIÈME SlÊCte. 4l
concetti. On n'estime pas plus Faria comme critique que comme historien ; son commentaire sur le Gamoêns prouve qu'il n'avait pas l'idée de la beauté poétique. Ses vers ne valent pas mieux que sa prose. Ses églogues, genre de composiiion qui exige surtout de la simplicité et du naturel, sont prétentieuses et bizarres , dans leur conception comme dans leur style. Après Manuel de Faria y Souza il faut citer Antoine Barbosa Bacellar, né en 1610; c'est lui qui^ le premier^ coû) posa en langage portugais des élégies connues sous le nom de Sandades; ce sont des plaintes d'amour exprimées dans la solitude ; les sentimens ont quelque fadeur sans doute ^ la pensée n'a ni variété, ni éclat; mais plusieurs pièces ne manquent pas d'harmonie. Jacinthe Freire de Andrade eut un talent remarquable pour la poésie burlesque; il s'amusait à ridiculiser ses emphatiques contemporains , mais il ne les corrigea pas. La vie de don Juan de Castro , quatrième vice-roi des Indes, fut long-temps regardée comme un chef-d'œuvre. «Juan de Castro, dit M. deSismondi, vivait à cette époque glorieuse où les Portugais fondèrent, par un courage héroïque , Fempire dont leur mollesse et leur luxe précipitèrent la ruine dans la génération suivante. Andrade paraît animé par le sentiment de ces vertus antiques ; il raconte les grandes actions de son héros avec autant de simplicité que de noblesse ; c'est lui qui a rendu célèbre la moustache donnée en gage par le vice-roi des Indes^ Don Juan de C^s^
19 HISTOlUB DEA LETTAfiS.
tré, après atoir soutenu contre le roi dé Catnboza le mémorable siège de Diu , et aVoir triomphé de forces qili semblaient irrésistibles^ prit la résolution die rebâtir, jusqu'aux fôndemens-, cette forteresse, pour se préparer à un nouveau siège ; mais il n'y avait plus d'argent dans les coffres royaux, plus d'effets précieux , plus rien qui pût servir à payer les ouvriers et les soldats. Les marcfaiànds portiiigais de 6oa soùveikt trompés par les promesses^ qu'on n'exécutait jamais , ne voulaient lui faire aucun crédit. Soh fils ) don Fernande avait été tué dans lesiége.- Il voulut d'abord déter^er ses os \ afin de les donner comme ^ges aux marchands de Goa^ pour Temprunt qu'il voulait leur foire; mais ontaê les trouva |^lus\ lis avaient été êonéumés par ce climat bf ûlant. Alors il cou^ uhe ée ses moustaches , qu'il leur envoya eomme gs^e d'honneur de l'emprunt qu'il leur iai« sait, t 11 ne m'est resté yv leur dit-îl , que ma propre bàlrbe ^ et je vous l'envoîe par Diego Rodnguez de Arvedo} car vous devez déjà savoir que je ne possède mk or^ lii argent» ni meubles^ ni autre chose de vailkmki f pour assurer votre créance , excepté une vérité sèobe et brèvia <iue le Seigneur, mon Dieu , m'a donnée. « SUr cte gage glorieux Juan de Castro obtint en tiSti Targeiit dont il avait besoin, et sa mousttohe^ retirée ensuite par sa famille des mains de ses créafifèiers, est conservée encwe aujourd hui comme fîionutaieat de sa loyauté et de son dévouement auai; ^térftls de $a patrie» )r
Dlt-SEPTIÈVE SièCLB. Ift
Ouand Andrade racontfi aYec cette ftîmplicité aor tique, il e8t pleio d'intérêt, maia6<Miv6Dtsoii6t3rl0 est prétentieux , ses sentimens faux ou exagérés, il d'à pas pu échapper aux défauts de son époque, dont les poètes ne sont plus aujourd'hui célèbres que par leurs ridicules. Yoîci un sonnet de la soMrYioiante de Ceo, cité par M. de Sisnu>ndi comme un modèle di| goût de cette époque. Cette petite pîàee est adres* fiée à Marianne de Luna, amie de fauteuri qui joue, comme on va le voir, avec lenomde Luna.
< Muses qui , dans le jardin du roi du four, dé« liez vos douces voix et arrêtez ie vent , diviailés qui, en admirant la pensée, augmentez les fleurs 4|pi^A«* pollon cultive , laissez la compagnie du soleil ; car, excitant Tenvie du firmament , une lune qui est un soleil» qui est un prodige, construit pour vous un jardin d'harmonie; et pour que vous ne croyiez point qu'un bonheur semblable puisse payer un tribut à la variété, à cause de ce que cette pure lumière tient de la lune, sachez que^ par une grâce de la divinité, ce jardin musical est rendu inviolable par le mur immortel de l'éternité. »
Mous ne nous chargerons pas de faire comprendre cet imbroglio ; on comprendra toujours asseï pour sentir combien cela est absurde. Les colonies portugaises fournirent à cette époque plusieurs poè* tes qui ont eu de la célébrité: Francisco de Yascon* celias, un des auteurs de sonnets qui se sont le plus affranchis du mauvais goût de ce temps , était né i
20 HISTOIRE DES LETTttES.
Madère. Un poète religieux dont les œuvres ont été long-temps populaires , André Nunez de Sylva , vit le jour au Brésil.
Mais les beaux jours -de Gamoêns n'étaient plus , la gloire littéraire , s'était éclipsée avec la gloire politique ; tous ces écrivains sans génie ne parvinrent pas à faire répéter leurs noms au delà des conûns de leur patrie. Après la paix de i688 , lorsque le Portugal recouvra son indépendance , la naiion tomba dans un assoupissement léthargique; le dix-septième siècle finit ainsi dans le sommeil de Tintelligence, triste successeur de Tàge des découvertes, des conquêtes et de la poésie.
UTTÉRATURE DU NORD.
4e l'JEiypDpe.
Nous n^avons pas à nous oceuper dans ce volume de la liltérature allemande , que nous ne retrouver rons désormais que vers le milieu du dix^iuitième siècle; mais ia littérature Scandinave dent nous avons cherché à faire connaître les eomm«îRéettàens, en traitant de Tfaistoire des lettrés âu moyen àge^ nous préoccupe un peu. Nous sentons qu'il y iaura peut-être ici une lacune qu'il nous sera impossible de combler, I^es travaux, particuliers sqrlg littérature scandipave manquent encore , le temps de son histoire générale n'est donc pas v^nu. Y a«i-il là dfes beautés qui puissent rivaliser avec celles des languidB romanes? Nos lecteurs perdent^ils beaucoup à ne
pas trouver dans ce livre des études plus longues sur ces contrées 7 Nous n'osons répondre à ces questions. Cependant , nous sommes porté à penser que la plus grande originalité de la poésie Scandinave se trouve dans les Eddas. Les poèmes chevaleresques chrétiens de TEurope méridionale parvinrent plus tard à la connaissance des peuples du Nord et furent imités par leurs poètes ; mais ce n'était là qu'un travail littéraire et non une poésie naturelle, l'expression de la pensée et du sentiment d'un peuple. Ils reproduisirent le poème héroïque allemand des Niebelungeriy et F. Schlegel avoue que les poètes Scandinaves l'emportent dans les détails sur le poème primitif. Après les vers , vinrent des livres chevaleresques en prose, puis d'innombrables chansons populaires S Elles devinrent presque toute la littérature de la Scandinavie, depuis l'établissement du protestantisme. Les écrivains suédois et danois attribuèrent cette interruption dans le travail de leurs langues à Tenvahissement de la langue allemande. Les pages suivantes de Schlegel démontrent complètement l'imperfection des études sur plusieurs littératures de l'Europe ; car le critique allemand
' Et encore la plupart de ce« èhansons populaires recueillies dans les i6^ et 17^ siècles n'étaient autres que les anciens chants des Scaldes qui remontent à des temps bien plus éloignés. Voir, sur la Scandinavie , les travaux intéressons de HVL. Marmier et Ampère*
était mieux placé que nous pour connaître les peuples dont il parle.
« Parmi les nations slaves qui appartenaient entièreùient à l'Occident , la Bohème eut , sous Charles IV, une littérature complète et très-ribhe, qu'il serait même fort important dç. faire connaître d'une manière plus exacte. Il paraît toutefois , d'après ce qui est connu, qu'elle fut plus rich'e dans les scjences et dans l'histoire que dans la poésie. J'ignore si I9 langue polonaise, dont on a beaucoup \anté , dans ces derniers temps, l'aptitude pour la poésie, n'a pas été antérieurement et dans le moyen âge très-riche en poêles véritables, ainsi qu'pn pourrait facilement le présumer, d'après le caractère de la nation polonaise. S'il n'en a pas été ainsi, si les nations et la langue slaves n'ont pas eu dans le moyen âge une poésie aussi riche et aussi originale que les peuples parlant les langues romanes et germaniques ^ peutêtre serait-il possible d'en donner une explication générale , en remarquant qu'elles ne prirent aucune part, ou du moins qu'une part très- faible aux croisades. D'ailleurs , si l'esprit de la chevalerie ne leur était plus originairement étranger et inconnu , du moins était-il chez eux moins général , moins dominant et moins répandu que dans le reste de l'Occident ; peut-être aussi la théogonie particulière aux Slaves , avant quMls adoptassent le christianisme , était-elle moins riche que celle des Germains, ou fut-elle , lors de Tintroduction du christianisme |
ftfl HlATOmB BE8 lETTRfitf.
plus généralement , plus rigoureuBeipent et plttSI soudainement abolie? Les langues slaves, bien qu'elles aient une origine commune avec les plus belles langues anciennes et modernes, ne paraissent cependant que peu propres , ou n'avoir pas été appropriées à la poésie. ••
9 H est certain que, même dans des temps fort anciens , les Hongrois ont eu une poésie héroïque originale dans leur langue primitive. L'invasion du pays et sa conquête par les Sepf-Ghefs en furent probablement le premier sujet. On voit, par les chroniqueurs qui assurent avoir sous les yeux une foule de chants contenant de pareilles idées, que ces traditfons du temps du paganisme ne se perdirent pas entièrement^ même après ^introduction du christianisme. Un savant hongrois, Revay, a même découvert et arraché à l'oubli un de ces chants, qui a pour sujet l'arrivée des Magyares en Hongrie. Il est très-vraisemblable que la chronique du secré^ taire du roi Bêla , qui joue un rôle si important dans l'histoire de Hongrie et même dans le droit public hongrois, ne se compose en très-grande partie que de semblables chants héroïques historiques, que ce chrortîqueur n'a fait que mettre en prose , et auxquels* il a bien pu ajouter toutes sortes d'opinions et de prétendus éclaircîssemens de son invention. Il ne mérite donc aucunement le ton d'aigreur avec lequel les historiens critiques ont <^outuine de combattre son témoignage s on devrait ,
DIX-SEPTIËMK 8IÈGLe. Vt
ftu contraire 9 reconnaître dans ce livre, tout tronqué qu'il est , un monument de Tancienne tradition héroïque et de Fancienne poésie des Magyares , et l'estimer comme tel , plutôt que de vouloir en tirer des conséquences politiques ou y rattacher des discussions tout^à-fait étrangères à un pareil recueil de traditions. Attila fut un autre sujet pour les poètes hongrois, qui le considéraient comme un héros et comme un roi de leur nation. On trouve dans ces chroniques la preuve qu'Attila et les héros goths , que les poésies allemandes lui associent dans le chant des Niebelungen et dans le livre des Héros , ont aussi été célébrés en langue hongroise ) et qu'il existait encore des chants de ce genre, même dans des temps assez rapprochés. Il est vraisemblable que toute cette poésie ancienne périt sous Mathias Corvin , qui voulut faire tout d'un coup de ses Hongrois des Latins et des Italiens ; d'où il résulta naturellement que la langue nationale fut négligée, et que les anciennes traditions, ainsi que les anciens chants, tombèrent dans l'oubli. La Hongrie éprouva donc au quinzième siècle le sort qui nous était réservé à nous autres Allemands au dix huitième, si un grand roi qui, comme Mathias, ne connaissait et n'estimait que la culture intellectuelle des étrangers , avait dominé sur toute l'Allemagne d'une manière aussi illimitée que Corvin en Hongrie. Ce que cette culture étrangère épargna de l'ancienne tradition , ainsi que des moaumens de
la langue et de la poésie, périt probablement tout-àfait dans les dévastations des Turcs. Le goût pour le poème héroïque historique s*Qst cependant conservé chez les Hongrois , même dans les temps postérieurs, et a produit, dans les seizième et dix-septième siècles , des poètes et des ouvrages célèbres dans le genre épique; jusqu'à ce qu'enfin, de nos jours, Kisfaloudi, poète plein de sensibilité, appliquât aux anciennes traditions nationales les chants que jusqu'alors il avait exclusivement consacrés à l'auteur. *
On voit dans quelle incertitude marche encore la critique allemande^ et combien nous sommes loin du jour où il sera possible d'entreprendre un travail synthétique sur les littératures du Nord et de l'Est de l'Europe. En attendant, nous allons continuer l'étude des lettres chez les peuples dont le travail intellectuel est plus révélé.
1h la Httératare anglaûe ao dix-ieptième iièole. <— Boblief. — Donne. — "Waller. — Colley. — Denham. — Batler.— Hilton . Sryden. ^- Settle. *— Otway. —> V ewton , alo.
L'Angleterre du dix-septième siècle offre un tableau de luttes morales et de guerres civiles acharnées; cet empire, long-temps calme sous le pouvoir incontesté d'Elisabeth, était entré de nouveau dans les voies violentes. Le parlement et la royauté se livraient un combat sanglant et les esprits s'égaraient de plus en plus dans cette atmosphère brûlante. Depuis le règne d'Elisabeth^ l'intelligence jouait un rôle immense en Angleterre : aux réunions paisibles des lettrés de cette époque , qui s'occupaient de belles questions d'art et ne songeaient nullement à combattre lé pouvoir, avaient succédé d'autres conciliabules , où s'élaboraient d'audacieuses théories so-
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cîalesetrelîgîeuses. Sous le règne de Charles I®% tout tendait à l'action , à la réforme pratique ; les plus graves discussions se présentaient partout sous des formes brillantes etpassionnces. La jeunesse se pressait en foule dans les écoles du temple et dans les salons pour entendre les parleurs à la mode. Le jeune lord Falklan avait fait de sa maison et de ses jardins une sorte d'académie, où régnaient une grande liberté d'^esprit et un amour ardent de la vérité et de la justice. Seiden , jurisconsulte très-savant, prodiguait aux jeunes auditeurs les trésors de son érudition; Chilling-Worth, cet athlète éloquent du protestantisme, battu plusieurs fois et se relevant toujours , troublait les esprits de ses incertitudes en matière de foi. Les livres qui se publiaient alors échauffaient singulièrement les imaginations. Le colonel Sydney écrivait son traité du gouvernement reoîpli des idées républicaines qui ont dirigé toute la vie de cet homme célèbre exéouté sous Charles H par un jugement inique et barbare. Ce livre ^ait loin des théories de droit divin qu'avait défendues sous le règne précédent le roi Jacques I®' dans son Easilicon Doron (le présent royal) qu'il dédiait à son fils aîné. L'ouvrage du monarque contenait des recherches historiques assez curieuses ei des iaçons pleines de sagesse au point de vue oi| il se plaçait ; mais les laits ne devaient pas tarder À déra(>ntrer rinsultisance des idées de ce prince pour roussir tlans tegouvernemenit^es peuples modernes. Non**
séulemeht les livres , mais des milliers d'écrits éphé* mères, répandaient dans les populations les habitudes d'examen et de révolte, t L'ardeur des esprits était sans mesure» dit M. Guizot, le mouvement universel, inouï et déréglé ; à Londres, à York, dans toutes les grandes villes du royaume , les pamphlets » les journaux périodiques, îrrégulier»^ se muUipliaient| se propageaient en tous sens ; questions politiques, religieuses , historiques , nouvelles, sermoûs^ con<> seils, invectives, tout y prenait place ; tout y était raconté , débattu ; des messagers volontaires les colportaient dans les campagnes; aux assises, les jours de marché, aux portes des églises, on se pressait pour les acheter ou les lire ; et dans cette explo*sien de toutes les pensées, au milieu de cet appel si nouveau à Topinion du peuple , tandis qu'au rond des démarches et des écrits régnait déjà le principe de la souveraineté nationale aux prises avec le droit divin des couronnes, les statuts , la jurisprudence , les traditions, les usages étaient sans cesse invoqués^ comme seuls juges légitimes du débat ; et la révolution était partout sans que nul osât le dire^ ni peutêtre se Tavouer * » .
Ce fut au milieu de ces orages continuels que vécut Thomas Hobbes , né à. Malmesbury en 1588. Chargé à vingt ans de l'éducation du jeune comte de Devonshire, il parcourut la France et l'Italie , et se
^ Histoire de la révolutioa d'ÂngleterrOt
dâ HISTOIRE DES LETTRES.
consacra à Tétude avec une ardeur digne de meilleurs résultats. Ses livres lui suscitèrent des ennemis puissans. Ses principaux écrits sont: Elementa phibsaphica seupolilicade cive. Leviathan sive derepublicd^ des opuscules philosophiques 9 dans lesquels il traite des principales facultés de l'homme, et quelques travaux sur les mathématiques*
Hobbes défendit Tabsolutisme en politique et le matérialisme en philosophie. Aussi Charles II, dès que vint la restauration , s'empressa-t-il de lui accorder une pension qui sufQt à ses besoins. Jusqu'à cette époque (1660), le philosophe anglais avait été obligé de se cacher pour éviter les persécutions de ses ennemis: il avait trouvé un refuge chez son élève.
L'école sensualiste du dix-huitième siècle a fait grand bruit en France des écrits de Hobbes ; quelques écrivains spiritualistes ou catholiques, M. de Maistre entre autres, l'ont rejeté avec dédain. Malgré ses erreurs, cet esprit avait une puissance incontestable ; il séduisit Gassendi , dont il reçut des. leçons à Paris, et se lia intimement à Piseavec Galilée. Pendant son séjour en France, Hobbes fut mis en correspondance avec Descartes. Ces deux hommes ne pouvaient s'entendre , le premier venait de faire connaître ses lois du mouvement , le second les attaqua. Us ne furent pas plus d'accord sur les questions psychologiques. Descartes avait dit : Je pense, donc je suis.
Hobbes répondit par cette phrase absurde :
DIX- SEPTIÈME SIÈCLE. â3
i Je pense , donc la matière peut pensen v
Hobbes fut un de ces génies extrêmesdont la mis" sion est d'exagérer tout. En politique, il ne reconnaît guère que le droit de la force, malgré ses plaidoyers en faveur du droit divin des rois. En philosophie, il spiritualise , pour ainsi dire, la matière , puisqu'il la doue de pensée* Cette philosophie est un fatalisme universel , c'est le renversement non-seulement de la dignité humaine, mais de toute idée raisonnable sur la nature de Dieu. Pour Hobbes, la religion est une affaire de législation et non de croyance. Il veut que les hommes suivent aveuglément le culte que la loi leur impose. « C'est à celui qui gouverne à décider de ce qui convient ou non dans cette branche de V administration ainsi que dans toute autre. Les signes de la vénération des peuples envers leur Dieu ne sont pas moins subordonnés à la volonté du maître qui commande qu'à la nature des choses. *
Pour Hobbes les sens sont l'origine de tout dans l'homme. Nous n'avons pas de conscience , et nous ne devons jamais remonter au delà de la loi civile , qui est relativement infaillible.
Au milieu de ces monstrueuses erreurs, une chose reste étonnante , c'est la puissance incontestable de Tintelligence de Hobbes. Diderot dit avec raison : La plupart de ceux qui ne peuvent entendre son nom sans frémir n'ont pas lu et ne sont pas en état de lire une page de ses ouvrages.
L'histoire de la philosophie est pleine de ces grands