Histoire des lettres en Belgique
L’histoire des hommes a été longtemps bornée aux monarques et l’histoire des lettres aux chefs-d’œuvre. Aujourd’hui, c’est le développement des nations qu’on veut connaître. Est-il besoin que l’ensemble des efforts intellectuels d’un pays ou d’un siècle s’incarne en quelques célébrités, soit représenté par des monuments? Il suffit qu’il en résulte une influence sur le progrès des idées, sur l’adoucissement des mœurs, comme celle qu’on ne peut refuser aux anciennes chambres de rhétorique, si pauvres en œuvres durables, aux pamphlets disparus, à la presse anonyme.
Cette méthode a déjà rendu à l’histoire politique de grands services. Quelques sommités y régnaient, comme de rares palmiers dans un désert, et, avec elles, l’orgueil, les préjugés et souvent les calomnies des oppresseurs. A mesure qu’on recueille les chroniques, les lacunes se remplissent, le désert se peuple, les écrivains peuvent constater la fécondité de l’esprit public, supérieure à l’action des dynasties, entrer dans l’intimité de l’opinion, véritable reine, et pénétrer, à travers la mise en scène officielle, la physionomie des époques. « Quel vide n’y trouveroient-ils pas, dit Paquot, s’ils s’en tenoient aux bons historiens ! »
La même recherche est nécessaire à la littérature. Déjà l’on aime à placer les écrivains dans la famille et la société ; il faut les voir surtout parmi les travailleurs intellectuels de
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leur temps. On ne sépare pas un vainqueur de son armée, une flore de son climat. Les siècles où la production des œuvres est grande et le goût général sont les plus intéressants comme les plus utiles. Hors de ce domaine national, le génie est inexplicable ou prend des apparences exagérées. Mais, si l’on met les hommes de marque et les livres de valeur dans ce milieu qui les rend aux proportions justes, on atteint un autre but, on fait à l’époque et à la nation leur part légitime. Un peuple a autant à s’honorer et plus à profiter d’un grand nombre d’esprits qui, dans toutes les classes, consacrent leurs loisirs à la recherche du vrai et du beau, que du passage de rares comètes littéraires, et il n’ést rien aussi qui doive exciter les hommes à la culture de soi comme de savoir quelle action les plus modestes efforts ont sur les plus grandes choses. « A quoi bon la médiocrité dans ces genres? se demande Diderot. A peu de chose, j’en conviens, répond-il, mais c’est qu’il faut qu’il y ait un grand nombre d’hommes qui s’y appliquent, pour faire sortir l’homme de génie. j>
Ce procédé convient plus particulièrement aux petits peuples : sans lui ils n’auraient point d’histoire ; ceux surtout que leur position géographique et leur communauté .de langue avec de grandes nations voisines rendent à la fois tributaires de l’étranger et cosmopolites. Dans ces petits sanctuaires, ouverts à tous les souffles de la vie extérieure, le génie appartient plus directement à l’humanité ; sauf les questions d’indépendance nationale, tout tend à y rattacher l’écrivain au pays dont il parle la langue et qui lui offre la gloire. Ainsi le Genevois Eousseau est un écrivain français; Froissart et Comines honorent la France, comme Rather est un évêque de Vérone; Vondel, un poète de la Hollande; Despautère, un philologue de la France ; le Fiammingo, un artiste italien ; Grétry, un musicien français; Vésale, un médecin espagnol. Un peuple ne peut cependant pas se laisser décapiter de ses hommes de haute stature ; il a le droit non seulement de les revendiquer comme siens, mais de chercher quelle part de ses idées et de ses mœurs ils ont portée au dehors ; combien, par leur gloire, il a influé sur les destinées générales : ils représentent son rayonnement. Mais ce qui les rattache à la patrie.
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ce n’est pas tant le hasard de la naissance que le milieu qui les a produits. La génération spontanée n’existe qu’à demi pour le talent ; les siècles le préparent, et il n’en est pas un qui doive tout à lui-même. Quand ce n’est pas un maître, c’est une classe, ce sont les mœurs d’un pays ou les événements d’un siècle qui le forment. L’histoire mesure l’étendue et la richesse du domaine où il s’est développé, et l’explication du génie qui illustre une nation se trouve dans le mouvement intellectuel qui la civilise. Ces deux tableaux n’en font qu’un, la vue d’ensemble sert de fond aux personnalités célèbres et les renommées extérieures font mieux comprendre le foyer dont elles répandent l’éclat.
Entendue ainsi, l’histoire, comme la science, fait entrer en ligne de compte ces infiniment petits dont la masse d’êtres et la somme de travaux produisent, sur le globe, des continents ; dans les nations, des milieux intellectuels; partout, les champs de la fécondité.
Jusqu’au xvi'^ siècle, les arts de la pensée ont pu se développer assez librement dans nos provinces : nos souverains s’honoraient de les comprendre, se piquaient de les cultiver. Le siècle des ducs de Bourgogne, jusqu’à Charles-Quint, est à la fois notre premier siècle artistique et notre dernier siècle littéraire. Mais, après la lutte et la défaite, la vraie renaissance vient des lettres, non des arts. C’est dans l’ordre des choses : la peinture et la sculpture restauraient les palais et les temples; les lettres, comme l’a dit M. Voituron, sont d’essence révolutionnaire, suspectes de leur nature à quiconque veut régner malgré l’opinion ; l’histoire même alors ne s’écrit pas sans danger : le peuple à qui on la raconte réapprend à être libre. On peut suivre les siècles : Philippe II et le duc d’Alhe brûlant nos penseurs, dispersant les rhétoriciens et se faisant peindre par nos artistes; Albert et Isabelle, illustrés par l’école de Euhens et ne laissant la patrie habitable ni pour les savants ni pour les imprimeurs, contraints à nous illustrer à l’étranger ; Maximilien-Emmanuel condamnant à mort, après un coup d’État, des bourgeois qui ont publié les chartes du Brabant, et protégeant les peintres, faisant jouer des oratorios, vivant avec des danseuses; Louis XIV persécutant
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nos jansénistes, brûlant des livres sur la place où d’Egmont a été décapité et suivi dans ses bombardements par nos artistes qui auraient dit volontiers, d’après Boileau : « Grand roi, cesse de vaincre ou je cesse de peindre; » Charles VI faisant exécuter Anneessens : « Il encourageait les peintres d’une manière vraiment impériale, dit Coremans, et il tolérait d’eux ce qu’il n’eût certes souffert de personne; » et Van Espen en exil, Paquot en prison, nos magistrats devant défendre les livres contre les acharnements de \ Index, pendant que la peinture flamande, si déchue qu’elle fût, continuait à illustrer le trône et l’Église. Ainsi, nos arts plastiques ont pu suivre leurs phases de progrès, de déclin, de rénovation, gardant toujours le piédestal, même quand manquait la statue : arts nobles ! Les lettres, au contraire, brisées avec le droit qu’elles servaient, opprimées comme le pays, travaillant sans relâche à sa délivrance, ne purent le servir qu’au milieu des préjugés qui s’attachent aux vaincus, gênantes même aujourd’hui pour l’œuvre de reconstitution politique, et toujours au rang des Gueux; mais, comme les Gueux, toujours sur la brèche et aux avant-postes.
La vie d’un peuple, cependant, ne peut pas se borner uniquement aux questions politiques et industrielles, qui, elles aussi, exigent un travail de la pensée. Il creuse ses annales pour y retrouver le fondement de son édifice ébranlé, pour leur demander ses expériences et ses traditions. A-t-il eu des artistes, il les suit à la piste de la renommée et recherche les moindres vestiges de leurs œuvres. Ses savants l’attirent et le passé ne peut renaître sans que ses écrivains ne sortent aussi de la tombe. Chaque célébrité lui rend un joyau de la couronne du pays, jadis mise en pièces. La renaissance, c’est la rentrée en possession de soi-même et dans le concert des peuples ; on est heureux d’y paraître avec une escorte d’hommes illustres et un dossier complet de gloire. Mais ces écrivains dont on s’honore, les laissera-t-on sans héritiers? L’ambition du beau est une des noblesses de l’esprit, on ne l’a pas perdue dans les plus terribles épreuves, pourquoi l’abdiquerait-on quand on est maître de soi?
J’aurai à voir, en passant, quelle part nos écrivains ont
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prise à notre civilisation dans le passé; — comment ils ont travaillé, depuis 1830, à la maintenir, à la féconder : tel est l’objet de ce livre.
Cette histoire littéraire d’un petit pays se place, comme en un vaste cadre, dans une des époques les plus fécondes. Eien de pareil ne s’était vu depuis la- Renaissance, lorsque, presque à chaque instant, la remise au jour d’un chef-d’œuvre antique ou l’annonce d’une invention nouvelle ravissait le monde savant, suscitait les œuvres et les découvertes, préparait une rénovation profonde. La révolution religieuse du xvi® siècle, vaincue en partie, n’a eu un tel retentissement que dans la peinture.
De nos jours, c’est une révolution politique qui s’achève, au milieu d’un interminable cortège de progrès. Toutes les tribunes relevées, les principes nouveaux proclamés, les conditions d’une société libre partout à Tordre du jour: le monde, non plus le monde savant seul, mais le monde populaire tout entier, participe à cet élan de liberté et de fécondité, contraint parfois encore à la violence, mais déjà, ici et ailleurs, assuré de la paix, et que nulle part rien n’arrêtera. Depuis 1815, surtout depuis 1830, la révolution moderne, qui reprend méthodiquement son cours, s’étend aux lettres avec toutes les fluctuations des choses humaines. Éclairées par des luttes gigantesques, l’histoire subit une réforme radicale, l’éloquence se modernise, la philosophie s’éclaire, et des sciences nouvelles s’ajoutent au faisceau des sciences sociales ; les progrès de la biologie, de la sociologie, de la science du langage marchent de pair avec les grandeurs industrielles ; l’expérimentation directe vient compléter, même dans la psjœhologie, la méthode de Descartes ; la poésie, le théâtre, le roman, pour s’emparer du monde entier, en sont à ne plus compter leurs créations, leurs transformations, et jamais, peut-être, les arts de l’esprit ne sont entrés dans la société avec cette audace et cet entrain qui parfois tiennent du vertige, qui toujours, même dans les moments difficiles, cherchent le mieux et tendent à se rapprocher de plus en plus de la nature et de l’humanité.
La date de 1830 n’a rien ici d’arbitraire ni de personnel à la
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Belgique. Pour l’Europe comme pour nous, dans les sciences comme dans les arts, dans les lettres comme dans la politique, elle marque une étape de la vie générale. En Angleterre même, la politique reçoit l’impulsion, qui lui donne la première réforme des bourgs pourris et du parlement, après l’abolition de l’esclavage. Un historien de la littérature anglaise contemporaine rapporte à 1830 cette « nouvelle voie littéraire » où, par la philosophie, la science sociale et le roman, cette littérature est devenue, dit M. Barrot, « la plus révolutionnaire du monde entier ». Il en est de même en France. Balzac remarquait encore en 1828 que le romantisme servait la légitimité, tandis que les libéraux étaient classiques. C’est à partir de la révolution de Juillet que la transformation se fait; la préface des (1831), de V. Hugo, en témoigne.
On peut en dire autant de l’Allemagne et de l’Italie, où des mouvements réformistes, momentanément avortés en politique, s’étendent au domaine scientifique, artistique, littéraire. Ce n’est pas en Belgique seulement que le Bourgmestre de Leijde, de Wappers, la Physique sociale, de Quetelet, VEssai, de Nothomb, les pamphlets de Van de Weyer et le romantisme d’Ad. Mathieu et de Ledeganck forment comme une couronne à l’œuvre de 1830.-
Je voudrais montrer ce que peut un petit peuple, en cinquante ans de liberté intérieure et de progrès général, pour reprendre position dans les lettres. Je le ferai avec la bienveillance que commandent des difficultés que j’ai éprouvées, avec la franchise sans laquelle on ne peut les vaincre. J’ai été placé dans des conditions favorables à cette étude, et je puis dire que, pendant près de cinquante ans, j’ai « vécu » mon sujet. Mes souvenirs remontent à la révolution avec mes goûts littéraires. J’avais onze ans, je vois encore, dans la pensée, le lieu, les personnes, toute la scène où j’entendis pour la première fois chanter la Brabançonne , en 1830. Mon père me scandait déjà le Tityre, tu patulæ recubans... Mon professeur de hollandais avant la révolution avait été Dautzenberg et je vis bientôt régner à Mons un poète. A l’athénée, nous trouvions la mémoire des fredaines poétiques de Firmin Lebrun et d’Ad. Mathieu, que nous ne devions pas tarder à
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imiter. Un des amis chez qui nous allions jouer, aux jours de congé, avait pour père un humoriste réputé : Delmotte. Plusieurs de nos camarades du collège se destinaient à devenir des écrivains. A mon premier voyage à Bruxelles, je logeai, avec ma mère, chez sa grand’tante dont le fils, l’avocat de Gamond, avait des soirées littéraires qui venaient de marquer dans la révolution. Je n’y fus naturellement pas introduit, à 12 ans; mais l’émotion produite par cette maison, en^ dessous du Pont de fer, qui semblait avoir une auréole patriotique et littéraire, m’est restée dans la mémoire. Les réunions du Caveau montois nous faisaient aussi, de loin, l’effet des fêtes d’Horace à Tihur. Chaque poésie de Mathieu retentissait en classe, où nous lisions Schiller et Byron, Hugo et Lamartine. La création de la Société des sciences, arts et lettres du Hainaut, en 1833, et la visite de Van Hasselt à Mathieu furent pour nous des événements, comme cette démonstration orangiste du rachat des chevaux de Tervueren, à laquelle le principal du collège avait souscrit et contre laquelle nous protestâmes bruyamment par colonnes de gamins organisées. Puis, les thèmes latins qu’on fait en vers, Shakespeare lu dans les jours de loisir par notre professeur de poésie, épris ^ H amlet et des Commères deWindsor, le romantisme accueilli avec enthousiasme, discuté avec passion, les débuts de nos aînés, les premiers vers qu’on se corrige l’un à l’autre, l’université où le cercle des amis s’élargit, les vacances dans le salon de l’auteur des Violettes ou en des soirées d’amis d’où sortit le Cercle lyrique montois; la visite attendue de quelque membre de la presse ou de l’enseignement; les voyages qui étendent les relations, les correspondances qui les multiplient ; Paris et Rome où l’on se retrouve, Bruxelles où l’on se fixe; les journaux où l’on s’associe, les concours, les conférences, les congrès qui excitent l’activité ; les fêtes avec leurs discours, les revues avec leur programme, les critiques qu’on accepte ou qu’on repousse, les petits foyers littéraires où l’on fraternise sans camaraderie, les écrivains que l’on recherche pour leur talent et qui deviennent des amis pour leurs qualités; les livres achetés dès le collège, échangés ou reçus ensuite, et dont la collection augmente sans cesse : la vie
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littéraire enfin, de tous les jours, de toutes les heures, de toutes les préoccupations, dans le pays, à l’étranger, partout, depuis l’âge où l’on regarde de loin, avec une sorte de crainte émue, ces hommes de presse ou de satire que nos parents réputent dangereux, jusqu’à celui où l’on est entouré d’amis de diverses générations, devenus des écrivains, et cet autre où l’on salue avec bonheur les débuts d’auteurs nouveaux, comme le vieillard fête la naissance de ses petits-fils ! Il me suffirait de classer ces souvenirs, dont un grand nombre ont été rédigés sur Theure et publiés sur place, pour que notre histoire littéraire fût esquissée et j’aurais pu donner à ce livre la forme, plus facile pour tous, de mémoires personnels. J’ai préféré une autre méthode, ayant vu trop souvent combien, au cours des années, les faits se transforment dans la mémoire, à la chaleur de la personnalité qui les couve. Mes impressions, j’ai voulu les renouveler; mes souvenirs, les compléter ; mes anciens articles, les contrôler, avant d’en rien produire. La sincérité, dont on parle tant aujourd’hui, ne m’a pas semblé suffisante. Se contenter d’exprimer ce qu’on vient de voir, de sentir, de penser, c’est faire une œuvre personnelle, qui eût été différente hier, qui demain serait autre. Il faut se placer à distance et en situation pour voir juste, puis chercher ce qu’on doit penser et sentir après examen et longueur de temps. Peindre avant d’en être arrivé à cette vue vivante de son sujet et sans le rendre tel qu’on peut le concevoir après entière possession me semble un art éphémère autant qu’un jeu d’étourdi. Je n’ai pas pu relire tous nos écrivains, ni tous les ouvrages de chacun d’eux. J’ai lu ceux que je ne connaissais pas encore et relu les principaux, ceux surtout qui m’avaient semblé d’abord prêter à de graves objections, me fiant volontiers pour l’éloge à une impression qui a mûri en durant en moi et autour de moi, mais ne voulant présenter aucune critique que sur le vu de l’œuvre même. Je ne méprise aucun genre, j’ai des œuvres favorites dans toutes les écoles, des amis dans tous les partis, et je ne me sens de haine pour personne. S’il est des choses qu’il m’est impossible de supporter, comme le dénigrement du pays et le charlatanisme de soi, le métier facile et la camaraderie
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aveugle, je tâcherai de tout comprendre pour tout expliquer. Ni satire, ni panégyrique; je vise au portrait réel, d’après nature. Je ne cacherai ni mes préférences, ni mes objections, mais je chercherai à établir une échelle de justice distributive, égale pour tous. A défaut de vérité, on peut donc compter sur une entière véracité. Ma plume n’appartient à personne, je la dois également à chacun, c’est le seul moyen de la consacrer au pays, qui est le nôtre, à tous, au même titre.
Je ne suis pas sans savoir ce qu’il y a de difficile, de délicat, de dangereux, à émettre des jugements libres sur ses contemporains, ses amis, ses rivaux, ses adversaires, ses supérieurs. J’ai dû me placer au-dessus de toute influence extérieure, de toute crainte personnelle, préoccupé sans cesse de garder pour tous la même mesure, de ne varier de ton que selon les exigences du sujet, jamais d’après le nom ou la position des écrivains, ni mes relations avec eux. Il y a tel auteur que j’ai relu en entier, tel portrait que j’ai refait plusieurs fois, afin d’arriver à le bien saisir, à le rendre exactement. Bien des fois j’ai interrogé les auteurs eux-mêmes et plus d’un, soit par écrit, soit sans le savoir, en causant, m’a fourni un mot que je crois vrai. Plusieurs amis, de ceux qui ne flattent point, savent penser et disent ce qu’ils pensent, ont étudié, les uns tout le manuscrit, d’autres les passages relatifs à des écrivains qu’ils estiment, et mes renseignements ont été vérifiés, mes appréciations discutées. Ceux qui ne liront que ce qui les concerne, eux ou leurs amis, et voudront me juger par là seront injustes : j’ai le droit de les récuser. Qu’ils lisent tout l’ouvrage, ils comprendront, au moins pour les autres, quel soin j’ai pris de donner à chacun sa place légitime. J’ai dû ignorer bien des choses, me tromper sur bien des points, je n’ai cédé à aucun parti pris. Mais, s’ils trouvent que généralement j’ai pu me tenir dans la justesse de l’idée et la convenance du ton, pourquoi en aurais-je manqué dans ce qu’ils ne peuvent apprécier sans être à la fois juges et parties? Ce n’est pas d’ailleurs une histoire des écrivains que je fais, c’est une histoire des lettres.
J’écrirai, non pas en annaliste ou en avocat, plutôt en témoin dévoué, en frère d’armes, ayant suivi toutes les
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phases de nos générations littéraires, en m’intéressant aux idées et aux hommes, brouillé avec quelques-uns, inconnu d’un petit nombre, camarade de la plupart, y ayant trouvé mes meilleurs amis, aimant surtout les victimes à relever, les méconnus à venger, les débutants à applaudir, les œuvres où l’on sent un homme et les hommes pour qui les lettres sont une culture morale supérieure ; ayant tout sacrifié : fonctions, fortune, honneurs, à l’indépendance de l’esprit et au travail gratuit de notre nationalité littéraire, et m’étant toujours senti au cœur quelque chose au-dessus des individualismes : l’amour du beau. Etre complet serait impossible : une commission a commencé de rassembler la bibliographie du pays depuis 1830; ce travail paraît chaque jour plus considérable; lorsqu’il sera achevé, on pourra mesurer, dans son ensemble, notre domaine littéraire. Alors, je pourrai combler les lacunes, réparer les oublis et m’en référer, pour le reste, à la classification méthodique de ce catalogue de notre fécondité intellectuelle. Je ne manquerais pas de le faire s’il m’était permis de donner une seconde édition de ce livre.
Heureux si, après cinquante nouvelles années, on peut continuer cette étude sans la contredire, la compléter sans la rectifier ! Bien des hommes paraîtront alors sans valeur, bien des faits sans résultat, tandis que d’autres, espérons-le, auront grandi et porté fruit. J’ai déjà dû compulser beaucoup d’œuvres surannées, comme on fouille des tombes, me faire les yeux aux choses médiocres, comme à des recherches microscopiques : c’était l’unique moyen de bien connaître nos milieux littéraires pour les caractériser. Tous, au moins, auront servi à la renaissance, et qui sait si Tun ou l’autre — nul ne peut prévoir lequel — ne servira pas, un jour, selon le mot de Diderot, à faire sortir le génie.
Un de nos biographes a mieux exprimé que le philosophe français ce principe de l’histoire : « On ne connoît pas une province, dit Paquot, pour en avoir vu les grandes villes et les beaux édifices et Ton ne doit pas se flatter d’être fort habitué dans la République des lettres quand on n’en connoît que les héros. » Et Paquot ajoute un mot qui pourrait me servir d’épigraphe : « Ne vouloir que du grand, c’est être petit. »
PEEMIÈEE PAETIÉ
SCIENCES HISTORIQUES, MORALES & POLITIQUES