LA RECHERCHE
Il n’est pas de Belge assez présomptueux pour penser que les 'provinces belgiques, dont la frontière a subi tant de morcellements et le gouvernement tant de dynasties étrangères, aient produit, à chaque occasion, un génie, dans la politique, les arts et les lettres ; mais on peut dire qu’il n’est pas une époque où les Belges n’aient lutté, sinon triomphé, travaillé, sinon réussi, dans la culture des choses de l’esprit comme dans la sphère industrielle et artistique. Un peuple ne vit point sans penser et sans écrire. Tout ce qui était utile à la civilisation n’a jamais manqué à ce pays; il s’est élevé avec les autres nations, s’est maintenu à leur niveau, s’est quelquefois illustré à leur tête, et cela est non moins vrai pour la patrie de Suger, de Maerlant, de Froissart, de Comines, de Marnix, de Jansénius, de Van Espen, que pour le pays de Godefroid de Bouillon, des Artevelde et de d’Egmont, de
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Vésale, de Simon Stévin et de Dodonée, de Duquesnoy et de Rubens, de Roland de Lattre et de Grétry.
Dès le XI® siècle, Sigebert de Gembloux rédigeait une biographie sommaire des écrivains ecclésiastiques; outre la sienne, qu’il réserva pour la dernière, il put y faire entrer celle de plusieurs Belges, comme Eginhart, Hériger, Ratherius, etc. Au xvii® siècle, Mirœus commente encore et continue Sigebert ; et l’histoire des lettres, traitée par Valère André, Deswert, Foppens, est reprise par Paquot. Ce travail ne s’arrêtera plus ; il a déjà reconstitué presque tout notre passé intellectuel.
Aussitôt après 1830, J. -B. Nothomb marque grandement l’idée et le but. U Essai historique et 'politique, où il préconise jusque dans son titre la Résolution lelge, parut en 1833. L’année suivante, lorsqu’il en donne une édition nouvelle avec une « continuation », il ne se borne plus ni aux considérations politiques de l’homme d’État, ni à la philosophie de notre histoire ; il s’élève aux conditions supérieures de l’œuvre réussie : « Une nation qui a la conscience d’elle-même est, à la fois, une puissance intellectuelle et politique... La Belgique politique s’est reconstituée ; la Belgique intellectuelle doit renaître. » Aussitôt, d’après sa large méthode historique, il résume à grands traits notre histoire politique, industrielle, sociale, pour y ajouter les titres d’un peuple qui, « à plusieurs époques, a exercé la suprématie de la politique et la suprématie de l’intelligence ». Il réclame Froissart, Comines, De la Marche, comme Artevelde, d’Egmont et Lannoy, comme Mercator, Vésale et Van Helmont, comme Clenard, Despautère, Boch, Plantin et Badins, comme Van Eyck et Rubens. Ces trois écrivains sont d’autant plus à nous, dit-il, que « la civilisation dont leurs écrits sont l’expression est l’ancienne civilisation belge ». Il fait un magnifique tableau de notre XVI® siècle : « Faut-il désespérer d’un peuple auquel n’ont manqué ni les grandes choses, ni les grands hommes ?» Et ce n’est pas lui qui en désespère, il l’affirme avec confiance, et, résumant le contingent qu’a donné à la civilisation générale le travail intellectuel de son pays, il ose l’appeler : « le génie belge » .
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C’est à l’histoire des lettres à justifier la parole enthousiaste du secrétaire du Cong*rès.
Ici, le résultat compte plus que la recherche. Certes, il n’est pas sans intérêt de suivre les fouilles qui, sur tous les points du pays, ont tiré de l’oubli nos écrivains. Dans une époque où de grandes publications de textes se font partout aux frais de l’État, le pays des Bollandistes ne pouvait rester en arrière. Ils avaient été chargés de publier des Analecta belgica, mais la Société littéraire, créée par Marie-Thérèse pour régulariser le travail, et qui devint l’Académie de Belgique, leur fit borner ces travaux à l’hagiographie. A partir de 1769, on voit l’Académie ouvrir des concours, publier des mémoires^; reprendre, en 1816, son activité suspendue 2; consacrer à ce défrichement la division du travail, en trois séries de commissions : premièrement, la Commission royale d’histoire, essayée en 1827, créée en 1834 à laquelle se rattachent la Collection des documents sur nos anciennes assemblées, confiée à M. Gachard et la Commission pour la publication des anciennes lois et ordonnances deuxièmement, les Commissions pour la publication des monuments de la littérature flamande ® et de la littérature française en troisième lieu, la Commission pour la publication d’une biographie nationale 8.
Dans ce vaste ensemble, les lettres partagent, avec les chroniques et les législations, le domaine de la renaissance. La Commission royale d’histoire, en ajoutant à nos chroniques
^ Mémoires, 5 volumes in-4°, et 15 volumes in-8"; 1770-1810.
2 Nouveaux mémoires, 43 volumes in-4°; 1820-1880. Mémoires couronnés et étrangers, 43 volumes in-4'^; 1817-1880. — 30 volumes in-8®; 1840-1880. — Bulletins, 94 volumes iri-8'’, 1832-1880. — Annuaires, 46 volumes, 1835-1880; tables, etc.
^ Publications , 52 volumes in-4® et 13 volumes in-8°. — Bulletins, 51 volumes in-8°; 1836-1880; tables, etc.
^ 2 volumes in-4o à part; plus 2 volumes in-8'' dans la collection de la Commission royale d’histoire.
^ Procès-verbaux, 6 volumes in-8°, 1848-1879. — Listes chronologiques, 8 volumes in-8®. — Coutumes et ordonnances, 12 volumes in-folio et 30 volumes 10-4°; 1855-1880.
9 volumes in-8% 1857-1872.
’ 60 volumes in-8o; 1863-1878.
^ 6 volumes grand in-8‘'; 1866-1880.
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publiées aux siècles précédents, Dynterus, Molanus, De Stavelot, d’Outremeuse, les chroniques des ducs de Bourgogne, les voyages de souverains et une table chronologique des chartes et diplômes imprimés concernant notre histoire, y a mêlé des documents littéraires précieux : les chroniques rimées de Mouskes et de Van Heelu, les Brahantsche Yeesten, des poèmes sur Giles de Chin et sur la croisade. Quand deux commissions furent spécialement chargées de mettre au jour nos monuments littéraires, Thistoire y prit aussi sa place avec des écrivains : Jean le Bel retrouvé, Froissart et Chastellain complétés; et on rîe négligea ni les poètes comme Van Maerlant et Jean Boendale, Jean et Bauduin de Condé, Adenet le Roi, Watriquet, ni les moralistes comme Fauteur de Li Ars Y amour, ni les Enseignements du 'prince et l^^Voyages de Ghillebert de Lannoy. Et combien d’études, de monographies, de textes, publiés partout, s’ajoutent à ces éditions, les achèvent et préparent notre histoire littéraire!
Le contingent de l’initiative personnelle dans tout le pays réclame une bonne place. Mons ouvre la marche : une Société des sciences, arts et lettres y avait été créée en 1833; ses Mémoires et publications en sont au trentième volume. En 1835, une autre société, celle des Bibliophiles de Mons, vise un autre but. En 1856, ce titre ne lui suf&t plus, elle se croit le droit de s’appeler: Société des bibliophiles belges. Ses publications sont nombreuses : c’est la Vision de Tondalus et le Vœu du héron; ce sont des Albums poétiques , des Rythmes et refrains, des Panégyriques en vers ; et voici des œuvres de longue haleine : les Annales de Vinchant, le roman et le poème de Perceml. Gand et Bruges ne tardent pas à suivre : dès 1823, une revue historique, le avait paru à Gand; elle y paraît
encore et forme une collection de nos archives intellectuelles. Dans une même année, 1839, les deux capitales de la Flandre instituent la Société des bibliophiles flamands, à Gand, et la Société d’émulation pour l’histoire et les antiquités de la Flandre occidentale, à Bruges. A Bruges, l’histoire domine, on édite des chroniques générales, des chroniques de la province, des chroniques de villes, de monastères ^ ; à Gand, le
^ Annales, 31 volumes in-S®. — Chroniques, 46 volumes in4“.
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but est la publication de manuscrits anciens et la réimpression de livres rares intéressant la, littérature flamande. Là ressuscitent les historiens, les poètes, les dramaturges, et après cinquante-sept volumes in-8°,on annonce une nouvelle série in-12 de poètes et prosateurs flamands des xv% xvi® et xvii® siècles.
Plus tard, une Société dePbistoire de Belgique est constituée à Bruxelles (1858) ; c’est surtout le xvi® siècle qu’elle étudie : en seize années d’existence elle a publié quarante-cinq volumes, dont plusieurs contiennent des mémoires historiques de premier ordre. Ne disons qu’un mot des cercles archéologiques de Saint-Nicolas, de Namur, de Luxembourg, de Liège, d’Ypres, de Tournai. Les Bibliophiles liégeois ont leur tour de rôle (1863); eux aussi publient des tragédies et des poèmes, en même temps que des voyages et des chroniques L Bruxelles ne reste pas en arrière : un Bulletin du lihliopliile helge y paraissait depuis 1845; en 1865, une Société des bibliophiles y est créée pour le continuer ; elle entreprend aussi des éditions de textes : IqPus de la mort de P. Michault, un recueil de chansons historiques, etc. Anvers suit enfin : ses bibliophiles en sont au tome VI de leurs belles éditions de textes latins et flamands.
Ce n’est pas tout. Willems avait consacré deux volumes à la littérature flamande (18 19-1824) et lorsque, le 3 mars 1827, le Ministre ouvrit les cours publics du Musée des sciences, où Quetelet, Van de Weyer,Eaoul obtinrent une chaire, l’histoire nationale y eut une place et l’histoire de la littérature nationale fut confiée à M. Lauts Après 1830, Goethals continue Paquot Des sujets d’histoire littéraire sont mis au concours, on demande une vue générale de la poésie française, à Mons pour le Hainaut, à Bruxelles pour tout le pays. Le mémoire couronné à Mons n’a point paru. Le livre couronné à Bruxelles par l’Académie complète l’introduction de Reiffenberg à la chronique de Mouskes (1836) et nous donne un Essai sur Vliistoire de la poésie en Belgique par Van Hasselt (1838). De
g 11 volumes, 1863-1880.
^ Ces cours furent supprimés en 1834 par suite de la création de l’université de Bruxelles.
^ Lectures historiques, etc., 4 volumes, 1837. — Histoire des lettres, 4 volumes, 1840.
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leur côté, Willems, Serrure, Van Duyse, Bormans, Vanderhaegen, David, Snellaert, Blommaert, Heremans, Max Rooses, secondés en Allemagne et en Hollande par les Grimm, les Mone, les Hoffman von Fallersleben, les Alberdingk-Thym, les Jonckbloet, les de Vries, les van Vloten, les Ten Brink, refaisaient l’histoire des lettres flamandes, dont un abrégé était présenté en français, par Lebrocquy, puis par Snellaert, aux Belges, et par Alberdingk-Thym :
A vous, mes bons amis de France et d’Allemagne
Plusieurs fois, dans la presse ou dans des conférences, j’avais soutenu que l’enseignement littéraire comporte deux divisions : les littératures étrangères comparées et les lettres nationales. Je n’étais pas seul à plaider cette cause ; le mouvement flamand fut le premier à la gagner. Dès les premières années d’existence de l’université de Louvain, le chanoine David, professeur d’histoire nationale, y donnait un cours de langue et de littérature flamandes. En 1854, M. Heremans était chargé de donner à l’université de Gand un cours facultatif de littérature flamande. En 1860, un jeune écrivain demandait dans une brochure que l’État complétât, dans ce sens, le programme universitaire : « Nous ctaignons fort, disait-il, que l’université de Bruxelles ne lui en ravisse bientôt la gloire. » Ce n’est pas l’université, c’est le conseil communal de Bruxelles qui prit les devants. Des cours publics y étaient réorganisés depuis 1851 ; M. Wauters, après M. Hymans, y enseignait l’histoire du pays; un orateur proscrit, Bancel, la littérature française ; un autre proscrit, l’hygiène; M. Bergé, la chimie et la physique; M. Éd. Fétis, l’histoire de l’art; M. de Molinari, l’économie politique; M. J. Bara, le droit administratif, lorsqu’on 1863 ces cours furent complétés par la création d’une chaire pour l’histoire des lettres en Belgique. Elle me fut confiée. La « gloire » dont parlait Van Cleemputte appartient aux magistrats communaux. Ces deux cours spéciaux, de Gand et de Bruxelles, ont produit, outre de nombreuses études, une chrestomathie de la poésie
^ Dédicace de l’auteur, en vers.
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néerlandaise ancienne et moderne : le Diclitef halle, par le professeur gantois, et trois volumes de monographies, avec plusieurs volumes de textes, par le conférencier de Bruxelles.
Bientôt, après les biographies, générales ou partielles, de Delvenne et de Piron, de Becdelièvre, d’Ad. Mathieu, de Vanderhaeghen, de Van Hulst, d’Ulysse Capitaine, etc., et les notices consacrées par l’Académie dans son Annuaire à ses membres défunts, une commission officielle était chargée de rassembler les renseignements d’une Biographie nationale. Elle entend bien comprendre tous nos écrivains.
Il serait intéressant de suivre les recherches qui ont servi à cette résurrection littéraire. Cet ensemble d’efforts, où dominent l’activité et la persévérance, pourrait s’égayer de eu- ' rieuses anecdotes, de mésaventures plaisantes, même de faits de maladresse et d’ignorance. Aucun pays n’échapperait à cette critique. Les débuts de ces travaux ne pouvaient éviter la loi commune des choses nouvelles. On s’y jeta d’abord à corps perdu : on publiait à tout prix, on entassait textes sur textes, notes sur notes, introductions sans fin, avec appendices et pièces à l’appui. La correction du texte ? Pouvait-on y songer, la science de Diez était connue à peine. Le choix des versions, la comparaison des manuscrits, les soins d’une édition critique? C’était le moindre des soucis. N’avait-on pas à prendre rang, à faire preuve de richesse, à entasser les in-4“®? Tel volumineux poème, version de décadence, ne dut les honneurs d’une riche édition académique, préférablement à des textes plus anciens et meilleurs, qu’au hasard qui en avait placé un manuscrit dans la bibliothèque de Bourgogne. Est-ce à dire que la science n’ait rien gagné à cette fièvre de production? On lui fournissait des matériaux sans choix, non sans intérêt, et Reiffenberg, qui représente le plus cette hâte de produire à l’étourdie s’est acquis des relations européennes dans une époque où aucune édition n’était exempte de reproches nulle part. Quand on s’avisa qu’il était temps de s’arrêter dans cette course au clocher et qu’on vit combien certains manuscrits avait été mal reproduits, quelques éditeurs tombèrent dans l’excès contraire, en n’ajoutant aucune note à leur texte ; d’autres continuèrent, sans méthode, sans
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collationnement, sans mesure, sans critique réelle. Eeiffenberg est plus excusable que M. Kervyn de Lettenhove, qui, malgré son érudition et ses découvertes, caractérise à son tour cette ardeur d’enfant prodigue, contre laquelle les protestations ne manquèrent ni dans le pays, ni à l’étranger, ni à Ti^cadémie, ni à la Chambre. « Vous n’avez eu égard qu’à la quantité, disait à Reiffenberg, Ad. Borgnet, qui ne faisait guère mieux dans son édition de la Chronique rimèe de Jean d’Outremeuse. J. -H. Bormans consacre tout un volume à relever les erreurs d’une édition de Clèomadès, et l’éditeur de Froissart et de Cbastellain a essuyé les reproches de M. Luce, de la Revue des Deux-Mondes et d’un représentant de Bruxelles.
Cependant, la science du langage était entrée à l’Académie avec Bormans, avec M. Heremans et surtout avec M. Scheler, dont les éditions, correctes et critiques, faites en linguiste, sont suivies de savants glossaires. Quand on voulut en Allemagne faire une seconde édition de Diez, c’est à M. Scheler qu’elle fut confiée. Quand Ch. Grandgagnage désira que son dictionnaire wallon fût continué après sa mort, c’est à M. Scheler qu’il légua ce soin'. Ce qu’on doit excuser d’un temps où paraissaient le Chevalier au cygne, à Bruxelles, Berthe aux grans piés, à Paris, le Reynardus Vulpes, en Allemagne, ne devrait plus être permis à personne après les travaux de Diez, de Meyer, de Gaston Paris, de Tobler, de Forster, de Yonchbloet et de M. Scheler.
Pour être venue la dernière, la Biographie nationale n’a pas laissé de soulever des objections. On y désirerait un peu de méthode. Paquot ne suivait aucun ordre : il défrichait. Goethals classe, au moins à chaque volume, ses monog'raphies, selon l’ordre chronologique. V Histoire littéraire de France offrait un meilleur modèle : le travail collectif s’y fait par siècle, pour que les collaborateurs puissent tous ensemble explorer une époque ; une vue générale du siècle qu’on a étudié ainsi en précède les monographies, auxquelles l’étendue peut être mieux mesurée. Ici, rien de pareil : l’ordre alphabétique, contre lequel cinq membres ont voté, est la seule méthode. Le hasard des initiales met le petit-fils avant l’aïeul, ce qui ne se fait même plus dans les dictionnaires ni les
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tables, et le livre saute d’un genre à son extrême contraire, d’un siècle à cinq, six, huit, dix siècles en avant ou en arrière, et ainsi, sans cesse, d’un antipode à l’autre de l’activité humaine ou de la chronologie historique. Les collaborateurs, devant étudier toutes les époques, n’en peuvent approfondir aucune; au moindre personnage, ils sont amenés à caractériser le temps où il a vécu, les événements où il a pris une faible part, et, chacun le faisant à son point de vue, le chaos des opinions complète le chaos de la méthode, tandis que certaines biographies prennent des proportions démesurées et que des hommes illustres sont esquissés, même oubliés. Ce n’est pas qu’il y manque des articles sérieux, des aperçus vrais; on les doit au hasard des études personnelles. Un grand soin a été donné aussi à la correction, des règles générales ont été fixées pour prévenir les abus, un reviseur littéraire même examine les épreuves une dernière fois. Mais rien ne donnera à l’œuvre ce qu’une bonne division du plan et une ordonnance d’exécution pouvaient seules lui assurer : l’ensemble des recherches, l’érudition collective et créatrice, et cette harmonie de l’ensemble qui n’exclut ni la liberté des appréciations, ni l’impartialité de l’histoire.
Si varié cependant que fût l’historique de ces travaux, si piquant qu’on pût le rendre, je dois lui préférer l’exposé de leurs résultats. Quand on parcourt ces forêts, qui ont cessé d’être vierges, c’est bien plus pour y retrouver des ruines, des inscriptions, des objets d’art, que pour admirer l’ardeur d’un settler historique à déterrer un monument, ou la perspicacité d’un érudit à reconstituer une statue. Le savant disparaît devant sa création; les « embaumeurs de mémoires illustres » s’effacent devant la gloire des morts qu’ils relèvent. Plus d’une fois, dans ces patientes recherches, dans ces publications, sans agrément, d’œuvres sans art, nos éditeurs ont dù se dire avec Paquot : « Il est beaucoup d’écrivains très médiocres dont on ne peut se passer, parce qu’ils sont uniques sur certaines matières. » Il faut être géologue, botaniste, entomologiste, pour comprendre la joie qu’on éprouve à découvrir un fossile inconnu, à crier : Voici la pervenche! à saisir au vol un taupin croisé; le plaisir est plus noble de
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reconstituer, dans un groupe d’esprits, l’opinion d’une époque, ou de voir revivre un homme dans sa force ou sa grâce. Ces travaux ont des surprises qui rachètent bien des fatigues et des ennuis. Mais ceux qui s’y appliquent savent que, sauf les œuvres littéraires auxquelles ils peuvent donner lieu, c’est le résultat surtout qui importe. Le premier soin que j’aie à prendre me semble être d’exposer ce résultat, pour arriver à l’étude des lettres contemporaines par notre histoire des lettres à travers les siècles, qui est d’ailleurs aussi une création de notre époque. Si notre caractère national a pu se dessiner dans nos écrits, où peut-on mieux chercher cette physionomie littéraire que dans les chefs-d’œuvre du passé, que nul ne conteste? Alors, l’intérêt que méritent nos auteurs anciens pourra s’étendre à ceux qui les continuent, et qui .sait si, en voyant ces moissons antérieures, l’on ne sera pas disposé à comprendre mieux l’utilité des récoltes modernes? « Comment, a dit M. Thonissen, désespérer de l’art d’écrire dans un pays où Froissart, bientôt suivi de Comines, trouva dès le xiv® siècle le style de Montaigne? »
Cent ans après Paquot, Eug. Van Bemmel disait, dans un rapport du jury quinquennal de littérature française (1873) : « C’est aux littérateurs eux-mêmes à procéder à ce qu’on pourrait appeler la vérification de leurs pouvoirs. » Eefaire notre histoire littéraire, c’est une première vérification. On y pourra voir les titres anciens de notre puissance intellectuelle.